Meeting 3 journal

Articles répertoriés dans l'ordre de publication ‒ 28 juin 2006

L’auto-organisation est le premier acte de la révolution, la suite s’effectue contre elle - R.S.
Ni revendicatif ni non-revendicatif, antisocial ! - Bernard Lyon
Le point de rupture de la revendication - Louis Martin
Le point d’explosion de la revendication - Louis Martin
Le grondement de la bataille et la plainte des pleureuses [tract] - Brutes ouvrières
De l’auto-organisation à la communisation - R.S.
ballade en novembre, reloaded - R.S.
Anti-CPE : quelques questions en débat
Le mouvement étudiant anti-CPE en région parisienne
Occupations de la Sorbonne et de l’EHESS
« Nom ? Précarité. Diplômes ? Plom » - Joachim Fleur
« La voiture du voisin »

L’auto-organisation est le premier acte de la révolution, la suite s’effectue contre elle - R.S.

vendredi, 1er juillet 2005

Ce texte développe de façon plus empirique le texte L’Ecart de Meeting 2. Je reprends de façon très résumée et allant à l’essentiel mon texte sur l’Argentine. Ce texte est d’autre part une contribution à la rencontre internationale organisée cet été à Poznan en Pologne, par le groupe Kolinko.

L’autonomie, comme perspective révolutionnaire se réalisant au travers de l’auto-organisation, est paradoxalement inséparable d’une classe ouvrière stable, bien repérable à la surface même de la reproduction du capital, confortée dans ses limites et sa définition par cette reproduction et reconnue en elle comme un interlocuteur légitime. Elle est la pratique, la théorie et le projet révolutionnaires de l’époque du « fordisme ». Son sujet est l’ouvrier et elle suppose que la révolution communiste soit sa libération, celle du travail productif. Elle suppose que les luttes revendicatives sont le marchepied de la révolution et qu’à l’intérieur du rapport d’exploitation le capital reproduise et confirme une identité ouvrière. Tout cela a perdu tout fondement.
Bien au contraire, dans chacune de ses luttes, le prolétariat voit son existence comme classe s’objectiver dans la reproduction du capital comme quelque chose qui lui est étranger et que dans sa lutte il peut être amené à remettre en cause. Dans l’activité du prolétariat, être une classe devient une contrainte extérieure objectivée dans le capital. Etre une classe devient l’obstacle que sa lutte en tant que classe doit franchir, cet obstacle possède une réalité claire et facilement repérable, c’est l’auto-organisation et l’autonomie.

Amère victoire de l’autonomie

Auto-organisation partout, révolution nulle part

On ne peut parler d’autonomie que si la classe ouvrière est capable de se rapporter à elle-même contre le capital et de trouver dans ce rapport à soi les bases et la capacité de son affirmation comme classe dominante. L’autonomie suppose que la définition de la classe ouvrière n’est pas un rapport mais lui est inhérente. Il s’agissait de la formalisation de ce que l’on est dans la société actuelle comme base de la société nouvelle à construire en tant que libération de ce que l’on est.
De la fin de la première guerre mondiale jusqu’au début des années 1970, l’autonomie et l’auto-organisation n’étaient pas simplement la grève sauvage et un rapport plus ou moins conflictuel avec les syndicats. L’autonomie était le projet d’un processus révolutionnaire allant de l’auto-organisation à l’affirmation du prolétariat comme classe dominante de la société, au travers de la libération et de l’affirmation du travail comme organisation de la société. En dégageant la « véritable situation » de la classe ouvrière de son intégration dans le mode de production capitaliste, représentée par toutes les institutions politiques et syndicales, l’autonomie était la révolution en marche, la révolution potentielle. Si cela était explicitement le propos de l’Ultra-Gauche, ce n’était pas qu’une idéologie. L’auto-organisation, la puissance syndicale et le mouvement ouvrier ont appartenu au même monde de la révolution comme affirmation de la classe. L’affirmation de l’être véritablement révolutionnaire qui se manifestait dans l’autonomie n’aurait pu avoir le moindre début de réalité s’il n’avait pas été le bon côté désaliéné de la même réalité qui vivait dans un puissant mouvement ouvrier « encadrant » la classe. Le mouvement ouvrier était lui aussi la garantie de l’indépendance de la classe prête à réorganiser le monde à son image, il suffisait de révéler à cette puissance sa véritable nature, en la débureaucratisant, en la désaliénant. Il n’était pas rare que les ouvriers passent de la constitution, nécessairement éphémère, d’organisations autonomes de luttes à l’univers parallèle du stalinisme triomphant ou en Europe du nord dans le giron de puissants syndicats. Autonomie et mouvement ouvrier se nourrissaient et se confortaient mutuellement. Le dirigeant stalinien était peut-être « le pendant ouvrier du patron de droit divin », mais il était aussi le pendant institutionnel de l’autonomie. L’auto-organisation comme théorie révolutionnaire avait un sens dans les conditions exactement identiques à celles qui structuraient le « vieux mouvement ouvrier ». L’auto-organisation c’est la lutte auto-organisée avec son prolongement nécessaire l’auto-organisation des producteurs, en un mot le travail libéré, en un mot encore, la valeur.
Un petit retour en arrière. Déjà en Italie en 1969, les secteurs ouvriers en lutte avaient été incapables de créer une « assemblée » reliant entre elles les diverses formes d’auto-organisation et le mouvement avait été « récupéré » par la CGIL et ses comités d’ateliers. Toujours en Italie, dans le mouvements des auto-convocations (février-mars 84) sur l’échelle mobile, on voit l’auto-organisation devenir défensive, au sens où elle exprime la défense d’une ancienne composition et d’un ancien rapport de la classe ouvrière au capital que la restructuration est en train d’abolir. Pour les mêmes raisons, en Espagne, le mouvement des assemblées (1976, 77, 78) crée ou revitalise des structures syndicales, tout comme « l’automne chaud » hollandais de 1983. C’est également l’époque où se développent toutes sortes de « syndicats autonomes ». C’est fondamentalement un type historique de classe ouvrière qui est remis en cause par la restructuration. Chez Renault, lors des grèves de 1975, c’est l’usine du Mans, là où la force de travail est la plus stable et le taux de syndicalisation (40 %) double de la moyenne nationale chez Renault, que la grève est la plus dure et prend parfois des allures de « lutte autonome ». Au début des années 1980, quand ce processus de dégraissage « s’achève » en frappant essentiellement les effectifs d’OS immigrés, provoquant une énorme vague de grèves dans l’automobile, la violence des luttes ne se formalise jamais en tentatives de formation d’organes autonomes. « Ils veulent nous tuer, mais nous sommes déjà morts », tel est alors l’esprit des luttes. Si, en 1983-1984, il est également difficile de qualifier la grève des mineurs en Grande-Bretagne de « lutte autonome et auto-organisée », c’est qu’elle fut en fait une grève sans revendications, sans programme, sans perspectives. Etre une classe ne se définissait plus que par et dans son adversaire, dans l’action contre lui. Le déclin et la perte de sens de l’autonomie ne sont pas un simple produit d’un recul des luttes de classe. La « lutte » n’est pas un invariant historique exprimant constamment le même rapport de classe. Le déclin de l’autonomie, ce n’est pas le déclin de la « lutte », c’est le déclin d’un stade historique des luttes de classe.

Lorsqu’en France, à partir des coordinations cheminotes de 1986, l’auto-organisation devient la forme dominante de toutes les luttes, elle n’est plus rupture d’avec toutes les médiations par lesquelles la classe serait une classe du mode de production (rupture libérant sa nature révolutionnaire), elle perd son « sens révolutionnaire » : la transcroissance entre l’auto-organisation de la lutte et le contrôle ouvrier de la production et de la société. L’auto-organisation n’est plus qu’une forme radicale du syndicalisme. Toute lutte revendicative de quelque ampleur ou de quelque intensité est maintenant auto-organisée et autonome, auto-organisation et autonomie sont devenues un simple moment du syndicalisme (le syndicalisme se distinguant de l’existence formelle des syndicats). Si les organismes de lutte que s’étaient donnés les dockers espagnols dans les années 1980 tentent d’assurer leur survie et changent de forme c’est qu’ils n’étaient que des organismes de défense de la condition prolétarienne. C’est là que se situe la continuité expliquant le passage de l’un dans l’autre. Les théoriciens de l’autonomie voudraient qu’en tant que tels les « organes autonomes » inventent le communisme tout en demeurant ce qu’ils sont : des organes de la lutte revendicative. En tant que tels, leur pente naturelle c’est la permanence et donc leur « transformation ».
Dans tous les discours actuels sur l’autonomie, il est remarquable de constater que c’est la révolution qui a disparu. Ce qui, jusqu’au début des années 1970, était la raison d’être elle-même du discours sur l’autonomie, sa perspective révolutionnaire, est devenu quasiment indicible. Défendre et valoriser l’autonomie devient autosuffisant et l’on se garde bien d’y articuler une perspective révolutionnaire, les opéraïstes ont été les derniers à le faire. Maintenant, on se contente de répéter que l’autonomie existante n’est pas la bonne. Or, c’est la capacité même, pour le prolétariat, de trouver, dans son rapport au capital, la base pour se constituer en classe autonome et en grand mouvement ouvrier qui a disparu. L’autonomie et l’auto-organisation ont été un moment historique de l’histoire de la lutte de classe et non des modalités d’action formelles. Dans toutes les approches actuelles, l’autonomie désigne n’importe quelle activité où des prolétaires se concertent directement pour faire quelque chose ensemble, une sorte de forme a-historique et générale de l’action à condition qu’elle soit indépendante des institutions. C’est l’historicisation et la périodisation de la lutte des classes qui disparaissent. On ne peut parler d’autonomie que si la classe ouvrière est capable de se rapporter à elle-même contre le capital et de trouver dans ce rapport à soi les bases et la capacité de son affirmation comme classe dominante (ce qui de toute façon ne pouvait que produire la contre-révolution qui rendait cette affirmation impossible).
Actuellement, de façon immédiate, partout où triomphent l’auto-organisation et l’autonomie, se manifestent l’insatisfaction contre elles. Déjà, en France, en 1986, les coordinations cheminotes avaient suscité des mouvements de grande défiance, tout comme en 2003, la volonté de constitution de coordinations plus larges au delà des collectifs locaux. A l’intérieur même de l’auto-organisation triomphante actuelle, c’est ce qui va contre elle qui annonce l’abolition des classes. Il ne s’agit pas d’une insatisfaction face à une autonomie qui serait « récupérée », mais contre l’autonomie en ce qu’elle n’est plus, maintenant, que comme « récupérée », par nature. Cette nature de libération de la classe à partir de son affirmation autonome (ayant « rompu » ses attaches sociales capitalistes) qui était la définition de la révolution dans le cycle précédent est maintenant ce par quoi l’auto-organisation et l’autonomie existent et sont vécues consciemment comme la limite de toutes les luttes actuelles. Partout, à peine l’auto-organisation se met en place (et actuellement, on n’y échappe guère), on en a marre, elle est pesante sur le mouvement. A peine amorcée, elle nous « gonfle », car elle nous renvoie lourdement à ce que nous sommes et que nous ne voulons plus être. C’est là, à l’intérieur de l’auto-organisation, contre elle, que la lutte du prolétariat en tant que classe produit sa propre existence comme classe comme une limite à dépasser. L’autonomie n’est que la libération de l’ouvrier en tant qu’ouvrier.
L’auto-organisation, l’autonomie, en fait ce que l’on est comme classe, sont devenus, dans le cours concret des luttes, des objets de critiques régulières. Il s’agit de s’apercevoir de l’importance théorique et pratique de ce décalage à l’intérieur de l’auto-organisation entre ce qu’elle est maintenant comme forme nécessaire de la lutte de classe et la critique pratique et théorique qu’elle suscite, dans sa propre effectuation, à l’intérieur d’elle-même. Mais, il faut prendre en compte comme une caractéristique de ce cycle de luttes le fait que le combat contre la « mauvaise » auto-organisation se mène au nom de la « bonne ». Actuellement, ce n’est que dans ce combat au nom de la « bonne » auto-organisation que se fait jour le combat contre l’auto-organisation elle-même, c’est-à-dire qu’apparaît la perspective de la révolution comme quelque chose qui n’est plus de l’ordre de l’affirmation de la classe et qui, par là, ne peut plus radicalement être de l’ordre de l’auto-organisation ou de l’autonomie.
Tant qu’aucun affrontement de classes n’entamera de façon positive, en tant qu’action de classe contre le capital, une communisation des rapports entre les individus, l’auto-organisation demeurera la seule forme disponible de l’action en tant que classe. La recherche de la « vraie » auto-organisation n’est pas une « erreur », l’ « erreur » même indique constamment, en prenant pour cible l’auto-organisation réellement existante, que l’auto-organisation est à dépasser. Cette critique de l’auto-organisation réellement existante au nom d’une auto-organisation idéale, en ce qu’elle est un processus sans fin, est une tension à l’intérieur de l’auto-organisation, elle indique le contenu de ce qui est à dépasser : l’impasse de l’auto-organisation, c’est-à-dire de son contenu, l’affirmation, la révélation à lui-même du prolétariat.
Le dépassement de l’auto-organisation réellement existante ne se fera pas dans la production de la « vraie », la « belle », la « bonne », elle s’effectuera contre elle mais à l’intérieur d’elle, à partir d’elle.
Dans les luttes actuelles, le prolétariat reconnaît le capital comme sa raison d’être, son existence face à lui-même, comme la seule nécessité de sa propre existence. Dans ses luttes, le prolétariat se donne toutes les formes d’organisation nécessaires à son action. Mais quand le prolétariat se donne les formes d’organisation nécessaires à ses buts immédiats (son abolition sera également un but immédiat), il n’existe pas pour lui-même en tant que classe autonome. L’auto-organisation et l’autonomie n’étaient possibles que sur la base de la constitution d’une identité ouvrière, constitution que la restructuration a balayée. Que reste-t-il maintenant à ces prolétaires à auto-organiser ?
Si l’autonomie comme perspective disparaît c’est que la révolution ne peut plus avoir pour contenu que la communisation de la société c’est-à-dire pour le prolétariat sa propre abolition. Avec un tel contenu, il devient impropre de parler d’autonomie et il est peu probable qu’un tel programme passe par ce que l’on entend habituellement par « organisation autonome ». Le prolétariat ne peut être révolutionnaire qu’en se reconnaissant en tant que classe, il se reconnaît ainsi dans chaque conflit et à plus forte raison dans une situation où son existence en tant que classe sera, dans la reproduction du capital, la situation qu’il aura à affronter. C’est sur le contenu de cette « reconnaissance » qu’il ne faut pas se tromper. Se reconnaître comme classe ne sera pas un « retour sur soi » mais une totale extraversion comme auto-reconnaissance en tant que catégorie du mode de production capitaliste. Ce que l’on est comme classe n’est immédiatement que notre rapport au capital. Cette « reconnaissance » sera en fait une connaissance pratique, dans le conflit, non de soi pour soi, mais du capital.

De l’auto-organisation dans les luttes actuelles

« Le système anglais des shop-stewards né au cours de la première guerre mondiale avait donné naissance à une organisation spécifique de l’usine, baptisée mutuality, dans laquelle le contenu des tâches et le rythme de travail étaient fixés par les dirigeants en accord avec les travailleurs concernés par l’intermédiaire de ces délégués élus. Ce système a été balayé par toutes les restructurations, même avant l’ère thatchérienne. Au cours des années 1970, de nombreux conflits surgirent autour de ce pouvoir des délégués de base ; le chant du cygne de ce système fut, d’une part des propositions de changement de fabrications, notamment dans des usines d’armement, par les comités de shop-stewards, et d’autre part, lors de fermeture d’entreprises, la reprise des fabrications par les travailleurs. Tout cela donna un mouvement autour des notions de workers’control et self management, une sauce britannique de l’autogestion qui alla dans les faits et dans les idées beaucoup plus loin que les avancées françaises sur ce thème. Aujourd’hui, après le laminage de l’industrie britannique, ce courant ne représente plus rien. » (Echanges, n°99, p.23)
« Un mouvement autonome complexe se développa pendant plus de trente ans, une sorte d’hybride qui combinait le système de délégués de base élus et responsables (les shop-stewards) et l’utilisation des structures de base syndicales (souvent renforcées par une large utilisation du "closed shop", l’obligation de syndicalisation dans une entreprise - autrement dit la gestion de l’embauche par les syndicats. On vit alors un développement des "grèves sauvages" qui, à plusieurs reprises mirent en danger des gouvernements décidés à "passer en force". (...). La crise que cet ensemble recelait culmina dans l’hiver 1978-1979 - The winter of discontent - au cours duquel le pays fut plongé dans un chaos total sans autre perspective que l’immobilisme de ce bloc de résistance »
Le gouvernement Thatcher balaie tout cela : destruction de l’appareil industriel, privatisation, mondialisation et financiarisation de l’économie, généralisation de la flexibilité et de la précarité ouvrière, chômage massif.
« Le rapport de force qui avait sous-tendu le mouvement autonome était ébranlé ; mais il ne put être (provisoirement) renversé qu’après de durs combats dans des secteurs clés de l’autonomie ouvrière : les dockers, la sidérurgie, l’automobile, la presse, et, surtout, les mines. ». (Echanges, n° 107, oct-nov 2003)
Revenant à la période actuelle pour tirer les leçons de la grève des postiers britanniques, le texte conclut : « Les fondements de la lutte, s’ils marquent une rupture de la base avec les directions syndicales, montrent aussi la persistance de certaines notions dans les relations de travail et dans l’utilisation des structures de base syndicales, ces notions mêmes que la "mise au pas" de l’autonomie des luttes dans le début des années 1980 avait tenté d’éradiquer mais qui resurgissent. (...). Toutefois, il nous faut considérer que les postes britanniques sont pratiquement, pour diverses raisons y compris l’intervention de la lutte de classe, restées une des seules entités nationales non démantelée (c’est un des principaux employeurs britanniques, avec 160 000 travailleurs, nombre qui leur donne un pouvoir évident). Aussi des pratiques de base dans les relations de travail, courantes autrefois dans l’industrie mais éliminées dans les années 1980, restent-elles ici bien vivantes (souligné par moi) ». On ne peut pas être plus clair.
Actuellement, dans de nombreux conflits, comme celui des dockers de la côte ouest des Etats-Unis, le patronat cherche à briser les syndicats pour la même raison qu’il brise, quand elle se manifeste, l’autonomie ouvrière, car les deux appartiennent à la même époque, à la même logique de la reproduction capitaliste. Voilà tout de même un point qui devrait « interroger » les tenants de l’idéologie maintenant séculaire de l’auto-organisation ouvrière. De nos jours, dans les postes britanniques ou dans les ports de la côte ouest des Etats-Unis, la bataille autonome des ouvriers rejoint dans son contenu la défense des grandes institutions syndicales, non pour des raisons d’utilisation momentanée des syndicats par les travailleurs, mais pour ce qu’elles sont : de grandes institutions gérant l’autonomie de la force de travail.
Le vendredi 18 juillet 2003 au soir, éclate une grève sauvage à l’aéroport d’Heathrow contre la flexibilité et l’annualisation du temps de travail. Après trois jours de grève des préposés au contrôle des billets et à l’enregistrement des passagers et des bagages, celle-ci s’arrête avec l’annonce de l’ouverture de pourparlers entre les syndicats et la direction.
De même, en Espagne, lors de la grève des chantiers navals, en janvier-février 2004, c’est le renouvellement de la convention collective et l’accroissement de la flexibilité qui est en question. Le 30 janvier, la manifestation syndicale dégénère : barricades, voitures incendiées, la police utilise les balles en caoutchouc. Le 5 février, à Puerto Real, « une organisation de base tente de coordonner la lutte si nécessaire » (Echanges, n°109, p. 23), le 12, après de nouveaux affrontements, une AG décide d’une nouvelle manifestation en ville qui provoque de nouveaux affrontements, le 13 les pourparlers entre syndicats et direction reprennent. Comme d’habitude, la grève sauvage même lorsqu’elle s’accompagne de la formation d’organes autonomes n’est plus qu’un substitut ou un accompagnement de l’action syndicale. Il est devenu impossible d’en attendre autre chose ou d’en espérer une dynamique interne qui serait son dépassement à partir d’elle-même et non contre elle.
Le 2 juin 2003, le syndicat IG Metall lançait un mot d’ordre de grève dans la métallurgie des cinq länder de l’ex-RDA. Les oppositions apparues entre ouvriers de l’ « ouest » et ouvriers de l’ « est » expliquent en partie l’échec de la grève. La multiplication des conflits dans des unités de travail distinctes, la multiplication de la sous-traitance et autres recettes pour réduire les coûts de production émiettent les lieux d’exploitation, avec pour corollaire, la quasi disparition des luttes globales par branches professionnelles. C’est la question de l’unité du prolétariat à partir des luttes revendicatives qui est posée.
Il devient par ailleurs évident que le prolétariat ne peut être uni pour lui-même en tant que classe révolutionnaire par le salariat, dans le cadre de sa position marchande, tout prouve de plus en plus le contraire et cela saute aux yeux.
En Italie, en décembre 2003, le mouvement de grèves des autoferrotramvieri n’a donné naissance à aucune organisation formelle inter-dépôts. Si la « maladie de la grève sauvage a frappé très fort », « le dispositif syndical anti-grève a parfaitement fonctionné » (Lettre de Mouvement Communiste). Le responsable de la coordination des chauffeurs de Brescia, adhérente à la coordination nationale, se contente de dire que la grève illégale était « la seule arme dont disposait les travailleurs » et que « si les syndicats ont pris en compte notre revendication des 106 euros, c’est qu’ils écoutent la base », il ajoute que « la grève n’est pas dirigée contre les syndicats ». Enfin, les traminots de Milan résument la grève sauvage en un slogan : « le syndicat c’est nous  ». Les « syndicats de base », ont pleinement joué leur rôle d’exutoire de la colère des salariés, c’est-à-dire, soyons clairs, que les salariés ont pleinement accepté qu’ils jouent ce rôle.
« Malheureusement, personne ne s’est emparé, en la faisant sienne, de la signification politique offensive de la lutte des autoferrotramvieri, ni de la tâche permanente de son organisation sur les lieux de travail, jusqu’au dernier des dépôts investis par le mouvement. Les syndicats de base ont exploité, sans grand succès, la situation pour se renforcer au détriment des grandes confédérations officielles mais se sont refusé à favoriser l’organisation indépendante de la lutte. » (Ibid.). Personne ne s’en est emparé, même pas les travailleurs eux-mêmes.
Dans un éclair de lucidité cette Lettre conclut : « C’est comme si les luttes défensives ne fonctionnaient plus comme école de communisme, ne forgeaient plus d’elles-mêmes leur dépassement politique. »
« Après les grèves des nettoyeurs des chemins de fer, après les grèves des transports publics, c’est maintenant le tour des métallurgistes. Dans tous les cas, il s’agit de luttes extrêmement dures qui se forment en dehors et contre les syndicats, des luttes proprement autonomes (souligné par moi) » (Echanges, n°109, p.19). C’est tout simplement faux. A Melfi, la lutte des ouvriers de la FIAT en mai 2004 a démarré avec des grèves appelées par les syndicats sur le paiement des jours de chômage technique ; rapidement les travailleurs dépassent ce cadre et ajoutent à ces revendications l’organisation des heures de travail et les salaires (ajouts acceptés par les syndicats). La grève est contrôlée de bout en bout par la FIOM (syndicat de la CGIL) y compris le blocage de l’usine ; les ouvriers délèguent la recherche de l’extension de la lutte dans les autres sites de FIAT et la conduite des négociations. Lorsqu’un accord (« pas très mauvais » selon l’appréciation d’Echanges dans son n°109) est conclu, la tentative de contestation de cet accord par le Cobas échoue. Les ouvriers n’ont constitué aucune organisation autonome, ce qui n’empêche, pour cette lutte comme pour celle des autoferrotramvieri, les idéologues de l’auto-organisation de conclure : « avec la lutte des ouvriers de Melfi, l’autonomie ouvrière a franchi une nouvelle étape en Italie ». L’autonomie ne se déploie et ne franchit d’étape que dans la tête de militants qui sont restés rivés à leur rêve de Mirafiori : une usine « tombée aux mains des ouvriers ». Qu’en auraient-ils fait ?
Le comble du pathétique est atteint par la conclusion du texte d’Echanges sur la grève de Melfi. Cette conclusion rapporte la déclaration de Roberto Maroni, ministre italien des Affaires sociales, dans un entretien paru dans le Corriere della Sera. Celui-ci affirme : « Quand les syndicats s’engagent face au gouvernement à faire arrêter les blocus (il se réfère à Melfi, mais aussi aux grèves chez Alitalia et dans les transports en commun, note d’Echanges) et qu’ils n’y arrivent pas, un problème de représentativité se pose. Le système actuel risque de ne pas être à même de gérer les conflits ». Echanges commente : « Il a ajouté que le moment était venu d’impliquer aussi les organisations autonomes dans les accords, car elles sont plus présentes et plus actives parmi les travailleurs. Le discours de Maroni est intéressant non pas pour ce qu’il propose, mais parce qu’il démontre que des formes de luttes autonomes et radicales surgissent continuellement et commencent à poser problème dans certains milieux du gouvernement et de l’Etat. ». Les luttes des travailleurs posent problème, c’est sûr, mais le discours de Maroni est évidemment intéressant surtout pour ce qu’il propose, non seulement il est intéressant, mais il est vrai. Maroni reconnaît ce qui devrait réjouir le cœur de tout militant de l’autonomie : les formes de luttes autonomes que se donnent les travailleurs sont représentatives. C’est de la « récupération », de la « manipulation » diront les idéologues, mais non. Maroni est beaucoup plus lucide : le syndicalisme des luttes revendicatives passe par des organisations autonomes, « reconnaissons ces organisations comme des interlocuteurs » dit le ministre.
La capacité de luttes dont les travailleurs italiens semblent aujourd’hui faire preuve ouvrent de vastes perspectives pour l’avenir quand, contraints par la situation et le cours des luttes, les travailleurs italiens et d’ailleurs affronteront leur propre situation de travailleurs que l’autonomie formalise aujourd’hui comme la forme avancée du syndicalisme. Déjà l’autonomie, telle qu’elle s’est réellement manifestée à Melfi s’est révélée incapable, par sa nature même, d’exprimer la révolte contre le travail si présente dans la lutte de ces ouvriers. C’est maintenant, à l’intérieur de l’auto-organisation et de l’autonomie, contre elles, que se crée la dynamique de ce cycle de luttes, comme un écart à l’intérieur de la lutte de classe en général et de l’auto-organisation en particulier, c’est-à-dire comme un écart à l’intérieur même de l’action en tant que classe.
L’auto-organisation des luttes est un moment crucial du dépassement révolutionnaire des luttes revendicatives. Mener la lutte revendicative de façon jusqu’au-boutiste et intransigeante ne peut être le fait des syndicats mais de l’auto-organisation et de l’autonomie ouvrière. Mener, dans l’autonomie ouvrière, la lutte revendicative sur la base d’intérêts inconciliables, c’est effectuer un changement de niveau dans la réalité sociale du mode de production capitaliste. La lutte revendicative ne se situe plus au niveau du profit et de tous les éléments du procès de production concourant également à sa formation, mais au niveau du travail en tant que producteur de valeur dont la plus-value.
L’auto-organisation formalise dans la lutte revendicative l’irréconciliabilité des intérêts entre la classe ouvrière et la classe capitaliste, elle est par là le moment nécessaire de l’apparition de l’appartenance de classe comme contrainte extérieure et la forme dans laquelle s’amorcera, contre elle, la communisation des rapports entre individus.

Luttes revendicatives / révolution

Une rupture

Si l’auto-organisation, comme dynamique révolutionnaire, est devenue obsolète c’est que la relation entre luttes revendicatives et révolution est devenue problématique. L’auto-organisation a été la forme la plus radicale d’une relation entre les deux comprise comme une transcroissance. Pannekoek nous disait qu’à la suite d’une longue période historique de conflits, la classe ouvrière devenait la puissance dominante de la société organisée dans les Conseils, Negri que l’histoire du capital était l’histoire de l’activité ouvrière et Georges Marchais écrivait le programme commun de la gauche. Ils sont morts tous les trois.
Une lutte révolutionnaire part des conflits d’intérêts immédiats entre prolétaires et capitalistes et du caractère inconciliable de ces intérêts, elle est, si l’on veut, ancrer dans ces conflits mais si, à un moment de la lutte revendicative, les prolétaires, contraints et forcés par leur conflit avec la classe capitaliste, ne lèvent pas l’ancre, leur lutte demeurera une lutte revendicative et ira, en tant que telle, à la victoire ou malheureusement le plus souvent à la défaite. En revanche, s’ils s’attaquent aux rapports marchands, s’emparent des biens et des moyens de production en intégrant à la production communautaire ceux que le salariat ne peut absorber, développent la gratuité, brisent le cadre de l’usine comme origine des produits, dépassent la division du travail, abolissent toute sphère autonome, en premier lieu l’économie, dissolvent leur autonomie pour intégrer dans les rapports non marchands qui se mettent en place tous les sans réserves et même une grande partie des classes moyennes que leur mouvement réduit à la misère, dans ce cas c’est leurs propres anciennes existence et association comme classe qu’ils dépassent et, c’est alors un détail, leurs revendications économiques. On ne lutte contre l’échange et la « dictature de la valeur » que si l’on entreprend la communisation.
Défendre la sacro-sainte Autonomie du prolétariat, c’est s’enfermer dans les catégories du mode de production capitaliste, c’est s’empêcher de penser que le contenu de la révolution communiste c’est l’abolition du prolétariat non en vertu d’une simple équivalence logique (l’abolition des rapports capitalistes, est par définition celle du prolétariat), mais en vertu de pratiques révolutionnaires précises. Le prolétariat abolit la valeur, l’échange et tous les rapports marchands dans la guerre qui l’oppose au capital, c’est là son arme déterminante, il intègre par des mesures de communisation la plus grande partie des sans réserves, des exclus, des classes moyennes et des masses paysannes du tiers-monde (là aussi l’exemple des luttes en Argentine serait à méditer, non pour défendre l’interclassisme mais au contraire l’abolition des classes).
L’inoxydable « autonomie des luttes » comme faculté de passage de la lutte revendicative à la lutte révolutionnaire est une construction qui ne s’intéresse pas au contenu de ce passage, elle demeure une approche formelle de la lutte des classes. Si le contenu du passage est laissé de côté, c’est que l’autonomie interdit de comprendre ce passage comme rupture, saut qualitatif. Le « passage » n’est qu’une affirmation et une révélation de la véritable nature de ce qui existe : le prolétariat tel qu’il est dans le capital triomphe dans la révolution, il devient le pôle absolu de la société. Le « saut » n’est qu’une formalité. Bien sûr quand le prolétariat s’auto-organise, il rompt avec sa situation antérieure, mais si cette rupture n’est que sa « libération », la réorganisation de ce qu’il est, de son activité, sans le capital, et non la destruction de sa situation antérieure, c’est-à-dire s’il demeure auto-organisé, s’il ne dépasse pas ce stade, il ne peut être que battu.
Supposer que toute lutte sur le salaire contiendrait une révolte contre le salariat, c’est supposer ces deux éléments comme existant l’un dans l’autre, et non le second terme comme le dépassement contradictoire du premier. Une telle vision ne peut aboutir pratiquement aujourd’hui qu’au démocratisme radical. Il y a cinquante ans on pouvait concevoir ainsi les choses et on aboutissait au pouvoir des Conseils ou au Socialisme Réel. Le citoyennisme, l’altermondialisme ou mieux dit le démocratisme radical sont bel et bien le projet d’achèvement des luttes revendicatives et en tant que telles elles ne peuvent maintenant en avoir d’autres. L’évolution du temps de travail devrait être porteur d’émancipation dans le temps libre ; l’allocation universelle devrait devenir passage progressif à l’activité bénéfique à l’individu et à la société, c’est-à-dire l’abolition de l’exploitation à l’intérieur du salariat ; la revendication salariale deviendrait partage des richesses ; la critique de la mondialisation et de la finance deviendrait première par rapport à ce dont elle est la mondialisation (le capital), le libéralisme et la mondialisation feraient l’exploitation. Celui qui a été impliqué dans des luttes récentes ou qui les « suit » sait bien que ce langage est devenu le leur, pas seulement dans les « services publics ».
Personne ne niera que la lutte révolutionnaire s’enclenche dans la lutte revendicative et même est produite par elle. La question est celle de la nature du passage. Le seul contenu « profondément anticapitaliste » s’opposant à la logique capitaliste que puisse avoir une lutte consiste à s’attaquer aux rapports de production capitalistes, c’est-à-dire pour le prolétariat à sa propre existence, à la reproduction de l’exploitation et des classes. Une lutte revendicative qui s’attaque à cela n’est plus une lutte revendicative ou alors par lutte révolutionnaire on entend la prise de pouvoir du prolétariat sur la société, le prolétariat devenant classe dominante.

La question de l’unité de la classe

Le prolétariat n’a ni disparu, ni n’est devenu une pure négativité mais l’exploitation ne met plus en mouvement une figure sociale homogène, centrale et dominante, de la classe ouvrière, capable d’avoir conscience d’elle-même comme sujet social, au sens où l’on entend habituellement cela, c’est-à-dire capable d’avoir une conscience d’elle-même comme rapport à elle-même, face au capital.
Intégrée dans une autre totalité, ayant perdu sa centralité en tant que principe organisateur de l’ensemble du procès de travail, la grande usine des grands rassemblements ouvriers n’a pas disparu, mais elle n’est plus le principe organisateur du procès de travail et du procès de valorisation, beaucoup plus diffus. Elle est devenue élément d’un principe organisateur qui lui échappe. Dans la contradiction entre le prolétariat et le capital, il n’existe plus n’est plus quelque chose de sociologiquement donné a priori comme pouvait l’être « l’ouvrier-masse » de la grande usine. Le caractère diffus, segmenté, éclaté, corporatif des conflits, c’est le lot nécessaire d’une contradiction entre les classes qui se situe au niveau de la reproduction du capital. Mais c’est parce qu’il ne s’agit pas d’une somme d’éléments juxtaposés, mais d’une diffusion produite à partir d’une modalité historique de la contradiction entre prolétariat et capital, qu’un conflit particulier, de par ses caractéristiques, par les conditions dans lesquelles il se déroule, par la période dans laquelle il apparaît, peut se trouver en situation de polariser l’ensemble de cette conflictualité qui jusque là apparaissait comme irréductiblement diverse et diffuse.
Pour s’unir, les ouvriers doivent briser le rapport par lequel le capital les « rassemble », et un des signes les plus courants de ce que leurs luttes dépassent le cadre revendicatif et que les ouvriers commencent à s’unir pour eux-mêmes, c’est-à-dire commencent à s’attaquer à leur propre condition, c’est qu’ils subvertissent et détournent ces cadres productifs, urbains, géographiques, sociaux de leur « unité » pour le capital, comme en 1982 et 1984 dans la pointe de Givet dans les Ardennes françaises, ou en Argentine plus récemment. On ne peut pas vouloir simultanément l’unité du prolétariat et la révolution communiste, c’est-à-dire cette unité comme un préalable à la révolution, une condition. Il n’y aura plus d’unité que dans la communisation, c’est elle seulement qui en s’attaquant à l’échange et au salariat unifiera le prolétariat, c’est-à-dire qu’il n’y aura plus d’unité du prolétariat que dans le mouvement même de son abolition. Les hagiographes des luttes revendicatives parlent d’ « unité » en l’air, sans pouvoir préciser en rien la forme concrète qu’elle revêt, si ce n’est l’unité formelle du politique ou des formes d’organisation venant coiffer ce qui est divisé et qui le reste tant que la classe demeure dans la lutte revendicative. Cette unité est toujours ce qu’il faudrait ajouter aux luttes.
Les ouvriers se forgent comme classe révolutionnaire, en révolutionnant les rapports sociaux, c’est-à-dire tout ce qu’ils sont dans les catégories de l’échange et du salariat. Dans les luttes salariales, ils ne voient apparaître ni « forces », ni « projet », mais l’impossibilité de s’unifier sans attaquer leur propre existence comme classe dans la division du travail et toutes les divisions du salariat et de l’échange, sans se remettre en cause comme classe, sans engager une pratique révolutionnaire. La seule unification du prolétariat est celle qu’il réalise en s’abolissant, c’est-à-dire qu’elle est l’unification de l’humanité. Des mesures communisatrices parties d’un point « quelconque » (certainement de façon quasi simultanées d’une multitude de points) de la planète capitaliste auront cet effet d’unification rapide ou alors seront écrasées.
Sous couvert d’auto-organisation et d’autonomie on peut bien dire n’importe quoi, que les grèves « sont révolutionnaires », qu’elle le sont « potentiellement », qu’elles ont « quelque chose » de révolutionnaire, qu’elles portent des « germes » de révolution, etc. Tout ceci n’a qu’une fonction : ne pas reconnaître le saut, la négation, la rupture et éviter de critiquer les luttes salariales. Cela conduit à défendre une conception gradualiste, mécaniste, du passage des luttes revendicatives aux luttes révolutionnaires et à abandonner que la classe est le sujet de son activité communiste en entrant en conflit avec son ancienne situation. Marx, comme tous les révolutionnaires, voyait un saut, une négation, mais la différence avec aujourd’hui, c’est que l’association permanente permettait d’envisager la possibilité d’une continuité organisée d’une phase à l’autre. Actuellement, les militants de l’autonomie cherchent dans la défense du prix de la force de travail ou dans des formes de luttes « quelque chose », des « germes », des « potentialités » de révolution. Dans cette attente de la dynamique des luttes revendicatives, c’est la lutte qui engendrerait par elle-même une autre lutte. Mais les « luttes » ne sont que des moments de l’activité des prolétaires que ceux-ci dépassent et nient, ce ne sont pas des phénomènes qui s’enchaînent graduellement, une lutte portant les germes d’une autre lutte. Bref, le lien entre les « luttes », c’est le sujet se transformant qui l’effectue de façon négative. Ce lien n’est pas évolutif.
Au cours de la lutte, le sujet qui était celui de l’autonomie se transforme et abandonne ses vieux habits pour ne plus se reconnaître comme existant que dans l’existence du capital, c’est le contraire exact de l’autonomie et de l’auto-organisation qui, par nature, n’ont pour sens qu’une libération du prolétariat, son affirmation et pourquoi pas (pour les nostalgiques) sa dictature. On peut parler de « dynamique » des luttes mais c’est alors faire l’impasse sur l’autotransformation du sujet, c’est ne pas voir que dans cette « dynamique » ce qui est aboli c’est le sujet qui s’auto-organisait et que cette « dynamique » n’existe que pour autant qu’il s’abolit comme le sujet qui s’auto-organisait. Tant que le prolétariat s’auto-organise, il ne peut le faire qu’à partir de ce qu’il est dans les catégories du capital. Il ne s’agit pas de faire une condamnation normative de l’auto-organisation, mais de dire ce qu’elle est et de dire que la révolution n’est pas une dynamique qu’elle contient et qui ne demande qu’à éclore.
Il y a changement qualitatif quand les ouvriers s’unissent contre leur nature de salariés, intègrent les sans-réserves, déglinguent les mécanismes marchands et non quand une grève se « transforme » en « contestation » du pouvoir. Ce changement est une rupture. Ce n’est pas une question de définition de l’auto-organisation ou de l’autonomie, c’est d’un processus social dont il s’agit, un processus de rupture dans la lutte de classe, l’autotransformation d’un sujet qui abolit ce qui le définit. Ceux qui parlent sans cesse de dynamique des luttes passent totalement à côté de ce moment essentiel : le prolétariat comme sujet de la révolution s’abolit comme sujet de l’autonomie.
Les tenants de la dynamique des luttes prétendent que les ouvriers, qui se heurtent de plus en plus dans leurs luttes revendicatives au capital et à l’Etat tout entier, se rendent compte que pour obtenir la satisfaction de leurs revendications, ils doivent se hisser à des formes de lutte qualitativement supérieures. Ils doivent se donner les moyens politiques ou organisationnels de leurs revendications. Une fois de plus, on retombe dans la même distorsion : la fin est la même, seuls les moyens diffèrent. Toute pratique vise un certain but et emploie des moyens adéquats à ce but. Si elle change, alors le but change. La fin n’est pas extérieure aux moyens, elle en est la résultante. Nous n’avons rien à faire de la violence, des « moyens » ou des « conseils » en soi. Ce que nous demandons c’est : pourquoi les ouvriers s’affrontent-ils à l’Etat ? Pour des « intérêts » catégoriels ou nationaux ? Pour foutre les immigrés dehors ? Contre les Américains ? Ou parce que l’Etat se dresse comme défenseur des rapports marchands, et donc de toutes les divisions catégorielles, nationales, « revendicatives » contre leur mouvement communiste ?

L’annonce

Des luttes revendicatives à la révolution, il ne peut y avoir que rupture, saut qualitatif, mais cette rupture n’est pas un miracle, elle n’est pas non plus la simple constatation par le prolétariat qu’il n’y aurait plus rien d’autre à faire que la révolution devant l’échec de tout le reste. « Une seule solution, la révolution » est l’ineptie symétrique à celle de la dynamique révolutionnaire de la lutte revendicative. Cette rupture est produite positivement par le déroulement du cycle de luttes qui la précède et on peut dire qu’elle en fait encore partie. Cette rupture s’annonce dans la multiplication des écarts à l’intérieur de la lutte de classe entre d’une part la remise en cause par le prolétariat de sa propre existence comme classe dans sa contradiction au capital et, d’autre part, la reproduction du capital qu’implique le fait même d’être une classe. Cet écart est la dynamique de ce cycle de luttes, celle-ci existe de façon empiriquement constatable.
Nous parlons de certains aspects du mouvement social argentin qui, à partir de la défense de la condition prolétarienne et dans cette défense, sont allés jusqu’à sa remise en cause ; des luttes « suicidaires » ; de l’extériorité par rapport aux luttes de Kabylie de leur auto-organisation dans les aarchs ; des pratiques des « sauvageons » dans les entreprises ; des collectifs ; de la faillite de l’autonomie ; des chômeurs revendiquant l’inessentialisation du travail ; de toutes les pratiques dans les luttes qui produisent l’unité de la classe comme une unité extérieure et une contrainte objective ; du Mouvement d’action directe ; de l’insatisfaction contre elle que contient l’auto-organisation telle qu’elle existe réellement en ce qu’elle ne s’oppose au capital qu’en entérinant l’existence du prolétariat comme classe du mode de production capitaliste.
Deux points résument l’essentiel du cycle de luttes actuel :
* la disparition d’une identité ouvrière confirmée dans la reproduction du capital, c’est la fin du mouvement ouvrier et la faillite corollaire de l’auto-organisation et de l’autonomie comme perspective révolutionnaire ;
* avec la restructuration du mode de production capitaliste, la contradiction entre les classes se noue au niveau de leur reproduction respective. Dans sa contradiction avec le capital, le prolétariat se remet lui-même en cause.
Les luttes revendicatives ont des caractéristiques qui étaient impensables il y a une trentaine d’années.

Durant les grèves de décembre 95 en France, dans la lutte des sans-papiers, des chômeurs, des dockers de Liverpool, de Cellatex, d’Alstom, de Lu, de Marks et Spencer, dans le soulèvement social argentin, dans l’insurrection algérienne, etc., telle ou telle caractéristique de la lutte apparaît, dans le cours de la lutte elle-même, comme limite en ce que cette caractéristique spécifique (service public, demande de travail, défense de l’outil de travail, refus de la délocalisation, de la seule gestion financière, récupération des usines, auto-organisation etc.), contre laquelle le mouvement se heurte souvent dans les tensions et les affrontements internes de son recul, se ramène toujours au fait d’être une classe et de le demeurer.
Il ne s’agit pas, le plus souvent, de déclarations fracassantes ou d’actions « radicales », mais de toutes les pratiques de « fuite » ou de dénégation des prolétaires vis-à-vis de leur propre condition. Dans les luttes suicidaires à la Cellatex, dans la grève de Vilvoorde et bien d’autres éclate que le prolétariat n’est rien séparé du capital et qu’il ne peut demeurer comme ce rien (qu’il réclame sa réunion avec le capital ne supprime pas l’abîme qu’ouvre la lutte, la reconnaissance et le refus par le prolétariat de lui-même comme cet abîme). C’est l’inessentialisation du travail qui devient l’activité même du prolétariat, tant de façon tragique dans ses luttes sans perspectives immédiates (suicidaires) et dans des activités autodestructrices, que comme revendication de cette inessentialisation comme dans la lutte des chômeurs et précaires de l’hiver 1998. Quand apparaît, comme lors de la grève des transports italiens ou des ouvriers de la FIAT à Melfi, que l’autonomie et l’auto-organisation ne sont plus que la perspective de rien, c’est là que se constitue la dynamique de ce cycle et que se prépare le dépassement de la lutte revendicative à partir de la lutte revendicative. Le prolétariat est face à sa propre définition comme classe qui s’autonomise par rapport à lui, qui lui devient étrangère. Les pratiques auto-organisationnelles et leur devenir en sont le signe patent.
La multiplication des collectifs et la récurrence des grèves intermittentes (les grèves du printemps 2003 en France, la grève des postiers anglais) rendent palpable, en cherchant à s’en démarquer, que l’unité de la clase est une objectivation dans le capital. Il ne s’agit pas de juger ces phénomènes à l’aune d’une vision normative qui n’y voit qu’un inachèvement, un inaccomplissement de leur propre projet d’unification de la classe préalable à son affirmation. Dans ces luttes, c’est l’extériorisation de l’appartenance de classe qui est annoncée comme caractéristique actuelle, présente, de la lutte en tant que classe. Dans tout ces mouvements, comprendre la segmentation comme une faiblesse à dépasser dans l’unité, c’est poser une question formelle et lui apporter une réponse tout aussi formelle. La diffusion de ces mouvements, leur diversité, leur discontinuité constituent leur intérêt et leur dynamique même. « Aller plus loin », ce n’est pas supprimer la segmentation dans l’unité, c’est-à-dire une réponse formelle qui est peut-être déjà caduque, il ne s’agit pas de perdre la segmentation, les différences. « Aller plus loin », c’est, dans d’autres circonstances, la contradiction entre ces luttes de classes dans leur diversité et l’unité de la classe objectivée dans le capital. Il ne s’agit pas de dire que plus la classe est divisée, mieux c’est, mais que la généralisation d’un mouvement de grèves n’est pas synonyme de son unité, c’est-à-dire du dépassement de différences considérées comme purement accidentelles et formelles. Il s’agit de commencer à comprendre ce qui se joue dans ces mouvements diffus, segmentés et discontinus : la création d’une distance avec cette unité « substantielle » objectivée dans le capital. Cette extrême diversité conservée et même approfondie dans un mouvement plus général en contradiction avec le capital et cette unité objective qu’il représente est peut-être une condition de l’articulation entre les luttes immédiates et la communisation. De tels faits sont maintenant une détermination incontournable de la lutte des classes. L’unité de la classe ne peut plus se constituer sur la base du salariat et de la lutte revendicative, comme un préalable à son activité révolutionnaire. L’unité du prolétariat ne peut plus être que l’activité dans laquelle il s’abolit en abolissant tout ce qui le divise. C’est une fraction du prolétariat qui dépassant le caractère revendicatif de sa lutte prendra des mesures communisatrices et qui entamera alors l’unification du prolétariat qui ne sera pas différente de celle de l’humanité, c’est-à-dire de sa création comme l’ensemble des relations que les individus établissent entre eux dans leur singularité.
Mettre le chômage et la précarité au cœur du rapport salarial ; définir le clandestin comme la situation générale de la force de travail ; poser - comme dans la Mouvement d’action directe - l’immédiateté sociale de l’individu comme le fondement, déjà existant, de l’opposition au capital ; mener des luttes suicidaires comme celle de Cellatex et d’autres du printemps et de l’été 2000 (Metaleurop - avec des réserves - , Adelshoffen, la Société Française Industrielle de Contrôle et d’Equipements, Bertrand Faure, Mossley, Bata, Moulinex, Daewoo-Orion, ACT - ex Bull ) ; renvoyer l’unité de la classe à une objectivité constituée dans le capital, sont pour chacune de ces luttes particulières des contenus qui construisent la dynamique de ce cycle à l’intérieur et dans le cours de ces luttes. Dans la plupart des luttes actuelles apparaît la dynamique révolutionnaire de ce cycle de luttes qui consiste à produire sa propre existence comme classe dans le capital donc se remettre en cause comme classe (plus de rapport à soi), cette dynamique a sa limite intrinsèque dans ce qui la définit elle-même comme dynamique : agir en tant que classe. Nous sommes théoriquement les guetteurs et les promoteurs de cet écart qui à l’intérieur de la lutte du prolétariat est sa propre remise en cause et, pratiquement, les acteurs lorsque nous y sommes directement engagés. Nous existons dans cette rupture.
Je vais développer certains de ces points à partir de quelques luttes récentes.

Les collectifs

La vague de fond que constitue, dans chaque lutte de quelque importance et durée, la création de « collectifs » qui ne relèvent plus de l’auto-organisation ou de l’autonomie signifie la disparition de l’identité ouvrière. Ces organes ne sont pas comme l’autonomie une meilleure organisation-existence de la classe que ne le sont ses formes représentatives institutionnelles auxquelles elles laissent ce qui leur appartient (laisser aux syndicats ce qui appartient aux syndicats), mais la création d’une distance avec ces formes qui a pour contenu une distance de la classe à elle-même. Une distance établie contre une unité de la classe existant comme quelque chose d’objectif dans la reproduction du capital. Les nostalgiques du Grand Parti et de l’unité des gros bataillons de la classe ouvrière se bercent d’illusions en considérant que cette segmentation est subie, elle est le plus souvent voulue, construite et revendiquée. La nature de la segmentation et des collectifs, c’est dans la lutte de classe une activité d’extranéisation par le prolétariat de sa propre définition comme classe. Comment pourra se construire, dans un mouvement général de lutte de classe, une « unité » qui n’en soit pas une, mais une inter-activités  ? Je n’en sais rien ..., mais la lutte de classe nous a souvent prouvé son infinie inventivité Nous devons admettre comme extrêmement positif que les caractéristiques du nouveau cycle de luttes ne nous soient données qu’au fur et à mesure de la lutte quotidienne ordinaire.

Des activités qui produisent l’objectivation de l’existence et de l’unité de la classe

Cette unité de la classe, même comme grève générale, dans la vision « classique » que l’on a de la chose, est entrée dans l’ère du soupçon. Quand les grévistes du printemps 2003, en France, ont appelé à la grève générale, ils n’ont pas réclamé aux syndicats ce qu’eux-mêmes ne faisaient pas mais auraient souhaité faire, ils ont réclamé aux syndicats autre chose que ce qu’ils faisaient. Voilà un mouvement « basique », « spontané », « auto-organisé » qui ne voit d’issue que dans la grève générale réclamée à des syndicats dont il se distancie quotidiennement. On n’a pas là forcément une contradiction (ce fut de toute façon ainsi que les choses se sont passées) mais il est difficile de présenter l’appel aux syndicats à proclamer la grève générale comme la simple continuation du mouvement de grèves. Bizarrement, ce mouvement n’appelle pas à la grève générale quand il gonfle, mais quand il est sur son déclin, ce qui éclaire la nature de la grève générale d’une étrange lumière. C’est leur propre action qui alors domine les grévistes, ce qui n’était pas le cas quinze jours auparavant quand elle était le fil du temps continu de l’activité et de l’opposition par laquelle la classe existe à elle-même comme distinction par rapport à son unité et son existence objectivées dans la reproduction du capital. L’unité de la classe existe toujours bel et bien, elle est une unité objective dans la reproduction du capital, faire appel aux syndicats c’était simplement reconnaître cette unité au niveau même où elle existe, comme une hypostase.

Les « sauvageons »

Il s’agit du rejet par des fractions importantes de jeunes ouvriers de tout l’ordre du système productif capitaliste. Ce rejet ne donne pas plus prise aux séductions ou sanctions de l’intégration qu’aux constructions idéologiques du style autogestion. Une telle situation n’a rien de commun avec ce qui pouvait être décrit dans les années 1970 aux Etats-Unis ou en Europe.
Les « victimes collatérales » des « sauvageons » ce sont les fables sur la coopération reliant les travailleurs entre eux (pour eux-mêmes), marchepied de l’auto-organisation et de l’autonomie révolutionnaires.

Argentine : une lutte de classe contre l’autonomie.

On peut s’interroger sur l’ « autogestion de la misère », mais on passe alors à côté de la question principale qui porte sur la nature même de l’autogestion, de l’auto-organisation et de l’autonomie. Il est également facile de dire qu’il n’y a pas d’autogestion possible à l’intérieur du système capitaliste, mais l’autogestion généralisée ayant aboli l’Etat et la domination capitaliste ne serait toujours que la gestion des entreprises (de toutes les entreprises) et de leur liaison, de leurs échanges. Elle ferait inéluctablement renaître la valeur et l’Etat. La grande période de l’autonomie des luttes, en Argentine, à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix est achevée non pas seulement parce que factuellement on ne relève pas des luttes semblables, mais en raison des transformations mêmes dans le mode d’exploitation, dans la composition de la classe ouvrière, dans les modalités de sa reproduction. Le « Rodrigazo » en 1975, avec les conseils de zones, apparaît comme le champ du cygne de cette période et de cette époque de la lutte de classe. Déjà durant cette période, l’autonomie n’aboutit qu’à la formulation de programmes de nationalisations et de planification ou à un renouveau syndical.
Actuellement, pour tous les militants de l’autonomie, l’important est la dénégation de l’autonomie réellement existante car ils sont enfermés dans une contradiction insurmontable : d’un côté, l’autonomie et l’auto-organisation sont la voie de la révolution en marche ou de la révolution toujours potentielle ; de l’autre, les manifestations actuelles de l’autonomie et de l’auto-organisation sont de façon massive et récurrente la confirmation de la classe comme classe du mode de production capitaliste. « Nous avons fait le travail des partis politiques, des ONG, du gouvernement » déclarent les mouvements autonomes argentins. La seule perspective, la seule dynamique qui se fait jour est celle qu’ouvre tout ce qui va à l’encontre de cette autonomie. On peut être un puriste de l’auto-organisation ou de l’autonomie, il n’empêche que l’auto-organisation ce sont les usines autogérées par les travailleurs eux-mêmes et la gestion par les mouvements piqueteros eux-mêmes des planes trabajar (même les heures de travail sont maintenant effectuées au sein des mouvements). Depuis que les organisations piqueteras ont obtenu le droit de gérer elles-mêmes les allocations (planes trabajar), leur attribution est devenue un véritable enjeu, non seulement face aux gouvernants, mais aussi entre les divers groupes.
On ne peut pas utiliser l’argument de la distribution des Planes pour soutenir que les mouvements de piqueteros ne sont plus autonomes et auto-organisés. S’il est important d’insister sur ce caractère autonome et auto-organisé des mouvements, c’est pour montrer que ce qu’ils deviennent n’est pas une dégénérescence, une institutionnalisation, une sclérose de l’auto-organisation et de l’autonomie, mais la manifestation la plus claire, la vérité, ni bonne, ni mauvaise de ce qu’ils sont aujourd’hui : un rejet de ce que l’on est dans la société actuelle qui n’est que sa « libération ».
Les quelques cas d’occupations avec reprise de la production appelant à la reprise de l’entreprise par l’Etat sont le vrai contenu actuel de l’autonomie (l’autonomie de la classe ouvrière c’est le travail et la valeur). On peut imaginer toutes les usines récupérées, cela ne changerait rien. Tant que les travailleurs s’auto-organisent comme travailleurs (l’auto-organisation ne peut, par définition, être que cela) les « usines récupérées » seront des usines capitalistes, quelque soient ceux qui les dirigent. Ce qui s’est passé d’essentiel en Argentine, c’est que toutes les formes d’auto-organisation, d’autonomie, de récupération, d’assemblées ont immédiatement rencontré leurs limites sous la forme d’une opposition et d’une contradiction interne les traitant comme perpétuation de la société capitaliste. Abolir le capital c’est par là même se nier comme travailleur et non s’auto-organiser comme tel, c’est un mouvement d’abolition des entreprises, des usines, du produit, de l’échange (quelque soit sa forme). Le prolétariat comme classe et comme sujet de la révolution s’abolit comme tel dans l’abolition du capital. Le processus de la révolution est celui de l’abolition de ce qui est auto-organisable. L’auto-organisation est le premier acte de la révolution, la suite s’effectue contre elle.

Le contenu de cette contestation de l’auto-organisation à l’intérieur de l’auto-organisation s’articule consciemment dans les luttes en Argentine autour de deux thèmes : la subjectivité et le travail.
A l’intérieur même des projets productifs auto-organisés, la mise en avant de la subjectivité et de l’interindividualité s’opposent à la particularisation d’une activité comme le travail qui est la coïncidence du caractère social et individuel de l’activité humaine en dehors d’elle-même et s’opposent à l’autonomisation des conditions de la production comme économie. Le mode de production capitaliste est un mode de production non parce qu’il doit passer par la production matérielle en tant que telle, mais parce que ces rapports sociaux ne peuvent se reproduire qu’en passant par une norme, un principe, qui ne peut exister qu’objectivement : la valeur. Le communisme n’est pas un mode de production parce que les activités ne sont pas ramenées à une norme commune extérieure qui ne peut exister qu’en s’objectivant comme production. Dans le communisme, tous les rapports sont des rapports entre individus dont les singularités constituent la réalité de leurs relations. Il est tout aussi absurde de concevoir le communisme comme une organisation de la production, qui immanquablement ne peut que nous ramener à un égalisation comptable forcément abstraite des activités, que de le concevoir comme un pur rapport intersubjectif dans lequel produire ne serait qu’accessoire. Chaque activité est sa propre fin parce qu’il n’y a pas de norme, il n’y a aucun principe d’égalisation ou de situation à reproduire.
Le plus important dans ces luttes en Argentine c’est ce qui a été dédaigné par les apologistes de l’auto-organisation, cela précisément non pas comme ils le prétendent parce que, dans les activités productives, l’autonomie s’est perdue dans son institutionnalisation et sa sclérose, « facilitant la reproduction d’une économie en crise » (Echanges) mais parce que c’est là qu’elle est réellement et qu’elle se trouve remise en cause. Dans les modalités effectives des activités productives, la révolution, comme communisation, devient crédible parce qu’elle entre en contradiction avec l’auto-organisation par la façon dont sont mises en œuvre ces activités productives et dans les conflits dont l’auto-organisation elle-même devient la cible.
Lors des luttes sociales en Argentine, dans les activités productives qui se sont développées, il s’est passé cette chose au premier abord déconcertante : l’autonomie est apparue clairement pour ce qu’elle est, la prise en charge et la reproduction par la classe ouvrière de sa situation dans le capital, les défenseurs de l’autonomie « révolutionnaire » diront que cela vient de ce qu’elle n’a pas triomphé, alors que c’est là son triomphe même. Mais, au moment même où, dans les activités productives, l’autonomie apparaît pour ce qu’elle est, c’est tout ce qui est la base de l’autonomie et de l’auto-organisation qui se trouvait bouleversé : le prolétariat ne peut trouver en lui-même la capacité de créer d’autres rapports interindividuels (volontairement, je ne parle pas de rapports sociaux), sans renverser et nier ce qu’il est dans cette société, c’est-à-dire sans entrer en contradiction avec le contenu de son autonomie. Par la façon dont ont été mises en œuvre ces activités productives, dans les modalités effectives de leur réalisation, ce sont les déterminations du prolétariat comme classe de cette société qui ont été effectivement bousculées : propriété, échange, division du travail et surtout le travail lui-même.
« Si nous créons des cantines seulement pour que les compañeros mangent, alors nous sommes cons. Si on croit que produire dans une ferme c’est simplement en récolter les légumes pour que les compañeros mangent, alors nous sommes vraiment très cons ... Si on ne sait pas à partir de la ferme et de tout ce que nous jette l’Etat, être les constructeurs d’une nouvelle relation sociale, de nouvelles valeurs, d’une nouvelle subjectivité, on ne serait pas en train de parier sur un nouveau 19 / 20. » (un militant du MTD Allen - sud de l’Argentine - , Macache, p. 27). Nous voulons « engendrer une nouvelle subjectivité, de nouvelles valeurs » (ibid.). Par ailleurs dans une interview d’un activiste du MTD Solano, il apparaît que le but de toutes activités n’est pas seulement de survivre, mais se donne comme raison d’être première de « développer de nouvelles formes de vie en commun » : division du travail ; rotation des tâches ; hiérarchie ; rapports hommes - femmes ; formes d’apprentissage ; rapports public / privée ; travail simple / travail qualifié ; dépasser les relations d’échange, etc. Un point capital est par exemple, dans le MTD Solano, le refus (autant que possible) de prendre des décisions par le vote : « ... l’idée étant de trouver la réponse dans laquelle chacun se reconnaîtra ». C’est la question du « nous » et du « je » qui est ici traité de façon nouvelle. Sans aller jusqu’à parler d’immédiateté sociale de l’individu, dans une telle démarche, ce qui est mis en œuvre c’est, en dehors de toute relation mystique entre l’un et le général, la non séparation entre les deux qui maintient leur diversité. « Quand il y a vote, ça donne la sensation de perdants et de gagnants, comme s’il y avait deux groupes. ». C’est là également qu’il faut insister à nouveau sur l’importance de l’organisation territoriale qui est la remise en question de l’auto-organisation en tant qu’enfermement dans une situation particulière (l’unité territoriale n’est pas socialement homogène). L’usine récupérée n’est plus seule, elle est dans un tout qui l’inclut. Production, distribution posent alors des problèmes qui ne peuvent plus se régler dans les catégories qui définissent strictement la condition prolétarienne et sa reproduction. Un activiste du MTD Allen (Macache) rapporte comment dans une usine récupérée se pose la question du surplus, du surproduit, de sa distribution, comment pour les ouvrières de Bruckman reprendre l’usine et la faire tourner s’inscrit dans un rapport de force qui inclut la liaison avec les mouvement de chômeurs piqueteros. A ce moment là, on peut dire que ce qui fait défaut c’est la « généralisation de l’auto-organisation » ou de l’autonomie. Mais on ne comprend pas que ce que l’on appelle « généralisation » n’en est pas une, elle est une destruction de la classe en ce qu’elle est le sujet qui s’auto-organise. Cette généralisation, c’est un dépassement par lui-même du sujet qui trouvait dans sa situation la capacité de s’auto-organiser. Si l’on ne comprend pas cette « dynamique » comme rupture, on en demeure à la vision d’un mouvement purement formel car c’est son contenu qui échappe, on confond la prise en mains de ses conditions de survie et l’abolition de la situation que l’on avait été amenée à prendre en mains. Si le prolétariat s’abolit, il ne s’auto-organise pas. Appeler l’ensemble du mouvement auto-organisation, c’est être aveugle à son contenu.
On s’auto-organise comme chômeurs de Mosconi, ouvrières de Bruckman, habitants de bidonvilles..., mais ce faisant quand on s’auto-organise, on se heurte immédiatement à ce que l’on est qui, dans la lutte, devient ce qui doit être dépassé. L’auto-organisation comme limite générale à dépasser apparaît dans les conflits entre les secteurs auto-organisés. Ce qui apparaît dans ces conflits c’est que les travailleurs défendant leur situation présente demeurent dans les catégories du mode de production capitaliste qui les définissent. L’unification est impossible sans être précisément l’abolition de l’auto-organisation, sans que le chômeur, l’ouvrier de Zanon, le squatteur ne puissent plus être chômeur, ouvrier de Zanon ou squatteur. Soit il y a unification, mais alors il y a abolition de cela même qui est auto-organisable, soit il y a auto-organisation mais alors l’unification est un rêve qui se perd dans les conflits que la diversité des situations impliquent (cf. les oppositions entre les « comités de voisins » d’El Alto et les associations de Santa Cruz en Bolivie à propos de la nationalisation du gaz et des hydrocarbures).
En Argentine, l’auto-organisation n’a pas été dépassée, elle ne peut l’être que dans la phase terminale d’une insurrection communisatrice. Les luttes sociales en Argentine ont annoncé ce dépassement. Lorsqu’il devient manifeste qu’elle ne peut plus avoir l’autonomie comme contenu en tant que projet réalisable ou déjà en cours de réalisation, l’auto-organisation devient un enfermement dans sa propre situation qui est précisément ce que la lutte contre le capital contraint à dépasser. La lutte de classe demeure enfermée dans la simple expression de la situation de classe . Au cours de la défense acharnée de ses intérêts les plus immédiats, l’existence de classe devient une contrainte extériorisée dans le capital. Dans la défense de ses intérêts immédiats, le prolétariat est amené à s’abolir parce que son activité dans l’ « usine récupérée » ne peut plus s’enfermer dans l’ « usine récupérée », ni dans la juxtaposition, la coordination, l’unité des « usines récupérées », ni de tout ce qui est auto-organisable (cf. dans Macache le témoignage d’une ouvrière de Bruckman).
Cela signifie simplement que le prolétariat ne peut lutter contre le capital sans mettre en cause toutes les déterminations qui le définissent lui-même dans son implication avec le capital. C’est ce que l’on a vu poindre dans la contradiction interne des projets productifs (auto-organisation de la classe dont toutes les modalités effectives bouleversent toutes les déterminations définissant la classe) et dans les conflits entre structures auto-organisées.

Algérie : « Quand on me parle des Aarouchs, j’ai l’impression que l’on me parle de quelque chose qui m’est étranger ».

L’explosion sociale insurrectionnelle partie de Kabylie au printemps 2001 illustre également l’insatisfaction que l’auto-organisation suscite immédiatement dès qu’elle se met en place, non de par des insuffisances conjoncturelles mais de par sa nature même qui est d’entériner l’existence du prolétariat défini comme classe dans les catégories du mode de production capitaliste. Cette insatisfaction que le mouvement insurrectionnel manifeste vis-à-vis des formes d’auto-organisation qu’il se donne à un moment porte alors sur deux points : l’extension du mouvement ; la question des revendications. Dans cette insatisfaction et les deux points sur lesquels elle porte, ce qui existe c’est l’écart, dans la lutte des classes, entre l’existence de la classe telle qu’elle se formalise dans l’auto-organisation et sa remise en cause à laquelle la poursuite et l’approfondissement de sa contradiction avec le capital l’entraîne. Dans cette poursuite et cet approfondissement, l’insurrection kabyle, en l’absence de mesures de communisation, a été condamnée à une fuite en avant sans objectifs formalisables et/ou à revenir à son existence reconnue pour elle-même, c’est-à-dire reconnue par et pour le capital, c’est-à-dire finalement à la négociation au travers de ses formes d’auto-organisation. Les émeutes ne se trouvant pas de perspective revendicative, ou d’une généralité telle (la fin de la hogra) qu’elle ne peut en être une, en arrivent parfois à devenir des affrontements (plus ou moins manipulés par la police lors des grandes manifestations algéroises de juin 2001) entre bandes rivales de manifestants pilleurs, témoignant de l’impossibilité d’une unification de la classe hors de l’activité révolutionnaire dans laquelle elle s’abolit.
Les aarchs jouèrent deux rôles contradictoires, à la fois expression du mouvement, c’est sa forme d’organisation, son lieu de débats, de parole ; c’est aussi une nouvelle représentation politique en émergence : un substitut des partis, une nouvelle représentation politique qui encadre la révolte. Finalement, très rapidement, les aarchs se sont révélés non pas comme l’espace d’expression large pour la population, mais comme une arène pour politiciens anciens ou novices.
A partir du moment où l’insurrection algérienne de Kabylie, malgré ou à cause de sa grande violence, s’est limitée à l’attaque de toutes les institutions de l’Etat, mais laissait intactes, parce que là n’était pas son objectif et qu’elle n’avait pas les moyens de s’y attaquer, toutes les relations de production, d’échanges et de distribution ( malgré quelques modifications marginales relevant de la solidarité ou de l’entraide qui marquent toutes périodes où le cadre social habituel est bouleversé), cette insurrection devait s’auto-organiser. Son auto-organisation n’était alors que le signe qu’elle ne bouleversait pas les relations sociales, qu’elle ne visait qu’un but limité : la libération de la société d’un Etat « corrompu » et « corrupteur » (d’un Etat non-libre) selon les termes qui apparaissent dès les débuts de l’insurrection. C’est de sa limitation même que naissent les formes d’organisations qu’elle se donne, c’est-à-dire des formes d’auto-organisation.
La poursuite après juin 2001 des attaques contre les institutions de l’Etat et la nécessité de la violence dans ces attaques sont tout autant des attaques contre l’Etat algérien qu’un rejet du mouvement auto-organisé des aarchs. C’est sa propre existence comme classe que l’auto-organisation formalise comme une existence dans et pour le capital et que, dans sa lutte, le prolétariat ne reconnaît plus comme sienne. Son existence comme classe s’autonomise de lui. Pour parodier Marx dans Les Luttes de classes en France  : c’est seulement en faisant surgir de son propre mouvement une auto-organisation compacte, puissante, en se créant un adversaire et en le combattant que le parti de la subversion pourra enfin devenir un parti vraiment révolutionnaire.
Cela ne va pas sans organisation, quand les prolétaires assument diverses nécessités s’imposant dans les développements de la lutte : barrages de routes, sièges des gendarmerie, contrainte sur les commerçants à ne pas approvisionner les forces de l’ordre, réappropriation directe des marchandises qui leur sont nécessaires par le pillage ou le contrôle de certains stocks... Cette organisation n’est jamais la formalisation de ce que l’on est dans la société actuelle comme base ou point d’ancrage de la société nouvelle à construire en tant que libération de ce que l’on est, c’est-à-dire qu’elle n’est pas auto-organisation, elle ne formalise l’existence d’aucun sujet préalable, la situation de prolétaires n’est plus quelque chose à organiser, à défendre et libérer, mais quelque chose à abolir.
Il est intéressant de relever les rapports simultanément conflictuels et intégrateurs qui se sont créés entre chômeurs, prolétaires employés, petits commerçants, employés des administrations qui sont pourtant en Algérie plus ou moins tenus dans un rapport de clientélisme politique. Ce qu’aucune unité revendicative ne peut jamais réaliser. La lutte des prolétaires algériens de Kabylie s’impose par l’action directe, elle s’affirme hors de tout terrain particulier (lieu de travail, quartier, ...), elle nie les divisions entretenues par la classe capitaliste elle tend à sa généralisation et elle porte un rejet global de l’Etat, elle se développe contre tous les mots d’ordre légalistes pacifistes, électoraux.
Ces prolétaires ne revendiquent que très rarement « les déterminations classistes » de leur activité. Il est vrai que cela change par rapport au cycle de luttes précédent où n’importe quelle action la plus réformiste était revendiquée haut et fort comme la mobilisation de la classe ouvrière mondiale fière d’elle-même et de sa casquette. Que l’action des prolétaires ne se revendique plus comme action de classe ne l’empêche pas de l’être. Action de classe elle l’est de façon paroxystique quand elle est la remise en cause par le prolétariat de sa propre existence comme classe qui s’objective face à lui comme détermination de la reproduction du capital, ce que toute auto-organisation entérine. Quoi d’étonnant à ce que les prolétaires ne s’affirment plus comme agissant en tant que classe quand c’est leurs adversaires qui érigent l’existence comme classe des prolétaires comme le contenu dominant de la contre-révolution qui se dresse face à eux.

Le Mouvement d’Action Directe (Mad)

Parce qu’il érige la négation des classes en mode de vie et, par là, en préalable à la lutte de classe, le Mad aboutit à une série d’impasses : le capital comme domination et symbole, la question insoluble de sa propre extension, sa référence aux besoins, au plaisir, aux désirs, à un moi humain « authentique ». Cette impasse apparaît dans le cours des émeutes, leur auto-limitation (leur caractère auto-référentiel) et jusque dans leur « récupération » dans des buts qui ne sont pas les siens comme à Québec, à Prague et même à Gênes. Cependant cette exclusion réciproque qui constitue le Mad entre être prolétaire et produire d’autres rapports sociaux est devenue, dans ce cycle, la forme nécessaire pour poser, maintenant, cette dynamique de ce cycle de luttes. Même si les rapports immédiats d’individus dans leur singularité ne finissent par exister que comme alternative, le Mad annonce le contenu de la révolution communiste : la remise en cause par le prolétariat, contre le capital, de son existence comme classe.

Les luttes « suicidaires » : caducité de l’autonomie.

Nous avons déjà évoqué la lutte de Cellatex et celles qui suivirent. En décembre 2002-janvier 2003, la grève ACT d’Angers (matériel informatique, filiale de Bull) est menée de façon juxtaposée par une intersyndicale et un comité de lutte « largement ouvert, plutôt émanation de la base » (Echanges n° 104). Trois lignes de fabrication sont momentanément remises en route, ce qui n’empêche qu’ensuite des produits finis sont brûlés. Il est intéressant de reprendre la chronologie des événements. L’usine est occupée, à la suite de l’annonce, le 20 décembre, de la liquidation définitive d’ACT (après de multiples manœuvres et discussions dilatoires). L’usine est occupée, mais personne ne sait dans quel but. Le 10 janvier le comité de grève accepte d’assumer la fabrication de cartes électroniques destinées à un équipementier italien. Le 22 janvier, 200 cartes sont livrées, le 23 les occupants brûlent des cartes prélevées dans les stocks, le 24 les occupants sont expulsés sans ménagement.
Si dans la forme Cellatex a pu faire école (la violence est une vieille histoire dans la lutte de classe), mais aussi dans le fond, c’est que la dynamique, à l’œuvre dans ce type de luttes, réside en ce que le prolétariat n’est rien en soi, mais un rien plein de rapports sociaux qui font que, contre le capital, le prolétariat n’a d’autres perspectives que sa disparition.
Dans la même période, les salariés licenciés de Moulinex mettant le feu à un bâtiment de l’usine s’inscrivent également dans la dynamique de ce nouveau cycle de luttes qui fait, pour le prolétariat de sa propre existence comme classe, la limite de son action de classe.

Communisation

Le point extrême de la lutte revendicative peut être défini comme celui où la contradiction entre le prolétariat et le capital se tend à un point tel que la définition de classe devient une contrainte extérieure, une extériorité simplement là parce que le capital est là. L’appartenance de classe est extériorisée comme contrainte. C’est là, le moment du saut qualitatif dans la lutte de classe. C’est là qu’il y a dépassement et non transcroissance. C’est là que l’on peut passer d’un changement dans le système à un changement du système.
Le point ultime de l’implication réciproque entre les classes c’est quand le prolétariat s’empare des moyens de production. Il s’en empare, mais ne peut se les approprier. L’appropriation effectuée par le prolétariat ne peut en être une car elle ne peut s’accomplir que par sa propre abolition en tant que classe, dans une union universelle de la production dans laquelle il se dépouille de tout ce qui lui reste encore de sa situation sociale antérieure. Dans le communisme l’appropriation n’a plus cours parce que c’est la notion même de « produit » qui est aboli. Bien sûr, il y a des objets (les notions d’objectivité et de subjectivité sont même à redéfinir) qui servent à produire, d’autres qui sont directement consommés, d’autre qui servent aux deux. Mais parler de produits et se poser la question de leur circulation, de leur répartition ou de leur « cession », c’est-à-dire concevoir un moment de l’appropriation, présuppose des lieux de rupture, de « coagulation » de l’activité humaine : le marché dans les sociétés marchandes, la dépose et la prise au tas dans certaines visions du communisme. Le produit n’est pas une chose simple. Parler de produit, c’est supposer qu’un résultat de l’activité humaine apparaît comme fini face à un autre résultat ou au milieu d’autres résultats. Ce n’est pas du produit qu’il faut partir mais de l’activité.
Dans le communisme, c’est l’activité humaine qui est infinie parce qu’insécable. Elle a des résultats concrets ou abstraits, mais ces résultats ne sont jamais des « produits » pour lesquels se poserait la question de leur appropriation ou de leur cession sous quelque modalité que cela soit. Cette activité humaine infinie synthétise ce que l’on peut dire du communisme. Si nous pouvons parler d’activité humaine infinie pour le communisme, c’est que déjà le mode de production capitaliste nous donne à voir, bien que contradictoirement, et non comme un « bon côté », l’activité humaine comme flux social global continu et le « general intellect » ou le « travailleur collectif » comme force dominante de la production. Le caractère social de la production ne préfigure rien, il ne fait que rendre la base de la valeur contradictoire.
La nécessité face à laquelle se trouve la révolution communiste consiste non à modifier le partage entre salaire et profit mais à abolir la nature de capital des moyens de production accumulés. Une lutte revendicative peut passer du niveau du conflit à celui de la contradiction. Le niveau du conflit c’est celui du partage entre salaire et profit, les intérêts ont beau être là inconciliables, on demeure dans un jeu à somme nulle indéfiniment reproductible dans la mesure où tant que l’on en reste à ce niveau le balancier ira dans un sens puis dans l’autre car on ne s’est pas attaqué à la balance elle-même. Le niveau de la contradiction est celui de la plus-value et du travail productif, mais on ne peut pas revendiquer d’être un peu moins travailleur productif de plus-value autrement qu’en revendiquant un peu plus de salaire ou un peu moins d’heures de travail ce qui nous ramène à la distribution et au conflit. C’est l’insuffisance de la plus-value par rapport au capital accumulé qui est au cœur de la crise de l’exploitation, s’il n’y avait pas au cœur de la contradiction entre le prolétariat et le capital la question du travail productif de plus-value, s’il n’y avait qu’un problème de distribution et si tous les conflits sur le salaire n’étaient pas l’existence de cette contradiction, la révolution demeurerait un vœu pieux Ce n’est donc pas par une attaque du côté de la nature du travail comme productif de plus-value que la lutte revendicative est dépassée (on en reviendrait toujours à un problème de distribution), mais par une attaque du côté des moyens de production comme capital. Une lutte auto-organisée peut nous conduire au bord de la rupture, mais celle-ci est son dépassement.
L’attaque contre la nature de capital des moyens de production, c’est leur abolition comme valeur absorbant le travail pour se valoriser, c’est l’extension de la gratuité, la destruction qui peut être physique de certains moyens de production, leur abolition en tant qu’usine dans laquelle se définit ce qu’est un produit, c’est-à-dire les cadres de l’échange et du commerce, c’est le bouleversement des rapports entre les sections de la production qui matérialise l’exploitation et son taux, c’est leur définition, leur enchassage dans les rapports intersubjectifs individuels, c’est l’abolition de la division du travail telle qu’elle est inscrite dans le zonage urbain, dans la configuration matérielle des bâtiments, dans la séparation entre la ville et la campagne, dans l’existence même de quelque chose que l’on appelle une usine ou un lieu de production. « Les rapports entre individus se sont figés dans les choses, parce que la valeur d’échange est de nature matérielle » (Marx, Fondements..., Ed. Anthropos, t.1, p.97). L’abolition de la valeur est une transformation concrète du paysage dans lequel nous vivons, c’est une géographie nouvelle. Abolir des rapports sociaux est une affaire très matérielle.

La production de rapports nouveaux entre les individus, ce sont alors les mesures communistes prises comme nécessité de la lutte. L’abolition de l’échange et de la valeur, de la division du travail, de la propriété ne sont que l’art de la guerre de classe, ni plus ni moins à ce moment là que lorsque Napoléon mène sa guerre en Allemagne par l’introduction du code civil. Les rapports sociaux antérieurs se délitent dans cette activité sociale où l’on ne peut faire de différence entre l’activité de grévistes et d’insurgés et la création d’autres rapports entre les individus, de rapports nouveaux, dans lesquels les individus ne considèrent ce qui est que comme moment d’un flux ininterrompu de productiondelaviehumaine.
Ladestructiondel’échange ce sont des ouvriers attaquant les banques ou se trouvent leurs comptes et ceux, des autres ouvriers, s’obligeant ainsi à se débrouiller sans, ce sont les travailleurs se communiquant et communiquant à la communauté leurs « produits » directement et sans marché, ce sont les sans-logis occupant les logements, « obligeant » ainsi les ouvriers du bâtiment à produire gratuitement, les ouvriers du bâtiment puisant dans les magasins librement, obligeant toute la classe à s’organiser pour aller chercher la nourriture dans les secteurs à collectiviser, etc. Qu’on s’entende bien. Il n’y a aucune mesure qui, en elle-même, prise isolément, soit le « communisme ». Distribuer des biens, faire circuler directement moyens de production et matières premières, utiliser la violence contre l’Etat en place, des fractions du capital peuvent accomplir une partie de ces choses dans certaines circonstances. Ce qui est communiste, ce n’est pas la « violence » en soi, ni la « distribution » de la merde que nous lègue la société de classes, ni la « collectivisation » des machines à sucer de la plus-value, c’est la nature du mouvement qui relie ces actions, les sous-tend, en fait des moments d’un processus qui ne peut que communiser toujours plus ou être écrasé.
Les activités militaires et sociales sont indissolubles, simultanées et s’interpénètrent. On ne peut mener une révolution sans prendre de mesures communistes, sans dissoudre le travail salarié, communiser l’alimentation, le vêtement, le logement, se procurer toutes les armes (destructrices, mais aussi les télécommunications, la nourriture, etc. ), intégrer les sans-réserves (y compris ceux que nous aurons réduits nous-mêmes à cet état), les chômeurs, les paysans ruinés, les étudiants paumés et sans attache. Parler de révolution menée par une « catégorie » qui représente 20% de la population et qui est en train de faire des « grèves » pour demander à l’Etat qu’il satisfasse ses « intérêts », c’est une plaisanterie.
A partir du moment où on commence à consommer gratuitement, il faut reproduire ce qui est consommé ; pour les reproduire, on manque de matières premières, de pièces détachées, de nourriture (j’évite le concept insatisfaisant de « valeur d’usage » qui est une notion intrinsèque à l’existence de la marchandise). Il faut donc s’emparer des moyens de transport, des télécommunications et entrer en contact avec les autres secteurs ; ce faisant on se heurte aux bandes armées adverses. L’affrontement avec l’Etat pose immédiatement le problème de l’armement, qui ne peut se résoudre qu’en mettant sur pied un réseau de distribution pour soutenir les combats sur une multiplicité de lieux quasiment infinie (la constitution d’un front ou de zones de combat délimitées c’est la mort de la révolution). A partir du moment ou les prolétaires défont les lois marchandes, ils ne peuvent plus s’arrêter (d’autant moins que le capital est ainsi privé de biens essentiels et contre-attaque). Chaque approfondissement social, chaque extension donnent chair et sang aux nouveaux rapports, permettent d’intégrer toujours plus de non-prolétaires à la classe communisatrice en train de se constituer et de se dissoudre simultanément, de réorganiser les forces productives, d’abolir toujours plus toute concurrence et division entre les prolétaires, d’acquérir une position militaire et de faire de cela le contenu et le déroulement de son affrontement armée contre ceux que la classe capitaliste peut encore mobiliser, intégrer et reproduire dans ses rapports sociaux.
La classe capitaliste et ses innombrables couches périphériques reposent sur un enchevêtrement compliqué, paperassier, bureaucratique, vulnérable au plus haut point, de liens financiers, de crédits, d’obligations. Sans ces liens, sa cohésion interne s’effondre. Cette classe n’est pas une communauté fondée sur une association matérielle, elle est un conglomérat de concurrents unis par l’échange. L’échange, c’est la communauté abstraite (l’argent). C’est pourquoi toutes les mesures de communisation devront être une action énergique pour le démantèlement des liens qui unissent nos ennemis et leurs supports matériels, destruction rapide, sans possibilité de retour. La communisation n’est pas la paisible organisation de la gratuité et d’un mode de vie agréable entre prolétaires. La dictature du mouvement social de communisation est le processus d’intégration de l’humanité au prolétariat en train de disparaître. La stricte délimitation du prolétariat par rapport aux autres couches, sa lutte contre toute production marchande sont en même temps un processus qui contraint les couches de la petite bourgeoisie salariée, de la « classe de l’encadrement social » à rejoindre la classe communisatrice elle est donc définition, exclusion et, en même temps, démarcation et ouverture, effacement des frontières et dépérissement des classes. Ce n’est pas là un paradoxe mais la réalité du mouvement où le prolétariat se définit dans la pratique comme le mouvement de constitution de la communauté humaine. Le mouvement social en Argentine, parce qu’il y a été confronté, a posé la question des rapports entre prolétaires en activité (salariés), chômeurs, exclus et couches moyennes. Il n’a apporté que des réponses extrêmement parcellaires dont la plus intéressante est sans doute son organisation territoriale. Dans cette situation, les pourfendeurs radicaux de l’interclassisme ou les propagandistes de l’unanimité nationale démocratique sont les militants de deux types différents de défaite. La révolution qui ne peut plus être dans ce cycle de luttes que communisation dépasse le dilemme entre les alliances de classes léninistes ou démocratiques et « le prolétariat seul » de Gorter.
La seule façon de dépasser les conflits entre les chômeurs et les « avec-emploi », entre les qualifiés et les non-qualifiés est d’effectuer d’emblée, au cours de la lutte armée, des mesures de communisation qui suppriment la base même de cette division (ce que, confrontées à la question, les entreprises récupérées en Argentine n’ont tenté que très marginalement, se contentant le plus souvent - cf. Zanon - de quelques redistributions charitable aux groupes de piqueteros). Faute de cela, le capital jouera tout au long du mouvement sur cette fragmentation et trouvera chez les auto-organisés ses Noske et Schiedemann. Les crises du mode de production capitaliste ne sont pas une assurance du processus révolutionnaire, la classe capitaliste sait parfaitement les utiliser pour décomposer la classe ouvrière. En fait, ce que déjà avait montré la révolution allemande c’est qu’il s’agit de dissoudre les couches moyennes en prenant des mesures communistes concrètes qui les contraignent à commencer à entrer dans le prolétariat, c’est-à-dire d’achever leur « prolétarisation ». De nos jours dans les pays développés, la question est à la fois plus simple et plus dangereuse, d’un côté l’immense majorité de ces couches moyennes est salariée et n’a donc plus de fondement matériel à sa position sociale, son rôle d’encadrement et de direction de la coopération capitaliste est essentiel mais précarisé en permanence, sa position sociale dépend de mécanisme de prélèvement de fractions de la plus-value très fragile, mais d’un autre côté, pour ces mêmes raisons, sa proximité formelle avec le prolétariat la pousse à présenter dans les luttes de celui-ci des « solutions » gestionnaires alternatives, nationales ou démocratiques qui préserveraient ses propres positions. Elle pourra se trouver à l’aise dans le démocratisme radical exprimant les limites des luttes. Il n’y aura pas de solution miracle car il n’y a pas de revendication unificatrice, la classe ne s’unifie qu’en brisant le rapport au sein duquel les revendications ont un sens : le rapport capitaliste. La question essentielle que nous aurons à résoudre est de savoir comment on étend le communisme, avant qu’il soit étouffé dans les tenailles de la marchandise ; comment on intègre l’agriculture pour ne pas avoir à échanger avec les paysans ; comment on défait les liens échangistes de l’adversaire pour lui imposer la logique de la communisation des rapports et de l’emparement des biens, comment, face à la révolution, on dissout par la révolution le bloc de la trouille.
Les prolétaires ne « sont » pas révolutionnaires comme le ciel « est » bleu, parce qu’ils « sont » salariés, exploités, ni même la dissolution des conditions existantes. En s’autotransformant, à partir de ce qu’ils sont, ils se constituent eux-mêmes en classe révolutionnaire.

Commentaires :

  • > L’auto-organisation est le premier acte de la révolution, la suite s’effectue contre elle, , 10 juillet 2005

    Il est remarquable que beaucoup de gens (dont moi) ont quelque chose à dire sur le "Que faire" dans l’abstrait. Se demandant, dans l’abstrait aussi, si Meeting ne prônerait pas l’attentisme laisant la crise faire le job à la place des braves révolutionnaires qui ne cherchent pourtant qu’à en découdre.

    Mais quand il y a un texte qui parle de la révolution et de se qu’il faut y faire, plus personne ne dit rien ! Ce serait étrange si ce n’était pas normal, si la proclamation de principes et les grands moulinets avec les bras n’étaient pas la chose du monde la plus répandue. (Et peut-être que de ce côté on pourrait trouver une des multiples raisons de l’abscence quasi absolue des femmes ici).

    Bref c’est au pied du mur qu’on voit le maçon et on ne le voit guère. Pourtant quelle provocation ! Ce serait "contre l’autonomie de classe" que se ferait la révolution, ça ne choque personne, quelle radicalité, quelle lucidité, quelle unité de pensée !

    Les forums c’est bien, mais il faudrait qu’on se frotte un peu aux questions sérieuses scrogneugneux !
    BL


    • > L’auto-organisation est le premier acte de la révolution, la suite s’effectue contre elle, jef, 13 juillet 2005

      écoute fieu, comme on dit chez moi à bruxelles, je viens à peine de finir de me coltiner les 20 nouvelles pages a4 serrées du camarade Simon, qui, s’il n’est pas laconique, comme à son habitude, n’en est pas moins limpide, élégant et convaincant comme souvent. ben oui ! le prolétariat ne s’unifie que dans le suicide. il n’y a d’advenir du prolétariat - mais je parlerais de force de travail de manière beaucoup plus lâche - il n’y a de condensation de la classe que comme multiplication fulgurante des foyers d’autodissolution : la généralisation rapide des luttes, le seul apparaître de la classe comme sujet collectif, comme individu collectif, qui se nomme comme classe, c’est dans le passage révolutionnaire, c’est-à-dire dans l’événement d’une singularité de masse, dans la différence faite, dans l’apparition d’un sujet qui n’est pas la classe : la classe apparaissant et agissant comme classe, c’est le sujet, mais ce sujet porte la destruction des classes, c’est la non-classe absolue. la classe n’apparaît en personne, en chair et en os comme sujet de l’action que comme le sujet de son abolition. rien à redire ;


  • Le communisme comme auto-organisation du vivant, des êtres humains et de la nature, Patlotch, 15 juillet 2005

    Ce texte est important mais son caractère « empirique » ouvre une nouvelle problématique, parce qu’il prolonge dans le processus ouvert de la révolution (la communisation) des considérations sur ce qui se passe avant, autour de la notion d’auto-organisation : c’est ce que résume le titre : « L’auto-organisation est le premier acte de la révolution, la suite s’effectue contre elle »

    Il va devenir nécessaire de préciser et de distinguer ce qu’on appelle autonomie et ce qu’on appelle auto-organisation. Pour simplifier, l’auto-organisation est critiquée comme forme -le formalisme d’une organisation des luttes- dont l’autonomie serait le contenu, l’objectif -la (re)constitution du prolétariat comme classe, donc du et dans le capital. En ce sens les deux sont ensemble contre-révolutionnaires. Mais ce sens n’est pas suffisamment cerné, conceptualisé, ou de façon trop exclusive d’autres sens qu’il peut avoir, pour de pas générer des confusions.

    Concernant l’autonomie (du prolétariat), cela ne fait pas un pli : qui dit autonomie dit autonomie par rapport à l’autre pôle -la classe capitaliste-, voire aux autres classes, et ce n’est pas compatible avec l’abolition du capital, l’auto-abolition du prolétariat comme classe, et la dissolution en lui dans cette abolition de toutes les classes. Vouloir l’autonomie avant ou pendant la révolution, c’est renoncer à la révolution. Je laisse à d’autres le soin d’aborder d’autres aspects : autonomie recouvre aujourd’hui d’autres sens, et il faudrait éclaircir.

    Concernant l’auto-organisation, c’est une question plus difficile. Elle est définie ici de façon pratique, historique et actuelles certes, dans le sens d’organisation par elle-même de la classe pour et dans ses luttes, refusant toute médiation d’appareil syndical ou politique (ce qui ne signifie pas, précisément refus du syndicalisme et de ses limites, au contraire et c’est bien le problème). Or il s’agit là d’une conception très réductrice de ce qu’on appelle en physique, en biologie, en systémique... auto-organisation.

    L’auto-organisation est un phénomène de mise en ordre croissant, et allant en sens inverse de l’augmentation de l’entropie ; au prix bien entendu d’une dissipation d’énergie qui servira à maintenir cette structure.

    C’est une tendance, tant au niveau des processus physique que des systèmes sociaux, à s’organiser d’eux mêmes. Cette remarque a un côté tautologique, puisque c’est en fait parce qu’ils se sont organisés que nous les nommons sociaux, et non l’inverse.

    Passé un seuil critique de complexité, les systèmes peuvent changer d’état, ou passer d’une phase instable à une phase stable. Ils peuvent aussi passer :

    d’une croissance lente à une croissance accélérée
    d’une croissance au début d’apparence exponentielle à une croissance logistique avec la déplétion des ressources.
    Le terme auto-organisation fait référence à un processus dans lequel l’organisation interne d’un système, habituellement un système hors équilibre, augmente automatiquement sans être dirigée par une source exterieure. Typiquement, les systèmes auto-organisées ont des propriétés emergentes (bien que cela ne soit pas toujours le cas).

    Introduction
    Les exemples les plus évidents de systèmes auto-organisés sont issus de la physique. C’est d’ailleurs dans ce domaine que le terme est apparu pour la premiere fois. L’auto-organisation est aussi présente en chimie où elle a souvent été synonyme d’auto-assemblage. Le concept d’auto-organisation est aussi central dans les systemes biologiques, que ce soit au niveau cellulaire ou social. On trouve encore de nombreux exemples de phénomènes auto-organisés dans d’autres disciplines dont les sciences sociales, l’économie ou encore l’anthropologie. Un des premier mécanisme mathématique proposé pour étudier l’auto-organisation de manière formelle sont les automates cellulaires.

    Parfois la notion d’auto-organisation est associée à la notion d’émergence. On trouve fréquement la définition suivante dans la littérature : un phénomène est dit emergent lorsqu’on ne pouvait pas prédire son observation à partir de la seule connaissance du système au sein duquel il apparaît. Cependant des modèles mathématiques peuvent être construits pour reproduire ces phénomènes, étudier leurs propriétés et leurs conditions d’apparitions. Ainsi d’autres personnes parlent de systèmes complexes.

    L’auto-organisation est habituellement caractérisée par :

    - des éléments ou agents ou particules

    - des interactions entre les éléments

    - des interactions entre les éléments et l’environnement

    - une capacité d’interaction limitée (par exemple une limite spatiale)

    - des phénomènes d’amplification ou retours positifs

    - des retours négatifs

    Source Wykipédia Encyclopédie

    J’anticipe sur une éventuelle critique : je ne suis pas en train de souhaiter pour 2020 le retour d’Edgar Morin à sa jeunesse révolutionnaire par le détour de la « pensée complexe ».

    Je suis d’accord sur l’idée que le prolétariat dans la communisation n’aura pas, ne devra pas s’auto-organiser en tant que tel, en tant que classe révolutionnaire, mais procéder dans un même mouvement à la dissolution en lui des autres classes, dans les termes exposés par R.S. Si je reviens au titre « L’auto-organisation est le premier acte de la révolution, la suite s’effectue contre elle », on a deux actes, une chronologie et elle porte, disons, sur la première phase du processus, le déclenchement de la rupture et ce qui en découlera, non pas obligatoirement, mais ce qui devra être fait, ou plutôt évité, combattu. Il est donc important de considérer que c’est en tant que « dynamique révolutionnaire », que « l’auto-organisation / est devenue obsolète », ce qu’affirme le texte. Mais dans le même mouvement qui détruit les fondements du capital (la propriété, l’échange, la valeur, l’Etat... et leurs formes sociales concrètes), qui dissout les classes, il y a création de neuf, de formes nouvelles, dans la positivité de mesures communistes, qui, pour promouvoir l’immédiateté des individus "déclassés", créera des formes d’organisation qui ne seront ni un "mode de production", ni une "société". Certes, ces mesures et ces formes ne sont pas prévisibles, mais, dès lors qu’on fait dans l’empirique pour le processus révolutionnaire de destruction du capital-dissolution des classes, pourquoi s’interdire de le faire pour la construction du neuf, la positivité communiste de la communisation ? Et là, ne peut-on pas considérer le concept d’auto-organisation, défini cette fois comme dans la citation plus haut, comme fécond ? Si oui, « la suite se poursuit contre [l’auto-organisation] » est problématique, parce que construit dans la seule négativité du processus, sans ouverture sur sa positivité, y compris telle que présente dans le texte.

    Cette question rejoint je pense la critique des formes expérimentées d’autonomie dans le contexte capitaliste, qui n’invalide pas leur intérêt dans un contexte révolutionnaire : des lieux, une forme de vie, d’organisation pour tenir, continuer, aller plus loin... parce qu’on n’aura pas d’autre choix que de pousser le processus ou crever.

    La révolution communiste est nécessaire. Elle l’est pour autant qu’on n’aura pas d’autre choix que la faire pour sortir du capital, et que sans ça, le capital détruira l’humanité et le vivant (il n’y a pas d’écologie révolutionnaire possible dans le capitalisme, c’est seulement le communisme qui pourra être écologiste). La révolution communiste est nécessaire et cela se construit dans la théorie, mais aussi dans la subjectivité de ceux qui la feront, comme désir, comme envie de la faire, et par conséquent comme éthique révolutionnaire (n’en déplaise à ceux qui le prendront pour une provoc). Détruire le capital ne m’intéresse que si cela me permet de vivre autrement, d’avoir envie de vivre : aujourd’hui, être potentiellement dans un mouvement communisateur à initier de façon théorico-pratique, c’est ne plus avoir comme perspective pour vivre, comme raison de vivre (et d’être marathonien) que faire la révolution. Mais dans la révolution, il s’agira aussi, pour son extension et sa victoire, d’entretenir et d’élargir le désir de la faire, entre autres pour ne pas donner des billes (des balles) au « parti de la trouille » : je suis pour le parti du rêve !

    L’auto-organisation dans le sens que j’ai dit, c’est aussi une possibilité d’imaginer autre chose que les rapports séparés, aliénés, autre chose qu’une "société", que la nécessité d’une "administration" Etat. En ce sens, contre le besoin (et le risque dictatorial ou démocratique prolétarien) d’un non-Etat comme « administration des choses », le communisme sera l’auto-organisation du vivant, des êtres humains et de la nature.

    Patlotch, 15 juillet


    • > Naïveté ?, , 15 juillet 2005

      Naïveté.

      Moi au final, ce que je retiens de/avec cette ardeur à vivre que mentionne Patlotch (c’est comme ça, j’y peux rien, j’aime le feu), c’est que Vaneigem (profession « homme » - n’oublions pas cela, quand même) n’est pas à négliger dès lors qu’on franchit la nécessaire barrière pour l’utopie à vivre.

      Il ne s’agit pas de théorie, je suis bien incapable de discourir « en » ou « en tant que » participant - ou non - au courant de la communisation, et ce n’est pas là le genre de discours/concours qui me fait vibrer le moins du monde. Il est question de feeling, aussi.

      Bon, ben voilà, c’est tout.

      Stan.


      Ce qu’on nous vend sous forme de lutte de classe, c’est une aspirine soluble dans le capitalisme


      • > Naïveté ?, Bernard Lyon, 16 juillet 2005

        Stan.

        Personne ne te vend la lutte de classe, si tu n’es dans aucune lutte réelle , c’est la faute à personne.

        J’ai tendance à croire que tu souhaites une alternative au capital, il te faut donc trouver des copains pour la faire. Il est certain que je/nous disons jamais qu’il y du feu (tu l’aimes) chez nous, ici c’est une auberge espagnole, très mal chauffée. En ce qui me concerne fait 30 ans que je me les gèle .

        Si l’aspirine est soluble dans le capital, c’est qu’il n’y a que le capital sinon ça se saurait. Il serait temps de comprendre qu’on fait de la théorie sur ce site, le vécu ici encore, c’est celui-là si ça ne te fais pas vibrer tant pis/ tant mieux, tu dois être un grand vivant du genre stradivarius, quand à nous nous continuerons de ratiociner en rats de bibliothèque que nous sommes.

        Toi fait ton boulot d’homme j’espère que c’est bien, payé.

        Voilà c’est tout

        BL


    • > Le communisme comme auto-organisation du vivant, des êtres humains et de la nature, Bernard Lyon, 16 juillet 2005

      Le communisme comme auto-organisation du vivant, des êtres humains et de la nature
      Bernard Lyon

      La distinction entre l’auto-organisation et l’autonomie semble tout à fait défendable à condition de bien avoir à l’esprit de le devenir de l’auto-organisation c’est l’autonomie c’est à dire la détense de la condition prolétarienne et donc de l’existence de l’Etat et des classes, l’auto-organisation n’est 1er moment que dans son dépassement, en sachant que ce dépassement ne va pas de soi et qu’il y aura des régressions (Cf. communisation vs socialisation). Le fait que le biologique soit auto-organisation me semble très différent de l’auto-organisation "de classe" et le fait que les anthropes communisés organiseront leurs activités ne me semble pas non plus du même ordre. La communisation est la production d’une nouvelle communauté humaine, mais comme lutte, et cela il ne faut jamais le perdre de vue, la positivité de la communisation est stritement indistingable de sa négation du capital. Il n’y aura pas deux côtés au processus, ou plutôt, les deux côtés existeront comme communisation et socialisation, cette dernière étant l’ennemi interne, le frein sans cesse renaissant. La positivité organisatrice sera revendiquée par la socialisation contre le "nihilisme" de la communisation.

      La communisation est certes radicalement positive, mais c’est la positivité d’une fuite en avant, qui pourra paraître suicidaire, et qui éventuellement pourra effectivement l’être, même si faire les choses à moitié est le plus sûr moyen de creuser sa tombe, des demies-mesures peuvent en faire repouser le moment ! La communisation est la constitution de la communauté comme comme communauté de lutte ! Si la révolution est transformation c’est comme lutte de classe jusqu’au bout, mais lutte contre l’existence des classes donc lutte contre l’indépendence de la communauté, cette indépendance c’est l’Etat et l’argent et toute structure para-ètatique et c’est ainsi qu’existera l’auto-organisation à détruire : gestion, administration, bons dachat et/ou de troc ...

      La vie des hommes dans le communisme sera originellement produite par cette lutte, et d’une certaine façon la poursuivra. Les activités auront tendance à s’autonomiser et des structures-sujets à se constituer, elles seront sans cesse dissoutes dans le mouvement du devenir. On peut peut-être, anticiper une dynamique ambivalente permanente entre l’universalisation des activités et leurs ré-individalisations. La communauté serait ainsi dans une tension entre entre une tendance verticale à l’indépendance au travers des activité uniiversalisantes (sciences, techniques ...) et une inventivité diversificatirice horizontale la rammenant sans cesse sur la terre des singularités irréductibles.

      Si l’auto-organisation est le 1er moment de la révolution c’est parce qu’elle est action de classe et que cette nature de classe est sa limite même, dans l’époque d’après le programme, d’après la fin de l’identité ouvrière. Si les tenants de la communisation ont quelque chose à faire dans leur Marathon c’est bien de mener cette bagarre, là où le peuvent, ( dans l’aire de la communisation ?), pour faire exiter (théoriquement) le dépassement communisateur de la manière la plus claire possible, en partant des volontés d’en découdre.

      Je prendrai l’exemple des salariès de l’Etat. Je ne pense pas que l’idéologie du service public comme limite des luttes soit plus répandue chez les fonctionnaires que dans l’ensemble des salariés lorsqu’ils défendent le welfare state, ou que la défense de son statut de fonctionnaire soit "pire" que la défense de l’entreprise Nestlé par ses salariés. Je veux dire que la lutte pour la communisation ne peut pas être lutte contre de mauvaises idéologies. Il n’est ni juste ni possible de forger une conscience révolutionnaire "non-idéologique" en dehors des luttes réelles, c’est dans le mouvement des luttes que peut être/sera dépassée l’idéologie du service public, mais cela suppose que la limite générale démocrate-radicale de la lutte de classe soit ébranlée, sinon on postule une conscience théorique de même nature que celle des gens engagés dans le courant comunisateur et ce ne peut être actuellement que des individualités isolées.

      Et ici que l’existence nouvelle d’un écart dans la limite des luttes de classe peut être un élément auquel peuvent s’articuler les critiques théoriques sans considérer que cette articulation peut actuellement autre qu’elle qu’encore théorique, c’est une artriculation dans la théorie qu’on peut qualifier de promotion

      L’articulation entre les luttes actuelles et le dépassement passe, aussi et avant tout, par la nécesité de faire exister explicitement la crise qui vient dans la production du mouvement de communisation. Il est d’ailleurs non- contradictoire de lutter pour son beefsteack tout en expliquant que le capital créé, dans son mouvemenent actuel, la situation révolutionnaire où les comptes se régleront pour de bon. Dans les derniers grands mouvements sociaux, l’impossibilité de revenir en arrière, au bel et bon Etat-providence, a émergé, avec le doute sur le caractère de choix, idéologique, libéral et erroné, des "réformes" antisalariales. L’énoncé (marginal, mais...) du caractère inévitable pour le capital de s’attaquer au salaire pour s’en sortir dans la concurence mondiale acharnée actuelle, implique la nécessité de la révolution est inséparable de la nécessité de la crise. Nécessité de la crise, non pas comme "nécessaire à la révolution", mais comme nécessité du rapport d’exploitation, du rapport de lutte de classe dans lequel la classe capitaliste est maintenant à l’offensive.

      Il n’y a pas pour moi de provoc à parler d’éthique révolutionnaire, cela voulant dire sincérité, nécessité, et volonté de "la faire", en sachant qu’on est comme nos anciens pas du tout sûrs d’y arriver.

      Détruire le capital n’a jamais intéressé personne, que comme désir de vivre autrement, même si cela a été pour beaucoup encore pire qu’avant.


    • Intervention du SAV, R.S., 21 juillet 2005

      Quelques commentaires sur les questions soulevées par Patlocht à propos de l’auto-organisation et de l’autonomie.

      1)L’utilisation de ces deux termes

      Les deux sont si liées que très souvent je ne fais pas de différence et je les emploie non l’un pour l’autre mais conjointement. L’auto-organisation pour simplifier c’est une forme, mais une forme qui ne va pas sans contenu, quelque fois, je parle à son propos du contenu comme forme, plagiant la distinction valeur / valeur d’échange. L’autonomie c’est le contenu recherché et la perspective vers la révolution, perspective nécessairement programmatique.

      Cependant, dans la période actuelle, nous sommes amenés à utiliser pour appréhender certaines situations la distinction entre les deux. Je rappelle un passage du texte sur l’Argentine :

      « Dans le cours des luttes, une distinction s’opère entre auto-organisation et autonomie. Fondamentalement les deux sont identiques : l’auto-organisation est le contenu comme forme de l’autonomie. L’auto-organisation était une pratique et, selon ce qu’en disent les théoriciens de l’auto-organisation eux-mêmes, un projet, comme autonomie, de réorganisation prolétarienne de la société qui ne pouvait exister qu’en se référant à une nature révolutionnaire du prolétariat qui, se débarrassant de ce qui la masquait, se révélait et s’affirmait (dans son autonomie). Lorsqu’il devient manifeste qu’elle ne peut plus avoir l’autonomie comme contenu en tant que projet réalisable ou déjà en cours de réalisation, l’auto-organisation devient un enfermement dans sa propre situation qui est précisément ce que la lutte contre le capital contraint à dépasser.

      L’autonomie ne peut plus être la perspective des luttes, mais il y a encore de l’auto-organisation comme mise en forme, sans perspective, de ce que l’on est. On s’auto-organise comme chômeurs de Mosconi, ouvrières de Bruckman, habitants de bidonvilles..., mais ce faisant quand on s’auto-organise, on se heurte immédiatement à ce que l’on est qui, dans la lutte, devient ce qui doit être dépassé. L’activité même, ses objectifs, ses modalités d’effectuation se retournent contre ce qui devient la pure et simple existence dans les catégories du mode de production capitaliste : l’auto-organisation. En Argentine, l’auto-organisation n’a pas été dépassée, elle ne peut l’être que dans la phase terminale d’une insurrection communisatrice. Les luttes sociales en Argentine ont annoncé ce dépassement.

      La lutte de classe existe toujours dans les catégories de la reproduction du capital. C’est le rêve programmatique qui veut une classe qui se dégage de son implication réciproque avec le capital et s’affirme en tant que telle dans une pureté autodéterminée, une classe subsistant par elle-même. Dans l’auto-organisation, c’est l’existence et la pratique en tant que classe que l’on trouve, c’est-à-dire la reproduction réciproque du prolétariat et du capital dans laquelle c’est toujours le second qui subsume le premier et celui-ci qui agit à partir des catégories définies dans la reproduction du capital. Si le prolétariat n’est pas condamné à en demeurer là c’est que, dans sa contradiction avec le capital, il trouve la capacité de l’abolir et de se nier lui-même. C’est une autre histoire, mais une histoire qui commence dans les catégories de la reproduction du capital. Essentiellement, c’est toujours agir en tant que classe qui est la limite de la lutte de classe, c’est là le point de départ, mais ce n’est qu’un point de départ. L’auto-organisation est une pratique incontournable qui a pour contenu, quand toute perspective autonome et émancipatrice disparaît, d’ériger cette existence de la classe dans les catégories du capital en absolu parce que ce sont elles qui sont sans cesse confirmées et semblent consistantes comme définition sociale de la classe.

      A partir de la disparition de l’autonomie comme action révolutionnaire réalisable, c’est dans l’auto-organisation et contre elle que son propre sujet se dépasse en se bouleversant lui-même par et dans sa lutte, il ne peut plus se prendre en charge en tant que tel. La disparition de l’autonomie devient positivement la transformation par lui-même des sujets de l’auto-organisation qui est, à son tour, frappée d’obsolescence.

      On peut toujours soutenir que l’auto-organisation est le flux même de cet autochangement dans la lutte des classes, mais on aura mis dans la forme ce qui appartient à l’activité et ce faisant on n’aura pas considérer la forme dans son contenu. »

      2) Le caractère strictement historique de l’auto-organisation / autonomie.

      Je n’ai jamais aimé le transfert de concepts scientifiques dans le discours théorique si ce n’est comme clin d’oeil à la limite de la plaisanterie. Ainsi pour le texte A fair amount of killing, je m’étais opposé, malgré les amis italiens, à l’utilisation du terme de « fractal » que pourtant le texte évoque à l’évidence.

      Pour moi, les termes d’auto-organisation et d’autonomie sont strictement liés à une période historique, celle qui va de 1905/1917 au début des années 1970. La période de la décomposition du programmatisme (décomposition ne renvoyant pas à une simple dégénérescence mais à une structure particulière de la lutte des classes). Avant on peut dire « l’émancipation des travailleurs sera l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes », on dit alors que le prolétariat doit s’organiser pour lui-même en un mouvement ouvrier. On a pas besoin de rajouter « auto ». Si à partir du début du siècle précédent on ajoute « auto » c’est qu’il faut précisément se distinguer de l’organisation du mouvement ouvrier. Maintenant, l’auto-organisation subsiste mais elle n’est plus le moment d’une dynamique révolutionnaire. Il pourrait même être souhaitable d’employer un autre terme pour désigner ce qu’il se passe dans cette « auto-organisation » actuelle. C’est une question.

      Dans le communisme, parler d’humanité qui s’auto-organise est si englobant que cela ne nous avance pas à grand chose, durant toute son histoire l’humanité n’a fait que s’organiser elle-même, que « s’auto-organiser ». En outre, je pense qu’ « auto-organise » renvoie à un sujet qui a un moment donné se prend comme objet et se donne une forme adéquate à ce qu’il est, en un mot qui se fixe et se reproduit comme tel. Il y aurait quelque chose susceptible de se fixer dans une forme appelée à se reproduire parce qu’appelée à la (cette chose) reproduire. Prendre la peine de préciser que l’auto-organisation est constant processus comme le suggère la définition scientifique que tu cites ne nous sert à rien et pire introduit un sens (entre l’ordre et l’entropie). Enfin utiliser un tel terme nécessite de définir non seulement un sujet, mais un sujet général qui s’auto-organise : humanité ou société, etc. Donc on est à l’inverse du communisme qui est la négation de toute généralité. Les individus singuliers ne s’auto-organisent pas en tant qu’individus singuliers, ce qui sous-entendrait quelque chose comme « la somme des individus singuliers ». Ils définissent toutes sortes de relations dans leur singularité, mais cette multiplicité de relations ne définit jamais quelque chose qui serait leur somme comme étant ce qui s’auto-organise. Si quelque chose s’auto-organise ce ne peut être que cela, cette « somme ».

      Le problème de l’auto-organisation que ce soit pour en parler pour le communisme ou pour en parler maintenant comme activité plus ou moins révolutionnaire, c’est le « auto ». Pour le communisme le « auto » implique un sujet général ; pour maintenant que l’organisation est celle du sujet existant et défini dans les rapports de production capitaliste.


      • > auto-organisation, suite, Patlotch, 23 août 2005

        Merci pour le SAV, qui me permet de mieux saisir certains points. On aura compris que mon intervention, sous son titre provocateur "le communisme sera l’auto-organisation..." ne remettait pas en cause la critique de l’auto-organisation dans sa définition en question. C’était plutôt une manière d’aborder certains points qui me turlupinent, et dont je reconnais qu’ils sont un peu hors sujet (de ce fil de discussion). J’y reviens à partir des remarques de RS, et j’ajoutent quelques commentaires variés au fil.

        L’auto-organisation pour simplifier c’est une forme, mais une forme qui ne va pas sans contenu, quelque fois, je parle à son propos du contenu comme forme, plagiant la distinction valeur / valeur d’échange.

        Sur cette dialectique de la forme et du contenu, j’avoue que je la maîtrise mieux en ce qui concerne l’art que pour le raisonnement théorique, tout simplement par expérience pratique, en relation avec certaines considérations sur l’art, par des praticiens ou des philosophes (Henri Lefebvre, peut-être par Hegel, mais plus vraisemblablement par Nietzsche : « L’on est artiste au prix de ressentir ce que tous les non-artistes nomment "forme" en tant que contenu, que "la chose même". De ce fait l’on appartient sans doute à une monde à l’envers : car dès lors le contenu devient pour nous quelque chose de purement formel, y compris notre vie. » NIETZSCHE, Fragments de novembre, 1887)

        Je n’ai jamais aimé le transfert de concepts scientifiques dans le discours théorique si ce n’est comme clin d’oeil à la limite de la plaisanterie. Ainsi pour le texte A fair amount of killing, je m’étais opposé, malgré les amis italiens, à l’utilisation du terme de « fractal » que pourtant le texte évoque à l’évidence.

        Je ne songeais pas sérieusement à transférer dans la théorie un concept scientifique (pour autant que l’auto-organisation soit utilisée toujours scientifiquement... en biologie, ça a l’air de tenir, en sociologie et particulièrement chez Morin, c’est une autre affaire, sans doute parce qu’il le sort des sciences pour extrapoler théoriquement). Par contre, et ce n’est pas « une plaisanterie », où ça m’intéresse, c’est comme stimulant pour penser, comme métaphore - à la manière dont Freud s’appuyait sur la thermodynamique, Lacan sur la topologie, ou des psychanalistes plus tard sur "l’effet papillon" et autres concepts de la physique). J’admets volontiers que cela sort de la rigueur "scientifique", mais pas que ce soit sans potentiel d’intuition, par "correspondances" (en passant, misère du positivisme de Houellebecq - Le Monde 20 août - qui à la question « du point de vue de la vérité, la supériorité revient à la science... » répond « J’en suis désolé. Je suis désolé aussi pour Schopenhauer, que j’admire, mais c’est la science qui dit la vérité. Point. /// l’art, selon moi, n’atteint pas la vérité. Il cherche à donner une vision esthétique de la vie. »)

        Pour moi, les termes d’auto-organisation et d’autonomie sont strictement liés à une période historique /// Avant on peut dire « l’émancipation des travailleurs sera l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes », on dit alors que le prolétariat doit s’organiser pour lui-même en un mouvement ouvrier. On a pas besoin de rajouter « auto ». Si à partir du début du siècle précédent on ajoute « auto » c’est qu’il faut précisément se distinguer de l’organisation du mouvement ouvrier. Maintenant, l’auto-organisation subsiste mais elle n’est plus le moment d’une dynamique révolutionnaire. Il pourrait même être souhaitable d’employer un autre terme pour désigner ce qu’il se passe dans cette « auto-organisation » actuelle. C’est une question.

        Dans ce sens de l’auto-organisation en question -que je débordais- il y a un problème terminologique, parce qu’il ne rend plus compte de ce qui se passe tel que RS le critique. Esprit de l’escalier : parallèle avec la caducité de l’autopraxis, ’réinventée’ par Rubel, qui traduit bien je pense le fantasme auto-organisationnel et qui trouve sa limite dans une conception de la praxis qui ne serait que d’un pôle de la contradiction capital-prolétariat. Mais il se trouve que le concept d’auto-praxis, qui aurait été terminologiquement plus adéquat qu’auto-organisation, ne s’est pas emparé des masses, et c’est trop tard. Personnellement, ce que j’ai trouvé le plus convaincant de ce point de vue, c’est les développements (de « Théorie du communisme ») de la praxis comme celle du tout dans la contradiction de ses deux termes : ça me parait être le fond critique de l’illusion auto-organisationnelle actuelle. Cf La lutte de classe est la praxis

        Dans le communisme, parler d’humanité qui s’auto-organise est si englobant que cela ne nous avance pas à grand chose, durant toute son histoire l’humanité n’a fait que s’organiser elle-même, que « s’auto-organiser ».

        J’admets que c’est ce qui pourrait ramener ce que j’en ai dit à un inutile bavardage. Si ce n’était que ça, au moins, ce serait réglé.

        En outre, je pense qu’ « auto-organise » renvoie à un sujet qui a un moment donné se prend comme objet et se donne une forme adéquate à ce qu’il est, en un mot qui se fixe et se reproduit comme tel.

        Là, j’avoue que je ne comprends pas bien. Le concept scientifique d’auto-organisation, à la différence de celui d’auto-organisation du prolétariat (dont celui-ci est le sujet) est bien celui du tout, et d’un tout conçu de manière dialectique, pour autant que la complexité n’évacue pas toute dialectique. Je sais que Sève n’a pas eu beaucoup de succès chez les scientifiques, quand il a voulu donner un regain d’actualité à la "dialectique de la nature"... mais c’est peut-être la sanction de son grand mécano post-diamat (Introduction à la philosophie marxiste, 1984).

        Ce qui m’intéresse, c’est de pouvoir penser le communisme autrement, plus loin que la négation du capitalisme (je ne suis pas convaincu par les développements de Bernard LYON sur la positivité qui surgirait de la négativité poussée jusqu’au bout, dans une fuite en avant...). Ce qui me trouble, c’est qu’on n’a pas l’air d’aller beaucoup plus loin que la formule "individu immédiatement social", "social" posant même un problème relativement à la considération : le communisme n’est pas une société. Que le communisme ne soit pas "un mode de production" ne me pose aucun problème (théorique), pas plus que l’abolition de l’Etat... Par contre ma question, c’est qu’est-ce qu’on entend par "communauté humaine matérielle"... Si communauté suppose autre chose, précisément, qu’une somme d’individus (seraient-ils "immédiatement sociaux"), il y a peut-être quelque chose à dire de ce rapport, y compris de ses formes... organisées. C’est là que je pensais qu’auto-organisation (du tout) pouvait avoir un intérêt, pour la suite de la suite (de la communisation, qui se fait contre l’auto-organisation du prolétariat, sur quoi nous sommes d’accord).

        Enfin utiliser un tel terme nécessite de définir non seulement un sujet, mais un sujet général qui s’auto-organise : humanité ou société, etc. Donc on est à l’inverse du communisme qui est la négation de toute généralité. Les individus singuliers ne s’auto-organisent pas en tant qu’individus singuliers, ce qui sous-entendrait quelque chose comme « la somme des individus singuliers ». Ils définissent toutes sortes de relations dans leur singularité, mais cette multiplicité de relations ne définit jamais quelque chose qui serait leur somme comme étant ce qui s’auto-organise. Si quelque chose s’auto-organise ce ne peut être que cela, cette « somme ».

        Le problème de l’auto-organisation que ce soit pour en parler pour le communisme ou pour en parler maintenant comme activité plus ou moins révolutionnaire, c’est le « auto ». Pour le communisme le « auto » implique un sujet général ; pour maintenant que l’organisation est celle du sujet existant et défini dans les rapports de production capitaliste.

        Le communisme comme négation de toute généralité, entendu. Mais la somme existera, comme monde, univers, cosmos etc. comme totalité, et en son sein, des sujets remuant des contradictions (pour un peu j’irais bien voir chez Camatte :). Ce que je peux comprendre, c’est la non pertinence du terme auto-organisation pour le communisme, du fait qu’« auto » fait du tout un sujet, ce qui soit est trop englobant et sans intérêt, soit anti-communiste parce que cherchant une généralité.

        A ce stade, j’ai l’impression que le problème était dans ma façon de poser la question plus que dans la question que j’aurais du poser en d’autres termes : le communisme comme communauté... c’est quoi ?

        Conclusion : d’accord pour en finir avec "auto-organisation", mais pour en faire la critique sous une terminologie qui rende mieux compte de ce qu’on combat, ou de ce qu’on soutient.

        Patlotch, 23 août


  • Le sens des mots, Denis, 4 décembre 2005

    Dans ce texte, Roland s’enferme dans le syllogisme qu’il a construit. Ayant identifié l’auto-organisation à la forme dont l’autonomie serait le contenu, et l’autonomie, selon une vision héritée de la tradition d’ultra-gauche, à l’expression de l’être révolutionnaire de la classe, il ne lui reste plus qu’à ne voir dans l’auto-organisation rien d’autre que la forme de l’être révolutionnaire de la classe. Le problème, c’est qu’avant d’être un concept d’ultra-gauche, l’auto-organisation est une pratique des luttes actuelles : et que le sens de cette pratique ne s’épuise ni dans les interprétations d’Echanges, du Mouvement Communiste ou de l’Oiseau-Tempête, ni dans la critique de ces interprétations proposée par Roland.

    Comme critique des positions « autonomistes » et « auto-organisationnelles » de la vieille ultra-gauche, le texte de Roland est convaincant : il l’est beaucoup moins quand il adresse ces mêmes critiques à l’auto-organisation en elle-même, la rendant responsable du discours qu’on a tenu sur elle. Il y a là une confusion entre ce qui est et ce qui s’en dit .

    L’auto-organisation n’est pas la « formalisation de ce que l’on est dans la société actuelle comme base de la société nouvelle à construire en tant que libération de ce que l’on est » car ce qu’on entend habituellement par auto-organisation actuellement n’est pas l’auto-organisation du prolétariat, mais l’auto-organisation de la lutte. Il ne s’agit donc pas d’auto-organiser « ce que l’on est » mais d’auto-organiser ce que l’on fait.


    • > Le sens des mots, mais pas seulement, Patlotch, 5 décembre 2005

      Il y a peut-être à discerner dans les formes d’auto-organisation celles qui portent ou non un "discours idéologique sur l’autonomie". C’est vrai que la critique de R.S. est souvent référée à ceux qui interprètent la première comme forme de la seconde comme contenu, cad à une médiation politique ou théorique qu’il s’agit du point de vue ’communisateur’ de combattre (y compris comme ’immédiatisme’). Mais cela n’épuise pas non plus les analyses que R.S. fait des luttes, par exemple le mouvement de mai-juin 2003, où il relève que l’auto-organisation ne dépasse pas le niveau local, la maîtrise entre personnes qui se connaissent, et s’accompagne d’une méfiance à l’égard des AG à partir d’un certain seuil, à l’égard des coordinations comme relève organisée du syndicalisme qui n’est plus réductible aux paroles et actes des syndicats dans la perspective de la négociation qui enterre par définition la possibilité de dépasser les limites et d’attaquer la reproduction du capital et des classes, au-delà du partage à somme égale salaire-plus-value/profit etc.). Si j’ai bien compris, c’est d’ailleurs cette analyse qui lui permet de lire dans certaines luttes actuelles une "annonce" à inscrire dans le courant communisateur et d’affirmer "l’auto-organisation est le premier acte de la révolution, la suite s’effectue sans elle".

      Autrement dit la différence n’est pas seulement la question du sens des mots, entre "organiser ce que l’on est" et "organiser ce que l’on fait", mais du sens que l’on donne à ce qu’on fait dans la manière dont on le fait. La frontière entre "auto-organiser le prolétariat" et "auto-organiser les luttes" n’est pas seulement conceptuelle, globale et valable en toutes circonstances, mais à décrypter dans la particularité de chaque lutte, qui ne saurait être "théoricienne" qu’à la condition d’être théorisée en tant que concrète et spécifique. Sinon la théorie ne sert à rien ou fait de l’idéologie :

      « Si l’on considère la théorie communiste comme déjà donnée par rapport aux luttes, cela aboutit face à celles-ci à proposer un catalogue de techniques, de tactiques, d’attitudes, bien souvent dépassées, et ne considérant pas les luttes immédiates comme créatrices. Le rapport de la théorie aux luttes immédiates n’est pas un rapport de la science à l’expérience, mais un rapport productif, la théorie n’éclaire pas les luttes immédiates » THÉORIE COMMUNISTE n°20, La théorie comme activité d’écart, page 141

      Par ailleurs, cela pose la question du champ observé pour permettre une conclusion aussi générale et "définitive" que celle que pose R.S. : quelles luttes portent ou non ’l’écart’, quelle sera leur extension quantitative et leur évolution qualitative ?

      Par ailleurs, derrière le débat sur l’auto-organisation, il y a celui sur l’organisation : dans la mesure où l’auto-organisation serait seulement celle des luttes, elle est ’auto’ par définition, la question de la médiation politique étant secondaire - les formes partis ou conseils relevant du ’programmatisme’ y compris dans la posture ultra-gauche. C’est le débat sur le point 4 premier alinéa de l’Invite : « la constatation que toute organisation de classe permanente, préalable aux luttes ou persistant au-delà, est immédiatement confrontée à son échec. »

      De ce point de vue BL a raison de souhaiter

      que le débat [...] ne soit pas une confrontation de constructions spéculatives, mais bien une discussion qui s’ancre dans les luttes, tout en les plaçant résolument dans la perspective de la communisation. Ne pas s’ancrer dans les luttes c’est faire de la pure promotion de la communisation, ne pas les placer dans la perspective de la communisation c’est les réduire à leur immédiateté et donc faire du syndicalisme radical.

      En conclusion, un intérêt pour le débat seraient d’apporter des exemples concrets et d’y montrer si c’est le cas la différence entre formes d’auto-organisation annonçant ou non la communisation, et des aspects ou ’potentialités’ qui ouvriraient (au sens d’’annonce’) une perspective pour "la suite" de la révolution : des formes d’auto-organisation (des luttes) qui ne porteraient pas un contenu autonomiste (du prolétariat).

      Cela dit, je n’ai pas de personnellement de religion sur le sujet, c’est-à-dire que je tiens cette remarque de Denis comme importante car susceptible de faire avancer le schmilblick, et ceci malgré son caractère apparent, par défaut d’exemples, de "construction spéculative"

      Patlotch, 5 décembre


Ni revendicatif ni non-revendicatif, antisocial ! - Bernard Lyon

jeudi, 16 mars 2006

Dire que les jeunes de banlieue ont, de fait, revendiqué des conditions moins invivables ou qu’ils ont mené une lutte non-revendicative et donc « radicale », c’est s’enfermer dans un dilemme où le choix est impossible. S’il est indéniable qu’ils n’ont à aucun moment exprimé une revendication quelconque, il est tout aussi évident que les cibles de leurs actions désignaient tous les organes de la reproduction sociale qui sont les sujets d’un tort particulier qui leur est fait. Ces attaques, si elles ne réclament rien, désignent cependant les éléments matériels précis par lesquels ils sont ce qu’ils sont et qui constituent leur condition d’existence. La désignation, dans les actes, de ces éléments implique les éventuelles mesures que l’Etat pourrait prendre. Mais cela ne transforme pas la lutte en lutte revendicative. Les réponses possibles à une lutte ne définissent pas cette lutte mais constituent ses caractéristiques en limites. L’Etat peut tenter d’agir contre les causes de la révolte, il ne fait pas pour autant de celle-ci une révolte revendicative. Une action ne se réduit ni à ses causes, ni aux réponse que ses limites impliquent. Pas plus la CGT en disant que ces révoltes sont revendicatives que le gouvernement en les traitant de terroriste ne les font revendicatives ou terroristes.
Ces émeutes étaient au-delà du revendicatif mais n’étaient pas non-revendicatives. Ce dilemme n’est pas le leur (l’appellation de « lutte non-revendicative » est une construction idéologique qui répondait aux impasses d’une époque particulière : fin des années 1960 / début des années 1970). Les émeutes de novembre ont été une insurrection anticapitaliste, mais une insurrection contre le capital en tant qu’il se présente comme société.

"Dans la société bourgeoise achevée, chaque rapport économique en suppose un autre sous sa forme bourgeoise et économique, l’un conditionnant l’autre, comme c’est le cas de tout système organique. Ce système organique lui-même dans son ensemble, a ses présuppositions propres, et son développement total implique qu’il se subordonne tous les éléments constitutifs de la société ou qu’il crée à partir de lui-même les organes qui lui font défaut. C’est ainsi qu’il devient historiquement une totalité. Le devenir vers cette totalité constitue un élément de son processus, de son développement." (Marx, Fondements...", t.1, Ed. Anthropos, p.226)
"Si nous considérons la société bourgeoise dans son ensemble, c’est toujours comme résultat dernier du procès de production qu’apparaît la société, c’est-à-dire l’homme dans ses rapports sociaux. Tout ce qui, tel le produit, etc., a une forme solide, n’apparaît que comme un moment, qui s’évanouit dans ce mouvement. Le procès de production ici n’apparaît que comme un moment. Les conditions et les objectivations de ce procès en sont elles-mêmes des moments uniformes. Certes, les individus ne se présentent que comme sujets de ce procès, mais ils entretiennent également des rapports entre eux, qu’ils reproduisent soit simplement,
soit d’une manière élargie. C’est donc leur propre procès en mouvement constant qu’ils renouvellent, parallèlement au monde de la richesse qu’il crée." (ibid, t.2, p.230)
Nous appelons opposition au capital comme société, la contradiction entre le prolétariat et la société capitaliste dans laquelle celle-ci comme totalité n’est pas conçue pratiquement dans son processus, son devenir, mais appréhendée comme donnée, comme spectacle. La société n’est que le résultat dernier du procès de production. Un mouvement antisocial s’affronte à la société en tant que résultat dans lequel son origine, le procès de production comme procès d’exploitation a été abolie, s’est évanoui de lui-même. La société, dans sa constitution achevée, efface son propre procès de réalisation comme résultat du procès de production.
On pourrait, dans ce cas, reprendre le concept de spectacle et lui donner une pertinence pratique. Ce n’est pas la société du spectacle mais le spectacle comme société. La « théorie du spectacle » n’est cohérente que si l’on maintient un « extérieur » au spectacle en même temps que la logique interne du concept implique de réduire et d’éliminer cet extérieur. Dans La Société du spectacle, Debord s’enferme dans une problématique sans issue : le concept de spectacle désigne une réification du monde qui doit être sa propre genèse, le concept désigne simultanément un résultat et son processus de genèse. C’est l’"abondance de la dépossession" ; c’est "tout le temps et l’espace de son monde (du travailleur) qui lui deviennent étrangers avec l’accumulation de ses produits aliénés" ; c’est "une puissance indépendante" (thèse 31). Le mouvement essentiel du spectacle « consiste à reprendre en lui tout ce qui existait dans l’activité humaine à l’état fluide, pour le posséder à l’état coagulé, en tant que spectacle".(thèse 35). Nous pouvons dire que la société coupée de son processus de production est le spectacle. Non seulement la coagulation des rapports sociaux dans les formes de la contrainte à leur reproduction est devenue visible, mais on ne voit plus qu’elle.
Nous pourrions utiliser le concept de spectacle pour désigner cette coagulation de la société et seulement cet état. Cependant si cette utilisation est pertinente, elle est impraticable à cause du poids du mot. « Mouvement anti-spectaculaire » est pour des raisons historiques et idéologiques inutilisable, nous utiliserons donc « antisocial ». Les émeutes de banlieues peuvent être qualifiées d’antisociales dans la mesure où les relations que les classes définissent entre elles se sont éloignées d’elles comme représentation et réification de leur rapports comme institutions, de telle sorte que les individus finissent par vivre ces rapports dans les formes et les catégories de cette représentation qui devient leur réalité et s’impose à eux comme la forme dominante, vraie, des rapports sociaux. Etre une lutte antisociale et la force et la limite des émeutes de novembre.
Ce fut (et cela demeure) un mouvement antisocial, il s’oppose à la société capitaliste, la dernière société. Dans sa limite même, s’attaquer au capital se présentant comme société, le mouvement annonce l’abolition du mode de production capitaliste comme abolition de la société. Il s’attaque au capital en tant que résultat coagulé du processus d’exploitation. Si nous en demeurons à la seule analyse possible de ce mouvement qui est l’analyse de ses cibles. C’est le troisième moment de l’exploitation celui de la transformation de la plus-value en capital additionnel qui implique la gestion capitaliste de tous les rapports comme reproduction toujours transformée du face à face de la force de travail et du capital qui est désigné comme l’ennemi. Dans les émeutes, ce troisième moment est à la fois abstrait des deux précédents (l’achat-vente de la force de travail et sa subsomption sous le capital dans le procès de production immédiat). C’est la limite du mouvement dans le capital posé comme société déjà là, c’est sa force en ce qu’il désigne que l’abolition de l’exploitation est essentiellement abolition de sa reproduction comme abolition de tout ce qui est au-delà du rapports des individus entre eux ne se donnant jamais comme quelque chose les subsumant, comme étant à reproduire. Bien qu’hypostasiant la société, et parce que l’hypostasiant, la force d’un mouvement antisocial est de désigner la société comme à abolir et la société capitaliste comme la dernière société dans la meure où se révolter contre elle ne peut faire valoir une situation existant en elle.
Un mouvement antisocial est un mouvement qui hypostasie la société, il s’attaque au capital non en tant que procès de la valeur mais comme résultat de ce procès toujours à renouveler. Il s’attaque aux formes capitalistes physiques de cette reproduction : police, école, transports (individuel et collectif), entreprises des zones franches, entrepôts. Ce caractère destructeur est pensé ; ciblé. Bien que limité, le caractère antisocial d’une lutte nous indique que c’est dans la lutte contre la société capitaliste que les prolétaires cesseront de l’être, il indique surtout que les prolétaires ne peuvent viser aucune appropriation. Leur mouvement révolutionnaire est la destruction de tout ce qui les définit comme prolétaires et non l’appropriation de ce qui en tant que prolétaires s’éloigne d’eux. On ne s’appropriera et on ne collectivisera ni les transports, ni les écoles, ni les tribunaux, ni les Agences pour l’emploi, ni les lieux de production.
Antisocial est la qualité d’un mouvement qui s’attaque à la société, en tant que résultat ultime du mode de production capitaliste et présupposition générale de sa reproduction en la séparant de son propre processus de constitution. A ce niveau il demeure seulement destructeur, il est lui est impossible d’entreprendre la communisation entre les individus car n’attaquant pas le capital au cœur, il lui en manque la base matérielle, il indique cependant que le communisme n’est pas une société, c’est-à-dire n’est pas une communauté indépendante de ses membres. La société est nécessairement société de classes, elle implique la division entre les classes dans la mesure même où sa définition implique la médiation étrangère aux individus qu’est l’existence de la classe dominante dans laquelle existe la société.
Une lutte antisociale est une lutte qui attaque les médiations entre les individus, c’est l’action de prolétaires agissant ensemble, contre leur définition en tant que prolétaires, comme individus moyens membres d’une classe. Cependant ayant hypostasié la société, ils créent dans cette action contre la société, un immédiatisme des relations en tant qu’individus qui prend la forme de la bande, du copinage. La lutte n’est pas au-delà du social, elle demeure dans l’antisocial. Dans sa limite même d’hypostase de la société et de lutte contre la reproduction de soi, l’antisocial est alors l’épuisement en actes de la revendication tant salariale que « sociétale » (revendication déplacée vers les conditions de reproduction comme « intégration citoyenne »).
Les luttes antisociales se multiplieront. Si ces luttes sont produites dans la segmentation/ relégation / paupérisation / racisation, elles ne sont pas le fait d’un segment particulier du prolétariat, des luttes qui seraient spécifiques à ce segment. Elles sont un élément fonctionnels du nouveau cycle de luttes dans lequel la contradiction entre le prolétariat et le capital se situe au niveau de la reproduction. Qu’elles soient actuellement le fait d’un segment particulier de la classe ne signifie qu’elles trouveraient dans des caractéristiques propres de ce segment leur origine et leurs déterminations. Ces segments dans la segmentation générale, définitoire, du prolétariat, ne sont pas antisocial par nature, comme inversement le prolétaire intégré serait, par nature, syndicaliste, revendicatif et appropriateur des moyens de production.
Alors que dans beaucoup de luttes actuelles, l’appartenance de classe est produite et apparaît comme une contrainte extérieure dans le fait même d’agir en tant que classe, les luttes antisociales sont à l’intérieur de l’ensemble des luttes actuelles la remise en cause de l’appartenance de classe devenue lutte particulière. Elles ne peuvent être comprises que dans l’ensemble du cycle de luttes. Celui-ci se caractérise par l’écart dans l’action en tant que classe entre n’avoir que le capital comme horizon (plus de libération du prolétariat devenant classe dominante) et se remettre en cause comme classe qui n’est également que la reconnaissance de tout ce que l’on est comme n’existant, face à soi, que dans le capital. Avec les luttes antisociales, un terme de cet écart acquiert une existence propre et s’autonomise, ce qui n’est, pris du point de vue de l’ensemble des luttes du cycle, que leur limite même comme hypostase de la société.
S’opposer à la société en tant que résultat final du mode de production capitaliste ne doit pas être considéré comme au-delà des limites de la lutte de classe, s’attaquer au résultat final du rapport de classe sans s’attaquer au rapport d’exploitation stricto sensu comme exploitation du travail dans le procès de production immédiat en détruisant les moyens mêmes de cette exploitation pour les transformer en éléments d’un rapport interindividuel immédiat est bel et bien la limite de cette attaque. C’est ce caractère limité qui est antisocial.
Antisocial : limite et force

D’après la définition jusqu’à maintenant parler de limite est « évident » parler de forces cela l’est moins.

Commentaires :

  • Ni revendicatif ni non-revendicatif, antisocial !, Gilbert, 23 mars 2006

    (Ce qui suit est un mail que je viens d’envoyer à un ami qui, à la relecture et malgré ses nombreuses imperfections, ne me paraît après tout pas si mal. Le message précédent en question date d’une petite quinzaine et craignait de voir la lutte anti-CPE s’enfermer dans sa "grosse limite" à mesure que la mobilisation devenait massive.)

    L’analyse que je faisais dans mon précédent message est bien évidemment caduque, mais elle était surtout déjà fausse à ce moment-là. Elle était en partie due au fait que j’avais la tête prise par autre chose, elle devait aussi à l’extrême difficulté, ou plutôt à la réelle impossibilité, de saisir le mouvement par un principe fixe quel qu’il soit. Cette impossibilité correspond, à un autre niveau, à ce qui le rend incontrôlable par les forces ou les conjugaisons de forces qui s’y essaient, et qui rend la situation si réactive. L’aspect que je discutais existe bien cependant, en partie on peut le désigner comme le "mauvais côté de la lutte", mais là encore il ne semble pas pour l’instant qu’on obtienne vraiment, ou durablement, une polarisation tranchée à l’intérieur du mouvement, les techniques habituelles pour briser la lutte en jouant sur ce type de polarisation risquent de rester longtemps (combien de temps ?) sans effet, ou d’avoir l’effet inverse. Pour reprendre les formalisations théoriques les plus en vue sur le sujet, on peut dire que l’écart décrit l’opposition interne à une lutte comme sa dynamique même, mais que RS présentait alors ces oppositions en tant qu’elles se précipitaient (la chimie !) et apparaissaient sous la forme de clivages bien repérables et en cela, elles correspondaient aussi à une situation de défaite de la lutte en tant que telle (ou à un type particulier de défaite).[J’admets que c’est un exposé un peu grossier, mais ce n’est pas forcément le problème-NdA] Ici, nous avons si on veut une multitude d’écarts, dessinant un "spectre" incroyablement large, mais ils ne se précipitent pas, ainsi il n’est que moyennement pertinent de parler de clivages internes au mouvement, c’est par là aussi qu’on en mesure toute la force.


Le point de rupture de la revendication - Louis Martin

mercredi, 29 mars 2006

Le mouvement anti-CPE est loin d’avoir les caractéristiques des précédentes grandes mobilisations sociales en France durant ces dernières années, il n’est pas le mouvement de 86 contemporains des coordinations cheminotes, il n’est pas la lutte de 1995 ni celle de 2003 sur les retraites et la décentralisation, il peut, à la rigueur, se rapprocher du mouvement anti-CIP. Il est un grand mouvement revendicatif qui ne parvient pas à exister en tant que tel. C’est un mouvement qui conjugue tous les points de rupture d’un mouvement revendicatif et dont la dynamique se nourrit précisément des points d’explosion de la revendication.

Nous devons repérer et désigner tous ces points de rupture de la revendication comme étant des dynamiques de lutte qui sont nôtres, des lieux d’activité théorique (militante).

Rupture dans la revendication

La revendication qui constitue le mouvement, le retrait de la loi "Egalité des chances" et de son point central l’instauration du CPE, positivement ne représente rien, déjà l’Assemblée des "étudiants" de Toulouse déclare que le retrait du CPE n’est plus leur objectif sans précision supplémentaire. Positivement, tout le monde sait ce qui pourrait sortir d’un retrait du CPE, au mieux, si les projets syndicaux triomphent ce sera une flexsécurité à la française. Qui en veut ? Certainement pas la majorité des étudiants, précaires, lycéens qui sont dans la rue. En tant que mouvement revendicatif, cela est pourtant la seule issue. Issue que le mouvement ne peut pas se dire à lui-même. Un mouvement revendicatif dont la satisfaction de la revendication est inacceptable pour lui-même en tant que mouvement revendicatif. En tant que mouvement revendicatif, les étudiants veulent voir leur formation universitaire, leur compétence reconnues, mais qui, dans le mouvement croient encore à la valeur des diplômes d’une université qui joue globalement le rôle d’un parking bon marché pour un marché du travail organisé sur le principe de la file d’attente ? En tant que mouvement revendicatif, le mouvement des étudiants ne peut se comprendre lui-même qu’en devenant le mouvement général des précaires, mais alors soit il se saborde lui-même dans sa spécificité, soit il ne peut qu’être amené à se heurter plus ou moins violemment à tous ceux qui, dans les émeutes de novembre 2005, ont montré qu’ils refusaient de servir de masse de manœuvre. Faire aboutir la revendication par son élargissement sabote la revendication. Qui peut croire à la jonction avec les émeutiers de novembre sur la base d’un CDI pour tous ? Qu’il le veuille ou non cette jonction est d’une part objectivement inscrite dans le code génétique du mouvement et, d’autre part, cette nécessité même de la jonction induit un amour / haine interne au mouvement, tout aussi objectif. Le marasme de l’action revendicative s’élève au niveau de la tragédie.

Rupture dans l’organisation

Partout on voit que l’auto-organisation du mouvement est un problème. On peut voir cela comme une opposition entre une auto-organisation active, vivante et une auto-organisation, même celle de la coordination étudiante, qui ne serait que manipulation. C’est une vision extrêmement limitée. Nous avons au mieux affaire à une contradiction interne de l’auto-organisation du mouvement et de l’auto-organisation en général, contradiction déjà aperçue durant les grèves de 2003. Nous sommes contraints de constater comme une donnée de fait qu’il y a déjà deux sortes d’auto-organisation. L’auto-organisation spontanée, basique, non formalisée, entre gens qui se connaissent ("Notre moteur se sont les relations amicales") ne veut pas sa conséquence : le passage à un niveau supérieur qui lui apparaît toujours comme manipulation parce que, maintenant, elle l’est forcément. Ce que l’on est ne peut que s’objectiver et ne plus être ce qui fait que l’on est en lutte. La catégorie en lutte se scinde elle-même, les heurts entre étudiants sur les blocages est quelque chose d’assez nouveau dans les luttes étudiantes. L’auto-organisation est devenue un procès mettant en jeu des pratiques qui créent des contradictions à l’intérieur de l’auto-organisation. L’auto-organisation ne peut plus être qu’un coït interrompu.

Rupture dans la généralisation officielle

Un mouvement revendicatif se renforce dans sa généralisation. Comme mouvement revendicatif, la lutte anti-CPE doit chercher sa généralisation. Dans le cas présent, sa généralisation est paradoxalement la condition de son étouffement. Au début de la semaine du 20 mars, on pouvait déjà envisager la "sortie de crise" sur le mode de 1995 : la grande concertation générale sur tous les problèmes concernant l’emploi et la précarité des jeunes. On discute de tout, donc, sous-entendu, du CPE. Puisqu’on discute de tout, le CPE est virtuellement "retiré" ou en sommeil et la "table ronde" peut être "vendue" comme un "retrait" du CPE. Jeudi 23, Villepin fait sa lettre aux confédérations, le vendredi toutes se précipitent à Matignon (déjà le retrait n’est plus un préalable aux discussions, mais devient "la première revendication"). Il y a cependant un hic, malgré la manifestation du 18 mars, le "front de luttes" n’échappe pas aux syndicats, il leur est pour l’instant étranger, les syndicats ne sont pas encore des représentants susceptibles d’être reconnus du mouvement, ils doivent le devenir. C’est le rôle de l’immense manifestation et journée de grèves du 28 mars dont tout le monde, syndicats et gouvernement, souhaite la réussite. Seule une grande journée de grèves et de manifestations placera les Confédérations en situation de représentantes du mouvement lui ayant donné toute son ampleur, à partir de là tout ce qui pourra se faire sans elles apparaîtra dans la tête de ses acteurs et dans sa réalité du mouvement revendicatif comme une décroissance, comme un recul. Le seul risque de dérapage du scénario est infime : que l’ampleur de la journée donne lieu, dans des entreprises où existent déjà des conflits, à une extension de ceux-ci sous des formes peu contrôlées. A ce moment là, le mouvement bascule.

Rupture dans la généralisation comme rupture dans la dynamique

La dynamique du mouvement consiste dans sa capacité à parvenir à refuser l’ensemble de l’organisation du marché du travail et de la force de travail comme marchandise. Il ne faut pas se tromper sur le mouvement : ce n’est pas parce que nous refusons d’avoir pire que nous aimons ce qui existe. Nous ne défendons pas le CDI, nous nous défendons face à une attaque des patrons et de leur sbires, le "droit du travail" n’est qu’un rapport de forces qui se joue chaque jour dans les entreprises et dans la rue. Dans la ceinture autour de Paris, l’effervescence est grande. Sièges et dévastations de lycées et de collèges en banlieues, manifestations spontanées et accrochages avec les flics, pillage de supermarché. Les classes moyennes ont vu l’ascenseur social se bloquer, les "exclus" savent qu’ils ne pourront jamais le prendre et on fait savoir en novembre que leur propre situation, dans tout ce qui la représente, leur est devenu insupportable et est une cible. Mais ce que ce mouvement parvient de plus en plus à dire, qu’il est insupportable qu’existe quelque chose qui soit un marché du travail, n’est pas le résultat d’une addition de situations, mais leur rencontre conflictuelle. En parvenant à atteindre son fondement même, le marché du travail, le mouvement revendicatif rencontre, dans les "casseurs", son impasse comme mouvement revendicatif, cette rencontre est parfois violente. La dynamique revendicative est alors rompue dans la généralisation du mouvement sur sa base propre, sur sa raison d’être, la généralisation devient un conflit à l’intérieur du mouvement. Par sa nature même, son objet, le marché du travail, la lutte ne se généralise comme lutte revendicative qu’en se trouvant confrontée avec ceux qui n’ont aucun espoir à mettre dans la revendication de la lutte. Dans son propre processus de lutte revendicative, la lutte revendicative rencontre sa propre incohérence par rapport à sa revendication même.

Rupture dans la dynamique, mais simultanément rupture dans la généralisation. La barbarie, c’est quand la perspective du dépassement communiste des conditions existantes disparaît du moment présent. La lutte anti-CPE se veut régénératrice de liens d’appartenance à la communauté nationale, elle se veut intergénérationnelle, et elle l’est réellement dans le public des manifestations et dans le "soutien" de la "population". Mais, dès que la lutte atteint sa raison d’être, la force de travail comme marchandise, ce à quoi manifestement elle est en train de parvenir (aucun jeune ne peut imaginer actuellement que refuser un CDD ou un stage c’est espérer avoir un CDI), elle entre dans le non-formulable : refuser collectivement les conditions actuellement nécessaires de la vente de la force de travail, c’est refuser d’exister comme force de travail. Ce qui peut avoir un sens comme parcours individuel, obtenir un CDI, n’en a plus collectivement. Qui, mises à part les Confédérations, envisage la taxation des CDD ou le renforcement de l’encadrement des stages ?

Rupture dans la démocratie

Tout le monde sait que le CPE n’est pas en lui-même une mesure plus agressive que la multitude des situations existantes, il n’apporte de ce point de vue rien d’essentiellement nouveau. Dans sa globalité, le patronat n’était pas très demandeur, ce qu’il souhaitait c’était la généralisation du CNE aux entreprises de plus de 20 salariés. Le CPE est une demi-mesure qui renforce encore la spécificité française de la segmentation de la flexibilité et de la précarité sur les jeunes comme variable d’ajustement. Le patronat indique l’objectif du contrat unique (disparition du CDI), le gouvernement doit moduler les étapes, les syndicats sont adeptes de la flexsécurité, de l’accompagnement du salarié sur l’ensemble de sa "carrière". La modification entreprise est une nécessité et on ne combat pas une nécessité comme s’il s’agissait d’un mauvais choix ayant chassé le bon choix (de toute façon, la continuité des politiques de "droite" et de "gauche" depuis trente ans nous vaccine contre l’idéologie du choix). La revendication de la démocratie participative contre la démocratie représentative parlementaire est une revendication mort-née. C’est parce que nous ne considérons pas le développement du capital comme une affaire de choix que nous ne sommes pas démocrates, et que ce mouvement doit se résoudre à ne pas l’être, il y est contraint par l’impasse de son contenu revendicatif. C’est parce qu’une lutte, dès qu’elle a débuté, doit se reconnaître et s’imposer, parmi ses participants, comme ne pouvant pas ne pas être, que nous ne sommes pas démocrates. C’est parce que nous refusons, dans une lutte, le renversement de l’être conscient en conscience régissant l’action que nous ne sommes pas démocrates. Rupture interne dans le cours du mouvement et rupture entre ses participants.

Rupture dans la représentation

Il y a d’abord et ce n’est pas nouveau le refus de tous les logos, de toutes les marques syndicales et politiques. Il y a ensuite, l’attitude ambivalente du gouvernement, balançant entre l’indispensable mise en selle des syndicats dans un mouvement qui pour l’instant leur est étranger et des tentations "thatchériennes" de stratégie de la tension maximum pour les mettre sur la touche, les briser comme interlocuteurs légitimes (mais l’Etat capitaliste français, dans la restructuration mondiale de l’exploitation, ne sait pas où il va). Il y a enfin les "casseurs".

Les "casseurs" ne sont pas des extra-terrestres, ce sont des individus réels existant dans des rapports sociaux objectifs. Quand un mouvement commence à inclure systématiquement la violence comme une de ses activités et que cette violence paraît "aveugle" à ceux qui n’ont jamais réussi à apercevoir quoi que ce soit, c’est que le mouvement ne se confine pas dans la revendication économique, catégorielle, partielle. C’est qu’il tend à dépasser, parfois violemment en son sein, les catégories sociales qu’il met en mouvement : étudiants, chômeurs, salariés, émeutiers de banlieues, sans-papiers. Le mouvement revendicatif contient comme une contradiction en son sein (les "casseurs" sont bien au sein du mouvement, ne serait-ce que par l’occasion qu’il présente) le fait qu’il ne "participe" plus, ni comme démocrates participatifs, ni comme démocrates directs. Les "animateurs" et les "représentants" sont sur la touche. La violence montre que les règles du jeu institutionnel ne sont pas le tout de la lutte de classe, ni même des conflits sociaux. Elle sort des cadres et limites imposés, relance le mouvement, indique le niveau atteint par le rapport de forces, crée une communauté de lutte, montre que l’on attaque pas des idées mais une société concrète qui est présente dans des bâtiments (attaque d’une ANPE à Rennes, saccage des locaux de l’UNI et de l’UNEF lors de l’occupation de la Sorbonne), des lieux, une configuration urbaine, qu’il s’agit d’un système qui n’est pas un monstre automatique se reproduisant par sa propre inertie. L’exploitation est une contrainte et il y a des institutions spécialisées de la contrainte. La violence est quelque chose qui à un moment s’impose, naît spontanément du mouvement, devient une de ses formes d’expression. Mais si, dans le cours du mouvement, la violence demeure en son sein une affaire de spécialistes ou l’affaire d’une catégorie particulière, sa mise en œuvre ou pire sa valorisation devient la représentation, le spectacle de ce dépassement. Elle devient étrangère à elle-même, étrangère à ses propres auteurs. Le mouvement actuel se tient avec difficulté sur cette ligne rouge car si la violence y est cette rupture de la représentation, si en elle s’exprime la rupture nécessaire de sa dynamique de mouvement revendicatif, ces ruptures sont encore le fruit d’une conjonction aléatoire, constamment réversible. La conjonction est non seulement conflictuelle, ce qui n’est pas grave, mais elle peut confirmer et entériner la conflictualité, la bloquer comme conflictualité interne : impasse du mouvement qui ne parvient pas lui-même, dans sa pratique, à sa raison d’être.

Rupture dans la société

Pour l’instant, le mouvement ne franchit pas la porte des entreprises, ce qui ne veut pas dire que les ouvriers y sont indifférents ou même ne se sentent pas impliqués. Mais quelle revendication, fut-elle la plus générale pourrait entrainer l’unité, comme action, de la classe ? Aucune et certainement pas celle du CPE qui peut créer un vaste mouvement d’assentiment populaire mais pas une lutte de classe généralisée unifiée autour de la revendication de son retrait (la salariat est par définition segmentation). La rupture essentielle que contient cette lutte, la rupture qui est la notre, c’est la rupture dans la société capitaliste d’avec la société. L’existence de la société devient une question. Ce mouvement est une action de classe qui rend elle-même problématique l’existence d’un individu moyen c’est-à-dire l’appartenance de classe. Le point de départ de cette lutte est la contingence et elle l’affirme comme telle, elle rend par là problématique les rapports sociaux comme communauté indépendante des relations singulières, comme société. Tout ce qui, tel le produit, etc., à une forme solide est évanescent, il n’apparaît que comme un moment qui s’évanouit, le seul produit réel, consistant, permanent, c’est la société : le résultat dernier du procès de production. Une lutte qui a pour objet la vente de la force de travail comme marché du travail est une lutte qui se situe au niveau de la reproduction, c’est une lutte qui se situe au niveau de la société comme résultat dernier du procès de production devant être reproduit. Contrairement à ceux dont l’être immédiat se définit comme moment de la reproduction, pour la classe ouvrière dont la définition est avant toute chose dans le procès de production, le passage de sa lutte au niveau de la reproduction est un vrai tremblement de terre qui secoue non pas la société comme donnée semblant toujours déjà là, mais comme un produit, ce tremblement de terre implique alors non pas la contestation de la société mais son abolition. La question de "l’intervention ouvrière" dans les luttes de la reproduction se situe alors à un niveau extrêmement critique qui ne peut être que l’insurrection ou la plus plate représentation syndicale ; il n’y a pas d’entre-deux.

Pratiques des ruptures

La dynamique d’une lutte ne préexiste pas aux activités de ceux qui luttent, si cette dynamique ne s’invente pas, si elle n’est pas tous les possibles absolument ouverts, c’est parce que les activités ne sont pas elles non plus des actes gratuits. Une lutte est la coïncidence de la transformation des circonstances et de la transformation de soi. Pour l’instant, l’occupation de l’EHSS, l’AG en lutte, fut la bonne initiative (entre autres : il existe heureusement des action ou des tentatives d’action semblables ailleurs), celle qui peut poser cette coïncidence, celle de la généralisation par la contraction des contradictions (et non leur unité abstraite), par la volonté de jouer de toutes les ruptures contenues dans la généralité et la dynamique de la lutte revendicative, à partir d’elle. Son problème est celui général du mouvement qui ne parvient à son propre fondement que dans une conjonction encore aléatoire et constamment réversible entre le refus de la précarité et le refus de tout ce qui produit cette situation. Disons le clairement, entre les étudiants refusant comme étudiant le marché du travail ; les émeutiers de novembre enfermés eux-mêmes dans leur particularité et enfin, last but not least, les groupes activistes contraints d’exister en tant que tels tant que cette conjonction n’est pas réalisée pratiquement.

Louis Martin
27 mars 2006

Commentaires :

  • Ruptures dans la théorisation ?, Patlotch, 31 mars 2006

    Considérations méta sur l’enlisement de la théorie et l’embarquement de la critique

    J’apprécie beaucoup ce texte sans me sentir à la hauteur de commentaires théoriques, particulièrement cette lecture de ce qui fait, dans les luttes présentes, "ruptures" en série : dans la revendication, dans l’organisation, dans la généralisation officielle, dans la généralisation comme rupture dans la dynamique, dans la démocratie, dans la représentation, dans la société...

    Mes remarques sortent du camp du texte avec deux pistes : Rupture dans relation théorie < luttes, et de façon plus provocante, Rupture sociétale ? => Rupture dans le systèmatisme de Théorie communiste autour de l’exploitation, avec un ajout spécifique au niveau du capital comme société, générant sa négation par des luttes de type nouveau et leur ? annonce d’une positivité du communisme comme non-société ? (cf le texte de BL > Ni revendicatif, ni non-revendicatif, antisocial !)

    **

    Dans la mesure où la théorie ne peut plus dire, comme dans le programmatisme « Faites ceci, pas celà », dans la mesure où la question n’est pas que les idées deviennent matérielles en s’emparant des masses, l’intervention révolutionnaire se trouve nécessairement impure. L’enlisement (RS) de la théorie dans les luttes actuelles est relatif à ce qu’elles sont, et ce qui s’embarque est, davantage que la théorie, une critique pratique, ou une pratique critique. Les luttes sont plus porteuses d’une critique que véritablement "théoriciennes", sauf par raccourci.

    "Armés" de la théorie, du moins de ses problématiques de la révolution, d’une part nous ne sommes pas "en avance", ni dans une position avant-gardiste, et c’est pourquoi nous ne sommes pas voués à ne rien faire, mais à ne rien pouvoir faire de plus ou mieux que d’autres (dans un courant anti-citoyenniste), si ce n’est ne pas porter des illusions immédiatistes à partir d’une situation prétendue "(pré)révolutionnaire".

    Par contre, c’est bien des luttes, des actes et paroles qui les constituent, qu’émergent des caractéristiques qualitatives et quantitatives qui traduisent une rencontre avec des idées formulées par la théorie, avec des concepts tels que "limites", "prémisses", "dépassement produit sur la base de la lutte revendicative", dont certains aspects des luttes présentent peuvent donner une idée concrète.

    Tout cela devient impossible quand ces actes recherchent non un "plus loin" que la revendication, affrontant les limites du capital et de l’Etat, mais son prolongement politique pour un gouvernement qui lui donnera satisfaction (cette position étant commune à toute la gauche politique qui s’est réunie vendredi matin, PS, PCF, Verts, Républicains, LCR etc. : la rentrée dans le rang démocratiste de la LCR est achevée institutionnellement). Au demeurant, on constate que si ce mouvement porte un refus, si le défensif se transforme en offensif, ce n’est pas dans les luttes sur une ligne de positivité revendicatrice, ce qui rend sa "récupération politicienne" problématique jusque-là, et ce phénomène est sans doute typique des luttes de ce cycle. Dans ce mouvement, l’affrontement de classes réel, même s’il est médié par la lutte contre le CPE et contre ce gouvernement, oppose d’une part tout ce qui dans les luttes rend visible les limites, et d’autre part ce qui tend à les recouvrir du voile du syndicalisme (coordinations comprises) et de la politique (partis et gouvernement), oppositions comprises dans ce champ.

    Si je m’en réfère à l’intervention de Louis Martin, où je retrouve quelques-unes de mes ’intuitions’ exprimées ces derniers jours de façon bien moins rigoureuse, je formule l’hypothèse qu’une nouveauté de ce mouvement est de permettre un meilleur embarquement de la critique théorique et pratique, un enlisement susceptible d’y produire des effets au-delà de ce qui était dans les mouvements précédents plus limité sociologiquement (luttes de chômeurs...). On constate une sortie en actes de la clandestinité et de la marginalité, de positions qui tendent à être formulées dans et par la lutte elle-même, avec ou sans présence de l’expression théoricienne.

    Rien de celà ne vient dépasser les limites ni les pousser plus loin (elles sont ce qu’elle sont au niveau actuel de l’implication réciproque du capital), mais plutôt jeter une plus grande lumière dans les écarts, les rendre plus visibles et lisibles pour un plus grand nombre.

    En retour, cela peut avoir des implications, non dans la pratique théorique, ce domaine étant quand même réservé à des personnes qualifiées (ce qui n’interdit à personne de se qualifier en s’en donnant les moyens), mais dans la pratique critique, le "que faire ?" spécifique des révolutionnaires (ce que d’autres nomment "courant communisateur" avec une connotation qui suppose l’acceptation de leur thèse, et dont je me démarque pour la raison que cela peut concerner ceux qui revendiquent la révolution sans se reconnaître dans les thèses communisatrices au sens de Meeting)

    **

    Rupture sociétale ?

    Sur la rupture avec la société évoquée par Louis MARTIN, comme avec l’intervention de Bernard LYON (Ni revendicatif, ni non-revendicatif, antisocial ! à propos des Emeutes de novembre), je me demande si cela n’enfonce pas un coin dans la théorisation de TC autour de la seule contradiction de l’exploitation, avec ce thème de la société, et le renversement de la négation de la société capitaliste dans la positivité du communisme qui n’est pas une société. En toute rigueur ils conviendrait alors de parler de luttes anti-sociétales, sur une ligne qui n’est plus strictement prolétariat-capital dans l’exploitation par le travail salarié, mais d’une contradiction au niveau de la subordination réelle de la société au capital. Cette affirmation irait dans le même sens que mes précédentes remarques sur la nécessité d’articuler les "niveaux de généralité" selon la lecture de Marx par Ollman.

    Amical,

    Patlotch, 31 mars


    • Ruptures dans la théorisation ?, Patlotch, 1er avril 2006

      Désolé, mon dernier paragraphe prêtant à confusion, une rédaction plus claire :

      Rupture sociétale ?

      Sur la rupture avec la société évoquée par Louis MARTIN, comme avec l’intervention de Bernard LYON (Ni revendicatif, ni non-revendicatif, antisocial ! à propos des Emeutes de novembre), je me demande si cela n’enfonce pas un coin dans la théorisation de TC autour de la seule contradiction de l’exploitation, avec ce thème de la société, et le renversement de la négation de la société capitaliste dans la positivité du communisme qui n’est pas une société. En toute rigueur il conviendrait alors de parler de luttes anti-sociétales. Dans ce cas cela inviterait, comme je l’ai déjà suggéré, à démultiplier les approches de l’écart, sur plusieurs lignes : non strictement celle de la contradiction prolétariat-capital dans l’exploitation par le travail salarié, mais aussi une contradiction au niveau de la subordination réelle de la société au capital. Cette affirmation irait dans le même sens que mes précédentes remarques sur la nécessité d’articuler les "niveaux de généralité" selon la lecture de Marx par Ollman.

      Patlotch, 32 mars


  • Adresse à l’Intersyndicale, , 10 avril 2006

    Communiqué. Le 10 avril, jour du "retrait" du CPE, l’adresse suivante a été envoyée à l’Intersyndicale réunie au siège de la CGT, à Montreuil (93).

    À l’intersyndicale

    Le 4 avril 2006, l’annexe de la bourse du travail, 67 rue de Turbigo, fut envahie par des groupes hétérogènes (lycéens, étudiants, chômeurs, travailleurs, retraités, syndiqués ou non) qui n’ont pas attendu la fin de vos manigances.

    L’annexe occupée fut rapidement cernée de l’extérieur par les forces de l’ordre, rejointes à l’intérieur par le président du conseil d’administration de la bourse du travail qui somma, en vain, depuis la tribune, les occupants de quitter les lieux sans délai. Auparavant, une banderole avait été tendue sur un balcon proclamant : « Fin du service minimum de la contestation ». Trois tracts - « CGT-Collabos », « Service minimum de la contestation », « Syndicatine 500 » - et un « Appel » élaboré sur-le-champ ont éclairé le sens de cette action.

    Aux contestations partielles et mesurées par lesquelles vous, négociateurs courtiers de la force de travail, entérinez la fin de « la crise du CPE », nous opposons la conscience que votre résolution représentationnelle et flexicuritaire ne permettra pas une liquidation des sources mêmes de la colère.

    VOUS NE POUVEZ PAS NOUS TRAHIR

    NOUS SAVONS QUE CE QUE VOUS PREPAREZ

    N’EST PAS L’ABOLITION DU SALARIAT

    Des excentrés de l’hémicycle Paris, le 10 avril 2006


    • Adresse à l’Intersyndicale, Pépé, 12 avril 2006

      "VOUS NE POUVEZ PAS NOUS TRAHIR. SAVONS QUE CE QUE VOUS PREPAREZ N’EST PAS L’ABOLITON DU SALARIAT"
      Quelle trahison ? Depuis la disparition de cet objectif des statuts de la CGT, en 1968, quel syndicat a jamais prétendu lutter pour l’abolition du salariat ???????


      • Adresse à l’Intersyndicale, , 12 avril 2006

        Tu exprimes une des raisons pour lesquelles, ou plutôt un des signes explicites selon lequel, ils ne peuvent pas et que nous le savons.

        Néanmoins, cet "objectif" existe encore dans au moins un statut de la Comptabilité générale des travailleurs, certes comme lettre morte. S’il peut apparaître naïf de s’adresser à eux en ces termes, pour autant, il semble important de démontrer aux non initiés de cette histoire, par exemple par une occupation, qu’ils sont nos ennemis (voir aussi les tracts cités et distribués le 4 avril). L’autre avantage de cette action était de déplacer le terrain des lieux dévolus à l’éducation de manière à dépasser la forme générationnelle de ce mouvement qui a été réduit à "la jeunesse".


Le point d’explosion de la revendication: suite au point de rupture... - Louis Martin

jeudi, 18 mai 2006

La précarisation générale du travail salarié jusqu’à y inclure l’exclusion du marché du travail s’impose dans le mode de production capitaliste tel qu’il est issu de sa restructuration comme mode privilégié de l’exploitation et de la gestion de la force de travail. Tous n’en mouraient pas mais tous étaient atteints. Il s’agit d’un phénomène mondial se déclinant à l’échelle planétaire comme une mise en abîme de toutes les situations (cf. la première partie de Ballade en novembre, sur le site de Meeting). Elle signifie un système de reproduction capitaliste mondial. Considérer seulement ce mode de gestion et d’exploitation comme une accumulation de problèmes à résoudre, c’est-à-dire unilatéralement comme une crise potentielle permanente, empêche de considérer la nouveauté de la chose et des contradictions entre les classes qui s’y forment (on ne peut pas parler à tout bout de champ de "restructuration(s)" et ne pas vouloir qu’existe un "mode de production capitaliste restructuré"). Le principe général de cette gestion et exploitation de la force de travail au niveau mondial réside dans la disjonction entre la valorisation du capital et la reproduction de la force de travail. Là où il y avait une localisation jointe (sur une aire nationale pour simplifier) des intérêts industriels, financiers et de la reproduction de la main-d’œuvre peut s’installer une disjonction entre valorisation du capital et reproduction de la force de travail. La mondialisation n’est pas une extension planétaire, mais une structure spécifique d’exploitation et de reproduction du rapport capitaliste (cf. texte-tract A fair amount of killing, sur le site Angle mort et Théorie Communiste et Prolétariat et capital, une trop brève idylle ? in TC 19)).

En conséquence, on peut considérer comme une évidence qu’aucune compréhension du mouvement anti-CPE n’est possible en dehors de l’ensemble formé par cette lutte et les émeutes de novembre. Au-delà d’une situation objective commune, la liaison entre les émeutes de novembre et la lutte anti-CPE fut consciemment vécue et pratiquée dans le mouvement anti-CPE. C’est précisément là le problème.

La reconnaissance d’une unité objective entre les émeutes de novembre et la lutte anti-CPE est le point de départ minimum commun permettant les échanges entre Henri Simon, Raoul Victor, Christian leniveleur et Maxime (cf., le site Cercle de discussions de Paris, les textes sont également sur le site de Meeting). Cependant cette base objective commune donne pour les uns et les autres des résultats pratiques différents. Pour Henri Simon, cela ne veut pas dire que les deux bouts du bâton (les "émeutiers" et les "étudiants") peuvent se rejoindre, bien au contraire, les différences d’origine sociale pour ne pas dire de classes entre les émeutiers de novembre et les opposants au CPE font que chacun demeure dans sa sphère et dans sa lutte. Il y a base objective commune mais aucune rencontre n’a eu lieu dans le mouvement et ne pouvait avoir lieu vus l’état, les acteurs et le contenu de ce mouvement. Pour Raoul, la base objective s’est manifestée comme unité d’action et de lutte, la lutte anti-CPE est devenue lutte contre toute forme de précarité et plus fondamentalement lutte contre le salariat en tant que lutte revendicative anti-CPE s’élargissant (on retrouve ici les caractéristiques de la "bonne lutte" exposées par Raoul dans son texte Comment lutter, cf. la critique dans Théorie Communiste n°20). Pour Christian et Maxime, contre le "pessimisme" d’Henri Simon ils affirment que la rencontre a eu lieu car les acteurs ne sont pas très différents (pas de "classes dangereuses", "vrais prolétaires" d’un côté et "classes moyennes" de l’autre), contre "l’optimisme" de Raoul ils remarquent que la rencontre ne fut que partielle du fait de "manques" dans la pratique des uns et des autres.

Le problème central éludé par ces textes est de supposer une unité objective existant déjà et par là représentant un point d’arrivée vers lequel le mouvement ne peut que tendre. Les uns et les autres envisagent une coïncidence soit pour dire qu’elle est, malgré la situation commune (les "deux extrémités du bâton" appartiennent tout de même au même bâton) inexistante, soit pour dire qu’elle est quasi totale, soit pour dire qu’elle ne fut que partielle. Donc, on va juger le mouvement par rapport à la position du curseur sur l’axe de la coïncidence. Ce qui n’est pas pris en compte dans tous les cas de figures, c’est que l’unité objective est elle-même un problème et qu’en conséquence la coïncidence soit dans son absence, soit dans sa présence, soit dans sa partialité, ne peut être jugée par rapport à ce qui aurait pu ou dû être, mais comme un antagonisme qui n’a pas été massivement dépassé. On ne peut pas se contenter d’analyser le manque de coïncidence, comme simple manque par rapport à ce qui aurait dû avoir lieu, comme si l’absence n’avait pas de sens, comme si elle n’était pas elle-même une action, une prise de position. Même les positions d’Henri Simon (H.S.) tombent dans ce travers. Il s’agit, pour lui, de deux "mouvements distincts" dont les démarches sont "totalement différentes" de par la situation et l’origine sociales des protagonistes. H.S. constatent la situation présente et ajoute "Il ne dépend de personne de faire que les uns et les autres débordent ce stade premier de leurs actions, se donnant des revendications plus générales remettant en cause non pas le présent gouvernement, mais le système lui-même qui fait qu’ils sont présentement ce qu’ils sont." Ce dépassement dépendant de "l’entrée en lutte de l’ensemble des travailleurs". La coïncidence est renvoyée à un possible futur qui réunira les éléments aujourd’hui distincts. Elle n’a pas eu lieu mais pourra avoir lieu dans un "élargissement" de la lutte de classe.

Quelles revendications "plus générales" pourraient intégrer des émeutiers, des personnes qui "n’attendent rien" parce qu’elles "savent, de par leur quotidien, qu’aucune mesure ne changera leur présent et leur futur" (H.S.) ? L’absence de coïncidence ne peut se limiter à la constatation d’une distance d’origines et de pratiques sociales, elle n’est pas un manque qui pourra se résorber, une solution de continuité à combler par des "revendications plus générales" (Maxime) ou "l’entrée en lutte de l’ensemble de la classe ouvrière" (H.S.), elle est un conflit, une contradiction qui a traversé la lutte anti-CPE. H.S. est le seul à voir qu’il y a là problème (c’est, à mon sens, la vraie "lune" - celle que montre le doigt - qu’il y a dans son texte) même s’il ne le pose qu’en termes de distance, de distinction et non de contradiction, Raoul ne le voit pas, Christian et plus encore Maxime ne relèvent que des manques qui n’ont pas été comblés mais auraient pu l’être, mais sans comprendre que cela aurait signifié une totale remise en cause conflictuelle de la nature de la lutte anti-CPE. Ils envisagent que celle-ci intègre les émeutiers de novembre, simplement en s’élargissant en leur offrant une place dans les cortèges sous des calicots communs. Inversement, ces émeutiers, les "encapuchonnés du 9.3.", auraient dû revendiquer leur "place officielle" au cœur des défilés. Maxime ne se rend pas compte de la contradiction dans les termes de tels souhaits (regrets) ou alors il s’agit d’un humour que je ne comprends pas.

Ce qui échappe à toutes ces analyses c’est la dynamique conflictuelle de la lutte anti-CPE. Pour H.S., il n’y a pas de dynamique : les protagonistes sont demeurés tels qu’en eux-mêmes du début à la fin du mouvement qui a duré plus de deux mois. Pour Raoul, la coïncidence fut quasi immédiate, de par la base objective commune qui est substituée aux pratiques et aux conflits de la lutte (l’abstraction théorique légitime est confondue avec le cours empirique de la lutte). Pour Christian et Maxime, la dynamique fondée sur la même base objective ne peut que tendre à s’imposer d’elle-même aux acteurs, elle n’est qu’un processus de rencontre plus ou moins difficile mais conçue comme un processus, pouvant comporter des aléas, mais fondamentalement linéaire et continu (le dernier texte de Christian - 13 mai 2006 - paraît revenir sur cette analyse et présente des positions assez proches de celles exposées ici). L’enjeu de l’élargissement revendicatif du mouvement était la remise en cause de la revendication, de sa pertinence même. La simple présence nécessaire des émeutiers de novembre, ou la simple existence de ces émeutes trois mois auparavant, étaient l’existence physique de cette contradiction.

Si l’on part de cette base objective commune qui est la restructuration de la gestion et de l’exploitation de la force de travail en France et à l’échelle mondiale et qui nous contraint à analyser conjointement les émeutes de novembre et la lutte anti-CPE, nous sommes amenés à envisager la lutte anti-CPE non seulement comme animée d’une dynamique, mais encore d’une dynamique contradictoire.

"Positivement, tout le monde sait ce qui pourrait sortir d’un retrait du CPE, au mieux, si les projets syndicaux triomphent ce sera une flexsécurité à la française. Qui en veut ? Certainement pas la majorité des étudiants, précaires, lycéens qui sont dans la rue. En tant que mouvement revendicatif, cela est pourtant la seule issue. Issue que le mouvement ne peut pas se dire à lui-même. Un mouvement revendicatif dont la satisfaction de la revendication est inacceptable pour lui-même en tant que mouvement revendicatif. En tant que mouvement revendicatif, les étudiants veulent voir leur formation universitaire, leur compétence reconnues, mais qui, dans le mouvement croient encore à la valeur des diplômes d’une université qui joue globalement le rôle d’un parking bon marché pour un marché du travail organisé sur le principe de la file d’attente ? En tant que mouvement revendicatif, le mouvement des étudiants ne peut se comprendre lui-même qu’en devenant le mouvement général des précaires, mais alors soit il se saborde lui-même dans sa spécificité, soit il ne peut qu’être amené à se heurter plus ou moins violemment à tous ceux qui, dans les émeutes de novembre 2005, ont montré qu’ils refusaient de servir de masse de manœuvre. Faire aboutir la revendication par son élargissement sabote la revendication. Qui peut croire à la jonction avec les émeutiers de novembre sur la base d’un CDI pour tous ? Qu’il le veuille ou non cette jonction est d’une part objectivement inscrite dans le code génétique du mouvement et, d’autre part, cette nécessité même de la jonction induit un amour / haine interne au mouvement, tout aussi objectif. Le marasme de l’action revendicative s’élève au niveau de la tragédie." (Le point d’explosion de la revendication, sur le site de Meeting).

C’était là, la dynamique de ce mouvement et que la majorité des étudiants et scolaires s’y soit opposée n’y change rien mais souligne son côté conflictuel. Même minoritaire quantitativement, c’est paradoxalement de cette dynamique de dépassement du simple contenu revendicatif initial du retrait du CPE qu’est venue la satisfaction de la revendication. Sans le bouillonnement diffus et incontrôlable dans les collèges et lycées de la banlieue parisienne et son débordement sur les alentours (supermarchés, voies de communications), sans la jonction entre scolaires et jeunes prolétaires déscolarisés à Grenoble, Nantes, Rennes, Paris et dans une moindre mesure à Toulouse ou Marseille, sans les risques soulevés par des occupations comme celle de la Sorbonne ou de l’EHESS, sans l’ouverture réelle effectuée par les AG des facs de Nanterre ou Villetaneuse, sans l’ampleur prise en quelques jours par les blocages routiers et ferroviaires, sans les "cortèges improvisés" de parfois plusieurs milliers de personnes, il n’y aurait pas eu de retrait du CPE. Non seulement, même marginalement (une "marge" significative), la jonction a eu lieu, mais encore la violence n’est pas demeurée le fait de ses spécialistes, mais s’est diffusée parmi les tenants "ordinaires" de la lutte anti-CPE. Tant et si bien qu’il fallait pour l’État, les syndicats et la police recréer la différence. Sarkozy donnait comme consigne aux flics de bien "distinguer les casseurs des bons manifestants", ce qui signifie que cela devenait difficile, sauf pour les militants de Mouvement Communiste qui aurait pu en cette occasion (comme en d’autres) conseiller la place Beauvau. Nous savons par expérience que ce ne sont pas les manifs traine-savates de millions d’individus qui obtiennent quoi que ce soit. Importante, quoique, j’en conviens, minoritaire, la "jonction" a eu lieu, c’était la dynamique du mouvement, en quelque sorte inscrite dans son code génétique (la "base objective"), mais alors cette dynamique n’a pas été un simple élargissement revendicatif, mais une remise en cause de la revendication.

C’est fondamentalement, dans cette contradiction de la dynamique que se sont situées une multitude d’initiatives foisonnantes, on peut les repousser et les négliger comme minoritaires ou comme le fait d’activistes, ou comme "paroles verbales". Cependant, bien que minoritaires cela dépassait et de loin les supposés activistes professionnels (qui, comme les casseurs, ne sont pas des extra-terrestres), ensuite il n’existe aucun lien logique, théorique, historique, empirique entre la dynamique d’un mouvement et l’aspect minoritaire ou majoritaire de ceux qui a un moment donné l’ont exprimée. Les insurgés de 1937, à Barcelone, sont minoritaires, ils expriment pourtant la dynamique et, ce qui souvent l’accompagne, l’impasse de la révolution espagnole ; en 1919 lors du premier congrès général des Conseils en Allemagne, la majorité des ouvriers soutient le SPD de Hebert (excusez le caractère grandiloquent des comparaisons).

Le retrait du CPE "obtenu" tout est "rentré dans l’ordre en un clin d’œil" (ou presque). La manif du 1er mai n’a même pas été un enterrement, mais une inexistence. On peut interpréter cela comme l’expression d’une satisfaction : certains sont mis en examen, d’autres vont les passer. Mais, supposons un instant que les grèves de 2003 aient été victorieuses, c’est-à-dire que Raffarin ait retiré sa réforme des retraites et la décentralisation des personnels, il n’y a nul besoin d’être très imaginatif pour avoir une idée de l’ampleur des manifestations qui auraient suivi cette victoire. En 2006, il n’en a rien été, comme si on ne pouvait fêter la victoire. La satisfaction de la revendication n’était pas satisfaisante, mais l’empilement des revendications n’était pas non plus la dynamique du mouvement. Tout s’est arrêté. Le mouvement, dans son cours même, montrait bien que le retrait ne serait pas vécu comme une victoire. Cette "majorité" du mouvement qui voulait simplement le retrait du CPE revendiquait de moins en moins, au fur et à mesure des manifestations et des actions, le CDI (le nombre de petites pancartes personnelles du genre « CDI Oui, Oui ! » n’a fait que se réduire au fil des semaines). Aucun discours démocrate radical n’est venu positiver la "victoire", le contenu de celle-ci, tout le monde le connaît : au mieux, la fameuse "flexsécurité" syndicale. On attaque maintenant ce qui existe, sans illusion. On aurait cependant tort de signer prématurément l’acte de décès du démocratisme radical qui formalise une limite inhérente et définitoire de la lutte des classes dans la période actuelle.

L’apparition seulement ex post du démocratisme radical comme discours sur la lutte ne signifie pas l’autonomie de celle-ci. La dynamique contradictoire qui a été celle de ce mouvement ne laisse la place à aucune autonomie, si ce n’est comme une limite à combattre et dépasser. Agir en tant que classe, et cela de façon évidente quand il s’agir des émeutes de novembre, est une totale extraversion comme reconnaissance de soi-même en tant que catégorie du mode de production capitaliste. Ce que l’on est comme classe n’est que notre rapport au capital, ce que l’on est à sa raison d’être dans le capital, aucune autonomie partant d’une considération positive de sa situation dans le capital comme base de lutte à organiser et libérer comme marchepied vers la société future n’est plus à l’ordre du jour. Ce que l’on est à sa raison d’être dans le capital, la lutte elle-même, de façon paroxystique en ce qui concerne les émeutes de novembre considérées comme un objet singulier, n’a pas sa raison d’être en elle-même. Ne plus se reconnaître comme existant que dans l’existence du capital, c’est le contraire exact de l’autonomie. Le sens général que donne la liaison des émeutes de novembre à la lutte revendicative anti-CPE en la retournant contre elle-même consiste à reconnaître dans le capital sa propre nécessité d’existence en tant que classe, le contraire même de tous les "auto…". Le prolétariat n’a plus, dans la reproduction du capital, de base pour se constituer en classe autonome. Ce qui est annoncé dans une dynamique contradictoire comme celle de la lutte anti-CPE, c’est l’unification du prolétariat contre son existence de classe, dans son abolition, le changement de terrain de la lutte de classe, elle doit créer son propre terrain avec les premières mesures communisatrices en entrant en contradiction avec tout ce qui est reproductible et à reproduire, tout ce qui est "auto...". A ce propos, le "problème" avec les textes de Temps Critiques, c’est que ce qui est un enjeu, une pratique de classe et un résultat de la lutte de classe (la remise en cause par le prolétariat de son existence en tant que classe dans sa contradiction avec le capital, de même que, ce qui est corollaire, l’accumulation du capital comme exploitation du travail en tant que contradiction en procès du mode de production capitaliste) est considéré par Temps Critiques comme déjà donné par le capital comme une situation acquise.

Les jeunes de banlieues mais aussi les marginaux de tous les systèmes scolaires ne pouvaient qu’être là, mais leur seule présence était la manifestation physique (personnalisée) de l’inanité de la revendication du retrait du CPE, une telle nature du rapport à l’intérieur du mouvement entre ses divers éléments ne prend pas la forme du cours d’un long fleuve tranquille. La dynamique était contradictoire, une contradiction pouvant aller jusqu’à la violence entre les acteurs. Cette dynamique et les actions non-encadrées et offensives, remettant en cause les formes d’auto-organisations au fur et à mesure qu’elles les créaient peut être qualifiée d’écart à l’intérieur de l’action en tant que classe entre n’exister que comme classe du capital et, par là même, se remettre en cause comme classe : une contradiction interne de l’action en tant que classe.

Louis Martin
16 mai 2006

Commentaires :

  • Le point d’explosion de la revendication : un chouilla théorique ?, Kirikou, 19 mai 2006

    c’est clair, la jeunesse en a raz le bol du monde qui l’entoure, pique sa colère face à l’impasse de ne pas pouvoir se voir vivre dans ce monde.
    mais n’est ce pas un mic-mac un peu facile et rapide que de focaliser sur l’aspect colérique ou enragé qui lierai d’une part les pauvres de banlieu, et d’autre part les moins pauvres de la fac ? perso, je ne connais pluss trop de minauds des quartiers, alors je ne baratinnerai pas sur les causes de leurs révoltes de novembre. pour ce qui est des "dian-diants" j’aimerai apporter quelques petits commentaires :
    - dans les facs, le plus gros des effectifs, et ce largement, sont les 1ères années : le flot à qui le bac a été plus ou moins offert, peut être histoire de donner une chance supplémentaire de détecter des employés intermédiaires style mini-cadres ;
    - partout où j’ai pu voir des manifs "cpe", c’était grandement ces 1ères années et aussi les lycéens qui agissaient : les étudiants plus avancés dans leur cursus étant sinon absents, du moins très minoritaires ;
    - parmis ces 1ères années, la grille médiévale des "classes" apparaît comme un outil de lecture ridicule : ces jeunes sont en grande partie issus de milieux sociaux bas (et d’ailleurs y resterons pour la plupart).
    voilà à peu près tout ce que je voulais dire.
    ah non, dans mon patelin, le noyau dur des dian-diants, ceux qui caillassaient les roussins et campaient au campus ont un double projet actuellement : d’abord trouver du boulot, puis monter une coloc pour rester ensemble : ils devraient décrocher des postes saisonniers de manut dans les prochains jours selon les agences d’interim où ils ont déposé leurs CVs.


Le grondement de la bataille et la plainte des pleureuses [tract] - Brutes ouvrières

mardi, 23 mai 2006

Brutes ouvrières

Le 5 avril 2006

La mobilisation contre le Contrat Première Embauche a investi comme une évidence le terrain de l’opposition à la précarisation générale du travail salarié, qui s’impose dans la phase actuelle de restructuration capitaliste comme mode privilégié de gestion de la force de travail.
La question est de savoir quelles perspectives de lutte un tel constat est en mesure de dégager. Car, enferrée dans la litanie syndicale et gauchiste de défense des acquis sociaux et du droit du travail, extrêmement prégnante dans le cycle actuel de luttes, cette opposition peine à se dégager d’une stricte réactivité, qui consiste davantage à invoquer un contre-modèle de stabilité et de sécurité salariales incarné par exemple par le CDI. Une réactivité qui établit une hiérarchie des différents contrats de vente de la force de travail en fonction du caractère plus ou moins tolérable de chacun d’entre eux. Nous nous intéresserons donc principalement ici à cette rhétorique, tout en sachant que les luttes sont parvenues d’elles-mêmes par endroits, grâce à leur richesse, à la dépasser matériellement et théoriquement.

CPE, CDD, CDI, etc.

D’abord, le contrat de travail n’est pas autre chose que la formalisation juridique du rapport social qu’est le salariat. A l’existence d’un marché du travail défini comme libre, c’est-à-dire sur lequel certains vendent à d’autres leur force de travail, répond une contractualisation de cette relation. Certes, sa nature juridique a évolué. D’abord limité à une dimension purement individuelle (transaction entre deux individus), le contrat de travail, à travers l’avancée de la législation sociale caractéristique du fordisme et l’apparition des conventions collectives, s’inscrit progressivement dans un cadre collectif. Surtout, au-delà de sa forme juridique, il s’agit structurellement de la définition réglementaire des conditions de l’exploitation, ou, pour le dire autrement, de la fixation des modalités et de l’intensité de l’extraction de la plue value.
Il ne s’agit pourtant pas de dire à l’opposé des syndicats que tous les contrats sont équivalents entre eux et assimilables à l’ultime horreur du « travail forcé ». L’utilisation d’une figure repoussoir sensée radicaliser la critique du salariat et en accentuer la force de persuasion (du genre « CPE, CDI, c’est toujours le STO » ou « contre l’esclavage salarié ») entretient en fait la confusion en prenant la partie pour le tout. La mise au travail généralisée répond au processus d’accumulation capitaliste et dépasse donc tel ou tel type de situation exceptionnelle moralement ou historiquement insupportable. Le problème avec le salariat n’est pas son caractère forcé, à travers la contrainte extrême de l’esclavage ou de la saisie pure et simple et « obligatoire » de la force de travail dans le contexte d’une économie de guerre par exemple. Ce qu’il convient de combattre est la normalité du rapport salarial dans ses formes actualisées les plus banales, et auquel nous ne pouvons pas échappé, avec ou sans travail. Sans positionnement moral, les différents types de contrats de travail donnent en fait une indication sur l’état et l’intensité du rapport d’exploitation, et pour cette raison répondent chacun à des conditions matérielles précises.
La critique de l’ « institutionnalisation » de la précarisation du travail dont il est question avec le CPE et le CNE se place bien en deçà de ce qui est en jeu. D’abord parce que ce qui pose problème est moins l’institutionnalisation de la précarisation, que le mouvement réel de précarisation qui est devenu la règle du rapport salarial depuis plusieurs dizaines d’années. Une précarisation du travail qui passe par la flexibilisation de la main d’œuvre et l’abaissement tendanciel du coût du travail, sans retour en arrière possible. Ensuite parce que le CPE et le CNE appartiennent à un dispositif général (annualisation par les 35 heures, emplois-jeunes, CES, RMA, projet de nouveau CDI...) visant à faire entrer en adéquation cette situation avec les règles juridiques à disposition. Enfin, parce que s’attaquer à une norme conditionnant l’extraction de la plue value doit pouvoir non pas dessiner un retour à un salariat plus sécurisé, mais bien nourrir les désirs d’abolition du salariat lui-même.
La dénonciation de l’ « institutionnalisation » de la précarisation du travail salarié trouve au sein du mouvement contre le CPE un de ses principaux canaux d’expression dans la mise en cause du recul inacceptable des droits sociaux. Des droits sociaux conquis au fil de décennies de luttes sociales et ouvrières. Une véritable chape de plomb doctrinale se constitue, dont l’ampleur et l’écho, mais également l’impuissance et la tristesse qui s’en dégagent nécessitent de s’en défaire. Cette doxa communément admise prend appui sur des slogans tels que « nos luttes ont construit nos droits », sur des mots d’ordres de défense acharnée du droit du travail (« on s’est battu pour le gagner on se battra pour le garder »), mettant à l’index un CPE accusé d’être la tête de pont d’une entreprise patronale et gouvernementale de démantèlement programmé du Code du travail, ou encore de refonte du contrat de travail au profit du seul patron.
La nécessité d’un changement de perspective s’exprime alors en ces termes : ressasser à l’infini la défense du droit du travail et en appeler à l’Etat pour garantir son intégrité menacée par l’hydre libérale, ou prendre acte (pour la combattre) d’une offensive cumulative du capital consistant à fluidifier les conditions de l’exploitation et garantir la mise au travail de tous. Même si les deux termes évoqués sont de fait liés, l’organisation de l’attaque contre l’approfondissement de la restructuration capitaliste ne saurait se satisfaire d’un endiguement pleurnichard et timoré du recul des droits ouvriers et de la défense béate du code du travail.

La bataille présente et à venir n’a pas à confier son grondement sourd aux hurlements plaintifs des pleureuses.

Le révisionnisme par le droit

La première raison à cela est que le postulat des droits-sociaux-conquis-de-haute-lutte n’est pas autre chose qu’un a priori idéologique. Pour ceux qui en font un acte de foi, il procède fondamentalement d’une illusion rétrospective.
Le « mouvement social » labellisé de ces dernières années présente en effet cette spécificité de concentrer ses efforts revendicatifs sur la défense des droits existants, qu’il s’agit de préserver des coups de boutoir d’un libéralisme déchaîné, et sur la conquête de droits nouveaux, c’est-à-dire des dispositions juridiques régissant la vie sociale, et établissant pour chacun un certains nombre de prérogatives, de possibilités, de garanties. Une telle polarisation est caractéristique des limites intrinsèques des luttes actuelles, nées de la dissolution du vieux mouvement ouvrier. Ces limites ont émergé du démantèlement de la communauté-identité ouvrière et de l’échec du programmatisme (l’affirmation de la classe ouvrière appelée à prendre possession des moyens de production pour libérer le travail) pour promouvoir une communauté d’appartenance de substitution : la citoyenneté. L’Etat en assure la reproduction, à partir du moment où il s’agit d’une communauté qui lui est complètement intégrée. Rien d’étonnant dès lors que la colonisation de la mentalité revendicative actuelle par l’idéologie du droit s’accompagne d’une statolâtrie assumée comme telle.
Le reflux de l’offensive prolétarienne depuis les années 1970 résonne dans la crispation sur la défense de l’existant, et notamment cet existant dont la fixation juridique a vertu de sacré. N’importe quel mouvement social se nourrit d’un héritage, assumé ou non, identifié ou non. Les droits sociaux, sur lesquels se cristallise l’héritage de nombre de mouvements, apparaissent comme les derniers oripeaux d’une identité ouvrière pour laquelle on éprouve de la nostalgie, même s’il est désormais impossible de la sauvegarder. En invoquant perpétuellement les bribes étatisées de la vieille identité ouvrière que sont ces droits, le démocratisme situe en fait moins son point d’ancrage dans la vielle classe ouvrière que dans les oripeaux de celle-ci médiatisés par l’Etat, et donc dans l’Etat lui-même.
L’illusion rétrospective qui anime l’hystérie démocratiste en faveur des droits consiste donc à établir que les droits sociaux (et politiques) qui existent aujourd’hui et qu’il s’agit de défendre ont été conquis comme tels et dans la même démarche par les luttes ouvrières du passé. Qu’à l’image des fiers militants des droits bafoués des sans-papiers, des chômeurs, des salariés, des mal-logés, les ouvriers ont subsumé leurs luttes dans la volonté d’inscrire leur droit au travail et à l’existence dans le marbre de la loi. Que la somme des victoires de la lutte des classes et des batailles de la guerre sociale depuis 200 ans n’est pas autre chose que l’édification lente, laborieuse et linéaire de codes juridiques. Elle consiste en fait à prêter aux prolétaires en lutte contre leurs conditions d’existence et de travail, voire contre leur condition et le travail eux-mêmes, l’outillage mental contemporain : celui de l’obsession citoyenne et judicialiste. Triste révisionnisme.
Sans proposer une genèse historique du droit du travail, lançons quelques réflexions. L’élaboration de droits sociaux, parmi lesquels les droits régissant l’exercice du travail salarié, est un processus qui vient sanctionner des situations matérielles concrètes. On peut par exemple penser à la formalisation juridique d’une situation de fait existant préalablement dans des branches d’industrie. Ainsi en est-il de la loi de 1906 sur le repos hebdomadaire qui sanctionne une pratique déjà largement acquise, puisque une large majorité des grandes entreprises à la fin du XIXème siècle chôment le dimanche. De la même manière la création par l’Etat d’une assurance contre les accidents du travail se contente de relayer des institutions patronales déjà en place dans les grandes entreprises, avec des caisses d’assistance alimentées par les cotisations, les subventions et les amendes ouvrières.
Par ailleurs, la représentation de l’action ouvrière entièrement suspendue à la volonté de conquérir des droits se heurte à la réalité de la praxis de la classe, c’est-à-dire au caractère anti, extra ou ante juridique de nombreuses pratiques ouvrières. Parmi ces pratiques qui précèdent le droit et qui n’éprouvent pas le besoin de s’en remettre à lui pour s’exercer, figure par exemple l’auto-réduction du temps passé au travail, c’est-à-dire l’habitude d’arracher, au grand dam des patrons, du temps non-travaillé au rapport salarial : raccourcir les journées en quittant le travail lorsque celui-ci est terminé, s’offrir la « Saint Lundi » en chômant, ou effectuer la semaine en quatre jours de travail intensif... Les ouvriers, pourtant qualifiés, qui en France ou en Angleterre pratiquaient au XIXème siècle dans la quotidienneté de leur vie au travail la Saint Lundi n’ont jamais ressenti la fièvre juridique d’en faire un droit reconnu par la société et l’Etat.
Dans le même ordre d’idées, en 1936, alors que les occupations d’usines ont pris fin, la résistance au travail s’est poursuivie : quand bien même les 40 heures ont été acquises, les ouvriers poursuivent leur habitude à l’absentéisme, aux retards, au ralentissement des cadences et à l’insubordination à la discipline usinière. Comme pouvait le déclarer un cadre de Renault, « dans les différents ateliers, les ouvriers ont modifié de leur propre initiative les heures de présence, se présentant une heure plus tôt ou une heure plus tard à leur travail, et le quittant en conséquence. »
La conception « judiciariste » de l’action ouvrière semble donc procéder d’une confusion, somme toute largement répandue, entre la matérialité des luttes et des conduites des prolétaires à la base, et l’arsenal revendicatif des encadrements syndicaux et politiques du « mouvement ouvrier ». Entre la multiplicité et l’extrême richesse des pratiques réelles de la classe, et les grandes campagnes syndicales et socialistes en faveur de telle avancée sociale, dont l’existence est en effet suspendue à une identification par l’Etat et le capital. A la fin du XIXème siècle, le « mouvement ouvrier » s’est justement structuré, a étendu son emprise organisationnelle et gagné en légitimité politique en même temps qu’il a commencé à se penser dans l’horizon du droit. Sa légalisation, son érection en interlocuteur et en représentant impliquent de fait de borner son action et ses pratiques à cet horizon.

« A ceux qui veulent casser l’code du travail... »

Les exigences en termes de gestion et de reproduction de la force de travail imprimées dans le droit apparaissent si l’on s’intéresse au fameux Code du travail en voie, donc, de démolition. Le discours sur son démantèlement est d’ailleurs assez étrange. Comme si le Code du travail, nouveau texte sacré, était autre chose qu’une législation perfectible en fonction des besoins actualisés de la mise en œuvre de la force de travail. Est-ce que les aménagements législatifs en matière de répression, la facilitation de certaines procédures de police ou de justice, de façon à adapter les prérogatives policières, le jugement et l’enfermement aux exigences de l’Etat et du capital conduisent à des levées de bouclier scandalisées contre la démolition de notre vieux Code pénal ?
Né par voie législative en 1910 et enrichi par la suite, le Code du travail est par définition une codification, celle des lois ouvrières mises en place par la Troisième République à partir des années 1870-80. La question qui se posait alors était soit de dégager un espace autonome pour les droits et devoirs relatifs à l’exercice du travail salarié, au risque de fonder un « droit ouvrier » ou une « législation de classe », soit de maintenir ces droits nouveaux au sein de l’ancien Code civil, au risque de le faire éclater. Les dites « lois ouvrières » de la jeune République sont au fondement de la législation concernant l’organisation du travail (interdiction du travail des enfants et réglementation du travail de nuit), sa durée (loi de 1906 sur le repos dominical), la sécurité (mise à la charge de l’employeur l’obligation de garantir l’ouvrier contre le risque d’accident, règles d’hygiène et de sécurité dans les usines), le contrat de travail (institution d’un délai de préavis et d’un recours avec dommages-intérêts contre le licenciement abusif), etc.
Alors, quid de ces droits-conquis-de-haute-lutte ? Certes, cette œuvre législative est une prise en acte par l’Etat de la croissance de la classe ouvrière et de son potentiel de lutte. Mais ce qui est en fait alors en jeu est une vaste entreprise de domestication de la classe, condition de son intégration au fonctionnement pacifié de la société capitaliste. Face à l’émergence d’un prolétariat de grande industrie guetté par la sous qualification, le capital et l’Etat se doivent d’entretenir un nouveau rapport avec la main d’œuvre industrielle : pour le capital, s’assurer la formation et la reproduction d’une force de travail régulée nécessaire aux mutations de l’appareil productif, et pour l’Etat garantir les conditions de cette formation et de cette reproduction.
La régulation juridique de la classe ouvrière par cette codification renvoie à la nécessité de fixer des règles précises admises et reconnues par ceux que l’on veut réguler. De produire un ensemble de droits et de devoirs faisant de la communauté ouvrière une entité intégrée, un acteur du jeu social, et, à travers ses représentants légaux mêlés au fonctionnement étatique, un partenaire. Cette régulation juridique fonctionne d’ailleurs de pair avec une entreprise de régulation patronale des ouvriers sur les lieux de travail (et au-delà), à travers le renforcement de la discipline d’usine et les tentatives d’encadrement paternaliste. L’objectif est alors globalement de régulariser l’emploi industriel, ce qui implique un changement radical de modes de vie et de comportements ouvriers à l’égard du travail, considérés comme des obstacles à la fluidité du marché du travail et à la formation d’une main d’œuvre policée : stabilisation au sein d’une même unité productive en tarissant les fluctuations d’activité (limitation de la mobilité ouvrière d’une entreprise ou d’une région à l’autre), dépendance accrue au salaire (limitation des revenus de l’économie non-marchande) ou encore ancrage de la normalité salariale dans le temps de la vie ouvrière. Le code du travail inscrit donc sa nécessité dans une domination accrue du capital sur la réalité du travail ouvrier.

Droit du travail ou défaites du prolétariat ?

La mise en place du droit est certes l’expression à tel moment de l’histoire d’un rapport de force entre des groupes aux intérêts antagonistes, la formalisation d’un conflit d’intérêt matériel, par exemple entre une revendication ouvrière et la résistance patronale à cette même revendication. Mais cela ne veut pas dire que les prolétaires en lutte le sont pour conquérir de nouveaux droits. Les luttes concrètes n’ont jamais en vérité pour objet des droits.
Même si une grève naît d’une revendication contre des conditions de travail vécues comme insupportables, contre telle ou telle mesure disciplinaire ou en faveur d’une augmentation salariale, ce qui est en jeu est autre chose qu’une simple reconnaissance d’un quelconque « droit à ». Le problème n’est d’ailleurs pas le fait en soi de revendiquer, mais les pratiques qui s’agencent à partir et au-delà de la revendication. Ce qui est en jeu, c’est l’exercice d’une puissance de classe et l’élaboration de solidarités offensives concrètes contre les formes du travail salarié ou le travail salarié lui-même. Même le combat pour la réduction de la durée de la journée de travail dépasse la démarche du « droit à » ou du « droit de » : l’aspiration à travailler moins, la mise en cause du surmenage et de l’enchaînement à un temps dicté par les nécessités de la production mettent en jeu autre chose qu’une reconnaissance par un tiers. D’autre part, lorsqu’il s’agit de défendre la réduction du temps passé au travail contre une mesure qui tend à la remettre en cause, ce qui est ressenti comme impossible de ne pas lâcher est moins un droit que des bribes de vie et de temps arrachées à la valorisation capitaliste.
L’irruption du droit procède en fait de la formalisation d’un statu quo, c’est-à-dire non pas de la formalisation juridique des termes mêmes de la lutte mais de son issue, de l’issue du rapport de forces. A l’image des grands accords conclus par les courtiers de la force de travail que sont les encadrements syndicaux, le patronat et l’Etat (accords Matignon en 1936, accords de Grenelle en 1968), certains des droits sociaux dont il est question, dont le sacro-saint droit du travail, sont donc conquis non par les luttes mais par leur issue, c’est-à-dire qu’ils expriment les limites de ces mêmes luttes, et leur échec.
Au lieu de victoires ouvrières, l’acquisition de droits nouveaux en sanctionne davantage les défaites. Au prix du désarmement de l’offensive, il s’agit pour les ouvriers de gagner, toujours en deçà de ce qui s’est joué dans la lutte, des protections, des avantages circoncits, des aménagements dans leur exploitation, et pour le capital d’éliminer certains de ses archaïsmes pour permettre une reproduction fluidifiée de la main d’œuvre, et en tous cas de toujours préserver les règles du jeu.
L’absorption de toutes les mesures que lui impose la lutte ouvrière est l’une des illustrations de la capacité intrinsèque d’autorégulation du capital. Ce que concède le capital à la classe ouvrière s’inscrit dans une démarche de neutralisation, qui cherche à dissocier les revendications politiques finales des revendications économiques, partielles et immédiates. La légalisation des syndicats (en France par exemple par la loi de 1884) est partie prenante de ce processus : elle ouvre la voie à des rapports certes conflictuels mais également contractuels, dont l’institutionnalisation minimise les débordements hors du cadre désormais fixé de la négociation.
La consécration de la défaite prolétarienne par le droit trouve un de ses symptôme dans l’édification de ce qui constitue jusqu’à aujourd’hui la quintessence d’une victoire ouvrière absolue : le droit de grève. Ici, le terme de droit prend tout son sens. Il s’agit en effet moins d’une prérogative unilatérale (j’ai le droit à faire telle chose, point barre) qu’un ensemble de règles qui commandent et ordonnancent une pratique, ici la cessation de travail. Le droit de grève apparaît donc comme une limitation contractuelle et légale de l’action de classe, et pour les syndicats qui s’y plient avec délectation, comme une autolimitation. Avec le préavis de grève, les syndicats s’imposent à eux-mêmes des règles qui, au lieu de surprendre l’ennemi et de saboter ses plans, l’avertissent à l’avance du mouvement de grève - éventuel. Le temps lui est donc laissé pour préparer les moyens de sa défense et de prendre ses dispositions pour assurer le bon fonctionnement de la production (par exemple, des mesures nécessaires pour la gestion des stocks ou pour maintenir un niveau de service suffisant).
Dans les conditions limitatives du droit, la grève devient moins une arme de lutte qu’une simple abstention de travailler limitée dans le temps et l’espace, une protestation symbolique, une démonstration pacifiée et ordonnée. Non seulement cela ne la préserve pas de la réaction policière, étant donné que l’Etat tolère ou ne tolère pas une grève pour des raisons strictement juridiques, mais en fonction du rapport de force réel qui s’exerce. Ensuite, reconnaître, respecter le droit de grève et se plier aux règles qu’il impose équivaut à reconnaître une défaite perpétuelle des prolétaires et la subordination codifiée de leur action à l’Etat.
Nous laissons donc aux adorateurs du code du travail le choix d’inscrire dans les textes juridiques le droit au refus du travail, à la grève sauvage, à la destruction de machines, au sabotage, à la bastonnade des petits-chefs, à l’incendie des usines et à la défenestration des patrons...

La question qui émerge de la mise en place du CPE et du CNE, et de la lutte qui s’y oppose est donc plus celle des mutations dans la gestion et la reproduction de la main d’œuvre que celle d’un recul intolérable des acquis sociaux, même si ceci se traduit par cela.
Plutôt que de pleurer sur le CDI et se lamenter sur des acquis qui de toutes façons n’en sont plus, plutôt que d’entretenir l’illusion d’un endiguement du processus de précarisation par un retour impossible au compromis fordiste, préférons attaquer le salariat et la reproduction de la classe. Pour prendre dans la guerre qui nous est faite une place qui nous ouvre la perspective d’abolir à la fois le capital et le prolétariat.

Brutes ouvrières
Avril 2006
[Version légèrement remaniée]

Commentaires :

  • Le grondement de la bataille et la plainte des pleureuses [tract], Patlotch, 27 mai 2006

    Ce texte est intéressant à plus d’un titre. Quelques remarques et questions.

    1) Concernant les luttes récentes, c’est le premier (que je vois), présenté comme tract, qui s’inscrit d’aussi près dans les "orientations" de Meeting qui n’est pas un groupe, et qui en constitue de fait une pratique politique sous une signature différente (Brutes ouvrières, dont au moins l’humour n’est pas en cause). On dira si je me trompe. Si non, il convient d’en discuter la signification relativement à la "nouveauté" dans ces luttes qui l’expliquerait, relativement à l’écart et ce qu’on peut y faire.

    2) En tant que tract, ce texte présente une qualité remarquable : il est relativement simple à lire et comprendre, très concrètement argumenté et assez convainquant, tout en s’articulant en plusieurs points sur les positions théoriques d’ici, sans ambiguité ni jargon. Quand on veut...

    3) En tant que tract, il relève du genre général et non du genre situé, si ce n’est dans une situation nationale (la différence entre un tract confédéral et un tract d’entreprise). Relativement aux thèses communisatrices, cela ne va pas sans poser des questions de pratique politique, auxquelles des passants ici pourraient peut-être apporter des éclaircissements, relativement aux circonstances de production, de distribution, de réception de ce tract, et ce qui s’en est éventuellement suivi (discussions...). Vu la date, ce tract n’a pu être distribué que sur la fin du mouvement anti-CPE, alors que les grosses carottes étaient cuites, à la ficelle, par les huiles (on siffle l’entr’acte, on pose tout, on ressortira la flexisécurité plus tard, tous ensemble...).

    4) Sur le fond, une remarque quand même. La chute me semble un peu précipitée, et discutable (je souligne) :

    Préférons attaquer le salariat et la reproduction de la classe. Pour prendre dans la guerre qui nous est faite une place qui nous ouvre la perspective d’abolir conjointement le capital et le prolétariat.

    Mais peut-être peut-on lire dans cette précipitation un élément de réponse aux questions que je pose plus haut.

    Quelques mots accompagnant la publication papier de ce texte seraient bienvenus. On peut aussi considérer qu’à partir du moment où l’on fait les choses en situation, il n’est pas nécessaire d’en parler en général. Mais la situation de ce tract est si générale...

    Patlotch, 27 mai


    • Le grondement de la bataille et la plainte des pleureuses [tract], Bernard Lyon, 6 juillet 2006

      Défaites du prolétariat ou le programme et son dépassement ?

      Dans le mouvement contre le CPE, ce texte met les point sur les i, en posant très clairement que l’opposition au CPE ne peut être réduite à la défense du CDI, du contrat de travail-type idéalisé, défense d’un code du travail vu comme une ligne Maginot de défense d’une condition salariale ne pouvant que déboucher sur un projet de sécurité sociale professionnelle (qui est resté le non-dit assourdissant de tout le mouvement). Ce texte replace la lutte contre le CPE dans le cadre de la lutte de classe contre l’exploitation et son augmentation, par la baisse des salaires, par la hausse du temps de travail effectif (taux d’emploi), son intensification, sa flexibilisation etc. En lisant ce texte on peut comprendre sa propre lutte telle qu’elle est : Lutte contre l’aggravation de la condition salariale dans la situation où c’est la reproduction du rapport salarial elle-même qui est le moment où se polarise la contradiction de classe qu’est l’exploitation.
      Le droit du travail est posé comme la formalisation, par et dans l’Etat, du rapport de force entre capital et prolétariat et très justement plus précisément comme la formalisation de l’issue des luttes revendicatives.
      Mais ce qui ressort aussi de ce texte, quand on le relit après l’avoir découvert comme l’exemple même de l’action théorique qui peut être menée dans les luttes, c’est son caractère encore et toujours programmatique ! (On en finira sans doute jamais !)

      « Ce que concède le capital à la classe ouvrière s’inscrit dans une démarche de neutralisation, qui cherche à dissocier les revendications politiques finales des revendications économiques, partielles et immédiates. La légalisation des syndicats (en France par exemple par la loi de 1884) est partie prenante de ce processus : elle ouvre la voie à des rapports certes conflictuels mais également contractuels, dont l’institutionnalisation minimise les débordements hors du cadre désormais fixé de la négociation »

      Ce passage mais aussi l’ensemble du texte pose que le prolétariat a vendu la radicalité de sa lutte « les revendications politiques finales » contre le plat de lentilles du droit du travail et par-dessus tout du droit de grève, l’encadrement syndical travestit les luttes revendicatives en luttes pour des droits, l’intégration de la classe ouvrière à la société capitaliste est vue comme autorégulation du capital « L’absorption de toutes les mesures que lui impose la lutte ouvrière est l’une des illustrations de la capacité intrinsèque d’autorégulation du capital » et comme encadrement castrateur syndical « Le droit de grève apparaît donc comme une limitation contractuelle et légale de l’action de classe, et pour les syndicats qui s’y plient avec délectation, comme une autolimitation »
      La vision encore programmatique de la classe des prolétaires présente dans ce texte est celle d’une étrangeté, d’une extériorité entre le capital et le prolétariat, étrangeté et extériorité qui seraient niées et contournées par le capital par le moyen de son Etat mettant en forme légales le rapport d’exploitation, désamorçant, l’objectif révolutionnaire, intégrant le prolétariat en lui faisant avaler ses défaites comme des victoires. Cette illusion victorieuse de la réalité de la défaite est si forte que le démocratisme qui a la nostalgie du mouvement ouvrier et de l’identité ouvrière (les deux sont de paire) défend cette défaite comme un trophée !

      Ce texte ne promeut pas l’autonomie prolétarienne puisqu’il se termine par : « Plutôt que de pleurer sur le CDI et se lamenter sur des acquis qui de toutes façons n’en sont plus, plutôt que d’entretenir l’illusion d’un endiguement du processus de précarisation par un retour impossible au compromis fordiste, préférons attaquer le salariat et la reproduction de la classe. Pour prendre dans la guerre qui nous est faite une place qui nous ouvre la perspective d’abolir à la fois le capital et le prolétariat ». Mais cette conclusion ne part pas de l’implication réciproque des deux classes, ne part pas du fait que le prolétariat maintenant n’a plus comme perspective que de s’opposer à son existence de classe qui n’est plus qu’une contrainte imposée par son adversaire de classe, cette implication est vue comme une défaite et résultat d’une stratégie du capital et d’un « mouvement ouvrier » placé entre guillemet pour indiquer un caractère plus qu’ambigu de cette dénomination :
      « A la fin du XIXème siècle, le « mouvement ouvrier » s’est justement structuré, a étendu son emprise organisationnelle et gagné en légitimité politique en même temps qu’il a commencé à se penser dans l’horizon du droit. Sa légalisation, son érection en interlocuteur et en représentant impliquent de fait de borner son action et ses pratiques à cet horizon... ».
      L’histoire de la lutte des classes est vue comme une défaite du prolétariat certes cette défaite est aussi celle du programmatisme

      (Le programmatisme classique a toujours été l’auto exploitation impossible du prolétariat donc l’impossibilité pour lui de maîtriser l’arc historique du capital, dans la période même où l’existence d’un avenir pour le capital supposait sa maîtrise pour envisager son dépassement au moyen d’une transition)

      « Le « mouvement social » labellisé de ces dernières années présente en effet cette spécificité de concentrer ses efforts revendicatifs sur la défense des droits existants...Ces limites ont émergé du démantèlement de la communauté-identité ouvrière et de l’échec du programmatisme (l’affirmation de la classe ouvrière appelée à prendre possession des moyens de production pour libérer le travail) pour promouvoir une communauté d’appartenance de substitution : la citoyenneté. L’ Etat en assure la reproduction... »

      Mais la disparition du programme d’affirmation de la classe (au terme de la mise en place d’une seconde phase de la domination réelle du capital sur le travail) qui seule ouvre la perspective de la communisation, par le centrage de la contradiction des classes du capital sur leur reproduction même, est comprise comme défaite de la classe, quand son affirmation prend la forme de sa reconnaissance étatique et de son intégration dans le rapport du capital à lui même. De fait on a dans ce texte une perspective d’abolition des classes par un prolétariat qui retrouverait son étrangeté et son extériorité au capital « retour impossible au compromis fordiste » La nostalgie du mouvement ouvrier programmatiste est critiquée mais on a une espérance implicite d’un retour à une lutte de classe antérieure et/ou parallèle au mouvement ouvrier vu essentiellement comme un encadrement et non d’abord comme élément réel de la lutte de classe dans l’implication réciproque.

      Ce texte qui n’est en aucune façon, invocateur d’une autonomie prolétarienne à libérer, pour qu’elle retrouve sa radicalité révolutionnaire naturelle, se base tout de même sur une conception du prolétariat que l’on peut appeler programmatique radicale, mais cette nature révolutionnaire du prolétariat, implicite toujours, est purement négative : « Pour prendre dans la guerre qui nous est faite une place qui nous ouvre la perspective d’abolir à la fois le capital et le prolétariat ». On a un programmatisme radical négatif, ce qui pourrait être appelé de façon un peu paradoxale un programme communisateur.
      On est embarqué avec le démocratisme radical, et la polémique avec lui est très complexe, elle risque toujours de trop vouloir prouver à l’adversaire son erreur et pour cela utiliser des éléments qui ne sortent pas trop de son champ. Ici le champ est celui du droit que la critique doit ramener aux rapports réels avec le risque d’aboutir à la dénonciation - dans les faits - d’une trahison par rapport à un idéal ou à une radicalité originelle (temporellement et structurellement).

      L’implication réciproque est un point à la fois fondamental est extrêmement difficile à aborder. L’implication réciproque peut très facilement être comprise, au mieux, comme un objectivisme démobilisateur, au pire, comme un renvoi dos à dos des deux classes qui régleront leurs comptes quand le moment sera venu et pas avant. Dire que l’intégration ouvrière fût une défaite de la classe doit, pour être développé, non seulement aller avec une critique du programmatisme, mais aussi avec l’inéluctabilité de ce programmatisme comme dépassement- impossible dans les termes même du programme- du capital, produit de l’identité ouvrière se formalisant nécessairement en mouvement ouvrier, le seul qui ait jamais existé, le mouvement qui abandonna la réalisation du programme ou, bien pire, qui l’appliqua ! Donnant le socialisme réel le seul qui a jamais pu réellement exister.

      BL

      PS

      Le programmatisme historique a toujours existé avec deux pôles indissolublement liés, mais pouvant entrer en opposition (ils correspondent à la situation du prolétariat comme classe faisant totalement partie du capital, en contradiction avec le capital).

      1° L’autonomie de la classe d’avec et contre le capital.

      2° La montée en puissance de la classe dans le capital.

      Après la scission de l’AIT les deux pôles s’incarnèrent majoritairement et essentiellement dans

      1° L’anarchisme

      2° La social-démocratie

      En Allemagne, la social démocratie avait atteint le développement extrême de la montée en puissance. Cette montée en puissance avait fini par produire la certitude que la S. D. était devenue de fait la société toute entière et qu’il n’y avait plus qu’à l’officialiser, ce qui c’est concrétisé dans l’adhésion à la guerre et la contre révolution à Berlin.
      Dans la crise de la social-démocratie dans le cadre et à l’issue, de la 1ére guerre mondiale la gauche communiste germano-hollandaise en a critiqué toutes les formes : parlementarisme, syndicalisme, parti de masse etc La gauche promouvait le pouvoir direct de la classe (ce qui donnera le conseillisme) se rapprochant ainsi de la critique anarchiste. Mais en Espagne, où l’anarchisme avait réussit à animer un mouvement de masse organisé : la CNT, cette montée en puissance produisit les mêmes effets : participation à la guerre civile et au gouvernement républicain dans ce qui fût la 1ère phase de la seconde guerre mondiale.

      (Remarquons que le courant communisateur -en tant que réseau- est théoriquement issu de la gauche communiste germano-hollandaise et « sociologiquement » en majorité de l’anarchisme)

      Lorsque le programme entre en crise finale dans les années 60, c’est le pôle de l’autonomie de classe du programme affirmation de la classe du travail qui est promu contre le marxisme de parti tant stalinien que trotskyste, ce qui reste de la montée en puissance de la classe dans le capital. C’est ce programmatisme d’autonomie de la classe, comprise comme révolutionnaire par nature, qui est appelé ici programmatisme radical. Dans le texte « Droit du travail ou défaites du prolétariat ? » où l’autonomie du prolétariat et l’appropriation sociale du capital ne sont pas promues, la nature révolutionnaire toujours présente (l’étrangeté et l’extériorité de la classe par rapport au capital) est négative, aucune positivité d’un travail productif à libérer n’est posée, la seule issue c’est l’abolition du capital et du prolétariat.

      Le courant communisateur (le réseau) sera toujours (longtemps ?) intriqué et en polémique avec le courant de l’autonomie prolétarienne, le « programme communisateur » évoqué ici est un élément de cette intrication, un élément actif dans les luttes, du dépassement de tout programmatisme.


De l’auto-organisation à la communisation - R.S.

mercredi, 7 juin 2006

Ce texte, destiné à la publication dans Meeting 3, reprend le xte précédent L’auto-organisation est le premier acte..., ainsi que ce qui est ressorti de la réunion organisée en mars, pour laquelle j’avais rédigé un texte

Une restructuration de la contradiction entre le prolétariat et le capital

Désigner la révolution comme communisation c’est dire cette chose assez banale que l’abolition du capital est l’abolition de toutes les classes, y compris le prolétariat, et non sa libération, son érection en classe dominante organisant la société selon ses intérêts. C’est dire que l’abolition de l’échange, de la division du travail, de la marchandise, de la propriété, de l’Etat, des classes ne sont pas des mesures prises après la victoire de la révolution, mais des mesures par lesquelles seulement la révolution peut triompher. C’est dire inversement qu’il n’y a pas de « période de transition ». Le prolétariat ne fait pas la révolution pour instaurer le communisme, mais par l’instauration du communisme. En cela, toutes les mesures de la lutte révolutionnaire seront des mesures de communisation. En deçà, il n’y a que la société actuelle. L’échec des révolutions allemande et espagnole en est la triste vérification.
La restructuration du rapport d’exploitation, c’est-à-dire de la lutte des classes depuis le début des années 1970, la disparition du « mouvement ouvrier » et d’une identité ouvrière confirmée dans la reproduction du capital ont imposé ce qui n’était qu’un but final à atteindre après la révolution comme étant le cours même de celle-ci.
Dans la restructuration, toutes les caractéristiques du procès de production immédiat (travail à la chaîne, coopération, production-entretien, travailleur collectif, continuité du procès de production, sous-traitance, segmentation de la force de travail), toutes celles de la reproduction (travail, chômage, formation, welfare), toutes celles qui faisaient de la classe une détermination de la reproduction du capital lui-même (service public, bouclage de l’accumulation sur une aire nationale, inflation glissante, “partage des gains de productivité”), tout ce qui posait le prolétariat en interlocuteur national socialement et politiquement, c’est-à-dire tout ce qui fondait une identité ouvrière à partir de laquelle se jouait le contrôle sur l’ensemble de la société comme gestion et hégémonie, toutes ces caractéristiques sont laminées ou bouleversées.
La situation antérieure de la lutte de classe, ainsi que le mouvement ouvrier, reposait sur la contradiction entre d’une part la création et le développement d’une force de travail mise en oeuvre par le capital de façon de plus en plus collective et sociale, et d’autre part les formes apparues comme limitées de l’appropriation par le capital de cette force de travail, dans le procès de production immédiat et dans le procès de reproduction. Voilà la situation conflictuelle qui se développait comme identité ouvrière, qui trouvait ses marques et ses modalités immédiates de reconnaissance (sa confirmation) dans la "grande usine", dans la dichotomie entre emploi et chômage, travail et formation, dans la soumission du procès de travail à la collection des travailleurs, dans les relations entre salaires, croissance et productivité à l’intérieur d’une aire nationale, dans les représentations institutionnelles que tout cela implique tant dans l’usine qu’au niveau de l’Etat. Il y avait production et confirmation à l’intérieur même de la reproduction du capital d’une identité ouvrière par laquelle se structurait, comme mouvement ouvrier, la lutte de classe.
Mais, il n’existe pas de restructuration du mode de production capitaliste sans défaite ouvrière. Cette défaite c’est celle de l’identité ouvrière, des partis communistes, du syndicalisme ; de l’autogestion, de l’auto-organisation et de l’autonomie. La restructuration est essentiellement contre-révolution et c’est tout un cycle de luttes qui a été défait.

On ne peut parler d’auto-nomie que si la classe ouvrière est capable de se rapporter à elle-même contre le capital et de trouver dans ce rapport à soi les bases et la capacité de son affirmation comme classe dominante. Il s’agissait de la formalisation de ce que l’on est dans la société actuelle comme base de la société nouvelle à construire en tant que libération de ce que l’on est. L’autonomie était le projet d’un processus révolutionnaire allant de l’auto-organisation à l’affirmation du prolétariat comme classe dominante de la société, au travers de la libération et de l’affirmation du travail comme organisation de la société. L’autonomie n’est que la libération de l’ouvrier en tant qu’ouvrier. Maintenant, on se contente de répéter que l’autonomie existante n’est pas la bonne. Or, c’est la capacité même, pour le prolétariat, de trouver, dans son rapport au capital, la base pour se constituer en classe autonome et en grand mouvement ouvrier qui a disparu. L’autonomie et l’auto-organisation ont été un moment historique de l’histoire de la lutte de classe et non des modalités d’action formelles et plus ou moins intemporelles. L’auto-organisation ne désigne pas n’importe quelle activité où des individus, fussent-ils des prolétaires, se concertent directement pour savoir ce qu’ils vont faire ensemble, elle est une forme historique déterminée.
L’autonomie, comme perspective révolutionnaire se réalisant au travers de l’auto-organisation, est paradoxalement inséparable d’une classe ouvrière stable, bien repérable à la surface même de la reproduction du capital, confortée dans ses limites et sa définition par cette reproduction et reconnue en elle comme un interlocuteur légitime. Son sujet est l’ouvrier et elle suppose que la révolution communiste est sa libération, celle du travail productif. Elle suppose que les luttes revendicatives sont le marche-pied de la révolution et qu’à l’intérieur du rapport d’exploitation le capital reproduise et confirme une identité ouvrière. Tout cela a perdu tout fondement. L’auto-organisation c’est la lutte auto-organisée avec son prolongement nécessaire l’auto-organisation des producteurs, en un mot le travail libéré, en un mot encore, la valeur.
L’auto-organisation comme théorie et perspective révolutionnaires avait un sens dans les conditions exactement identiques à celles qui structuraient le « vieux mouvement ouvrier ».

Amère victoire de l’autonomie

Un petit retour en arrière.

Déjà en Italie en 1969, les secteurs ouvriers en lutte avaient été incapables de créer une « assemblée » reliant entre elles les diverses formes d’auto-organisation et le mouvement avait été « récupéré » par la CGIL et ses comités d’ateliers. Toujours en Italie, dans le mouvements des auto-convocations (fevrier-mars 84) sur l’échelle mobile, on voit l’auto-organisation devenir défensive, au sens où elle exprime la défense d’une ancienne composition et d’un ancien rapport de la classe ouvrière au capital que la restructuration est en train d’abolir. Pour les mêmes raisons, en Espagne, le mouvement des assemblées (1976, 77, 78) crée ou revitalise des structures syndicales, tout comme « l’automne chaud » hollandais de 1983. C’est également l’époque où se développent toutes sortes de « syndicats autonomes ». C’est fondamentalement un type historique de classe ouvrière qui est remis en cause par la restructuration. Chez Renault, lors des grèves de 1975, c’est l’usine du Mans, là où la force de travail est la plus stable et le taux de syndicalisation (40 %) double de la moyenne nationale chez Renault, que la grève est la plus dure et prend parfois des allures de « lutte autonome ». Au début des années 1980, quand ce processus de dégraissage « s’achève » en frappant essentiellement les effectifs d’OS immigrés, provoquant une énorme vague de grèves dans l’automobile, la violence des luttes ne se formalise jamais en tentatives de formation d’organes autonomes. « Ils veulent nous tuer, mais nous sommes déjà morts », tel est alors l’esprit des luttes. Si, en 1983-1984, il est également difficile de qualifier la grève des mineurs en Grande-Bretagne de « lutte autonome et auto-organisée », c’est qu’elle fut en fait une grève sans revendications, sans programme, sans perspectives. Etre une classe ne se définissait plus que par et dans son adversaire, dans l’action contre lui. Le déclin et la perte de sens de l’autonomie ne sont pas un simple produit d’un recul des luttes de classe. La « lutte » n’est pas un invariant historique exprimant constamment le même rapport de classe. Le déclin de l’autonomie, ce n’est pas le déclin de la « lutte », c’est le déclin d’un stade historique des luttes de classe.
Lorsqu’en France, à partir des coordinations cheminotes de 1986, l’auto-organisation devient la forme dominante de toutes les luttes, elle n’est plus rupture d’avec toutes les médiations par lesquelles la classe serait une classe du mode de production (rupture libérant sa nature révolutionnaire), elle perd son « sens révolutionnaire » : la transcroissance entre l’auto-organisation de la lutte et le contrôle ouvrier de la production et de la société. L’auto-organisation n’est plus qu’une forme radicale du syndicalisme. Toute lutte revendicative de quelque ampleur ou de quelque intensité est maintenant auto-organisée et autonome, auto-organisation et autonomie sont devenues un simple moment du syndicalisme (le syndicalisme se distinguant de l’existence formelle des syndicats). Si les organismes de lutte que s’étaient donnés les dockers espagnols dans les années 1980 tentent d’assurer leur survie et changent de forme c’est qu’ils n’étaient que des organismes de défense de la condition prolétarienne. C’est là que se situe la continuité expliquant le passage de l’un dans l’autre. Les théoriciens de l’autonomie voudraient qu’en tant que tels les « organes autonomes » inventent le communisme tout en demeurant ce qu’ils sont : des organes de la lutte revendicative. En tant que tels leur pente naturelle c’est la permanence et donc leur « transformation » en organes plus ou moins syndicaux.
Dans tous les discours actuels sur l’autonomie, il est remarquable de constater que c’est la révolution qui a disparu. Ce qui, jusqu’au début des années 1970, était la raison d’être elle-même du discours sur l’autonomie, sa perspective révolutionnaire, est devenu quasiment indicible. Défendre et valoriser l’autonomie devient autosuffisant et l’on se garde bien d’y articuler une perspective révolutionnaire. Maintenant, on se contente de répéter que l’autonomie existante n’est pas la bonne.
Actuellement, de façon immédiate, partout où triomphent l’auto-organisation et l’autonomie, se manifestent l’insatisfaction contre elles. Déjà, en France, en 1986, les coordinations cheminotes avaient suscité des mouvements de grande défiance, tout comme en 2003, la volonté de constitution de coordinations plus larges au delà des collectifs locaux. A l’intérieur même de l’auto-organisation triomphante actuelle, c’est ce qui va contre elle qui annonce l’abolition des classes. Cette nature de libération de la classe à partir de son affirmation autonome (ayant « rompu » ses attaches sociales capitalistes) qui était la définition de la révolution dans le cycle précédent est maintenant ce par quoi l’auto-organisation et l’autonomie existent et sont vécues consciemment comme la limite de toutes les luttes actuelles. En tant que perspective révolutionnaire de libération de l’ouvrier en tant qu’ouvrier, l’autonomie est historiquement caduque, elle n’est plus que la défense radicale de la condition prolétarienne.

De l’auto-organisation dans les luttes actuelles


A partir du milieu des années 1980, l’auto-organisation devient la forme dominante de toutes les luttes, elle n’est même plus rupture d’avec toutes les médiations par lesquelles la classe serait une classe du mode de production (rupture libérant sa nature révolutionnaire), elle n’est plus qu’une forme radicale accompagnant le syndicalisme. S’il y a actuellement des luttes qui rompent avec toutes ces médiations, il faut se demander si on peut pour autant les qualifier d’auto-organisées. Ont-elles quelque chose à auto-organiser ? Non, et ce serait rester à l’apparence des choses que de croire que ce quelque chose serait la lutte elle-même. Elles ne peuvent maintenant rompre avec ces médiations qu’en ayant en leur sein la remise en cause de l’appartenance de classe elle-même, c’est-à-dire en remettant en cause ce par quoi il y a des médiations. Dans l’activité du prolétariat, être une classe devient une contrainte extérieure objectivée dans le capital. Etre une classe devient l’obstacle que sa lutte en tant que classe doit franchir, cet obstacle possède une réalité claire et facilement repérable, c’est l’auto-organisation et l’autonomie.
Actuellement, dans de nombreux conflits, comme celui des dockers de la côte ouest des Etats-Unis, le patronat cherche à briser les syndicats pour la même raison qu’il brise, quand elle se manifeste, l’autonomie ouvrière, car les deux appartiennent à la même époque, à la même logique de la reproduction capitaliste. De nos jours, dans les postes britanniques ou dans les ports de la côte ouest des Etats-Unis, la bataille autonome des ouvriers rejoint dans son contenu la défense des grandes institutions syndicales, non pour des raisons d’utilisation momentanée des syndicats par les travailleurs, mais pour ce qu’elles sont : de grandes institutions gérant l’autonomie de la force de travail.
La grève sauvage même lorsqu’elle s’accompagne de la formation d’organes autonomes n’est plus qu’un substitut ou un accompagnement de l’action syndicale. Il est devenu impossible d’en attendre autre chose ou d’en espérer une dynamique interne qui serait son dépassement à partir d’elle-même et non contre elle.

En Italie, en décembre 2003, le mouvement de grèves des autoferrotramvieri n’a donné naissance à aucune organisation formelle inter-dépôts. Le responsable de la coordination des chauffeurs de Brescia, adhérente à la coordination nationale, se contente de dire que la grève illégale était « la seule arme dont disposait les travailleurs » et que « si les syndicats ont pris en compte notre revendication des 106 euros, c’est qu’ils écoutent la base », il ajoute que « la grève n’est pas dirigée contre les syndicats ». Enfin, les traminots de Milan résument la grève sauvage en un slogan : « le syndicat c’est nous  ». Et, si les « syndicats de base », ont pleinement joué leur rôle d’exutoire de la colère des salariés, c’est que les salariés ont pleinement accepté qu’ils jouent ce rôle.
Considérer que les luttes dures comme celle des autoferrotramvieri ou des métallos de FIAT-Melfi sont des luttes proprement autonomes, c’est simultanément totalement faux et totalement vrai. Totalement faux, si on conserve en tête l’autonomie comme premier acte de la révolution vers l’affirmation du prolétariat et la libération du travail ; totalement vrai, si on considère l’autonomie dans sa réalité actuelle comme moment du syndicalisme. A Melfi, la lutte des ouvriers de la FIAT en mai 2004 a démarré avec des grèves appelées par les syndicats sur le paiement des jours de chômage technique ; rapidement les travailleurs dépassent ce cadre et ajoutent à ces revendications l’organisation des heures de travail et les salaires (ajouts acceptés par les syndicats). La grève est contrôlée de bout en bout par la FIOM (syndicat de la CGIL) y compris le blocage de l’usine ; les ouvriers délèguent au syndicat la recherche de l’extension de la lutte dans les autres sites de FIAT et la conduite des négociations. Lorsqu’un accord (pas très mauvais) est conclu, la tentative de contestation de cet accord par le Cobas échoue. Les ouvriers n’ont constitué aucune organisation autonome, ce qui n’empêche, pour cette lutte comme pour celle des autoferrotramvieri, les idéologues de l’auto-organisation de conclure : « avec la lutte des ouvriers de Melfi, l’autonomie ouvrière a franchi une nouvelle étape en Italie ». L’autonomie ne se déploie et ne franchit d’étape que dans la tête de militants qui sont restés rivés à leur rêve de Mirafiori : une usine « tombée aux mains des ouvriers ». Qu’en auraient-ils fait ?
Roberto Maroni, ministre italien des Affaires sociales du gouvernement de Berlusconi, dans un entretien paru dans le Corriere della Sera déclare : " Quand les syndicats s’engagent face au gouvernement à faire arrêter les blocus (il se réfère à Melfi, mais aussi aux grèves chez Alitalia et dans les transports en commun) et qu’ils n’y arrivent pas, un problème de représentativité se pose. Le système actuel risque de ne pas être à même de gérer les conflits. (...) Le moment est venu d’impliquer aussi les organisations autonomes dans les accords, car elles sont plus présentes et plus actives parmi les travailleurs." Le discours de Maroni est évidemment intéressant pour ce qu’il propose, non seulement il est intéressant, mais il est vrai. Maroni reconnaît ce qui devrait réjouir le coeur de tout militant de l’autonomie : les formes de luttes autonomes que se donnent les travailleurs sont représentatives. C’est de la « récupération », de la « manipulation » diront les idéologues, mais non. Maroni est beaucoup plus lucide : le syndicalisme des luttes revendicatives passe par des organisations autonomes, « reconnaissons ces organisations comme des interlocuteurs » dit le ministre.
La capacité de luttes dont les travailleurs italiens semblent aujourd’hui faire preuve ouvrent de vastes perspectives pour l’avenir quand, contraints par la situation et le cours des luttes, les travailleurs italiens et d’ailleurs affronteront leur propre situation de travailleurs que l’autonomie formalise aujourd’hui comme la forme avancée du syndicalisme. Déjà l’autonomie, telle qu’elle s’est réellement manifestée à Melfi s’est révélée incapable, par sa nature même, d’exprimer la révolte contre le travail si présente dans la lutte de ces ouvriers.
L’auto-organisation formalise dans la lutte revendicative l’irréconciliabilité des intérêts entre la classe ouvrière et la classe capitaliste, elle est par là le moment nécessaire de l’apparition de l’appartenance de classe comme contrainte extérieure et la forme dans laquelle s’amorcera, contre elle, la communisation des rapports entre individus.

L’auto-organisation est le premier acte de la révolution, la suite s’effectue contre elle

Si l’autonomie comme perspective révolutionnaire disparaît c’est que la révolution ne peut plus avoir pour contenu que la communisation de la société c’est-à-dire pour le prolétariat sa propre abolition. Avec un tel contenu, il devient impropre de parler d’autonomie et il est peu probable qu’un tel « programme » passe par ce que l’on entend habituellement par « organisation autonome ». C’est maintenant, à l’intérieur de l’auto-organisation et de l’autonomie, contre elles, que se crée la dynamique de ce cycle de luttes, comme un écart à l’intérieur de la lutte de classe en général et de l’auto-organisation en particulier, c’est-à-dire comme un écart à l’intérieur même de l’action en tant que classe. L’activité de classe du prolétariat est maintenant de plus en plus déchirée de façon interne : elle n’a en demeurant action de classe que le capital pour horizon, toute libération et affirmation ayant disparu, simultanément dans son action contre le capital c’est sa propre existence comme classe qu’elle rencontre et qu’elle doit traiter comme quelque chose à supprimer. Toutes les lutes sont amenées à vivre cet écart, cette déchirure intérieure.

Des luttes revendicatives à la révolution : une rupture

Si l’auto-organisation, comme dynamique révolutionnaire, est devenue obsolète c’est que la relation entre luttes revendicatives et révolution est devenue problématique. L’auto-organisation a été la forme la plus radicale d’une relation entre les deux comprise comme une transcroissance, un processus graduel et continu. L’auto-organisation n’est plus qu’un substitut ou un accompagnement de l’action syndicale. Il est devenu impossible d’en attendre autre chose ou d’en espérer une dynamique interne qui serait son dépassement à partir d’elle-même et non contre elle.
L’ « autonomie des luttes » comme faculté de passage de la lutte revendicative à la lutte révolutionnaire est une construction qui ne s’intéresse pas au contenu de ce passage, elle demeure une approche formelle de la lutte des classes. Si le contenu du passage est laissé de côté, c’est que l’autonomie interdit de comprendre ce passage comme rupture, saut qualitatif. Le « passage » ne serait qu’une affirmation et une révélation de la véritable nature de ce qui existe : le prolétariat tel qu’il est dans le capital triomphe dans la révolution, il devient le pôle absolu de la société. Le « saut » n’est alors qu’une formalité. Bien sûr quand le prolétariat s’auto-organise, il rompt avec sa situation antérieure, mais si cette rupture n’est que sa « libération », la réorganisation de ce qu’il est, de son activité, sans le capital, et non la destruction de sa situation antérieure, c’est-à-dire s’il demeure auto-organisé, s’il ne dépasse pas ce stade, il ne peut être que battu.
Personne ne niera que la lutte révolutionnaire s’enclenche dans la lutte revendicative et même est produite par elle. La question est celle de la nature du passage. Le seul contenu « profondément anticapitaliste » s’opposant à la logique capitaliste que puisse avoir une lutte consiste à s’attaquer aux rapports de production capitalistes, c’est-à-dire pour le prolétariat à sa propre existence, à la reproduction de l’exploitation et des classes. Une lutte revendicative qui s’attaque à cela n’est plus une lutte revendicative ou alors par lutte révolutionnaire on entend la prise de pouvoir du prolétariat sur la société, le prolétariat devenant classe dominante.
Au cours de la lutte, le sujet qui était celui de l’autonomie se transforme et abandonne ses vieux habits pour ne plus se reconnaître comme existant que dans l’existence du capital, c’est le contraire exact de l’autonomie et de l’auto-organisation qui, par nature, n’ont pour sens qu’une libération du prolétariat, son affirmation et pourquoi pas (pour les nostalgiques) sa dictature. On peut parler de « dynamique » des luttes mais c’est alors faire l’impasse sur l’autotransformation du sujet, c’est ne pas voir que dans cette « dynamique » ce qui est aboli c’est le sujet qui s’auto-organisait et que cette « dynamique » n’existe que pour autant qu’il s’abolit comme le sujet qui s’auto-organisait. Tant que le prolétariat s’auto-organise, il ne peut le faire qu’à partir de ce qu’il est dans les catégories du capital. Il ne s’agit pas de faire une condamnation normative de l’auto-organisation, mais de dire ce qu’elle est et de dire que la révolution n’est pas une dynamique qu’elle contient et qui ne demande qu’à éclore.
Ce changement est une rupture. Ce n’est pas une question de définition de l’auto-organisation ou de l’autonomie, c’est d’un processus social dont il s’agit, un processus de rupture dans la lutte de classe, l’autotransformation d’un sujet qui abolit ce qui le définit. Dire qu’il s’agit d’un flux, d’une dynamique, masque la rupture comme transformation du sujet de la lutte qui s’abolit comme prolétaire, qui n’est donc plus le sujet qui s’auto-organisait à partir de sa situation de prolétaire.

Une lutte révolutionnaire part des conflits d’intérêts immédiats entre prolétaires et capitalistes et du caractère inconciliable de ces intérêts, elle est, si l’on veut, ancrer dans ces conflits mais si, à un moment de la lutte revendicative, les prolétaires, contraints et forcés par leur conflit avec la classe capitaliste, ne lèvent pas l’ancre, leur lutte demeurera une lutte revendicative et ira, en tant que telle, à la victoire ou malheureusement le plus souvent à la défaite. En revanche, s’ils s’attaquent aux rapports marchands, s’emparent des biens et des moyens de production en intégrant à la production communautaire ceux que le salariat ne peut absorber, développent la gratuité, brisent le cadre de l’usine comme origine des produits, dépassent la division du travail, abolissent toute sphère autonome, en premier lieu l’économie, dissolvent leur autonomie pour intégrer dans les rapports non marchands qui se mettent en place tous les sans réserves et même une grande partie des classes moyennes que leur mouvement réduit à la misère, dans ce cas c’est leurs propres anciennes existence et association comme classe qu’ils dépassent et, c’est alors un détail, leurs revendications économiques. On ne lutte contre l’échange et la « dictature de la valeur » que si l’on entreprend la communisation.
Le prolétariat abolit la valeur, l’échange et tous les rapports marchands dans la guerre qui l’oppose au capital, c’est là son arme déterminante, il intègre par des mesures de communisation la plus grande partie des sans réserves, des exclus, des classes moyennes et des masses paysannes du tiers-monde (l’exemple des luttes en Argentine serait à méditer, non pour défendre l’interclassisme mais au contraire l’abolition des classes).
Supposer que toute lutte sur le salaire contiendrait une révolte contre le salariat, c’est supposer ces deux éléments comme existant l’un dans l’autre, et non le second terme comme le dépassement contradictoire du premier. Une telle vision ne peut aboutir pratiquement aujourd’hui qu’au démocratisme radical. Le citoyennisme, l’altermondialisme ou mieux dit le démocratisme radical sont bel et bien le projet d’achèvement des luttes revendicatives et en tant que telles elles ne peuvent maintenant en avoir d’autres. L’évolution du temps de travail devrait être porteur d’émancipation dans le temps libre ; l’allocation universelle devrait devenir passage progressif à l’activité bénéfique à l’individu et à la société, c’est-à-dire l’abolition de l’exploitation à l’intérieur du salariat ; la revendication salariale deviendrait partage des richesses ; la critique de la mondialisation et de la finance deviendrait première par rapport à ce dont elle est la mondialisation (le capital), le libéralisme et la mondialisation feraient l’exploitation.
Ceux qui parlent sans cesse de dynamique des luttes passent totalement à côté de ce moment essentiel : le prolétariat comme sujet de la révolution s’abolit comme sujet de l’autonomie. Si le prolétariat s’abolit, il ne s’auto-organise pas. Appeler l’ensemble du mouvement auto-organisation, c’est être aveugle à son contenu.
On peut toujours soutenir que l’auto-organisation est le flux même de ce changement dans la lutte des classes. On aura d’abord fait disparaître la rupture et ensuite on aura dissocié ce qui dans l’activité révolutionnaire est homogène : la coïncidence du changement des circonstances et de l’activité. Alors, le prolétariat s’organise mais ne s’auto-organise pas car le moteur de cette auto-transformation c’est avant tout la production de ce qu’il est comme une contrainte extérieure : sa raison d’être à l’extérieur de lui-même. Quand, dans le cours de la lutte il est contraint de remettre en cause ce qu’il est lui-même, il n’y a pas d’auto-organisation parce que le cours de la lutte ne confirme aucun sujet préexistant tel qu’il serait en lui-même en dehors de la lutte. La lutte peut alors être indépendante de tout parti, syndicat, institution, elle n’en est pas pour autant auto-organisée car elle ne trouve pas son principe en elle-même comme mise en forme de ce qu’est le prolétariat en lui-même. On ne peut alors parler d’auto-organisation de la lutte, si on parle d’auto-organisation de la lutte c’est que l’on parle de l’auto-organisation du sujet.
Continuer à parler d’auto-organisation comme un flux, un processus, de rupture c’est entretenir la confusion et diluer le contenu même de la rupture.
On peut parler "d’auto-organisation de la lutte", cela n’empêche que dans ces luttes les prolétaires ne trouvent que toutes les divisions du salariat et de l’échange et aucune forme organisationnelle ne peut surmonter cette division, seul le peut le changement de contenu de cette lutte, mais alors c’est la rupture consistant à reconnaître dans le capital sa propre nécessité en tant que classe (à l’extérieur de soi), le contraire même de tous les "auto...".

L’unité du prolétariat

Aucun mouvement révolutionnaire ne pourra être qualifié d’autonome ou d’auto-organisé, si le prolétariat s’abolit, il ne s’auto-organise pas. L’activité est toujours organisée, pas toujours auto-organisée (reproduction / libération d’un sujet préalable). Se reconnaître comme classe ne sera pas un "retour sur soi" mais une totale extraversion comme reconnaissance de soi-même en tant que catégorie du mode de production capitaliste. Ce que l’on est comme classe n’est immédiatement que notre rapport au capital.
Le prolétariat n’a ni disparu, ni n’est devenu une pure négativité mais l’exploitation ne met plus en mouvement une figure sociale homogène, centrale et dominante, de la classe ouvrière, capable d’avoir conscience d’elle-même comme sujet social, au sens où l’on entend habituellement cela, c’est-à-dire capable d’avoir une conscience d’elle-même comme rapport à elle-même, face au capital.
Intégrée dans une autre totalité, ayant perdu sa centralité en tant que principe organisateur de l’ensemble du procès de travail, la grande usine des grands rassemblements ouvriers n’a pas disparu, mais elle n’est plus le principe organisateur du procès de travail et du procès de valorisation, beaucoup plus diffus. Elle est devenue élément d’un principe organisateur qui lui échappe. Dans la contradiction entre le prolétariat et le capital, il n’existe plus quelque chose de sociologiquement donné a priori comme pouvait l’être « l’ouvrier-masse » de la grande usine. Le caractère diffus, segmenté, éclaté, corporatif des conflits, c’est le lot nécessaire d’une contradiction entre les classes qui se situe au niveau de la reproduction du capital. Mais c’est parce qu’il ne s’agit pas d’une somme d’éléments juxtaposés, mais d’une diffusion produite à partir d’une modalité historique de la contradiction entre prolétariat et capital, qu’un conflit particulier, de par ses caractéristiques, par les conditions dans lesquelles il se déroule, par la période dans laquelle il apparaît, peut se trouver en situation de polariser l’ensemble de cette conflictualité qui jusque là apparaissait comme irréductiblement diverse et diffuse.
Pour s’unir, les ouvriers doivent briser le rapport par lequel le capital les « rassemble ». On ne peut pas vouloir simultanément l’unité du prolétariat et la révolution communiste, c’est-à-dire cette unité comme un préalable à la révolution, une condition. Il n’y aura plus d’unité que dans la communisation, c’est elle seulement qui en s’attaquant à l’échange et au salariat unifiera le prolétariat, c’est-à-dire qu’il n’y aura plus d’unité du prolétariat que dans le mouvement même de son abolition. Les hagiographes des luttes revendicatives parlent d’ « unité » en l’air, sans pouvoir préciser en rien la forme concrète qu’elle revêt, si ce n’est l’unité formelle du politique ou des formes d’organisation venant coiffer ce qui est divisé et qui le reste tant que la classe demeure dans la lutte revendicative. Cette unité est toujours ce qu’il faudrait ajouter aux luttes.
Les ouvriers se forgent comme classe révolutionnaire, en révolutionnant les rapports sociaux, c’est-à-dire tout ce qu’ils sont dans les catégories de l’échange et du salariat. Dans les luttes salariales, ils ne voient apparaître ni « forces », ni « projet », mais l’impossibilité de s’unifier sans attaquer leur propre existence comme classe dans la division du travail et toutes les divisions du salariat et de l’échange, sans se remettre en cause comme classe, sans engager une pratique révolutionnaire. La seule unification du prolétariat est celle qu’il réalise en s’abolissant. Des mesures communisatrices parties d’un point « quelconque » (certainement de façon quasi simultanées d’une multitude de points) de la planète capitaliste auront cet effet d’unification rapide ou alors seront écrasées.

Dépasser l’auto-organisation

Marx, comme tous les révolutionnaires, voyait un saut, une négation, mais la différence avec aujourd’hui, c’est que l’association permanente permettait d’envisager la possibilité d’une continuité organisée d’une phase à l’autre. Actuellement, les militants de l’autonomie cherchent dans la défense du prix de la force de travail ou dans des formes de luttes « quelque chose », des « germes », des « potentialités » de révolution. Dans cette attente de la dynamique des luttes revendicatives, c’est la lutte qui engendrerait par elle-même une autre lutte. Mais les « luttes » ne sont que des moments de l’activité des prolétaires que ceux-ci dépassent et nient, ce ne sont pas des phénomènes qui s’enchaînent graduellement, une lutte portant les germes d’une autre lutte. Bref, le lien entre les « luttes », c’est le sujet se transformant qui l’effectue de façon négative. Ce lien n’est pas évolutif.
L’auto-organisation suppose que la définition de la clase ouvrière lui est inhérente, passer du sujet à l’activité ne change rien à cela. Il ne s’agit pas de se battre sur le sens des mots, ce que l’on met en général dans une auto-organisation qui serait plus ou moins révolutionnaire ou en prise avec la révolution est totalement différent de toute auto-organisation réellement existante, il y a rupture c’est cette rupture qui doit nous intéresser. Si on estompe cette rupture c’est que l’on conserve, sous différentes formes, l’ancien schéma de l’autonomie. Mais on ne sort pas d’une incohérence : d’une part affirmer, ce qui est maintenant incontournable, que la révolution est abolition des classes ; d’autre part, fonctionner sur un schéma qui valorise l’auto-organisation comme processus révolutionnaire. L’auto-organisation pourrait être ce processus dans la mesure où elle est le "refus des médiations", mais outre que l’on a ici ce qui a toujours été l’antienne de l’Ultra-gauche, ce qui annonce la rupture ce n’est pas le refus des médiations mais la remise en cause de ce qui fait qu’il y a médiation : être une classe. Ce ne sont pas des individus indéfinis qui "apprennent" en dehors de toute médiation à se "gouverner eux-mêmes". C’est contre ce qu’ils auront "appris" à gouverner eux-mêmes, leur propre position de classe de cette société, que les prolétaires auront à faire la révolution.
Le processus de la révolution est celui de l’abolition de ce qui est auto-organisable. L’auto-organisation est le premier acte de la révolution, la suite s’effectue contre elle. Quand le rapport contradictoire entre le prolétariat et le capital se situe au niveau de la reproduction, la contradiction du prolétariat au capital contient la remise en cause du mouvement dans lequel il est lui-même reproduit comme classe. C’est là maintenant le contenu et l’enjeu de la lutte des classes. Des luttes revendicatives à la révolution, il ne peut y avoir que rupture, saut qualitatif, mais cette rupture n’est pas un miracle, elle n’est pas non plus la simple constatation par le prolétariat qu’il n’y aurait plus rien d’autre à faire que la révolution devant l’échec de tout le reste. Cette rupture est produite positivement par le déroulement du cycle de luttes qui la précède et on peut dire qu’elle en fait encore partie. Cette rupture s’annonce dans le cours quotidien de la lutte de classe.

L’annonce

Des luttes revendicatives à la révolution, il ne peut y avoir que rupture, saut qualitatif, mais cette rupture n’est pas un miracle, elle n’est pas non plus la simple constatation par le prolétariat qu’il n’y aurait plus rien d’autre à faire que la révolution devant l’échec de tout le reste. « Une seule solution, la révolution » est l’ineptie symétrique à celle de la dynamique révolutionnaire de la lutte revendicative. Cette rupture est produite positivement par le déroulement du cycle de luttes qui la précède et on peut dire qu’elle en fait encore partie. Cette rupture s’annonce dans la multiplication des écarts à l’intérieur de la lutte de classe entre d’une part la remise en cause par le prolétariat de sa propre existence comme classe dans sa contradiction au capital et, d’autre part, la reproduction du capital qu’implique le fait même d’être une classe. Cet écart est la dynamique de ce cycle de luttes, celle-ci existe de façon empiriquement constatable.
Deux points résument l’essentiel du cycle de luttes actuel :
* la disparition d’une identité ouvrière confirmée dans la reproduction du capital, c’est la fin du mouvement ouvrier et la faillite corollaire de l’auto-organisation et de l’autonomie comme perspective révolutionnaire ;
* avec la restructuration du mode de production capitaliste, la contradiction entre les classes se noue au niveau de leur reproduction respective. Dans sa contradiction avec le capital, le prolétariat se remet lui-même en cause.

L’existence possible d’un courant communisateur réside dans l’écart à l’intérieur du fait d’agir en tant que classe que l’auto-organisation (quelle qu’elle soit) formalise et entérine : un écart par rapport au contenu même de l’auto-organisation. Agir en tant que classe c’est actuellement d’une part n’avoir pour horizon que le capital et les catégories de sa reproduction, d’autre part, c’est, pour la même raison, être en contradiction avec sa propre reproduction de classe, la remettre en cause.
Les luttes revendicatives ont des caractéristiques qui étaient impensables il y a une trentaine d’années.
Durant les grèves de décembre 95 en France, dans la lutte des sans-papiers, des chômeurs, des dockers de Liverpool, de Cellatex, d’Alstom, de Lu, de Marks et Spencer, dans le soulèvement social argentin, dans l’insurrection algérienne, etc., telle ou telle caractéristique de la lutte apparaît, dans le cours de la lutte elle-même, comme limite en ce que cette caractéristique spécifique (service public, demande de travail, défense de l’outil de travail, refus de la délocalisation, de la seule gestion financière, récupération des usines, auto-organisation etc.), contre laquelle le mouvement se heurte souvent dans les tensions et les affrontements internes de son recul, se ramène toujours au fait d’être une classe et de le demeurer, ce que contrairement à la période précédente, il est devenu impossible de positiver comme annonce de l’affirmation de la classe.
Il ne s’agit pas, le plus souvent, de déclarations fracassantes ou d’actions « radicales », mais de toutes les pratiques de « fuite » ou de dénégation des prolétaires vis-à-vis de leur propre condition. Dans les luttes suicidaires à la Cellatex, dans la grève de Vilvoorde et bien d’autres éclate que le prolétariat n’est rien séparé du capital et qu’il ne peut demeurer comme ce rien (qu’il réclame sa réunion avec le capital ne supprime pas l’abîme qu’ouvre la lutte, la reconnaissance et le refus par le prolétariat de lui-même comme cet abîme). C’est l’inessentialisation du travail qui devient l’activité même du prolétariat, tant de façon tragique dans ses luttes sans perspectives immédiates (suicidaires) et dans des activités autodestructrices, que comme revendication de cette inessentialisation comme dans la lutte des chômeurs et précaires de l’hiver 1998. Quand apparaît, comme lors de la grève des transports italiens ou des ouvriers de la FIAT à Melfi, que l’autonomie et l’auto-organisation ne sont plus que la perspective de rien, c’est là que se constitue la dynamique de ce cycle et que se prépare le dépassement de la lutte revendicative à partir de la lutte revendicative. Le prolétariat est face à sa propre définition comme classe qui s’autonomise par rapport à lui, qui lui devient étrangère. Les pratiques auto-organisationnelles et leur devenir en sont le signe patent.

Mettre le chômage et la précarité au coeur du rapport salarial ; définir le clandestin comme la situation générale de la force de travail ; poser - comme dans la Mouvement d’action directe - l’immédiateté sociale de l’individu comme le fondement, déjà existant, de l’opposition au capital ; mener des luttes suicidaires comme celle de Cellatex et d’autres du printemps et de l’été 2000 (Metaleurop - avec des réserves - , Adelshoffen, la Société Française Industrielle de Contrôle et d’Equipements, Bertrand Faure, Mossley, Bata, Moulinex, Daewoo-Orion, ACT - ex Bull ) ; renvoyer l’unité de la classe à une objectivité constituée dans le capital, sont pour chacune de ces luttes particulières des contenus qui construisent la dynamique de ce cycle à l’intérieur et dans le cours de ces luttes. Dans la plupart des luttes actuelles apparaît la dynamique révolutionnaire de ce cycle de luttes qui consiste à produire sa propre existence comme classe dans le capital donc se remettre en cause comme classe (plus de rapport à soi), cette dynamique a sa limite intrinsèque dans ce qui la définit elle-même comme dynamique : agir en tant que classe. Nous sommes théoriquement les guetteurs et les promoteurs de cet écart qui à l’intérieur de la lutte du prolétariat est sa propre remise en cause et, pratiquement, les acteurs lorsque nous y sommes directement engagés. Nous existons dans cette rupture.

Les collectifs

La multiplication des collectifs et la récurrence des grèves intermittentes (les grèves du printemps 2003 en France, la grève des postiers anglais) rendent palpable, en cherchant à s’en démarquer, que l’unité de la clase est une objectivation dans le capital. Il ne s’agit pas de juger ces phénomènes à l’aune d’une vision normative qui n’y voit qu’un inachèvement, un inaccomplissement de leur propre projet d’unification de la classe préalable à son affirmation. Dans ces luttes, c’est l’extériorisation de l’appartenance de classe qui est annoncée comme caractéristique actuelle, présente, de la lutte en tant que classe. Dans tout ces mouvements, comprendre la segmentation comme une faiblesse à dépasser dans l’unité, c’est poser une question formelle et lui apporter une réponse tout aussi formelle. La diffusion de ces mouvements, leur diversité, leur discontinuité constituent leur intérêt et leur dynamique même. « Aller plus loin », ce n’est pas supprimer la segmentation dans l’unité, c’est-à-dire une réponse formelle qui est peut-être déjà caduque, il ne s’agit pas de perdre la segmentation, les différences. « Aller plus loin », c’est, dans d’autres circonstances, la contradiction entre ces luttes de classes dans leur diversité et l’unité de la classe objectivée dans le capital. Il ne s’agit pas de dire que plus la classe est divisée, mieux c’est, mais que la généralisation d’un mouvement de grèves n’est pas synonyme de son unité, c’est-à-dire du dépassement de différences considérées comme purement accidentelles et formelles. Il s’agit de commencer à comprendre ce qui se joue dans ces mouvements diffus, segmentés et discontinus : la création d’une distance avec cette unité « substantielle » objectivée dans le capital. Cette extrême diversité conservée et même approfondie dans un mouvement plus général en contradiction avec le capital et cette unité objective qu’il représente est peut-être une condition de l’articulation entre les luttes immédiates et la communisation. De tels faits sont maintenant une détermination incontournable de la lutte des classes. L’unité de la classe ne peut plus se constituer sur la base du salariat et de la lutte revendicative, comme un préalable à son activité révolutionnaire. L’unité du prolétariat ne peut plus être que l’activité dans laquelle il s’abolit en abolissant tout ce qui le divise. C’est une fraction du prolétariat qui dépassant le caractère revendicatif de sa lutte prendra des mesures communisatrices et qui entamera alors l’unification du prolétariat qui ne sera pas différente de celle de l’humanité, c’est-à-dire de sa création comme l’ensemble des relations que les individus établissent entre eux dans leur singularité.
La vague de fond que constitue, dans chaque lutte de quelque importance et durée, la création de « collectifs » qui ne relèvent plus de l’auto-organisation ou de l’autonomie signifie la disparition de l’identité ouvrière. Ces organes ne sont pas comme l’autonomie une meilleure organisation-existence de la classe que ne le sont ses formes représentatives institutionnelles auxquelles elles laissent ce qui leur appartient (laisser aux syndicats ce qui appartient aux syndicats), mais la création d’une distance avec ces formes qui a pour contenu une distance de la classe à elle-même. Une distance établie contre une unité de la classe existant comme quelque chose d’objectif dans la reproduction du capital. Les nostalgiques du Grand Parti et de l’unité des gros bataillons de la classe ouvrière se bercent d’illusions en considérant que cette segmentation est subie, elle est le plus souvent voulue, construite et revendiquée. La nature de la segmentation et des collectifs, c’est dans la lutte de classe une activité d’extranéisation par le prolétariat de sa propre définition comme classe. Comment pourra se construire, dans un mouvement général de lutte de classe, une « unité » qui n’en soit pas une, mais une inter-activités  ? Je n’en sais rien ..., mais la lutte de classe nous a souvent prouvé son infinie inventivité. Nous devons admettre comme extrêmement positif que les caractéristiques du nouveau cycle de luttes ne nous soient données qu’au fur et à mesure de la lutte quotidienne ordinaire.

Des activités qui produisent l’objectivation de l’existence et de l’unité de la classe

Cette unité de la classe, même comme grève générale, dans la vision « classique » que l’on a de la chose, est entrée dans l’ère du soupçon. Quand les grévistes du printemps 2003, en France, ont appelé à la grève générale, ils n’ont pas réclamé aux syndicats ce qu’eux-mêmes ne faisaient pas mais auraient souhaité faire, ils ont réclamé aux syndicats autre chose que ce qu’ils faisaient. Voilà un mouvement « basique », « spontané », « auto-organisé » qui ne voit d’issue que dans la grève générale réclamée à des syndicats dont il se distancie quotidiennement. On n’a pas là forcément une contradiction (ce fut de toute façon ainsi que les choses se sont passées) mais il est difficile de présenter l’appel aux syndicats à proclamer la grève générale comme la simple continuation du mouvement de grèves. Bizarrement, ce mouvement n’appelle pas à la grève générale quand il gonfle, mais quand il est sur son déclin, ce qui éclaire la nature de la grève générale d’une étrange lumière. C’est leur propre action qui en était arrivée à dominer les grévistes. Quinze jours auparavant, la diversité et l’interaction de leurs activités étaient le fil continu par lequel la classe existait à elle-même comme distinction par rapport à son unité et son existence objectivées dans la reproduction du capital. L’unité de la classe existe toujours bel et bien, elle est une unité objective dans la reproduction du capital, faire appel aux syndicats c’était simplement reconnaître cette unité au niveau même où elle existe, comme une hypostase.

Les « sauvageons »

Il s’agit du rejet par des fractions importantes de jeunes ouvriers de tout l’ordre du système productif capitaliste. Ce rejet ne donne pas plus prise aux séductions ou sanctions de l’intégration qu’aux constructions idéologiques du style autogestion. Une telle situation n’a rien de commun avec ce qui pouvait être décrit dans les années 1970 aux Etats-Unis ou en Europe.
Les « victimes collatérales » des « sauvageons » ce sont les fables sur la coopération reliant les travailleurs entre eux (pour eux-mêmes), marche-pied de l’auto-organisation et de l’autonomie révolutionnaires.

Argentine : une lutte de classe contre l’autonomie.

On ne peut ici que renvoyer au texte sur la lutte des classes en Argentine publié dans Meeting 2.
Rappelons l’essentiel. la grande période de l’autonomie des luttes en Argentine, à la fin des années 1960 et au début des années 1970 est achevée du fait des transformations dans le mode d’exploitation, dans la composition de la classe ouvrière, dans les modalités de sa reproduction et globalement du fait de la transformation dans la nature de la reproduction du capital en Argentine dans son articulation dans le capitalisme mondial.
L’auto-organisation ce sont les usines autogérées par les travailleurs eux-mêmes et la gestion par les mouvements piqueteros eux-mêmes des planes trabajar (même les heures de travail sont maintenant effectuées au sein des mouvements). Les quelques cas d’occupations avec reprise de la production appelant à la reprise de l’entreprise par l’Etat sont le vrai contenu actuel de l’autonomie (l’autonomie de la classe ouvrière c’est le travail et la valeur).
Ce qui s’est passé d’essentiel en Argentine, c’est que toutes les formes d’auto-organisation, d’autonomie, de récupération, d’assemblées ont immédiatement rencontré leurs limites sous la forme d’une opposition et d’une contradiction interne les traitant comme perpétuation de la société capitaliste. Abolir le capital c’est par là même se nier comme travailleur et non s’auto-organiser comme tel, c’est un mouvement d’abolition des entreprises, des usines, du produit, de l’échange (quelque soit sa forme).
On s’auto-organise comme chômeurs de Mosconi, ouvrières de Bruckman, habitants de bidonvilles..., mais ce faisant quand on s’auto-organise, on se heurte immédiatement à ce que l’on est qui, dans la lutte, devient ce qui doit être dépassé. L’auto-organisation comme limite générale à dépasser apparaît dans les conflits entre les secteurs auto-organisés. Ce qui apparaît dans ces conflits c’est que les travailleurs défendant leur situation présente demeurent dans les catégories du mode de production capitaliste qui les définissent. L’unification est impossible sans être précisément l’abolition de l’auto-organisation, sans que le chômeur, l’ouvrier de Zanon, le squatteur ne puissent plus être chômeur, ouvrier de Zanon ou squatteur. Soit il y a unification, mais alors il y a abolition de cela même qui est auto-organisable, soit il y a auto-organisation mais alors l’unification est un rêve qui se perd dans les conflits que la diversité des situations impliquent.
Dans la défense de ses intérêts immédiats, le prolétariat est amené à s’abolir parce que son activité dans l’ « usine récupérée » ne peut plus s’enfermer dans l’ « usine récupérée », ni dans la juxtaposition, la coordination, l’unité des « usines récupérées », ni de tout ce qui est auto-organisable

Algérie : « Quand on me parle des Aarouchs, j’ai l’impression que l’on me parle de quelque chose qui m’est étranger ».

Le mouvement insurrectionnel parti de Kabylie s’est auto-organisé dans les aarchs dans le même mouvement où il manifestait son insatisfaction vis-à-vis de l’auto-organisation qu’il se donnait. Auto-organisation qui prenait dans le mouvement même de son instauration les caractéristiques du démocratisme radical.
A partir du moment où l’insurrection algérienne de Kabylie, malgré ou à cause de sa grande violence, s’est limitée à l’attaque de toutes les institutions de l’Etat, mais laissait intactes, parce que là n’était pas son objectif et qu’elle n’avait pas les moyens de s’y attaquer, toutes les relations de production, d’échanges et de distribution ( malgré quelques modifications marginales relevant de la solidarité ou de l’entraide qui marquent toutes périodes où le cadre social habituel est bouleversé), cette insurrection devait s’auto-organiser. Son auto-organisation n’était alors que le signe qu’elle ne bouleversait pas les relations sociales, qu’elle ne visait qu’un but limité : la libération de la société d’un Etat « corrompu » et « corrupteur ». C’est alors de sa limitation même que naissent les formes d’organisation que l’insurrection se donne, c’est-à-dire des formes d’auto-organisation. Mais, simultanément les émeutes ne se trouvant pas de perspective revendicative, ou d’une généralité telle (la fin de la hogra) qu’elle ne peut en être une. L’auto-organisation était considérée comme extérieure et insatisfaisante au moment où elle était la forme et le contenu nécessaire de la lutte.

Le Mouvement d’Action Directe (Mad)

Parce qu’il érige la négation des classes en mode de vie et, par là, en préalable à la lutte de classe, le Mad aboutit à une série d’impasses : le capital comme domination et symbole, la question insoluble de sa propre extension, sa référence aux besoins, au plaisir, aux désirs, à un moi humain « authentique ». Cette impasse apparaît dans le cours des émeutes, leur auto-limitation (leur caractère auto-référentiel) et jusque dans leur « récupération » dans des buts qui ne sont pas les siens comme à Québec, à Prague et même à Gênes. Cependant cette exclusion réciproque qui constitue le Mad entre être prolétaire et produire d’autres rapports sociaux est devenue, dans ce cycle, une des façons dont existe, maintenant, la dynamique de ce cycle de luttes. Même si les rapports immédiats d’individus dans leur singularité ne finissent par exister que comme alternative, le Mad annonce le contenu de la révolution communiste : la remise en cause par le prolétariat, contre le capital, de son existence comme classe.

Les luttes « suicidaires » : caducité de l’autonomie.

Nous avons déjà évoqué la lutte de Cellatex et celles qui suivirent. En décembre 2002-janvier 2003, la grève ACT d’Angers (matériel informatique, filiale de Bull) est menée de façon juxtaposée par une intersyndicale et un comité de lutte « largement ouvert, plutôt émanation de la base » (Echanges n° 104). Trois lignes de fabrication sont momentanément remises en route, ce qui n’empêche qu’ensuite des produits finis sont brûlés. Il est intéressant de reprendre la chronologie des événements. L’usine est occupée, à la suite de l’annonce, le 20 décembre, de la liquidation définitive d’ACT (après de multiples manœuvres et discussions dilatoires). L’usine est occupée, mais personne ne sait dans quel but. Le 10 janvier le comité de grève accepte d’assumer la fabrication de cartes électroniques destinées à un équipementier italien. Le 22 janvier, 200 cartes sont livrées, le 23 les occupants brûlent des cartes prélevées dans les stocks, le 24 les occupants sont expulsés sans ménagement. Dans la même période, les salariés licenciés de Moulinex mettant le feu à un bâtiment de l’usine s’inscrivent également dans la dynamique de ce nouveau cycle de luttes qui fait, pour le prolétariat de sa propre existence comme classe, la limite de son action de classe.
Si dans la forme Cellatex a pu faire école (la violence est une vieille histoire dans la lutte de classe), mais aussi dans le fond, c’est que la dynamique, à l’oeuvre dans ce type de luttes, réside en ce que le prolétariat n’est rien en soi, mais un rien plein de rapports sociaux qui font que, contre le capital, le prolétariat n’a d’autres perspectives que sa disparition.

Les émeutes de novembre 2005 en France et la lutte anti-CPE

En ce qu’elle n’a rien revendiqué, le contenu de la révolte de novembre fut le refus des causes de la révolte, les émeutiers ont attaqué leur propre condition, ils ont pris pour cibles tout ce qui les produit et les définit. S’il en a été ainsi, cela ne tient pas à un imaginaire radicalisme intrinsèque aux "lascars de banlieues". Cela tient à la conjonction de deux causes actuelles : d’une part, la situation particulière de cette fraction du prolétariat, d’autre part, le fait que, de façon générale, la revendication n’est plus ce qu’elle était. Les émeutiers révélèrent et attaquèrent la situation de prolétaire maintenant : cette force de travail mondialement précarisée. Ce qui rendit immédiatement caduc, dans le moment même où une telle revendication aurait pu être prononcée, de vouloir être un "prolétaire ordinaire".
Cette intrication entre revendiquer et se remettre soi-même en cause comme prolétaires qui est caractéristique de ce cycle de luttes et qui se résume dans l’appartenance de classe comme limite générale de ce cycle, a été porté à son paroxysme dans les émeutes de novembre du fait de la particularité de leurs acteurs. La revendication a disparu.
Ce qui dans ce texte est désigné comme écart déchire chaque lutte prise à part, mais les termes de cet écart peuvent également être considérés comme représentés dans des luttes différentes dans une même phase de la lutte de classe (les émeutes de novembre et la lutte des traminots marseillais ou des marins de la SNCM au même moment). Tout est une question d’échelle.

Trois mois après, la lutte anti-CPE s’est trouvée confrontée à son élargissement revendicatif, mais l’enjeu de l’élargissement revendicatif était la remise en cause de la revendication, de sa pertinence même. La simple présence nécessaire des émeutiers de novembre, ou la simple existence de ces émeutes trois mois auparavant, étaient l’existence physique de cette contradiction. Importante, quoique minoritaire, la "jonction" a eu lieu, c’était la dynamique du mouvement, en quelque sorte inscrite dans son code génétique (la "base objective"), mais alors cette dynamique n’a pas été un simple élargissement revendicatif, mais une remise en cause de la revendication... qui seule a fait aboutir la revendication.
La lutte anti-CPE a été un mouvement revendicatif dont la satisfaction de la revendication est devenue inacceptable pour lui-même en tant que mouvement revendicatif.

Voir dans ce n° de Meeting les articles consacrés à ces deux mouvements

Communisation

Le cycle de luttes actuel annonce que le point extrême de la lutte revendicative peut être défini comme celui où la contradiction entre le prolétariat et le capital se tend à un point tel que la définition de classe devient une contrainte extérieure, une extériorité simplement là parce que le capital est là. L’appartenance de classe est extériorisée comme contrainte. C’est là, le moment du saut qualitatif dans la lutte de classe. C’est là qu’il y a dépassement et non transcroissance. C’est là que l’on peut passer d’un changement dans le système à un changement du système.
Le point ultime de l’implication réciproque entre les classes c’est quand le prolétariat s’empare des moyens de production. Il s’en empare, mais ne peut se les approprier. L’appropriation effectuée par le prolétariat ne peut en être une car elle ne peut s’accomplir que par sa propre abolition en tant que classe, dans laquelle il se dépouille de tout ce qui lui reste encore de sa situation sociale antérieure. La pratique révolutionnaire est la coïncidence du changement des circonstances et de la transformation de soi.
Dans le communisme l’appropriation n’a plus cours parce que c’est la notion même de « produit » qui est aboli. Bien sûr, il y a des objets (les notions d’objectivité et de subjectivité sont même à redéfinir) qui servent à produire, d’autres qui sont directement consommés, d’autre qui servent aux deux. Mais parler de produits et se poser la question de leur circulation, de leur répartition ou de leur « cession », c’est-à-dire concevoir un moment de l’appropriation, présuppose des lieux de rupture, de « coagulation » de l’activité humaine : le marché dans les sociétés marchandes, la dépose et la prise au tas dans certaines visions du communisme. Le produit n’est pas une chose simple. Parler de produit, c’est supposer qu’un résultat de l’activité humaine apparaît comme fini face à un autre résultat ou au milieu d’autres résultats. Ce n’est pas du produit qu’il faut partir mais de l’activité.
Dans le communisme, c’est l’activité humaine qui est infinie parce qu’insécable. Elle a des résultats concrets ou abstraits, mais ces résultats ne sont jamais des « produits » pour lesquels se poserait la question de leur appropriation ou de leur cession sous quelque modalité que cela soit. Cette activité humaine infinie synthétise ce que l’on peut dire du communisme. Si nous pouvons parler d’activité humaine infinie pour le communisme, c’est que déjà le mode de production capitaliste nous donne à voir, bien que contradictoirement, et non comme un « bon côté », l’activité humaine comme flux social global continu et le « general intellect » ou le « travailleur collectif » comme force dominante de la production. Le caractère social de la production ne préfigure rien, il ne fait que rendre la base de la valeur contradictoire.
La nécessité face à laquelle se trouve la révolution communiste consiste non à modifier le partage entre salaire et profit mais à abolir la nature de capital des moyens de production accumulés. C’est l’insuffisance de la plus-value par rapport au capital accumulé qui est au coeur de la crise de l’exploitation, s’il n’y avait pas au coeur de la contradiction entre le prolétariat et le capital la question du travail productif de plus-value, s’il n’y avait qu’un problème de distribution et si tous les conflits sur le salaire n’étaient pas l’existence de cette contradiction, la révolution demeurerait un voeu pieux Ce n’est donc pas par une attaque du côté de la nature du travail comme productif de plus-value que la lutte revendicative est dépassée (on en reviendrait toujours à un problème de distribution), mais par une attaque du côté des moyens de production comme capital.
L’attaque contre la nature de capital des moyens de production, c’est leur abolition comme valeur absorbant le travail pour se valoriser, c’est l’extension de la gratuité, la destruction qui peut être physique de certains moyens de production, leur abolition en tant qu’usine dans laquelle se définit ce qu’est un produit, c’est-à-dire les cadres de l’échange et du commerce, c’est le bouleversement des rapports entre les sections de la production qui matérialise l’exploitation et son taux, c’est leur définition, leur absorption dans les rapports intersubjectifs individuels, c’est l’abolition de la division du travail telle qu’elle est inscrite dans le zonage urbain, dans la configuration matérielle des bâtiments, dans la séparation entre la ville et la campagne, dans l’existence même de quelque chose que l’on appelle une usine ou un lieu de production. « Les rapports entre individus se sont figés dans les choses, parce que la valeur d’échange est de nature matérielle » (Marx, Fondements..., Ed. Anthropos, t.1, p.97). L’abolition de la valeur est une transformation concrète du paysage dans lequel nous vivons, c’est une géographie nouvelle. Abolir des rapports sociaux est une affaire très matérielle.

La production de rapports nouveaux entre les individus, ce sont alors les mesures communistes prises comme nécessité de la lutte. L’abolition de l’échange et de la valeur, de la division du travail, de la propriété ne sont que l’art de la guerre de classe, ni plus ni moins à ce moment là que lorsque Napoléon mène sa guerre en Allemagne par l’introduction du code civil. Les rapports sociaux antérieurs se délitent dans cette activité sociale où l’on ne peut faire de différence entre l’activité de grévistes et d’insurgés et la création d’autres rapports entre les individus, de rapports nouveaux, dans lesquels les individus ne considèrent ce qui est que comme moment d’un flux ininterrompu de production de la vie humaine.
La destruction de l’échange ce sont des ouvriers attaquant les banques ou se trouvent leurs comptes et ceux, des autres ouvriers, s’obligeant ainsi à se débrouiller sans, ce sont les travailleurs se communiquant et communiquant à la communauté leurs activités directement et sans marché, ce sont les sans-logis occupant les logements, « obligeant » ainsi les ouvriers du bâtiment à produire gratuitement, les ouvriers du bâtiment puisant dans les magasins librement, obligeant toute la classe à s’organiser pour aller chercher la nourriture dans les secteurs à collectiviser, etc. Qu’on s’entende bien. Il n’y a aucune mesure qui, en elle-même, prise isolément, soit le « communisme ». Distribuer des biens, faire circuler directement moyens de production et matières premières, utiliser la violence contre l’Etat en place, des fractions du capital peuvent accomplir une partie de ces choses dans certaines circonstances. Ce qui est communiste, ce n’est pas la « violence » en soi, ni la « distribution » de la merde que nous lègue la société de classes, ni la « collectivisation » des machines à sucer de la plus-value, c’est la nature du mouvement qui relie ces actions, les sous-tend, en fait des moments d’un processus qui ne peut que communiser toujours plus ou être écrasé.
Les activités militaires et sociales sont indissolubles, simultanées et s’interpénètrent. On ne peut mener une révolution sans prendre de mesures communistes, sans dissoudre le travail salarié, communiser l’alimentation, le vêtement, le logement, se procurer toutes les armes (destructrices, mais aussi les télécommunications, la nourriture, etc. ), intégrer les sans-réserves (y compris ceux que nous aurons réduits nous-mêmes à cet état), les chômeurs, les paysans ruinés, les étudiants paumés et sans attache. Parler de révolution menée par une « catégorie » qui représente 20% de la population et qui est en train de faire des « grèves » pour demander à l’Etat qu’il satisfasse ses « intérêts », c’est une plaisanterie.

La classe capitaliste et ses innombrables couches périphériques reposent sur un enchevêtrement compliqué, paperassier, bureaucratique, vulnérable au plus haut point, de liens financiers, de crédits, d’obligations. Sans ces liens, sa cohésion interne s’effondre. Cette classe n’est pas une communauté fondée sur une association matérielle, elle est un conglomérat de concurrents unis par l’échange. L’échange, c’est la communauté abstraite (l’argent). C’est pourquoi toutes les mesures de communisation devront être une action énergique pour le démantèlement des liens qui unissent nos ennemis et leurs supports matériels, destruction rapide, sans possibilité de retour. La communisation n’est pas la paisible organisation de la gratuité et d’un mode de vie agréable entre prolétaires. La dictature du mouvement social de communisation est le processus d’intégration de l’humanité au prolétariat en train de disparaître. La stricte délimitation du prolétariat par rapport aux autres couches, sa lutte contre toute production marchande sont en même temps un processus qui contraint les couches de la petite bourgeoisie salariée, de la « classe de l’encadrement social » à rejoindre la classe communisatrice elle est donc définition, exclusion et, en même temps, démarcation et ouverture, effacement des frontières et dépérissement des classes. Ce n’est pas là un paradoxe mais la réalité du mouvement où le prolétariat se définit dans la pratique comme le mouvement de constitution de la communauté humaine. Le mouvement social en Argentine, parce qu’il y a été confronté, a posé la question des rapports entre prolétaires en activité (salariés), chômeurs, exclus et couches moyennes. Il n’a apporté que des réponses extrêmement parcellaires dont la plus intéressante est sans doute son organisation territoriale. Dans cette situation, les pourfendeurs radicaux de l’interclassisme ou les propagandistes de l’unanimité nationale démocratique sont les militants de deux types différents de défaite. La révolution qui ne peut plus être dans ce cycle de luttes que communisation dépasse le dilemme entre les alliances de classes léninistes ou démocratiques et « le prolétariat seul » de Gorter.
La seule façon de dépasser les conflits entre les chômeurs et les « avec-emploi », entre les qualifiés et les non-qualifiés est d’effectuer d’emblée, au cours de la lutte armée, des mesures de communisation qui suppriment la base même de cette division (ce que, confrontées à la question, les entreprises récupérées en Argentine n’ont tenté que très marginalement, se contentant le plus souvent - cf. Zanon - de quelques redistributions charitable aux groupes de piqueteros). De nos jours, dans les pays développés, d’un côté l’immense majorité de ces couches moyennes est salariée et n’a donc plus de fondement matériel à sa position sociale, son rôle d’encadrement et de direction de la coopération capitaliste est essentiel mais précarisé en permanence, sa position sociale dépend de mécanisme de prélèvement de fractions de la plus-value très fragile, mais d’un autre côté, pour ces mêmes raisons, sa proximité formelle avec le prolétariat la pousse à présenter dans les luttes de celui-ci des « solutions » gestionnaires alternatives, nationales ou démocratiques qui préserveraient ses propres positions. Elle pourra se trouver à l’aise dans le démocratisme radical exprimant les limites des luttes. Il n’y aura pas de solution miracle car il n’y a pas de revendication unificatrice, la classe ne s’unifie qu’en brisant le rapport au sein duquel les revendications ont un sens : le rapport capitaliste. La question essentielle que nous aurons à résoudre est de savoir comment on étend le communisme, avant qu’il soit étouffé dans les tenailles de la marchandise ; comment on intègre l’agriculture pour ne pas avoir à échanger avec les paysans ; comment on défait les liens échangistes de l’adversaire pour lui imposer la logique de la communisation des rapports et de l’emparement des biens, comment, face à la révolution, on dissout par la révolution le bloc de la trouille.
Les prolétaires ne « sont » pas révolutionnaires comme le ciel « est » bleu, parce qu’ils « sont » salariés, exploités, ni même la dissolution des conditions existantes. En s’autotransformant, à partir de ce qu’ils sont, ils se constituent eux-mêmes en classe révolutionnaire.

ballade en novembre, reloaded - R.S.

mercredi, 7 juin 2006

Après de nombreuses discussions à l’intérieur de Meeting, le texte ballade en novembre tel qu’il avait été rédigé à l’origine a été repris sur quelques points. C’est cette seconde version qu’on trouve ici.

"Toute la nuit durant, dans différents district de Paris, on trouve une racaille des plus douteuse, cette pègre organisée dont la présence contamine ceux qui l’acceptent et, plus encore, ceux qui la sollicitent." (L’Humanité Dimanche, 26 mai 1968)


Du monde au quartier : un même modèle

La révolte des banlieues françaises est un événement mondial. Jamais, depuis l’accumulation primitive du capital, il n’y eut, comme maintenant, une telle conformité et une telle intrication entre l’organisation de la violence et l’économie, jusqu’à effacer la distinction entre guerre et paix, entre opérations de police et guerres. Dans les favelas du Brésil, les prisons des Etats-Unis, les banlieues des grandes métropoles (et des petites villes), les zones franches de Chine, les contours pétroliers de la Caspienne, la Cisjordanie et Gaza, la guerre policière est devenue la régulation sociale, démographique, géographique, de la gestion, de la reproduction et de l’exploitation de la force de travail.
La production de plus-value relative façonne un monde à son image, dans lequel aucune spécification sociale, historique ou géographique, conservée et/ou produite, ne vient entraver la reproduction du capital et la remise en cause constante de ses conditions. La mondialisation n’est pas une extension planétaire, mais une structure spécifique d’exploitation et de reproduction du rapport capitaliste.
La reproduction du capital qui se bouclait plus ou moins sur une aire délimitée, nationale ou régionale, perd ce cadre de références et de cohérence. L’Etat assurait la cohésion de cette reproduction en ce qu’il émane du pôle dominant (celui qui subsume l’autre) de l’implication réciproque entre prolétariat et capital, il était le garant de cette implication réciproque, c’est ce que l’on appelait assurer le « compromis social ». Le principe de cette perte de cohérence réside dans la scission entre le procès de valorisation du capital et la reproduction de la force de travail.
La valorisation du capital s’échappe "par le haut" en fraction ou segment du cycle mondial global du capital, au niveau des investissement, du procès productif, du crédit, du capital financier, du marché, de la circulation de la plus-value, de la péréquation du profit, du cadre concurrentiel.
La reproduction de la force de travail s’échappe "par le bas". Au « mieux », on trouve une déconnexion du salaire et de la productivité et la transformation du welfare en un pré-achat uniformisé, global et minimum de la force de travail abaissant sa valeur lors de son achat individuel. Au pire : autosubsistance, solidarités locales, économies parallèles, ce qui retravaille d’anciennes cohésions sociales en conférant, selon les circonstances, au domaine religieux de nouvelles significations d’être-ensemble. Aucune de ces situations n’est exclusive de l’autre. Le capital est devenu indifférent à la mise en forme du social. « Ceux d’en-bas » ont droit à une assistance policiaro-compassionnelle, et « ceux d’encore plus bas », à des missions militaro-humanitaires. Là où il y avait une localisation jointe des intérêts industriels, financiers et de la main-d’oeuvre peut s’installer une disjonction entre valorisation du capital et reproduction de la force de travail.
L’espace du monde capitaliste restructuré est un zonage qui se déploie de façon « fractale » à toutes les échelles : monde, continents, aires, pays, régions, métropoles, quartiers. A chaque niveau d’échelle, se côtoient et s’articulent : un noyau « surdéveloppé » ; des zones constellées de focalisations capitalistes plus ou moins denses ; des zones de crises et de violence directe s’exerçant contre des « poubelles sociales », des marges, des ghettos, une économie souterraine contrôlée par des mafias diverses.
Dans un tel « nouvel ordre mondial », la question de la distinction entre opération de guerre et opération de police n’a plus un grand intérêt. La restructuration actuelle est une autre organisation de l’espace de la reproduction du capital et une autre organisation de la violence. Les formes d’interventions sont celles de la discipline. Si le principal résultat du procès de production c’est la reproduction du face-à-face entre le prolétariat et le capital, que de ce face-à-face découle ipso facto le premier moment de l’échange entre le capital et le travail (achat-vente de la force de travail) ne va pas de soi. Au "centre" ou à la "périphérie", ces distinctions ont été mises en abimes à tous les niveaux d’échelle, la situation de la force de travail est fondamentalement la même : la force de travail existe face au capital comme force de travail sociale globale. Alors qu’elle est dans les aires développées globalement achetée par le capital et individuellement utilisée, il n’y a pas d’achat global dans les nouvelles périphéries. D’où l’importance partout de la disciplinarisation de la force de travail face à un prolétaire redevenu, en tant que prolétaire, un pauvre.
Un peu partout s’installe un système de répression prépositionné dans une étroite conformité entre l’organisation de la violence et celle de l’économie. Il s’agit d’une gestion globale et démographique de la main-d’œuvre. La répression est permanente, non pas partout, mais partout possible : interventions « coup de poing », missions de pacification forcée, missions policières, missions humanitaires. Dans les banlieues françaises, nous avons aperçu les lueurs de ce monde nouveau.

Vous avez dit revendicatif ?

Contrôle policier des chômeurs ; radiation des Assedics ; resserage du RMI, chômage massif largement supérieur aux moyennes nationales ; disparition des subventions à toute forme de vie sociale "légitime" ; dégradation de l’habitat, des transports ; ghettoïsation urbaine, scolaire ; flicage permanent ; segmentation racialisée du marché du travail ; délocalisation européenne et mondiale rendant illusoire un avenir même incertain de main-d’œuvre précaire et sous-payée, etc. Cette toile de fond de la "misère" dans les banlieues s’est trouvée encore obscurcie durant les derniers mois par une rafale de mesures et de déclarations qui pour provocatrices qu’elles soient ne font que révéler la façon dont le "social" est dorénavant traité.
Toutes les raisons, les meilleures du monde, pour que la rage à l’encontre de telles conditions se formalise dans des revendications mêmes très générales, même floues, semblaient réunies. Pourtant, cette révolte n’a formulé aucune revendication, même la plus "basique" et "consensuelle" du style : "Sarko démission". On sait que l’absence de revendications formulées ne tient pas à l’absence d’organes "représentatifs" pouvant porter ces revendications, dans ce cas soit le mouvement en crée dans son déroulement, soit il investit des associations déjà existantes pour y insuffler, momentanément, le nouveau contenu qui est le sien. Cependant, dire que le mouvement de révolte n’a formulé aucune revendication, que son seul langage a été ses actes et ses objectifs, est une constatation. Cela ne donne ni le contenu de la révolte, ni pourquoi il en a été ainsi.
En ce qu’elle n’a rien revendiqué, le contenu de la révolte de novembre fut le refus des causes de la révolte, les émeutiers ont attaqué leur propre condition, ils ont pris pour cibles tout ce qui les produit et les définit. S’il en a été ainsi, cela ne tient pas à un imaginaire radicalisme intrinsèque aux "lascars de banlieues" venant remplacés les "blousons noirs politisés" des années 1960. Cela tient à la conjonction de deux causes actuelles : d’une part, la situation particulière de cette fraction du prolétariat, d’autre part, le fait que, de façon générale, la revendication n’est plus ce qu’elle était. La conjonction, bien sûr, n’est pas fortuite.
Nous aborderons plus longuement le premier point dans la partie suivante de ce texte. Disons tout de suite que les émeutiers révélèrent et attaquèrent la situation de prolétaire maintenant : cette force de travail mondialement précarisée. Ce qui rendit immédiatement caduc, dans le moment même où une telle revendication aurait pu être prononcée, de vouloir être un "prolétaire ordinaire". Nous supposons acquis que les chômeurs, les "exclus" sont des prolétaires, que leur rapport au capital est celui de la contradiction qu’est l’exploitation dont le principal résultat, le résultat essentiel, est la reproduction du face à face entre la force de travail libre et le capital potentiel.
Le second point est plus général et porte sur le fait que, dans les luttes actuelles, la revendication n’est plus ce qu’elle était. Revendiquer et se remettre en cause dans l’attaque de tout ce qui nous définit ne sont plus les termes exclusifs l’un de l’autre d’une alternative. Depuis longtemps déjà la lutte revendicative ne s’identifie plus aux gros bataillons syndicaux, à la légitimation réciproque de la classe ouvrière dans ses organisations et du capital comme terre nourricière du travail. Depuis longtemps la lutte revendicative n’est plus la voie royale de la montée en puissance de la classe ouvrière se renforçant, s’unissant pour devenir l’avenir du monde. De son côté, pour la classe capitaliste, la grève revendicative n’est plus légitime dans un processus interne national d’accumulation appelé "fordiste". Il existe maintenant une intrication structurelle entre d’une part être en contradiction avec le capital, ce qui inclut la revendication et, d’autre part, se remettre soi-même en cause comme classe car nous ne sommes rien d’autre que notre rapport au capital. Dans les luttes actuelles, la revendication a de plus en plus de difficultés à ne pas être attaquée au cours même de la lutte et à se donner ses formes d’organisation sans que celles-ci soient contestées.
En décembre 2002-janvier 2003, lors de la grève ACT d’Angers (matériel informatique, filiale de Bull), trois lignes de fabrication sont momentanément remises en route, ce qui n’empêche qu’ensuite des produits finis sont brûlés. L’usine est occupée, mais personne ne sait dans quel but. De même, dire que la lutte de Cellatex était « suicidaire », ce n’est en aucune façon lui enlever toute son importance. « Suicidaire », parce que les formes autonomes de la lutte de classe ne sont plus de mise, ayant jeté leurs derniers feux avec les coordinations des années 80 (et encore...). Si, à partir de son existence de lutte revendicative, la lutte de Cellatex déborda l’encadrement syndical c’est pour affirmer que le prolétariat n’est rien sans le capital, la force de cette lutte fut dans cette affirmation qui ne contient pas l’autonomie du prolétariat mais sa négation, qui part de la revendication et trouve en elle la nécessité de la dépasser. De Cellatex aux banlieues, tout est différent parce qu’il n’y a pas d’unité du prolétariat qui puisse exister sans que celui-ci n’entame sa propre abolition comme classe, mais tout est identique. Si la dynamique est unique il est vain est proclamatoire d’espérer ou pire d’appeler, sur cette base, à l’unité de la classe, qu’on l’appelle, ce qui n’a pas d’importance, classe ouvrière ou prolétariat. Les prolétaires ne trouvent dans le capital, c’est-à-dire en eux-mêmes, que toutes les divisions du salariat et de l’échange et aucune forme organisationnelle ou politique, aucune revendication, ne peut plus surmonter cette division. Le prolétariat n’est rien en soi, mais un rien plein de rapports sociaux qui font que, contre le capital, le prolétariat n’a d’autres perspectives que sa disparition.
Nous sommes amenés à ne plus pouvoir concevoir la lutte revendicative comme relevant d’une contradiction entre le prolétariat et le capital comportant la capacité pour le prolétariat de se rapporter à lui-même comme classe, contre le capital. La revendication ne construit plus un rapport au capital comportant la capacité pour le prolétariat de trouver en lui-même sa base, sa propre constitution, sa propre réalité, sur la base d’une identité ouvrière que la reproduction du capital, dans ses modalités historiques, venait confirmer. Corollairement, c’est la distinction entre lutte offensives et défensives qui s’efface. C’était une distinction liée à la problématique programmatique de la montée en puissance de la classe. Le prolétariat reconnaît le capital comme sa raison d’être, son existence face à lui-même, comme la seule nécessité de sa propre existence. Doit-on considérer la révolte des banlieues comme une lutte « offensive » en imaginant qu’elle réclamerait une situation meilleure pour la force de travail ou en ce qu’elle est la remise en cause de tout ce qui définit les émeutiers dans le cadre de cette société ; doit-on la considérer comme défensive en ce qu’elle réagit à une aggravation évidente de la reproduction globale de la force de travail active ou surnuméraire. Si l’on pose la question spécifique du rapport de la communisation aux luttes quotidiennes, celui-ci se situe dans le fait que, dans une lutte, agir en tant que classe soit la limite mise à jour et reconnue de l’activité de la classe, le fait que la remise en cause de la classe par elle-même soit l’enjeu de la lutte.
Les salariés licenciés de Moulinex mettant le feu à un bâtiment de l’usine ou les émeutiers de banlieues s’inscrivent dans la dynamique de ce nouveau cycle de luttes qui fait, pour le prolétariat de sa propre existence comme classe, la limite de son action de classe et contient sa propre remise en cause. Le refus de soi. Si nous évoquons ici les "luttes suicidaires" ce n’est pas seulement à cause d’une connivence formelle, nous pourrions parler de bien d’autres faits des luttes actuelles où l’appartenance de classe est extériorisée comme une contrainte extérieure objectivée dans la reproduction du capital. Le prolétariat voit son existence comme classe s’objectiver dans la reproduction du capital comme quelque chose qui lui est étranger et qu’il est amené à remettre en cause. Trivialement, cela se joue dans une situation où les émeutiers se révoltent contre leur "exclusion", tout en sachant parfaitement que le boulot qui les incluerait est "un boulot de merde payé des clopinettes", celui dont on ne veut pas, qu’il n’y en a pas et qu’il n’y en aura pas d’autres pour eux.
Les émeutiers de novembre 2005 n’ont pas revendiquer un "travail de merde payé des clopinettes" (ils ont de toute façon rarement vu leurs parents travailler de manière stable et continue), ni des centres sociaux, des Maisons de la culture, une "école démocratique" ou une "police de proximité". Ils ont transformé une situation revendicative (leur situation apparaissant comme un écart par rapport à la norme) en attaque de leur propre condition. De l’école à quelques usines en passant par les transports, les postes de police, d’assistance sociale et les ANPE, ils se sont attaqués à tout ce qui les produit et les définit, à eux-mêmes tels qu’ils sont. S’ils ne veulent rester ce qu’ils sont, ils ne cherchent pas la faute en eux-mêmes, ils savent trop bien que c’est seulement lorsque les conditions seront modifiées qu’ils cesseront d’être ce qu’ils sont, c’est pourquoi ils sont décidés à modifier ces conditions à la première occasion. Les prolétaires ne veulent pas rester ce qu’ils sont, ils n’exigent pas de la société une transformation qui ne peut émaner que de leur propre transformation, l’activité révolutionnaire est la coïncidence de se changer soi-même et de changer les conditions. C’est pourquoi quand les prolétaires attaquent leurs conditions d’existence, c’est leur propre existence qu’ils remettent en cause, jusqu’à et y compris par des formes luttes qui paraissent aveugles et sans perspectives tant la révolte contre leurs conditions est pour les prolétaires la révolte contre leur propre existence de prolétaire.

- "Mais en faisant tout cela, c’est vous-même que vous attaquez"

- "Mais oui, monsieur".

Cette intrication entre revendiquer et se remettre soi-même en cause comme prolétaires qui est caractéristique de ce cycle de luttes et qui se résume dans l’appartenance de classe comme limite générale de ce cycle, a été porté à son paroxysme dans les émeutes de novembre du fait de la particularité de leurs acteurs. La revendication a disparu. Mais, simplement constater l’absence de revendication ne suffit pas, il faut comprendre comment cette absence est elle-même produite. Le statut évanescent de la revendication dans la période actuelle est une raison nécessaire mais pas suffisante. Inversement s’en tenir à une particularité intrinsèque des acteurs c’est leur conférer en eux-mêmes une nature si spécifique (l’exclusion et donc la rage) qu’elle les excluerait du cycle de luttes actuel et ferait de l’absence de revendication un fait de nature, quelque chose de définitoire. Ce serait réduire la vague d’émeutes de novembre à un simple excès quantitatif par rapport aux faits ordinaires identiques qui se déroulent, dans les cités, tout au long de l’année et en réduire les acteurs à la "bande du quartier".
"Les premières comparutions immédiates des émeutiers au tribunal de Bobigny ont fait apparaître que la majorité d’entre eux n’ont pas d’antécédents judiciaires et ne peuvent être étiquetés comme délinquants. La plus lourde peine prononcée (quatre de prison pour un incendiaire d’un grand magasin de tapis) concerne un jeune de vingt ans, intérimaire, titulaire d’un bac pro de peinture, fils d’ouvrier français habitant la banlieue d’Arras. La sociologie des jeunes déférés au parquet (près de 3000) montre des jeunes "ordinaires", certains sont scolarisés, d’autres ont des petits boulots (intérimaires, vendeurs, commis de cuisine) ou peuvent encore être scolarisés. Sans casier judiciaire, ils se sont précipités dans le mouvement, attirés par l’effervescence du moment, portés par le même sentiment de révolte, sur fond de partage des mêmes conditions sociales d’existence et de conscience d’appartenance à une même génération sacrifiée. (...) Le groupe social que constitue la jeunesse des cités ne se réduit pas à sa fraction la plus visible dans l’espace public, celle du noyau dur des jeunes chômeurs. Il comprend aussi, d’une part, des jeunes actifs, principalement ouvriers ou employés comme intérimaire ou en CDD, et d’autre part le groupe formé par des jeunes encore scolarisé, où l’on trouve aussi bien des élèves orientés dans des filières qu’ils perçoivent comme de relégation scolaire (BEP, voire bac pro, classes de STT) que des lycéens d’enseignement général et des étudiant(e)s - inscrits à la fac mais aussi en IUT ou en BTS. (...) L’essentiel est de dire que, par delà les différences statutaires internes, il existe une forme de porosité entre les diverses fractions de la jeunesse des cités. Et c’est cette porosité qui va faire que, par exemple, un bac+2, possédant un BTS et qui a connu une forte discrimination dans sa recherche de stage, peut très bien à un moment donné se joindre ponctuellement au combat de ses compagnons d’infortune, qui ont souvent des bacs-5. (...) Comment expliquer la participation de ces jeunes de cités "ordinaires" à ces événements ? Tout semble s’être passé comme si les comportements d’autodestruction, jusque là réservés à la fraction la plus humiliée du groupe des jeunes de cité, s’étaient progressivement diffusés vers les autres fractions qui, jusqu’à récemment, avait espéré d’en sortir par l’école ou, sinon, par leur ardeur au travail. C’est peut-être bien cela, la véritable nouveauté de ce mouvement : la désespérance sociale, autrefois réservée aux membres les plus dominés du groupe (...) semble avoir gagné d’autres fractions du groupe des jeunes de cité. (...) En fait, l’avenir de ces jeunes de cité s’est dramatiquement obscurci pour tous lors des dernières années. (...) S’il faut insister sur la disparition des emplois-jeunes, c’est parce qu’ils avaient permis à nombre de ces bacheliers de cité de rebondir, de reprendre confiance en eux après leurs échecs dans les études supérieures, leur donnant un statut, un revenu, des possibilités de s’installer et de rêver à un avenir meilleur. Pour le groupe des jeunes ouvriers, la précarité s’est fortement accrue pour les emplois non qualifiés (pour arriver à ce petit chef-d’œuvre de dérégulation du marché du travail que constituent les Contrats Nouvelles Embauches). En région parisienne où les possibilités sur le marché du travail sont plus grandes (usines, bâtiments, hôtellerie-restauration, tertiaire non qualifié), une partie non négligeable de garçons de cité travaille dans des emplois d’exécution : en usine, à Roissy, dans le tertiaire non qualifié (tris postaux, centres d’appel, etc.) Or depuis le 11 septembre, Roissy qui était un gros employeur de jeunes des cités semble bien avoir fait le ménage, craintes de menace terroriste à l’appui. Citroën Aulnay a récemment licencié 600 intérimaires, Poissy annonce 550 licenciements d’intérimaires en décembre 2005. (...) Beaucoup de jeunes de cité qui travaillent voient leur situation comme un échec, (...) un refus viscéral d’accepter cette condition ouvrière qui, pour eux, est désormais liée à l’iniquité. (...) C’est peut-être là une grande différence avec leurs ainés ouvriers qui entraient dans un monde ouvrier peut-être aussi méfiant voire hostile vis-à-vis des "jeunes arabes", mais qui était plus sructuré, plus syndiqué. Le monde des ouvriers d’après la "classe ouvrière" est plus anomique, miné par la précarité mais aussi par les jalousies et les luttes de concurrence exacerbée par la nouvelle organisation du travail. Conséquence : se faire une place au travail pour les jeunes de cité exige toujours plus d’efforts, d’abnégation, de retenue... Or ils appartiennent à une génération sociale, marqué par la vie en cité, qui ne veut pas jouer les rabaissés, qui ne veut pas reproduire les logiques d’humiliation vécue par leurs parents." (La "racaille" et les "vrais jeunes", critique d’une vision binaire du monde des cités, Stéphane Beaud et Michel Pialoux).
Les émeutiers de novembre sont de jeunes prolétaires actuels ordinaires, ce ne sont pas des spécialistes de la "délinquance", certains travaillent en intérim, en CDD, ils ont parfois le bac, c’est le ralliement de cette "masse", dû à de rapides aggravations de sa condition et à la fermeture de son avenir, au noyau le plus dur qui "tient les murs" et qui, pour des raisons diverses, se sait depuis très tôt sans avenir qui a conféré son importance à ces émeutes : des émeutes de jeunes "ordinaires". Cette "masse" qui au temps de la "classe ouvrière" (il n’y a pas si longtemps que cela : cf. infra, Convergence 84) aurait revendiqué, s’est rallié aux pratiques habituelles de ce noyau le plus dur. C’est cette "masse" qui a assuré la conjonction. En se ralliant aux pratiques habituelles de la cité, elle a fait passer l’intrication de la revendication et de la remise en cause qui demeure une dialectique interne des luttes entre les deux éléments, à la pure et simple absence de revendication, là où on aurait pu en attendre et là où les différentes sortes de pouvoir vont en trouver. Sans cette transformation de la lutte revendicative, la bande de quartier serait restée la bande de quartier et leurs activités aussi régulières que marginales serait restées enfermées dans la définition d’une identité, mais, inversement, sans la porosité entre les diverses fractions des jeunes de cité liée à des situations communes, cette "masse" ne serait jamais passé de la revendication de moins en moins satisfaisante (même satisfaite), à l’absence de revendication. L’absence de revendication signifie que l’attaque des conditions existantes coïncide avec ne plus vouloir être ce que l’on est.
Lorsque Bernard Thibault déclare : "On n’a pas vu de banderoles, de drapeaux syndicaux certes, mais il est bien question d’emploi, de moyens pour vivre et de dignité", ou que Jacques Chirac lance une série de promesses répondant à des revendications (paroles en l’air ou annonces suivies d’effets.... ?), il ne faut pas les prendre pour des ânes, s’ils voient la révolte comme revendicative, c’est qu’ils peuvent l’y ramener. S’ils peuvent le faire c’est que le mouvement est demeuré tout du long un mouvement des banlieues. Il pouvait, par là, être renvoyé à sa particularité donc à des revendications traitant la particularité comme telle, simple écart à résoudre par rapport à la norme.
Le mouvement est parti d’une situation particulière (largement exposée par tout le monde : échec scolaire, chômage, précarité, niches d’emplois racialisées, absence d’avenir, dégradation urbaine, ségrégation, ghetto...), il a su ne pas s’y enfermer et surtout il a su élever les caractéristiques de cette situation particulière au rang de caractéristiques générales. L’émeute a su promouvoir les caractéristiques générales de cette situation particulière mais n’est pas sorti de sa particularité. Si l’immense majorité des émeutiers sont issus de l’immigration maghrébine, noire, turque..., l’émeute n’a jamais été une émeute arabe, noire ou turque au sens où l’ennemi aurait été le "blanc", le "français", le "gaulois" et durant laquelle on se serait battu en tant qu’arabes, noirs, turcs.... La revendication de l’intégration à la française ou communautariste à l’anglo-saxonne avait fait long feu avant même d’exister. Alors qu’il y a un an, en période de "calme", les synagogues brûlaient dans les banlieues, ces jeunes qui d’après les journalistes "jouaient à l’intifada" n’y ont pas prêté attention, une seule église a été attaquée. Les émeutiers de novembre ont retrouvé l’inspiration de ceux de la fin des années 70 et du début des années 80 avant que SOS racisme, s’appuyant sur un laminage de la lutte de classe et la défaite consommée d’un cycle de luttes, ne leur explique qu’il fallait lutter contre le racisme et non contre la segmentation du marché du travail et tout ce qui racialisait leur lutte. Si nous n’avons pas eu droit à la énième sympathique Marche des beurs version Mitterrand 1983 (au moment où Mauroy et Deferre traitaient les grévistes de l’automobile de "non-français manipulés par les ayattollas"), nous n’avons pas eu non plus les limites de la beaucoup plus intéressante Convergence 84 (souvenez-vous des mobylettes).
Ce mouvement était exemplaire dans la mesure où se fixant pour objectif “l’égalité” et la “nouvelle citoyenneté” il était lui-même conscient de l’insuffisance de cet objectif et de ce qu’il “masquait” : “ Nous savons que l’égalité des droits en matière de citoyenneté, ne consiste qu’à revendiquer les inégalités sociales qui traversent déjà la société française - mais uniquement celles-là !... Mais cette avance de l’idée d’Egalité rebondira sur l’ensemble de la société, mobilisant également des couches discriminées “à l’intérieur de la société française” " (4° de couverture de la brochure rédigée par les initiateurs de la convergence : La ruée vers l’égalité Ed. Mélanges 1985). “Nous sommes d’une catégorie qu’on a installé dans la cave de la société et dont on ne veut ni entendre le champ, ni voir l’âme. Nous revendiquons donc nos droits : des droits destinés à nous porter à la hauteur des citoyens reconnus. En chemin, nous avons appris que le sous-sol est plus grand que nous l’avons cru et qu’il comprend des pièces que nous ne connaissions pas. Nous avons rencontré des citoyens moins égaux que d’autres. Eux aussi exigent leurs droits : parfois les mêmes que les nôtres, parfois non. Nous avons compris qu’il s’agit de leur part d’égalité, comme nos droits sont notre part. Nous nous sommes dit que ces luttes diverses - les nôtres et les leurs- se confortent et doivent se rejoindre pour élargir le champ d’application de l’égalité.” (ibid, “Texte d’appel”). Les initiateurs du mouvement soulignaient eux-mêmes que, dans le texte d’appel, pas une fois le mot racisme n’était prononcé, “parce que pensions-nous, à tant rabacher le racisme, on finit par occulter les véritables problèmes.”. Mais à tant rabacher l’Egalité ont fini aussi par occulter les véritables problèmes.
Les initiateurs de ce mouvement considéraient qu’il n’y avait pas que des “inégalités sociales” ou plutôt que celles-ci se complétaient d’inégalités diverses contre lesquelles ont pouvait lutter au niveau du droit : des inégalités “formelles”. L’existence de ces inégalités est indéniable, insupportable et on a mille fois raisons de lutter contre elles. Mais, revendiquer l’égalité, c’est revendiquer la neutralité de la justice, de la police, de l’école, des employeurs, de l’aménagement du territoire, de l’Etat etc., c’est revendiquer que “la cave” soit traité par ces institutions comme “les étages supérieurs” dont elles sont leurs institutions. Les inégalités devenaient des objets de luttes et de revendications particulières. Ces revendications réclamaient alors une solution à leur niveau, celui de l’Egalité et de la citoyenneté. Ainsi, une lutte indispensable contre les inégalités se transformait en une litanie de revendications démocratiques ne changeant absolument rien à ce qui est sa raison d’être (l’existence des classes, l’exploitation, les conditions générales de reproduction de la force de travail et de sa segmentation) et surtout la niant. On aboutissait à l’invention d’une “solution” qui traitait les inégalités comme existant pour elles-mêmes et par elles-mêmes.
On peut soutenir que les émeutiers de novembre revendiquaient d’être traités en "prolétaires ordinaires", mais la généralité du mouvement (une de ses caractéristiques essentielles qui le distingue des émeutes de cités depuis le début des années 1980), son intégration et son dépassement en interne (comme émeutes des banlieues) de la racialisation de la force de travail et de la distinction entre actifs, chômeurs, précaires, étaient, de fait, l’aveu même qu’ils étaient le prolétariat ordinaire dont les "autres" ne sont qu’un segment particulier. En novembre 2005, les inégalités sont demeurées des inégalités réelles et en tant que telles sans solutions car reconnues comme le fonctionnement même du système. En cela, il ne s’agissait plus même d’inégalités. Tout le monde parle d’inégalités, mais la lutte ne s’est pas située à ce niveau dans ses objectifs, son déroulement et la conscience qu’elle avait d’elle-même.
On a dit qu’elle avait dépassé le piège de la racialisation et même, à ses débuts, l’enfermement dans la catégorie des "jeunes". Ce n’était pas d’inégalités mais d’exploitation dont il était question. Dans le capitalisme actuel, c’est l’ensemble de la force de travail qui est acheté et qui correspond pour le capital au travail nécéssaire
Avec le développement général de la précarité, de la flexibilité et de toutes les formes de contrats déterminés, le chômage n’est plus cet en-dehors de l’emploi salarié qu’il était durant les « Trente Glorieuses ». La segmentation de la force de travail se résoud en un achat global de celle-ci par le capital et une utilisation de chaque force de travail individuelle selon les besoins ponctuels de la valorisation. Cet achat global modifie de fond en comble le fonctionnement de l’Etat-providence, celui-ci, là où il existait, ne disparaît pas. Il se segmente lui aussi pour assurer l’employabilité permanente de la totalité de la main-d’œuvre disponible, il ne joue plus seulement sur la population salariée, mais sur le taux d’activité et la population disponible. C’est le passage du Welfare au Workfare. C’est une évidente « régression » au niveau des droits acquis, mais c’est également une extension du système : C.M.U. ; R.M.I. ; R.M A. Une telle extension est beaucoup plus développée dans les pays anglo-saxons. Le système du Welfare ne régresse pas en demeurant identique dans sa nature, sa « régression » est plus fondamentalement une modification de la nature générale du marché du travail en organisation du travail.
La force de travail est alors présupposée comme propriété du capital, non seulement formellement (le travailleur a toujours appartenu à toute la classe capitaliste avant de se vendre à tel ou tel capital), mais réellement en ce que le capital paie sa reproduction individuelle en dehors même de sa consommation immédiate qui pour chaque force de travail est accidentelle. Le capital n’est pas soudain devenu philanthrope, dans chaque travailleur il reproduit quelque chose qui lui appartient : la force productive générale du travail devenue extérieure et indépendante de chaque travailleur et même de leur somme. Inversement, la force de travail directement en activité, consommée productivement, voit son travail nécessaire, lui revenant en fraction individuelle, défini non par les besoins exclusifs de sa propre reproduction, mais en tant que fraction de la force de travail générale (représentant la totalité du travail nécessaire), fraction du travail nécessaire global. Il tend à y avoir péréquation entre revenus du travail et revenus d’inactivité.
La lutte de novembre 2005 a parfaitement intégrée cette restructuration du marché du travail et de l’exploitation au point même qu’apparaisse la possibilité de faire jouer "à son profit" les espaces intersticiels du système. Dans son déroulement, les objectifs visées, son dépassement dans le cadre des banlieues de la segmentation racialisée de l’exploitation, dans la façon dont elle exprimait son rapport au salariat et au "possibilités d’employabilité", elle s’est d’emblée située au niveau présent du rapport d’exploitation. C’est pour cela que la lutte de novembre 2005, même si elle n’a pas quantitativement l’ampleur des émeutes anglaises de l’été 1981 se situe immédiatement à un niveau supérieur.
La violence de ces émeutes avait témoigné de toute la dificulté du capitalisme anglais à réaliser cette double nécessité : débloquer l’assistance et le chômage comme ghetto et briser la rigidité de la classe ouvrière. Ce sont toutes les instances de la reproduction de la force de travail qui étaient entrées en crise et étaient attaquées : famille, école, urbanisme, système d’assurances sociales tant comme Etat-providence que sous les formes privées du libéralisme, en ce qui concerne les équipements urbains par exemple. Le capital était bien attaqué au niveau de sa reproduction mais cette reproduction ne se retrouvait que sous la forme de la reproduction de la force de travail, jamais l’autoprésupposition du capital n’est attaquée comme reproduction de la valorisation. C’est au niveau de la reproduction de la force de travail que ces émeutes attaquaient la restructuration en cours. La restructuration des modalités de reproduction de la force de travail pouvait encore être abstraite du mouvement général de la valorisation dont elles ne sont qu’un moment. C’est ce qui formait la substance même de la restructuration qui était attaqué (articulation chômage / activité ; assistance / salariat ; formation / vie active ; segmentation de la force de travail, travail temporaire, sous-traitance), mais en s’attaquant à des formes de reproduction solidifiées à côté des formes directes de l’activité salariée, la lutte sur la reproduction pouvait encore s’effectuer comme abstraite du cycle de la valorisation, comme existante pour elle-même.
En France, vingt-cinq ans après, la restructuration a fait son chemin, on ne peut plus séparer la reproduction et l’activité. Lutter sur la reproduction de la force de travail c’est directement lutter sur son emploi, sur son exploitation. La réponse communautariste qui avait été celle de Thatcher n’est plus possible maintenant en France (elle sera tentée), non seulement parce que le capital français n’a pas la marge de manœuvre que le capital financier et la rente pétrolière donnaient à la Grande Bretagne mais surtout parce que le rapport entre la continuité de la reproduction de la force sociale du travail et son intégration dans le procès productif n’autorise plus une telle solution (reproduction assistancielle d’un côté, travail de l’autre) qui, en Grande-Bretagne même, atteint ses limites.
Toute la difficulté de l’analyse de cette révolte réside dans une formule qui peut paraître au premier abord dénuée de sens : la particularité de son universalité.

Une généralité bien particulière

Si les jeunes issus de l’immigration représentent à l’extrême la disparition de tout ce qui pouvait constituer le "vieux mouvement ouvrier" (n’en déplaise à Thibault qui lui-même n’en est plus) et si inversement ils condensent non seulement les conditions actuelles de l’exploitation mais encore simultanément leur dissolution, en tant que jeunes-des-banlieues-issus-de-l’immigration cette généralité est une particularité (particularisation). Le contenu général de la révolte s’oppose à sa forme particulière. Cette forme particulière est une forme sociale confirmée et repérable, reproductible, qui de détermination de classe passe dans la catégorie d’une détermination d’ordre : attachée à des personnes. Si bien que le contenu général qui fut la raison d’être de ces émeutes et contre lequel elles se sont élevées existe dans une particularité comme si c’était en elle que résidait ce contenu général. Les analyses sociologiques ou même théoriques les plus pertinentes partent de cette particularité et trouvent en elle les formes générales de la gestion et de l’exploitation de la force de travail, leur erreur consiste à trouver le général dans le particulier sans considérer que le particulier est lui-même produit. Une fraction du prolétariat totalement médiatisée par le rapport général apparaît comme l’agent rél, le support immédiat du général, et ce général comme des propriétés déterminées de cette situation particulière. Les fractions du prolétariat, sa segmentation apparaissent sur le marché du travail comme des conditions préalables, parce que le mode de production capitaliste, au-delà même du marché du travail, se meut à l’intérieur des formes concrètes qu’il a créées, et que ces formes qui en sont le résultat, l’affrontent dans le procès de reproduction, comme des conditions préalables toutes faites, déterminant le comportement aussi bien des capitalistes que des prolétaires, leurs fournissant leurs motifs d’agir et leur conscience. Cette erreur a pour conséquence d’une part, de penser que ce particulier doit s’étendre aussi bien comme condition qu’il représente que comme formes d’action et, d’autre part, de ne pas voir dans ce particulier une limite intrinsèque due à la forme d’apparition du général. En un mot, l’erreur consiste à chercher le général comme contenu du particulier. Ce renversement se trouve confirmé pour les intéressés eux-mêmes dans la segmentation reproductible du marché du travail et de la société civile. C’est toute l’ambivalence de ces émeutes : la remise en cause de ce que l’on est non seulement part de ce que l’on est (ce qui va de soi) mais encore fait de ce que l’on est la catégorie particulière devant exprimer la dissolution générale des conditions existantes. Quand, tant policièrement que dans ses promesses, l’Etat répond à ce niveau, il n’est pas totalement "à côté de la plaque". La réponse de l’Etat est au niveau de ce contenu général, l’état d’urgence (prolongé pour trois mois) est non seulement une effet d’annonce à visée électorale et un effet du marquage à la culotte entre De Villepin et Sarkozy, mais aussi un avertissement donné à toute le prolétariat précaire. La reproduction du face à face entre la force de travail et le capital devient une affaire de discipline.
Dans ces luttes s’est produit un amalgame entre jeunes français issus de l’immigration, immigrés légaux ou clandestins, jeunes de l’ancienne classe ouvrière totalement précarisés. De fait, cet amalgame attaque les politiques d’immigration visant à accentuer les séparations en rendant plus fragile le statut légal de l’immigré, voire en le niant. Au moment où l’immigration à statut permanent ne répond plus aux besoins actuels de la valorisation du capital, où les Etats essayent d’institutionnaliser une immigration tournante, où la refonte des politiques d’immigration est menée de pair avec la réforme de l’Etat providence, ces émeutes ont signifié que l’insécurité est la condition normale de la classe ouvrière. Les secteurs encore "protégés" du salariat ne sont pas appellés à disparaître mais leur sens n’est plus en eux, ils ne sont plus eux-mêmes qu’un segment particulier dans la segmentation générale de la force de travail. Compris dans la structure d’ensemble de la restructuration, la mondialisation de la force de travail n’est que la forme la plus élaborée de la disparition de l’identité ouvrière. Il n’est qu’à voir le désarroi des fossiles de Lutte Ouvrière qui dans le n° du 18 novembre 2005 de leur journal appelle l’Etat à prendre toutes les mesures qui ressusciteraient la classe ouvrière d’antan pour conjurer la "violence aveugle" (expression répétée jusqu’à l’écoeurement) et appelle les vrais ouvriers, les enseignants, les travailleurs sociaux à s’interposer "Entre voitures incendiées et occupation policière" (titre programme d’un article du n°).
Les émeutes révélèrent et attaquèrent la situation de prolétaire maintenant (dans le mode de production capitaliste, "faire voir les choses" c’est déjà la lutte de classe, fétichisme réification, idéologie sont des réalités). Mais refuser d’être cette force de travail mondialement précarisée rend immédiatement contradictoire au sens de caduc dans le moment même où une telle revendication s’énonce de vouloir être un "prolétaire ordinaire". Dans l’existence même de cette force de travail, c’est le prolétaire ordinaire qui est en voie de disparition et la suppression du ghetto ne signifierait que la généralisation de son contenu. La classe ouvrière dans laquelle ils auraient pu vouloir se confondre est déjà morte (abolie) dans leur propre existence et ils le savent.
Cependant, toute lutte du prolétariat se produit et se développe dans les catégories de la reproduction et de l’autoprésupposition du capital. La lutte de classe n’existe toujours que “surdéterminée” parce qu’elle est lutte de classe, c’est le rêve programmatique qui veut une classe qui se dégage de son implication réciproque avec le capital et s’affirme en tant que telle dans une pureté autodéterminée, une classe subsistant par elle-même. Dans ce “plus”, cette "surdétermination", ce n’est pas un manque ou un détournement qui réside, mais c’est l’existence et la pratique en tant que classe que l’on trouve, c’est-à-dire la reproduction réciproque du prolétariat et du capital dans laquelle c’est toujours le second qui subsume le premier qui agit à partir des catégories définies dans la reproduction du capital. En cela le contenu général des émeutes n’existe que dans une forme particulière qui loin d’être une simple enveloppe est sa possibilité même d’existence. Cette particularisation s’est même exacerbée dans le phénomène de bande, le localisme de l’action et une certaine continuité entre l’émeute et la "déliquance ordinaire".
On peut voir le contenu général mais le voir de façon abstraite : la situation de cette force de travail ne serait qu’une forme transitoire et annonciatrice en attendant que les acquis sociaux du monde du travail aient été éliminés par le processus de dérégulation. En quelque sorte un terrain d’expérimentation de statuts entièrement précarisés qui seront ensuite généralisés en totalité ou en partie à l’ensemble des salariés. Dans une telle vision, la généralité de la fraction de la classe ouvrière qui s’est révoltée est abstraite pour trois raisons. D’abord, la précarisation n’est pas comprise comme segmentation, dans sa généralité elle n’est pas particularisée. Ensuite cette généralité, comme généralisation, est une simple extension quantitative qui n’est pas comprise comme rupture historique, restructuration du rapport entre le travail et le capital, engageant en cela des figures historiques du prolétariat différentes. Enfin, à partir de ces deux premières incompréhensions, la précarité n’est pas comprise comme générale en ce qu’elle structure l’ensemble du rapport d’achat-vente entre le travail et le capital, mais en ce qu’elle éliminerait purement et simplement ce qui n’est pas elle, c’est encore ici la rupture historique et la segmentation qui disparaissent.
Ainsi ce contenu ne devient général qu’exprimé par une fraction et par les conflits que l’existence même de cette fraction implique à l’intérieur de la classe ouvrière. La généralité n’est pas quantitative, elle n’est pas non plus cachée sous la gangue des apparences, elle inclut les discontinuités et les ruptures historiques, elle se produit. Même si la fraction "stable" de la classe ouvrière ne possède plus en elle-même sa propre raison d’être mais n’est qu’un segment de la décomposition de la force de travail, elle peut voir dans ces émeutiers sa propre déstabilisation. On peut craindre que cela n’ira pas sans conflits.

Même si durant les émeutes, on a vu des habitants insulter les CRS de leurs balcons, même si personne ne les a aidés dans leur chasse aux petits groupes mobiles à l’intérieur des cités, même si la police s’est risquée sur un territoire globalement hostile, même si les appels de certains maires de gauche à la "mobilisation citoyenne" ou les appels de groupes comme Lutte Ouvrière à former des cordons de "vrais travailleurs" entre les jeunes et la police sont demeurés sans effets, même si les quelques regroupements d’habitants pour protéger "leur école" n’ont pas occasionné des affrontements avec les émeutiers, même si les déclarations de Le Pen ou de De Villiers ont eu un écho des plus restreint, il y a cependant fort à parier que toute action de plus grande ampleur contenant la remise en cause et l’attaque par le prolétariat de tout ce qui le définit et qui commencera comme l’action d’une fraction de la classe, quelle qu’elle soit, ne pourra aller sans affrontements à l’intérieur du prolétariat. Le prolétariat est une classe de ce mode de production, il a en lui son existence, l’abolition du capital sera l’abolition du prolétariat par lui-même, il nous faut alors admettre que son auto-transformation dans l’abolition du capital puisse être un conflit à l’intérieur du prolétariat lui-même. Le prolétariat affronte sa propre condition (ce qu’il est et ne veut plus être) parce que son être est tout entier en face de lui dans le capital, mais cela signifie que, tant que sous quelque forme parcellaire ou atypique que cela soit, le capital se reproduit, il est la reproduction de cet être, il reproduit avec lui les prolétaires, dans une situation révolutionnaire cela ne pourra aller sans conflits internes.
C’est, peut-être, le caractère limité de ces émeutes, en tant que remise en cause pure et simple de la condition prolétarienne, limité dans l’espace, dans le temps, dans le nombre de leurs acteurs et de leurs objectifs qui explique l’inexistence de ces conflits. On peut aussi être optimiste et conclure que la destruction de l’identité ouvrière, son absence de confirmation dans la reproduction du capital, a été radicale au point de la réduire à ne plus être qu’un "état d’esprit", qu’une persistance rétinienne qui ne résiste pas à la moindre situation de conflit réel. Mais, il serait dangereusement angélique de ne pas concevoir que, dans les cités et ailleurs, le refus de tout ce qui fait maintenant l’exploitation peut nous donner un conflit aux allures absurdes et barbares entre ce refus même et ce qui continue à être et être vécu comme "être un travailleur". Dangereusement angélique de négliger l’enracinement dans le milieu ouvrier et chômeur du Front National, les clivages à l’intérieur des cités (ce peut être ceux qui habitent dans les tours et ceux qui habitent dans les barres), la suspicion permanente entre la cité et la zone pavillonaire ouvriers / employés qui souvent la jouxte. Depuis plus de vingt ans, le chômage de longue durée, la relégation liée à la perte d’emploi, la réclusion dans les HLM dégradées, la compression des revenus, l’échec scolaire des enfants, rapprochent les conditions de l’ex noyau dur de la classe ouvrière de celles des groupes dont ils pouvaient se croire éloignés, ou qu’ils pouvaient imaginer moins bien armés qu’eux.
L’affirmation d’être un travailleur n’exprime plus rien au-delà du capital, mais seulement la hantise d’être précipité à nouveau dans le monde auquel on entendait échapper, une manière de restaurer une identité, de conjurer le déclassement. Il n’est pas jusqu’au "racisme ordinaire" qui ne soit, alors, une façon de marquer la distance qu’on voudrait ne pas voir abolie avec ceux qui sont encore un peu moins. Le procès de travail, les conditions de reproduction de la force de travail, atomisent les ouvriers et les mettent en concurrence jusque dans leur organisation matérielle : responsabilisation individuelle sur la qualité, les délais ; éloignement physique des postes de travail ; éclatement des horaires ; évaluation personnelle et entretien avec le supérieur direct, file d’attente à l’ANPE, liste d’attente dans les offices de HLM.... L’atomisation est telle et la perte de l’identité ouvrière confirmée par et dans la reproduction du capital si inexorable que l’Etat et la Nation, les communautés les plus abstraites et parce que les plus abstraites, peuvent seules être fantasmées comme la communauté de cette individualisation (comme ailleurs la religion, lorsque les communautés traditionnelles éclatent). Cette identité se forge dans la délimitation et la différence d’avec les exclus de la vie nationale, immigrés et même chômeurs " nationaux "auxquels on reprochera les " avantages "octroyés par les "élites liées au cosmopolitisme". Tout se mêle ici : l’identité nationale et l’ancienne fierté du travail. L’identité nationale revendiquée c’est avant tout le mépris vis-à-vis des "exclus ", reposant sur la crainte d’en être.
"Etre un travailleur" implique alors la délimitation entre " nous "et les " autres ", elle s’inscrit dans un mouvement interne au rapport entre travail, welfare et services publics (habitats, écoles, hôpitaux, Poste ...), c’est la revendication d’un Etat "qui marche". Le critère de la délimitation c’est l’ordre qui surdétermine le " bon fonctionnement "de l’accès au travail, au welfare, aux services publics. Cet ordre c’est la légitimité exclusive du travail salarié que menacent le "chômeur professionnel " (toujours l’autre), le " clandestin ”, le " dealer ", " celui qui vit des allocations familiales ", tous ceux dont une identité particulière peut être imaginairement la source d’un "avantage", d’une "dérogation" à la règle commune. La délimitation n’a rien de naturel, elle construit ses termes, elle est plastique, elle passe maintenant entre cet ordre et ce qui le menace dont la figure paradigmatique est le "jeune arabe" ou la "bande de blacks" et, comme le nazisme avait inventé les " enjuivés ", ceux dont le comportement quotidien est assimilé à ce paradigme. Comme toujours le groupe " racial " (puisque c’est de cela dont il s’agit) est une complète construction historique qui suit les linéaments des circonstances particulières : le jeune " gaulois " peut être " arabe "et l’Algérien qui a 25 ans de chaine derrière lui " français ". Mais la délimitation et le conflit pourront être autre que construit racialement.
Qu’il n’y ait pas eu de passages à l’acte lors des émeutes de novembre, que ces émeutes n’aient été aucunement "ethniques", ne doit pas nous faire oublier que la racialisation de la lutte de classe est soujacente à la segmentation de la force de travail, que d’autres clivages peuvent apparaître et que de tels conflits seront potentiellement présents dans le processus même de la communisation parce qu’en tant qu’abolition du capital, elle est abolition du prolétariat. Cette absence doit seulement nous amener à considérer que seule la radicalité des mesures de communisation, leur rapidité et leur extension peut les dépasser.

L’abolition des classes sera tout sauf un dîner de gala.

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Anti-CPE : quelques questions en débat

mercredi, 7 juin 2006

Ces points ont été évoqués dans divers textes et débats qui ont eu lieu depuis le mouvement contre le CPE. Il est tenté ici d’en donner un résumé synthétique qui puisse alimenter un débat sur les derniers évènements.

Malaise dans la revendication

« La revendication n’est plus ce qu’elle était ». Le mouvement contre le CPE en a fourni un nouvel exemple.
Il est né d’une revendication précise (« retrait du CPE ») et pourtant très rapidement s’est exprimée l’idée que la revendication de retrait du CPE était secondaire, voire franchement sans importance. Il y a eu la tendance « Ni CPE ni CDI » qui s’est affirmée dans les tout débuts du mouvement et non comme l’effet de sa radicalisation ultérieure. Il y a eu l’occupation de l’EHESS et « l’AG en lutte ». Il y eut enfin et surtout des débats sur le travail et la précarité un peu partout. On ne peut pas dire que la position qui faisait du CPE un simple prétexte pour poser la question de la précarité, voire celle de la remise en cause du salariat dans son ensemble, était « marginale ». Bien au contraire, elle occupait une position centrale dans beaucoup d’AG et la coordination étudiante s’en est fait largement l’écho à travers les diverses plateformes qu’elle a adoptées.

Pourtant, si le mouvement a ainsi posé la question du dépassement de sa revendication de manière explicite, il ne l’a pas réalisé dans les faits : la preuve en a été fournie au moment du retrait du CPE. Après l’abandon du CPE, le mouvement s’est arrêté, tout simplement. De la même manière, s’il a été posé le fait de ne pas s’en tenir à un mouvement étudiant, le seul élargissement significatif du mouvement a été aux lycéens.

Tout se passe comme si les personnes les plus impliquées dans le mouvement (le « noyau dur » des étudiants qui participaient aux AG et aux actions) avaient été convaincues très tôt de l’impossibilité de s’en tenir à une revendication qui demeure purement réactive et dont la satisfaction, au fond, ne change pas grand-chose. Cette conviction n’a pourtant pas gagné la grande masse de ceux qui, mollement impliqués, se sont contenté d’un soutien passif à la contestation. D’où l’impression d’un « double mouvement » qui a pu se dégager et qui a été particulièrement sensible au moment du retrait du CPE : une forte minorité impliquée continuait à s’agiter et croyait en la poursuite d’un mouvement alors que la plupart des étudiants songeaient déjà à retourner en cours.

En même temps, le retrait du CPE n’a donné lieu à aucune manifestation de joie, ni dans la rue, ni dans les facs et les AG. Comme dans tout mouvement revendicatif, la satisfaction de la revendication était à la fois une victoire et une défaite. Il est significatif que n’ait été ressentie que la défaite.
Dans le même ordre d’idée, le mouvement n’a été porteur d’aucun discours franchement positif. L’emploi garanti, le CDI, la « flex-sécurité », le crédit formation, tout ce qui aurait été le pendant réformiste du refus du CPE n’a été avancé que de manière minimale par les confédérations syndicales, refusé par la coordination et les syndicats étudiants qui sentaient que le mouvement n’était pas en phase avec de telles revendication. Le résultat est que le mouvement n’a été qu’un mouvement de refus parce qu’il ne voulait pas ce qu’il aurait logiquement dû exiger en tant que mouvement seulement revendicatif.

Quelle précarité ?

Si le mouvement anti-CPE s’est souvent déclaré contre « la précarité » en tant que telle, la question se pose de savoir de quelle précarité il s’agit.

La « précarité » pour les syndicats, CFDT et CGT en tête, c’est la remise en cause du contrat de travail traditionnel. Est « précaire » l’emploi qui n’est pas sécurisé par une intervention étatique ou para-étatique : par le droit, par les organismes sociaux, par tout l’arsenal juridique et social - y compris les rackets des syndicats « représentatifs ». À l’inverse, un emploi peut être « flexible », il ne sera pas « précaire » si les mesures d’accompagnement négociées par les syndicats et accordées par les divers régulateurs encadrent le dispositif : c’est l’idée de la « flex-sécurité » à la française, par opposition à un marché du travail anglo-saxon régulé de manière moins interventionniste.

Cette vision de la précarité n’envisage nullement - et pour cause ! - la dimension de l’exploitation dans le rapport salarial. Un emploi en CDI ne sera pas considéré comme « précaire » quelles que soient les conditions de travail, le niveau de la rémunération, etc. Les emplois en restauration rapide, par exemple, selon cette définition, ne sont pas des emplois précaires - la société Mac Donald’s, par exemple, se vante sur son site Internet que plus de 80 % des contrats de travail dans ses restaurants sont des CDI, et ce « dès la première embauche ».. Par contre, un emploi de journaliste pigiste sera considéré comme « précaire » même si, dans certains cas, les niveaux de rémunération sont tels qu’il est possible pour le « précaire », même s’il n’est employé que de temps en temps, d’avoir un certain niveau de revenu à peu près garanti.

Si on ne veut plus se limiter au statut juridique du contrat de travail mais parler de la situation des prolétaires, en général, au sein du rapport d’exploitation capitaliste, alors le sens du terme de « précarité » ne peut plus être le même. La précarité ne se limite pas à la flexibilité. Elle s’inscrit aussi dans le contexte global de la baisse du coût du travail qui affecte le prolétariat de manière très diversifiée, suivant les besoins, les qualifications, les zones, etc. Des CDI peuvent donc mener à des emplois « précaires » au sens où la situation de celui qui est employé est fragile, par exemple dans des secteurs où le turn over est massif à cause des conditions de travail et d’exploitation (call-centers, restauration rapide, grande distribution...).

Dire que le CPE pose la question de la précarité pouvait donc s’entendre de deux manières :

- soit il s’agissait de la précarité formelle, juridique, de certains contrats de travail

- soit il s’agissait de la précarité inhérente au rapport salarial dans le capitalisme actuel (conception plus large de la précarité et qui englobe la première)
Le problème, c’est qu’en ne dépassant pas ses deux déterminations initiales (mouvement « contre le CPE » et « mouvement étudiant ») et ce malgré sa volonté affichée, le mouvement est resté de fait un mouvement contre l’extension de la précarité formelle aux diplômés. Ce qui explique que ne puissent pas vraiment se reconnaître dans ce mouvement ceux qui sont sortis du système scolaire sans qualification.

Segmentation du prolétariat

Que certains ne se soient pas reconnus dans le mouvement, c’est ce qui est apparu de manière frappante lors de la manifestation qui s’est achevée aux Invalides à Paris. Cette segmentation en groupes potentiellement antagonistes ne peut pas être interprétée comme l’opposition entre d’un côté les « jeunes des banlieues », les vrais prolétaires, et les « étudiants des classes moyennes ». D’abord parce que d’un strict point de vue sociologique les étudiants ne sont pas tous issus des classes moyennes, qu’on ait de celles-ci une approche par les revenus, par les habitudes socio-culturelles ou par la place dans les rapports de production. Beaucoup d’étudiants travaillent pour payer leurs études et toutes les filières d’études ne sont pas équivalentes : les étudiants ne forment en rien un groupe homogène. Par ailleurs, la figure du « jeune de banlieue » a un caractère purement spectaculaire : l’identification par la casquette et les Nike n’a jamais fourni la base d’aucun groupe social cohérent et n’a jamais été à l’origine de pratiques ou de comportements unifiés.

Pourtant, il est certain qu’en ne parvenant pas à s’attaquer réellement à la précarité au sens large, comme on l’a vu, le mouvement est resté dans sa partie la plus visible un mouvement d’étudiants, c’est à dire de ceux qui mettent encore un certain espoir dans le diplôme (« dans sa partie la plus visible » par ce que le mouvement lycéen a été à la fois fort et très peu perceptible ). C’est justement parce qu’on peut de moins en moins croire à la promotion sociale par les études que certains s’attachent à défendre avec désespoir ce qu’il en reste. Pourtant, le diplôme n’est pas ou n’est plus un critère qui permet de distinguer des « nantis » et des « pauvres ».. Le rapport s’est inversé : ce n’est pas avoir un diplôme qui garantit l’accès à des revenus réguliers, mais c’est l’absence de diplôme qui garantit d’être dans la merde. Et avec ou sans diplôme il y a encore bien d’autres éléments de segmentation possible, ne serait-ce que le critère de la régularité du séjour, etc. Bref, la différenciation des situations est une constante qui pèse sur absolument tous, sans qu’on puisse définir une catégorie « tout en bas » qui serait la seule à même de recueillir la légitimité prolétarienne.

C’est pourquoi il est important d’interpréter la segmentation comme étant celle d’un tout, le prolétariat, dont une des caractéristiques communes est justement d’être en permanence segmenté. Il ne s’agit pas là d’une position de principe qui serait destinée à nous auto persuader de sa valeur performative (parce qu’on considère que le prolétariat est un tout, il est un tout). Le raisonnement est inverse : la segmentation est telle que les catégories segmentées - que ce soit les « étudiants », les « jeunes des banlieues » ou même les « classes moyennes » - sont dépourvues des caractéristiques communes qui font qu’on pourrait les considérer comme des classes. La condition commune, c’est le rapport au capital (la nécessité de vendre sa force de travail pour vivre et la segmentation créée par les modalités d’achat de celle-ci).

« Mort à la démocratie »

Ce slogan taggé sur les murs de l’EHESS pose une question majeure. Ce mouvement a été, dans toutes ses composantes, profondément démocrate : et sa démocratie a été un des éléments qui a le plus puissamment contribué à le paralyser.

Le démocratisme du mouvement, c’est d’abord, dans les AG étudiantes, un formalisme caricatural et politicien. On a assez souligné, à l’AG en lutte, ce qu’on devait critiquer dans ces AG. Par exemple le « tour de parole » : cette manière d’en faire une règle dont le respect formel prend le pas sur la raison d’être le transforme en un dispositif stérilisateur et permet toutes les manipulations lorsque, depuis la « tribune », on s’est arrangé pour que quelqu’un de son camp soit le dernier à parler.

Autre point plus fondamental, la volonté des minorités activistes de ne pas se couper de la masse importante et passive des étudiants qui soutenaient le mouvement sans y participer vraiment. Le vote était certes un élément de légitimation purement idéologique des blocages de facs (« ça a été voté » était l’argument définitif des bloqueurs), c’était aussi une manière pour les plus engagés de se voir comme les « représentants » d’une opinion publique étudiante qui leur était favorable.

Le résultat, c’est que pesait sur le mouvement le poids de ceux que la dynamique de la lutte elle-même ne pouvait pas faire évoluer : ceux que la lutte ne changeait pas parce qu’ils ne luttaient pas, et qui demeuraient donc sur les bases initiales d’un mouvement que sa dynamique même portait à remettre en cause.

Dans l’AG en lutte, le formalisme a été banni au profit d’un mode de débat bien plus dynamique. Le danger, c’est que cette AG qui s’est définie dans son fonctionnement comme une anti-AG étudiante ne verse dans l’apologie d’une démocratie « réelle » par opposition à la fausse démocratie du mouvement.

Le pas n’a pas été franchi mais la tentation était là. Le problème vient du fait de croire que la « libération de la parole » suffit par elle-même à assurer la caractère subversif de l’assemblée : l’expérience de l’AG en lutte a montré qu’on en était parfois loin. Défendre la démocratie « réelle », c’est penser que notre nature véritable serait enfin révélée si d’aventure on se libérait des contraintes que le système fait peser sur nous : mais se libérer de ces contraintes suppose une telle transformation qu’à la fin du processus nous ne serions plus nous-mêmes, du moins nous ne pourrions plus être ce que nous sommes dans la civilisation du Capital.

La démocratie « réelle » suppose que chacun soit individuellement comme le petit souverain de ses choix. Or, dans le cours du mouvement qui abolit l’ordre des choses, ce n’est pas ce qu’on pense ou ce qu’on est à un moment donné qui compte, mais comment les évènements agissent sur nous tout autant qu’on agit sur eux. Le mouvement n’est pas qu’une affaire de choix individuels, même si ni les individus ni les choix n’en sont absents.

La démocratie, que ce soit telle qu’elle existe ou telle qu’elle devrait être, doit donc être considérée comme ce qui fige les choses en l’état et non comme ce qui permet de les modifier. La démocratie ne peut pas être autre chose qu’un mode d’organisation de l’Etat, c’est à dire, au sens strict, un mode d’organisation de ce qui est - le capitalisme.

« Notre situation dans le capitalisme ne peut de toute façon aller qu’en empirant »

La dernière phrase de l’« Appel de l’assemblée du 4 avril 2006 tenue à l’annexe occupée de la Bourse du travail rue de Turbigo » résume la situation du mouvement anti-CPE. Le mouvement refuse le CPE, mais ne peut pas vouloir ce que ce refus impliquerait logiquement comme revendication positive (défense du CDI, de l’emploi garanti, de la « flex-sécurité ») car cela contredirait ce qui a en fait motivé son refus initial : la conscience aigüe d’une dégradation constante de la situation de prolétaire dans la restructuration capitaliste.

La période du « compromis fordiste » était fondée sur la promesse de sortir de la misère matérielle et l’idée surtout qu’il y avait une possibilité que les choses changent, collectivement ou individuellement , pour cette génération ou pour celle qui suivrait. Bien entendu, ce que le capitalisme offrait alors, il ne le donnait que sous la forme aliénée qui est sa plus sûre marque de fabrique : aux prolétaires, il n’a jamais vendu que de la merde. On pouvait alors avancer que la certitude de ne pas mourir de faim s’était échangée contre celle de mourir d’ennui : la situation actuelle, c’est que la certitude de mourir d’ennui est toujours là, mais qu’il n’est pas certain qu’à terme il ne faudra pas aussi mourir de faim.

En ne pouvant pas croire au retour des conditions qui furent celles d’avant la « crise », le mouvement se trouve d’emblée au pied du mur. On refuse, mais on ne propose pas le énième replâtrage ou aménagement du capital auquel on ne croit pas vraiment : c’est tout le discours de la gauche en tant que gauche du capital qui n’est plus là. Le fait qu’il soit globalement resté un mouvement de refus est le point commun le plus tangible entre le mouvement anti-CPE et la révolte de novembre.

Dans les deux mouvements, on peut toujours essayer de placer la revendication positive dans la bouche de ceux qui ont agi mais n’ont rien dit : revendication d’égalité dans la cas de novembre, revendication d’emploi garanti dans le cas du mouvement anti-CPE. Les récupérateurs font comme si ces mouvements n’avaient pas dit autre chose : le gouvernement concocte une « loi pour l’égalité des chances », les syndicats essaient de négocier leur « flex -sécurité », et le présentent comme une réponse aux évènements récents. Cela ne changera rien : on croit de moins en moins à la possibilité d’aménager le capital, et ce n’est pas un hasard si le mouvement anti-CPE naît de l’opposition à une disposition de la loi sur l’égalité des chances.

Être au pied du mur, cela veut dire que si on ne croit plus qu’il y ait des aménagements possibles, il ne reste aucun espace entre la résignation et le grand saut vers une remise en cause radicale du capital. On doit accepter le capitalisme comme un tout ou le nier comme un tout. Le mouvement anti-CPE a été l’enterrement (ou plutôt un des nombreux enterrements, et il y en aura d’autres) d’un certain nombre d’illusions : le welfare, l’égalité des chances, la promotion sociale par le diplôme, etc. A-t-il été pour autant un événement annonciateur de la possibilité de son propre dépassement ? En s’en tenant à la précarité formelle des diplômés, en demeurant empêtré dans la segmentation de la classe, en restant de bout en bout démocrate, il a aussi révélé toutes ses faiblesses. C’est contre celles-ci qu’il faut s’organiser théoriquement et pratiquement.

Le mouvement étudiant anti-CPE en région parisienne

mercredi, 7 juin 2006

Ce texte ne peut parler que du mouvement qui s’est développé à partir des facs parisiennes et qui en a débordé, les auteurs ne peuvent pas pour l’instant analyser ce qui s’est passé tant en banlieue parisienne que dans les autres villes, le mouvement fut pluriel mais ses composantes se sont développées en parallèle, avec des interactions certes mais peu de communication directe. C’est d’ailleurs une des caractéristiques de ce mouvement que de s’être déployé sous des formes différentes suivant les conditions spatiales et les segments d’acteurs en lutte, ceci mériterait une analyse approfondie..
Ce texte est un brouillon, des choses sont répétées, d’autres manquent, des points doivent être approfondis.

La naissance du mouvement

Après une campagne syndicale classique qui peine à mobiliser dans les universités, quelques établissements de province sont en ébullition (Rennes, Toulouse). C’est seulement après les vacances de février que des minorités activistes décident de bloquer les facs sur la région parisienne avant même d’organiser la mobilisation. Les piquets de grève préexistent à la grève elle-même. Lors de ce mouvement, sur la région parisienne, se sont des minorités activistes qui porteront à bout de bras la « grève de facto » (les étudiants ne pouvant plus accéder aux cours) et jamais les AG ne regrouperont plus de 5% des usagers de l’université, ce qui est certes une force mais néanmoins qui n’est pas un raz de marée et pas exactement un « mouvement de masse ».
Le schéma est plus ou moins le suivant : sur une fac de 30 à 40 000 usagers on trouve de 200 à 300 « activistes » qui font vivre la lutte, de 1 500 à 2 000 étudiants qui participent aux AG et aux manifestations.
Les minorités activistes :
Un mélange hétérogène d’une moitié de militants syndicalistes ou politiques de gauche et d’extrême gauche et d’une autre moitié d’électrons libres. Tous ont peu d’expérience (à part celle des ex-lycéens ayant participé activement au mouvement de l’année précédente), et la grande majorité d’entre eux tiennent à sauvegarder « l’unité du mouvement ».
Les participants aux AG :
La présence relativement massive aux AG (relativement au faible nombre de ceux qui tiennent les piquets de blocages et participent aux actions) s’accompagne d’une attitude de participation minimale, d’une présence à la limite de la passivité, une sorte de consumérisme de la lutte. On arrive à l’AG, on vote la reconduction de la grève et on rentre chez soi (si tant est que les votes sont repoussés à la fin des AG pour ne pas voir les amphis se vider dès le vote accompli).
La minorité agissante, bien que sur des positions toujours plus radicales (solidarité avec les émeutiers de novembre et les sans-papiers, critique de la LEC dans son ensemble, volonté d’extension aux salariés) a besoin du soutien (même s’il n’est que passif) de la masse des étudiants pour ne pas rester seule face à la répression tant de l’administration que de l’Etat.
Tout au long du mouvement, on sera en présence de deux « sujets » dépendants l’un de l’autre mais qui ne seront jamais sur la même longueur d’onde : les éléments actifs dont le discours se « radicalise » et la masse des étudiants qui se prononce clairement contre le CPE (et seulement contre le CPE) mais « délègue » la lutte aux premiers. D’un côté une forte minorité fortement investie dont le discours anticapitaliste s’affirme toujours plus et qui pratique un activisme volontariste, de l’autre une masse numériquement croissante de « l’opinion publique » seulement prête (et encore pas trop) à affirmer une position en défilant dans la rue et éventuellement en votant des motions lors des AG Les syndicalistes de la gauche plurielle - Unef et Confédération étudiante (CE) - constituent d’ailleurs les représentants naturels de cette masse. Les militants gauchistes (un pied dans l’un, un pied dans l’autre) forment le pont entre ces deux composantes qui autrement s’ignoreraient.

Au départ cette alliance s’avère payante, les minorités activistes ont besoin du nombre et de la légitimité que cela leur confère et le mouvement d’opinion juge relativement efficace le bordel que mettent les « radicaux » (y compris les syndicalistes gauche plurielle). C’est ce besoin de complémentarité, la nécessité de l’unité entre des forces antagonistes, qui explique la forme ultra bureaucratico-démocratique que prendra la lutte dans les universités : pour la première fois dans l’histoire des luttes étudiantes, les assemblés de grévistes sont remplacées par des assemblées générales auxquelles sont conviés l’ensemble des étudiants (grévistes et non-grévistes, pro ou anti CPE). C’est cette sorte de parlement de l’université qui se prononcera sur la reconduction de la grève et des blocages mais aussi sur les modalités de la lutte. Les 200 actifs sont réellement et formellement mandatés et délégués par les 1 500 présents/passifs à l’AG pour mener la lutte en leur nom. La « grève par procuration » qui pointe son nez depuis 10 ans a finalement trouvé sa forme, la chose est entérinée et elle s’organise en tant que telle.

Deux mouvements pour le prix d’un

D’un côté il y a ceux qui veulent utiliser la couverture du « plus large mouvement d’opinion possible » (ce qui lui permet de ne pas se faire laminer par la répression et rend possible le blocage des facs) pour mener une critique du système capitaliste ; de l’autre il y a cet ectoplasme (présent partout, ne se matérialisant nulle part) qui estime, par expérience, que seules des actions spectaculaires-médiatiques sont capables de le faire perdurer même en tant que simple mouvement d’opinion. D’ailleurs la masse des étudiants ne désire pas autre chose que de faire pression sur le gouvernement pour ne le faire céder que sur cette attaque précise contre la valeur des diplômes. Les syndicats Unef et CE, en tant que représentants de cet ectoplasme n’ont aucune raison de s’inquiéter du fait que sur le terrain (dans les actions comme dans les « résolutions » proclamées) le fossé se creuse toujours d’avantage entre activistes néo-syndicaux et la « base » amorphe du mouvement (et donc eux-mêmes). Dans le monde de la représentation politico-médiatique ils tiennent toujours les rênes et les agitations des « radicaux » constituent avant tout pour eux une arme pour maintenir la pression. Les quelques milliers de personnes qui tiennent les piquets de blocage, organisent et participent activement aux actions n’ont jamais constitué un danger puisque maintenus dans le carcan démocratique des AG sans lequel ils seraient isolés, ils s’autorégulent eux-mêmes malgrés la teneur de leurs rodomontades. Pour ne pas se retrouver isolés face à la répression (de l’administration comme des flics et de la justice) ils s’autocondamnent à une semi-impuissance. Face à une situation où, les syndicats ayant abandonné le terrain, une palette de choix était possible, de fait ils furent peu nombreux ceux qui osèrent bousculer les limites mises en place auparavant. Les propositions de s’emparer des batiments universitaires pour en faire « autre chose », les actions de blocage du trafic des marchandises (et parmi celles-ci, la principale, la marchandise force de travail), les manifs sauvages dans les quartiers populaires, les descentes dans les lieux de travail... furent en fait peu nombreuses et à la limite du symbolique sur Paris. Néanmoins elles ont eu le mérite d’exister et ont été porteuses d’une vraie dynamique durant un moment. Portées par une minorité au sein de la minorité et peu compatibles avec le fonctionnement des AG souveraines pratiquant le centralisme démocratique elles n’ont pas provoqué l’ébullition, très vite sur Paris il y eut surtout des initiatives fortement centralisées et planifiées en interfac (l’action obligatoire du mardi et du jeudi). Parmi les activistes estudiantins, de plus en plus se sentent coincés dans un carcan autolimitatif et partent s’organiser ailleurs, certains se voient en groupes de potes, d’autres rejoignent l’EHESS, d’autre changent de fac ou errent de manifs en actions.
L’organisation bureaucratico-démocratique

Pour les quelques milliers (peut être 10 000 sur toute la France, en tout cas jamais plus de 3000 sur la région parisienne) d’étudiants actifs dans la lutte, la nécessité de s’appuyer sur une forte légitimité se pose dès le départ. Dans la première phase du mouvement (son extension quantitative à l’intérieur de l’université) les deux tendances dans les A.G sont, d’une part le camps « responsable » c’est à dire les syndicalistes (gauche et extrême gauche confondues) et les néo-syndicalistes (les non-syndiqués responsables et réalistes) et de l’autre les agitateurs plus emballés par la possibilité de bordel qui s’offre que par la perspective d’un large mouvement de masse, la première tendance étant largement majoritaire. L’ultra démocratisme est érigé en principe intangible, il s’accompagne d’un bureaucratisme paralysant toute possibilité d’agitation pour les franges radicales. C’est une force d’inertie colossale voulue par l’immense majorité, aucun conflit (et donc débat réel) ne peut s’y développer (on s’affronte physiquement à sept heure du matin sur les piquets de blocage entre bloqueurs et anti-grévistes et l’après-midi on polémique entre gentlemen en AG ; on dénonce et insulte l’Unef et on partage civilement la tribune avec elle), les radicaux ou même les syndicats de droite y ont toute liberté de parole, de toute façon le consensus et l’unitarisme se chargeront de niveler le discours sur le plus petit dénominateur commun. Cette attitude qui permettra la paralysie des universités (avec des piquets ne dépassant que rarement 200 personnes sur des facs de 30 à 40 000, les anti-bloqueurs actifs n’étant que très légèrement inférieurs en nombre) et donc la possibilité même de l’existence du mouvement, deviendra rapidement un obstacle à l’organisation nécessaire à une réelle dynamique (condition également nécessaire à la vie d’un mouvement de lutte) qui signifie extension vers l’extérieur et approfondissement des raisons de la révolte.

L’auto-organisation des étudiants en tant qu’étudiants n’est qu’un corporatisme qui paralyse le mouvement
La composante étudiante de la fraction active du mouvement, si elle a multiplié les appels à l’extension du mouvement vers « les salariés », « les chômeurs » ou « les sans-papiers », a tenu dans la réalité à conserver ses formes d’organisation sur son « lieu de travail » et ainsi, en fait de salariés, elle n’a pu se lier qu’avec le personnel enseignant et non-enseignant des universités. Pour les autres (chômeurs, précaires ou sans-papiers) un délégué de temps en temps à la tribune pour affirmer les « passerelles » virtuellement possibles entre des luttes qui ne feront que se cotoyer épisodiquement, et après une belle salve d’applaudissements chacun retourne à son ghetto.

Le double discours lié à la double nature du mouvement (volonté de dépassement ET volonté de préserver l’unité) enferre la minorité active dans une contradiction, d’une part la nécessité de s’organiser sur SA fac en tant que ce qu’on est dans et pour le capital (étudiant, employé ou prof) pour garantir la possibilité et la pérennités des AG (cette forme permettant d’utiliser les locaux, de sortir de l’atomisation et de fonder une identité collective) ; d’autre part la nécessité tout aussi impérieuse de ne pas se cantonner au simple retrait du CPE et d’étendre la lutte à d’autres secteurs, ce qui impliquerait d’ouvrir les assemblées pour en faire des pôles de convergence et surtout de ne plus se considérer en tant qu’étudiants. Dans les universités les plus combatives (qui correspondent aux filières offrant le moins de débouchés) l’immense majorité des usagers sont salariés, souvent à temps partiel, beaucoup viennent de la banlieue, certains sont sans-papiers... et tous ne s’expriment pourtant qu’en tant qu’étudiant. Si, individuellement, beaucoup des acteurs actifs portent des critiques qui sortent du cadre étudiant, la position collective exprimée nivelle cela au plus petit dénominateur commun.
Concrètement cela signifie que les facs « occupées » et « bloquées » le sont avec accord de l’administration, d’ailleurs ce n’est qu’une partie des locaux qui est concédée pour l’ « occupation » et selon des modalités et des horaires négociés consensuellement avec elle (les amphis ne sont pas pris mais quelques uns sont accordés par le président, les piquets sont tenus sous le contrôle des vigiles qui en règlent les modalités, les grévistes s’emploient à ce que soit respecté le règlement intérieur - interdiction de fumer, de graffiter et de cracher par terre, respect des horaires et même contrôle des cartes d’étudiant pour accéder à certains couloirs), les AG se déroulent parfois sous la surveillance de vigiles ou du président lui-même, voire même sous le regard de caméras de sécurité.
Enfin on ne va pas rentrer dans tous les détails, le fait est que le blocage ne se fait jamais contre la direction de la fac mais est toujours considéré comme une décision démocratique prise par l’AG représentative des étudiants à laquelle l’administration serait censée être obligé de se plier. Et réciproquement, les modalités de la lutte doivent se plier au déroulement normal de l’université, en respecter les locaux, les horaires, la hiérarchie... les usagers de l’université (grévistes et non-grévistes, étudiants et profs, personnel et direction administrative) occupent démocratiquement leurs facs.
C’est bien le fait de s’organiser en tant qu’étudiant, en produisant une identité commune fictive et en reproduisant la séparation d’avec « les autres » (les « faux manifestants » ?), qui cimente un corporatisme qui pose qu’une fraction des exploités - un segment de la classe - aurait des intérêts propres à défendre (pourquoi devrions-nous subir le CPE, nous qui avons des diplômes ?). Dans l’oscillation toujours présente dans la frange active du mouvement, entre le discours d’identification à l’ensemble des exploités (le CPE est une mesure entrant dans le cadre d’une précarisation généralisée) et l’organisation sur la base restreinte de la défense d’une condition d’étudiant (devant tout de même offrir quelques garanties supplémentaires par rapport au prolo lambda), c’est toujours le second terme qui l’emporte. C’est ce qui fait que les jeunes banlieusards ne peuvent être considérés que comme extérieur au mouvement (au mieux on proposera que le mouvement « tisse des liens » avec eux, ne les traite pas totalement en ennemis).
Quand les syndicats, les médias et les partis politiques emploieront les vocables d’ « éléments extérieurs », de « faux manifestants » ou de « faux lycéens » pour désigner ceux qui, bien que participant à la lutte, ne voulaient ou ne pouvaient pas se couler dans le moule unitaire (unis autour de la figure de l’étudiant responsable), il faut bien constater que, si cette novlangue n’a pas été particulièrement reproduite dans les AG, elle n’a guère choqué et qu’en tout cas aucune voix ne s’est élevée pour s’y opposer.
À l’inverse, dans cette lutte qui, de façon schizoïde, dit se battre aussi contre la précarité généralisée, la présence des futurs patrons et cadres supérieurs - représentés par les AG des grandes écoles - n’a posé aucun problème.
Par contre l’ultradémocratisme bureaucratique empêchera toute liaison avec les lycéens de banlieue qui mènent au même moment et à quelques stations de RER de distance une lutte extrêmement massive (plusieurs dizaines de milliers hyperactifs) et dynamique. Ils développeront leurs modes d’organisation et leurs actions de manière complètement parallèle. Les banlieues parisiennes vivent au rythme local des manifs sauvages, caillassages, affrontements avec la police, actions offensives et blocages des voies de circulation sans que les étudiants parisiens n’en soient aucunement informés. Quand des lycées se trouvent dans l’abord immédiat d’une fac, des actions coordonnées sont organisées conjointement, c’est à dire qu’il y a alliance entre les deux entités (lycéens et étudiants) qui restent distinctes, mais jamais fusion.
Les quelques tentatives d’AG communes (Nanterre et Tolbiac) furent un véritable bordel. Les lycéens étant évidement incapables de se couler dans le moule lénifiant et ultra-policé du mode d’organisation étudiant, il y fut mis un terme immédiatement.

Ce que n’a pas produit la dynamique du mouvement

Le démocratisme est la cause de l’autolimitation du mouvement, elle en est aussi la conséquence. Nous sommes face à un cercle vicieux où l’impossibilité tant de concevoir la lutte comme la construction d’un réel rapport de force que de percevoir la dynamique de lutte comme radicalisation des conflits est produite par le consensus ambiant autant qu’elle le reproduit. Le démocratisme empêche de créer les bases matérielles d’une réelle dynamique de lutte, et l’absence de ces bases matérielles interdit de se passer du consensus démocratique. C’est bien l’absence de conflits ou même de débats entre les deux tendances internes au mouvement (affrontement de classe ou aménagement des intérêts catégoriels) qui permet d’empêcher tout dépassement. Les deux tendances se côtoient dans chaque instance et moment du mouvement, elles continuent à traverser chaque individu parti prenante, sans qu’aucune maturation ne se produise.
Les syndicats ne s’y tromperont pas, ils se garderont bien de dénoncer le gauchisme et l’extrémisme de la coordination nationale. La force d’inertie de la masse étudiante, le fonctionnement extrêmement lourd des débats et l’isolement catégoriel posé en principe se révélant des moyens d’autolimitation bien plus puissants que les vieilles méthodes de magouilles politiques, les syndicats étudiants peuvent abandonner les AG aux « radicaux » en se réservant la représentation médiatique, les négociations avec le gouvernement et la diffusion capillaire du discours limité au refus du CPE.
Le conflit est également éludé au sein des université entre étudiants et administration. Il est surprenant de constater qu’après deux mois d’ « occupation » les « occupants » ne se sont rien approprié des locaux, le matériel reste géré par la direction qui, selon son bon vouloir, le concède aux grévistes. Rien n’est remis en cause du fonctionnement de l’institution universitaire et personne ne se permettrait de hausser la voix devant un vigile. Il faut avoir vu comment les « activistes » estudiantins s’adressent aux membres de la direction d’une université - en baissant les yeux et le ton de la voix - pour comprendre ce que signifie pour eux une occupation.
Les AG se radicalisent en vase clos : produisant une compilation de revendications dans le vent, les AG et la Coordination nationale ne s’adressent qu’à ses composants par des voeux pieux. Au bout de deux mois et demi de lutte, les discours et actions des minorités actives ont influencé une bonne part des étudiants présents aux assemblées, mais faute de se traduire par un changement de pratique au quotidien (dans les occupations, dans les formes d’actions comme dans les AG) cela n’entraînera aucune dynamique. Même après la quasi éviction de l’Unef-majo et de la CE tant des AG les plus combatives que de la coord, on laissera gentiment le monopole du planning des échéances nationales et régionales au cartel des 12 syndicats cooptés par le gouvernement pour mener les négociations. La volonté d’élargissement se traduit (du début à la fin) par un appel à ce que les grands syndicats représentatifs lancent un appel à la grève générale. Le problème est que les acteurs de terrain n’ont guère le choix s’ils ne veulent pas se retrouver complètement isolés... mais en ne sortant pas de ce cercle vicieux (crainte de l’isolement/ dépendance envers la gauche institutionnelle/ dépossession des leviers de mobilisation/ encore plus d’isolement/ dépendance toujours accrue) la coord se condamne à produire des déclarations toujours plus déconnectées des pratiques réelles dans les facs (où même l’UNI participe aux AG, où les « occupations » sont concédées par l’administration, où les piquets sont parfois tenus avec les vigiles, etc.), à voter des modalités d’intervention sans rapport avec les forces réellement impliquées. Jamais les AG parisiennes (sauf celle de la Sorbonne en exil) ne se poseront la question de ce qu’elles peuvent faire à partir de leurs propres forces, jamais elles ne se demanderont comment développer un réel rapport de force. On peut dire la même chose de la Coordination nationale.

Un facteur de l’enlisement (et de la disparition soudaine) du mouvement, a été l’hégémonie de la composante étudiante sur celui-ci, et notamment sur la composante lycéenne, beaucoup plus nombreuse et active. Si le processus qui a permis cet état de fait est facile à cerner (les étudiants sont mieux structurés et dans des établissements plus centralisés, ils sont rentrés les premiers dans la lutte) en revanche, on peut s’interroger sur ce qui a empêché qu’il soit remis en cause. Pour comprendre il faudrait se pencher sur les pratiques et les modes d’organisation des lycéens, sur les coordinations départementales ou de secteur qu’ils ont mises en place... nous n’en avons qu’une faible idée à travers la lecture des journaux locaux qui rapportent des centaines d’actions, d’affrontements et manifestations, parfois de milliers de personnes...

À l’apogée du mouvement (lorsque paradoxalement la situation devient tellement contradictoire qu’elle signifie une paralysie/agonie du mouvement) on assiste à l’alliance de toutes les composantes gauchistes, néo-syndicales et agitationnistes contre les gros syndicats. Cela s’accompagne d’une certaine radicalisation du discours et des formes d’actions, d’un abandon relatif de l’unitarisme systématique et d’une critique du fonctionnement ultra-démocratique. Mais cela n’ira jamais jusqu’à la remise en cause explicite du centralisme démocratique induit par les seules instances existantes de débats, d’organisation et de décision que constituent les AG de TOUS les étudiants (et d’eux seuls), en fait ce fonctionnement a été tellement idéologisé qu’il est devenu la « marque de fabrique » de la minorité activiste qui voit dans cette pseudo horizontalité un gage de radicalité. Ce sont toujours des étudiants mobilisés en tant qu’étudiants, sur leur « lieu de travail » et tenant à préserver « leurs » locaux et « leur » auto-organisation qui tentent désespérément de dépasser une situation dans laquelle ils se sont eux-mêmes enfermés.

Occupations de la Sorbonne et de l’EHESS: Bref résumé de certains aspects du mouvement anti-CPE à Paris

mercredi, 7 juin 2006

La question de l’occupation s’est posée au moment où le mouvement commençait à prendre de l’ampleur dans la capitale, c’est à dire surtout après la manifestation du 7 mars. Il devenait nécessaire de trouver une forme d’organisation qui puisse faire exister une tendance, déjà largement présente mais qui, sur Paris, cherchait encore les voies de son regroupement pratique. Ceux qui demeuraient insatisfaits des formes stériles développées dans les AG étudiantes devaient se donner les moyens de se rencontrer.

Il était logique de penser que la revendication sur le CPE allait rencontrer très vite l’ensemble de la question de la précarité. En refusant le CPE, le mouvement posait la question de l’évolution du rapport salarial dans son ensemble, et offrait ainsi la possibilité de ne pas se cantonner à sa revendication initiale. On pouvait analyser le mouvement comme quelque chose qui ne se limitait pas à une question corporatiste étudiante - et donc qui demandait que la lutte gagne des secteurs non-étudiants.

Il ne s’agissait donc pas d’introduire dans le mouvement une dimension qu’il n’avait pas, encore moins de lui montrer la voie ou de servir de modèle. Simplement, même si cette lutte paraissait contenir en elle-même le dépassement de la revendication et du corporatisme, rien n’était joué d’avance. Ceux qui décidèrent de cette occupation ne voulaient pas se contenter de croire que ce qui peut arriver arrivera à temps et à coup sûr. L’idée était de se donner les moyens d’accroître la puissance de ce qui était déjà là dans la mesure de nos capacités à concevoir et à agir.

La forme d’action est liée au fond : sortir de la logique de la revendication et du corporatisme suppose de sortir également de la logique syndicale et des formes admises de l’action. L’occupation permanente d’un lieu comme point de regroupement permet de tourner la plupart des problèmes posés par ces formes d’organisation traditionnelles.

La première occupation, celle de la Sorbonne, fut tout à la fois un échec et un succès. Ce fut un échec car l’administration répondit à l’occupation par un blocus immédiat : on laissait quelques dizaines d’étudiants isolés s’attarder dans un amphi surveillé par les vigiles. Le vendredi soir, ce blocus fut tourné par des centaines de manifestants, pas tous étudiants, qui entrèrent de force dans les bâtiments. La réaction fut immédiate : il était hors de question, pour le rectorat et le gouvernement, de laisser la Sorbonne être le point de ralliement que les occupants voulaient qu’elle soit. Le rectorat justifia explicitement l’expulsion par le fait que des non-étudiants avaient rejoint l’occupation.

Ce fut un succès à cause du retentissement que cette occupation eut dans le mouvement. L’occupation de la Sorbonne n’avait pas pour objectif premier d’être une « action symbolique », même si chacun savait bien que cette université est située dans un quartier historique et prestigieux, proche de tous les lieux de pouvoir universitaires, dans les mêmes bâtiments que le rectorat, et que la seule évocation de son nom rappelle Mai 68. Toutefois, le cours des évènements donna à cette occupation une valeur de symbole, à tel point que venir s’affronter avec les CRS devant les grilles qui entouraient cette université devint une sorte d’obsession des manifestants au moins jusqu’au 31 mars (et parfois même avec le douteux slogan de « la Sorbonne aux étudiants », qui contredisait précisément les objectifs de l’occupation initiale).

Après une tentative improvisée et avortée au Collège de France, une opportunité s’offrit avec l’école des Hautes Etudes en sciences sociales. Le choix de l’annexe de l’EHESS répondait à des questions pratiques : il fallait qu’il y eût un amphi, des salles pour des réunions, des commodités diverses qui rendent une occupation longue possible. Il y avait surtout une possibilité apparente de complicité avec un certain nombre d’étudiants voire de professeurs du lieu- ce dernier point se révélant par la suite quelque peu illusoire.

L’assemblée qui se réunit chacun des quatre soirs de l’occupation de l’EHESS rompait avec le fonctionnement des AG étudiantes. Elle était fixée au soir, vers 19 heures, pour permettre aux gens qui travaillaient d’y assister. Elle admettaient les étudiants comme les non-étudiants, mais, à la différence de ce qui se faisait dans les facs, elle excluait ceux qui venaient pour affirmer leur opposition au mouvement. L’idée qui s’exprima rapidement était que cette assemblée n’était pas une AG d’étudiants et de travailleurs, et de chômeurs et de précaires, etc. mais une assemblée de personnes qui s’inscrivaient dans la lutte, bref non pas une addition de situations diverses mais la volonté d’aboutir par la lutte au dépassement de ces situations. Ce n’était pas seulement que pouvaient participer, en plus des étudiants et des lycéens, des travailleurs, des ex-travailleurs, des chômeurs, des précaires, ou n’importe quoi d’autre : mais encore que personne n’était là en tant que chômeur, ou précaire, ou étudiant, etc. mais seulement en tant « qu’en lutte ».

Un tel principe commandait que l’assemblée ne soit pas ouverte à ceux qui ne viendraient qu’en consommer le spectacle. Il ne s’agissait pas de demander à chacun la garantie formelle de son engagement mais bien d’exclure ceux dont la position était incompatible avec le fait de s’investir. C’était par exemple le cas des journalistes qui sont par définition extérieurs à l’activité commune puisqu’ils se posent comme des « observateurs » - et ce bien que leur prétendue recherche d’objectivité soit démentie tous les jours par la réalité de leur soumission à la marchandise et à l’État.

Dans son fonctionnement, l’ assemblée refusait les tours de parole, le vote, la présence d’une tribune et l’existence d’une présidence de séance formalisée. Il n’y avait pas d’ordre du jour. Il y avait pourtant bien une forme d’autorégulation du débat, certains intervenant parfois lorsque les mêmes personnes monopolisaient la parole, ou pour empêcher de parler ceux qui venaient affirmer un point de vue opposé au mouvement ou, à la fin, pour éviter qu’un des professeurs qui avaient tenté de virer les occupants ne s’exprime.

L’important toutefois n’était pas uniquement l’ assemblée en elle-même mais tout ce qu’elle devait rendre possible. L’occupation était permanente, et l’ assemblée ne prenait que trois ou quatre heures sur les vingt-quatre que compte une journée. À partir, donc, des discussions très variées (parfois chaotiques, parfois plus construites) qui avaient lieu dans l’ assemblée devaient s’organiser d’autres échanges plus restreints qui pouvaient aboutir à des textes, des actions, etc. L’ assemblée était plutôt un forum qu’une instance « souveraine » ou « décisionnelle » car une « décision » ne pouvait exister que parce qu’une partie des gens avaient décidé de la rendre effective. Ceux qui le voulaient prenaient l’initiative de rendre les propositions faites en assemblée effectives sous forme de débats, discussions, actions ou toute autre forme de pratique collective. Pour devenir action, une proposition n’a jamais besoin que de l’assentiment de ceux qui sont prêts à s’engager pour elle. Cela dit, à l’EHESS comme après, il y eut beaucoup de propositions et peu de réalisations.

L’occupation semblait secondaire puisque l’important n’était pas l’occupation elle-même mais ce qu’elle devait permettre : mais plus elle fut négligée, plus l’occupation se vengea en exigeant bien plus d’énergie pour se maintenir d’une manière insatisfaisante que ce dont elle aurait eu besoin pour fonctionner correctement si elle avait été bien menée dès le début.

Dès la deuxième journée, la perspective n’était plus que de tenir pour attendre l’assemblée du soir : et au matin du quatrième jour les occupants furent expulsés par les flics.

Par la suite, « l’AG en lutte » s’est réunie dans une salle qui était prêtée pour l’occasion dans un squat de la rue Servan. La perspective d’un mode d’organisation incluant, sur un lieu unique, l’assemblée, les rencontres, les réunions en petit comité et les départs d’action s’éloignait. Mais, même fonctionnant d’une manière tronquée, L’ assemblée se poursuivit jusqu’à la fin du mouvement, et même encore un peu au-delà.

Au total, le bilan de « l’AG en lutte » se résume en quelques initiatives relativement peu nombreuses. La première était l’appel à l’occupation de l’EHESS qui posait le dépassement du CPE et du cadre étudiant du mouvement. La seconde était un appel à la généralisation du blocage des voies de circulation et de l’économie, avec l’organisation d’actions allant dans ce sens. La troisième appelait à la « bifurcation » des manifestations hors des parcours programmés par les syndicats et la police comme des pièges pour les manifestants. La dernière eut lieu lors de la brève occupation d’une Bourse du travail près de République et, dénonçant la fin programmée du mouvement par la satisfaction de la revendication, elle affirmait que « notre situation dans le capitalisme ne peut qu’aller en empirant ».

La question se pose de savoir pourquoi « l’AG en lutte » fut si bavarde mais réalisa relativement peu de choses. Comparativement, l’Assemblée de Jussieu durant le mouvement des chômeurs de 1998, en fonctionnant peu ou prou de la même manière, fut beaucoup plus active. Les limites de « l’AG en lutte » ne sont peut-être pas autres que celles du mouvement en général, et cela parce que cette assemblée n’était pas une formation extérieure au mouvement. Son rôle spécifique était de chercher à exprimer sous une forme condensée ce qui se confiait, se murmurait ou se disait de manière diffuse ailleurs dans le mouvement.

« Nom ? Précarité. Diplômes ? Plom » : Gloses et questions sur le CPE et la suite - Joachim Fleur

jeudi, 8 juin 2006

Le mouvement anti-CPE a bien été essentiellement étudiant. Et de ce point de vue, insister sur l’importance de la participation des lycéens n’y change rien, dans la mesure où nombre de ceux-ci sont de futurs étudiants, en, tout cas de la force de travail en formation. Par ailleurs « l’hégémonie » de la composante proprement étudiante est suffisamment analysée dans le texte « Le Mouvement anti-CPE en Ile-de- France ».
Il s’agissait du refus d’un nouveau contrat de travail entérinant plusieurs aspects de la précarisation du salariat. Il concernait potentiellement toute la jeunesse en-deçà de 26 ans. Or, si des franges non-étudiantes sont intervenues, ce fut soit en tant qu’activistes aux motivations différentes, soucieux de radicalisation - dans la critique et les pratiques - et d’extension. Et s’ils exprimèrent la dynamique du mouvement (j’y reviendrai) selon les textes de R.S., ils servirent concrètement la « victoire » très limitée du refus de masses peu actif. Soit aussi en tant que les désirés/redoutés « banlieusards », « émeutiers de novembre » qui, s’ils furent présents, exprimèrent - violemment et parfois de façon barbare - des séparations objectives et subjectives importantes et graves. Quand bien même, ce n’est jamais inutile de le répéter, les dépouilleurs ne formaient pas un groupe homogène aux « émeutiers de novembre », ils étaient sans doute pour une part les mêmes.
Quelle précarité le mouvement a-t-il refusé ? Est-ce donc que, comme le montrait en 1986 le film des « Lascars du LEP électronique », il s’agissait de rejeter ce qu’on acceptait implicitement pour les « autres », les non-diplômés ? Le mouvement aurait été corporatiste, mais en quel sens ? Il y a actuellement en France, selon les données statistiques de l’INSEE, près de deux millions trois cent mille étudiants toutes filières confondues, environ 57% dans les universités publiques, près de la moitié de ceux-ci dans des filières très générales. Certaines exposent davantage au risque de dévalorisation sociale, même si aucun niveau de diplôme, dans aucune filière, ne garantit absolument contre celle-ci. Elle s’exprime précisément par un « déclassement » à l’issue des études : emploi qui requiert des compétences moindres qu’acquises, à temps partiel, rémunération à l’avenant, etc.
Cinq ans après leur sortie de la faculté, 7% des licenciés sont au chômage, 5% ouvriers ou employés non qualifiés, 14% ouvriers ou employés qualifiés. Sur les quelque 240 000 bacheliers entamant des études chaque année près de 25% les arrêtent au bout d’un an. Environ 70% d’une génération ont le bac général, techno ou pro. Mais 38% deviennent diplômés du supérieur, surtout les bacheliers des filières générales, moins ceux issus du bac techno et moins encore ceux du bac pro. Il s’agit là d’une tendance, il importe de le garder à l’esprit. Une majorité des bacs + 4 ou +5 deviennent encore cadres ou professeurs, employés en CDI dans la fonction publique ou privée, etc. Le tableau est celui d’une érosion des classes moyennes par relative dévalorisation des diplômes dans le cadre d’une mise en concurrence généralisée de plus de monde pour moins de places à prestige et rémunération « confortable ». Mais on voit bien aussi que la valorisation personnelle par le parcours qualifiant, « le mérite », permet toujours de s’en sortir moins mal. A savoir concrètement être moins exploité, quand bien même on serait « précaire » ou « flexible ». Si les illusions « diplômistes » existent encore, c’est qu’il s’agit bien sûr d’illusions qui ont une base objective même en voie de restriction. L’université n’est sans doute pas encore vécue comme ce « parking bon marché » dans la file d’attente du marché du travail. Un détail significatif d’ailleurs : si nombreux sont les étudiants qui travaillent (près de la moitié à des degrés divers) souvent employés à des postes subalternes, mal payés, ils le vivent comme une pénibilité transitoire à laquelle échapper justement. Pas comme une réalité définitoire de leur condition.
L’idéologie pratique diplômiste, le refus de son évanescence tendancielle aurait été le « moteur réactif » de ce mouvement. Par opposition à sa dynamique identifiée par R.S. (ruptures... et explosion...). Que celle-ci, portée par des minorités actives, ait été à l’inverse celle de la caducité tendancielle de la revendication (de CDI, stabilité, reconnaissance sociale...) n’a pas empêché que c’est bien cela qui a été « vainqueur ».
Mais qu’est-ce précisément que cette précarité dont il a tant été question ? Laurence Parisot, philosophe du Medef, note très justement que tout est précaire : santé, amour, travail, la vie même... Mais d’où vient le mot ? son étymologie nous apprend, avec intérêt, qu’il est issu du latin prex, la prière. Est donc précaire ce qui requiert une prière pour l’obtenir, le garder. On connaissait l’instrument qui nous a donné le gracieux « travail » : avec cette famille de mots devenus célèbres et appelés à l’être d’avantage, on voit très bien se dessiner les contours de l’Inquisition capitaliste. Tout sujet vivant prolétarisé doit avouer, c’est-à-dire être vecteur d’accumulation, dont la survie est révocable, à doses raisonnables la peur peut être un excellent aiguillon. Flexible est ce qui plie, par extension est adaptable. Comment est-on flexible et/ou précaire en France aujourd’hui ? Ce qui y vaut n’est guère éloigné de ce qui se passe dans les autres pays capitalistes avancés. Tout le prolétariat est précarisable, mais les précarités sont encore assez différentes, parfois très nettement. L’oublier expose à des effets de réel cruels.
Un certain négrisme semble avoir eu la tentation de créer une nouvelle figure « centrale » : le Précaire, identifié au « travailleur intellectuel immatériel ».. En gros, les travailleurs d’un certain nombre de services, au statut juridique exotique ou complexe selon les lois du travail actuelles. Intermittents du spectacle, employés qualifiés des NTIC, de l’édition (maquettistes, correcteurs, SR), journalistes... Or, si évidemment un certain nombre d’entre eux peuvent galérer, leur situation permet à beaucoup un accès au crédit sans menace de surendettement, à un niveau de consommation nettement au-delà de la stricte reproduction de la force de travail. Leur précarité est compensée par des niveaux de rémunération relativement élevés en période de travail et leur flexibilité est une adaptabilité permise par des périodes de formation ou d’autoformation, une acceptation d’horaires éventuellement décalés en contrepartie d’un certain niveau de « temps libre ». Il ne s’agit pas là d’un cas idéal ou « bon » à opposer à d’autres réalités mais il y a bien des places particulières dans la production. Certaines moins exploitées et subalternes que celles auxquelles j’en viens.
Car il existe bien sûr des formes de précarité autrement aiguës. On parle depuis quelques années des working poors. Ces travailleurs dont le niveau de rémunération ne leur permet même pas de se loger, par exemple, à peu près réduits, eux, à la stricte reproduction de leur force de travail. Mais des pans entiers de prolétariat sont déjà soumis à des formes virulentes de précarité et de flexibilité. Et souvent alors même qu’employés en CDI, qui n’est absolument pas le gage d’une reconnaissance sociale automatique. Les salariés - beaucoup de femmes - de la grande distribution sont ainsi très souvent employés à temps partiel bien qu’en CDI. L’annualisation du temps de travail, issu de l’application des 35 heures, a généré des horaires particulièrement déstructurés dans ce secteur, qui accroissent souvent considérablement la part de la journée de travail non payée (déplacements, « pauses »). Une autre modalité de précarité très présente dans cette branche est le flicage, sinon généralisé du moins très présent, par l’encadrement ou des sous-traitants spécialisés, avec à la clé des licenciements fréquents pour fautes (vols, etc.). Et aussi la gêne ou l’empêchement des activités syndicales ou de défense hors syndicats. Sont exemplaires également des services taylorisés en forte expansion, les salariés des call centers ou de MacDo (80% en CDI) sans gratification ni intérêt possible et donc au turn-over important. Également les intérimaires, volant d’adaptation à l’activité dans de nombreuses industries comme l’automobile.
Les bastions de la fonction publique connaissent également un pourcentage important de statuts précaires, de 20 à 30 % des salariés à la Poste comme dans l’éducation nationale. Actuellement, c’est de l’ordre de 25% des actifs qui sont employés en CDD, temps partiel, intérim, emplois aidés ou stages. Mais, on l’aura compris, la précarisation réelle est bien plus structurelle et tout à fait enkystée dans des formes juridiques de contrat soi-disant non précaires.
Le mouvement anti-CPE, nonobstant certaines de ses composantes, aurait alors été un mouvement non pas « de classes moyennes », mais d’une partie notable de la jeunesse de celles-ci (ou qui, par le biais du diplôme, pourrait théoriquement prétendre y accéder) en voie de prolétarisation visible. Mais que sont les classes moyennes ? C’est un enjeu d’analyse. On le sait aussi, une sorte de fourre-tout, qui fut à une époque le fétiche de certains sociologues, qui y voyaient l’avenir des sociétés capitalistes avancées, à rebours des analyses de Marx. Les situationnistes, eux, par leur définition des prolétaires comme étant ceux qui ne déterminent pas l’emploi de leur vie, rendirent mieux compte de ce que prolétariat et capital sont deux pôles dans la « légitime abstraction théorique » et que de ce point de vue les classes moyennes étaient de facto une composante du prolétariat, même si pleines d’identifications mystifiantes. Il ne faut évidemment pas chercher de frontières strictes et tomber dans un pointillisme sociologisant mais il existe un certain nombre de critères permettant de les cerner : selon la place dans la production - elle sera d’encadrement, conception, reproduction qualifiante de la force de travail ou indépendante libérale. Selon le niveau de rémunération bien sûr. En France, le salaire médian est actuellement d’environ 1200 euros : 50% de la force de travail est au-dessus, mais la plupart un peu au-dessus, 50% au-dessous, beaucoup assez nettement. La tranche des 1500 à 3000 euros correspondrait. On y trouverait pêle-mêle instituteurs et professeurs, travailleurs sociaux, fonctionnaires (catégorie B), techniciens de diverses branches à « expertise », une partie des professions libérales (quoiqu’eux soient une couche plutôt supérieure de ces classes moyennes). Mais les pratiques socio-culturelles et le prestige ou la reconnaissance sociale du métier jouent aussi. Un certain rapport donc aux études, la voie de reproduction de ces classes. Le pourcentage d’enfants d’ouvriers et d’employés dans les filières d’ « excellence » n’a cessé de décroître depuis une vingtaine d’années. Quant au prestige, celui d’un médecin, d’un journaliste (il fut un temps en tout cas), d’un universitaire est supérieur à celui d’une caissière semble-t-il.
Dans Le Monde du 3 mai 2006, le sociologue Louis Chauvel fournit quelques précisions sur leur formation et leur crise actuelle. L’économiste allemand Gustav Schmoller forgea en 1897 la notion de « nouvelles classes moyennes ». S’il existait selon lui d’anciennes classes moyennes issues de l’économie traditionnelle (boutique, artisanat, accumulation patrimoniale, offices), ces nouvelles reposaient sur le développement d’un Etat fort et de la grande industrie exigeant qualifications et carrières strictement encadrées. Bureaucratie industrielle-étatique de techniciens, ingénieurs - on ne les appelait pas cadres - ou fonctionnaires, qui connurent une expansion forte dans l’Allemagne de 1860 à 1920, avant les effondrements dus aux crises des années vingt puis de 29 et ses suites. Un développement similaire eut lieu dans des pays dont les structures sociales étaient antérieurement moins modernisées, comme la France, à l’époque des Trente glorieuses. C’est cette période qui s’achève, ces couches qui ne sont plus et ne seront pas reproduites telles quelles, quantitativement et qualitativement.
Prolétariat et capital/bourgeoisie, s’ils sont invariants en tant que pôles conceptuels, sont pleinement historiques et donc évolutifs. La composition des strates sociales l’est aussi, le capitalisme n’a pas généré une société de castes. Il a connu, à différents degrés suivant les situations locales et les périodes, une réelle mobilité sociale. Il est arrivé que des ouvriers s’intègrent à la bourgeoisie, que des bourgeois soient déclassés. Quant aux classes moyennes, si dans leurs couches supérieures elles se confondent plus ou moins avec la bourgeoisie, ne serait-ce que par la pluralité des revenus : salariaux ou d’honoraires, mais aussi patrimoniaux, financiers, etc. dans leur majorité elles ne sont pas très au-dessus des segments qualifiés de la classe ouvrière. Aux Etats-Unis, à une époque en voie désormais d’être révolue, les « cols bleus » (les Blancs du moins...) étaient considérés comme faisant partie de la middle-class.
Mais la dynamique propre au capital restructuré est bien celle d’une prolétarisation des dites classes moyennes et d’une faible mobilité sociale, ce qu’on appelle aussi « ascenseur social ». Comme si par ailleurs tous avaient jamais été invités à l’emprunter et que la division du travail pouvait être supprimée en société capitaliste... Quand paupérisation relative (parfois effondrement drastique comme un temps en Argentine, où si l’économie s’est « rétablie » c’est avec des taux de pauvreté bien plus conséquents qu’antérieurement) il y a pour ces couches sociales, il va de soi que pour la classe ouvrière déstructurée/restructurée aussi, mais partant de plus bas. Et que s’accroît la masse de ceux qui survivent de revenus sociaux et de miettes de salariat. Ou d’infrasalariat, comme ces dizaines de millions de travailleurs des secteurs informels, c’est à dire hors lois du travail, cadres juridiques, etc. Voilà un point d’achoppement guère contournable de l’analyse théorique. Il y a un « geste », quasiment d’intervention, théorique, qui dit l’unicité du prolétariat (y compris classes moyennes) mais cette abstraction théorique nécessaire qui voit les dynamiques ne doit pas perdre de vue ce que la segmentation produit comme différenciations renouvelées, durcies, etc. On peut estimer qu’un mouvement puissant réussirait à résorber l’essentiel de celles-ci dans une généralisation concrète. Mais on peut craindre à l’inverse qu’elles ne deviennent, en s’aggravant, autant de boulets contrariant le dépassement produit envisageable... Sinon, le point de vue unificateur pourrait apparaître comme un tour de passe-passe glissant sur les contradictions au sein du prolétariat. Il ne s’agit pour autant pas de prendre comme critère d’analyse une situation qui serait la « pire » dans l’exploitation. On peut aller loin, sans ignorer que les formes extrêmes existent et même encore l’esclavage, plus comme mode de production généralisé bien sûr mais comme situation illégale de facto qui concerne tout de même quelques millions d’individus.
R.S. dit dans le texte « Explosion dans la revendication » qu’il n’y a « pas de lien logique, théorique, historique, empirique entre la dynamique d’un mouvement et l’aspect minoritaire ou majoritaire de ceux qui a un moment l’ont exprimée. » Si c’est parfaitement vrai dans la mesure où ce constat illustre « l’écart » qui se joue dans certains mouvements de ce cycle de lutte, cela pose tout de même un sérieux problème. Le mouvement anti-CPE a bien montré, à la suite et malgré le lien évident qu’il avait avec la révolte de novembre, ce que la segmentation dans le prolétariat peut provoquer.
En admettant que la communisation comme soulèvement surgirait de foyers ponctuels et serait donc d’abord le fait de minorités, elle devrait très vite tenter de les unifier dans une course de vitesse avec diverses contre-révolutions (plusieurs textes de Meeting 1 et de Meeting 2 ont déjà abordé cet aspect). On en revient obligatoirement, dans cette problématique, au rôle de la théorie, analyse, parole précise portée par des minorités de minorités pour l’instant. Le « courant communisateur » en gestation ne doit-il pas s’envisager pleinement comme un « sujet politique ». L’expression a été avancée précédemment par Bernard Lyon et l’idée mérite sans doute un débat approfondi.
Qu’exprime le concept de communisation ? Partant de la caducité du Programme révolutionnaire du mouvement ouvrier, il n’en dit pas moins précisément ce qu’il faut détruire. Le processus, dans la mesure où il serait d’emparement, lié à la résolution de difficultés et tâches pratiques, est descriptible schématiquement. Mais en ce sens aussi, et quand bien même on n’imagine pas bien un monde « d’individus immédiatement sociaux », l’indication de ce qui serait aboli dans le moment (lui-même période, mais pas « transition ») de la communisation, dessine déjà quelque chose de ce monde. Revenons à ce point au mouvement anti-CPE. Certains récits, analyses, ont pu donner l’impression de minorer son intérêt, d’être le fruit d’une « déception ». Mais il a, malgré toutes ses limites été aussi le révélateur de la (ré)émergence d’un refus global porté par des minorités et se plaçant d’emblée dans l’au-delà de la revendication. C’est en fonction de prévisibles mouvements futurs (pas forcément très lointains) que l’intervention théorique pourrait être voulue comme effort accru de cette sorte « d’idée régulatrice » : la communisation, nécessité et horizon pratique. Nécessité, parce qu’au pied du mur elle serait la seule sortie par le haut, et le pied du mur c’est la contradiction prolétariat-capital en crise. Horizon, parce qu’elle n’est pas une utopie et que rien n’interdit de penser que puisent être liés dans la lutte généralisée des modes d’action strictement « en tant que classe » et de diverses volontés déjà élaborées de dépassement pratique. C’est là qu’il faut préciser que la contradiction essentielle qui ne se déploie que selon un cours strictement historique est certainement dans un contexte un peu « enrichi » mais d’un enrichissement quelque peu désastreux.
Agir en tant que classe prend et prendra sans doute des figures multiples : parfois même criminalité organisée (un vrai travail serait à effectuer sur ces phénomènes eux-mêmes très variés et tout à fait contradictoires), révoltes « sauvages » quoiqu’en partie coordonnées contre l’écrasement-relégation, lutte contre la dévalorisation de la force de travail, mais aussi conflits liés à des problèmes d’environnement. En Chine en 2005 plus de 50 000 de cet ordre (136 par jour en moyenne) auraient éclaté.. Et on ne parle pas de luttes de bobos mais d’ouvriers et de paysans vivant dans des endroits littéralement pourris par l’actuel développement chinois. Il n’y a rien de périphérique et de secondaire dans le fait que le mode de production capitaliste dans ses modalités (notamment énergétiques mais pas seulement) actuelles n’est pas viable à moyen terme.
J’ai dit dans Meeting 2 que cela n’était porteur de rien de « révolutionnaire » en soi. Les capitalistes concrets (Etats, entreprises, institutions diverses) tenteront obligatoirement et réussiront peut-être partiellement une réorganisation technique d’ampleur pour durer davantage. Il ne s’agira pas pour autant d’aménager vertement et vertueusement l’exploitation. Ce sera plutôt par des modes d’encadrement de la force de travail, exclusion d’une part accrue de celle-ci sans doute pires parce que dans un contexte de raréfaction, concurrence aiguë et mobilisation qui ne pèseront pas également sur tous les dos. L’horizon pratique c’est alors aussi le fait de (se) poser dès maintenant et pas comme incommensurables problèmes futurs certaines questions relatives à ces données qui ne sont pas tout à fait nouvelles mais en voie de devenir des éléments très aggravants du problème. Car la segmentation dont on a vu certains effets récemment est pire envisagée d’un point de vue mondial, ses réalités sont déterminées également par ces questions et le seront de plus en plus, avec tous les effets de « guerre de tous contre tous » redoutables.
Pourquoi un courant communisateur se priverait-il de dire et de répéter sans cesse que s’il n’est pas, lui, dans sa dérisoire puissance immédiate (« combien de divisions ? ») porteur de solution(s,) il dessine ceci en creux : la seule issue difficile mais pensable contre une implication réciproque prolétariat/capital mortelle, qui devient tendanciellement celle d’une humanité prolétarisée emportée dans le mouvement de sa soumission totalisante au capital. Ce mouvement, s’il n’est pas un sujet automate, n’en est pas moins une puissance incontrôlable, bien que produite et reproduite par des êtres humains, incontrôlable même par ses plus hauts bénéficiaires.
Il faudra peut-être créer des formes d’agrégations, mouvantes, expérimentales, de l’identification en tant que membres de cette humanité prolétarisée devant impérativement s’unir pour détruire la puissance - issue d’eux, qui les écrase très différemment mais tous. Le risque est bien sûr d’une idéologisation à partir de cette humanité devant extirper de sa « véritable nature » un dragon de la mort capitaliste qui, bien qu’elle, ne serait pas tout à fait elle, et de tentatives plus ou moins confuses d’alternatives, de « sorties », etc.
Mais la part du mythe n’est-elle pas incontournable dans une certaine mesure, et donc à assumer, au sens non pas d’aveuglant mot d’ordre, de volonté d’homogénéisation disciplinaire mais, on y revient, d’idée-horizon. Après tout, pourquoi un monde sans économie - valeur - argent, sans Etat(s) et dominations, pourquoi un monde d’individus immédiatement sociaux ? Parce que la structure du rapport contradictoire... Oui, mais nous en sommes aussi bien assez objectivement à une sorte de décisive crise de croissance de notre espèce. Il n’y a aucune raison transcendantale pour qu’elle continue et beaucoup d’éléments de la situation qui disent qu’elle pourrait cessera son aventure. Le dessin en creux de ce monde d’individus immédiatement sociaux qu’est-ce d’autre que le mythe rationnel d’une humanité qui se serait surmontée ? L’expression, qu’on ne s’y trompe pas, signifie récit vraisemblable. Quant à la direction prise à partir de certains processus, les mille biais et difficultés de l’élaboration d’un tel monde ne nous étant bien sûrs pas accessibles dans leur détail.
Et pas pour une fin heureuse et sans histoire mais une tout autre histoire. Autrement intéressante que ce qu’on ressasse, qui nous en a tenu lieu pour l’heure.

Joachim Fleur.

« La voiture du voisin »

mercredi, 28 juin 2006

« Ni le front populaire ni les communistes qui sont dans les premiers rangs ne brisent les vitres, ne pillent les cafés, ni n’arrachent les drapeaux tricolores » (L’Humanité, Editorial du 7 août 1935, à propos des émeutes ouvrières de Brest)

« Petit, très petit pour son âge, maigre, un visage pâle et des cheveux blonds » (portrait de l’incendiaire du collège Pailleron, Le Nouvel Observateur, n°432, 1973)

A l’occasion des émeutes de novembre puis de certaines pratiques à l’intérieur de la lutte anti-CPE, est apparu un clivage radical entre les analyses de personnes, revues ou groupes « s’occupant de lutte de classe et de révolution ». C’est une véritable frontière qui dans la situation actuelle délimite et délimitera de plus en plus deux camps.

D’un côté, ceux pour qui la lutte de classe est une défense de la situation de prolétaire jusqu’à ce que les ouvriers suffisamment unis et puissants prennent en main la société et affirment leur puissance et leur rôle social de classe en se libérant de la domination capitaliste.

De l’autre, ceux pour qui la lutte de classe s’achève non dans la victoire du prolétariat, mais dans l’abolition de toutes les classes y compris le prolétariat. Il ne s’agit pas d’un suicide social, mais de l’abolition du capital, de la valeur, de l’échange, de la division du travail, de toutes formes de propriété, de l’Etat (ce que l’on peut également formuler comme abolition du travail et de l’économie). Le prolétariat abolit tout ce qu’il est, toutes ses conditions d’existence. Cela, immédiatement dans le processus révolutionnaire à venir, comme condition expresse de sa victoire.

S’il s’agit de deux « visions de la révolution », c’est qu’il s’agit déjà et surtout du cours actuel de la lutte des classes. Le prolétariat ne peut plus s’opposer au capital qu’en remettant en cause le mouvement dans lequel il est lui-même reproduit comme classe, il est en contradiction avec sa propre existence comme classe. C’est maintenant le contenu et l’enjeu de la lutte des clases. C’est agir en tant que classe qui est devenu pour le prolétariat une limite de sa propre lutte en tant que classe. Processus éminemment contradictoire et conflictuel, dès maintenant, dans les luttes elles-mêmes. Mais, la dynamique révolutionnaire de la période est là-dedans. Dans les luttes au présent, la magnification du prolétariat montrant sa puissance comme classe confondue avec le procès même de la révolution, « l’usine aux ouvriers » ou toutes les formes possibles du « pouvoir ouvrier » qui ne sont jamais que la gestion du travail productif, de l’échange, de la valeur et finalement de l’Etat, la défense et illustration d’une classe ouvrière saine dans son unité, sont devenues exactement la glorification du capital et son meilleur rempart. Déjà la période révolutionnaire de l’après première guerre mondiale nous avait montré que la contre-révolution ne pouvait plus qu’être ouvrière, mais à l’époque la révolution ne pouvait également que l’être. Ce n’est plus le cas, non au regard de son sujet, qui est la classe ouvrière, mais au regard de sa réalisation, de son accomplissement, qui ne peut plus être son affirmation. Le combat sera rude et c’est un défi énorme qui se dresse face à la révolution : être l’action d’une classe qui s’abolit en tant que classe car c’est là également que la contre-révolution puisera sa force réelle.
Les émeutes de novembre et la lutte anti-CPE, entre autres luttes, ont porté ce débat théorique général dans le quotidien de la lutte des classes, elles en ont fait une question pratique immédiate. Dans un texte intitulé Lorsque le feu s’en prend aux métropoles et signé les Indigestes de la République (sur le site de Meeting) l’essentiel est dit : « En face, les vieilles dichotomies sont resservies à chaque fois, pour à tous prix constituer, face à ce que tout un chacun ne veut pas ou plus incarner, un "nous", une ligne de conduite, une communauté d’appartenance solvable. Sans même s’appesantir sur la césure entre immigrés animés du désir de s’intégrer et mauvais étrangers (tant pis d’ailleurs s’il sont français...) dont l’incompatibilité avec les mœurs de la République n’a d’égal que le goût du chaos, il y a l’opposition classique et multiséculaire entre bons et mauvais pauvres, méritants et non méritants : travailleurs, chômeurs et même bourgeois (bohème ou pas) tous ensemble unis dans une unanime identification aux bons prolos qui galèrent tous les matins pour aller suer au turbin et gagner difficilement de quoi nourrir leur gentille famille authentiquement ouvrière, et qui en guise de récompense se font cramer leur caisse par des petits agités sans scrupules. Pleurnichons à l’infini sur un travail de merde et un salaire de misère, comme s’il ne restait que ça à quoi se raccrocher, comme si l’amour de l’usine ne permettait plus d’apprécier quelques jours de chômage forcé...
Vient ensuite la dissociation consubstantielle aux - déjà anciennes - naissance et croissance du mouvement ouvrier, entre : d’un côté, la classe ouvrière, classe du travail consciente d’elle-même, dressée fière de sa condition dans la lutte pour le salaire et l’emploi, raisonnable dans ces revendications légitimes, ancrée dans le compromis syndical ou dans la perspective révolutionnaire, au coeur du rude combat quotidien pour l’égalité économico-sociale et l’émancipation de toutes-et-tous ; de l’autre : le sous-prolétariat infantile et incontrôlé dont les modes d’action primitifs ne vivent que le temps d’une flambée sans lendemains, dont la vocation est d’être récupérée par la bourgeoisie et dont le principal effet est de venir graisser la machine répressive qui s’abattra sur la classe ouvrière en lutte... Quid de la violence ? D’un côté une violence révolutionnaire salvatrice, saine et juste car destinée à faire rendre gorge à l’odieux exploiteur. Une violence qui surtout vient en son temps, respectant le timing du Grand soir et le protocole de la théorie du prolétariat. De l’autre une violence archaïque, absurde, qui frappe à l’aveugle, et de toutes façons inutile car non-accoucheuse de l’Histoire. Comme si la question était d’opérer sans cesse des discernements (aucune violence prolétarienne n’est "propre", ni inscrite dans l’agenda de la lutte des classes, et tant mieux), et de reléguer dans les limbes de la Révolution à venir l’absolue nécessité de la confrontation : il s’agit plutôt de cerner là où se situe l’antagonisme de classe sans lui accorder de bon ou de mauvais points, et de faire croître l’implosion qui mine la société, ici et maintenant. Postures irréconciliables ? Sans doute. En effet, comment un brave travailleur syndicaliste, convaincu des vertus de la négociation salariale, et son camarade adepte de l’une des chapelles gauchistes, tous deux engagés de tout leur être dans la défense bec et ongle du Service Public peuvent-ils se solidariser avec des jeunes prolétaires qui crament justement des commissariats, des écoles, des postes, des prisons (non ? tant pis), des centres d’impôts, des bus ? Sortons des obscénités sociologiques, des analyses politiques, et plaçons nous du seul point de vue qui vaille le coup : celui de la classe. Si l’explosion joyeusement incontrôlée a eu lieu, et si elle est appelée à se poursuivre, c’est justement à cause de longues décennies de défilés syndicaux et gauchistes pacifiés, mornes cortèges d’un enterrement perpétuel de la combativité de classe, avec parfois mais trop rarement des irruptions de fièvre. Des décennies de négociations collectives, de collaboration sociale, de journées nationales d’action perlées et inoffensives, de campagnes électorales et référendaires, de grèves ponctuelles et bornées à tel secteur d’activité, de mobilisations citoyennes... Les incendiaires savent très bien les impasses des canaux traditionnels de la revendication politico-sociale, des modalités des luttes dans lesquelles leurs parents se sont engagés et ont perdu. En ce sens, l’incendie s’affirme aussi comme une insurrection interne au prolétariat, et peut-être contre une certaine praxis du prolétariat, intégrée aux rouages du capital et assurant sa reproduction. L’incendie est une prise en acte de l’inutilité et de la tristesse des luttes revendicatives actuelles, syndicales, gauchistes, citoyennes, altercapitalistes. Et c’est la conscience de cette inutilité et de cette tristesse, qui, si elle peut un jour conduire à la déréliction et à l’abattement, peut se métaboliser le jour d’après en une pratique subversive et venir happer dans une même force de frappe ceux qui d’habitude se tournent le dos (souligné par nous) : lorsque les prolétaires s’affrontent aux flics et menacent de faire sauter leur usine, lorsque la sauvagerie ouvrière déchire le compromis syndical, lorsque les machines du cauchemar industriel et du contrôle sont sabotées, lorsque une prison ou un centre de rétention implose grâce à une évasion collective, à chaque fois que la monotonie d’un défilé bêlant se brise en même temps que les vitrines, lorsque le feu s’en prend aux métropoles. » (« Lorsque le feu s’en prend aux métropoles », les Indigestes de la République)

En ce qui concerne les émeutes de novembre, c’est tout simplement être en-deçà des rapports des Renseignements Généraux et des audiences des tribunaux que de ne pas les considérer comme un fait majeur des luttes de classe actuelles.
On peut gloser à l’infini et alimenter toutes sortes de débats sans enjeux sur le fait de brûler « la voiture du voisin » ou sur les brûlures d’une handicapée prise dans l’incendie d’un bus. Monter cela en épingle, c’est faire du PPDA sur TF1. C’est volontairement masquer dans quel ensemble de cibles (parkings des tribunaux et des bâtiments officiels, agence ANPE, postes de police, entrepôts, entreprises, écoles, collèges, etc.) ces faits se situent. Volontairement, parce que cet ensemble de cibles fait sens pour chacune prise séparément (y compris la « voiture du voisin » ou le bus, instrument du parcage social et du rythme du travail, le bus devenu en outre lieu de combat depuis les lois sur la récidive en cas de fraude). C’est ce sens qu’il faut enfouir sous les cendres de la « voiture du voisin ». Ces jeunes prolétaires, souvent n’appartenant même pas à cette catégorie que l’on se complait à qualifier d’exclus à seule fin de rendre tellement explicable la révolte qu’elle en perd toute portée, toute signification, se sont attaqués à tout ce qui les définit, tout ce qu’ils sont. Ils n’ont pas glorifié la situation d’ouvrier, même s’ils travaillaient, n’ont pas réclamé du travail, même s’ils n’en avaient pas, ou moins de précarité. Ils se sont attaqués, ici et maintenant à leur propre situation. Et ça, c’est un crime de lèse-classe ouvrière appelée à l’avenir radieux du contrôle de Sochaux et de Mirafiori. Il faut voir le désarroi des fossiles de Lutte Ouvrière qui dans le n° du 18 novembre 2005 de leur journal appelle l’Etat à prendre toutes les mesures qui ressusciteraient la classe ouvrière d’antan pour conjurer la "violence aveugle" (expression répétée jusqu’à l’écœurement) et appelle les « vrais ouvriers », les enseignants, les travailleurs sociaux à s’interposer "Entre voitures incendiées et occupation policière" (titre programme d’un article du n°). Pour LO également il n’est question que de la « voiture du voisin ». Il n’est pas jusqu’aux militants syndicalistes révolutionnaires de la CNT-AIT du quartier du Mirail à Toulouse qui, dans un texte accessible sur le site internet de la CNT-AIT Toulouse et repris dans la brochure d’Echanges et Mouvement « La révolte des cités françaises » (avril 2006), se déclarant « solidaires » et « compréhensifs » de la révolte enlèvent aux émeutiers leur responsabilité et s’engagent dans des groupes d’interposition entre les « jeunes » (« nos enfants », « protéger les gosses ») et la police : « La police met la pression » ; « on sait trop d’où vient la violence » ; « le groupe informel (membres du PC, quelques chevénementistes, quelques islamistes et les militants de la CNT-AIT) s’interpose devant les forces de répression pour éviter toute nouvelle exaction ». Les militants en question, tout fiers de se retrouver en représentants du peuple, parviennent dans leur texte de deux pages et demi à écrire 10 fois le nom de leur racket dans le cadre de leur pratique concurrentielle à tous les autres et principalement à celui de SUD, sans compter les « nous » et autres « notre position ». Il faut minimiser la violence et surtout en déresponsabiliser les auteurs. Ce n’est pas toujours possible, un épisode de leur récit est particulièrement significatif : « La Reynerie : vers 18 heures, à la Reynerie, divers politicards et militants associatifs (SOS-Racisme, etc.) tentent de prendre contact avec les jeunes. Ceux-ci pas dupes du double discours de ces militants (qui soutiennent l’état d’urgence) leur demandent poliment mais fermement de partir car « on ne vous voit jamais, sauf quand il y a de l’argent à récupérer ». Les politiciens veulent rester là. Pour les faire partir une voiture est lancée dans une école maternelle (en travaux) puis incendiée. Les CRS lancent des grenades et dispersent les politiciens. » N’est-ce point là un acte de violence parfaitement responsable et d’une clairvoyance politique immédiate des plus précises ? Il est vrai que si cet épisode est raconté ce n’est que dans le but de montrer la supériorité du militant CNT-AIT sur ses concurrents.
Après l’incendie en 1973 du collège de la rue Pailleron à Paris (suivi de plusieurs autres en province) par un élève, dans un tract rédigé par la revue Le Mouvement Communiste (rien à voir avec le groupe politicien actuel Mouvement Communiste), repris et un peu réécrit par le groupe Intervention Communiste, on pouvait lire : « Incendier son école, c’est le rêve de tout écolier (...). Mais aujourd’hui LES ACTES RESPONSABLES (majuscules soulignées dans le texte) de ces élèves sortent du folklore chahuteur pour signifier dans leur nihilisme le refus de toutes les écoles. (...). Alors qu’ils crient victoire (les gauchistes de tout poil) devant l’inutile boucherie vietnamienne, lorsqu’un incendie réel s’allume sous leurs yeux, ils ne trouvent rien de mieux que d’offrir « aux lycéens et aux travailleurs » de se transformer en pompiers. (...) Avec les briseurs de pointeuses, les hooligans de Gdansk et les Youngs Hooligans irlandais, avec les pillards du Quartier Latin et les "absents" de FIAT, de Lordstown et d’ailleurs, ils (les incendiaires de collèges) apparaissent aujourd’hui comme un moment du renouveau du mouvement communiste et à ce titre ne sont plus ni terroristes, ni provocateurs, ni voyous, mais prolétaires. Déclassés et dévalorisés, rejetés du processus productif avant même d’y être entrés, on leur dénie toute valeur parce que dans l’économie moderne leur humanité n’a plus de valeur marchande. Comment donc pourraient en avoir pour eux quatre planches et trois poutrelles métalliques, qui de plus représentent la somme de toutes les humiliations, de tous les ennuis et de toutes les contraintes ».
Il est une autre façon de déresponsabiliser les émeutiers, c’est de tant expliquer la misère que la révolte contre elle n’est que son envers, n’est pas une action, elle se réduit à ses causes. C’est ainsi que la grosse brochure d’Echanges et Mouvement intitulée « La révolte des cités » ne dit rien sur cette révolte. On est tenté de penser, avec un brin de polémique, qu’avec tout ce que les auteurs savent sur les banlieues si, en plus, ils avaient appris qu’il y avait eu des émeutes, il auraient certainement écrit quelque chose de passionnant. Le principe méthodologique et politique mis en œuvre par tous ces gens est celui de la légitimation. Ce principe est remarquablement décrit et critiqué dans le texte Lorsque le feu s’en prend aux métropoles déjà cité ici. « "Ils ont raison de se révolter", "Ils en ont marre de subir au quotidien la violence de cette société", "Ils se sentent exclus de tout", "Leur révolte est légitime et on doit la comprendre" etc. Comme si l’incendie appelait à sa rescousse une instance de légitimation qui lui est exogène, pour rendre acceptable et intelligible ce qu’il est, pour fournir à l’insaisissable une continuité politique et pourquoi pas déboucher sur "quelque chose". Mais ce qui se passe est là pour démontrer qu’il n’y a rien sur quoi déboucher. L’invocation perpétuelle de la légitimité est de surcroît assez étrange. En instituant une zone supérieure de principes universels auxquels on doit se référer pour évaluer la justesse et la pertinence de telle ou telle action, elle constitue une autorité concurrente de celle du domaine de la loi. Mais qui définit ces principes, et au nom de quoi ? Ce qui est définit à travers le prisme juridico-judiciaire comme crime ou délit est réinterprété à la lumière de la légitimité pour retrouver toute sa dignité [...] En opérant une symétrie par rapport à la zone de la légalité, l’invocation de la légitimité procède en fait à un odieux mimétisme avec les catégories de l’Etat et de la justice. »

Lors de la couverture des manifestations anti-CPE, les émules de PPDA ont repris du service : « la bonne jeunesse, composée de manifestants pacifiques, a peur » (comme la France d’antan). Des « bandes organisées » ont attaqué d’authentiques « manifestants pacifiques » (tract du Mouvement Communiste, daté du 27 mars 06). L’authentique manifestant est-il « authentique » parce que « pacifique » ou « pacifique » parce qu’ « authentique » ; l’authentique imbécile est-il imbécile parce qu’à Mouvement Communiste ou à Mouvement Communiste parce qu’imbécile ? Ces attaques sont parfaitement exactes, il y a même eu des débuts d’échauffourées avec des manifestants « inauthentiques » et non-pacifiques (vite réglées). Ces « bandes organisées » ne se contenteraient pas d’être d’ « inauthentiques manifestants », ils seraient même, paraît-il, d’authentiques flics : « Il faut également que le mouvement se préserve des provocateurs en bande qui ont sévi en nombre contre des manifestants pacifiques, lors des derniers défilés parisiens. Se défendre n’est pas un luxe, c’est désormais devenu une nécessité. La peur ne doit pas s’installer dans nos rangs. Ces bandes organisées font le jeu des forces de répression. Pire, elles font leur travail. » (tract de MC). Il faut comprendre ce que les mots veulent dire : « provocateurs » veut dire « flics », tout simplement.
Il est un fait : sans fausse conscience, sans baratin anti-raciste ou anti-fasciste, c’est enfoncer une porte ouverte que de dire : « il faut se défendre et ne pas se laisser éclater la tête par quiconque ». Mais, s’il faut se défendre contre ces agressions, ces agressions sont des faits et en tant que tels il faut les comprendre non pas moralement, encore moins policièrement, mais théoriquement. « Non au CPE ! », il existe une grande partie de la population pour qui ça ne change déjà plus rien. Il faut tout simplement commencer par prendre en compte son existence, cela dut-il gêner les rêves révolutionnaires sur la belle clase ouvrière travailleuse et consciente, pour comprendre comment certains peuvent être amenés à agir. Cela ne fait pas, loin de là, de ces jeunes un « nouveau sujet révolutionnaire » (le « lascar de banlieue » venant remplacer dans les rêves de vieux situationnistes les « blousons noirs politisés » de 1968) ou le parangon de la révolutionnarité. Il s’agit seulement d’acteurs impliqués dans la lutte de classe telle qu’elle se présente aujourd’hui avec ses contradictions internes à la classe et internes à la dynamique particulière du mouvement anti-CPE (voir les textes « Le point de rupture... » et « Le point d’explosion de la revendication »). Les jeunes de banlieues mais aussi les marginaux de tous les systèmes scolaires ne pouvaient qu’être là, mais leur seule présence était la manifestation physique (personnalisée) de l’inanité de la revendication du retrait du CPE, un telle nature du rapport à l’intérieur du mouvement entre ses divers éléments ne prend pas la forme du cours d’un long fleuve tranquille. La dynamique était contradictoire, une contradiction pouvant aller jusqu’à la violence entre les acteurs. Sans se poser en victimes expiatoires, certaines AG étudiantes ont même reconnu les causes de ces violences dans le manque d’approfondissement du mouvement sur la généralisation de la précarité comme situation d’ensemble de la force de travail.

La révolution, dans la mesure où elle sera l’abolition par le prolétariat de ses conditions d’existence (ce qui fait qu’il est), de tout ce qui le définit, l’abolition de lui-même, ne sera pas un dîner de gala et n’ira pas sans violences internes (Spinoza disait, en gros, qu’il est dans la nature de tout être de perdurer dans son être). Si la poursuite de l’unité de la classe est illusoire, l’attitude consistant à valoriser ces violences est encore pire. Dans sa dynamique, le mouvement anti-CPE tendait à dépasser la revendication du seul retrait du CPE, cela ne pouvait aller sans conflits. Dépasser ces conflits, c’était mettre en pratique l’élargissement du mouvement à la précarisation générale de la force de travail, c’est précisément ce vers quoi, avec toutes sortes de limites, qui n’étaient que celles générales du mouvement, ont tendu les occupants de l’EHESS. Ceux-là mêmes que dans une cascade d’amalgames (provocateurs / étrangers au mouvement / occupants de l’EHESS / flics), le même tract de MC décrit ainsi : « Pour leur part, des éléments souvent étrangers à la lutte et qui se disent très radicaux ont tantôt exalté ces actes de pillage en les reliant aux « émeutes des banlieues » de novembre 2005, tantôt refusé de les combattre sous prétexte que leur priorité est de s’affronter aux flics. Ces révolutionnaires de pacotille n’ont pas à cœur le développement du mouvement contre le CPE / CNE. Ils préfèrent mener des actions certes très médiatiques mais parfaitement contre-productives, à l’image de l’occupation / dévastation de l’EHESS ».
Passons sur le langage convenu du flic syndical stalinien sur les « étrangers à la lutte » et sur le « révolutionnaire de pacotille », expressions qui valent bien les « anarchiste du XVIème » du pâtissier Jacques Duclos après mai 68 (« on tuera tous les pâtissiers et les kominterniens » ; « pourquoi les kominterniens ? »). Le problème c’est que ces « éléments très radicaux » se sont, comme par hasard, multipliés chez les lycéens, étudiants, et au-delà des supposés « activistes professionnels ». Il faut maintenant que ces « éléments très radicaux », ces « révolutionnaires de pacotille » (certainement le contraire du « révolutionnaire professionnel ») apprennent à se défendre contre les agressions.
Ce type de commentaires a traversé toute la palette des organisations, groupes, revues, engagés dans la lutte anti-CPE. La formulation en est différente selon les bases idéologiques et les aspirations politiques, entre ceux très investis dans le démocratisme radical (PCF, LCR, syndicalistes...), ceux très scotchés à la glorieuse affirmation de la classe ouvrière (LO, CCI, MC...) et même au-delà chez de plus « libertaires » ou post-situs comme François Longchampt, avec les variantes intermédiaires de circonstances. Tous se rendent bien compte que leurs fondements théoriques ne sont plus du tout à même de rendre compte de ce qui se passe. Alors les discours tranchent dans le vif : « racaille », « casseurs », « révolutionnaires de pacotille », « étrangers au mouvement » tiennent lieu d’analyse. Tout à leur application d’un schéma, sans se préoccuper des expériences réelles, il suffit de ressasser une grille de lecture ponctuée de « doit faire » et « il faut ». Cela produit toutes sortes de contorsions que seul le discours préformaté de l’orga peut recadrer.
Quand nous disons toute la palette des anti-CPE, nous sommes gentiment réducteurs, puisqu’on retrouve le même fond chez ceux qui, au pouvoir, ont voulu distinguer « vrais manifestants » et « casseurs » au moment où la distinction devenait des plus délicates et ce malgré les « dépouilles ». Il fallait relégitimer les opposants stricts au CPE et leurs représentants (être contre ces représentants n’a pas empêché tous ces gauchistes de se laisser embarquer dans la manœuvre).
Dans tous ces commentaires, on trouve le souci très louable d’élargir la lutte. Pour les plus militants, la critique des grandes organisations signifie que cet élargissement doit être autonome, il faut venir en aide aux salariés qui n’ont pas la force de se révolter, il faut diriger les actions vers tous les lieux d’utilisation massive de la main-d’œuvre précaire. Hormis que tout cela est comme d’habitude annoncé à grands coups d’injonctions sur ce qui « doit être fait » et de « il faut », nous pourrions être d’accord. C’est précisément ce que certains d’entre nous, à partir de leur propre situation, avaient entrepris, dépassant le stade de l’exhortation, avec l’occupation de l’EHESS. Mais nous devons nous demander quel est la problématique dans laquelle on souhaite engager cet élargissement. Quelle est la problématique de cette lutte contre la précarité ? On s’aperçoit qu’il ne s’agit pas de prendre acte de ce qu’elle est l’organisation générale du marché du travail et de l’exploitation de la classe ouvrière, et que lutter contre elle c’est lutter contre l’existence même de quelque chose qui soit « la force de travail » ; il s’agit de préserver la classe de cette précarité qui la mine en tant que porteuse du grand programme de sa constitution en puissance politique. Il s’agit de revenir ou de préserver un état antérieur, de faire « reculer » le patronat et l’Etat. Il ne s’agit pas de dépasser la situation présente à partir d’elle-même, mais de revenir à la situation antérieure.
Toutes ces positions qui sont apparues à la suite des émeutes de novembre et au cours de la lutte anti-CPE sont des positions politiques et théoriques qu’il faut traiter en tant que telles : comme ce que nous avons à combattre. Il ne s’agit pas de quelque chose qui ne serait qu’un simple débat sur l’avenir, sur une conception de la révolution, mais de quelque chose qui est au présent, qui a sa réalité actuelle dans la lutte des classes. Défendant le prolétariat, ceux qui dès maintenant sont les représentants de ces positions politiques et théoriques se préparent et se manifestent déjà, dans la mesure de leur possibilité, à faire office de police contre tout mouvement ou dynamique de lutte qui pourraient contenir pour le prolétariat sa remise en cause. Il est devenu évident qu’ils se rallieront à toutes les forces du capital pourvu qu’elles préservent une existence du prolétariat qu’ils posent en idéal. Ce qui est la contre-révolution même. Ils n’en seront eux-mêmes que les supplétifs, dans la mesure où c’est la classe capitaliste elle-même qui deviendra la grande gardienne de la classe ouvrière.
La prochaine révolution aura à dépasser et à abattre toutes les formes d’ouvriérisme y compris les conseils ouvriers, non parce qu’ils seront de "faux conseils", mais parce qu’ils seront les vrais et les seuls conseils de cette période. Cette révolution se trouvera non pas à devoir achever tout ce qui avait été commencé dans les révolutions précédentes, mais se trouvera face justement à ce que tous les partis et les syndicats du mouvement ouvrier avaient combattu et qu’ils prendront alors en charge. Elle n’aura pas face à elle des formes politiques de la contre-révolution mais des formes sociales. Les conseils ouvriers (ou tout autre forme au contenu semblable), là où le développement actuel du capital aura laissé la possibilité d’en former, seront la justification de la contre-révolution. La classe révolutionnaire est le prolétariat et même au sens strict en tant que classe des travailleurs productifs de plus-value, mais si la révolution peut partir des usines elle ne pourra y rester et aura à dépasser toute forme d’appropriation des usines. Cette révolution est celle de l’époque où la contradiction entre les classes se situe au niveau de leur implication réciproque et de leur reproduction et « le maillon le plus faible » de cette contradiction, l’exploitation qui relie les classes entre elles, se situe dans les moments de la reproduction sociale de la force de travail, là où justement, loin de s’affirmer, la définition du prolétariat comme classe du travail productif apparaît toujours (et de plus en plus dans les formes actuelles de la reproduction) comme contingente et aléatoire, non seulement pour chaque prolétaire en particulier, mais structurellement pour l’ensemble de la classe. La révolution investira la production pour l’abolir en tant que moment particulier des rapports entre les hommes et abolir par là-même le travail dans l’abolition du travail salarié, c’est ainsi qu’elle pourra dépasser les premiers moments d’appropriation. C’est dans ce procès de la révolution que la propre définition du prolétariat comme classe des travailleurs productifs apparaîtra réellement, en actes, comme limitée. La définition du prolétariat n’est plus une catégorie socio-économique, tout comme celle de la classe capitaliste, mais la polarisation comme activités des termes de la contradiction qu’est l’exploitation, la révolution aura à affronter la sclérose de la définition de la classe comme catégorie socio-économique, ce ne sera pas une question intellectuelle revenant à savoir qui est qui car cette sclérose sera une pratique intriquant la révolution et la contre-révolution.

Commentaires :

  • « La voiture du voisin », , 7 août 2006

    Je suis de la CNT-AIT de Toulouse et je te trouve un peu de mauvaise foi. Pour restituer un peu l’article auquel tu fais référence dans ton texte il s’agissait d’un compte rendu plutôt brut avec donc peu d’analyse qui s’insérait avec d’autre articles plus de fond : « répétion générale » « trop conscient pour se révolter », « une vraie conscience politique » et une interview d’une femme dont l’enfant aeu les doigts arrachés par une grenade durant le mouvement de novembre, regroupé dans un dossier du Combat Syndicaliste n°93 : Banlieues de la révolte à la révolution.

    Je trouve qu’il est un peu réducteur de baser la critique de la CNT-AIT sur ce sujet en ne faisant référence qu’à un simple compte-rendu (biensûr subjectif) en passant sous silence les autres articles qu’ils l’accompagnaient et qui exposaient, contrairement à une "semaine de lutte à Toulouse", notre analyse de la situation.
    Peut être ne les as tu pas lus, il est vrai qu’ils (pour deux d’entre eux) n’étaient pas disponibles en html sur le site mais seulement dans le pdf du journal, mais ils le sont à présent :
    - une vraie conscience politique
    - répétion générale

    D’autre part, si les militants habitant le quartier se sont rendus spontanément sur la place Abbal à la Reynerie et se sont donc retrouvés à la fois au côté des émeutiers mais aussi des parents et de quelques politicars,
    Il ne s’agissait en tout cas nullement de rassemblement appelé par un quelconque parti politique ni par une association citoyenniste du quartier pour constituer un groupe d’interposition même si certains ont été tentés de le faire (une fois en tout et pour tout le Lundi 07/11/05 plus pour géner l’action de la BAC et pour permettre aux émeutiers qui se replier de ne pas se faire arréter que pour empêcher ces derniers d’agir) . Ces rassemblements étaient donc informels,
    nous n’avons jamais cherché à constituer un tel groupe, nous sommes retrouvés quelques fois à quelques mètres de politicars c’est tout ! Quand au mot « nos enfants », « protéger les gosses » relevé par l’article, ce ne sont pas des mots d’ordre de la CNT-AIT mais ceux de parents habitant le quartier présents sur la place Abbal et ça ne me choque pas que des parents soutiennent leurs gosses dans l’émeute plutôt que de les condamner, je trouve mêmeça positif !

    Je ne vois pas en quoi nous avons enlevé aux émeutiers leur responsabilité et nous sommes engagés dans des groupes d’interposition. Nous avons pas non plus voulu minimiser la violence. Nous avons écrit dans ce compte rendu que notre postion durant ce mouvement était : solidarité avec la lutte, dénonciation du rôle criminel de l’État et du capital, appel à manifester et à faire grève, ce sera du début à la fin notre position. Plus loin il est écrit « Contrairement à l’image négative que les médias et les pseudo-intellectuels à la solde du pouvoir s’ingénient à donner, le niveau de réflexion, la conscience politique sont sûrement plus élevés chez ces jeunes que chez des millions de spectateurs de la Star Ac’ »

    Et dans l’article Une Vraie Conscience politique : « Il n’y reste plus personne pour croire “qu’en travaillant” et en étant un “bon citoyen” il pourrait s’en sortir. Cette conscience clairvoyante de l’impasse sociale débouche sur une conscience politique : il suffit de voir comment les partis politiques et les organisations de gauche ont été rejetés des quartiers. C’est normal, depuis 20 ans, ils touchent des subventions sur les dos des populations. Ils ont largement fait leur preuve ici qu’il n’y avait rien à attendre d’eux »

    Enfin dans la conclusion de Trop conscient pour se révolter « Cette révolte était-elle ou non légitime ? Pour nous, à la CNT-AIT, c’était la seule question à se poser. Si oui, il fallait en assumer clairement les contradictions, et avoir le courage politique d’en payer éventuellement les conséquences. C’est ce que nous avons fait. Cela, parce que nous sommes persuadés que la place des militants révolutionnaires est avec les révoltés, lorsque cette révolte est légitime, et parce que ce n’est que de cette place que nous pourrons, avec eux, dépasser les contradictions inhérentes à toute révolte et passer de la révolte à la révolution. »

    Pour finir ce n’est peut être pour l’auteur qu’un détail mais la CNT-AIT de Toulouse ne se réclame pas du syndicalisme révolutionnaire mais de l’anarchosyndicalisme.

    Critique nos actions, met en évidence la contradiction de nos analyses ... mais n’occulte pas les éléments qui ne vont pas le sens de démonstration !

    Un militant de la CNT-AIT Toulouse

    • Qui décide qu’une révolte est légitime ? , , 8 août 2006

      Monsieur de la CNT,

      Qu’entendez-vous par "légitime" ?


      • Une révolte n’a pas à être légitimée, Patlotch, 27 août 2006

        Je ne voudrais pas shunter la réponse du camarade de la CNT, mais il me semble qu’elle est induite par le passage cité :

        « Cette révolte était-elle ou non légitime ? Pour nous, à la CNT-AIT, c’était la seule question à se poser. Si oui, il fallait en assumer clairement les contradictions, et avoir le courage politique d’en payer éventuellement les conséquences. C’est ce que nous avons fait. Cela, parce que nous sommes persuadés que la place des militants révolutionnaires est avec les révoltés, lorsque cette révolte est légitime, et parce que ce n’est que de cette place que nous pourrons, avec eux, dépasser les contradictions inhérentes à toute révolte et passer de la révolte à la révolution. _ »

        Il apparaît, sous plusieurs formulations qui se complètent et se renforcent, que la révolte est comprise comme rapport politique plus que rapport social, produite par une conscience, plus ou moins grande, et non par une existence, devenue insupportable.

        Il s’agit alors de viser « une vraie conscience politique », en intervenant « avec eux », comme porteurs de cette « vraie conscience » qui n’a pas, elle, produit de « révolte ». Puisque manque aux uns la conscience, aux autres la révolte, unissons nos manques. Comme dans l’amour pour Lacan : « offrir ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »

        « Les contradictions inhérentes à toute révolte », c’est entre autres (?) leur manque de « vraie conscience », à « dépasser ». Ce qui manque à la « révolte » est apporté par les « militants révolutionnaires » dont « la place / est avec les révoltés ». Le « avec eux » est donc dissymétrique : c’est grosso-modo la conscience révolutionnaire, la « conscience vraie », apportée de l’extérieur, sinon par le parti, par une formation militante extérieure. Le sujet actif de la révolution (les révoltés) se méconnaît comme tel et nous (le sujet pensant) l’en instruisons.

        La bonne question n’est donc pas selon moi ni « qui décide que la révolte est légitime », ni « quand est-ce que la révolte est légitime ? », mais que signifie cette idée de « légitimité » pour une révolte ? Si ceux qui se révoltent attendaient, y compris d’eux-mêmes, de la juger légitime, ils ne se révolteraient jamais, ou seulement pour formuler une revendication politique : SVP, donnez un prolongement politique à notre révolte, qu’elle devienne visiblement légitime. La différence entre la CNT-AIT T et d’autres, c’est de dire en substance votre révolte est légitime, donc nous sommes avec vous, et pas votre révolte est légitime (nous la comprenons), nous allons vous aidez à ce qu’elle ne le soit plus. Ici, la CNT-AIT T veut aider à faire « passer de la révolte à la révolution », d’autres de la révolte à l’alternative.

        L’idée de légitimité de la révolte est nécessaire pour la penser comme apteà justifier cette intervention. En fait, dire que la « révolte est légitime » signifie à l’inverse que l’intervention des révolutionnaires est légitime au sein de la révolte. La réponse à la question posée est clairement : ce sont ici les "révolutionnaires" qui décideraient si la révolte est légitime ou non.

        Il me semble que la révolte passe à la révolution quand elle est produite en tant que rapport social qui (se) pose la question, non d’abord comme conscience, mais comme nécessité interne produisant sa conscience (sa théorie).

        Au nom de quoi une révolte devrait-elle être légitime ? Bien l’impression que la révolution se passera de toute légitimité.

        Patlotch, 21 août


        • Une révolte n’a pas à être légitimée, Pretre ouvrier défroqué :-), 1er septembre 2006

          salut Patlotch,

          OK je comprends un peu mieux ce que tu voulais exprimer dans ce commentaire que dans l’article (peut être aussi parce que c’est di avec moin de hargne et d’a prioris ?) même si je te trouve souvent bien contradictoire.

          Sauf que je pense que tu as tout faux dans ton interprétation.

          Tu demandes au nom de quoi la révolte est légitime ? Mais précisément au nom de cette existence proprement insupportable !

          Et qu’est ce qui fait que cette révolte légitime de sentiment devient acte ? La conscience de cette existence insupportable. Autrement dit la fin de la résignation. Ne plus raser les murs ni courber la tête ... Tous les évènements révolutionnaires dans l’histoire le démontrent je pense. Il ne peut y avoir de changement révolutionnaire si les individus acceptenent leur aliénation, non ?

          Pourquoi vouloir dissocier l’existence et la conscience ? L’ un primerait sur l’autre ? Vieux reste d’économicisme ? Vieux relent marxiste voire léniniste sur la dissociation entre le politique et le social ? Mais nos révolutions seront globalistes - ou ne seront pas - et devront aborder tous les aspects (économiques, culturels, politiques, sociaux, etc ...) de front ou bien se condamner à recréer ce monde ...

          La CNT AIT ne veut aider personne à passer de la révolte à la révolution. (sinon autant recréer le Parti ... et se condamner a remettre en selle le paradigme dominant que précisément il s’agit de détruire - pour que les prochaines révolutions ne soient pas légitimes si je suis ton raisonnement ) Les révoltés seront très biens se passer de la CNT pour faire la révolution. Par contre la CNT AIT veut bien participer à aider que personne ne se fasse arrêter par les flics quand il y une révolte. C’est déjà ça, non ?

          il y aurait beaucop de choses à dire sur les remarques que tu fais quant à l’extériorité de la CNT AIT au mouvement (qui est réelle) et aux intentions que tu nous prêtes (d’évangélisateurs) ... Elles dénotent une réelle méconnaissance de ce que nous sommes (mais peut être nous confonds tu avec nos clones des Vignoles, auquel cas tu es pardonné :-) mais bon il se fait tard ...

          A suivre ...

          PS : comment rencontrer des gens de meeting sur paris ?


          • Une révolte n’a pas à être légitimée, Patlotch, 3 septembre 2006

            Bon. "Quelque part..." au niveau du véculte sur grand ou petit véhicule pédalant dans les rapports sociaux existants, nous sommes tous des prêtres ouvriers se défroquant. Penser en termes de "juste" ou "faux", d’"erreurs" ou de "véritable voie communisatrice" échappe tant à mon entendement qu’à mon expérience "de terrain", à mon existence et la conscience que je peux en avoir.

            Le titre "Une révolte n’a pas à être légitimée" est le résultat de mon texte qui dit : une émeute, un ras-le-bol exprimé en acte... une révolte n’est ni légitime ni illégitime. Elle est ce qu’elle est par ceux qui le font. C’est le produit de leur situation, et on peut disserter sur la conscience qu’ils en ont, c’est ça qu’ils font. Ils en sont "responsables", et n’ont besoin de personne pour le labelliser "légitime".

            La révolte (je préfèrerais à ce stade dire la rébellion), sous quelques formes et dans quelque situation qu’elle se produise, c’est ça qui me semble fécond dans la notion de limites de la reproduction du capital et du prolétariat, tout simplement parce qu’à 20.000 balles -à mon âge c’est en francs ’nouveaux- par mois, je suis confronté à la même chose, au fond, que les racailles : je suis une racaille, non pas littéralement mais réellement, ceci n’est pas une pipe, une condescendance récupératrice, c’est un rapport social dans la lutte de classes telle que je la vis moi, avant même la conscience "communisatrice" que je serais supposé en avoir. La seule différence c’est que je n’ai pas la même chose à perdre, matériellement. Quand je dépasse ma trouille, ce n’est pas fonction de ma pensée théorique, c’est un pur produit, "spontané", de ce qui m’empêche de vivre, au-delà d’une survie confortable. Mais tant que la survie confortable sera massive et majoritaire, je ne vois pas trop ce que peuvent dépasser les écarts contatés ici ou là, parce que la trouille sera massive, et que le problème n’est pas celui subjectif d’une conscience qui irait au-delà d’une nécessité vitale.

            La révolte n’étant ni légitime ni illégitime, tes considérations intrinsèque/extrinsèque signent entre nous un dialogue de mal-entendants plus que de sourds (c’est appréciable car la différence n’est pas idéologie du spectacle). Donc, et sans éplucher à la lettre le tract CNT-AIT, tu es, vous êtes, toutes nuances bien comprises entre discours avant, pendant ou après et actes durant la lutte et politiquement durables mais insoutenables pour moi, vous êtes en tant qu’orga dans la légitimisation de ce qui n’a pas à l’être pour être ce que que c’est, ce que ça fait. Je distinguerais ce que vous faites en tant qu’individus confrontés à une situation et ce que vous dites en tant qu’orga. C’est tout aussi valable pour des camarades participant à Meeting, à le différence que Meeting n’est pas une orga, et surtout ne vise pas à le devenir.

            De deux choses l’une, soit vous considérez "leur révolte" comme légitime, et dans la situation étant non pas "avec eux" mais "comme eux", comme eux-mêmes en ce que vous, nous, sommes prolétaires face au capital... soit vous le considérez comme "légitime", juste "politiquement", critique des armes sans critique, et alors vous brûlez la voiture du voisin, sans discours, sans théorie, sans phrase... mais avec de l’essence (des rapports sociaux) + des allumettes ; soit, pas en tant qu’individus voisins dans un rapport de confiance, d’amitié... mais en tant que CNT-AIT, vous vous faites jeter, ni plus ni moins que l’encadrement social-politique quel qu’il soit et quoi qu’il raconte. Le pire serait bien que la racaille prenne sa carte à la CNT-AIT.

            Du texte au titre : une révolte, n’étant ni légitime ni illégitime, n’a pas à être légitimée par qui que ce soit, et encore moins au nom de la révolution. La légitimer, c’est ce que vous faites en tant qu’orga, peut-être pas en tant qu’individus sur place. Que l’on prenne "légitime" au sens, non moral, de "juste", d’action de classe sans conscience de classe, revient au même. C’est une posture d’extériorité militante, subjectiviste/objectiviste.

            La CNT AIT ne veut aider personne à passer de la révolte à la révolution.

            dans ce cas il ne faut pas l’écrire, car c’est le penser, donc le théoriser, et en faire une pratique militante organisée :

            nous sommes persuadés que la place des militants révolutionnaires est avec les révoltés, lorsque cette révolte est légitime, et parce que ce n’est que de cette place que nous pourrons, avec eux, dépasser les contradictions inhérentes à toute révolte et passer de la révolte à la révolution

            Moi je ne suis pas "avec eux" je suis comme eux, je suis moi-eux dans mon rapport de classe, je n’ai besoin d’aucune organisation pour le savoir et le théoriser pendant ou après, je me fous de ce qu’en pensent mes amis de Meeting quand je le fais et même, aujourd’hui par défaut, de ce que j’en pense théoriquement : je le fais, je deviens dingue contre la folie qu’ils m’imposent. Quand je me révolte, dans un relatif isolement, c’est une petite émeute séparée genre suicide, et je me fous de mes propres considérations théoriques, ce ne sont pas elles qui m’y poussent, elles seraient plutôt, quelque part, un frein : à quoi bon, puisqu’il faudrait attendre la crise ? Là nous sommes dans la contradiction, ou plutôt le paradoxe, d’appuyer la théorie de l’écart sur ce que, la connaissant, nous justifierions de ne pas faire : moi je ne brûlerais pas, aujourd’hui, la voiture de mon voisin. La mienne fut fracturée et je ne suis allé aux flics que pour l’assurance, il ne me viendrait pas à l’idée de porter plainte ou même de faciliter la recherche des responsables.

            Se battre contre la répression est une chose. Là, être "avec eux" peut se justifier : faire en sorte qu’ils n’en prennent pas plein la gueule, dans les procès, dans les prisons, etc. Une autre chose est de limiter le cours d’une lutte, d’une révolte, d’une émeute, pour éviter les conséquences répressives. On peut le faire humainement en voisin, pas sous couvert d’un discours politique "révolutionnaire". Laissons ça aux alternatifs de tous poils et sans poils. Soit on est comme eux et on brûle la voiture du voisin, soit on ferme sa gueule. Pour le coup c’est votre posture qui est pour moi complètement illégitime. Moi, vu de loin, je vous aurais envoyés chier, c’est très clair, comme tous ceux qui veulent me calmer au boulot, que ce soit mes chefs ou les camarades syndicalistes. Mes collègues, ils sont comme moi, ils sont super-contents quand je pète un plomb, parce que je ne fais qu’exprimer ce qu’ils vivent et pensent. Ils voient bien que le dire calmement, des mois durant, ne sert à rien, de là à franchir le pas de la révolte collective, c’est pas gagné. Eux se shootent aux anti-dépresseurs ou à la trouille, moi je suis une racaille, brûte de rapports sociaux, amatrice par ailleurs et en même temps de communisation. Je suis un détraqué par l’Etat du capital, et s’il se trouve des militants pour me pousser avec le capital à la folie, à la politique, à la patience ou à l’impatience organisée, c’est peu ou prou même combat.

            Contre la folie, sans phrases, le feu ! Pas d’anti-dépresseur chimique, de camisole politique. Contre la folie, la théorie.

            Théoriser ça dedans, aujourd’hui, selon le cas, sacrée gageure. C’’est sans doute une différence, dans les possibilités d’intervention, entre "Emeutes de novembre" et "lutte anti-CPE". Sauf erreur, en Novembre les textes d’analyse ont été produits après (Ballade) dans l’anti-CPE pendant (Le point de rupture de la revendication...). Quoi qu’il en soit, le débat de Meeting sur ce point n’est pas un débat propre à Meeting, ni un débat sur ce qui est légitime ou pas, juste ou pas, sur ce qu’il faut faire ou pas : c’est au sens le plus général l’écart même tels que nous le vivons, entre théorie et pratique, entre pratique théorique et luttes, parce que notre théorie est la pratique, pour qu’un jour les luttes deviennent pratiques théorisées, et non par un petit livre rouge, conscientiseur de la communisation.

            Bon. J’ai pas vraiment parlé de ta réponse, considérant qu’elle n’avait pas entendu la mienne. J’ai sans doute répondu un peu à côté. Pardonne-m’en, s’il te reste un rien prêtre. D’autres réagiront de façon plus construite s’ils le jugent nécessaire.

            Patlotch

            rencontrer des gens de Meeting sur Paris, pourquoi pas, c’est qu’une question d’auto-organisation.


            • Une révolte n’a pas à être légitimée, FC , 5 septembre 2006

              C ’est rôle d’une publication révolutionnaire que de donner raison aux insurgés, écrivait Debord dans son texte sur l’émeute de Watts. Il n’affirmait pas que la raison manquait aux émeutiers, ni que l’IS avait un rôle d’avant garde à jouer dans cette événement seulement qu’il se solidarisait des insurgés, car ils les savaient porteurs d’un colère légitime ( oups !). A ce propos, je n’ai pas encore lu de texte aussi intelligent sur les évènements de l’hiver 2005. Peut être que le temps me donnera tors mais j’en doute, le problème de ce genre d’événements, c’est que les premiers concernés n’ont pas écrits sur les évènements. J’aurais voulus savoir par exemple, pourquoi des bibliothèques ont été attaqué.


        • Une révolte n’a pas à être légitimée, Pretre ouvrier défroqué :-), 1er septembre 2006

          juste une dernière chose :

          Dire qu’une révolte est légitime n`a rien à voir avec le fait de légitimer une révolte ...

          Dans le premier cas la légitimité est intrinsèque (et elle pré existe à la révolte) dans le second cas elle est extrinsèque et arrive a posteriori.

          L’attitude de la CNT AIT n’a pas été de légitimer la révolte après coup, mais de dire - sur le moment même - qu’elle était légitime justement du fait des conditions d’existence insupportable. Et on s’est trouvé bien seul à le dire à ce moment là, dans le concert des aboyeurs sécuritaires et le silence des révolutionnaires terrés dans la terreur de leur vide sidéral ... Il faut replacer les choses dans le contexte ...

          Pendant le feu des évènements, meeting ou ses collaborateurs ont ils d’ailleurs produit des textes ou des actes en relation - même indirecte - avec la situation ? Ou bien les seules analyses n’ont elles été faites qu’après coup ? (et dans ce cas à quoi bon échafauder sans cesse des plans sur la comète si c’est pour se retrouver impuisssant le jour où il se passe quelque chose ?)


        • Une révolte n’a pas à être légitimée, , 22 septembre 2006

          Je te critique -Tout va bien

          Le texte la voiture du voisin critique la CNT -AIT pour avoir légitimé la révolte des jeunes prolètaires des banlieues ghétoïsées .

          Certes les camarades de cette Cnt approuvent ces jeunes d’avoir affronté la police et d’avoir attaqué les lieux et les instruments de leur exploitation et de leur stigmatisation raciste, mais le seul fait de penser à déclarer leur révolte légitime suffit à poser qu’elle pourrait ne pas l’être mais surtout cette « légitimation » cherche à normaliser ces affrontements en les politisant.
          Tout autre chose est d’analyser cette lutte comme lutte de classe, de tâcher d’en comprendre le sens et son articulation ou non avec les autres luttes de classe, qui se déroulent dans d’autres lieux et sous d’autres modes.

          Comment cette lutte est spécifique de la période et comment elle est à la fois attaque de la condition même de ces prolétaires et comment elle est prise dans une limite qui bien que différente de celle des prolétaires plus « classiques » n’en est pas moins aussi claire : Attaque du capitalisme dans son apparition générale comme société, sans attaquer sa racine dans l’exploitation immédiate, dans la production - c’est le caractère antisocial ( la révolution communisatrice est abolition de la société) de ce mouvement qui en fait sa beauté et son tragique, qui le rend si effrayant pour tous les défenseurs d’une société c’est-à-dire du capital.

          Le texte « La voiture du voisin » critique les positions de cette Cnt en insérant ces positions, cette légitimation, dans la stratégie de ces anarcho-syndicalistes, dans leurs conceptions générales de la révolution qui reste « programmatique » c’est-à-dire qui a comme axe un développement d’une « conscience de classe » une affirmation du prolétariat se constituant en force autonome.

          Qui plus est ce groupe militant tient absolument à avoir la « considération » des jeunes en question, pour pouvoir aider à leur prise de « conscience politique » et - on peut au moins le soupçonner fortement - tâcher à terme de les « organiser !
          Il n’en reste pas moins que la pratique de la Cnt-Ait de Toulouse a été très certainement honnête et sincère, non simplement réductible à une pratique politicienne, ces militants animèrent immédiatement après la révolte de novembre des banlieues, « La tendance ni CPE ni CDI » durant le mouvement « anti-CPE » et constituèrent un élément notable du courant poussant à une radicalisation du mouvement, courant qui fut très déterminant pour l’étrange « succès » du mouvement. (Sorte de victoire à la Pyrrhus qui vaut - peut-être - tout de même mieux qu’une défaite en rase campagne comme en 2003).

          Dans après le mouvement de ce printemps les participants à Meeting ont été intéressés par les interventions de la « Tendance ni CPE ni CDI » et certains d’entre eux ont des contacts avec des militants de la Cnt-Ait et peuvent avoir des actions avec eux tout en les critiquant fraternellement.

          Le fait que les militants de la Cnt-Ait de Toulouse soient intervenus sur ce site sans manifester une réaction vindicative est déjà un élément positif, ils voulaient discuter et la discussion a eu lieu, pour nous elle confirme que ces anarcho-syndicalistes (contrairement à la Cnt Vignoles) se situent non seulement hors de démocratisme radical, mais aussi que leur anticitoyennisme programmatiste n’est pas fossilisé et peut être sensible à la critique communisatrice.

          La critique sans concession est nécessaire à des relations claires, à des dynamiques exemptes d’arrières pensées, nous ne sommes pas ennemis, nous ne sommes pas non plus des alliés, seuls les groupes politiques passent des alliances, Meeting n’est pas un groupe politique La Cnt-Ait peut ne pas l’être si elle se « branche » sur le mouvement réel de dépassement du programme de libération du travail, l’analyse de novembre, de ce point de vue, est essentielle.

          BL


          • Une révolte n’a pas à être légitimée, FC , 16 octobre 2006

            Pyrrhus (319-272 avant JC), roi d’Épire de -295 à -272, remporta sur les romains les victoires d’Héraclée en -280 et d’Ausculum en -279. Ces batailles lui coûtèrent de telles pertes qu’il s’écria : « Encore une autre victoire comme celle-là et je rentrerais seul en Épire ! ». C’est de là que vient l’expression de victoire à la Pyrrhus.

            Ne Brûlons pas les Bibliothèques,elles peuvent toujours servir !


          • La communisation : poings d’ogres ?, , 20 octobre 2006

            Tout cela se conçoit et se comprend fort bien, théoriquement, dans la conceptualisation de l’écart selon Théorie communiste, qui est le seul fondement sérieux à l’existence même de Meeting (le reste n’est que bzz bzz de mouches du coche ou du coach, admettez-le au lieu de ratiociner et de rhétoriquer en coupeurs de têtes contre toute autre hypothèse communiste, jugée as been, votre posture ne tient pas la route théoriquement parce qu’elle ne tient pas la route éthiquement, du point de vue théorique même). Vous avez fait le vide avec des procédés qui n’ont rien de l’éthique du débat entre théoriciens, vous ne voulez voir que votre vide -l’écart, l’anglemort, les vôtres- avides d’être, d’exister et d’apparaître comme LA théorie adéquate à l’époque (Charrier). Ce n’est pas acceptable, ni intellectuellement, et encore moins posé comme "fraternel". A partir de là, votre messe est dite, hé bien assumez-là, mais ne prétendez pas être seuls du seul fait que vous avez rendu impossible le débat théorique, tant que pratique, y compris avec les camarades de la CNT-AIT, en tant que sujets sociaux individuels, habillés que vous les avez, et que vous êtes vous-mêmes, d’étiquetage collectifs -eux CNT-AIT, "nous" Meeting, et quoi d’autres comme habits faisant les moines-soldats de leurs croyances ?- qui ruinent toute individualité sociale face au capital, en tant que prolétaire même. Cette dimension, éminamment subjective j’en conviens- dans votre construction et votre posture, ne peut que vous échapper, et vous ne pouvez ainsi que considérer comme nullissime le fait de parler à la première personne du sujet ; c’est là que "l’individu immédiatement social" ne pourra jamais être produit comme dépassement, dans votre paradigme théorico-social au sein duquel vous vous posez vous-mêmes comme des êtres au dessus de la mêlée -d’où êtes-vous produits, comme dépassement théorique aussi génial qu’il ne serait pas une conscience singulièrement produite ic et nunc, mais déjà formulant l’annonce (à Marie ?) : la "redescente" de la théorie dans le concret, votre posture même vous l’interdit ou vous l’interdira à un moment donné et vous vous êtes armés pour fuire ce moment.

            Astarian a pressenti cette dimension, mais l’a construite dans la crise démiurgique, comme le dit bien Roland, mais parce qu’il appartient à la même génération théoricienne ("post-prolétarienne" comme dit Charrier), que vous. Ce qu’il a découvert, il n’a pu le formuler autrement que dans le carcan d’une dialectique certes hyper-raffinée mais in fine mécaniciste, téléogiste, mais pas moins que le n’est la vôtre, in fine bien plus humaine qu’elle ne peut s’avouer, et bien trop, ou pas assez, selon Nietzsche. Temps critique, comme Charrier ailleurs et plus récemment, ont mis le doigt sur des inconséquences de Théorie communiste, des contradictions internes à son système de production (abstraite) de la révolution : vous avez systématiquement botté en touches, avec Aufheben (sur l’historisation et la spatialisation du capital en subsomption réelle), avec Charrier, et si j’ose dire de façon présomptueuse, avec moi, c’était plus facile, il suffisait de se taire, de se planquer derrière ses certitudes au lieu d’ouvrir, et d’ouvrir publiquement un dialogue, puisque votre vitrine est publique.

            Et alors ? Alors le roi est nu, de Meeting et de l’étroitesse conceptuelle de son écart unique rapporté à l’infrastructure de façon ai-je dit mécaniciste (je ne dis pas moi déterministe, c’est plus compliqué que ça, vu qu’en elle-même, dans sa logique interne, sur le papier, votre théorie ne l’est pas, mais seulement rapportée au réel, à votre conception de la représentation, de l’écart, et de votre propre posture dans sa bulle systémique). Toute la critique "méta" de Charrier est justifiée, et vous êtes coincés, parce que votre système est bouclé sur lui-même, et que toute votre activité, par égotisme hors sujet bien compris de l’enjeu communiste, ne reconnaîtra jamais ses limites conceptuelles, celles qu’ont bien dit, quelles que soient leurs propres errements, les camarades de TropLoin, ces vieux cons qui ne voient que le capital fordiste et mai 68 comme modèle révolutionnaire (et quoi encore, de vos limites rhétoriciennes à larguer tout ce qui vous gêne, comme un bulldozer écrase toute aspérité sur le bitume de l’autoroute de la lumière absolue projetée dans l’anglemort à l’ombre de TC). Vous humiliez les autres au nom de votre système mais vous êtes sourds à ce qu’ils peuvent dire de pertinent, même si et parce que cela ne se construit pas aussi harmonieusement et complètement que votre approche, parce que vous n’imaginez pas d’autre approche que totalisante en abstraction : ça s’appelle dogmatisme et pas autrement, mais comme disait Aragon : on n’a pas toujours raison d’avoir raison. Vous croyez être forts du fait que rien d’aussi construit ne démonte votre systématisme spéculatif, mais ce qui le démonte plus qu’en soi comme signifié, contenu, c’est dans le signifiant, la forme, par votre méthode et des procédés rhétoriciens auxquels vous êtes sans doute aveugles. Gaffe aux retours des refoulés. Jusque-là vous n’en avez rien à foutre, certes, vent en poupe de la Revue qui se croit seule du seul fait d’exister en aveuglant le reste, mais ne venez pas vous plaindre : un théoricien averti en vaut deux.

            Voilà, nous en sommes là, "tous ensemble" si j’ose dire, et en tant que "communisateurs", confrontés à votre fuite en avant égo-théoriciste qui monopolise la vtrine de la communisation, à quelques broutilles près du côté des activistes franco-parisiens. Serait-elle naturellement inscrite dans le supposé cycle du "démocratisme radical" n’ayant comme issue que la révolution communiste ? Allons donc ! Présomption occidentalo-centrée s’il en est ! Cela ne relève pas moins que d’un pari communiste, légitime éthiquement, mais qui n’est ni le seul en lice du point de vue communisateur, ni la seule hypothèse historiquement plausible. Au moins admettez-le, écrivez-le, révisez votre Invite et sa compréhension univoque dans la perspective de TC, ou cessez de vous poser comme veille critique balayant le champ de la communisation et annonçant les lendemains qui chantent y compris dans le chaos (déterministe ?)

            J’en fais, personnellement, et sans doute en vain, une question aussi d’honnêteté intellectuelle, vu que je n’ai ni les capacités ni même l’envie et le besoin d’élaborer plus avant ce qui me suffit à vous considérer au-delà de vos limites systémiques comme impertinents. Je n’ai fait ma besogne qu’à moitié, mais d’autres s’y colleront qui en auront les moyens -Schopenhauer dit quelque part que l’essentiel est dans l’intuition, que le reste n’est qu’élaboration, cela concerne l’art autant que la théorie. Le reste est rhétorique politicienne, malgré tout le talent vous l’enrobez. Vos masques sont tombés, au moins à mes yeux et quelques autres qui s’y intéressent de très près et ne vous en considèrent pas moins comme incontournables pour la théorie communiste. On verra bien si vous avez le courage d’affronter le défi qui vous est posé autrement que vous ne l’avez fait jusqu’ici, ce qui est rédhibitoire concernant la possibilité même de dialoguer.

            Amical,

            Patlotch

            COMMUNISATION troisième courant : 12 thèses pour dépasser les sainthèses, prothèses et fouthèses


            • La communisation : poings d’ogres ?, Uno de la CNT AIT, 14 mars 2007

              Pour BL :

              Je te rejoins sur la nécessité d’une critique franche et sans concession comme seul moyen d’avancer. (sinon effectivement on risque de ratiocinner longtemps chacun dans son coin).

              Sur la question de la "légitimer la révolte". Sans vouloir parler pour mes compagnons, oui je pense que toutes les révoltes ne sont pas nécessairement légitimes (y aurait il des mao nostalgiques à Meeting "on a raison de se révolter" ? ;-). Je pense par exemple à des révoltes sur des bases nationalistes, racistes ou communautaires ... (par exemple ce qui me vient à l’esprit : les affrontement de l’été dernier à Perpignan entre communautés gitanes et maghrébines). Après, bien sur, il faut s’entendre sur la définiton de ce qu’est une révolte.

              Sur le raccourci sophiste que je tire de la lecture de ton intervention "société = capital", je ne comprends pas. Peux tu m’indiquer des références ou des liens vers des textes qui me permettrait de saisir ton point de vue ?

              Ceci dit, je pense que tu nous associe à une conception de l’anarcosyndicalisme qui a peut être été historiquement, mais qui n’est plus la notre aujourd’hui. En effet quand tu dis que nos "conceptions générales de la révolution restent « programmatique » c’est-à-dire qui a comme axe un développement d’une « conscience de classe » une affirmation du prolétariat se constituant en force autonome", aujourd’hui je pense que notre vision est plutot l’affirmation d’une humanité (et non plus du seul prolétariat) se consitutuant en force autonome. Que l’individu ait enfin conscience non de sa "classe" mais de son humanité, de ses capacités créatrices sur tous les plans (social, affectif, culturel, politique, productif, etc ...). Que nous cession d’être des rouages pour devenir des hommes.

              En tout cas, je ne sais pas si par vision "programatique" cela signifie que nous penserions que le problème majeur à régler serait celui de la forme du mode de production, et qu’il suffirait que l’économie soit autogérée par de vrais prolétaires organisés dans leurs syndicats révolutionnaires pour que tout soit harmonieux. Il ya maintenant qq années que nous avons viré notre cuti, et que nous laissons ces rêves de totalitarisme syndicaliste aux chantres du "syndicat de combat" (combats réels dans lesquels on les voit finalement assez peu au passage ... tant ils confondent avec le spectacle et la représentation ...)

              Sinon à mon avis quand tu dis "ce groupe militant tient absolument à avoir la « considération » des jeunes en question, pour pouvoir aider à leur prise de « conscience politique » et - on peut au moins le soupçonner fortement - tâcher à terme de les « organiser !" je pense sincèrement que tu te trompes de cible. (d’abord ne serait ce que par le fait que s’il s’agissait vraiment de "cibler" une population pour racoller pour l’Orga, pas sur que ce soit "les jeunes" qui aient été visés par ce travail ... )

              Pour Patlotch : je ne comprends pas grand chose à ta prose. N’étant pas spécialement du milieu franco-parisien, je pense que beaucoup de messages personnels (sous-entendus)m’échappent ... Si tu pouvais être plus explicite pour les mal comprenants de mon espèce ? (sinon à quoi bon poster sur un site public ?)


  • « La voiture du voisin », Un autre militant CNT AIT Toulouse, 5 septembre 2006

    Je crois que vouloir nier "l’extériorité " de ce que nous sommes ,nous , militants révolutionnaires, par rapport la réalité du terrain est une faute lourde .

    Nous sommes "avec eux" parceque par exemple , ce n’est pas avec "l’aide de Dieu" que nous luttons , or l’ expression est largement répandue au Mirail , et nous expliquons que nous sommes là avec nos idées et principes .

    Se dire "comme eux" , vous pouvez l’écrire ici , mais le dire là bas , quand on est un "fromage", c’est de suite se discréditer parceque c’est faux. Ou du moins cela sera ressenti comme faux. Et si vous commencez par raconter des blagues vous passerez pour des clowns. Ensuite , agir comme eux , comme il est suggéré dans la discussion , cela supposait des connaissances tactiques que nous n’avons pas .

    Et quoi de plus triste qu’un bouffon en GAV ?

    Sur la question de la légitimité cela me parait clair. J’ai le droit de dire que la révolte d’un tel est légitime ou non, a mes yeux, et qu’en conséquence je me solidarise avec icelle ou pas . Non pas parceque le Sujet de la révolte est un prolétaire mais parceque j’estime que l’action du Sujet correspond a lutte contre la domination que je combats . Le fait de juger l’action fait il de moi un potentiel représentant ? Absolument pas. Cela signifie simplement que je n’abandonne pas mon libre arbitre.
    A l’inverse le Sujet se revendiquerait il de la lutte de classe et organiserait des ratonnades,pogroms , ou autres goulags, je serai d’autant plus a l’aise , n’étant pas "comme lui", pour être contre lui.

    S’en référer strictement a la condition, ne pas vouloir juger les actes, c’est donner au Sujet (le prolétariat par exemple pour les marxistes ) le rôle suprême uniquement de par cette condition . C’est pourquoi les remembrances marxistes invitent t elles certains , a vouloir , et ce en dépit de tout bon sens , se déclarer "comme eux " .

    Rassurez-vous , on na pas besoin d’être pareils pour vivre le communisme libertaire .


    • « La voiture du voisin », Patlotch, 8 septembre 2006

      Se dire "comme eux" , vous pouvez l’écrire ici , mais le dire là bas , quand on est un "fromage", c’est de suite se discréditer parce que c’est faux. Ou du moins cela sera ressenti comme faux. Et si vous commencez par raconter des blagues vous passerez pour des clowns.

      Apparemment, c’est une réponse au texte lui-même et qui ne tient pas compte des échanges suivants. C’est important dans la mesure où c’est ce texte qu’il est question de publier dans la revue. Cela étant :

      - cette réponse, comme la suivante datée du même jour, ne font que justifier le fond de la critique de "la voiture du voisin" pour ce qui est de l’intervention de la CNT-AIT en tant que telle, et que j’ai distingué de ce que peuvent faire les uns et les autres comme "voisins".

      - je ne sais pas si d’autres que moi ont affirmé « je suis comme eux », mais si je n’ai pas été assez clair, je le répète : ce n’est pas en tant que vivant dans tel lieu où certains brûlent la voiture du voisin, même si ça brûle pas loin de chez moi. Je ne passerai nulle part pour un clown parce que je ne dirai pas « je suis comme vous », et je n’ai pas prétendu être dans leur situation spécifique. Mon intervention « je suis comme eux » signifiait autre chose que ce qui est retenu là, et certainement pas « nous à Meeting nous sommes comme eux, et nous allons faire en sorte qu’ils le sachent ». J’ai constaté chez tous les militants organisés une furieuse tendance à projeter sur les autres leur manière de voir à eux, et par conséquent quand on en dit un chose, d’en comprendre une autre, en toute honnêteté le plus souvent, parce qu’ils n’imaginent rien d’autre de possible : ça s’appelle "noyau dur idéologique" (label Morin). Des années à entendre dans une discussion d’intérêt théorique pratique : «  mets ça dans un tract et tu verras l’accueil » faut arrêter de jouer au plus malin avec les ficelles de l’idiotie militante au nom de la pratique.

      J’essaye de comprendre la nature d’un rapport social et d’une activité donnée dans ce rapport, comme j’essaye de les comprendre dans ma situation spécifique. Si j’essaye de mettre ces compréhensions en relation comme rapports sociaux, c’est naturellement, au sein de Meeting, du point de vue de la pratique théorique et avec une focale plus large qu’un événement donné auquel de plus je n’ai pas participé. J’essaye de le faire parce que c’est ma façon de penser le rapport que j’entretiens en tant qu’individu à la théorie communiste, sans quoi elle reste pour moi dans la séparation de l’activité sociale, sans fondement autre qu’une subjectivité communiste qui, précisément, me porterait alors à être « avec eux » et à militer en conséquence, pourquoi pas à la CNT-AIT... Cette démarche avec ses avantages et inconvénients n’engage personne d’autre que moi à Meeting, elle ne peut être la seule évidemment, sans quoi il n’y a pas de théorie possible, mais dès lors qu’il y a embarquement et que ça passe par des individus, la question est immanquablement posée, qu’on participe aux luttes dont on parle ou pas - personne n’est partout, mais personne non plus ne peut s’abstraire de sa propre situation sociale pour prétendre atteindre, dans la globalisation, à plus de justesse générale de vue.

      Quand j’affirme ce « comme eux » c’est dans la nature d’un rapport social et de ce qu’il produit de la part de cet être humain quand il le détruit, d’une façon ou d’une autre. Et j’affirme que cela ne supporte pour moi aucune intervention politique extérieure qui ne mérite d’être brûlée comme une voiture, mais de flic, cette fois, c’est même étonnant que certaines orgas ne se soient pas encore fait jetées plus violemment. Après, les voisins font ce qu’ils veulent, je dirais que ça ne me concerne pas sauf si j’en suis, et je n’aurais pas alors besoin d’une étiquette pour savoir quoi faire. Je le ferais même sans savoir ce que c’est, si c’est conscient, humain, prolétarien, naturel ou pas. Il me semble évident qu’étant sur place, j’aurais pu faire la même chose que certains parents, ou voisins appartenant ou non à la CNT-AIT.

      Mon « comme eux » est donc tout, sauf ce qui en est fait là. Il se situe sur un autre terrain que votre « avec eux ». Que cela n’ait pas été compris, signifie certes que je n’ai pas été assez clair ou que je ne le comprenais pas alors en l’écrivant, mais renforce selon moi la nécessité de la critique faite par le texte, quitte à revoir la formulation pour diverses raisons etc.

      Si Meeting peut et doit permettre de discuter de tel tract, ou de telles interventions dans telle situation, ce n’est sûrement pas dans le but de dire ce qu’il fallait faire ou ne pas faire, ce que les autres ont faux et que de supposés "communisateurs" feraient de juste. En tant que tels, je suis d’accord, ils n’ont rien à y faire que passer pour des clowns, s’ils ne sont pas réellement et spécifiquement comme ceux qui ont des raisons de brûler des voitures, et pourquoi pas une bibliothèque (il y a dans la discussion un amateur de subtiles distinctions pour novembre 2005, mais qui considère Debord plus pertinent 40 ans après son texte sur Watts : subtilité somme toute assez grossière, on devrait faire une liste des priorités pour "la prochaine fois le feu !" comme disait Baldwin : à brûler d’urgence, peut attendre, à éviter...).

      J’intervenais à 9 mois de l’événement et j’en étais alors à 800 kilomètres. Pendant les émeutes, de toutes les discussions ou de ce que j’ai pu écrire, jamais je n’ai sauf erreur affirmé être « avec les émeutiers » ni les « soutenir », mais d’abord la nécessité de comprendre ce qu’ils font d’où ils le font et pourquoi. Total respect.

      Amical à tous,

      ya personne d’autre que moi, à Meeting ?


      • « La voiture du voisin », FC , 10 septembre 2006

        Il ne s’agissait pas de savoir si ce qui se passait il y a quarante ans était mieux que ce qui s’est passé il y a un an mais de comparer l’analyse de la situation, je le note et je le regrette peu de textes lucides, pertinents et informatifs ont été écris sur les événement de Novembre 2005.

        En ce qui concerne les bibliothèques sans tomber dans la mystification inversse, pourquoi ne pas reconnaître que les théories marxistes ont permis ton cheminement philosophique fût il teinté de pensée prolétarienne


        • « La voiture du voisin », Patlotch, 13 septembre 2006

          FC : Il ne s’agissait pas de savoir si ce qui se passait il y a quarante ans était mieux que ce qui s’est passé il y a un an mais de comparer l’analyse de la situation, je le note et je le regrette peu de textes lucides, pertinents et informatifs ont été écris sur les événement de Novembre 2005.

          Le passage en question est celui-ci :

          FC : C ’est rôle d’une publication révolutionnaire que de donner raison aux insurgés, écrivait Debord dans son texte sur l’émeute de Watts. Il n’affirmait pas que la raison manquait aux émeutiers, ni que l’IS avait un rôle d’avant garde à jouer dans cette événement seulement qu’il se solidarisait des insurgés, car ils les savaient porteurs d’un colère légitime ( oups !). A ce propos, je n’ai pas encore lu de texte aussi intelligent sur les évènements de l’hiver 2005.

          FC ne prétends certes pas que le texte de Debord/Watts est plus « intelligent » (?) à propos de « l’hiver 2005 » (je suppose qu’il s’agit de novembre, hiver précoce mais chaud s’il en fut), que ceux qu’il « n’a pas encore lus » sur « les événements ». Sans creuser ce que signifie cet « intelligent » la question est bien celle de « l’analyse » et du rapport entretenu par celui qui la produit à son objet.

          Le premier point qui sépare les textes de Meeting (et d’autres au demeurant)
          ) dans ce rapport, en admettant que cette revue revendique le statut de « publication révolutionnaire » (ce qui serait déjà tout un programme, autre aspect du même débat...), c’est que personne, je pense, participant de cette publication n’imagine une seconde de « donner raison aux insurgés ». Je n’y reviens pas, c’est un objet du texte initial "La voiture du voisin" et celui du débat qui s’en est suivi (extériorité militante, légitimation etc.). Après tout, si certains à Meeting voient les choses autrement, ils peuvent le dire (moi je n’écris pas « nous », j’y reviendrai peut-être). Debord /Watts plus « pertinent » que la plupart des textes / novembre 2005, sans doute, il suffit alors de bien choisir ses lectures (voir une sélection sur mon site Révoltes en France novembre 2005 où figure d’ailleurs le texte de Debord et celui, à mon avis plus fécond, de Bruno Astarian en 93, extrait recopié de son livre L’émeute comme limite de la socialisation du welfare

          Le second point, et sans prendre le soin de vérifier ce texte particulier, c’est qu’il s’inscrit logiquement dans le projet de l’IS en général et de Debord en particulier, dont toute leur posture consiste à élaborer la théorie dont s’emparerons les masses, opérer en quelque sorte la jonction entre théorie et pratique (voir ce qu’ils disent de leur rôle en 68 en particulier, et l’activisme intellectuel de Debord par la suite, en Italie comme en Espagne). Voilà qui nous ramène peu ou prou à la même question.

          « lucides » ??? une telle affirmation étant en quelque sorte indiscutable, je n’en discuterai pas.

          « informatifs » cela doit bien être à peu près complètement faux, bien que je n’ai pas lu la presse qui rendait compte des événements à l’époque. Debord ne prétendait d’ailleurs, ni dans ce texte ni dans tout ce qu’il a écrit, être "informatif". Pour ce qui est de « novembre », on a pu se passer sans problème de « révolutionnaires », de textes d’analyses, et même de tracts, pour obtenir des informations : pour en manquer, il fallait le vouloir (parce que le spectacle, justement, est tout sauf un mensonge, n’en déplaise à son ’inventeur’).

          Concernant la parole (ou les écrits) des « premiers concernés », elle n’était pas, ne pouvait être explication, justification, auto-légitimation précisément (de type "nous mettons/ nous avons mis le feu parce que..."), cela aurait été un non-sens (incendie sans paroles ! justement = privés de parole, d’écoute, de place, nous brûlons tout ce qui fait notre échec). Cela dit suffisamment ont parlé pour qu’on sache ce qu’ils pouvaient dire de ce qu’ils faisaient. Au moins cela aide-t-il à comprendre qu’il n’y avait rien à y ajouter, pendant, qu’à faire comme eux, ou se taire. D’ici quelques temps, on aura sans doute des textes d’enquêtes sociologiques, utiles, même si leur teneur théorique est variable. J’ai lu après coup Violences urbaines, violence sociale / Genèse des nouvelles classes dangereuses de S. Beaud et M. Pialoux, 2003, on y trouve des parcours de ceux qui mettent le feu, à qui ce livre donne la parole.

          En ce qui concerne les bibliothèques sans tomber dans la mystification inversse, pourquoi ne pas reconnaître que les théories marxistes ont permis ton cheminement philosophique fût il teinté de pensée prolétarienne

          Ah bon ? J’ai un « cheminement philosophique » « teinté de pensée prolétarienne » ? Quelle horreur ! Je ne le savais pas ni pour l’un ni pour l’autre, et je m’en passe très bien. Une belle âme communiste sans doute et plus sûrement une origine et une expérience propres qui ne m’ont jamais dissuadé d’essayer de faire quelque chose de plus concret, y compris lire des livres, dont beaucoup empruntés dans les bibliothèques, tu as factuellement raison.

          Mais poser la question « mais pourquoi des bibliothèques ? », c’est ne rien comprendre au feu même, quel qu’en soit le combustible. Même Debord le savait : il suffit de lire son texte intelligent, lucide, pertinent et informatif sur les émeutes de Watts.

          Amical’

          a-communisme

          • « La voiture du voisin », FC , 14 septembre 2006

            Mais poser la question « mais pourquoi des bibliothèques ? », c’est ne rien comprendre au feu même, quel qu’en soit le combustible. Même Debord le savait : il suffit de lire son texte intelligent, lucide, pertinent et informatif sur les émeutes de Watts.

            Je n’ai rien lu de tel mais peut être es ce mon filtre intellectualisant qui m’a empêché de l’apercevoir. En tous les cas, tu ne sembles pas vouloir soulever cette question ce qui est politiquement intéressant. Nous ne sommes pas loin de l’essentialisme, malheureusement, je peux comprendre que tu fréquente peu les bibliothèques, mais je continue à penser que ces dernières peuvent être un instrument de connaissance et donc de conscience, non je ne crois à la reproduction sociale à la Bourdieu, ni même qu’il existe une culture bourgeoise mais que ces explications sont toujours trouvé à posteriori et expliquer par certains sociologues. Les réponses qu’ils ( les émeutiers ) pourraient choquer tes ornières prolétariennes.


            • « La voiture du voisin », , 15 septembre 2006

              « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience. » Préface à la Critique de l’économie politique, Karl MARX, 1859

              Mon être social m’a conduit dans les bibliothèques comme d’autres à les brûler ; moi à le comprendre toi à interroger la conscience qu’ils en auraient, ou à vouloir la changer, en les envoyant dans les bibliothèques. S’ils y lisent les livres comme toi des textes d’une demi-page, ça risque d’être long.

              Ma fréquentation des bibliothèques m’a aidé à comprendre ce que l’existence montre et produit, toi manifestement, ici, à lire ou saisir de travers, avec un problème de la conscience des autres, mais pas de la tienne.

              « Les réponses des émeutiers » à ce qu’ils vivent, c’est ce qu’ils font, qui ne risque pas de « choquer [mes] ornières prolétariennes », beau contre-sens si tu avais commencé par comprendre ce qu’est Meeting, et les textes produits entre autres sur les « émeutes » (n°3 et débats). Quant aux sociologues, tu pourrais commencer par lire ceux que j’ai référencés, et qui s’appuient sur l’existence et la parole des « émeutiers », puisque tu affirmes qu’elle t’intéresse.

              Tu m’excuseras, je peux être patient, mais le minimum exigible dans un débat même polémique, c’est qu’il porte sur ce qui est dit et écrit, pas sur des inventions. Avec toi, ce serait interminable. Tu comprendras (?) qu’en ce qui me concerne, c’est terminé.

              15 septembre

              Patlotch

              • « La voiture du voisin », FC , 17 septembre 2006

                On tombe dans l’essentialisme dans la mesure, où en brûlant une bibliothèque on empêche certaines personnes de se saisir de ces références, justement et conscience, prolétariat, meeting ou non, se sachant consciement ou non priviligié, puisque les documents peuvent être en accés ailleurs, tu cliques grâce à ton ordinateur super sophistiqué et tombe sur le site qu’il faut, tu sais que tu peux avoir les textes d’une façon autre façon. Reste l’explication que le prolétaire se révolte parce que prolétaire qui est encore une fois politiquement interessante.


    • « La voiture du voisin », , 8 septembre 2006

      Cette réponse dit tout :

      "Se dire comme eux, vous pouvez l’écrire ici, mais le dire là-bas quand on est un "fromage" c"est de suite se discréditer parce que c’est faux ou du moins compris comme faux. Si vous commencez par raconter des blagues vous passerez pour des clowns"

      Nous passerons pas pour des clowns car nous n’irons rien leur dire là-bas ! parce qu’on na rien à leur dire, on fait comme eux ou on s’écrase, contrairement à la CNT AIT qui bien sûr ne veut pas être "discréditée". Vous voulez être reconnus tant pis ou tant mieux pour vous.

      A part ça vous n’avez rien compris aux thèses de Meeting nous n’avons jamais dit que le prolétariat est le SUJET de la révolution, votre "critique " de ce que vous appeller "marxisme" est vraiment triste.

      Gardez votre "libre arbitre" juger les luttes et décrétez les "légitimes" c’est important pour vous qui ne voulez pas passer pour des clowns, ce qui ne vous empêchera pas de rester des fromages

      Pour notre part nous continuerons d’essayer d’analyser les luttes et le cours du rapport entre les classes, ce qui n’a rien à voir avec une histoire de "sujets"


      • « La voiture du voisin », , 10 septembre 2006

        « A part ça vous n’avez rien compris aux thèses de Meeting nous n’avons jamais dit que le prolétariat est le SUJET de la révolution, votre "critique " de ce que vous appeller "marxisme" est vraiment triste. »

        Excusez je débarque... Quelles sont les thèses de Meeting ? Et d’où vient ce « nous » qui s’exprime de la sorte comme une synthèse des dites thèses ? Existe-t-il à Meeting des thèses assurées au point qu’une voix soit en mesure de s’élever pour les défendre ? Si oui, lesquelles, si non qui ouvre sa gueule ici et à quel titre ?

        N.B.


        • « La voiture du voisin », , 14 septembre 2006

          Quand je parle des "thèses de Meeting" je me réfère au texte de 4ème de couverture et au texte de l’invite qui a initié Meeting. Il n’y est jamais question du prolétariat comme sujet, l’idée n’en est pas suggérée non plus, la communisation est l’abolition de toutes les classes et toute organisation de classe est clairement posée comme étant aujourd’hui impossible ("confrontée à son échec").

          Personnellement je me référe aussi aux analyses de la revue "Théorie communiste" dont les participants soutiennent Meeting et y écrivent, il n’y pas recouvrement entre toutes les analyses développées dans Meeting mais profondes convergences entre elles dans le cadre des courtes mais denses prises de position que je rappelle ici :

          "Un courant communisateur existe au travers d’expressions théoriques diversifiées et de certaines pratiques dans les luttes actuelles. Ce courant est le fait d’un certain nombre d’individus ou de groupes partageant aujourd’hui (chacun à leur façon), tant théoriquement que pratiquement :

          la constatation que toute organisation de classe permanente, préalable aux luttes ou persistant au-delà, est aujourd’hui confrontée à son échec.
          la conviction que la seule perspective révolutionnaire actuelle est celle de la destruction du capitalisme et indissociablement de toutes les classes,
          la certitude que la lutte de classes entre le prolétariat et la classe capitaliste est partout dans le monde l’unique dynamique de cette destruction,
          la critique de toute perspective révolutionnaire incluant une période de transition vers le communisme,
          la conviction que la destruction du capitalisme n’ouvre pas la voie au communisme mais ne peut qu’être immédiatement la communisation de tous les rapports entre les individus.
          La communisation n’est pas un programme qu’il faudrait appliquer, ni même quelque chose que l’on pourrait d’ores et déjà définir comme un but à atteindre, mais les voies qui y conduisent sont à explorer et cette exploration se doit d’être internationale. La diversité et les oppositions internes, pour ne pas dire les conflits, au sein de ce courant communisateur sont définitoires de son existence et elles doivent être reconnues".

          Quand je dis "nous" je signifie qu’il y a un collectif qui produit Meeting avec lequel je me sens lié, d’autant plus qu’on peut pas y adhèrer mais constater qu’on y participe !

          BL


      • « La voiture du voisin », Uno de la CNT AIT, 14 mars 2007

        Quand tu dis : "Nous passerons pas pour des clowns car nous n’irons rien leur dire là-bas ! parce qu’on na rien à leur dire, on fait comme eux ou on s’écrase, contrairement à la CNT AIT qui bien sûr ne veut pas être "discréditée"."

        A mon avis ta vision est très réductrice : qu’entends tu par "on fait comme eux" ... Si on lit les différentes interventions, je crois comprendre que "faire comme eux" cela veut dire "on brule des voitures".

        Or à mon avis il n’y avait pas pendant ces révoltes (mais on pourrait dire la même chose de tout évènement de même nature) un "eux" homogène. Par ailleurs les "actions" qui ont été faites l’ont été dans un registre très riche et diversifié, en tout cas beaucoup plus varié que ce que ton intervention sous entend.

        Dans la révolte, s’il ya eu des "eux" pour bruler des voitures, attaquer la police, etc ... il y a eu aussi des "eux" pour se dresser face aux gardes mobiles et chercher à les empêcher d’interpeller les autres "eux". C’est un tout cohérent. Et le fait qu’il y ait cette interaction entre les différents registres d’action permet peut être aussi de comprendre pourquoi ces révoltes ont pris cette fois cette ampleur ... On se sent d’autant plus de cramer une bagnole qu’on sait qu’on bénéficiera d’une protection immédiate pour un repli tactique puis prolongée par le silence en cas de questions malvenues ...

        Après c’est à chacun de juger ce qu’il fait (de chacun selon ses capacités ...), dans quelle registre du "eux" il se place, en fonction de ses connaissances tactiques et l’analyse du cours du rapport entre les protagonistes ...

        Maintenant, je ne pense pas qu’il y ait eu un seul compagnon qui se soit pointé en brandissant une carte (sous réserve qu’on en ait ;-) ou en s’affublant d’autocollants pour être reconnu en tant que tel ... Pour le coup, c’est sur qu’il serai passé pour un véritable bouffon et qu’il aurait mis la honte à tout le monde ...

        Par ailleurs, là où tu es discrédité avec certitude et pour longtemps, c’est effectivement si tu t’écrases alors que babylone brule ...