« La révolution sera communiste ou ne sera pas » (trente ans après) - R.S.

vendredi, 7 janvier 2005

Le texte qui suit est simultanément un plagiat et une réécriture souvent critique (et même contraire) du texte de la Tendance de RI, publié en 1974 : La révolution sera communiste ou ne sera pas. Les chartistes trouveront le texte original intégral dans Rupture dans la théorie de la révolution - textes 1965-1975, Ed. Senonevero.

Le cycle de luttes actuel contraint de rompre avec l’idée que l’abolition de toutes les classes serait un « but », un « résultat », une « mission », un « aboutissement », un « résultat final ». La révolution communiste est, dès le départ, mouvement de communisation, abolition des rapports capitalistes et négation du prolétariat. Nous sortons de l’alternative : ou bien le travail est dissous tout de suite et c’est l’ « humanité » qui fait la révolution, ou bien le prolétariat fait la révolution comme quelque chose d’extérieur à son propre processus de négation et se dissout « après ». Le prolétariat abolit les rapports capitalistes, c’est-à-dire commence à détruire l’échange mondial, la valeur et le salariat en menant une guerre civile dont le contenu social est sa disparition.
Le Mouvement Communiste, Echanges, les textes de Raoul dans le Cercle de discussions de Paris, L’oiseau Tempête, Aufheben, ou même Trop Loin, en bref tous les tenants actuels de l’Autonomie juxtaposent une vision qui reste celle de l’ancien mouvement ouvrier du XIXe siècle et de la majeure partie du XXe et des positions qui la remettent explicitement en cause. Ils demeurent dans une problématique caduque : la classe doit exister pour elle-même, s’unifier pour faire la révolution. Or toute l’expérience des luttes quotidiennes tend à démontrer que les « conditions » mêmes qui définissent ces luttes comme revendicatives (le salariat) déterminent l’impossibilité de s’unifier. Le prolétariat ne s’unifie que de façon révolutionnaire, en abolissant ses conditions d’existence. Les ouvriers ne peuvent plus s’unifier qu’en détruisant ce qui les divise, le salariat. S’ils ne peuvent plus utiliser la démocratie, la politique, le frontisme, les alliances et compromis interclassistes, reprendre la proclamation de Gorter « le prolétariat est seul » ne sort pas des fausses questions du programmatisme. Le prolétariat n’est qu’une minorité de la population mondiale et en période de crise sa partie échangeant sa force de travail pour sa valeur d’usage de travail productif de plus-value risque, avec le chômage, d’en représenter encore moins, en outre le salariat lui-même fragmente la classe et permet d’en opposer toutes les fractions (nationales, statutaires, ethniques ...). Face à plus de deux milliards de sans-réserves non salariables (chômeurs, lumpens, petits producteurs ruinés, salariés improductifs, scolaires sans débouchés, etc. ), la réponse frontiste de Lenine (négociation- compromis - alliance), mène à la contre-révolution capitaliste, la réponse impuissante de Gorter (« on est tous seuls ») mène au massacre. A partir du mouvement social en Argentine, on peut dire que prendre la posture radicale pour condamner l’interclassisme en prônant l’action du prolétariat tout seul ne revient qu’à choisir entre deux types de défaites et de contre-révolution. Ce mouvement a posé concrètement le problème : le prolétariat ne peut intégrer les « exclus » et les couches petites-bourgeoises qu’en communisant la société. Il n’y aura pas de « période de transition » où, maîtres de la société, les ouvriers régleront les rapports entre les classes.
Le propre du cycle de luttes actuel, c’est le déchirement du prolétariat qui voit dans chacune de ses luttes son existence comme classe s’objectiver dans la reproduction du capital comme quelque chose qui lui est étranger. Cette perte d’identité, il la vit jusque dans les faits les plus simples de sa vie quotidienne, de sa propre reconnaissance immédiate. C’est bien pourquoi il peut s’attaquer à la subordination des individus, comme individus moyens, sous leur appartenance de classe. La production par le prolétariat de son existence comme classe, comme une contrainte extérieure objectivée dans le capital est la nature même de l’activité révolutionnaire. C’est le dépassement du cours quotidien des luttes revendicatives produit à partir de ces luttes elles-mêmes et en leur sein. C’est la perspective offerte par ce cycle de luttes, non comme une transcroissance mais comme un dépassement produit. Pour comprendre la production du communisme, c’est au contenu de cette remise en cause par le prolétariat de sa propre existence comme classe qu’il faut s’intéresser. La classe trouve alors, dans ce qu’elle est contre le capital, la capacité de communiser la société, au moment où simultanément, elle traite sa propre nature de classe comme extériorisée dans le capital. La contradiction entre les classes est devenue la « condition » de sa propre résolution comme immédiateté sociale de l’individu.
Le prolétariat, défini dans l’exploitation est la dissolution des conditions existantes en ce qu’il est non-capital, il trouve là le contenu de son action révolutionnaire comme mesures communistes  : abolition de la propriété, de la division du travail, de l’échange, de la valeur.
C’est parce que le prolétariat dans son rapport contradictoire au capital est la dissolution des conditions existantes que la contradiction qu’est l’exploitation peut, à un moment de sa propre histoire, prendre cette forme de l’appartenance de classe comme contrainte extérieure dans le capital. Cette structure de la contradiction entre le prolétariat et le capital n’est que ce contenu de la contradiction (le prolétariat comme dissolution des conditions existantes sur la base des conditions existantes) en mouvement, ce contenu comme forme. Cette structuration de la contradiction n’est pas le cadre dans lequel se manifesterait un contenu immuable, une nature révolutionnaire de la classe, une définition préexistante. C’est de par ce qui est au coeur de cette situation de dissolution des conditions existantes dans le rapport contradictoire au capital, c’est-à-dire de par la non-confirmation du prolétariat dans la contradiction, de par le fait qu’aucun des éléments de sa définition ne soit quelque chose qui le confirme dans ce rapport, que la contradiction entre prolétariat et capital, qu’est l’exploitation, peut se structurer comme extranéisation de l’appartenance de classe. Cette structure de la lutte de classe est alors en elle-même un contenu, c’est à dire une pratique. Etre la dissolution des conditions existantes comme classe s’impose dans l’extranéisation de l’appartenance de classe comme quelque chose à dépasser, en même temps qu’elle s’impose comme le présupposé de ce dépassement, qu’elle fournit les axes de celui-ci comme pratique, comme mesures communistes dans la révolution.
Le prolétariat est la dissolution de la propriété sur la base de la propriété. Comme propriété, c’est son activité elle-même qui se dresse face à lui. Sur la base de la propriété, il est la dissolution de la forme autonome de la richesse. En tant que négation de la propriété comme rapport interne à la propriété, le prolétariat est la présupposition nécessaire du dépassement de l’appropriation sur le mode de l’avoir, dissolution de l’objectivité face à l’activité comme subjectivité, dépassement de la détermination contradictoire de la richesse comme objectivité et subjectivité.
Le prolétariat est la dissolution de la division du travail sur la base de la division du travail. L’aliénation que représente la division du travail n’est pas en soi dans le fait de fixer chaque individu dans un développement unilatéral, mais dans le fait que cette fixation n’existe qu’en corrélation avec l’accession à l’indépendance du caractère social de l’activité humaine. Dans le mode de production capitaliste la division du travail parvient à un stade où une classe peut être sa dissolution interne, et comme activité révolutionnaire, la présupposition de son dépassement.
En tant que travail vivant le prolétariat fait face à l’enchaînement du travail social objectivé dans le capital social. Producteur de plus-value, le prolétariat se rapporte à chaque capital en tant que partie aliquote du capital total. La capacité du prolétariat à traiter cet enchaînement comme totalité ne résulte pas seulement de ce que producteur de valeur, son travail n’est par là même attaché à aucune production particulière, mais encore être producteur de valeur cela implique le total développement de la division manufacturière. L’extrême division manufacturière du travail se rapporte au travail concret, mais elle n’existe que parce que ce travail concret doit se prouver comme travail abstrait, que par le double caractère du travail. Ainsi pour le prolétariat, être la dissolution de la division du travail sur la base de la division du travail, parce qu’il est travail vivant producteur de valeur et de plus-value, le fonde à produire le communisme parce qu’il est à même de traiter l’activité humaine comme totalité. En outre la relation, dans le prolétariat, entre la division sociale et la division manufacturière du travail, le fonde à traiter l’activité humaine comme totalité à partir de chaque activité particulière qui inclut cette totalité. Il ne s’agit plus alors de concevoir l’activité humaine en tant qu’elle est traitée comme totalité, au travers d’une réorganisation de la production, d’une globalisation, d’une planification, qui à nouveau ne ferait que définir les parties comme des accidents de la totalité (cf. la division du travail dans le mode de production asiatique ou la communauté traditionnelle). C’est là que gît, dans ce double aspect du travail qui est divisé (double aspect qui se détermine l’un l’autre dans la production capitaliste de la valeur), la capacité à produire cette immédiateté de l’enchaînement général du travail social dans chaque activité concrète, et non comme une globalisation, ou une résultante de ces activités. En fait cela signifie que l’activité humaine n’a alors d’autre but qu’elle même et son objet, sur lequel elle s’applique, et non plus une finalité externe (capital, valeur, reproduction de l’unité supérieure etc...).
Le prolétariat est la dissolution de l’échange et de la valeur sur la base de l’échange et de la valeur. Dans le système de la valeur, la négation d’elle-même passe nécessairement par sa forme en mouvement : l’échange.
Le premier aspect par lequel le prolétariat est négation de l’échange sur la base de l’échange repose sur l’échange du travail vivant contre du travail objectivé, échange dans lequel en définitive le capitaliste ne fait que remettre à l’ouvrier une partie de son travail précédemment objectivé. De là, contre le capital, le prolétariat trouve, dans ce qu’il est, la capacité, abolissant le capital, de produire et traiter l’activité humaine comme son propre processus de renouvellement en dehors de toute autre présupposition.
Le second aspect par lequel le prolétariat est la négation de l’échange sur la base de l’échange repose sur le fait que le capital est une contradiction en procès, en ce que pour se valoriser, il met en oeuvre du travail promu au rang de travail social mais qui n’est tel qu’ayant son caractère social objectivé en face de lui, ce n’est que dans ce rapport qu’on peut le qualifier de travail directement social. Les caractéristiques de l’accumulation du capital, l’universalisation et la socialisation du travail comme antagonisme au travail lui-même, fondent pour le prolétariat la capacité, abolissant le capital, de produire la situation dans laquelle toute activité trouve sa fin en elle-même, en ce qu’elle est présupposée par l’ensemble des activités singulières et les concentre.
Le prolétariat est donc la négation de l’échange sur la base de l’échange, en ce que l’échange est l’affirmation du caractère social de toute activité dans l’aliénation, comme extérieure à elle-même. Le processus de production et d’exploitation capitaliste ne peut mettre en oeuvre qu’un travail socialisé en vue de la création de valeur, c’est là une contradiction en procès qui dans le mode de production capitaliste, prend l’existence bien réelle de l’incapacité pour le travail vivant à valoriser la masse croissante du capital fixe où s’objective, séparé de lui, son caractère social.
Le prolétariat est en tant que classe, la dissolution des classes. Etre la dissolution des classes n’est pas être autre chose que la dissolution des conditions existantes, mais il ne s’agit pas du même niveau, être la dissolution des classes c’est être la dissolution des conditions existantes comme pratique, comme lutte de classe, c’est la dissolution des conditions existantes en ce que comme classe particulière cette dissolution est un sujet, une pratique révolutionnaire. Le prolétariat n’est jamais confirmé dans sa situation de classe par la reproduction du rapport social dont il est un des pôles. Il ne peut donc triompher en devenant le pôle absolu de la société.
Contre le capital, dans l’aspect le plus immédiat de sa pratique, de ce qu’il fait, le prolétariat ne veut pas rester ce qu’il est ; il ne s’agit pas là d’une contradiction interne. Il agit bien en tant que classe : se changer soi même et changer ces conditions coïncident. On a, à ce niveau, la dissolution des conditions existantes comme action d’un sujet, comme pratique résumant la dissolution des conditions existantes dans une classe, qui est la dissolution des classes simplement parce qu’elle lutte en tant que telle. C’est dans sa contradiction avec le capital que le prolétariat est une classe qui ne se détermine jamais positivement en elle-même, ce n’est donc que contre le capital et non en lui-même qu’il est la dissolution des classes.
L’appartenance de classe n’est pas en soi une aliénation par rapport à un individu isolé, une personne, qui devrait se définir, ou non, comme socialement membre d’une classe. L’appartenance de classe, être un individu particulier, est une aliénation dans la mesure où c’est nécessairement poser la classe antagonique, la séparation d’avec la communauté, comme sa propre définition d’être de la communauté.
Analyser le prolétariat comme dissolution des classes en tant que classe particulière n’aboutit qu’à comprendre comment abolissant le capital, le prolétariat trouve dans ce qu’il est, dans cette contradiction, la capacité à produire le communisme comme développement de l’humanité ne considérant rien de ce qui a été produit comme limite : auto-production de l’humanité ne posant aucun rapport social comme présupposition à reproduire, auto-production comme manque, passion, destruction et création constante, posant sans cesse le devenir comme prémisse. De la même façon que, dans le prolétariat comme classe particulière qui est la dissolution des classes, on avait la synthèse de toutes les autres dissolutions qu’est le prolétariat (propriété, échange, valeur, division du travail), dans son abolition comme classe, qui est produite dans la révolution, on retrouve le contenu positif du dépassement de toutes les aliénations, qui dans leurs diversités constituent le contenu des mesures communistes prises par le prolétariat au cours de la révolution..
L’immédiateté sociale de l’individu, cela signifie fondamentalement l’abolition de la division de la société en classes, scission par laquelle la communauté est étrangère à l’individu. On peut alors approcher positivement ce que sont les individus immédiatement sociaux, ou plutôt ce que sont les rapports d’individus immédiatement sociaux dans leur singularité (à ce point des choses le terme lui-même de « social » est ambigu, il n’est peut-être plus nécessaire). Leur auto-production dans leurs rapports réciproques n’implique jamais une reproduction dans un état qui serait une particularisation de la communauté, ce qui est impliqué par la division du travail, la propriété, et les classes. Les individus immédiatement sociaux traitent consciemment tout objet comme activité humaine et dissolvent l’objectivité en un flux d’activités (dépassement du prolétariat comme dissolution de la propriété sur la base de la propriété) ; ils traitent leur propre activité comme particularisation concrète de l’activité humaine (d° pour la division du travail) ; ils considèrent pratiquement leur production et leur produit, dans leur coïncidence, comme étant leur propre fin en soi et incluant leurs déterminations, leurs possibilités d’effectuation et leurs finalités (d° pour l’échange et la valeur) ; et finalement ils posent la société comme étant à produire constamment dans le rapport entre individus, et chaque relation comme prémisse de sa transformation (d° pour les classes).
Le dépassement des conditions existantes, c’est le dépassement de l’objectivation de la production. En cela le communisme est le dépassement de toute l’histoire passée, il n’est pas un nouveau mode de production et ne peut se poser la question de la gestion de celle-ci. C’est une rupture totale avec les notions d’économie, de forces productives, de mesure objectivée de la production. L’homme est un être objectif (qui se complète avec des objets extérieurs qu’il fait devenir pour lui) ; tout au long de son histoire, la non-coïncidence entre l’activité individuelle et l’activité sociale qui est le fait même de son histoire et qui n’a ni à être prouvée, ni produite abstraitement, prenait la forme chez cet être objectif de la séparation ( de l’objectivation) de l’acte productif et de la production d’avec lui-même, devenant le caractère social de son activité individuelle. Séparation, aliénation, objectivation, au cours de l’histoire de la séparation de l’activité d’avec ses conditions, constituèrent celles-ci en économie, en rapport de production, en mode de production.. Dissolution des conditions existantes du mode de production capitaliste, comme classe, le prolétariat, sans se figurer que toute l’histoire passée n’avait comme but que de parvenir à cette situation est la présupposition, dans sa contradiction avec le capital, du dépassement de toute cette histoire.

Le prolétariat est la dissolution des conditions existantes, mais il l’est sur la base de ces conditions, comme mouvement interne de celles-ci. C’est le mouvement du capital comme contradiction en procès qui est devenu dans le capital restructuré actuel et dans le cycle de luttes présent une contradiction entre les classes au niveau de leur reproduction respective.
Pour être une classe révolutionnaire, le prolétariat doit s’unir, mais il ne peut maintenant s’unir qu’en détruisant les conditions de sa propre existence comme classe. L’union n’est pas un moyen rendant la lutte revendicative plus efficace comme le voudrait Raoul, Echanges, l’Oiseau Tempête ou le Mouvement Communiste, elle ne peut exister qu’en dépassant la lutte revendicative, l’union a pour contenu que les prolétaires s’emploient à ne plus l’être, c’est la remise en cause par le prolétariat de sa propre existence comme classe : la communisation des rapports entre les individus. En tant que prolétaires, ils ne trouvent dans le capital, c’est-à-dire en eux-mêmes, que toutes les divisions du salariat et de l’échange et aucune forme organisationnelle ou politique ne peut surmonter cette division.
Marx, Engels et les meilleurs théoriciens (surtout anarchistes) de la révolution ouvrière programmatique voyaient parfaitement le saut, la discontinuité, entre les luttes pour le salaire et les luttes pour « l’abolition du salaire », mais ils percevaient la préparation et la maturation vers ce bond dans l’organisation au sein de la société capitaliste, sauf certains anarchistes individualistes au tournant du siècle précédent (cf. Jean-Yves Bériou, Théorie révolutionnaire et cycles historiques, in Rupture dans la théorie de la révolution - textes 1965-1975, Ed. Senonevero). Le pari des communistes était que, lorsqu’éclaterait la crise révolutionnaire, la classe serait armée organisationnellement et du point de vue de sa conscience. Il y a un saut, mais ce dernier est préparé par l’unification au sein de la société. Le tout est de savoir si le développement de la conscience et des fractions communistes sera suffisant pour que l’association devienne un parti de classe. « Si l’on compte comme parti ouvrier les chambres syndicales et les associations de grève qui luttent exclusivement, comme les syndicats anglais, pour un haut salaire et une réduction du temps de travail, mais par ailleurs, se moquent du mouvement, on forme en réalité un parti pour la conservation du salaire et non pour son abolition. » « (...) on ne peut parler ici de véritable mouvement ouvrier, puisque les grèves qui se déroulent ici, qu’elles soient victorieuses ou non, ne font pas avancer le mouvement d’un seul pas. A mon avis, elles ne peuvent être que nuisibles, les grèves... qui ne font pas avancer d’un pouce en direction des luttes ayant une portée universelle et historique, bref des grèves qui se font dans la ‘liberté’ telle qu’elle existe ici. » (Engels). Il y a dans ces quelques lignes et leur formidable exaspération l’intuition de la tendance à la transformation irréversible des organes pour la défense du salaire en organes de défense du salariat. Avec la fin de la révolution programmatique, l’association ne se fera plus que dans la destruction directe du rapport salarial, sinon, il n’y a pas d’association.
Alors que Marx pouvait constater que les ouvriers s’associaient et tendaient donc à devenir une classe-pour-soi autour de la lutte pour le maintien du salaire, aujourd’hui les ouvriers ne peuvent plus s’associer qu’en remettant en cause le rapport salarial et toutes les conditions existantes dans lesquelles ils sont inclus. Auparavant, le prolétariat était la dissolution des conditions existantes comme une négativité qu’il opposait aux conditions existantes, ne parvenant par là qu’à travailler à leur généralisation. Le dépassement de la division du travail était une juxtaposition d’activités, celui de la propriété une appropriation universelle, celui de la valeur et de l’échange une planification, et celui des classes une affirmation du prolétariat.
Le capital n’unifie plus le prolétariat pour lui-même, au contraire, il l’atomise, le rapport salarié n’est plus le terrain d’un début de processus d’unification du prolétariat, il est le marécage ou viennent s’embourber les moindres tentatives des ouvriers de s’unir sous quelque forme que ce soit (autonome ou politique), le terrain qu’il est contraint de dépasser pour affronter le capital et satisfaire ses besoins dont le premier, qui résume tous les autres, est sa propre disparition.
L’atelier, l’usine ou la nation, comme entités isolées, enserrées dans le réseau de l’échange, ne sont plus le cadre d’une possible organisation révolutionnaire des ouvriers, ils sont le lieu où s’effectue la dictature du capital. Le mouvement révolutionnaire partira de ces endroits, qui sont les centres de l’exploitation du travail, c’est évident, mais il ne sera communiste qu’en les faisant éclater. La nécessité actuelle de dépasser leur situation, les travailleurs salariés la retrouvent en leur sein, dans leur être, dans leur incapacité à s’associer sans remettre en cause le rapport qui les lie pour le capital et les divise pour eux-mêmes.
Le capital ne crée l’unité du prolétariat que contre lui-même, comme valeur se valorisant, le capital est l’unité du travail social sur la base de son morcellement dans l’échange, comme coopération le travailleur social est une fonction du capital face au travailleur isolé, comme division du travail son unité en dehors de lui. Il n’y a aucune force de travail potentiellement communautaire pas plus que de forces productives potentiellement unifiées en contradiction avec la perpétuation du travail salarié et de l’échange car elles ne sont, l’une et les autres, communautaires ou sociales que comme capital.
Si la force du prolétariat est dans sa situation de travail salarié, c’est que le caractère social de la production ne réside pas dans des conditions objectives étouffant dans les rapports de l’échange et du salariat, mais dans l’universalité aliénée des rapports sociaux dans le mode de production capitaliste. Cette universalité des rapports capitalistes ne peut être abolie qu’en l’affrontant dans son autonomisation, c’est-à-dire comme capital. Cela implique que seule la classe qui vit cette universalité des rapports comme autonomisation et objectivation, parce qu’elle est la classe du travail salarié est en contradiction avec elle et peut l’abolir parce que, dans sa contradiction, elle la reconnaît comme telle. C’est alors sa propre misère qu’elle abolit. Seule l’activité d’une classe, le prolétariat, peut connaître et abolir l’universalité des rapports capitalistes au niveau même de leur universalité, c’est-à-dire comme forme autonomisée des rapports que les individus entretiennent entre eux, et peut par conséquent les abolir comme tels tout en conservant toute la richesse du développement antérieur qu’ils présupposent. Ce n’est qu’ainsi, au cours de la lutte d’une classe contre le capital, qu’est produit l’individu immédiatement social. Il est produit par le prolétariat dans l’abolition du capital (ultime rapport entre le capital et le prolétariat) parce que la contradiction qui l’oppose à lui est l’exploitation, parce qu’il est travail salarié.
Mais, tant que leurs luttes demeurent dans le cadre du salariat, le rapport actuel des prolétaires aux moyens de production et à eux-mêmes les atomise, sapant toute tentative d’unification. Ils sont obligés, tant qu’ils ne s’attaquent pas aux rapports marchands en s’emparant collectivement de tous les biens en détruisant leur distinction de biens de consommation ou de production, de satisfaire leurs besoins matériels tels qu’ils sont divisés, déterminés, modelés par le capital (l’un a des traites, l’autre des enfants, celui-ci une position « privilégiée », celui-ci appartient au secteur public, celui-là au secteur privé, celui-là a une carte de séjour qui expire, etc. ).
Il faut le dire carrément : l’ « unité des travailleurs salariés », c’est au mieux un vœu pieux et au pire une utopie capitaliste. La « solidarité » des avec et sans-emploi, c’est un programme réactionnaire d’institutionnalisation de la division entre le bagne salarié et l’enfer du chômage, avec partage de la misère, alors que la seule perspective, c’est détruire le salariat, intégrer à la production communautaire ceux que le salariat ne peut absorber. Une théorie et une pratique qui préconisent, 1’ « unité des salariés » ou la « solidarité » avec les chômeurs, au lieu de comprendre que seul l’assaut des prolétaires contre l’échange est le moyen d’intégrer les chômeurs dans d’autres rapports, figent chaque ouvrier, corporation, usine, employé, chômeur dans « sa » situation particulière et dans une vision parcellaire de sa classe et du monde. Dans cette vision, l’ « unité » de la classe est envisagée comme quelque chose sans contenu, une forme extérieure : parti, Etat, loi, vraie démocratie, principe moral, autonomie et auto-organisation, etc.
Ceux qui voient que la révolution ne peut être que communisation (abolition de toutes les classes), parce qu’ils se contentent de théoriser dès à présent l’atomisation du prolétariat et/ou l’inessentialisation du travail comme une tendance accomplie, concluent que le prolétariat soit n’existe plus comme classe, soit qu’il ne peut plus être révolutionnaire. Ils n’ont pas vu que cette atomisation et cette inessentialisation ne sont qu’une face de la contradiction qu’est l’exploitation, ils n’ont vu dans le capital restructuré que la disparition de l’identité ouvrière confirmée dans la reproduction du capital, mais ils n’ont pas vu le mouvement d’ensemble qui produit le moment isolé qu’ils aperçoivent. Ils ont saisi quelque chose que les idéologues de l’unité auto-organisée du prolétariat nient, mais ils n’ont pas compris la raison d’être de ce qu’ils voient. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus montrer un mouvement ouvrier organisé, explicite, visible et continu, c’est pourquoi s’il est facile de se moquer de ceux qui ont décrété la disparition du mouvement prolétarien, il est plus difficile de leur répondre.
Leur répondre en prenant aux sérieux leurs objections, c’est revenir sur les trois moments de l’exploitation. Dans le premier moment (l’achat-vente de la force de travail), le travail productif fait face au capital comme travail du travailleur individuel isolé. Dans le deuxième moment, le capital est le procès de consommation de la valeur d’usage de la force de travail : le travail vivant. Cette valeur d’usage appartient au capital et développe ses forces sociales comme forces sociales du capital, sa socialisation n’est pas celle du travailleur mais propriété du capital, qui ne paie pas cette force de travail sociale, cela est inhérent au salaire. Le travail individuel exprimé en général, le rapport même de la valeur, est devenu rapport entre des classes. Le troisième moment est celui de la transformation de la plus-value en capital additionnel. Ce moment est celui où l’augmentation de la composition organique du capital transforme une partie de la classe ouvrière en surnuméraire, où du travail nécessaire est libéré et transformé en surtravail. C’est le moment où l’objectivation toujours croissante des forces sociales du travail dans le capital contredit le travail immédiat comme mesure de la valeur et le vol du temps de travail comme celle de la valorisation, mais il ne faut pas oublier la connexion interne des deux premiers moments.
Dans le cycle de luttes actuel, la contradiction entre les classes se situe au niveau de leur reproduction. Ce niveau est un développement nécessaire du capital, ce fut même la façon dont le capital, contre le cycle de luttes précédent, dépassa les limites de la valorisation dans la première phase de la subsomption réelle en s’appropriant de façon adéquate cette force de travail sociale qu’il avait lui-même créée. Aucun des trois moments ne peut alors être séparé et fournir la substance de la lutte du prolétariat contre le capital. Ni le premier moment sous la forme du pauvre et du dépossédé, ni le second sous la forme de l’ouvrier collectif revendiquant la gestion du capital et l’appropriation de sa socialité objectivée face à lui dans le capital, ni bien sûr le troisième moment en tant que transformation du prolétariat en classe universelle, ce qui serait une sorte d’immédiatisme du communisme dans ce cycle de luttes.
Dans la mesure donc où les trois moments apparaissent comme indissociables, comme le procès unique de la définition de la contradiction entre le prolétariat et le capital, dans la mesure même où la contradiction acquiert comme contenu l’unité de ses trois moments, pour le prolétariat, le capital est devenu réellement ses propres forces sociales objectivées, sa propre existence sociale en dehors de lui-même et elles n’existent qu’en tant que telle. Son existence propre, immédiate, pour lui-même, s’exprime comme collection de vendeurs individuels de force de travail. Si nous en restions là, nous n’aurions obtenu qu’une contradiction interne au prolétariat ou au travail salarié. Valeur d’échange individuelle de la force de travail comme salaire, et valeur d’usage de la force de travail comme force de travail sociale objectivée dans le capital, si elles constituent bien un antagonisme dans la reproduction du capital ne forment pas pour autant une contradiction. Leur antagonisme demeure une bataille sur le partage de la valeur produite et ne porte son dépassement que comme réappropriation des moyens de production, comme salariat généralisé et collectif. Nous n’avons là que les deux aspects corollaires de la force de travail face au capital comme valeur d’échange et comme valeur d’usage.
Mais il y a le troisième moment qui fait et boucle l’unité de la contradiction : la propre existence sociale du prolétariat objectivée dans le capital, face et contradictoirement à lui (c’est-à-dire une contradiction de classes) rend caduque son existence immédiate pour lui-même au travers des lois-mêmes de l’accumulation qui font du capital une contradiction en procès (se fondant sur le travail / supprimant le travail). Lorsque le prolétariat, produisant tout ce qu’il est comme force sociale dans le capital, affronte celle-ci comme force du capital (et qu’il se situe dans sa lutte à ce niveau, comme ce fut le cas dans la lutte de chômeurs et précaires de l’hiver 97 / 98), il ne développe pas une contradiction interne avec son existence immédiate de travailleurs individuels, car cette force sociale est bien celle du capital face à lui, mais il développe une contradiction avec le capital, où les deux aspects corollaires de la force de travail intègre le troisième terme. Sa lutte fait sien le troisième terme comme inessentialisation de son existence immédiate de travailleur productif individuel, c’est la capacité de la lutte de classe à s’élever au niveau de la revendication, contre le capital, de cette inessentialisation qui fait que le prolétariat se remet alors en cause tant comme travailleur productif individuel que comme force sociale objectivée dans le capital.
Le travail socialisé ne l’est que sur une base contradictoire. Tout d’abord, il s’oppose au travail immédiat productif de plus-value qui est toujours, parce que travail productif de valeur, travail de l’individu isolé devenant activité du capital. Ensuite, il est socialisé, non en lui-même comme travail, ou comme relation avec un autre travail, mais comme élément constitutif du capital, en tant que force sociale du travail objectivée et en tant que coexistence des travaux dans le capital circulant. Il devient travail social en opposition au travail immédiat, mais dans un rapport dont la valeur assure la connexion interne. Enfin, la transformation de la plus-value en capital additionnel, au travers de la baisse tendancielle du taux de profit, oppose à nouveau le travail immédiat à l’accumulation de la valeur, c’est l’inessentialisation du travail immédiat comme procès.
On construit ainsi la contradiction entre le prolétariat et le capital, dans les trois moments du cours de l’exploitation. Lorsque la contradiction se situe au niveau de la reproduction, dans cette unité des trois moments, la lutte du prolétariat, comme force de travail productive immédiate exploitée comme force sociale, est la remise en cause par elle-même de la classe dans sa lutte contre le capital. Le rapport du travail social au travail productif de valeur et de plus-value est devenu lutte de classes en intégrant la remise en cause du travail productif par le travail social lui-même. Dans ses propres forces sociales objectivées dans le capital, c’est sa propre existence de travail productif que le prolétariat reconnaît (la valeur constituant la connexion interne des éléments), dans la mesure même où elles sont activité du capital et non lui-même à l’extérieur de lui-même, et par là, du fait de cette médiation, c’est cette existence même, c’est-à-dire sa propre définition qui se dresse face à lui, qui est devenu, dans la lutte, une détermination à abattre. Le capital est, de façon contradictoire au prolétariat, objectivation nécessaire des forces sociales du travail, parce que le travail productif est travail individuel (c’est le rapport de la valeur), et la négation du travail productif immédiat individuel, parce que celui-ci n’est efficient qu’objectivé comme travail social. Pour le prolétariat, sa propre existence sociale objectivée dans le capital face à lui et contradictoirement à lui dans sa reproduction, rend caduque son existence immédiate pour lui-même.
Le prolétariat ne peut et ne veut rester ce qu’il est. Il faut le cycle de luttes actuel pour que le fait que le prolétariat ne se trouve jamais confirmé dans sa contradiction avec le capital, devienne quelque chose non pas que la classe combatte, mais la propre manifestation d’elle-même contre le capital. Le prolétariat prend lui-même en charge, à ce moment là, le mouvement qui est celui de sa propre caducité. Le prolétariat ne peut se rapporter au capital que comme à ses propres forces sociales objectivées, que comme à sa propre existence sociale à l’extérieur de lui-même et à son existence propre immédiate pour lui-même, que comme collection de vendeurs individuels de force de travail. Dans le troisième moment de l’exploitation qui boucle la reproduction du rapport entre les classes dans la baisse du taux de profit, la contradiction entre le prolétariat et l’existence de ses forces sociales comme capital ne s’achève qu’en incluant la caducité de son existence immédiate pour lui-même. Le prolétariat développe une contradiction avec le capital où les deux aspects corollaires du travail, d’être face au capital et d’être détermination du capital (individuel, forces sociales objectivées), intègre le troisième moment et par là sa remise en cause dans sa contradiction avec le capital. Quand le prolétariat entre en contradiction avec le caractère social de son activité objectivée face à lui, c’est de sa propre activité vivante de valorisation du capital dont il s’agit dans cette force sociale objectivée face à lui. Cela, dans le cycle actuel, ne peut prendre la forme d’une réappropriation car la contradiction n’est telle (contradiction), qu’en intégrant le moment de l’accumulation, de la reproduction du rapport comme caducité du rapport d’exploitation entre travail vivant et travail mort. C’est l’inessentialisation du travail qui devient l’activité même, la « revendication » du prolétariat.
En résumé, tant que l’on a une contradiction entre le prolétariat et le capital qui se limite aux deux premiers moments de l’exploitation, elle se résout comme programme de réappropriation par le prolétariat de ses forces sociales extranéisées. Le fait que ces forces sociales impliquent sans cesse sa propre inessentialisation en tant que travail productif était pour le prolétariat un phénomène extérieur à lui, une conséquence, non inclus dans sa propre définition ; il s’agissait de réguler à son profit. Quand la contradiction se situe au niveau de la reproduction, c’est-à-dire au niveau des trois moments de l’exploitation pris de façon synthétique, la contradiction entre les deux premiers moments devient une connexion, parce que le troisième moment, celui du retour du travail social contre le travailleur productif en tant que travailleur individuel, devient un moment de la contradiction en ce qu’il apparaît comme nécessaire à la reproduction de ce travailleur productif dans le moment même où il l’inessentialise (et ne le rend nécessaire qu’ainsi). L’unité des trois moments fait que les deux premiers apparaissent dans leur unité et que le troisième est inclus par là dans leur contradiction. Le travail productif dans sa contradiction avec l’objectivation des forces sociales du travail non seulement se voit en elles, mais encore les considère réellement comme capital, c’est-à-dire se voit en elles en ce qu’elles sont sa propre négation et se considère comme corollaire de ce qui le nie, considère ce qui le nie comme sa propre raison d’être à lui. L’activité du prolétariat est retour sur lui-même parce qu’elle est réflexion sur autre chose, apparaît alors que le prolétariat a son être en une autre chose. Celui-ci n’est pas une réflexion sur soi mais sur autre chose et sa propre raison d’être n’est telle que parce qu’elle est raison d’être d’autre chose. Le capital comme contradiction en procès devient luttes des classes au moment où le prolétariat contre le capital se remet lui-même en cause.
Tout cela peut bien sûr n’être vu que de façon négative, comme segmentation infinie et même atomisation du prolétariat, mais alors, en creux, cette vision négative ne peut s’empêcher de définir tout ce qui fait la radicalité de la lutte de classe actuelle. Dans Les métamorphoses de la question sociale, Robert Castel soumet la réussite, pour la classe capitaliste, de la restructuration du marché du travail, à la condition que les « victimes » continuent à se résigner à subir la situation qui leur est faite. « L’histoire du mouvement ouvrier permet de comprendre a contrario ce qui peut étonner dans l’actuelle acceptation le plus souvent passive d’une condition salariale de plus en plus dégradée. La constitution d’un force de contestation et de transformation sociale suppose que soit réunies au moins trois conditions : une organisation structurée autour d’une condition commune, la disposition d’un projet alternatif de société, et le sentiment d’être indispensable au fonctionnement de la machine sociale. Si l’histoire sociale a gravité pendant plus d’un siècle autour de la question ouvrière, c’est que le mouvement ouvrier réalisait la synthèse de ces trois conditions : il avait ses militants et ses appareils, il portait un projet d’avenir, et il était le principal producteur de la richesse sociale dans la société industrielle. Les surnuméraires d’aujourd’hui n’en présentent aucune. Ils sont atomisés, ne peuvent entretenir d’autre espérance que d’être un peu moins mal placés dans la société actuelle, et ils sont socialement inutiles. Il est dès lors improbable, en dépit des efforts de groupes militants minoritaires comme le Syndicat des chômeurs, que cet ensemble hétérogène de situations sérialisées puisse donner naissance à un mouvement social autonome. » (op cit., p. 441). En fait, l’analyse de Robert Castel est à la fois très pénétrante et totalement myope. Très pénétrante pour ce que furent les caractéristiques et la force du mouvement ouvrier ; totalement myope en ce qui concerne la situation actuelle. R. Castel passe à côté du fait que les chômeurs et les précaires sont loin d’être inutiles dans l’organisation actuelle de l’exploitation, ensuite il considère leur situation comme totalement étrangère à celle de l’ouvrier en activité, enfin et c’est l’essentiel, il ne conçoit la lutte du prolétariat que comme développement et affirmation du « mouvement ouvrier ». La classe ouvrière produit toute son existence sociale dans le capital ; elle pose dans cette recomposition l’abolition de la société capitaliste non comme la montée en puissance de sa situation actuelle et l’affirmation d’un projet de société à partir de cette situation qui est la sienne au sein de l’ancienne, mais parce que dans la lutte contre elle c’est sa propre situation qu’elle remet en cause et dont elle pose l’abolition. On passe totalement à côté du rapport contradictoire entre les classes maintenant, si on pense que « les inutiles au monde ont le choix entre la résignation et la violence sporadique, la “rage” qui le plus souvent s’autodétruit » (d°, p 413). Ce qui s’est effondré dans le capital, tel qu’il ressort de la restructuration, c’est une forme historique du rapport salarial. La continuité entre les diverses positions de salariés, leur relative stabilité, les voies reconnues à l’intérieur du salariat de promotions sociales, les protections et les conventions, le développement des professions à statut, avaient même conduit certains sociologues ou économistes à définir la société comme « société salariale » (Castel, Aglietta...).
C’est dans la situation actuelle du rapport entre le prolétariat et le capital, dont l’atomisation n’est que la manifestation partielle et empirique, que se noue la capacité pour le prolétariat, dans la lutte de classes, de se remettre en cause contre le capital. L’inessentialisation du travail est devenue une détermination interne du travail productif dans son rapport au capital, et peut être maintenant reconnue comme telle. A propos de la lutte des chômeurs et précaires de l’hiver 1997 / 1998, Pierre Bourdieu, Frédéric Lebaron et Gérard Mauger écrivaient dans Le Monde du 17 janvier 1998 : « Le mouvement des chômeurs remet en cause les divisions méthodiquement entretenues entre “bons” et “mauvais” pauvres, entre “exclus” et chômeurs, entre chômeurs et salariés. (...) Parce qu’il oblige à voir qu’un chômeur est virtuellement un chômeur de longue durée, et un chômeur de longue durée un exclu en sursis, que l’exclusion de l’Unedic est aussi la condamnation à l’assistance, à l’aide sociale au caritatif, le mouvement des chômeurs remet en cause la division entre “exclus” et “chômeurs... ». Dans cette situation, le prolétariat trouve la capacité à faire sienne, à revendiquer, contre le capital, son inessentialisation. Celle-ci en effet n’est plus un à-côté, une fonction dérivée du travail salarié selon les lois de l’accumulation du capital créant sans cesse une armée industrielle de réserve. Le chômage et la précarité d’un côté, l’emploi salarié de l’autre dans ses multiples « statuts », ne constituent plus deux instances séparées.
Ceux qui maintenant nient l’existence du prolétariat en tant que classe ou en tant que classe révolutionnaire, au lieu de comprendre sa contradiction avec le capital qui la pousse à l’abolir et à se nier, théorisent un moment d’une contradiction en l’isolant. Ils laissent de côté l’unité objectivée de la classe dans le capital et, par là, ne comprennent pas que la seule unité aujourd’hui envisageable n’est pas un préalable à la révolution, la reconstitution d’une sorte de mouvement ouvrier radical et autonome, mais celle des mesures communistes, c’est-à-dire que cette unité se confondra avec la dissolution du prolétariat abolissant dans le capital sa propre existence de classe (unité) qu’il aura à affronter. Mais, eux, au moins, ont mis le doigt sur quelque chose de partiel. Que dire cependant des révolutionnaires de l’autonomie qui s’obstinent à faire comme si le prolétariat était uni pour lui-même en tant que classe révolutionnaire par le salariat, dans le cadre de sa position marchande, alors que tout prouve le contraire ? Il est vrai, comme le dit Henri Simon d’Echanges contre Carlos d’Etcetera dans le débat sur le « fordisme dispersé » que le capital rassemble les ouvriers, les associe, mais cette « unité » de la pointeuse, de la chaîne, du métro, du lotissement ou de la cité reste déterminée par l’échange, c’est-à-dire l’isolement des individus. Pour s’unir, les ouvriers doivent briser le rapport par lequel le capital les « rassemble », et un des signes les plus courants de ce que leurs luttes dépassent le cadre revendicatif et que les ouvriers commencent à s’unir pour eux-mêmes, c’est-à-dire commencent à s’attaquer à leur propre condition, c’est qu’ils subvertissent et détournent ces cadres productifs, urbains, géographiques, sociaux de leur « unité » pour le capital, comme en 1982 et 1984 dans la pointe de Givet dans les Ardennes françaises, ou en Argentine plus récemment. On ne peut pas vouloir simultanément l’unité du prolétariat et la révolution comme communisation, c’est-à-dire cette unité comme un préalable à la révolution, une condition. Il n’y aura plus d’unité que dans la communisation, c’est elle seulement qui en s’attaquant à l’échange et au salariat unifiera le prolétariat, c’est-à-dire qu’il n’y aura plus d’unité du prolétariat que dans le mouvement même de son abolition.
Si le prolétariat est révolutionnaire, c’est parce qu’il ne peut devenir fort qu’en détruisant le rapport salarial (s’il pouvait devenir fort sans le détruire, pourquoi le ferait-il ? Par idéal ?). La force du prolétariat réside uniquement dans une contradiction avec le capital (qui est le mouvement même du capital) que lui seul peut dépasser comme sujet créateur de l’abolition de sa situation, comme ensemble d’hommes que leurs rapports, leur position dans cette contradiction contraignent de bouleverser. Il ne suffit pas d’être contre la division, l’individualisme, le corporatisme, l’usinisme, le racisme, les faux besoins, la concurrence, le nationalisme, il faut être contre l’échange et donc pour la communisation, seul processus dans lequel se définissent, s’affirment, et triomphent les besoins sociaux du prolétariat nés de son propre rapport au capital (le premier étant de disparaître en tant que tel ).
L’arme du prolétariat, c’est qu’il a la possibilité de se constituer en classe révolutionnaire, c’est-à-dire de s’unifier (c’est-à-dire de s’abolir) en se servant de l’interdépendance matérielle (le travail associé, le caractère social des forces productives) actuelle comme d’un tremplin. Cependant, il n’y a pas de potentialité communautaire du travail et des forces productives qui seraient, potentiellement, déjà trop sociales et collectives pour le cadre du salariat et de l’échange. Le caractère social du travail que le capital met en oeuvre n’est pas une caractéristique propre du travail en lui-même face au capital. C’est dans le capital fixe que s’objective ce caractère social, le prolétariat ne trouve rien en lui-même qui fasse éclater le capital et qui soit la base d’un développement communiste et rien non plus dans les forces productives telles qu’elles existent comme capital. La socialité du travail mis en oeuvre n’existe que dans le rapport contradictoire au capital dans lequel elle s’objective et par ce rapport seulement.
Historiquement, seul le capital se fixe comme but le développement des forces productives et ne vit qu’en les révolutionnant en permanence. Considérer le développement des forces productives comme une loi fondamentale de toutes les sociétés humaines historiques jusqu’à aujourd’hui en arrive à conclure que le développement actuel des forces productives est en tant que tel le fondement de la possibilité de la révolution et même de sa nécessité. Le postulat fondamental, que l’on rencontre dans les plus « mauvais » textes de Marx, est celui d’une tendance inhérente au développement des forces productives, une sorte de fatalité pré-sociale, d’ordre anthropologique. Les forces productives jouiraient d’un statut particulier de neutralité vis-à-vis des rapports sociaux. Celles-ci se développeraient de façon autonome, selon une loi pour ainsi dire « neutre » et leur mouvement développerait de façon causale les rapports de production. Est plus que transparente, ici, la position gradualiste, évolutionniste et mécaniste du « passage au socialisme » selon le schéma : le mode de production capitaliste développe les forces productives ; à un certain niveau de leur production, les forces productives déterminent les nouveaux rapports de production. Par le fil du développement des forces productives, le communisme est intégré à la succession des modes de production. A regarder aujourd’hui le développement des forces productives, n’importe quel « socialiste utopique » ou « communiste scientifique » serait stupéfait d’apprendre que nous ne vivons pas dans une Harmonieuse Icarie.
La contradiction entre forces productives et rapports de production se résout en une contradiction interne des rapports de production, contradiction dont le contenu, la forme et le déroulement sont l’exploitation (et de façon immédiate, la lutte entre les classes qui n’est pas une conséquence de la fatalité objective de la contradiction). La contradiction entre forces productives et rapports de production n’est que la forme sous laquelle apparaît la contradiction interne de la valorisation du capital (une contradiction en procès), celle-ci est donnée tant dans le développement des forces productives que dans les rapports de production. Les forces productives sont la forme matérielle des rapports de production, c’est comme travail social séparé du travail individuel qu’elles sont cette puissance contradictoire qui peut porter l’éclatement du mode de production capitaliste. Il ne s’agit pas, en ce qui concerne le développement des forces productives, d’un procès trans-historique, relevant d’une dynamique parcourant les modes de production qu’elles feraient l’un après l’autre disparaître, et relevant d’une définition de l’humanité, de l’homme dans son rapport à la nature.
Dans les Fondements de la critique de l’économie politique, Marx, avec le concept de capital comme contradiction en procès, donne l’essentiel de la critique de la conception objectiviste de cette contradiction : « Le capital est une contradiction en procès, d’une part, il pousse à la réduction du temps de travail à un minimum, et, d’autre part, il pose le temps de travail comme la seule source et la seule mesure de la richesse. Il diminue donc le temps de travail sous sa forme nécessaire pour l’accroître sous sa forme de surtravail. » (Ed. Anthropos, t. 2, p. 222). L’opposition de la croissance des forces productives et des rapports de production est une manifestation de la contradiction du temps de travail et de la dynamique de cette contradiction. En effet, la « principale force productive » c’est la classe ouvrière elle-même (cela quelles que soient les transformations du procès de production induites par le passage à la subsomption réelle du travail sous le capital : c’est toujours le travail vivant qui ramène à la vie le travail mort), elle n’est cette force productive que dans la mesure où précisément son activité est constamment nécessaire et toujours de trop, dans la mesure où son activité est en elle-même « la contradiction du temps de travail ». Quel est en définitive le contenu de cette fameuse contradiction entre les forces productives et les rapports de production ? D’un côté la capacité pour le travail à valoriser le capital, de l’autre la remise en cause de cette capacité que la propre effectuation du travail implique. C’est pour cela que lorsque Marx qualifie la classe ouvrière de principale force productive, il la qualifie en tant que classe révolutionnaire. La « principale force productive » ne fait « éclater » des rapports de production trop étroits qu’en s’abolissant elle-même.
Ce n’est pas le développement des forces productives qui rapproche le moment de la révolution, mais l’histoire de la contradiction qui produit ce mouvement. Toute cette mythologie des forces productives est un véritable fétichisme : la contradiction entre les classes prend la forme d’une accumulation de choses et c’est cette accumulation qui revient la déterminer.
En résumé : c’est une période historiquement définie de la contradiction entre le prolétariat et le capital qui définit le développement des forces productives de cette période comme son tremplin, sa capacité à unifier l’humanité, c’est-à-dire à faire que toute activité trouve sa fin en elle-même. On ne répartit plus le temps de travail social disponible (ce qui par là même est la disparition de ces notions) entre des activités existant comme mesurables selon une norme commune, c’est l’effectuation même des activités, l’activité productive dans son procès qui est répartition du temps, elle contient et rend effectives et nécessaires ses déterminations, c’est-à-dire l’existence de toutes les autres activités. C’est en transformant un développement des forces productives en moyens de son action révolutionnaire que le prolétariat identifie sa contradiction avec le capital et ce niveau de développement. C’est parce qu’il est dans une contradiction qui porte l’abolition du capital et la sienne propre que le prolétariat peut traiter le développement actuel des forces productives comme une arme sociale faisant éclater les cadres du salariat et de l’échange (et non l’inverse).
L’arme du prolétariat, c’est sa possibilité de se définir comme un mouvement contre cet emprisonnement dans le salariat et dans les « revendications » marchandes . L’arme du capital, c’est de garder le prolétariat bien « à part » pour qu’il ne puisse communiser la société et reste donc soumis à la logique des autres classes ; l’arme du prolétariat, c’est d’imposer la dictature, oui ! mais la dictature des mesures communistes qui dissolvent les autres classes dans le prolétariat, ou, ce qui revient au même, qui dissolvent le prolétariat. L’arme du capital, c’est cette fameuse « autonomie » du prolétariat en tant que « catégorie économique » dont on nous rebat les oreilles ; l’arme du prolétariat, c’est de refuser cette « autonomie » de sa position marchande et, en détruisant l’échange, d’amorcer un processus d’abolition de toute sphère autonome, y compris l’économie, y compris son autonomie.

Le prolétariat ne se présente évidemment pas avec une volonté préméditée de communiser la société mais il a des besoins irréductibles (manger, habiter, aimer, respirer, s’associer, créer, etc.) qui entrent en conflit avec ses propres tentatives de les satisfaire dans son état de collection de marchands de force de travail et d’échangistes, parce que sa propre existence comme classe est devenue la limite de son action en tant que classe. Ce sont des besoins sociaux car d’une part le sujet qui ressent est un sujet collectif forgé et qui se forge lui-même dans l’histoire (comme dirait E.P. Thompson) et, d’autre part les moyens de les réaliser sont eux aussi produits historiquement. Souvent, le mouvement prolétarien, soit ne formule pas de revendications, soit se trouve enfermé dans son caractère revendicatif, soit utilise des revendications dont tout le monde sait qu’elles sont un prétexte, dans la mesure où elles ne représentent qu’une infime partie des causes profondes de la lutte, pour aller au-delà, en cela il peut être révolutionnaire parce qu’il vise, sans le savoir immédiatement de façon explicite, les rapports sociaux dans leur ensemble. Les rares instants ou les prolétaires ont pu sentir leurs forces, c’est au cours des surgissements unificateurs qui dépassaient la revendication.
Il y a, même dans certaines luttes très limitées, des pratiques qui traduisent une poussée vers l’action révolutionnaire, une annonce du surgissement de la classe communisatrice. Mais, contrairement à ce que pensent beaucoup, il ne s’agit pas avant tout de « nouvelles formes d’organisation » ; ce sont : le déclenchement à partir d’une minorité qui exprime et cristallise ce que ressentent collectivement les travailleurs, leur tendance à se constituer en communauté d’action pratique (occuper, envahir les bureaux, manifester, étendre la lutte par tous les moyens, etc.), l’absence de revendications ou leur mise au second plan ou l’adoption de mots d’ordre intentionnellement vagues pour ne pas geler le mouvement, le refus de la démocratie des votes bidons, la défiance à l’égard des syndicats ou l’affrontement avec eux, etc. Il faut savoir déceler ce qu’il y a de formidable dans le fait qu’aucune de ces manifestations ne formule de programme « positif », de proposition d’aménagement et qu’aucun parti ou syndicat n’en propose plus de crédibles pour les travailleurs en lutte. Soyons grandiloquents : le prolétariat ne peut proposer de positif que le communisme. Mais ce qui nous intéresse ici, c’est de comprendre que si ces tendances, ces poussées restent étouffées et cèdent très rapidement la place à la division salariale c’est d’abord parce qu’elles ne trouvent pas leur véritable piste de développement : les mesures communisatrices.
Cela ne signifie pas qu’il existe quelque chose comme une « dynamique objective des luttes ». Avec ce type d’arguments on justifie l’absence de toute critique des luttes de classe et l’on considère le prolétariat comme un acteur pris dans cette « dynamique » comme une courroie de transmission de cette « dynamique », on nie la nécessité pour le prolétariat d’engager un processus de rupture, de négation, de dépassement de son ancienne façon de lutter, de son ancienne situation. Il y a des prolétaires qui, en luttant de façon revendicative, se contraignent, par l’effet de ces luttes sur le capital et sur eux-mêmes, à lutter différemment. Le prolétariat ne devient sujet de la révolution qu’en se transformant lui-même, l’oubli de cela mène droit à toutes les formes de programmes ou de périodes de transition : « les revendications mènent objectivement à la révolution ». Quant à la « dynamique objective » » d’une lutte de classe revendicative poussée jusqu’au bout sans que les prolétaires soient capables de la dépasser, nous la connaissons bien. La voici : luttes revendicatives, luttes revendicatives, luttes revendicatives...émiettement, division, embrigadement et écrasement. A travers ces tentatives d’aménager leurs conditions salariales c’est leur propre existence comme classe que la reproduction du capital leur renvoie comme la limite de leur lutte, les ouvriers se trouvent acculés à se battre différemment, reconstituer sur d’autres bases leur unité, affirmer leurs besoins collectifs, etc. Peu importe ici l’événement qui joue le rôle de catalyseur de ce saut.
Cependant, les moments d’unification, aussi brefs et partiels qu’ils soient, laissent un souvenir de communauté, d’unanimité, de force qui contraste violemment avec la fin en eau-de-boudin des grèves revendicatives, avec leur atmosphère bien connue d’éparpillement, d’impuissance, d’amertume, de discussions interminables, de reproches, de cartes déchirées. Lorsqu’il arrive que les travailleurs entrent brusquement, sans revendication, dans un irrésistible mouvement qui balaie toutes les frontières salariales et marchandes qui les divisent, brûlant d’un apparent irréalisme, manifestant une apparente « folie » et dépensant une énergie sans commune mesure avec les raisons apparentes, partielles et immédiates du combat, 1es idéalistes s’imaginent qu’ils se battent pour « autre chose que des besoins matériels ». Comme si le besoin de communauté entre des morceaux d’humanité pulvérisés par 1’ « unité » de l’usine, du bureau ou de la situation commune de chômeurs, n’était pas aussi matériel que quelques francs de plus avec lesquels on ne peut plus s’acheter que de la camelote ou des spectacles-illusions de rapports sociaux. Les fractions les plus avancées dans les luttes sont celles qui ressentent tellement de besoins matériels et sociaux frustrés, si collectifs, si concrets, si universels qu’elles ne peuvent les faire entrer dans aucune revendication précise. Quand des travailleurs européens disent « On ne s’est pas battu pour quelques francs de plus mais pour que ça change, pour la dignité, etc. » ou que des prolétaires algériens n’ont comme objectif que la fin de la « hogra », ce n’est pas parce qu’ils sont de chouettes gars bien idéalistes, au-dessus des contingences et moins exigeants matériellement que les autres. C’est, au contraire, parce qu’ils ont une tolérance moindre aux privations qu’ils ont exprimé, ne fût-ce qu’un instant, des besoins de rapports sociaux, de gratuité, donc d’abondance, qui sont mille fois plus matériels que les illusions de survie que représentent les revendications, qu’on n’obtient d’ailleurs presque jamais.
Quelle que soit l’importance des symptômes partiels que nous venons d’évoquer (ici et dans l’ensemble de ce texte), il faut bien se représenter que le surgissement révolutionnaire est, pour l’essentiel, une négation de ce que la classe faisait auparavant, une autotransformation du prolétariat, une rupture. Les prolétaires sont poussés à utiliser la seule arme qui leur reste : être la dissolution des conditions existantes sur la base des conditions existantes, comme mouvement de ces conditions. Le prolétariat n’est pas potentiellement une force de travail sociale universelle étouffant dans le cadre du salariat et de l’échange, finissant par révéler et utiliser cette potentialité comme une arme contre le capital. Il n’est pas le lieu d’une contradiction interne entre l’universalité potentielle et son cadre présent. Quand ils sont associés, les prolétaires ne s’appartiennent plus et leur association est une détermination du capital. Nous avons vu que le prolétariat était la dissolution de la propriété, de la division du travail, de l’échange et de la valeur, des classes. Il est la négation des conditions existantes sur la base de celles-ci et non en lui-même en opposition à elles. Exprimer positivement, cela signifie, à partir du mouvement même du capital comme contradiction en procès, la capacité des prolétaires et la nécessité pour eux de produire l’association universelle concrète des individus dans leur singularité.
A suivre les défenseurs de l’autonomie et de l’auto-organisation ouvrières, on peut se demander si leur opposition aux syndicats est une opposition de fond qui exprime l’opposition révolutionnaire du prolétariat à sa situation « économique » à son état de « catégorie » marchande ou si elle est une opposition « démocratique » au caractère « permanent », « bureaucratique » et « incontrôlé » de ces organes. On sait très bien quel rôle peuvent jouer ces « comités », qui tendent à n’être que des syndicats de secours lorsque les flics permanents sont débordés. Toute organisation qui n’est pas un moment du dépassement révolutionnaire devient un syndicat et que ce dernier soit « temporaire », « démocratique », « révocable » ou en dehors des vieilles boutiques ne change rien à l’affaire. Si dans les luttes revendicatives se forgeait l’ « unité » de la classe, il faudrait contribuer à donner une expression organisée à cette « unité » des travailleurs salariés autour du maintien du salaire.
Ainsi, comme Mouvement Communiste, d’un côté on reconnaît qu’il n’y a plus « d’organisations permanentes » mais de l’autre on nous assène le processus décrit par Marx et qui se fonde sur l’existence d’organisations permanentes des travailleurs salariés : « Les coalitions, d’abord isolées, se forment en groupes, et en face du capital toujours réuni, le maintien de l’association devient plus important que celui du salaire... ». Si on s’acharne à garder la même vision de l’organisation et du processus qu’au XIXe siècle, malgré une opposition formelle aux syndicats, on finit inéluctablement par préconiser des syndicats sous d’autres formes, fussent-elles politiques. Car, il n’y a pas d’autre base pour le processus qui est repris de Marx que ce sur quoi il le fondait : l’organisation de la classe au sein de la société capitaliste autour de la défense du salaire. On peut proclamer que « c’est à travers ces combats parcellaires que se forge l’unité de la classe... », mais alors il faut expliquer comment la classe peut forger son unité à travers des luttes qui ne laissent le plus souvent ni amélioration matérielle, ni organisation, mais qui aboutissent 95 fois sur 100 à la dispersion, l’amertume et l’aggravation des conditions matérielles. Quelle est cette « unité » ?
On veut que bien sûr tout change par rapport au XIXe siècle sur le plan des manifestations (plus de syndicats authentiquement prolétariens, plus de conquêtes, etc.), mais on veut que le processus reste le même. C’est pourquoi Mouvement Communiste ou d’autre hagiographes des luttes revendicatives parlent d’ « unité » en l’air, sans pouvoir en rien préciser la forme concrète qu’elle revêt, si ce n’est l’unité formelle du politique ou des formes d’organisation venant coiffer ce qui est divisé et le reste tant que la classe demeure dans la lutte revendicative. Cette unité est toujours ce qu’il faudrait ajouter aux luttes.
Les ouvriers se forgent comme classe révolutionnaire, en révolutionnant les rapports sociaux, c’est-à-dire tout ce qu’ils sont dans les catégories de l’échange et du salariat. Dans les luttes salariales, ils ne voient apparaître ni « forces », ni « projet », mais l’impossibilité de s’unifier sans attaquer leur propre existence comme classe dans la division du travail et toutes les divisions du salariat et de l’échange, sans se remettre en cause comme classe, sans engager une pratique révolutionnaire.
On peut bien dire n’importe quoi, que les grèves « sont révolutionnaires », qu’elle le sont « potentiellement », qu’elles ont « quelque chose » de révolutionnaire, qu’elles portent des « germes » de révolution, etc. Tout ceci n’a qu’une fonction : ne pas reconnaître le saut, la négation, la rupture et éviter de critiquer les luttes salariales. Cela conduit à défendre une conception gradualiste, mécaniste, du passage des luttes revendicatives aux luttes révolutionnaires et à abandonner que la classe est le sujet de son activité communiste en entrant en conflit avec son ancienne situation. Marx, comme tous les révolutionnaires, voyait un saut, une négation, mais la différence avec aujourd’hui, c’est que l’association permanente permettait d’envisager la possibilité d’une continuité organisée d’une phase à l’autre. Marx n’était pas à la recherche de prétendus « germes » révolutionnaires dans les luttes salariales, qui évolueraient et « engendreraient » les luttes contre le salariat de par leur dynamique interne. Au contraire, il explique sans arrêt que si les ouvriers n’utilisent pas leur association pour faire autre chose, pour s’attaquer au salariat, ils n’engendreront rien du tout. C’est l’autotransformation du sujet, la négation par le prolétariat de sa position de défenseur d’une force de travail que Marx essaye de dégager. Actuellement, les militants de l’autonomie cherchent dans la défense du prix de la force de travail « quelque chose » des « germes », des « potentialités » de révolution. Dans cette attente de la dynamique des luttes revendicatives, c’est la lutte qui engendrerait par elle-même une autre lutte. Mais les « luttes » ne sont que des moments de l’activité des prolétaires que ceux-ci dépassent et nient, ce ne sont pas des phénomènes qui s’enchaînent graduellement, une lutte portant les germes d’une autre lutte. Bref, le lien entre les « luttes », c’est le sujet se transformant qui l’effectue de façon négative. Ce lien n’est pas évolutif.
La vision évolutive de la dynamique est toujours celle d’un manque. Lutte revendicative plus violence, lutte revendicative plus politique, lutte revendicative plus autonomie, lutte revendicative plus projet, plus conscience, plus nécessité, etc. Mais la répétition lancinante de ces schémas ne sort pas du cadre de la « défense du salaire », on peut ajouter toutes les modalités formelles imaginables, aucune ne signifie que le prolétariat lutte sur son terrain, celui du communisme. Aucun fusil, ni aucune politique ne feront surgir de ce cadre-là une activité révolutionnaire qui ne peut plus s’y développer. Et, comme à chaque fois, cette superposition de l’affrontement « politique », « violent » à la classe revendiquant des salaires, du travail, et du capital « collectif » entraîne la défaite, à chaque fois, on crie à la mystification. Mais y a-t-il plus grande mystification que de croire que les ouvriers pourraient exercer la violence avec succès en continuant à faire des grèves salariales, sans transformer les rapports sociaux, sans attaquer le salariat ? La révolution, ce n’est pas une grève prenant des fusils (ou sinon, il y a eu des centaines de « révolutions » depuis 1920), c’est la transformation des rapports sociaux par des prolétaires (avec des fusils), qui en ont marre des luttes salariales, parce qu’ils les ont faites et refaites jusqu’à la nausée, en long, en large, tournantes, décalées, générales, partielles, perlées, bouchon, « thrombose », dures, molles, avec des fusils et sans des fusils, etc. Il y a changement qualitatif quand les ouvriers s’unissent contre leur nature de salariés, intègrent les sans-réserves, déglinguent les mécanismes marchands et non quand une grève se « transforme » en « contestation » du pouvoir.
Les tenants de la dynamique des luttes prétendent que les ouvriers, qui se heurtent de plus en plus dans leurs luttes revendicatives à l’Etat tout entier, se rendent compte que pour obtenir la satisfaction de leurs revendications, ils doivent se hisser à des formes de lutte qualitativement supérieures. Ils doivent se donner les moyens politiques ou organisationnels de leurs revendications. Une fois de plus, on retombe dans la même distorsion : la fin est la même, seuls les moyens diffèrent. Toute pratique vise un certain but et emploie des moyens adéquats à ce but. Si elle change, alors le but change. La fin n’est pas extérieure aux moyens, elle en est la résultante. Nous n’avons rien à faire de la violence, des « moyens » ou des « conseils » en soi. Ce que nous demandons c’est : pourquoi les ouvriers s’affrontent-ils à l’Etat ? Pour des « intérêts » catégoriels ou nationaux ? Pour foutre les immigrés dehors ? Contre les Américains ? Ou parce que l’Etat se dresse comme défenseur des rapports marchands, et donc de toutes les divisions catégorielles, nationales, « revendicatives » contre leur mouvement communiste ?

Le prolétariat est en contradiction avec l’existence sociale nécessaire de son travail, comme capital, valeur autonomisée face à lui et ne le demeurant qu’en se valorisant (c’est la baisse tendancielle du taux de profit). C’est ainsi qu’il est amené à s’attaquer à sa propre situation. Dissolution des conditions existantes, le prolétariat ne l’est qu’en tant que travail vivant, en tant que valeur d’usage face au capital. Il est la négation des conditions existantes sur la base de celles-ci et non en lui-même en opposition à elles. En supprimant les conditions existantes, les rapports sociaux capitalistes, il se supprime lui-même comme leur dissolution interne en se servant de cette situation comme d’un tremplin pour la communisation des rapports entre les individus.
Exprimer concrètement, cela signifie que la destruction de l’échange, ce n’est pas un décret du soviet suprême « après qu’on aura réussi la révolution mondiale » ou la libération de ce qu’est potentiellement, en lui-même, le prolétariat : ce sont des ouvriers attaquant les banques ou se trouvent leurs comptes et ceux , des autres ouvriers, s’obligeant ainsi à se débrouiller sans, ce sont les travailleurs se communiquant et communiquant à la communauté leurs produits directement et sans marché, ce sont les sans-logis occupant les logements, « obligeant » ainsi les ouvriers du bâtiment à produire gratuitement, les ouvriers du bâtiment puisant dans les magasins librement, obligeant toute la classe à s’organiser pour aller chercher la nourriture dans les secteurs à collectiviser, etc. Qu’on s’entende bien. Il n’y a aucune mesure qui, en elle-même, prise isolément, soit le « communisme ». Distribuer des valeurs d’usage, faire circuler directement moyens de production et matières premières, utiliser la violence contre l’Etat en place, des fractions du capital peuvent accomplir une partie de ces choses dans certaines circonstances. Ce qui est communiste, ce n’est pas la « violence » en soi, ni la « distribution » de la merde que nous lègue la société de classes, ni la « collectivisation » des machines à sucer de la plus-value, c’est la nature du mouvement qui relie ces actions, les sous-tend, en fait des moments d’un processus qui ne peut que communiser toujours plus ou être écrasé. Le mouvement s’effectue à travers ses mesures, il est ses mesures, mais il est aussi plus que la somme des mesures envisagées statiquement. Chaque action du prolétariat s’annonce comme nécessaire et se révèle, dès qu’elle est effectuée, comme insuffisante, comme exigeant immédiatement une autre mesure nécessaire.
Les tâches militaires et sociales sont indissolubles, simultanées et s’interpénètrent. On ne peut mener une guerre civile sans prendre de mesures communistes, sans dissoudre le travail salarié, communiser l’alimentation, le vêtement, le logement, se procurer toutes les armes (destructrices, mais aussi les télécommunications, la nourriture, etc. ), intégrer les sans-réserves (y compris ceux que nous aurons réduits nous-mêmes à cet état), les chômeurs, les paysans ruinés, les étudiants paumés et sans attache. Parler de guerre civile menée par une « catégorie » qui représentera 10% de la population et qui sera en train de faire des « grèves » pour demander à l’Etat qu’il satisfasse ses « intérêts », c’est une plaisanterie.
En prenant des mesures communisatrices, c’est-à-dire en produisant des rapports entre individus comme individus singuliers, les ouvriers amorcent un processus qui ne peut que s’étendre. En effet, à partir du moment où on commence à consommer gratuitement, il faut reproduire les valeurs d’usage consommées (ou d’autres) ; pour les reproduire, on manque de matières premières, de pièces détachées, de nourriture (j’utilise dans ce chapitre, faute de mieux, le concept insatisfaisant de « valeur d’usage » qui est une notion intrinsèque à l’existence de la marchandise). Il faut donc s’emparer des moyens de transport, des télécommunications et entrer en contact avec les autres secteurs ; ce faisant on se heurte aux bandes armées adverses. L’affrontement avec l’Etat pose immédiatement le problème de l’armement, qui ne peut se résoudre qu’en mettant sur pied un réseau de distribution de valeurs d’usage pour soutenir les combats sur une multiplicité de lieux quasiment infinie (la constitution d’un front ou de zones de combat délimitées c’est la mort de la révolution). A partir du moment ou les prolétaires défont les lois marchandes, ils ne peuvent plus s’arrêter (d’autant moins que le capital est ainsi privé de biens essentiels et contre-attaque). Chaque approfondissement social, chaque extension donnent chair et sang aux nouveaux rapports, permettent d’intégrer toujours plus de non-prolétaires à la classe communisatrice en train de se constituer et de se dissoudre simultanément, de réorganiser les forces productives, d’abolir toujours plus toute concurrence et division entre les prolétaires, d’acquérir une position militaire et de faire de cela le contenu et le déroulement de son affrontement armée contre ceux que la classe capitaliste peut encore mobiliser, intégrer et reproduire dans ses rapports sociaux.
La classe capitaliste et ses innombrables couches périphériques reposent sur un enchevêtrement compliqué, paperassier, bureaucratique, vulnérable au plus haut point, de liens financiers, de crédits, d’obligations. Sans ces liens, sa cohésion interne s’effondre. Cette classe n’est pas une communauté fondée sur une association matérielle, elle est un conglomérat de concurrents unis par l’échange. L’échange, c’est la communauté abstraite (l’argent). C’est pourquoi toutes les mesures de communisation devront être une action énergique pour le démantèlement des liens qui unissent nos ennemis et leurs supports matériels, destruction rapide, sans possibilité de retour. La communisation n’est pas la paisible organisation de la gratuité et d’un mode de vie agréable entre prolétaires. La dictature du mouvement social de communisation est le processus d’intégration de l’humanité au prolétariat en train de disparaître. La stricte délimitation du prolétariat par rapport aux autres couches, sa lutte contre toute production marchande sont en même temps un processus qui contraint les couches de la petite bourgeoisie salariée, de la « classe de l’encadrement social » (Alain Birh) à rejoindre la classe communisatrice elle est donc définition, exclusion et, en même temps, démarcation et ouverture, effacement des frontières et dépérissement des classes. Ce n’est pas là un paradoxe mais la réalité du mouvement où le prolétariat se définit dans la pratique comme le mouvement de constitution de la communauté humaine. Le mouvement social en Argentine, parce qu’il y a été confronté, a posé la question des rapports entre prolétaires en activité (salariés), chômeurs et exclus, couches moyennes. Il n’a apporté que des réponses extrêmement parcellaires dont la plus intéressante est sans doute son organisation territoriale. Dans cette situation, les pourfendeurs radicaux de l’interclassisme ou les propagandistes de l’unanimité nationale démocratique sont les militants de deux types différents de défaite. La révolution qui ne peut plus être dans ce cycle de luttes que communisation dépasse le dilemme entre les alliances de classes léninistes ou démocratiques et « le prolétariat seul » de Gorter : l’une et l’autre des expressions de la défaite de la révolution ouvrière programmatique et de sa liaison nécessaire avec sa contre-révolution.
La seule façon de dépasser les conflits entre les chômeurs et les avec-emploi, entre les qualifiés et les non-qualifiés est d’effectuer d’emblée, au cours de la lutte armée, des mesures de communisation qui suppriment la base même de cette division (ce que, confrontées à la question, les entreprises récupérées en Argentine n’ont tenté que très marginalement, se contentant le plus souvent - cf. Zanon - de quelques redistributions charitable aux groupes de piqueteros). Faute de cela, le capital jouera tout au long du mouvement sur cette fragmentation. Les crises du mode de production capitaliste ne sont pas une assurance du processus révolutionnaire, la classe capitaliste sait parfaitement les utiliser pour décomposer la classe ouvrière. « Le prolétariat est seul », Gorter saisit bien qu’il n’y a pas d’alliance possible avec les petits producteurs, mais, d’une prémisse juste, il tire une conclusion qui n’en est pas une et qui évite le problème. Ainsi, il ne propose aucune solution au problème de la nourriture sinon celle de la violence militaire pure, et, en cela, il est en deçà de Lénine qui comprend très bien qu’on ne peut vaincre les petits propriétaires en les fusillant. Ni l’un ni l’autre n’ont dépassé le dilemme tragique : dictature purement politique et militaire ou frontisme. En fait, ce que déjà avait montré la révolution allemande c’est qu’il s’agit de les dissoudre en tant que couches moyennes en prenant des mesures communistes concrètes qui les contraignent à commencer à entrer dans le prolétariat, c’est-à-dire d’achever leur « prolétarisation ». De nos jours dans les pays développés, la question est à la fois plus simple et plus dangereuse, d’un côté l’immense majorité de ces couches moyennes est salariée et n’a donc plus de fondement matériel à sa position sociale, son rôle d’encadrement et de direction de la coopération capitaliste est essentiel mais précarisé en permanence, sa position sociale dépend de mécanisme de prélèvement de fractions de la plus-value très fragile, mais d’un autre côté, pour ces mêmes raisons, sa proximité formelle avec le prolétariat la pousse à présenter dans les luttes de celui-ci des « solutions » gestionnaires alternatives, nationales ou démocratiques qui préserveraient ses propres positions. Elle pourra prendre en charge et se trouver à l’aise dans le démocratisme radical exprimant les limites des luttes. Il n’y aura pas de solution miracle car il n’y a pas de revendication unificatrice, la classe ne s’unifie qu’en brisant le rapport au sein duquel les revendications ont un sens : le rapport capitaliste. La question essentielle que nous aurons à résoudre est de savoir comment on étend le communisme, avant qu’il soit étouffé dans les tenailles de la marchandise ; comment on intègre l’agriculture pour ne pas avoir à échanger avec les petits paysans ; comment on défait les liens échangistes de l’adversaire pour lui imposer la logique de la communisation des rapports et de l’emparement des biens. Les prolétaires qui, au lieu de pousser à bout la lutte de classe à la campagne entre les prolétariat agricole et les propriétaires tout en faisant éclater l’illusion actuelle de la propriété individuelle (déjà l’exploitant individuel n’est plus le rentier), au lieu d’intégrer sans relâche les sans-réserve, choisiront l’alliance démocratique, les compromis et l’échange avec les petits propriétaires, creuseront leur propre tombe.
Au delà de mouvements essentiels pour nous mais minoritaires et relativement fugaces (cf. le chapitre Argentine : une lutte de classe contre l’autonomie), en Argentine, les chômeurs revendiquent du travail, les ouvriers revendiquent le contrôle sur leur usine, la majorité des prolétaires revendiquent que les démocrates plus ou moins nationaliste prennent en main le capitalisme, partout les prolétaires finissent par se heurter les uns aux autres ou se démobiliser dans une infinité de mouvements disparates. Corporatisme, localisme, révoltes désespérées, affrontements internes, illusions réformistes, voilà le tableau de l’unité revendicative du prolétariat, de l’unité de la classe comme « somme des salariés » dont nous parle les réalistes de la lutte ouvrière. C’est en transformant leurs rapports réciproques, leurs rapports entre eux, que les prolétaires s’autotransforment. La lutte révolutionnaire se reconnaîtra à ce qu’elle passera d’emblée aux mesures sociales, elle dépassera l’usinisme, le conseillisme, l’auto-organisation, intégrera les chômeurs, liera la guerre civile à l’accomplissement des tâches communistes. Il ne s’agira pas de plaquer sur le prolétariat tel qu’il existe comme fractionné l’unité formelle de la politique, de la violence, du fétichisme des formes de la « démocratie ouvrière », des conseils et de l’usine.
Plus on se gargarise avec les mots de « dictature », « pouvoir », « violence » sans indiquer à quel mouvement sont subordonnés ces moments, moins on sort des rapports capitalistes, plus on masque son incapacité à concevoir la rupture révolutionnaire et son contenu par de la phraséologie sanguinolente et purement politique. La violence révolutionnaire est la violence des nouveaux rapports contre les anciens, et leur dictature découle dans sa forme spécifique, du contenu social de la révolution. Chaque classe mène la guerre à sa façon, en fonction de la nature du mouvement social qu’elle effectue. La constitution du prolétariat en classe communisatrice, c’est-à-dire son autotransformation, n’est pas le prélude « organisationnel » ou « politique » à sa dissolution mais le processus même de cette dissolution.
C’est là qu’on se rend compte que même être la dissolution des conditions existantes ne recouvre pas des « germes » de communisme dans la société capitaliste, cette situation n’est comme classe que le mouvement interne de ces conditions, le mouvement interne du capital comme contradiction en procès, le prolétariat est le terme actif de cette contradiction qui pousse à son dépassement en s’appuyant sur sa situation dans cette contradiction. La communisation, c’est avant tout la remise en question pratique par les prolétaires de ce qu’ils sont et de toutes les formes par lesquelles le capital les relient entre eux, c’est-à-dire la suppression par le prolétariat de sa propre existence. Le prolétariat ne peut s’unifier et faire la révolution tel qu’il est : divisé en usines absurdes, déchiré par la division du travail, rendu étranger à lui-même par l’échange, etc. Il faut qu’il pousse jusqu’au bout sa situation dans le mode de production capitaliste (la dissolution des conditions existantes) mais en la détruisant, en s’unifiant par les mesures de communisation contre les rapports sociaux capitalistes, c’est-à-dire en se dissolvant. Si l’on ne précise pas cela, on ne parle que de la dictature du travail salarié, c’est-à-dire du capital.

En considérant l’exploitation comme le contenu de la contradiction entre le prolétariat et le capital, nous pouvons affirmer que ce qui fait du prolétariat une classe du mode de production capitaliste en fait identiquement une classe révolutionnaire. L’exploitation est la contradiction portant le communisme comme sa résolution, et la contradiction reproductrice et dynamique du capital.
Le concept d’exploitation permet de construire la lutte des classes comme contradiction, c’est-à-dire implication réciproque non symétrique (subsomption), procès en contradiction avec sa propre reproduction (baisse du taux de profit), totalité dont chaque élément n’existe que dans sa relation à l’autre et se définissant dans cette relation comme contradiction à l’autre et par là à soi même tel que le raport le définit (travail productif et accumulation du capital ; surtravail et travail nécessaire). Il ne suffit pas de distinguer des intérêts opposés, il faut comprendre pourquoi ces intérêts sont opposés. Le mouvement qu’est l’exploitation est une contradiction pour les rapports sociaux de production dont elle est le contenu et le mouvement. En ce sens, c’est un jeu qui peut amener à l’abolition de sa règle, nous n’avons plus affaire au processus du « capital seulement », mais à la lutte des classes. Elle est, comme contradiction entre le prolétariat et le capital, le procès de la signification historique du mode de production capitaliste ; elle définit le procès de l’accumulation du capital qualitativement comme inessentialisation du travail, comme « contradiction en procès » ; elle définit l’accumulation du capital comme sa nécrologie.
Dans cette contradiction c’est son aspect non symétrique qui nous donne le dépassement. En effet, cette contradiction ne porte son dépassement que de par la place et l’activité spécifiques du prolétariat dans cette contradiction. Quand nous disons que l’exploitation est une contradiction pour elle-même nous définissons la situation et l’activité du prolétariat. Définir ainsi la contradiction nous amène à ne pas laisser le cours historique de l’accumulation en dehors ou comme simple réalisation de la contradiction. C’est là que le cours de la contradiction, parce qu’elle ne relie pas symétriquement ses pôles, devient l’histoire du mode de production capitaliste, parce que le capital est le pôle qui subsume l’autre et reproduit en lui la totalité. Ce qui explique pourquoi dans ce drôle de jeu qu’est la lutte des classes c’est toujours le même qui gagne à moins que le jeu n’amène à l’abolition de sa propre règle. Défini comme classe dans le rapport d’exploitation, le prolétariat n’est jamais confirmé dans son rapport au capital : l’exploitation est subsomption. C’est le mode même selon lequel le travail existe socialement, la valorisation, qui est la contradiction entre le prolétariat et le capital. Défini par l’exploitation, le prolétariat est en contradiction avec l’existence sociale nécessaire de son travail comme capital, c’est à dire valeur autonomisée et ne le demeurant qu’en se valorisant. Il en résulte que le prolétariat est constamment en contradiction avec sa propre définition comme classe car la nécessité de sa reproduction est quelque chose qu’il trouve face à lui représentée par le capital, il ne trouve jamais sa confirmation dans la reproduction du rapport social dont il est pourtant un pôle nécessaire. La contradiction est historicisée et donc la révolution et le communisme et pas seulement leurs circonstances. Ce que sont la révolution et le communisme se produisent historiquement à travers les cycles des luttes qui scandent le développement de la contradiction. On passe alors d’une perspective où le prolétariat trouve en lui-même face au capital sa capacité à produire le communisme, à une perspective où cette capacité n’est acquise que comme mouvement interne de ce qu’elle abolit. C’est la critique de toute nature révolutionnaire du prolétariat comme une essence définitoire enfouie ou masquée par la reproduction d’ensemble (l’autoprésupposition du capital).
Bref, s’il y a identité entre ce qui fait du prolétariat une classe de ce mode de production et ce qui en fait une classe révolutionnaire, cela ne signifie pas que les prolétaires « sont » révolutionnaires comme le ciel « est » bleu, parce qu’ils « sont » salariés, exploités, ni même la dissolution des conditions existantes. Cela signifie que la reproduction du capital n’occulte pas la contradiction par laquelle ils peuvent devenir révolutionnaires en la dépassant. En s’autotransformant, à partir de ce qu’ils sont, ils se constituent eux-mêmes en classe révolutionnaire. Les prolétaires ne trouvent pas dans leur situation envisagée de façon contemplative et passive des attributs révolutionnaires. Se constituer en classe révolutionnaire est un produit de la lutte de classe, être une classe révolutionnaire n’est pas une réalité objective de la situation du prolétariat, indépendante de ce que font concrètement les ouvriers. Etre dans le mouvement du capital comme contradiction en procès, la dissolution des conditions existantes (nous n’avons là rien d’autre que le rapport d’exploitation) pousse le prolétariat à se constituer en clase révolutionnaire en abolissant ses conditions d’existence, mais ce qui est là son autotransformation est le produit de sa propre action à partir de sa contradiction avec le capital devenue dans ce cycle de luttes la contradiction avec sa propre existence comme classe. Contradiction qui contraint le prolétariat à se déterminer, devenir cette classe révolutionnaire c’est l’oeuvre d’hommes qui poussent à bout cette contradiction en s’autotransformant. Ce qui offre la possibilité au prolétariat de devenir le sujet révolutionnaire, ce ne sont pas des caractéristiques qu’il possèderait dans son être de classe du mode de production capitaliste, c’est au contraire son entrée en guerre contre tout ce qui le définissait antérieurement. Les hommes qui vivent au coeur du conflit du capital comme contradiction en procès et qui n’y trouvent jamais aucune confirmation d’eux-mêmes sont poussés à le détruire en se constituant en communauté révolutionnaire. Demandons-nous comment, après quelques siècles de rapports communistes, nous considèrerons la société capitaliste. Comme une immense période révolutionnaire de production du communisme.

Commentaires :

  • > « La révolution sera communiste ou ne sera pas » ( trente ans après ), Calvaire, 8 janvier 2005

    ’’Les hommes qui vivent au coeur du conflit du capital comme contradiction en procès et qui n’y trouvent jamais aucune confirmation d’eux-mêmes sont poussés à le détruire en se constituant en communauté révolutionnaire. Demandons-nous comment, après quelques siècles de rapports communistes, nous considèrerons la société capitaliste. Comme une immense période révolutionnaire de production du communisme.’’ R.S.

    Ici, je ne pense pas que nous développions de manière si divergente, je pense l’exact même phénomène. Mais vous appelez prolétariat ces hommes qui ne trouvent pas de confirmation d’eux-mêmes, moi je vois plutôt une bonne partie de la classe que constituent les travailleurs et les travailleuses occidentaux surtout se confirmés et se mirés dans le faste aliénant, dominé et destructeur de la société de consommation, en vivre et le reproduire souvent gaiement. Une fraction large assez complètement intégrée à la production du Capital et une fraction plus large mais aussi plus divisée (en catégories de travail et de sans emplois, en catégories raciales, nationales, de sexe...) qui ne se voit pas confirmée et qui est plus portée à se constituer en communautés de vie et de luttes et d’une manière ultime en communautés révolutionnaires. Nous pourrions appelés tous ces gens prolétaires et dire que des fractions du prolétariat se divisent en tendances politiques et sociales, mais je ne vois pas l’intérêt de travailler cette segmentation comme une classe révolutionnaire, je vois plutôt la disparition d’une classe qui se révèlerait unitaire dans sa constitution comme pôle de la contradiction révolutionnaire et des mouvements pluriels qui se constituent comme révolutionnaires.


  • > « La révolution sera communiste ou ne sera pas » ( trente ans après ), , 8 janvier 2005

    Ce texte est dans les matériaux du n°2 pour donner du grain à moudre à la réflexion, il est dans son état actuel absolument inadapté à une publication dans la version papier du n°2. je pense en proposer seulement deux ou trois pages pour cette version papier.
    R.S., 8 janvier


    • > « La révolution sera communiste ou ne sera pas » ( trente ans après ), Philippe, 16 janvier 2005

      A mon avis, il faudrait éviter de trop réduire ce texte qui me parait très important.
      On peut imaginer une synthèse de la partie "le prolétariat est dissolution de ............ sur la base de........", mais j’ai peur qu’une réduction trop drastique n’en diminue la portée générale. En meme temps, il est évident qu’il est trop long en l’état pour Meeting. A moins qu’un "trois pages" ne constitue le contre point d’une publication in extenso "ailleurs"...
      Pépé. Marseille


  • > que faire ?, Patlotch, 1er février 2005

    Je place ici cette intervention, bien qu’elle n’ait pas un rapport explicite avec le texte. Elle est assez générale.

    Quelques semaines après avoir découvert le corpus théorique dont il est question ici, je voudrais faire part de quelques réflexions. Elles ne portent pas sur la pertinence de la théorie "au sens restreint", telle que formalisée dans les textes. Au stade d’accumulation primitive d’une compréhension de ces textes, j’aurais du mal à dire quelque chose de sérieux et d’utile.

    Mes remarques concernent, à partir de ce que me fait cette ’théorie’, le rapport entre elle -et donc l’activité de ceux qui l’élaborent ou la diffusent, dont ce site- et mon expérience dans trois champs : la perception de la situation et du champ politique, l’activité militante et particulièrement syndicale, mon rapport au travail.

    Je part de mon expérience, parce que cela rejoint une discussion que j’ai vue quelque part sur l’intérêt d’être ou non dans les luttes actuelles, et comment.

    1) Sur la perception de la situation, je constate que j’étais largement pris dans l’idéologie du démocratisme radical, bien que de façon assez complexe (peut-il en être différemment sauf à être encagoulé ici ou là ?), car critique, ou se croyant critique, et qui plus est avec Marx (voir Carrefours des émancipations, dans lequel je me suis embourbé jusqu’en décembre dernier). Ni un marxisme vulgaire, ni même un marxisme élaboré : ’contre les marxismes’, comme disait l’autre. Je synthétise mon "autocritique" : en voulant placer toutes les dominations, aliénations, oppressions et y compris l’exploitation, sur le même plan, j’avais oublié "la contradiction principale". Alors certes, je ne l’aurais pas fait que cela aurait pu me renvoyer au "programmatisme", mais j’en étais largement vacciné... Je ne pouvais pas non plus accepter la reconversion des "communistes" dans les "alternatives". D’où un flottement, un mélange du meilleur et du pire, mais le manque patent d’une théorisation solide, de "fondements critiques" pour resituer d’autres approches. Donc si j’avais bien en tête l’exploitation, c’était un peu une clause de style. Quand à la "lutte de classes" je commençais seulement à y revenir... toujours est-il que j’étais coincé, sentant mes inconséquences mais pas comment en sortir, puisque je ne saisissais pas à quoi elles tenaient.

    Voilà, c’est un premier point qui me donne à penser que faire connaître cette ’théorie du communisme’ peut sûrement rencontrer des échos favorables chez des personnes qui pataugent dans leur quête d’autre chose que l’offre politique sur le marché alternatif, et qui, faute de mieux, s’investissent ’politiquement’ ici ou là alors qu’elles pourraient être pour le moins averties des tenants et aboutissants.

    2/3) Sur le plan militant, et n’ayant plus d’activité qu’à la CGT (que je viens de quitter pour diverses raisons), je suis perplexe. D’un côté je vois l’inutilité d’avancer bille en tête avec des concepts qui tomberaient complètement à plat, du fait de la nature de la posture syndicale. D’un autre (je suis contractuel dans une administration centrale de l’Etat), je sens possible une critique de "l’idéologie de service public", et par là sans doute une prise, la possibilité d’enfoncer un coin dans le consensus qui fait de sa défense le piège que l’on sait, tant pour la population, que pour les fonctionnaires mêmes. Où l’on voit que le conte de fée du salarié fonctionnaire défendant le service public, mais empêché de le faire bien (effectifs, salaires...) fonctionne à merveille dans ce pays. Mieux vaut pas être Alice, de l’autre côté du miroir, pour peu que vous ne doutiez pas que "les missions du service public" servent la reproduction du capital, et que cela ne vous pousse pas à boucher les trous comme tous vous poussent à le faire : discours ministériels (plutôt rusés), hiérarchie, collègues vertueux et... camarades à la fine dialectique de collaborateurs zélés (en tant que salariés, être les meilleurs, prouver ses bonnes intentions). Ne pas "vouloir faire carrière" (comme le suggérait Bram Van Velde), dans l’administration, ça passe assez mal... d’où la défense du catégoriel, le clientélisme d’autant plus en vogue que c’est la seule bonne raison objective d’adhérer à un syndicat, en les mettant en concurrence.

    Cette idéologie du service public, je la vois d’où je suis comme un pont concret entre le vécu dans le travail et sa définition dans l’idéologie plus large du démocratisme radical. Par conséquent une possibilité de casser de l’idéologie en évitant les états d’âmes. Je sais bien que ce n’est pas qu’une lutte d’idées, mais bon... voir les collègues s’emmerder la vie par conscience professionnelle ou comme bonnes soeurs du service public, alors que la pression est celle d’un harcèlement moral comme règle générale, ça ne passe plus.

    3) Sans m’étendre sur ma propre situation je dois dire que ça me fait drôlement du bien de savoir un peu mieux dans quel état j’erre, du fait d’une meilleure compréhension à partir de cette théorie. Cela ne peut être sans effet sur la façon dont on se situe, se positionne, et agit.

    En conclusion, il me semble

    - qu’une tâche prioritaire est de faire connaître les idées de la communisation, dans la mesure justement où elles ne sont à ce stade que des idées, mais qui peuvent avoir un fort impact.

    - qu’il n’y a pas de lieu privilégié pour les diffuser ; du moins en ce qui me concerne, je n’ai guère le choix, et bien que je ne sois pas dans le milieu par excellence de l’extraction de la plus-value, je ne peux plus me considérer qu’en tant que prolétaire.

    En retour, il me semblerait utile d’aller vers des textes plus concrets démultipliant les possibilités de produire de la théorie en situation, mais aussi de préciser certains points, notamment, et sans entrer dans le bourbier sociologique, les différenciations dans le prolétariat : en quoi l’on est prolétaire dans une situation donnée, doublement, par son appartenance au capital comme classe participant à sa reproduction, dans sa potentialité de s’inscrire dans le mouvement du communisme comme lutte explicite.

    CHABARDEMENT

Posted By

Craftwork
Jan 24 2017 23:32

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