Appel

samedi, 5 février 2005

Sommaire

Proposition I Rien ne manque au triomphe de la civilisation. Ni la terreur politiqué ni la misère affective. Ni la stérilité universelle. Le désert ne peut plus croître : il est partout. Mais il peut encore s’approfondir. Devant l’évidence de la catastrophe, il y a ceux qui s’indignent et ceux qui prennent acte, ceux qui dénoncent et ceux qui s’organisent. Nous sommes du côté de ceux qui s’organisent.

Proposition II L’inflation illimitée du contrôle répond sans espoir aux prévisibles effondrements du système. Rien de ce qui s’exprime dans la distribution connue des identités politiques n’est à même de mener au-delà du désastre. Aussi bien, nous commençons par nous en dégager. Nous ne contestons rien, nous ne revendiquons rien. Nous nous constituons en force, en force matérielle, en force matérielle autonome au sein de la guerre civile mondiale. Cet appel énonce sur quelles bases.

Proposition III Ceux qui voudraient répondre à l’urgence de la situation par l’urgence de leur réaction ne font qu’ajouter à l’étouffement. Leur façon d’intervenir implique le reste de leur politique, de leur agitation. Quant à nous, l’urgence de la situation nous libère juste de toute considération de légalité ou de légitimité, devenues de toute façon inhabitables. Qu’il nous faille une génération pour construire dans toute son épaisseur un mouvement révolutionnaire victorieux ne nous fait pas reculer. Nous l’envisageons avec sérénité. Comme nous envisageons sereinement le caractère criminel de notre existence, et de nos gestes.

Proposition IV Nous situons le Point de renversement, la sortie du désert, la fin du Capital dans l’intensité du lien que chacun parvient à établir entre ce qu’il vit et ce qu’il pense. Contre les tenants du libéralisme existentiel, nous refusons de voir là une affaire privée, un problème individuel, une question de caractère. Au contraire, nous partons de la certitude que ce lien dépend de la construction de mondes partagés, de la mise en commun de moyens effectifs.

Proposition V A toute préoccupation morale, à tout souci de pureté, nous substituons l’élaboration collective d’une stratégie. N’est mauvais que ce qui nuit à l’accroissement de notre puissance. Il appartient à cette résolution de ne plus distinguer entre économie et politique. La perspective de former des gangs n’est pas pour nous effrayer ; celle de passer pour une mafia nous amuse plutôt.

Proposition VI D’un côté, nous voulons vivre le communisme ; de l’autre, nous voulons répandre l’anarchie.

Proposition VII Le communisme est à tout moment possible. Ce que nous appelons « Histoire » n’est à ce jour que l’ensemble des détours inventés par les humains pour le conjurer. Que cette « Histoire » se ramène depuis un bon siècle à une accumulation variée de désastres, et seulement à cela, dit bien que la question communiste ne peut plus être suspendue. C’est cette suspension qu’il nous faut, à son tour, suspendre.

APPEL

Proposition I

Rien ne manque au triomphe de la civilisation. Ni la terreur politiqué ni la misère affective. Ni la stérilité universelle. Le désert ne peut plus croître : il est partout. Mais il peut encore s’approfondir. Devant l’évidence de la catastrophe, il y a ceux qui s’indignent et ceux qui prennent acte, ceux qui dénoncent et ceux qui s’organisent. Nous sommes du côté de ceux qui s’organisent.

Scolie

CECI EST UN APPEL. C’est-à-dire qu’il s’adresse à ceux qui l’entendent. Nous ne prendrons pas la peine de démontrer, d’argumenter, de convaincre. Nous irons à l’évidence.

L’évidence n’est pas d’abord affaire de logique, de raisonnement.

Elle est du côté du sensible, du côté des mondes. Chaque monde a ses évidences. L’évidence est ce qui se partage ou partage.

Après quoi toute communication redevient possible, qui n’est plus postulée, qui est à bâtir.

Et cela, ce réseau d’évidences qui nous constituent, ON nous a si bien appris à en douter, à le fuir, à le taire, à le garder pour nous. ON nous l’a si bien appris que tous les mots nous manquent quand nous voulons crier.

Quant à l’ordre sous lequel nous vivons, chacun sait à quoi s’en tenir : l’empire crève les yeux.

Qu’un régime social à l’agonie n’ait plus d’autre justification à son arbitraire que son absurde détermination - sa détermination sénile - à simplement durer ;

Que la police, mondiale ou nationale, ait reçu toute latitude de régler leur compte à ceux qui ne filent pas droit ; Que la civilisation, blessée en son cœur, ne rencontre plus nulle part, dans la guerre permanente où elle s’est lancée, que ses propres limites ;

Que cette fuite en avant, déjà centenaire presque, ne produise plus qu’une série sans cesse plus rapprochée de désastres ;

Que la masse des humains s’accommode à coups de mensonges, de cynisme, d’abrutissement ou de cachetons à cet ordre des choses,

Nul ne peut prétendre l’ignorer.

Et le sport qui consiste à décrire sans fin, avec une complaisance variable, le désastre présent, n’est qu’une autre façon de dire : « C’est ainsi » ; la palme de l’infamie revenant aux journalistes, à tous ceux qui font mine de redécouvrir chaque matin les saloperies qu’ils avaient constatées la veille.

Mais ce qui frappe, pour l’heure, ce ne sont pas les arrogances de l’empire, c’est plutôt la faiblesse de la contre-attaque. Comme une colossale paralysie. Une paralysie de masse, qui dit tantôt qu’il n’y a rien à faire, quand elle parle encore, tantôt qui concède, poussée à bout, qu’ « il y a tant à faire » - ce qui n’est pas différent. Puis, en marge de cette paralysie, le « il faut bien faire quelque chose, n’importe quoi » des activistes.

Seattle, Prague, Gênes, la lutte contre les OGM ou le mouvement des chômeurs, nous avons pris notre part, nous avons pris notre parti dans les luttes des dernières années ;

et certes pas du côté d’Attac ou des Tute Bianche.

Le folklore protestataire a cessé de nous distraire.

Dans la dernière décennie, nous avons vu le marxisme-léninisme reprendre son monologue ennuyeux dans des bouches encore lycéennes.

Nous avons vu l’anarchisme le plus pur nier aussi ce qu’il ne comprend pas.

Nous avons vu l’économisme le plus plat - celui des amis du Monde diplomatique - devenir la nouvelle religion populaire. Et le négrisme s’imposer comme unique alternative à la déroute intellectuelle de la gauche mondiale.

Partout, le militantisme s’est remis à édifier ses constructions branlantes,

ses réseaux dépressifs,

jusqu’à l’épuisement.

Il n’a pas fallu trois ans aux flics, syndicats et autres bureaucraties informelles pour avoir raison du bref « mouvement anti-mondialisation ». Pour le quadriller. Le diviser en « terrains de lutte », aussi rentables que stériles.

A l’heure qu’il est, de Davos à Porto Alegre, du Medef à la CNT, le capitalisme et l’anti-capitalisme décrivent le même horizon absent. La même perspective tronquée de gérer le désastre.

Ce qui s’oppose à la désolation dominante n’est en définitive qu’une autre désolation, moins bien achalandée. Partout c’est la même bête idée du bonheur. Les mêmes jeux de pouvoir tétanisés. La même désarmante superficialité. Le même analphabétisme émotionnel. Le même désert.

Nous disons que cette époque est un désert, et que ce désert s’approfondit sans cesse. Cela, par exemple, n’est pas de la poésie, c’est une évidence. Une évidence qui en contient beaucoup d’autres. Notamment la rupture avec tout ce qui proteste, tout ce qui dénonce et glose sur le désastre.

Qui dénonce s’exempte.

Tout se passe comme si les gauchistes accumulaient les raisons de se révolter de la même façon que le manager accumule les moyens de dominer. De la même façon c’est-à-dire avec la même jouissance.

Le désert est le progressif dépeuplement du monde. L’habitude que nous avons prise de vivre comme si nous n’étions pas au monde. Le désert est dans la prolétarisation continue, massive, programmée des populations - comme il est dans la banlieue californienne, là où la détresse consiste justement dans le fait que nul ne semble plus l’éprouver.

Que le désert de l’époque ne soit pas perçu, cela vérifie encore le désert.

Certains ont essayé de nommer le désert. De désigner ce qu’il y a à combattre non comme l’action d’un agent étranger mais comme un ensemble de rapports. Ils ont parlé de spectacle, de biopouvoir, d’empire. Mais cela aussi s’est ajouté à la confusion en vigueur.

Le spectacle n’est pas une abréviation commode de système mass-médiatique. Il réside aussi bien dans la cruauté avec laquelle tout nous renvoie sans cesse à notre image.

Le biopouvoir n’est pas un synonyme de Sécu, d’Etat providence ou d’industrie pharmaceutique, mais se loge plaisamment dans le souci que nous prenons de notre joli corps, dans une certaine étrangeté physique à soi comme aux autres.

L’empire n’est pas une sorte d’entité supra-terrestre, une conspiration planétaire de gouvernements, de réseaux financiers, de technocrates et de multinationales. L’empire est partout où rien ne se passe. Partout où ça fonctionne. Là où règne la situation normale.

C’est à force de voir l’ennemi comme un sujet qui nous fait face - au lieu de l’éprouver comme un rapport qui nous tient - que l’on s’enferme dans la lutte contre I’enfermement. Que l’on reproduit sous prétexte d’« alternative » le pire des rapports dominants. Que l’on se met à vendre la lutte contre la marchandise. Que naissent les autorités de la lutte anti-autoritaire, le féminisme à grosses couilles et les ratonnades antifascistes.

Nous sommes, à tout moment, partie prenante d’une situation. En son sein, il n’y a pas des sujets et des objets, moi et les autres, mes aspirations et la réalité, mais l’ensemble des relations, l’ensemble des flux qui la traversent.

Il y a un contexte général - le capitalisme, la civilisation, l’empire, comme on voudra -, un contexte général qui non seulement entend contrôler chaque situation mais, pire encore, cherche à faire qu’il n’y ait le plus souvent pas de situation. ON a aménagé les rues et les logements, le langage et les affects, et puis le tempo mondial qui entraîne tout cela, à ce seul effet. Partout ON fait en sorte que les mondes glissent les uns sur les autres ou s’ignorent. La « situation normale » est cette absence de situation.

S’organiser veut dire : partir de la situation, et non la récuser. Prendre parti en son sein. Y tisser les solidarités nécessaires, matérielles, affectives, politiques. C’est ce que fait n’importe quelle grève dans n’importe quel bureau, dans n’importe quelle usine. C’est ce que fait n’importe quelle bande. N’importe quel maquis. N’importe quel parti révolutionnaire ou contre-révolutionnaire.

S’organiser veut dire : faire consister la situation. La rendre réelle, tangible.

La réalité n’est pas capitaliste.

La position prise au sein d’une situation détermine le besoin de s’allier et pour cela d’établir certaines lignes de communication, des circulations plus larges. À leur tour, ces nouvelles liaisons reconfigurent la situation.

La situation qui nous est faite, nous l’appellerons « guerre civile mondiale ». Où rien n’est plus en mesure de borner l’affrontement des forces en présence. Pas même le droit, qui entre plutôt en jeu comme une autre forme de l’affrontement généralisé.

Le NOUS qui s’exprime ici n’est pas un NOUS délimitable, isolé, le NOUS d’un groupe. C’est le NOUS d’une position. Cette position s’affirme dans l’époque comme une double sécession : sécession avec le processus de valorisation capitaliste d’une part, sécession, ensuite, avec tout ce qu’une simple opposition à l’empire, fût-elle extraparlementaire, impose de stérilité ; sécession, donc, avec la gauche. Où « sécession » indique moins le refus pratique de communiquer qu’une disposition à des formes de communication si intenses qu’elles arrachent à l’ennemi, là où elles s’établissent, la plus grande partie de ses forces.

Pour faire bref, nous dirons qu’une telle position emprunte aux Black Panthers pour la force d’irruption, à l’autonomie allemande pour les cantines collectives, aux néo-luddites anglais pour les maisons dans les arbres et l’art du sabotage, aux féministes radicales pour le choix des mots, aux autonomes italiens pour les autoréductions de masse et au mouvement du 2 Juin pour la joie armée.

Il n’y a plus d’amitié, pour nous, que politique.

Proposition II

L’inflation illimitée du contrôle répond sans espoir aux prévisibles effondrements du système. Rien de ce qui s’exprime dans la distribution connue des identités politiques n’est à même de mener au-delà du désastre. Aussi bien, nous commençons par nous en dégager. Nous ne contestons rien, nous ne revendiquons rien. Nous nous constituons en force, en force matérielle, en force matérielle autonome au sein de la guerre civile mondiale. Cet appel énonce sur quelles bases.

Scolie

ICI, ON EXPÉRIMENTE des armes inédites pour disperser les foules, des sortes de grenades à fragmentation mais en bois. Là - en Oregon - on propose de punir de vingt-cinq ans de prison tout manifestant qui bloque le trafic automobile. L’armée israélienne est en passe de devenir le consultant le plus en vue pour la pacification urbaine ; les experts du monde entier courent s’y émerveiller des dernières trouvailles, si redoutables et si subtiles, en fait d’élimination des subversifs. L’art de blesser - en blesser un pour en apeurer cent - y atteint, paraît-il des sommets. Et puis il y a le « terrorisme », bien sûr. Soit « toute infraction commise intentionnellement par un individu ou un groupe contre un ou plusieurs pays, leurs institutions ou leurs populations, et visant à les menacer et à porter gravement atteinte ou à détruire les structures politiques, économiques ou sociales d’un pays ». C’est la Commission européenne qui parle. Aux Etats-Unis, il y a plus de prisonniers que de paysans.

A mesure qu’il est réagencé et progressivement repris, l’espace public se couvre de caméras. Ce n’est pas seulement que toute surveillance semble désormais possible, c’est surtout qu’elle semble admissible. Toutes sortes de listes de « suspects » circulent d’administration en administration, dont on devine à peine les usages probables. Les escouades de toutes les milices, parmi lesquelles la police fait figure de garant archaïque, prennent partout positon en remplacement des commères et des flâneurs, figures d’un autre âge. Un ancien chef de la CIA, une de ces personnes qui, du côté adverse, s’organisent plutôt qu’elles ne s’indignent, écrit dans Le Monde : « Plus qu’une guerre contre le terrorisme, l’enjeu est d’étendre la démocratie aux parties du monde [arabe et musulman] qui menacent la civilisation libérale, à la construction et à la défense de laquelle nous avons oeuvré tout au long du XXème siècle, lors de la première, puis de la deuxième guerre mondiale, suivies de la guerre froide - ou troisième guerre mondiale. »

Dans tout cela, rien qui nous choque, rien qui nous prenne de court ou qui altère radicalement notre sentiment de la vie. Nous sommes nés dans la catastrophe et nous avons établi avec elle une étrange et paisible relation d’habitude. Une intimité presque. De mémoire d’homme, l’actualité n’a jamais été que celle de la guerre civile mondiale. Nous avons été élevés comme des survivants, comme des machines à survivre. ON nous a formés à l’idée que la vie consistait à marcher, à marcher jusqu’à s’effondrer au milieu d’autres corps qui marchent identiquement, trébuchent puis s’effondrent à leur tour, dans l’indifférence. A la limite, la seule nouveauté de l’époque présente est que rien de tout cela ne puisse plus être caché, qu’en un sens tout le monde le sache. De là les derniers raidissements, si visibles, du système : ses ressorts sont à nu, il ne servirait à rien de vouloir les escamoter.

Beaucoup s’étonnent qu’aucune fraction de la gauche ou de l’extrême gauche, qu’aucune des forces politiques connues ne soit capable de s’opposer à ce cours des choses. « On est pourtant en démocratie, non ? » Et ils peuvent s’étonner longtemps : rien de ce qui s’exprime dans le cadre de la politique classique ne pourra jamais borner l’avancée du désert, car la politique classique fait partie du désert. Quand nous disons cela, ce n’est pas pour prôner quelque politique extra-parlementaire comme antidote à la démocratie libérale. Le fameux manifeste « Nous sommes la gauche », signé il y a quelques années par tout ce que la France compte de collectifs citoyens et de « mouvements sociaux », énonce assez la logique qui, depuis trente ans, anime la politique extra-parlementaire : nous ne voulons pas prendre le pouvoir, renverser l’Etat, etc. ; donc, nous voulons être reconnus par lui comme interlocuteurs.

Partout où règne la conception classique de la politique règne la même impuissance face au désastre. Que cette impuissance soit modulée en une large distribution d’identités finalement conciliables n’y change rien. L’anarchiste de la FA, le communiste de conseils, le trotskiste d’Attac et le député de l’UMP partent d’une même amputation. Propagent le même désert.

La politique, pour eux, est ce qui se joue, se dit, se fait, se décide entre les hommes. L’assemblée, qui les rassemble tous, qui rassemble tous les humains abstraction faite de leurs mondes respectifs, forme la circonstance politique idéale. L’économie, la sphère de l’économie, en découle logiquement : comme nécessaire et impossible gestion de tout ce que l’on a laissé à la porte de l’assemblée, de tout ce que l’on a constitué, ce faisant, comme non-politique et qui devient par la suite : famille, entreprise, vie privée, loisirs, passions, culture, etc.

C’est ainsi que la définition classique de la politique répand le désert : en abstrayant les humains de leur monde, en les détachant du réseau de choses, d’habitudes, de paroles, de fétiches, d’affects, de lieux, de solidarités qui font leur monde. Leur monde sensible. Et qui leur donne leur consistance propre.

La politique classique, c’est la mise en scène glorieuse des corps sans monde. Mais l’assemblée théâtrale des individualités politiques masque mal le désert qu’elle est. Il n’y a pas de société humaine séparée du reste des êtres. Il y a une pluralité de mondes. De mondes qui sont d’autant plus réels qu’ils sont partagés. Et qui coexistent.

La politique, en vérité, est plutôt le jeu entre les différents mondes, l’alliance entre ceux qui sont compatibles et l’affrontement entre les irréconciliables.

Aussi bien, nous disons que le fait politique central des trente dernières années est passé inaperçu. Parce qu’il s’est déroulé dans une couche du réel si profonde qu’elle ne peut être dite « politique » sans amener une révolution dans la notion même de politique. Parce qu’en fin de compte cette couche du réel est aussi bien celle où s’élabore le partage entre ce qui est tenu pour réel et le reste. Ce fait central, c’est le triomphe du libéralisme existentiel. Le fait que l’on admette désormais comme naturel un rapport au monde fondé sur l’idée que chacun a sa vie. Que celle-ci consiste en une série de choix, bons ou mauvais, Que chacun se définit par un ensemble de qualités, de propriétés, qui font de lui, par leur pondération variable, un être unique et irremplaçable. Que le contrat résume adéquatement l’engagement des êtres les uns envers les autres, et le respect, toute vertu. Que le langage n’est qu’un moyen de s’entendre. Que chacun est un moi-je parmi les autres moi-je. Que le monde est en réalité composé, d’un côté, de choses à gérer et de l’autre, d’un océan de moi-je. Qui ont d’ailleurs eux-mêmes une fâcheuse tendance à se changer en choses, à force de se laisser gérer.

Bien entendu, le cynisme n’est qu’un des traits possibles de l’infini tableau clinique du libéralisme existentiel : la dépression, l’apathie, la déficience immunitaire - tout système immunitaire est d’emblée collectif -, la mauvaise foi, le harcèlement judiciaire, l’insatisfaction chronique, les attachements déniés, l’isolement, les illusions citoyennes ou la perte de toute générosité en font aussi partie.

A la fin, le libéralisme existentiel a si bien su propager son désert que c’est désormais dans ses termes mêmes que les gauchistes les plus sincères énoncent leurs utopies. « Nous reconstruirons une société égalitaire à laquelle chacun apporte sa contribution et dont chacun retire les satisfactions qu’il en attend. [ ... ] En ce qui concerne les envies individuelles, il pourrait être égalitaire que chacun consomme à mesure des efforts qu’il est prêt à fournir. Là encore il faudra redéfinir le mode d’évaluation de l’effort fourni par chacun », écrivent les organisateurs du Village alternatif, anticapitaliste et anti-guerre contre le G 8 d’Evian dans un texte intitulé Quand on aura aboli le capitalisme et le salariat ! Car c’est là une clef du triomphe de l’empire : parvenir à tenir dans l’ombre, à entourer de silence le terrain même où il manoeuvre le plan sur lequel il livre la bataille décisive : celui du façonnage du sensible, du profilage des sensibilités. De la sorte, il paralyse préventivement toute défense dans le moment où il opère, et ruine jusqu’à l’idée d’une contre-offensive. La victoire est remportée chaque fois que le militant, au terme d’une dure journée de « travail politique », s’affale devant un film d’action.

Lorsqu’ils nous voient nous retirer des pénibles rituels de la politique classique - l’assemblée générale, la réunion, la négociation, la contestation, la revendication -, lorsqu’ils nous entendent parler de monde sensible plutôt que de travail, de papiers, de retraite ou de liberté de circulation, les militants nous regardent d’un oeil apitoyé. « Les pauvres, semblent-ils dire, ils sont en train de se résigner au minoritarisme, ils s’enferment dans leur ghetto, ils renoncent à l’élargissement. Ils ne seront jamais un mouvement. » Mais nous croyons exactement le contraire : ce sont eux qui se résignent au minoritarisme en parlant leur langage de fausse objectivité, dont le poids n’est que celui de la répétition et de la rhétorique. Personne n’est dupe du mépris voilé avec lequel ils parlent des soucis « des gens », et qui leur permet d’aller du chômeur au sans-papiers, du gréviste à la prostituée sans jamais se mettre enjeu - car ce mépris est une évidence sensible. Leur volonté de « s’élargir » n’est qu’une façon de fuir ceux qui sont déjà là, et avec qui, par-dessus tout, ils redouteraient de vivre. Et finalement, ce sont eux, qui répugnent à admettre la signification politique de la sensibilité, qui doivent attendre de la sensiblerie leurs pitoyables effets d’entraînement.

A tout prendre, nous préférons partir de noyaux denses et réduits que d’un réseau vaste et lâche. Nous avons suffisamment connucette lâcheté.

Proposition III

Ceux qui voudraient répondre à l’urgence de la situation par l’urgence de leur réaction ne font qu’ajouter à l’étouffement. Leur façon d’intervenir implique le reste de leur politique, de leur agitation. Quant à nous, l’urgence de la situation nous libère juste de toute considération de légalité ou de légitimité, devenues de toute façon inhabitables. Qu’il nous faille une génération pour construire dans toute son épaisseur un mouvement révolutionnaire victorieux ne nous fait pas reculer. Nous l’envisageons avec sérénité. Comme nous envisageons sereinement le caractère criminel de notre existence, et de nos gestes.

Scolie

NOUS AVONS CONNU, nous connaissons encore, la tentation de l’activisme.

Les contre-sommets, les campagnes contre les expulsions, contre les lois sécuritaires, contre la construction de nouvelles prisons, les occupations, les camps No Border ; la succession de tout cela. La dispersion progressive des collectifs répondant à la dispersion même de l’activité.

Courir après les mouvements.

N’éprouver au coup par coup sa puissance qu’au prix de retourner chaque fois à une impuissance de fond. Payer chaque campagne au prix fort. La laisser consommer toute l’énergie dont nous disposons. Puis aborder la suivante, chaque fois plus essoufflés, plus épuisés, plus désolés.

Et peu à peu, à force de revendiquer, à force de dénoncer, devenir incapables de simplement percevoir ce qui est pourtant supposé être à l’origine de notre engagement, la nature de l’urgence qui nous traverse.

L’activisme est le premier réflexe. La réponse conforme à l’urgence de la situation présente. La mobillisation perpétuelle au nom de l’urgence, avant de sembler un moyen de les combattre, est ce à quoi nous ont habitués nos gouvernements, nos patrons.

Des formes de la vie disparaissent chaque jour, espèces végétales ou animales, expériences humaines, et combien de relations possibles entre formes vivantes et formes de vie. Mais notre sentiment de l’urgence n’est pas tant lié à la vitesse de ces disparitions qu’à leur irréversibilité, et plus encore à notre inaptitude à repeupler le désert.

L’activiste se mobilise contre la catastrophe. Mais ne fait que la prolonger. Sa hâte vient consommer le peu de monde qui reste. La réponse activiste à l’urgence demeure elle-même à l’intérieur du régime de l’urgence, sans espoir d’en sortir ou de l’interrompre.

L’activiste veut être partout. Il se rend en tout lieu où le conduit le rythme des détraquements de la machine. Partout, il apporte son inventivité pragmatique, l’énergie festive de son opposition à la catastrophe. Incontestablement, l’activiste se bouge. Mais jamais il ne se donne les moyens de penser comment faire. Comment faire pour entraver concrètement l’avancée du désert, pour établir sans attendre des mondes habitables.

Nous désertons l’activisme. Sans oublier ce qui fait sa force : une certaine présence à la situation. Une aisance de mouvement en son sein. Une façon d’appréhender la lutte, non par l’angle moral ou idéologique, mais par l’angle technique, tactique.

Le vieux militantisme donne l’exemple inverse. Il y a quelque chose de remarquable dans l’imperméabilité des militants aux situations. Nous nous souvenons de cette scène, à Gênes : une cinquantaine de militants de la LCR brandissent leurs drapeaux rouges labellisés « 100% à gauche ». Ils sont immobiles, intemporels. Ils vocifèrent leurs slogans calibrés, entourés d’un service d’ordre. Pendant ce temps, à quelques mètres de là, certains d’entre nous affrontent les lignes de carabiniers, renvoyant les lacrymos, défonçant le dallage des trottoirs pour en faire des projectiles, préparant des cocktails Molotov à partir de bouteilles trouvées dans les poubelles et d’essence tirée des Vespa retournées. A ce propos, les militants parlent d’aventurisme, d’inconscience. Ils prétextent que les conditions ne sont pas réunies. Nous disons que rien ne manquait, que tout était là, sauf eux.

Ce que nous désertons, dans le militantisme, c’est cette absence à la situation. Comme nous désertons l’inconsistance à laquelle l’activisme nous condamne.

Les activistes eux-mêmes éprouvent cette inconsistance. Et c’est pourquoi, périodiquement, ils se tournent vers leurs aînés, les militants. Ils leur empruntent des manières, des terrains, des slogans. Ce qui les attire, dans le militantisme, c’est la constance, la structure, la fidélité qui leur manquent. Aussi les activistes en viennent à de nouveau à contester, à revendiquer - les « papiers pour tous », la « libre circulation des personnes », le « revenu garanti » ou les « transports gratuits ».

Le problème, avec les revendications, c’est que, formulant des besoins dans des termes qui les rendent audibles par les pouvoirs, elles ne disent d’abord rien de ces besoins, de ce qu’ils appellent de transformations réelles du monde. Ainsi, revendiquer la gratuité des transports ne dit rien de notre besoin de voyager et non de se déplacer, de notre besoin de lenteur.

Mais aussi, les revendications ne font le plus souvent que masquer les conflits réels dont elles énoncent les enjeux. Réclamer les transports gratuits ne fait qu’ajourner dans un certain milieu la diffusion des techniques de fraude. En appeler à la libre circulation des personnes ne fait qu’éluder la question d’échapper, pratiquement, au resserrement du contrôle.

Se battre pour le revenu garanti, c’est, au mieux, se condamner à l’illusion qu’une amélioration du capitalisme est nécessaire pour pouvoir en sortir. Quoi qu’il en soit, l’impasse est toujours la même : les ressources subjectives mobilisées sont peut-être révolutionnaires, elles demeurent insérées dans ce qui se présente comme un programme de réforme radicale. Sous prétexte de dépasser l’alternative entre réforme et révolution, c’est dans une ambiguïté opportune que l’on s’installe.

La catastrophe présente est celle d’un monde rendu activement inhabitable. D’une espèce de ravage méthodique de tout ce qui demeurait de vivable dans la relation des humains entre eux et à leurs mondes. Le capitalisme n’aurait pas pu triompher à l’échelle planétaire sans des techniques de pouvoir, des techniques proprement politiques - des techniques, il y en a de toutes sortes, avec ou sans outils, corporelles ou discursives, érotiques ou culinaires, jusqu’aux disciplines et aux dispositifs de contrôle ; et cela n’aide en rien de dénoncer le règne de la technique ». Les techniques politiques du capitalisme consistent d’abord à briser les attaches où un groupe trouve les moyens de produire d’un même mouvement les conditions de sa subsistance et celles de son existence. A séparer les communautés humaines des choses innombrables, pierres et métaux, plantes, arbres aux mille usages, dieux, djinns, animaux sauvages ou apprivoisés, médecines et substances psycho-actives, amulettes, machines, et tous les autres êtres en relation avec lesquels les groupes humains constituent des mondes.

Ruiner toute communauté, séparer les groupes de leurs moyens d’existence et des savoirs qui y sont liés : c’est la raison politique qui commande l’incursion de la médiation marchande dans tous les rapports. Comme il a fallu liquider les sorcières, c’est-à-dire à la fois les savoirs médicinaux et les passages entre les règnes qu’elles faisaient exister, il faut aujourd’hui que les paysans renoncent à semer leurs propres semences, afin d’assurer la mainmise des multinationales de l’agroalimentaire et autres organismes de gestion des politiques agricoles.

Ces techniques politiques du capitalisme, les métropoles contemporaines en forment les points de concentration maximale. Les métropoles sont ce milieu où il n’y a presque rien que l’on puisse, à la fin, se réapproprier. Un milieu dans lequel tout est fait pour que l’humain se rapporte seulement à lui-même, se produise séparément des autres formes d’existence, les côtoie ou les utilise sans jamais les rencontrer.

Sur fond de cette séparation, et pour la rendre durable, on s’est appliqué à rendre criminelle la plus petite tentative de passer outre les rapports marchands.

Le champ de la légalité se confond depuis longtemps avec celui des contraintes multiples à se rendre la vie impossible, par le salariat ou l’auto-entreprise, le bénévolat ou le militantisme.

En même temps que ce champ devient toujours plus inhabitable, on a fait de tout ce qui peut contribuer à rendre la vie possible un crime.

Là où les activistes clament « No one is illegal », il faut reconnaître exactement l’inverse : une existence entièrement légale serait aujourd’hui une existence entièrement soumise.

Il y a les fraudes au fisc et les emplois fictifs, les délits d’initié et les fausses faillites ; il y a les fraudes au RMI et les fausses fiches de paye, les arnaques aux APL et les détournements de subventions, les restaus aux frais de la princesse et les amendes qu’on fait sauter. Il y a les voyages dans la soute d’un avion pour franchir une frontière, et les voyages sans ticket pour faire un trajet en ville ou à l’intérieur d’un pays. La fraude dans le métro, le vol à l’étalage, sont les pratiques quotidiennes de milliers de gens dans les métropoles. Et ce sont des pratiques illégales d’échange de graines qui ont permis de sauvegarder bien des espèces de plantes. Il y a des illégalismes plus fonctionnels que d’autres au système-monde capitaliste. Il y en a qui sont tolérés, d’autres qui sont encouragés, d’autres enfin qui sont punis. Un potager improvisé sur un terrain vague aura toutes les chances de se voir rasé au bulldozer avant la première récolte.

Si l’on prend en compte la somme des lois d’exception et des règlements coutumiers qui régissent chacun des espaces que traverse n’importe qui en un jour, il n’est pas une existence, désormais, qui puisse être assurée d’impunité. Les lois, les codes, les décisions de jurisprudence existent qui rendent toute existence punissable ; il suffirait pour cela qu’ils soient appliqués à la lettre.

Nous ne sommes pas prêts à parier que là où croît le désert croît aussi ce qui sauve. Rien ne peut arriver qui ne commence par une sécession avec tout ce qui fait croître ce désert.

Nous savons que construire une puissance de quelque ampleur prendra du temps. Il y a beaucoup de choses que nous ne savons plus faire. A vrai dire, comme tous les bénéficiaires de la modernisation et de l’éducation dispensée dans nos contrées développées, nous ne savons presque rien faire. Même cueillir des plantes pour en faire non pas un usage décoratif mais culinaire, ou médical, passe désormais au mieux pour archaïque au pire pour sympathique.

Nous faisons un constat simple : n’importe qui dispose d’une certaine quantité de richesses et de savoirs que le simple fait d’habiter ces contrées du vieux monde rend accessibles, et peut les communiser.

La question n’est pas de vivre avec ou sans argent, de voler ou d’acheter, de travailler ou non, mais d’utiliser l’argent que nous avons à accroître notre autonomie par rapport à la sphère marchande.

Et si nous préférons voler que travailler, et auto-produire que voler, ce n’est pas par souci de pureté. C’est parce que les flux de pouvoir qui doublent les flux de marchandises, la soumission subjective qui conditionne l’accès à la survie, sont devenus exorbitants,

Il y aurait bien des manières inappropriées de dire ce que nous envisageons : nous ne voulons ni partir à la campagne ni nous réapproprier des savoirs anciens et les accumuler. Notre affaire n’est pas seulement celle d’une réappropriation de moyens. Ni non plus celle d’une réappropriation de savoirs. Si l’on mettait ensemble tous les savoirs et les techniques, toute l’inventivité déployée dans le champ de l’activisme, on n’obtiendrait pas un mouvement révolutionnaire. C’est une question de temporalité. Une question de construire les conditions où une offensive peut s’alimenter sans s’éteindre, d’établir les solidarités matérielles qui nous permettent de tenir.

Nous croyons qu’il n’y a pas de révolution sans constitution d’une puissance matérielle commune. Nous n’ignorons pas l’anachronisme de cette croyance.

Nous savons qu’il est trop tôt, et aussi bien, qu’il est trop tard, c’est pourquoi nous avons le temps.

Nous avons cessé d’attendre.

Proposition IV

Nous situons le Point de renversement, la sortie du désert, la fin du Capital dans l’intensité du lien que chacun parvient à établir entre ce qu’il vit et ce qu’il pense. Contre les tenants du libéralisme existentiel, nous refusons de voir là une affaire privée, un problème individuel, une question de caractère. Au contraire, nous partons de la certitude que ce lien dépend de la construction de mondes partagés, de la mise en commun de moyens effectifs.

Scolie

CHACUN EST QUOTIDIENNEMENT sommé d’admettre combien la question de la « relation entre la vie et la pensée » est naïve, dépassée, et témoigne au fond d’une pure et simple absence de culture. Nous y voyons un symptôme. Car cette évidence n’est qu’un effet de la redéfinition libérale, si fondamentalement moderne, de la distinction entre le public et le privé. Le libéralisme a posé en principe que tout devait être toléré, que tout pouvait être pensé, dès lors que reconnu comme étant sans conséquence directe au niveau de la structure de la société, de ses institutions et du pouvoir d’État. N’importe quelle idée peut être admise, son expression doit même être favorisée, dès lors que les règles du jeu social et étatique sont acceptées. Autrement dit, la liberté de pensée de l’individu privé doit être totale, sa liberté de s’exprimer doit en principe l’être tout autant, mais il ne doit pas vouloir les conséquences de sa pensée -pour ce qui concerne la vie collective.

Le libéralisme a peut-être inventé l’individu, mais il l’a inventé d’emblée mutilé. L’individu libéral, qui ne s’exprime jamais mieux, de nos jours, que dans les mouvements pacifistes et citoyens, est cet être qui est censé tenir à sa liberté dans l’exacte mesure où cette liberté n’engage à rien, et ne cherche surtout pas à s’imposer aux autres. Le précepte stupide « ma liberté s’arrête où commence celle des autres » est aujourd’hui reçu comme une vérité indépassable. Même John Stuart Mill, pourtant l’un des relais essentiels de la conquête libérale, a noté qu’une conséquence fâcheuse s’ensuivait : il est permis de tout désirer, à la seule condition que ce ne soit pas désiré trop intensément, que ça ne déborde pas les limites du privé, ou en tout cas celles de la « libre expression » publique.

Ce que nous appelons libéralisme existentiel, c’est l’adhésion à une série d’évidences au coeur desquelles apparaît une essentielle disponibilité du sujet à la trahison. Nous avons été habitués à fonctionner dans cette sorte de sous-régime qui nous rend quittes par avance de l’idée même de trahison. Ce sous-régime émotionnel est le gage que nous avons accepté comme garantie de notre devenir-adulte. Avec, pour les plus zélés, le mirage d’une autarcie affective comme idéal indépassable. Il n’y a pourtant que trop à trahir pour ceux qui se décident à garder un lien avec les promesses, portées sans doute depuis l’enfance, qui continuent de les accompagner.

Parmi les évidences libérales, il y a celle de se comporter, même à l’égard de ses propres expériences, comme un propriétaire. C’est pourquoi ne pas se conduire en individu libéral, c’est d’abord ne pas tenir à ses propriétés. Ou alors il faut donner un autre sens à« propriétés » : non plus ce qui m’appartient en propre, mais ce qui m’attache au monde, et qui à ce titre ne m’est pas réservé, n’a rien à voir ni avec une propriété privée ni avec ce qui est supposé définir une identité (le " Je suis comme ça" et sa confirmation : « Ça c’est bien toi ! »). Si nous rejetons l’idée de propriété individuelle, nous n’avons rien contre les attachements. L’exigence de l’appropriation ou de la réappropriation se réduit pour nous à la question de savoir ce qui nous est approprié, c’est-à-dire adéquat, en termes d’usage, en termes de besoin, en termes de relation à un lieu, à un moment de monde.

Le libéralisme existentiel est l’éthique spontanée adéquate à la social-démocratie envisagée comme idéal politique. Vous ne serez jamais meilleur citoyen que lorsque vous serez capable de renier une relation ou un combat pour garder votre place. Ça n’ira pas toujours sans douleur, mais c’est précisément là que le libéralisme existentiel est efficace : il prévoit même les remèdes aux malaises qu’il génère. Le chèque à Amnesty, le paquet de café équitable, la manif contre la dernière guerre, boire Daniel Mermet sont autant de non-actes déguisés en gestes qui sauvent. Faites exactement comme d’habitude, c’est-à-dire promenez-vous dans les espaces livrés et faites-y vos courses, les mêmes que toujours, mais en plus, en supplément, donnez-vous bonne conscience ; achetez no logo, boycottez Total Fina Elf, cela doit suffire à vous persuader que l’action politique, au fond, ne demande pas grand-chose, et que vous aussi, vous êtes capables de vous « engager ». Rien de neuf dans ce commerce d’indulgences, mais la difficulté se fait sentir de trancher dans la confusion ambiante. La culture invocatoire de l’autre-monde-possible, la pensée Max Havelaar laissent peu d’espace pour parler d’éthique autrement que sur l’étiquette. La multiplication des associations environnementalistes, humanitaires, « de solidarité » vient opportunément canaliser le mal-être généralisé et contribue ainsi à la perpétuation de l’état des choses, par la valorisation personnelle, la reconnaissance et son lot de subventions « honnêtement » perçues, par le culte, en somme, de l’utilité sociale.

Surtout plus d’ennemis. Tout au plus des problèmes, des abus voire des catastrophes, autant de dangers desquels seuls les dispositifs du pouvoir peuvent nous protéger.

Si l’obsession des fondateurs du libéralisme était l’élimination des sectes, c’est parce qu’en elles se joignaient tous les éléments subjectifs dont la mise au ban formait la condition d’existence de l’Etat moderne. Pour un sectaire, avant tout, la vie est exactement ce qui peut se rendre adéquat à ce qu’une pensée reconnue comme vraie est à même d’exiger - à savoir, une certaine disposition à l’égard des choses et des événements du monde, une façon de ne pas perdre de vue ce qui importe. Il y a une concomitance entre l’apparition de « la société » (et de son corrélat : « I’économie ») et la redéfinition libérale du public et du privé. La collectivité sectaire est par elle-même une menace pour ce que désigne le pléonasme « société libérale ». Et ce dans la mesure où elle est une forme d’organisation de la sécession. Là résidait le cauchemar des fondateurs de l’Etat moderne : un pan de collectivité se détache du tout, ruinant ainsi l’idée d’une unité sociale. Deux choses que la « société » ne peut supporter : qu’une pensée puisse être incorporée, c’est-à-dire qu’elle puisse prendre effet sur une existence en termes de conduite de vie ou de manière de vivre ; que cette incorporation puisse être non seulement transmise, mais partagée, communisée. Il n’en faut pas plus pour que FON ait pris l’habitude de disqualifier comme « secte » toute expérience collective hors contrôle.

Partout s’est insérée l’évidence du monde marchand. Cette évidence est l’instrument le plus opérant pour déconnecter les buts et les moyens, pour sécréter ainsi la « vie quotidienne » comme un espace d’existence qu’il nous incombe seulement de gérer. La vie quotidienne est ce à quoi nous sommes censés vouloir retourner, comme à l’acceptation d’une nécessaire et universelle neutralisation. Elle est la part toujours grandissante de renoncement à la possibilité d’une joie non différée. Comme dit un ami : elle est la moyenne de tous nos crimes possibles.

Rares sont les collectivités qui peuvent échapper au gouffre qui les attend, à savoir l’écrasement sur l’extrême platitude du réel, la communauté comme comble de l’intensité moyenne, retour des lents délitements maladroitement remplis par quelques banals marivaudages.

La neutralisation est une caractéristique essentielle de la société libérale. Les foyers de neutralisation, où il est requis qu’aucune émotion ne déborde, où chacun est tenu de se contenir, tout le monde les connaît et surtout, tout le monde les vit comme tels : entreprises (mais qu’est-ce qui, aujourd’hui, n’est pas « entreprise » ?), boîtes de nuit, lieux d’activités sportives, centres culturels, etc. La véritable question est de savoir pourquoi, étant entendu que chacun sait à quoi s’en tenir quant à ces lieux, pourquoi, donc, peuvent-ils être malgré tout si courus ? Pourquoi vouloir de préférence, toujours et avant tout le « que rien ne se passe », que rien n’arrive en tout cas qui serait susceptible de provoquer des ébranlements trop profonds ? par habitude ? par désespoir ? par cynisme ? Ou encore : parce que l’on peut ainsi éprouver le délice d’être quelque part tout en n’y étant pas, d’être là tout en étant essentiellement ailleurs ; parce qu’ainsi ce que nous sommes au fond serait préservé au point de n’avoir plus à exister.

Ce sont ces questions « éthiques » qui doivent avant tout être posées, et surtout, ce sont elles que nous retrouvons au cœur même de la politique : comment répondre à la neutralisation affective, à celle des effets potentiels de pensées décisives ? Et aussi : comment les sociétés modernes jouent-elles de ces neutralisations ou plutôt les font jouer comme un rouage essentiel à leur fonctionnement ? Comment nos dispositions à l’atténuation relaient-elles en nous et jusque dans nos expériences collectives l’effectivité matérielle de l’empire ?

L’acceptation de ces neutralisations peut bien sûr aller de pair avec de grandes intensités de création. Vous pouvez expérimenter jusqu’à la folie, à condition d’être une singularité créatrice, et de produire en public la preuve de cette singularité (les « oeuvres »). Vous pouvez encore savoir ce que signifie l’ébranlement, mais à condition de l’éprouver seul, et à la limite de le transmettre indirectement. Vous serez alors reconnu comme artiste ou comme penseur, et, pour peu que vous soyez « engagé », vous pourrez jeter à la mer toutes les bouteilles que vous voudrez, avec la bonne conscience de qui voit plus loin et aura prévenu les autres.

Nous avons, comme beaucoup, fait l’expérience de ce que les affects bloqués dans une « intériorité » tournent mal : ils peuvent même tourner en symptômes. Les rigidités que nous observons en nous viennent des cloisons que chacun s’est cru obligé d’édifier pour marquer les limites de sa personne, et pour contenir en elle ce qui ne doit pas déborder. Lorsque, pour une raison ou pour une autre, ces cloisons viennent à se fissurer et à se briser, alors, quelque chose arrive, qui peut être effroyable, qui a peut-être même essentiellement à voir avec la frayeur, mais une frayeur capable de nous délivrer de la peur. Toute mise en question des limites individuelles, des frontières tracées par la civilisation peut s’avérer salvatrice. Une certaine mise en péril des corps accompagne l’existence de toute communauté matérielle : lorsque les affects et les pensées ne sont plus assignables à l’un ou à l’autre, lorsqu’une circulation s’est comme rétablie, dans laquelle transitent, indifférents aux individus, affects, idées, impressions et émotions. Il faut seulement bien comprendre que la communauté comme telle n’est pas la solution : c’est sa disparition, partout et tout le temps, qui est le problème.

Nous ne percevons pas les humains isolés les uns des autres ni des autres êtres de ce monde ; nous les voyons liés par de multiples attachements, qu’ils ont appris à dénier. Cette dénégation permet de bloquer la circulation affective par laquelle ces multiples attachements sont éprouvés. Ce blocage, à son tour, est nécessaire pour que l’habitude soit prise du régime d’intensité le plus neutre, le plus terne, le plus moyen, celui qui peut faire désirer les vacances, le retour des repas ou les soirées-détente comme un bienfait - c’est-à-dire comme quelque chose de tout aussi neutre, moyen et terne, mais librement décidé. De ce régime d’intensité, il est vrai très occidenté, l’ordre impérial se nourrit.

On nous dira : en faisant l’apologie des intensités émotionnelles expérimentées en commun, vous allez à l’encontre de ce que les êtres vivants réclament pour vivre, à savoir la douceur et le calme - d’ailleurs aujourd’hui vendus au prix fort, comme toute denrée raréfiée. Si l’on veut dire par là que notre point de vue est incompatible avec les loisirs autorisés, même les fanatiques des sports d’hiver pourraient reconnaître que ce ne serait pas une grande perte, de voir brûler toutes les stations de ski et de redonner l’espace aux marmottes. En revanche, nous n’avons rien contre la douceur que tout vivant en tant que vivant porte avec lui. « Il se pourrait que vivre soit une chose douce », n’importe quel brin d’herbe le sait mieux que tous les citoyens du monde.

Proposition V

A toute préoccupation morale, à tout souci de pureté, nous substituons l’élaboration collective d’une stratégie. N’est mauvais que ce qui nuit à l’accroissement de notre puissance. Il appartient à cette résolution de ne plus distinguer entre économie et politique. La perspective de former des gangs n’est pas pour nous effrayer ; celle de passer pour une mafia nous amuse plutôt.

Scolie

ON NOUS A VENDU ce mensonge : ce que nous aurions de plus propre serait ce qui nous distingue du commun.

Nous faisons l’expérience inverse : toute singularité s’éprouve dans la manière et dans l’intensité avec laquelle un être fait exister quelque chose de commun. Au fond, c’est de là que nous partons, là

que nous nous retrouvons.

Le plus singulier en nous appelle un partage.

Or nous constatons ceci : non seulement ce que nous avons à partager n’est à l’évidence pas compatible avec l’ordre dominant, mais celui-ci s’acharne à pourchasser toute forme de partage dont il n’édicte pas les règles. Dans les métropoles, par exemple, la caserne, l’hôpital, la prison, l’asile et la maison de retraite sont les seules formes admises d’habitation collective. L’état normal est l’isolement de chacun dans son cube privé C’est là qu’il retourne invariablement, quelque bouleversantes que soient les rencontres qu’il fait par ailleurs, les répulsions qu’il éprouve.

Nous avons connu ces conditions d’existence, et jamais nous n’y reviendrons. Elles nous affaiblissent trop. Nous rendent trop vulnérables. Nous font dépérir.

L’isolement, dans les « sociétés traditionnelles », est la peine la plus dure à laquelle on puisse condamner un membre de la communauté. C’est maintenant la condition commune. Le reste du désastre suit logiquement.

C’est en vertu de l’idée bornée que chacun se fait de son chez-soi qu’il paraît naturel de laisser la rue à la police. ON n’aurait pas pu rendre le monde si résolument inhabitable ni prétendre contrôler toute socialité - des marchés aux bars, des entreprises aux backrooms - si l’ON n’avait préalablement accordé à chacun le refuge de l’espace privé.

Dans notre fugue hors de conditions d’existence qui nous mutilent, nous avons trouvé les squats ou plutôt la scène squat internationale. Dans cette constellation de lieux occupés où s’expérimentent, quoi qu’on en dise, des formes d’agrégation collective hors contrôle, nous avons connu, dans un premier temps, un accroissement de puissance. Nous nous sommes organisés pour la survie élémentaire - récup’, vol, travaux collectifs, repas en commun, partage de techniques, de matériel, d’inclinations amoureuses - et nous avons trouvé des formes d’expression politique concerts, manifs, action directe, sabotage, tracts.

Puis, peu à peu, nous avons vu ce qui nous entourait se transformer en milieu et de milieu en scène. Nous avons vu l’édiction d’une morale se substituer à l’élaboration d’une stratégie. Nous avons vu des normes se solidifier, des réputations se construire, des trouvailles se mettre à fonctionner, et tout devenir si prévisible. L’aventure collective s’est muée en morne cohabitation.

Une tolérance hostile s’est emparée de tous les rapports. On s’est arrangé. Et nécessairement, à la fin, ce qui se figurait être un contre-monde s’est réduit à n’être plus qu’un reflet du monde dominant : les mêmes jeux de valorisation personnelle sur le terrain du vol, de la baston, de la correction politique ou de la radicalité -, le même libéralisme sordide dans la vie affective, les mêmes soucis de territoire, de mainmise, la même scission entre vie quotidienne et activité politique, les mêmes paranoïas identitaires. Avec, pour les plus chanceux, le luxe de fuir périodiquement sa misère locale en la portant ailleurs, là où elle est encore exotique.

Nous n’imputons pas ces faiblesses à la forme squat. Nous ne la renions ni ne la désertons. Nous disons que squatter n’aura à nouveau un sens pour nous qu’à condition de s’entendre sur les bases du partage dans lequel nous sommes engagés. Dans les squats comme ailleurs, la confection collective d’une stratégie est la seule alternative au repli sur une identité, à l’intégration ou au ghetto.

En matière de stratégie, nous retenons toutes les leçons de la « tradition des vaincus ».

Nous nous souvenons des débuts du mouvement ouvrier.

Ils nous sont proches.

Parce que ce qui fut mis en oeuvre dans sa phase initiale se rapporte directement à ce que nous vivons, à ce que nous voulons aujourd’hui mettre en oeuvre.

La constitution en force de ce qui allait être appelé « mouvement ouvrier » a d’abord reposé sur le partage de pratiques criminelles. Les caisses noires de solidarité en cas de grève, les sabotages, les sociétés secrètes, la violence de classe, les premières formes de mutualisation visant à sortir de la débrouille individuelle se sont développées en toute conscience de leur caractère illégal, de leur antagonisme.

C’est aux Etats-Unis que l’indistinction entre formes d’organisation ouvrières et criminalité organisée fut la plus tangible. La puissance des prolétaires américains au début de l’ère industrielle tenait au développement, au sein de la communauté des travailleurs, d’une force de destruction et de représailles contre le Capital autant qu’à l’existence de solidarités clandestines. La réversibilité constante du travailleur en malfaiteur appelait en réponse un contrôle systématique, la « moralisation » de toute forme d’organisation autonome. ON marginalisa comme gang tout ce qui excédait l’idéal de l’honnête travailleur. Jusqu’à obtenir la mafia d’un côté et, de l’autre, les syndicats, tous deux produits d’une amputation réciproque.

En Europe, l’intégration des formes d’organisation ouvrières à l’appareil de gestion étatique - fondement de la social-démocratie - fut payée du renoncement à assumer la moindre capacité de nuisance. Ici aussi, l’émergence du mouvement ouvrier relevait de solidarités matérielles, d’un urgent besoin de communisme. Les « maisons du peuple » furent les derniers refuges de cette indistinction entre nécessités de communisation immédiate et nécessités stratégiques liées à la mise en oeuvre du processus révolutionnaire. Le « mouvement ouvrier » s’est ensuite développé comme progressive séparation entre le courant coopératif, niche économique coupée de sa raison d’être stratégique, et, par ailleurs, des formes politiques et syndicales projetées sur le terrain du parlementarisme, de la cogestion. C’est de l’abandon de toute visée sécessionniste qu’est née cette absurdité - la gauche. Le comble en est atteint quand des syndicalistes dénoncent le recours à la violence, clamant à qui veut l’entendre qu’ils collaboreront avec les flics pour maîtriser les casseurs.

Le raidissement policier des Etats dans les dernières années prouve seulement ceci : que les sociétés occidentales ont perdu toute force d’agrégation. Elles ne font plus que gérer leur inéluctable décomposition. C’est-à-dire, essentiellement, empêcher toute réagrégation, pulvériser tout ce qui émerge.

Tout ce qui déserte.

Tout ce qui sort du rang.

Mais rien n’y fait. L’état de ruine intérieure de ces sociétés laisse apparaître un nombre croissant de lézardes. Le ravalement continu des apparences n’y peut rien : là, des mondes se forment. Squats, communes, groupuscules, cités, tous essaient de s’extraire de la désolation capitaliste. Le plus souvent, ces tentatives avortent ou meurent d’autarcie, faute d’avoir établi les contacts, les solidarités appropriées. Faute aussi de se percevoir comme partie prenante dans la guerre civile mondiale.

Mais toutes ces réagrégations ne sont encore rien au regard du désir de masse, du désir sans cesse ajourné de tout lâcher. De partir.

En dix ans, entre deux recensements, cent mille personnes ont disparu en Grande-Bretagne. lis ont pris un camion, un ticket, des acides ou le maquis. Ils se sont désaffiliés. Ils sont partis.

Nous aurions aimé, dans notre désaffiliation, avoir un endroit à rallier, un parti à prendre, une direction à emprunter.

Beaucoup, qui partent, se perdent. Et n’arrivent jamais.

Notre stratégie est donc la suivante : établir dès maintenant un ensemble de foyers de désertion, de pôles de sécession, de points de ralliement. Pour les fugueurs. Pour ceux qui partent. Un ensemble de lieux où se soustraire à l’empire d’une civilisation qui va au gouffre.

Il s’agit de se donner les moyens, de trouver l’échelle où peuvent se résoudre l’ensemble des questions qui, posées à chacun séparément, acculent à la dépression. Comment se défaire des dépendances qui nous affaiblissent ? Comment s’organiser pour ne plus travailler ? Comment s’établir hors de la toxicité des métropoles sans pour autant « partir à la campagne » ? Comment arrêter les centrales nucléaires ? Comment faire pour n’être pas forcé d’avoir recours au broyage psychiatrique lorsqu’un ami en vient à la folie, aux remèdes grossiers de la médecine mécaniste lorsqu’il tombe malade ? Comment vivre ensemble sans s’écraser mutuellement ? Comment accueillir la mort d’un camarade ? Comment ruiner l’empire ?

Nous connaissons notre faiblesse : nous sommes nés et nous avons grandi dans des sociétés pacifiées, comme dissoutes. Nous n’avons pas eu l’occasion d’acquérir cette consistance que donnent les moments d’intense confrontation collective. Ni les savoirs qui leur sont liés. Nous avons une éducation politique à mûrir ensemble. Une éducation théorique et pratique.

Pour cela, nous avons besoin de lieux. De lieux où s’organiser, où partager et développer les techniques requises. Où s’exercer au maniement de tout ce qui pourra se révéler nécessaire. Où coopérer. Si elle n’avait renoncé à toute perspective politique, l’expérimentation du Bauhaus, avec tout ce qu’elle contenait de matérialité et de rigueur, évoquerait l’idée que nous nous faisons d’espaces-temps aménagés pour la transmission de savoirs et d’expériences. Les Black Panthers aussi se dotèrent de tels lieux, à quoi ils ajoutèrent leur capacité politico-militaire, les dix mille déjeuners gratuits qu’ils distribuaient chaque jour, leur presse autonome. Bientôt, ils formèrent une menace si tangible pour le pouvoir que FON dut envoyer les services spéciaux pour les massacrer.

Quiconque se constitue ainsi en force sait qu’il devient un parti dans le déroulement mondial des hostilités. La question du recours ou du renoncement à « la violence » n’est pas de celles qui se posent pour un tel parti. Et le pacifisme lui-même nous apparaît plutôt comme une arme supplémentaire au service de l’empire, à côté des contingents de CRS et de journalistes. Les considérations qui doivent nous occuper portent sur les conditions du conflit asymétrique qui nous est imposé, sur les modes d’apparition et d’effacement adéquats à chacune de nos pratiques. La manifestation, l’action à visage découvert, la protestation indignée sont des formes de lutte inadéquates au régime de domination actuel, le renforcent même, en nourrissant d’informations mises à jour ses systèmes de contrôle. Il paraîtra judicieux, par ailleurs, au vu de la friabilité des subjectivités contemporaines, même de nos dirigeants, mais au vu aussi du pathos larmoyant dont on a réussi à entourer la mort du moindre citoyen, de s’attaquer plutôt aux dispositifs matériels qu’aux hommes qui leur donnent un visage. Cela par souci stratégique. Aussi bien, c’est vers les formes d’opération propres à toutes les guérillas qu’il nous faut nous tourner : sabotages anonymes, actions non revendiquées, recours à des techniques aisément appropriables, contre-attaques ciblées.

Il n’y a pas de question morale de la façon dont nous nous procurons nos moyens de vivre et de lutter, mais une question tactique des moyens que nous nous donnons et de l’usage que nous en faisons.

« La manifestation du capitalisme dans nos vies, c’est la tristesse », disait une amie.

Il s’agit d’établir les conditions matérielles d’une disponibilité partagée à la joie.

Proposition VI

D’un côté, nous voulons vivre le communisme ; de l’autre, nous voulons répandre l’anarchie.

Scolie

L’ÉPOQUE QUE NOUS TRAVERSONS est celle de la plus extrême séparation. La normalité dépressive des métropoles, leurs foules solitaires expriment l’impossible utopie d’une société d’atomes.

La plus extrême séparation enseigne le sens du mot « communisme ».

Le communisme n’est pas un système politique ou économique. Le communisme se passe très bien de Marx. Le communisme se fout de l’URSS. Et l’on ne pourrait s’expliquer que l’ON fasse mine depuis cinquante ans, chaque décennie, de découvrir les crimes de Staline pour s’écrier « Voyez ce que c’est le communisme ! », si l’ON ne pressentait qu’en réalité tout nous y pousse.

Le seul argument qui ait jamais tenu contre le communisme, c’était que l’on n’en n’avait pas besoin. Et certes, pour bornés qu’il soient, il y avait bien encore, jusqu’à une date récente, çà et là, des choses, des langages, des pensées, des lieux, communs, qui subsistaient ; assez en tout cas pour ne pas dépérir. Il y avait des mondes, et ceux-ci étaient peuplés. Le refus de penser, le refus de se poser la question du communisme, avait ses arguments, des arguments pratiques. Ils ont été balayés. Les années 80, les années 80 telles qu’elles perdurent, restent en France comme le repère traumatique de cette ultime purge. Depuis lors, tous les rapports sociaux sont devenus souffrance. Jusqu’à rendre toute anesthésie, tout isolement, préférables. En un sens, c’est le libéralisme existentiel qui nous accule au communisme, par l’excès même de son triomphe.

La question communiste porte sur l’élaboration de notre rapport au monde, aux êtres, à nous-mêmes. Elle porte sur l’élaboration du jeu entre les différents mondes, de la communication entre eux’ Non sur l’unification de l’espace planétaire, mais sur l’instauration du sensible, c’est-à-dire de la pluralité des mondes. En ce sens, le communisme n’est pas l’extinction de toute conflictualité, ne décrit pas un état final de la société après quoi tout est dit. Car c’est par le conflit, aussi, que les mondes communiquent. « Dans la société bourgeoise, où les différences entre les hommes ne sont que des différences qui ne tiennent pas à l’homme même, ce sont justement les vraies différences, les différences de qualitéquinesontpasretenues.Lecommuniste ne veut pas construire une âme collective. Il veut réaliser une société où les fausses différences soient liquidées. Et ces fausses différences liquidées, ouvrir toutes leurs possibilités aux différences vraies. » Ainsi parlait un vieil ami.

Il est évident, par exemple, que l’ON a prétendu trancher la question de ce qui m’est approprié, de ce dont j’ai besoin, de ce qui fait partie de mon monde, par la seule fiction policière de la propriété légale, de ce qui est à moi. Une chose m’est propre dans la mesure où elle rentre dans le domaine de mes usages, et non en vertu de quelque titre juridique. La propriété légale n’a d’autre réalité, en fin de compte, que les forces qui la protègent. La question du communisme est donc d’un côté de supprimer la police, et de l’autre d’élaborer entre ceux qui vivent ensemble des modes de partage, des usages. C’est cette question que l’ON élude chaque jour au fil des « ça me soûle !", des « te prends pas la tête ! ». Le communisme, certes, n’est pas donné. Il est à penser, il est à faire. Aussi bien, tout ce qui se prononce contre lui se ramène-t-il le plus souvent à l’expression de la fatigue. « Mais jamais vous n’y parviendrez... Ça ne peut pas marcher... Les hommes sont ce qu’ils sont... Et puis, c’est déjà suffisamment dur de vivre sa vie... L’énergie est finie, on ne peut pas tout faire. » Mais la fatigue n’est pas un argument. C’est un état.

Le communisme, donc, part de l’expérience du partage. Et d’abord du partage de nos besoins. Le besoin n’est pas ce à quoi les dispositifs capitalistes nous ont accoutumés. Le besoin n’est jamais besoin de chose sans être dans le même temps besoin de monde. Chacun de nos besoins nous lie, par-delà toute honte, à tout ce qui l’éprouve. Le besoin n’est que le nom de la relation par quoi un certain être sensible fait exister tel ou tel élément de son monde. C’est pourquoi ceux qui n’ont pas de monde - les subjectivités métropolitaines, par exemple - n’ont aussi que des caprices. Et c’est pourquoi le capitalisme, là où il satisfait pourtant comme aucun autre le besoin de choses, ne répand universellement que l’insatisfaction : car pour ce faire, il doit détruire les mondes.

Par communisme, nous entendons une certaine discipline de l’attention.

La pratique du communisme, telle que nous la vivons, nous l’appelons « Le Parti ». Lorsque nous parvenons à dépasser ensemble un obstacle ou que nous atteignons un niveau supérieur de partage, nous nous disons que nous « construisons le Parti ». Certainement que d’autres, que nous ne connaissons pas encore, construisent aussi le Parti, ailleurs. Cet appel leur est adressé. Aucune expérience du communisme, dans l’époque présente, ne peut survivre sans s’organiser, se lier à d’autres, se mettre en crise, livrer la guerre. « Parce que les oasis qui dispensent la vie sont anéanties lorsque nous y cherchons refuge. »

Tel que nous l’appréhendons, le processus d’instauration du communisme ne peut prendre la forme que d’un ensemble d’actes de communisation, de mise en commun de tel ou tel espace, tel ou tel engin, tel ou tel savoir. C’est-à-dire de l’élaboration du mode de partage qui leur est attaché. Tel que nous l’appréhendons, le processus d’instauration du communisme ne peut prendre la forme que d’un ensemble d’actes de communisation, de mise en commun de tel ou tel espace, tel ou tel engin, tel ou tel savoir. C’est-à-dire de l’élaboration du mode de partage qui leur est attaché. L’insurrection elle-même n’est qu’un accélérateur, un moment décisif dans ce processus. Tel que nous l’entendons, le Parti n’est pas l’organisation - où tout est inconsistant à force de transparence - et le Parti n’est pas la famille - où tout fleure l’arnaque à force d’opacité.

Le Parti est un ensemble de lieux, d’infrastructures, de moyens communisés et les rêves, les corps, les murmures, les pensées, les désirs qui circulent entre ces lieux, l’usage de ces moyens, le partage de ces infrastructures.

La notion de Parti répond à la nécessité d’une formalisation minimale, qui nous rende accessibles tout en nous permettant de demeurer invisibles. Il appartient à l’exigence communiste de nous expliquer à nous-mêmes, de formuler les principes de notre partage. Afin que le dernier arrivé soit, en cela au moins, l’égal du plus ancien.

A y regarder de près, le Parti pourrait n’être que cela : la constitution en force d’une sensibilité. Le déploiement d’un archipel de mondes. Que serait, sous l’empire, une force politique qui n’aurait pas ses fermes, ses écoles, ses armes, ses médecines, ses maisons collectives, ses tables de montage, ses imprimeries, ses camions bâchés et ses têtes de pont dans les métropoles ? Il nous paraît de plus en plus absurde que certains d’entre nous soient encore contraints de travailler pour le Capital - hors de diverses tâches d’infiltration, bien sûr.

De là vient la puissance offensive du Parti, de ce qu’il est aussi une puissance de production mais qu’en son sein les rapports ne sont des rapports de production que de manière incidente.

Le capitalisme aura consisté dans la réduction de tous les rapports, en dernière instance, à des rapports de production. De l’entreprise à la famille, la consommation elle-même apparaît comme un épisode de plus dans la production générale, dans la production de société.

Le renversement du capitalisme viendra de ceux qui seront parvenus à créer les conditions d’autres types de rapports.

En cela, le communisme dont nous parlons s’oppose terme à terme à ce que l’ON a appelé « communisme », et qui ne fut le plus souvent que socialisme, capitalisme monopoliste d’Etat.

Le communisme ne consiste pas dans l’élaboration de nouveaux rapports de production, mais bien dans l’abolition de ceux-ci.

Ne pas avoir avec notre milieu ou entre nous des rapports de production signifie ne jamais laisser la recherche du résultat prendre le pas sur l’attention au processus, ruiner entre nous toute forme de valorisation, veiller à ne pas disjoindre affection et coopération.

Être attentif aux mondes, à leur configuration sensible, c’est très exactement rendre impossible l’isolement de quelque chose comme des « rapports de production ».

Dans les lieux que nous ouvrons, autour des moyens que nous partageons, c’est cette grâce que nous recherchons, que nous éprouvons.

Pour nommer cette expérience, on entend souvent revenir, en France, le mot de « gratuité ». Plutôt que de gratuité, nous préférons parler de communisme - car nous ne parvenons pas à oublier ce que la pratique de la gratuité implique d’organisation et, à brève échéance, d’antagonisme politique.

Aussi bien, la construction du Parti, dans son aspect le plus visible, consiste pour nous dans la mise en commun, la communisation de ce dont nous disposons. Communiser un lieu veut dire : en libérer l’usage et, sur la base de cette libération, expérimenter des rapports affinés, intensifiés, complexifiés. Si la propriété privée est essentiellement le pouvoir discrétionnaire de priver qui l’on veut de l’usage de la chose possédée, la communisation c’est de n’en priver que les agents de l’empire.

De toute part on nous oppose le chantage d’avoir à choisir entre l’offensive et la construction, la négativité et la positivité, la vie et la survie, la guerre et le quotidien. Nous n’y répondrons pas. Nous voyons trop bien comment cette alternative écartèle puis scissionne et rescissionne tous les collectifs existants. Pour une force qui se déploie, il est impossible de dire si l’anéantissement d’un dispositif qui lui nuit est affaire de construction ou d’offensive, si le fait de parvenir à une relative autonomie alimentaire ou médicale constitue un acte de guerre ou de soustraction. Il est des circonstances, comme dans une émeute, où le fait de pouvoir se soigner entre camarades augmente considérablement notre capacité de ravage. Qui peut dire que s’armer ne participe pas de la constitution matérielle d’une collectivité ? Là où l’on s’entend sur une stratégie commune, il n’y a pas le choix entre l’offensive et la construction, il y a, dans chaque situation, l’évidence de ce qui accroît notre puissance et de ce qui l’entame, de ce qui est opportun et de ce qui ne l’est pas. Et là où cette évidence fait défaut, il y a la discussion et, dans le pire des cas, le pari.

D’une manière générale, nous ne voyons pas comment autre chose qu’une force, qu’une réalité apte à survivre à la dislocation totale du capitalisme pourrait l’attaquer véritablement, c’est-à-dire jusqu’à cette dislocation justement.

Ce dont il s’agira, le moment venu, c’est bien de faire tourner à notre avantage l’écroulement social généralisé, de transformer un affaissement à la manière argentine, ou soviétique, en situation révolutionnaire. Ceux qui prétendent séparer autonomie matérielle et sabotage de la machine impériale disent assez qu’ils ne veulent ni de l’une ni de l’autre. Ce n’est pas une objection contre le communisme que la plus grande expérimentation du partage dans la période récente ait été le fait du mouvement anarchiste espagnol entre 1868 et 1939.

Proposition VII

Le communisme est à tout moment possible. Ce que nous appelons « Histoire » n’est à ce jour que l’ensemble des détours inventés par les humains pour le conjurer. Que cette « Histoire » se ramène depuis un bon siècle à une accumulation variée de désastres, et seulement à cela, dit bien que la question communiste ne peut plus être suspendue. C’est cette suspension qu’il nous faut, à son tour, suspendre.

Scolie

« MAIS QU’EST﷓CE QUE VOUS voulez au juste.? Qu’est-ce que VOUS proposez ? »

Ce genre de question peut paraître innocent. Mais ce ne sont pas des questions, malheureusement. Ce sont des opérations.

Renvoyer tout NOUS qui s’exprime à un VOUS étranger, c’est d’abord conjurer la menace que ce NOUS m’appelle de quelque manière, que ce NOUS me traverse. Ensuite, c’est constituer qui ne fait que porter un énoncé - en soi inassignable - en propriétaire de celui-ci. Or, dans l’organisation méthodique de la séparation qui domine pour l’heure, les énoncés ne sont admis à circuler qu’à condition de pouvoir justifier d’un propriétaire, d’un auteur. Sans quoi ils menaceraient d’être un peu communs, et seul ce qu’énonce le ON est autorisé à la diffusion anonyme.

Et puis, il y a cette mystification : que, pris dans le cours d’un monde qui nous déplaît, il y aurait des propositions à faire, des alternatives à trouver. Que l’on pourrait, en d’autres termes, s’extraire de la situation qui nous est faite, pour en discuter de manière dépassionnée, entre gens raisonnables.

Or non, il n’y a pas d’espace hors situation. Il n’y a pas de dehors à la guerre civile mondiale. Nous sommes irrémédiablement là.

Tout ce que nous pouvons faire, c’est y élaborer une stratégie. Partager une analyse de la situation et y élaborer une stratégie. C’est le seul NOUS possiblement révolutionnaire, le NOUS pratique, ouvert et diffus de qui oeuvre dans le même sens.

A l’heure où nous écrivons, en août 2003, nous pouvons dire que nous faisons face à la plus grande offensive du Capital depuis une vingtaine d’années. L’anti-terrorisme et la suppression des derniers aménagements conquis en d’autres temps par le défunt mouvement ouvrier donnent le ton d’une mise au pas générale de la population. Jamais les gestionnaires de la société n’ont si bien su de quels obstacles ils étaient affranchis et de quels moyens ils étaient détenteurs. Ils savent, par exemple, que la petite bourgeoisie planétaire qui peuple désormais les métropoles est bien trop désarmée pour offrir la moindre résistance à son anéantissement programmé. Comme ils savent que se trouve désormais inscrite par millions de tonnes de béton, à même l’architecture de tant de « villes nouvelles », la contre-révolution qu’ils dirigent. A plus long terme, il semble que le plan du Capital soit bien de détacher à l’échelle du globe un ensemble de zones sécurisées, incessamment reliées entre elles, et où le processus de valorisation capitaliste embrasserait d’un mouvement à la fois perpétuel et inentravé toutes les manifestations de la vie. Cette zone de confort impériale, citoyenne et déterritorialisée formerait une espèce de continuum policier où régnerait un niveau de contrôle à peu près constant, tant politiquement que biométriquement. Le « reste du monde » pourrait alors être brandi, au fur et à mesure de son incomplète pacification, comme repoussoir et, dans le même temps, comme gigantesque dehors à civiliser. L’expérimentation sauvage de cohabitation zone à zone entre enclaves hostiles telle qu’elle se déroule depuis des décennies en Israël offrirait le modèle de la gestion du social à venir. Nous ne doutons pas que l’enjeu réel de tout cela soit, pour le Capital, de se reconstituer depuis la base sa société à lui. Quelle qu’en soit la forme, et à quelque prix que ce soit.

On a vu avec l’Argentine que l’effondrement économique d’un pays entier n’était pas, de son point de vue, trop cher payer.

Dans ce contexte, nous sommes ceux, tous ceux qui éprouvent la nécessité tactique de ces trois opérations :

1. Empêcher par tous les moyens la recomposition de la gauche.

2. Faire progresser, de « catastrophe naturelle » en « mouvement social », le processus de communisation, la construction du Parti.

3. Porter la sécession jusque dans les secteurs vitaux de la machine impériale.

1. Périodiquement, la gauche est en déroute. Cela nous amuse mais ne nous suffit pas. Sa déroute, nous la voulons définitive. Sans remède. Que plus jamais le spectre d’une opposition conciliable ne vienne planer dans l’esprit de ceux qui se savent inadéquats au fonctionnement capitaliste. La gauche - cela tout le monde l’admet aujourd’hui, mais nous en souviendrons-nous encore après-demain ? - fait partie intégrante des dispositifs de neutralisation propres à la société libérale. Plus s’avère l’implosion du social, plus la gauche invoque « la société civile. » Plus la police exerce impunément son arbitraire, plus elle se déclare pacifiste. Plus l’Etat s’affranchit des dernières formalités juridiques, plus elle devient citoyenne. Plus l’urgence s’accroît de s’approprier les moyens de notre existence, plus la gauche nous exhorte à attendre, à réclamer la médiation, sinon la protection de nos maîtres. C’est elle qui nous enjoint aujourd’hui, face à des gouvernements qui se placent ouvertement sur le terrain de la guerre sociale, à nous faire entendre d’eux, à rédiger nos doléances, à former des revendications, à étudier l’économie politique. De Léon Blum à Lula, la gauche n’a jamais été que cela : le parti de l’homme, du citoyen et de la civilisation. Aujourd’hui, ce programme coïncide avec le programme contre-révolutionnaire intégral. Celui de maintenir en place l’ensemble des illusions qui nous paralysent. La vocation de la gauche est donc d’exposer le rêve de ce dont l’empire seul a les moyens. Elle forme le versant idéaliste de la modernisation impériale, la soupape nécessaire à l’insupportable train du capitalisme. ON ne répugne plus à l’écrire dans les publications mêmes du ministère de la Jeunesse, de l’Education et de la Recherche : « Désormais chacun sait que sans l’aide concrète des citoyens, l’Etat n’aura ni les moyens ni le temps de réussir les chantiers qui peuvent éviter à notre société d’exploser. » (Envie d’agir - Le Guide de l’engagement)

Défaire la gauche, c’est-à-dire maintenir constamment ouvert le canal de la désaffection sociale, n’est pas seulement nécessaire mais aujourd’hui possible. Nous sommes témoins, alors même que se renforcent à un rythme accéléré les structures impériales, du passage de la vieille gauche travailliste, fossoyeuse du mouvement ouvrier et issue de lui, à une nouvelle gauche, mondiale, culturelle, dont on peut dire que le négrisme forme la pointe la plus avancée. Cette nouvelle gauche est encore mal assise sur la récente neutralisation du « mouvement anti-mondialisation ». Les leurres qu’elle avance passent encore pour tels, tandis que les anciens n’agissent plus.

Notre tâche est de ruiner la gauche mondiale partout où elle se manifeste, de saboter méthodiquement, c’est-à-dire tant dans la théorie que dans la pratique, chacun de ses possibles moments de constitution. Ainsi, notre succès, à Gênes, n’aura pas tant résidé dans les spectaculaires affrontements avec la police ou dans les dommages infligés aux organes de l’Etat et du Capital que dans le fait que la diffusion des pratiques de confrontation propres au « Black Bloc » dans tous les cortèges de la manifestation ait sabordé l’apothéose annoncée des Tute Bianche. Aussi bien, notre échec depuis lors est de n’avoir pas su élaborer notre position de telle manière que cette victoire dans la rue devienne autre chose que le simple épouvantail agité désormais systématiquement par tous les mouvements dits « pacifistes ».

C’est maintenant le repli de cette gauche mondiale sur les forums sociaux - repli dû au fait qu’elle a été vaincue dans la rue - qu’il nous faut attaquer.

2. D’année en année s’accroît la pression pour que tout fonctionne. A mesure que progresse la cybernétisation du social, la situation normale se fait plus impérieuse. Et c’est tout à fait logiquement que se multiplient, dès lors, les situations de crise, les dysfonctionnements. Une panne d’électricité, une canicule ou un mouvement social ne diffèrent pas, du point de vue de l’empire. Ce sont des perturbations. Il faut les gérer. Pour l’instant, c’est-à-dire du fait de notre faiblesse, ces situations d’interruption se présentent comme autant de moments où l’empire survient, s’inscrit dans la matérialité des mondes, expérimente de nouvelles procédures. C’est là, surtout, qu’il s’attache plus fermement les populations qu’il prétend secourir. L’empire se donne partout pour l’agent du retour à la situation normale. Notre tâche, à l’inverse, est de rendre habitable la situation d’exception. Nous ne parviendrons à véritablement « bloquer la société-entreprise » qu’à condition de peupler ce blocage d’autres désirs que celui du retour à la normale.

Ce qui se produit dans une grève ou dans une « catastrophe naturelle », en un sens, est bien semblable. Une suspension intervient dans la régularité organisée de nos dépendances. Vient à nu, alors, en chacun, l’être de besoin, l’être communiste, ce qui essentiellement nous lie et ce qui essentiellement nous sépare. Le voile de honte dont tout cela se couvrait d’habitude se déchire. La disponibilité à la rencontre, à l’expérimentation d’autres rapports au monde, aux autres, à soi, telle qu’elle se manifeste là, suffit à balayer tout doute quant à la possibilité du communisme. Quant au besoin de communisme, aussi. Ce qui est alors requis, c’est notre capacité d’auto-organisation, notre capacité, en nous organisant d’emblée sur la base de nos besoins, de faire durer, de propager, de rendre effective la situation d’exception, sur la terreur de quoi repose le pouvoir impérial. Cela est particulièrement frappant dans les « mouvements sociaux ». L’expression même « mouvement social » semble être là pour suggérer que ce qui importe vraiment, alors, c’est ce vers quoi l’on va, et non ce qui se passe là. Il y a dans tous les mouvements sociaux, à ce jour, un parti pris de ne pas se saisir de ce qui est là, par quoi s’explique le fait qu’ils se succèdent sans jamais s’agréger, semblant plutôt se chasser l’un l’autre. De là la texture particulière, si volatile, de la socialité de mouvement, où tout engagement paraît si révocable. De là, aussi, leur invariable dramaturgie : un rapide essor dû à la résonance médiatique puis, partant de cette agrégation hâtive, la lente mais fatale usure ; enfin, le mouvement tari, le dernier carré d’irréductibles qui s’encarte à tel ou tel syndicat, fonde telle ou telle association, espérant par là trouver une continuité organisationnelle à son engagement. Mais ce n’est pas une telle continuité que nous recherchons : le fait de disposer de locaux où éventuellement se réunir et d’une photocopieuse pour tirer des tracts. La continuité que nous recherchons est celle qui nous permet, après avoir lutté pendant des mois, de ne pas retourner travailler, de ne pas reprendre le travail comme avant, de continuer à nuire. Et celle-là, nous ne pouvons la bâtir que durant les mouvements. Elle est affaire de mise en commun immédiate, matérielle, de construction d’une véritable machine de guerre révolutionnaire, de construction du Parti.

Il s’agit, comme nous le disions, de s’organiser sur la base de nos besoins - de parvenir à répondre progressivement à la question collective de manger, de dormir, de penser, de s’aimer, de créer des formes, de coordonner nos forces - et de concevoir cela comme un moment de la guerre contre l’empire.

C’est seulement de la sorte, en habitant les perturbations mêmes du programme, que nous pourrons contrer ce « libéralisme économique » qui n’est que la stricte conséquence, la mise en oeuvre logique du libéralisme existentiel qui est partout accepté, pratiqué, auquel chacun est attaché comme à son droit le plus élémentaire, y compris ceux qui voudraient défier le « néo-libéralisme ». C’est ainsi que le Parti se construira, comme une traînée de lieux habitables laissés derrière elle par chacune des situations d’exception que rencontre l’empire. On ne manquera pas, alors, de constater comme les subjectivités et les collectifs révolutionnaires deviennent moins friables, à mesure qu’ils se donnent un monde.

3. L’empire est manifestement contemporain de la constitution de deux monopoles : d’un côté, le monopole scientifique des descriptions « objectives » du monde et des techniques d’expérimentation sur celui-ci, de l’autre le monopole religieux des techniques de soi, des méthodes par quoi s’élaborent des subjectivités - monopole à quoi’ se rattache directement la pratique psychanalytique. D’un côté un rapport au monde pur de tout rapport à soi - à soi comme fragment du monde -, de l’autre un rapport à soi pur de tout rapport au monde - au monde en tant qu’il me traverse. Tout se passe dès lors comme si les sciences et les religions, dans leur écartèlement même, configuraient l’espace où l’empire est idéalement libre de se mouvoir.

Certes, ces monopoles sont diversement distribués suivant les zones de l’empire. Dans les contrées dites développées, les sciences constituent un discours de vérité auquel est reconnu le pouvoir de mettre en forme l’existence même de la collectivité, là où le discours religieux a perdu cette capacité. C’est donc là qu’il nous faut, pour commencer, porter la sécession.

Porter la sécession dans les sciences ne signifie pas se jeter sur elles comme sur une forteresse à conquérir ou à raser, mais rendre saillantes les lignes de fracture qui les parcourent, prendre le parti de ceux qui accentuent ces lignes, et qui pour cela, commencent par ne pas les masquer. Car de la même façon que des fêlures travaillent en permanence la fausse compacité du social, de la même façon chaque branche des sciences forme un champ de bataille saturé de stratégies. Longtemps, la communauté scientifique est parvenue à donner d’elle-même l’image d’une grande famille unie, consensuelle pour l’essentiel, et si respectueuse des règles de courtoisie. Ce fut même là l’opération politique majeure attachée à l’existence des sciences : voiler les déchirements internes, et exercer, depuis cette image lissée, des effets de terreur inégalés. Terreur vers le dehors, comme privation, pour tout ce qui n’est pas reconnu comme scientifique, du statut de discours de vérité. Terreur vers le dedans, comme disqualification polie, féroce, des hérésies potentielles. « Cher collègue ... »

Chaque science met en oeuvre un ensemble d’hypothèses ; ces hypothèses sont autant de décisions quant à la construction du réel. Cela est aujourd’hui largement admis. Ce qui est dénié, c’est la signification éthique de chacune de ces décisions, ce en quoi elles engagent une certaine forme de vie, une certaine façon de percevoir le monde (par exemple, éprouver le temps de l’existence comme déroulement d’un « programme génétique », ou la joie comme une affaire de sérotonine).

Ainsi, les jeux de langage scientifiques semblent moins faits pour établir une communication entre ceux qui en usent que pour exclure ceux qui les ignorent. Les agencements matériels, étanches, dans lesquels s’insère l’activité scientifique laboratoires, colloques, etc. - portent en eux le divorce entre les expérimentations et les mondes qu’elles pourraient configurer. Il ne suffit pas de décrire la manière dont les recherches dites « fondamentales » sont toujours connectées par quelque biais aux flux militaro-marchands, et dont réciproquement, ceux-ci contribuent à définir les contenus, les orientations mêmes de la recherche. La façon qu’ont les sciences de participer à la pacification impériale, c’est d’abord de mener les seules expérimentations, de tester les seules hypothèses qui sont compatibles avec le maintien de l’ordre dominant. Notre façon de ruiner l’ordre impérial ne peut que passer par l’ouverture d’espaces disponibles aux expérimentations antagonistes. Il dépend de l’existence de tels lieux de dégagement que des expérimentations accouchent de leurs mondes connexes comme il dépend de la pluralité de ces mondes que s’exprime la conflictualité étouffée des pratiques scientifiques.

Il s’agit que les praticiens de la vieille médecine mécaniste et pasteurienne rejoignent ceux qui pratiquent les médecines « traditionnelles », tout égarement new age mis à part. Que l’on cesse de confondre l’attachement à la recherche avec la défense judiciaire de l’intégrité des laboratoires. Que les pratiques agricoles non productivistes se développent hors du pré carré des labels bio. Que soient toujours plus nombreux ceux qui éprouve vent le caractère irrespirable des contradictions de « l’éducation nationale », entre défense de la République et atelier de l’auto-entrepreneuriat diffus. Que la « culture » ne puisse plus s’enorgueillir de la collaboration d’un seul inventeur de formes.

Partout des alliances sont possibles.

La perspective de briser les circuits capitalistes exige, pour devenir effective, que les sécessions se multiplient, et qu’elles s’agrègent.

ON nous dira : vous êtes pris dans une alternative qui, d’une manière ou d’une autre, vous condamne : soit vous parvenez à constituer une menace pour l’empire, et dans ce cas, vous serez rapidement éliminés ; soit vous ne parviendrez pas à constituer une telle menace, vous vous serez vous-mêmes détruits, une fois de plus.

Reste à faire le pari qu’il existe un autre terme, une mince ligne de crête suffisante pour que nous puissions y marcher, suffisante pour que tous ceux qui entendent puissent y marcher et y vivre.

Commentaires :

  • > Appel, , 14 février 2005

    tiqqun ?


    • > Appel, , 17 février 2005

      Non, anonyme...


      • > Appel, , 25 mars 2005

        Anonyme mais écrit par un ancien animateur de la revue ; revue qui a malheureusement cessée de paraitre après deux très denses numéros...


        • VU A LA TV, Lumières pour un Communisme Rédempteur, 27 mars 2005

          Exclusif !

          Un troisième numéro de VOTRE revue Tiqqun est en préparation.

          Tiqqun ? C’est pout toute la famille... et pour tous les autres.

          En attendant, lisez France-soir ou Le monde diplomatique

          Wait and see.

          P-S : une question : le communisme est-il un projet ou une expérience ?


          • > VU A LA TV, jef, 26 avril 2005

            excellent ;
            enfin une question.
            la réponse est, ne peut qu’être : le communisme est une expérience tendue.
            vous aurez la suite si ne fût-ce que l’un d’entre vous réagit à ceci.


            • > J’A PAS LA TV, Patlotch, 26 avril 2005

              Le communisme fut, pour le pire, un projet. Au fond, le communisme comme projet, c’est le programmatisme, non ? Expérience me semble froid et pas moins faux, comme si on y allait "pour voir", et dans ce cas, on risque de ne rien voir : d’ailleurs pas sûr que même « tendue », l’expérience ne soit compris comme la mise en oeuvre d’un projet... Ou alors, il faudrait entendre expérimentation comme ce qui est produit (de/par la lutte de classes), et non réalisation d’un chantier défini (par la théorie, entre autres). C’est toujours un problème, de poser un mot comme ça, qui définirait la chose. Les mots, on ne peut pas les gaver avec les choses : le « communisme », du Grand soir aux grandes oies et, leur courant au culte sur l’air du communisme, les petites ouailles... ail ail sans oeufs et sans coQuilles ?

              Faire attention :

              - expérience, expérimenter, cela peut tendre à faire rentrer par la fenêtre ce que la communisation faisant sortir par la porte : l’immédiatisme (rupturisme au sein du démocratisme radical). Des expériences, on en est friand aujourd’hui : autonomie ?

              - De plus, toute définition du communisme ne saurait être que transitoire, relative à l’état que nous gérons et trangressons vers des définitions ultérieures le moment venu, sans anticiper sur ce qui est du registre de l’inconnaissable qui sera produit d’une création.

              On ne fait pas l’homme lest sans casser/caser ses oeuvres : j’aime à considérer que le communisme est un oeuvre, au sens de la création artistique, quand elle tient ensemble le politique, le poétique, et l’éthique (Meschonnic). Un artiste ne réalise pas, en tant que sujet à l’oeuvre, un projet, pas plus qu’il ne fait une expérience, comme objet tenu à distance, ou le simple travail, technique, d’une forme. Oeuvre est à entendre ici comme produite collectivement dans une improvisation en temps réel. Cela suppose l’oubli d’un savoir sous condition de le savoir, qui libère l’attention au présent, favorise l’écoute dans l’action et l’attention aux surprises du réel pour faire dedans, contre/avec. Pragmatisme en un sens.

              Je précise, à toutes fins utiles, que cela est à l’encontre d’une esthétisation du politique, autant que cela dépasse là le renversement de la l’art dans la vie quotidienne des situationnistes, pour interroger la relation totale du rapport révolutionnaire, du rapport à la classe dans la lutte de classes comme rapport, comme production de la praxis en tant qu’unité contradictoire. C’est la question de la juste geste du communisme comme mouvement, dans la praxis...

              Un peu abscons j’en conviens, mais si l’on cherche une image, une métaphore, c’est pour moi la seule qui réponde, qui soit adéquate au rapport de la théorie et de l’action dans la praxis, qui évacue la raison fantasmatique d’une pureté scientifique appliquée à un objet extérieur, comme d’une spontanéité aléatoire sans distanciation, sans maîtrise des conditions du faire. Cette métaphore, par-delà ses limites, a une puissance. Elle devrait interpeller, ici, des débats amputés de la dimension poétique, du faire, alourdis qu’ils demeurent à mon avis de restes de pensée philosophante, au demeurant typiquement occidentale, et séparant ce qui serait le corps et l’esprit du communisme. Je sens comme un fossé entre élans romantiques, plutôt sympathiques, et rigorisme théoricien manquant de chair à connaître, au sens biblique. Un manque de swing ?

              Plus prosaïquement, ici, cela supposerait d’évacuer un certain nombre de malentendus, d’allusions totalement incompréhensibles pour qui n’est pas de la famille même éclatée, de fixations sur le passé, de flous pesants et de lourds flottements, faire tomber quelques murs psychologiques... En souhaitant qu’on puisse cerner plus clairement quelques objectifs "immédiats", bref, entrer plus librement dans le vif du sujet à mieux définir. Ensuite, nous pourrions peut-être, pour le meilleur, improviser.

              Patlotch, 26 avril

              Chabaroom

              • > J’A PAS LA TV, , 29 avril 2005

                Mais tu as déjà Internet. Le spontanéisme poétique ? J’adore mais bien préparé alors. Comme disait Confucius...

                L’anonyme animal


                • Réponse d’un membre de meeting à l’anonyme animal, , 28 mai 2005

                  Oui, le forum est un espace de débat. Mais ce n’est pas une décharge publique. Son objet vise l’exposition, la critique de contenus. Ceux qui ne comprennent pas cela instrumentalisent le forum pour y déverser leur bile ou leur néant. Les textes que nous critiquons sont écrits par des camarades, quand bien même nous ne ne partagerions pas les mêmes positions. La théorie n’a d’autre support que la pratique, et pour en juger il faut soi-même "en être". Quelles que soient les orientations théoriques, philosophiques, pratiques que nous critiquons, nous avons pour ligne de conduite de respecter le travail de tout camarade qui met en commun le fruit de ses recherches. Le contenu de l’Appel doit être critiqué comme toute autre position théorico-pratique. Les allusions, ragots, insinuations douteuses, sur la personne d’un "auteur" quelconque, correspondent à des rapports régressifs et malsains à la parole et au texte, mais plus généralement à la "vie" elle-même : le forum n’est pas pour vocation d’être une psychothérapie de groupe. Une revue comme Tiqqun, comme toute autre revue mérite des interventions à la hauteur des exigences qu’elle pose. Il s’agit de situer des positions. Jusqu’à présent, aucun des intervenants sur le forum n’a pris la peine d’exposer les points de divergence ou de convergence espitémologiques sur le contenu d’une revue telle que Tiqqun ou du texte Appel. L’exigence que nous posons, est à ce niveau là.


  • Rappel modéré aux camarades bourgeois sans a priori, , 12 avril 2005

    Un appel anonyme donc. Tiens, tiens... Destiné à qui ? Là aussi, le doute plane. Pourquoi moi d’abord, moi qui me suis déjà infligé le Tiqqun et qui n’en redemandait pas tant ! Et j’apprends que je ne suis pas tout seul dans ce cas. Comme on se retrouve ! Le cercle pour petit qu’il soit mérite d’être mis en avant (un peu de pub au passage). On peut mépriser le quantitatif (on a appris à se méfier de la masse), mais aspirer à la gloire, prôner le communisme ici et maintenant et ne pas négliger son porte-monnaie, mépriser l’époque et en connaître les ruses, les dénoncer et les pratiquer.

    Alors ? A quoi reconnaît-on un révolutionnaire ? Ton identité est-elle si importante ? La revue invite au débat avec une bonne volonté désarmante. L’effeuillage commence ? Coquette ! Qui es-tu, beLE inconnuE ? Car tu existe, auteurE, quoi qu’il en coûte à notre conscience communisatrice. Il en faut bien un dans ce triste monde qui ne nous appartient pas puisqu’ils ont tout, ces salauds, eux, ceux qui nous contrôlent, enferment nos camarades, etc.

    Le bon sens, toute Tiqqunerie mise à part, l’exige, la corporalité ne peut être niée. Et sans me moquer, la question se pose. Le Tiqqun malgré son allure de compilation de scholiastes en mal d’avenir comme de présent n’est pas ce qu’on a lu de pire dans la littérature militante de ces dernières années. Un peu de luxe, dense et élégant, dans le grand jeu de l’étouffement. Je garde un souvenir particulier des thèses sur la communauté terrible, émouvant témoignage adolescent, des formules brillantes, des intuitions théoriques aussi, surnageant d’un fatras qui ne cachait pas le sérieux de l’intention.

    Tes thèses et tes arguments dans l’Appel ? Ce n’est ni la timidité, ni une irrépressible paresse qui me retiens de t’en demander compte. Je me suis imposé de plus lourdes tâches. Je répéterai seulement ma question : pour qui tu prêches ? Pas pour moi en tout cas : je ne te suivrais pas sur la crête. Merci bien.

    Qui est ce nous dont tu uses avec tant de complaisance et de variété ? Nul besoin d’avoir un nez de sanglier pour soupçonner la part de supercherie d’une posture philosophique bien commode, si moeleuse qu’on s’y vautre, qu’on s’y enfonce. Nous pourrions goutter l’imposture littéraire si elle n’était au service d’une idéologie tout aussi rance que le choix de tes mocassins.

    Car usurper la position des précaires et des chomeurs pour mieux nous refourguer ton petit Debord, ne te suffit pas. Monsieur l’anonyme philosophe. Animateur à défaut d’auteur, ton orgueil est cependant moins misérable que ta tartuferie. La misère t’est-elle devenue si désirable que tu crois qu’en parer ta prose lui donne de la consistance ?

    Pour la plus grande gloire du Communisme, ici et maintenant (communisons tous en coeur, mes frères !), la Révolution vaut bien un pieux mensonge. Et quand on a plus lu que vu, ou vécu, les haillons et les ulcères imginaires donnent toujours l’illusion d’une contenance. Certains s’y laisseront prendre : tu t’adresses à tes pairs.

    Le capitalisme n’est pas la réalité, mais lui appartient. Certains en vivent même, paraît-il. Engels ne s’en cachait pas, ayant choisi de consacrer la sueur de ses ouvriers à l’oeuvre grandiose d’un cerveau qui promettait à tous des lendemains meilleurs. Le temps de potasser la science à sa portée, de laisser faire l’époque, la matière. Un peu de bonne volonté... On sait où tout cela a mené.

    Aujourd’hui, le communisme a vieilli. Embourgeoisés les doctrinaires. Renoncer ? Il n’en est pas question. Faire son époque, lancer ses théories à l’assaut. Toujours. Merci Internet, on propage sa rhétorique sans risquer sa tête. Le confort de son chez-soi vaut mieux que la tribune.

    Aujourd’hui le monde est devenue bien complexe et ce triste constat nourrit encore notre haine d’impuissant contre tous ceux qui font profession de post-modernisme. Une consolation : au moins nous sommes face à face. Marx raisonnait pour cinq pour cent de l’humanité, nous vivons dans une société globale, sans frontière. Seules sur les îles Adaman quelques tribus isolés par l’administration tirent encore des flèches sur les avions qui viennent s’assurer qu’ils vivent encore librement dans la forêt vierge de tout contact.

    L’issue est proche. Trop de misère. La pollution. Presque une divine surprise. La bêtise des autres est notre meilleure alliée ? Défendons-nous de la politique du pire. Il va encore falloir subir la masse mais notre civilsation court à sa perte et qui s’en plaindra ? Nous ne sommes pas nihilistes pourtant. Le tout est de savoir se préserver des éclaboussures.

    D’où les crêtes. C’est quand même mieux que les bas-fonds. S’enterrer ou planer ? Ne pas trop s’en mêler de toute façon. Démissioner ? Annoner. Réfléchir pour les moins cons. Comme le disait Confucius, le sage reclus fait tourner le monde dans sa main. Prions. Comprendre ? Qui lirait aujourd’hui de la politique économique ? L’écologie par dessus le marché. Tout est au-dessus de nos forces.

    La clandestinité est imposée à beaucoup. Une condition qui s’est banalisée. Comme le salariat et pas mal d’autres misères. Continue à t’en faire gloire dans tes pantoufles et prie : nous sommes avec toi.


    • > Rappel modéré aux camarades bourgeois sans a priori, , 15 avril 2005

      Il n’y aura pas de réponses à ta prose déliquescente sur ce site. Anonyme restera anonyme. Et tes pantoufles parles-en si ça te tente mais ça ne fera pas avancer grand chose. Tu me sembles un animal bien triste et surtout bien hargneux et sans arguments !


      • > Rappel modéré aux camarades bourgeois sans a priori, L’animal, 17 avril 2005

        Ô Anonyme,

        Ce sont des tiennes pantoufles dont je parles, me dispensant de ce genre d’ustensiles et dédaignant les mocassins qui entravent la marche. Encore une chose que je t’avais cachée : c’est moi le vrai Tiqqun.

        L’animal


        • > Rappel modéré aux camarades bourgeois sans a priori, Calvaire, 22 avril 2005

          Animal, je n’ai jamais porté de pantouffles et le confort froid du monde capitalisé que nous habitons ne m’habite pas.


          • > Rappel modéré aux camarades bourgeois sans a priori, L’animal anonyme, 25 avril 2005

            Porte ta croix (avec ou sans pantoufles).

            A+

            L’animal anonyme


  • Avoir ou être ? Avoir eu ou avoir été ? (message à K.), , 22 mars 2006

    Bonjour,

    Il y a un peu j’ai entendu K. dire quelque chose qui m’est resté en mémoire ; je cite de mémoire : « d’un côté, il y a les bourgeois, qui veulent l’être, la métaphysique, de l’autre, il y a les prolétaires, qui veulent l’avoir, la viande ».

    Mais je voudrais poser à K. (et, incidemment, aux autres participants de Meeting) la question suivante : la « viande », l’ « avoir », est-ce que ce n’est pas aussi une métaphysique qui ne veut pas dire son nom ? Et ce nom, est-ce que ça ne pourrait pas être le matérialisme, historique et dialectique ou pas ? Me vient alors à l’esprit cette phrase, trouvée dans Tiqqun n°1 et qui est manifestement une réminiscence de Heidegger et de la phénoménologie : la négation de la métaphysique est une métaphysique de la négation...

    J’imagine qu’on me qualifiera encore de « petit-bourgeois » existentialiste qui n’a jamais rien compris à la condition prolétaire, mais disons que j’assume provisoirement cette objection...

    N.


    • Avoir ou être ? Avoir eu ou avoir été ? (message à K.), jef, 23 mars 2006

      j’ignore quel est le crétin qui se dissimule sous le K mais je te recommande cher N de te mettre autre chose sous la dent pour te faire une idée sérieuse de ce qui se passe ici


    • Avoir ou être ? Avoir eu ou avoir été ? (réponse à N), , 23 mars 2006

      Cher N,

      Oui, la question de l’être et de l’avoir se conjuguent difficilement - sur le plan des énoncés théoriques et philosophiques - dans la société présente. Mais la réduction que tu opères (avec une intention très nette d’en retenir le côté absurde) n’engage pas vraiment au débat. Néanmoins, on peut trouver du côté de Marcuse, Lukacs ou Goldmann des tentatives de réconcilier ces deux faces de l’existence. Tu connais sans doute le crédo existentialiste qui veut que "l’existence précède l’essence", ce qui laisse, au moins pour les amoureux de la recherche, un chantier de questions ouvertes.

      Une mise au point rapide : Le réductionnisme est une déformation de la pensée dont la visée est de nuire. Enfin, comme tu sembles me connaître, ou m’avoir "entendu" sans vraiment me comprendre, je t’invite à venir me parler directement, sans médiation.
      Pour finir, la "viande" est une donnée matérielle de "l’avoir" mais ce n’est point la seule. L’avoir ne saurait se réduire à une donnée particulière de l’existence matérielle des humains. Il en contient d’autres, de nature psychologiques, affectives et symboliques.

      A bientôt. K.


      • Avoir ou être ? , N., 27 mars 2006

        Avoir ou être ?

        Je dois reconnaître que j’ai commis une erreur en me servant du forum de Meeting pour m’adresser directement à K. J’aurais dû m’en tenir à formuler mes questions de manière impersonnelle et générale, sans prendre à parti qui que ce soit. Je m’en excuse auprès de K. et de tous les participants au forum. En toute hypothèse, mon intention n’était pas de procéder à une « réduction » des propos tenus par K., et à plus forte raison, de lui « nuire » d’une manière ou d’une autre. Dorénavant, je ferai preuve de plus de prudence lorsque je déciderai d’intervenir sur ce site

        Cependant, si j’ai jugé utile de rapporter les propos de K. que j’avais saisi « à la volée » lors d’une discussion à laquelle je n’avais pas pris part, c’est qu’elle m’a semblé éclairer sous un certain angle l’opposition entre Tiqqun et Meeting sur ce que j’ai appelé, à tort ou à raison, et de manière sans doute trop emphatique, la question existentialle. Car je continue de penser que c’est une lacune, de la part de Meeting, de ne pas prendre en compte cette problématique, ou de la reléguer purement et simplement dans l’ordre de l’alternative, alors qu‘elle résiste absolument, me semble-t-il, à un tel traitement. Elle représente bien plutôt, selon moi, une alternative à l’alternative, si j’ose dire. Comme l’a exprimé hâtivement un intervenant à propos de cette discussion, Meeting « se situe ailleurs ». A moi, il me semble qu’à trop vouloir se situer ailleurs, on finit par se situer... nulle part !

        De ce point de vue, le reproche d’ « alternative » adressé à l’Appel dans le numéro 2 de la revue me paraît assez partial : cette accusation néglige ce fait non négligeable que l’une des propositions centrales de l’Appel est d’appeler, précisément, à la constitution d’une « force matérielle autonome », ce qui est parfaitement étranger à une quelconque doctrine de l’alternative, quelque soit son degré de subtilité.

        J’aimerais pouvoir formuler ces choses de manière plus précise et plus pertinente, mais je ne dispose pas des ressources théoriques suffisantes pour ce faire. Il est vrai que certains théoriciens cités par K. dans sa réponse (Marcuse, Goldmann, Lukacs, et bien d’autres) ont abordé ces questions existentialles mieux que je ne saurais jamais le faire, mais je ne les connais pas assez pour pouvoir y trouver un appui solide à mon argumentation. Ma critique de Meeting, destinée à mettre en évidence ce que l’on pourrait peut-être appelé, d’un terme un peu prétentieux, l’impensé de la théorie communiste ou communisatrice, reste donc largement intuitive et partielle - je m’en excuse... et je ne désespère pas de lui donner un jour une base théorique moins fragile.

        N.


        • Avoir ou être ? , F. , 23 mai 2006

          Je persiste et signe, en introduisant un autre point qui montrer bien que Tiqqun n’a rien à voir avec une quelconque alternative, pour autant que ce terme d’alternative ait un sens à peu près déterminé, en ce qu’il fait référence à une séquence historique qui a été théorisée en tant que telle (entre autres, par le négrisme), et non qu’il soit une espèce de mot-vedette dont la fonction serait de discréditer tout effort de penser et pratiquer le communisme à l’ère post-classiste.

          Ce point se trouve abordé en toutes lettres dans le texte Ceci n’est pas un programme (Tiqqun n°2, p 251 s.q.) : il y est expressément dit qu’une communauté doit faire coexister en elle, de manière indissociable, un vivre et un lutter. Une communauté qui hypertrophie la lutte au détriment de la forme de vie, des affects, du conatus, se transforme en milice, en organisation paramilitaire. Et, à l’inverse, une communauté qui unilatéralise la vie contre la lutte, perdant ce qu’on pourrait appeler un certain "sens de l’antagonisme", dégénère invariablement en alternative (précisément). L’accusation d’alternativisme lancée à l’encontre de Tiqqun et des éléments qui gravitent autour de sa mouvance est donc rien moins que fausse, plus exactement nulle et non avenue.

          Certes, on pourra encore objecter qu’il n’y a pas et qu’il ne peut y avoir de communautés ; qu’il n’y a qu’une société totale traversée par le principe dualiste de la lutte des classes. Mais c’est justement cette société comme totalité qui a cessé d’être. En lieu et place, s’affrontent dans la guerre civile des communautés contre le principe de leur dissolution continue dans le néant de l’ethos démocratiste.

          Bonjour chez vous

          F.


          • Avoir ou être ? , jef, 23 mai 2006

            l’accusation est rien moins que VRAIE, tu veux dire, j’imagine

            ou est-ce un joli lapsus freudien ?

            en tout cas cette caractérisation du communisme comme réalité bifide, vie et lutte, c’est pas la première fois que je le pense, mais la première fois que je le lis

            aurais intérêt à lire Tiqqun

            je te donne mon adresse postale ?

            à toi


            • Avoir ou être ? , F., 24 mai 2006

              je voulais dire : l’accusation d’ "alternativisme" à l’encontre de Tiqqun (lancée - entre autres - par Meeting) est fausse. Mais je me suis empêtré dans cette expression "rien moins que". Il ne faut pas confondre alternative et hétérogénéité. Et ceci n’est pas une subtilité sémantique de plus.

              F.


              • Tiqqun n’est pas l’Appel, Denis, 25 mai 2006

                F devrait lire les articles de Meeting plus attentivement, cela lui permettrait de se rendre compte que ce n’est pas Tiqqun, mais l’Appel qui est critiqué dans mon article de Meeting 2 : et que c’est ce texte que je considère comme alternatif et non pas la revue Tiqqun.

                On peut trouver beaucoup de liens de parenté entre Tiqqun et l’Appel. Il n’empeche qu’il ne s’agit pas de la même chose. L’Appel est bel et bien né de la volonté de concilier une tendance aux pratiques franchement alternatives avec une autre qui s’inscrit plus nettement dans la lutte : le compromis théorique qui en est résulté ne parvient pas à échapper à l’alternative telle que je l’ai définie (croire en la possibilité de vivre le communisme au sein de la société du capital), et le fait que ces alternatifs ne soient pas des pacifistes n’y change rien. Ne pas être pacifiste n’a jamais été un gage de radicalité.

                Le différent s’articule évidemment sur la question des classes : c’est quand on ne comprend plus la théorie du prolétariat, c’est quand comme F on la prend pour "un principe dualiste" qu’on croit possible de créer une communauté communiste qui lutterait contre sa "dissolution continue dans le néant de l’éthos démocratiste"...

                Quand à Tiqqun, il y aurait beaucoup de critiques à en faire également, mais effectivement je n’aurai pas spécialement choisi l’angle de l’alternative pour cela.


                • Tiqqun n’est pas l’Appel, F., 28 mai 2006

                  Le communisme est.

                  Je répondrais à Denis sur un seul point, le seul qui me paraisse vraiment décisif, à savoir que l’Appel serait un « texte alternatif » parce qu’il postulerait que le communisme peut être vécu dès à présent, dans la « société du capital ».

                  L’erreur fondamentale du marxisme en général, de Meeting en particulier, est de méconnaître ce fait métaphysique premier, originaire, qu’est l’existence comme être-là (mondanité et temporalité). J’affirme que tous les errements du marxisme et du post-marxisme ont cette mécompréhension, cet oubli, pour origine et principe. Avant d’être tel ou tel, ouvrier ou manager, noir ou blanc, homme ou femme, je suis. « L’existence précède l’essence ». C’est là, pour moi qui suis et ai à être, la donnée ontologique primaire. La méconnaissance de l’existence telle qu’elle est (« l’étant est ») condamne le marxisme à la superficialité et à l’impuissance, c’est-à-dire au militantisme. Dans Tiqqun n°2, il est écrit que la forme de vie est l’unité humaine élémentaire. En rattachant cela à ce que j’essaie de formuler, je dis : tandis que le libéralisme a sublimé la forme de vie sous les espèce de la fiction de l’individu déterminé par contrat, le marxisme, commettant pour ainsi dire l’erreur inverse, a sublimé cette même forme de vie sous le macro-concept de la classe, de telle sorte que l’existant humain est rapporté, en définitive, à un exemplaire interchangeable et sériel de la classe. Dans l’un comme dans l’autre cas, il y a à la base de cela une mauvaise ontologie, car ce qui est perdu, oblitéré, c’est la compréhension de l’existence dans sa concrétude - la forme de vie -, dans ses caractères primordiaux. Et de ce point de vue, le marxisme s’inscrit bel et bien dans la tradition d’une métaphysique dont la fin a été déclarée irrévocablement, mais qui n’en finit pas de finir.

                  Le commun est l’essence de l’existence. Etre, c’est être-avec. Il n’y a d’existence que là où il y a du commun, et réciproquement. Conséquemment, le capitalisme, qui est la négation en acte de tout commun, est nihiliste. On peut même dire que le capitalisme n’existe pas ; je veux dire par cela : qu’il n’a aucune positivité ; qu’il n’existe qu’en tant qu’entrave posée à l’expression du commun. La domination du capital, pour parler comme les marxistes, n’est que le résultat de notre impuissance à faire consister ce commun, cet être-commun. Seul est réel le communisme Seul le communisme existe positivement, et ceci dès à présent, pour la simple raison qu’il est une expression du commun. Il y a du communisme chaque fois qu’il y des inclinations, des dispositions au partage, de la rencontre et du lien, du jeu entre des différences aussi. Le capital, lui, n’existe, comme fausse positivité, comme illusion réelle, qu’en vertu du communisme déjà là, en vertu de ce commun déjà là qui résiste à toute réduction, fait pièce à tout anéantissement. Le monde n’est-il pas suspendu à l’idée du communisme ? Si le vivre, dans le sens le plus large du terme, a pu cependant demeurer, alors même que le capital subsumait la totalité de ses caractères sous les espèces de la biopolitique impériale, c’est que ce vivre fût préservée par de multiples expressions communistes, quelques partielles et fragiles qu’elles aient pu être - et cela, non pas « à l’intérieur de la société du capital », (mal)comprise comme totalité réifiée de part en part sous le signe de la négativité absolue, mais comme autant de dehors irréductibles,de points d’extériorité. Autrement dit, le commun, essence de l’ « homme », est déjà là, non pas simplement comme tendance historique sous-jacente au capitalisme total (la « vieille taupe »), mais comme ce qui, dès à présent, fait vivre et demande à être porté à l’expression. Cette expression intacte du commun est le communisme. C’est pourquoi le communisme est déjà là et que nous avons à le vivre - immédiatement. De le vivre, il en va même de notre devoir le plus impératif et souverain. Car il n’y a pas de choix entre vivre et ne pas vivre - sauf à se suicider, soit participer au nihilisme du capital.

                  Denis écrit : l’alternative, c’est « croire en la possibilité de vivre le communisme au sein de la société du capital ». Je réponds : le communisme est le vivre lui-même, hic et nunc, et ce vivre est vouée à expulser hors de lui le nihilisme du capital (« anéantir le néant ») - le capital étant plus qu’une société ou un mode de production : une métaphysique. Le communisme est déjà là, pour ainsi dire devant nous, sous nos yeux, parce que la vie est là (l’existence comme être-là), parce que la vie vit malgré tout, et résiste à l’emprise du capital, de la quantification par la marchandise, du régime impérial. Je dis donc : non seulement nous voulons vivre le communisme, mais nous vivons déjà le communisme, et nous le devons ; nous vivons le communisme chaque fois que de l’existence surgit, chaque fois que du commun émerge et s’organise, s’élabore, s’intensifie.

                  Et peut-être, finalement, est-ce bien plutôt le marxisme, avec sa grande vision panhistorique, qui, en définitive, serait du côté de l’alternative, la meilleure preuve étant peut-être cette crainte obscure du théoricien comme de l’activiste de tomber du côté de cette autre innommable qu’est pour lui l’alternative. Mais sans aller jusque à une telle extrémité, qui pourrait ressembler à une provocation, nous pouvons bien affirmer que le marxisme est de ce monde, mais comme tout ce qui est faux, il est de ce monde sur le mode de l’absence et de la désaffection. Le marxisme est triste. Pour cela, il doit être combattu. Et, à mes yeux, une compréhension adéquate de l’existence dans toute son extension représente le point de départ d’une nouvelle politique communiste à expérimenter, une politique post-marxiste et post-classiste.

                  Pour résumer d’un mot : le communisme est - maintenant ou jamais.

                  P. -S. : Au-delà des intentions conciliatrices supposées que Denis prête aux rédacteurs de l’Appel, je vois une continuité assez évidente entre ce texte et Tiqqun, ne serait-ce que dans le souci de remettre au cœur d’une politique communiste la concrétude de notre présence immédiate au monde, conjuguant le sensible et l’intelligible, l’avoir et l’être, le besoin et le jugement ; c’est-à-dire le soi, la subjectivité, ou plus exactement la forme de vie, parce que le concept de subjectivité est considéré, à juste titre, comme par trop entaché de « fatras métaphysiques » ; donc de poser la question communiste en termes éthiques. Et un devenir communiste est plutôt un devenir quelconque qui renoue avec le sens de l’être, une désubjectivation et un arrachement à toute identité adjugée qu’une affirmation, quand bien même une telle affirmation, dialectiquement, se réaliserait sur le mode de la négation/dépassement. Cela dit, je serais assez intéressé par une critique de Tiqqun, cette fois, sous un angle différent que celui du leitmotiv un peu sidérant de l’« alternative ».

                  Bonjour chez vous

                  F.


                  • Le ventre se ramasse à l’Appel, Patlotch, 29 mai 2006

                    Il vont sauter de joie, les prolos qui mangent ce que d’autres produisent en même temps que de quoi être exploités, en apprenant que le communisme les appellent ici et maintenant, s’ils sont des hommes, des vrais, à « la concrétude de [leur] présence immédiate au monde, conjuguant le sensible et l’intelligible, l’avoir et l’être, le besoin et le jugement »

                    Dire que j’ai failli survivre, pré-situ avec trente ans de retard, pour l’amour d’une régression qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre (traduction : ne pas confondre mes questionnements sur le "moins strictement prolo s’abolissant que moi tu meurs dans le capital" de TC avec cette accumulation d’humanisme théorique pur et dur).

                    Chaque phrase ou presque de ce texte de F. serait un délice à se mettre sous la dent, découpée avec le triste couteau du so called marxisme. D’autres le feront mieux que moi, qui pense que la vie est ailleurs, avec le pudding.

                    Patlotch, 29 mai

                    PS : Tiens bon, Jef, plus que trois cent pages ou retour à l’Appel !


                  • Le communisme c’est l’amour du prochain, Mr Maurice, 29 mai 2006

                    "Il y a du communisme chaque fois qu’il y des inclinations, des dispositions au partage, de la rencontre et du lien, du jeu entre des différences aussi."

                    "Si le vivre, dans le sens le plus large du terme, a pu cependant demeurer, alors même que le capital subsumait la totalité de ses caractères sous les espèces de la biopolitique impériale, c’est que ce vivre fût préservée par de multiples expressions communistes, quelques partielles et fragiles qu’elles aient pu être - et cela, non pas « à l’intérieur de la société du capital », (mal)comprise comme totalité réifiée de part en part sous le signe de la négativité absolue, mais comme autant de dehors irréductibles,de points d’extériorité. Autrement dit, le commun, essence de l’ « homme », est déjà là, non pas simplement comme tendance historique sous-jacente au capitalisme total (la « vieille taupe »), mais comme ce qui, dès à présent, fait vivre et demande à être porté à l’expression. Cette expression intacte du commun est le communisme."

                    "Je dis donc : non seulement nous voulons vivre le communisme, mais nous vivons déjà le communisme, et nous le devons ; nous vivons le communisme chaque fois que de l’existence surgit, chaque fois que du commun émerge et s’organise, s’élabore, s’intensifie."

                    Ces trois citations extraites du textes précédent soulignent bien le principal problème que j’ai rencontré à la lecture de l’Appel. Quand la seule définition du communisme serait réduite à l’existance d’un penchant humaniste, une inclination vers l’autre... Alors il nous faudrait admettre que lorsque Bill Gates, satisfait du travail de sa boniche portoricaine, lui adresse un franc sourire il y a du communisme là-dedans. Que lors que Chirac embrasse Bernadette il y en a aussi, peut être même dans la haine du flic qui tabasse un bougnoule ? Qui sait ?
                    Le malaise vient du fait que dans l’Appel ne figure jamais le mot exploitation, que le terme salariat (qui lui y figure deux fois) n’y est employé que dans un sens très général recouvrant la condition commune aux Pdg et aux mineur de fond et pour n’y dénoncer que son côté aliénant. Le malaise vient du fait qu’on ne comprend pas très bien pourquoi c’est le vocable "communisme" qui est employé au lieu de "nèo-christianisme" ou "babacoolisme pédant". Car si le communisme n’est que cela, une "inclination" à garder une parcelle d’humanité en soi, qu’est-ce qui le distingue de tout autre projet : fascime, altermondialisme, social-démocratie, boudisme, franc-maçonnerie, animation socio-culturelle ?

                    Peut être que dans le terme communisme il y aurait inclus l’idée de la fin du rapport d’exploitation et l’abolition des classes sociales. Peut être que le projet communiste doit s’affronter à l’Etat, au rapport social capitaliste et à ceux qui ont intérêt à ce qu’il perdure.
                    Va savoir ?

                    En tout cas les plus tristes que j’ai rencontré sont bien ceux qui font du plaisir une idéologie, ceux qui tentent de formaliser des rapports humains "vraiment" super sympas en les figeants dans des recettes et une formalisation normative totalement abstraite. J’en ai beaucoup croisé des curés évangélisateurs qui prêchent l’intensité de la vie, à coup d’anathèmes et de sentances tirés de bouquins. En tout cas tu ne respire pas la joie de vivre et tu auras beau te répéter tous les matins devant ta glace "chaques jours de tout point de vue mes rapports humains sont de plus en plus riches et sympas", tu resteras un pisse-froid et un curé.


                    • Le communisme c’est l’amour du prochain, jef, 3 juin 2006

                      je constate que F/N me coupe l’herbe sous le pied, puisque je ne trouve l’occasion de poster le message suivant, pourtant ancien, que maintenant.
                      non seulement le sourire de Gates à la boniche, pas plus que les autres exemples que tu prends, ne recèle aucune parcelle de communisme, non seulement il est évident que ce n’est pas ça que visent nos humanistes pestiférés, mais on se demande quelle est la dose de mauvaise foi nécessaire pour seulement essayer de faire croire que le bouc émissaire désigné pense à ça, contre toute évidence, quand il parle de porosité des rapports sociaux à de l’héréogénéité communiste résiduelle. si VRAIMENT tu ne peux penser qu’au sourire de gates à la boniche philippine en guise de communisme de période prérévolutionnaire, en d’autres termes à rien, c’est que que je me suis trompé d’adresse en débarquant ici.
                      mais je continue de croire à la mauvaise foi expresse, visant à secouer le cocotier immédiatiste à juste titre. le communisme sans perspective stratégique, révolutionnaire, c’est de l’air, bien sûr. mais est-ce tout ce dont il s’agit avec les camarades de l’Appel ? telle est la question.


              • Avoir ou être ? , jef, 26 mai 2006

                le diable est dans le détail et si ce n’est pas une subtilité sémantique, ce n’est rien.
                sans doute n’est-ce pas gratuit, voilà skia comme dirait mon parrain.
                je suis parvenu à ne pas résoudre pleinement au terme de quatre cents pages la conjonction entre hétérogénéité et antagonisme
                mais je tiens bon


                • Se comprendre et/ou être compris ? , Patlotch, 26 mai 2006

                  Remarques d’impures formes

                  Je crois avoir trouvé ce que je reproche à certains post(eur)s : même quand je comprends littéralement ce qui est écrit, je ne sais pas toujours ce que ça veut dire, où ça veut en venir...

                  J’ai longtemps rapporté ce phénomène en totalité à mon inculture, considérant après tout que c’était à moi de faire quelques efforts. Avec le temps, je m’aperçois que ceux-ci n’ont résolu que très partiellement le problème, et que pour une bonne part, celui-ci tient au peu de souci que peuvent avoir les envoyeurs d’être compris, non seulement de leur interlocuteur apparent, comme dans un vrai dialogue, mais aussi, et je dirais surtout, de ceux supposés les lire et s’intéresser à leurs échanges. Ce souci pourrait avantageusement participer d’un objectif de ce forum, qui serait de sortir des joutes sur autoréférences croisées, pas forcément connues des visiteurs les plus motivés a priori.

                  Si je n’avais pas compris cet échange, ce n’était pour le coup pas même faute de connaître l’Appel, ou Tiqqun, ou l’article de Denis répondant au premier, mais d’avoir prêté aux échangistes une maîtrise parfaite de tout ça, derrière leurs allusions et leurs tons assurés. On a ici un bon exemple du genre de quiproquo qui peut tourner au ridicule. Me v’là donc décomplexé !

                  Le peu de souci d’être compris s’ajoutant au peu d’efforts pour comprendre, le résultat est un dialogue de sourds pour un public de muets. Pour peu qu’en plus certains retiennent une part variable mais essentielle de ce qu’ils pensent, ce qui n’est compréhensible sur ce forum en général que dans certaines limites largement dépassées pour des raisons dans lesquelles je n’ai pas à entrer, on obtient l’équivalent pour le forum du rapport travail improductif/travail productif et une plus-value relative, au sens le plus commun, débouchant sur une tendance à la baisse de l’intérêt des lecteurs inversement proportionnelle à la quantité de souci évoquée chez les intervenants. Ce n’est certes pas capital, et c’est pourquoi ce développement est purement fantaisiste, sauf que dans la vie, comme dit ma marraine, ya pas d’secret...

                  Moi aussi je sais faire : Jef, il te reste trois cent pages pour saisir que contradiction ne signifie, dans certaines conditions et nécessités matérielles, pas davantage processus endogène que « principe dualiste ».

                  Merci à Denis pour ses lumières... et hâtons-nous de rendre la théorie bitable

                  Patlotch’ 26 mai


                  • arroseur arrosé ou crétinisme volontaire ?, jef, 29 mai 2006

                    "contradiction ne signifie, dans certaines conditions et nécessités matérielles, pas davantage processus endogène que « principe dualiste »."

                    non seulement je ne comprends pas ce que tu veux dire malgré nos échanges a parte de ce WE, mais je suis sûr que personne à part moi n’est me^me censé piger l’adresse qui suppose le background desdits échanges. à part la bonne tranche de foutage de gueule public, je ne vois pas pourquoi tu joins ce morceau au message, incompréhensible aux autres participants du forum. ceci dit non sans un regard en coin au modérateur, qui a du boulot, sans doute.


                    • Quelle part d’humanisme dans « l’activité de crise » vers la communisation ?, Patlotch, 30 mai 2006

                      Le « background desdits échanges » est plus haut :

                      Denis 25 mai, Le différent s’articule évidemment sur la question des classes : c’est quand on ne comprend plus la théorie du prolétariat, c’est quand comme F on la prend pour "un principe dualiste" qu’on croit possible de créer une communauté communiste qui lutterait contre sa "dissolution continue dans le néant de l’éthos démocratiste"...

                      Jef 26 mai : Avoir ou être ?
                      je suis parvenu à ne pas résoudre pleinement au terme de quatre cents pages la conjonction entre hétérogénéité et antagonisme mais je tiens bon

                      C’était de ta part :

                      1) une allusion aux Fondements... de Roland Simon ;

                      2) une interrogation sur l’hétérogénéité, que j’ai comprise comme le contraire d’endogène, pour le "dépassement produit sur la base de l’être prolétarien dans la contradiction du capital", ce qui n’est effectivement pas explicite ici, mais sans quoi on ne comprend pas tes positions ou questions.

                      A quoi j’ai répondu ça, arroseur s’arrosant volontairement, par l’absurde :

                      Moi aussi je sais faire : Jef, il te reste trois cent pages pour saisir que contradiction ne signifie, dans certaines conditions et nécessités matérielles, pas davantage processus endogène que « principe dualiste ».

                      Il me semble que la question de fond qui est derrière ces échanges, c’est effectivement celle de la part d’humanisme, nulle, partielle ou totale, qui est injectée dans le processus révolutionnaire communisateur. En d’autres termes, pour simplifier, cette part est nulle pour TC, totale pour l’Appel, et partielle pour toi comme pour moi. Dit inversement, c’est quel ’dosage’ de l’attaque de l’exploitation (et des déterminations fondant le mode de production capitaliste), entre condition nécessaire et condition suffisante dans les contenus et formes de la communisation, c’est-à-dire de la production de communisme.

                      *

                      Je saisis l’occasion pour préciser que mon "retour dans le giron TC-Meeting" ne s’entend pas comme alignement sur la thèse du dépassement produit strictement sur une base prolétaire dans et face au capital. A ce stade je pense qu’il faut distinguer entre :

                      1) la période qui nous sépare du déclanchement de la communisation, l’engagement des hostilités produisant le dépassement des limites de la contradiction essentielle de l’exploitation. A cet égard, la part d’humanisme me semble relever effectivement de l’alternativisme ou d’un immédiatisme quel qu’il soit.

                      2) la communisation engagée, ou la question est posée de la double composante négative (abolition du capital et du prolétariat) et positive (création de nouvelles relations inter-individuelles, d’immédiateté "sociale" entre individus) du communisme.

                      Je relierais cette distinction à l’« activité de crise » que Roland Simon reprend à Bruno Astarian pour la discuter pages 677-678 de Fondements critiques d’une théorie de la révolution, in "Abolir le capital / L’appartenance de classe devient une contrainte extérieure").

                      Au total je considère par conséquent, c’est de mon point de vue la cohérence de ma position, que la question de la part d’humanisme dans le processus révolutionnaire ne se pose pas immédiatement, et que cela ne vaut pas de rester en retrait du conflit essentiel, sur l’exploitation.

                      Patlotch, 30 mai


                      • Quelle part d’humanisme dans « l’activité de crise » vers la communisation ?, jef, 2 juin 2006

                        1. je ne faisais nulle allusion à l’opus maximum de roland ; les pages de misère visées étaient les miennes propres ;
                        2.quant au dosage d’humanisme, ce n’est pas la question. l’important est la dualité principielle, l’ambivalence de la force de travail, comme vecteur d’une contrariété sans remède entre ce qui pousse (la nature littéralement) contre le capital et la fonction capitaliste dont on en voit pas comment, purement identique à soi, sans reste, elle serait le lieu d’une poussée hétérogène - puisqu’à être antagoniste, il faut au moins être hétérogène. le communisme est d’emblée cette part en développement d’hétérogénéité non pas irréductible (l’usinage complet de l’humain, de l’espèce, n’est pas à exclure de l’horizon du capital : ce serait la prise en charge capitaliste de la petite circulation, devenue grande, c’est-à-dire la production capitaliste de la force de travail, qui jusqu’ici est marchandise, mais pas encore marchandise capitaliste au sens de l’ouvrier célibataire à l’hôtel de Lipietz) mais résiduelle de la socialisation capitaliste, et ceux qui parlent de communisme strictement futur, c’est-à-dire rigoureusement absent, ignorent que passé et futur ne sont que des modalités du présent, ce dont même les bordiguistes italiens de chez n+1 font leur principe (il est vrai, en confiant au capital le soin de libérer son germe communiste, ce qui est l’aberration marxiste par excellence).
                        c’est pourquoi la question centrale de TC et peut-être de meeting (il est remarquable qu’elle est revient comme une litanie) : "comment le prolo s’abolit strictement en tant que prolo" est me semble-t-il dépourvue de sens. je dirais même que sa récurrence est un aveu d’impuissance, presque un déni, les questions qu’on martèle ad nauseam en espérant que grâce à Coué leur forme interrogative se convertira subreptiscement en affirmation sont des fausses questions. cela dit, le débat est par ailleurs passionnant.


                        • Quelle part de matuvisme dans l’activité de théorie vers la communisation ?, Patlotch, 2 juin 2006

                          Même si moi je parvenais à comprendre ce charabia intello qui en jette, je n’y répondrais pas. S’il y a plusieurs lignes qui séparent, quant au communisme et qu’on le prenne ici dans tous les sens qui nous sont communs, il en est une sur laquelle je ne transigerai jamais : ce qui est dit en son nom doit être compris de ma marraine.

                          J’ai le plus grand respect pour ceux qui élaborent, dans la peine et la patience, de quoi comprendre les choses dans des termes qui, pour être difficiles et complexes, n’en sont pas compliqués et impénétrables. Nous savons tous que si la théorie communiste veut sortir du bois pour s’embarquer dans la réalité sociale à transformer, elle devra en assumer les conditions de langage, au nom même de ceux qu’elle prétend, in fine, aider. Je vois bien que les théoriciens qui comptent sont plus conscients du problème que les mouches du coche "communisateur". Si les luttes reformulent les acquis de la théorie, ce ne sera pas en en sortant par le bas, qui se prend pour le haut, de l’hermétisme (en l’occurrence qui des luttes concrètes ne parle jamais, mais seulement des livres, et pas des plus récents). Il est donc clair que c’est dans les luttes, pas chez Meeting, que se forgera leur langage adéquat. Mais si Meeting c’est du charabia d’intellos, fussent-ils bien intentionnés, le revue comme le site iront à rebours.

                          J’ai peu d’estime, c’est peu dire, pour ceux qui alimentent à l’insu de leur plein gré l’idéologie populiste de la claire "communication". Je supporte assez mal, quotidiennement, les hauts fonctionnaires pour reconnaître par leur langage, dans le rapport humain, ceux qui fonctionnent selon les mêmes principes, à l’insu de leur plein gré.

                          Verbeux, encore un effort pour devenir communs.

                          Patlotch, 2 juin

                          (ici je ne dis rien de ce que je crois comprendre de l’intervention de Jef, ce serait trop cruel)


                        • Quelle part d’humanisme dans « l’activité de crise » vers la communisation ?, Patlotch, 3 juin 2006

                          1. je ne faisais nulle allusion à l’opus maximum de roland ; les pages de misère visées étaient les miennes propres

                          Dont acte. Cela dit, ça ne change pas grand chose puisque la polémique tourne sur les thèses de TC qu’on trouve dans ce livre, et qu’on trouve ce livre, mais pas encore le tien.

                          quant au dosage d’humanisme, ce n’est pas la question.

                          Peut-être ai-je ramassé dans ce terme des positions qui devraient être critiquées plus spécifiquement (je ne suis pas philosophe). Est-il inutile de préciser que je parle d’humanisme théorique ? La question, pour autant que "dosage", que j’ai utilisé pour faire simple, soit pertinent, est davantage celui de l’exploitation que de l’humanisme.

                          (je souligne en italique)

                          l’important est la dualité principielle, l’ambivalence de la force de travail, comme vecteur d’une contrariété sans remède entre ce qui pousse (la nature littéralement) contre le capital et la fonction capitaliste dont on en voit pas comment, purement identique à soi, sans reste, elle serait le lieu d’une poussée hétérogène - puisqu’à être antagoniste, il faut au moins être hétérogène.

                          « dualité principielle », « contrariété », « hétérogénéité », « antagoniste »... C’est bien ce que j’avais compris : il n’est nulle part question de « contradiction », celle-ci étant supposée renvoyer à Hegel, chez Marx comme chez R. Simon.

                          Ici on a, mieux que de l’humanisme théorique, un naturalisme vitaliste, ça finira chez Vaneigem.

                          le communisme est d’emblée cette part en développement d’hétérogénéité non pas irréductible (l’usinage complet de l’humain, de l’espèce, n’est pas à exclure de l’horizon du capital [...] ceux qui parlent de communisme strictement futur...

                          Il faut avoir survolé les textes de TC/RS pour y trouver l’idée de communisme strictement futur. C’est précisément l’objet de controverses, en particulier avec Charrier de La Matérielle, qui fait le reproche inverse, si j’ai bien compris. Comme n’est comprise ni la dynamique de la contradiction, ni la notion de limite, on a besoin de déformer les thèses en cause, et on aboutit à une logique formelle et mécaniste (dualité, contrariété, etc.)

                          la question centrale de TC et peut-être de meeting [...] : "comment le prolo s’abolit strictement en tant que prolo" est me semble-t-il dépourvue de sens.

                          J’ai dit mes propres réserves sur le strictement, ce qui n’est pas une raison pour abandonner la contradiction de l’exploitation, tant que la lutte n’est pas engagée en son coeur, ce qu’on appelle ici "communisation" : problème que j’ai suggéré d’examiner avec la notion d’activité de crise. Le problème c’est qu’on voir bien comment il commence, cet abandon, et qu’on sait trop où il finit.

                          Pour que le débat devienne passionnant, encore faudrait-il que les positions soient discutées pour ce qu’elles sont.

                          Patlotch, 3 juin


                          • hétérogénéité, antagonisme, contradiction, jef, 6 juin 2006

                            on se fout des philosophes professionnels. ils sont stipendiés pour défendre l’ordre, ne pas penser, pas faire de pli, de lien, ne pas intel-ligere. la bêtise savante est rétribuée par l’Etat : on appelle ça atelier protégé du travail mental.

                            ta contradiction est celle du capital. rien ne sort de la contradiction, qui est la contradiction capitaliste, que la contradiction capitaliste. le capital est, cherchais-tu à me le rappeler ?, la contradiction qui se supporte : baisse tendancielle et contre-tendances. je n’en parle pas ici, parce que ce qui m’intéresse plus que la connaissance de l’ennemi, c’est la fin de la connaissance, en l’occurrence la défaite de l’ennemi en question. si ton langage se borne a celui de l’ennemi, tu fais ce que nietzsche disait de ne pas faire : devenir monstre en combattant le monstre.

                            à force de répéter capital, contradiction, lutte des classes, il ne te restera que ça - comme disait Roland, tu finiras par l’aimer ta putain de contradiction, de lutte des classes. l’ennemi est grand. le respect se mue en admiration. prenons le pouvoir. "mon" communisme putatif est, j’avoue, quelque chose d’entièrement différent du capital. Ein ganz Anderes, disait Horkheimer.

                            finir chez vaneigem n’est certainement pas par les temps qui courent la pire chose qui puisse m’arriver. je ne parle pas de théorie, ici.

                            ton dosage. plus ou moins d’exploitation ? plus ou moins d’humanisme ? à quoi rimé-ce ? picon-bière ou bière-picon ? l’important est qu’il y ait autre chose que la contradiction, quelque chose d’extérieur (hétérogène) et qui affronte la contradiction (antagonisme). le communisme est antagoniste à la contradiction du capital et pousse ce dernier à redéfinir les termes de sa contradiction, sa composition organique.

                            l’instabilité de la contradiction se résorbe par la redéfinition des termes de la contradiction, qui traduit dans la langage de l’ennemi les effets externes de l’antagonisme (lutte des classes, crise, restructuration). s’il n’y avait pas d’externité même résiduelle au capital, on se serait pas là à gloser de sa fin. mais manifestement ce résidu est en voie de résorption définitive. on ne tolère plus que le langage de l’ennemi, on ne tolère plus que l’ennemi, étrange ennemi.

                            l’extériorité n’a rien de spatial, les individus qui supportent la contradiction et ceux qui supportent l’antagonisme sont les mêmes : ils sont clivés, schizés. ce qui se comprime en eux sont deux sujets, deux plis des ‘mêmes’ corps, en réalité, deux corps en un seul lieu : le capital et la singularité communiste. les mêmes parties extensives supportent des rapports antagonistes, simultanément comme virtuel et actuel, successivement comme actualités. les parties prises différemment dans le tout s’altèrent, mais non essentiellement : c’est leur combinaison alternée qui décide du changement essentiel. De la à définir les parties en question : les organes, tissus, ossature ; sang, nerfs, squelette, digestion, respiration.

                            la relance de l’antagonisme relance la contradiction ipso facto (c’est-à-dire par la compression des contraires asymétriques en domination capitaliste), provoque la redéfinition de ses termes. c’est l’action antagoniste qui détermine le jeu de la contradiction, pas l’inverse. c’est parce qu’il y a de l’antagonisme que le jeu de la contradiction risque de mal finir pour la contradiction. la contradiction n’a pas de vertus révolutionnaires génétiques, au contraire, elle se supporte, à tel point que ce fait de se supporter comme contradiction définit le capital comme procès.

                            "Il faut avoir survolé les textes de TC/RS pour y trouver l’idée de communisme strictement futur. C’est précisément l’objet de controverses, en particulier avec Charrier de La Matérielle, qui fait le reproche inverse, si j’ai bien compris. Comme n’est comprise ni la dynamique de la contradiction, ni la notion de limite, on a besoin de déformer les thèses en cause, et on aboutit à une logique formelle et mécaniste (dualité, contrariété, etc.)"

                            j’espère que tu organises des cours de rattrapage. je ne peux pas arborer le pedigree du lecteur exhaustif, qui se serait farci comme toi les 19 volumes de tc, sans parler du reste. je n’ai lu que quelques centaines de pages de tout ce corpus, du pur survol, quoi.

                            "logique formelle et mécaniste", c’est vrai aussi que je n’ai jamais été fort en matérialisme dialectique, mais je compte sur toi. de la saine dialectique matérialiste, comme au bon vieux temps.

                            si tu me dis que ce qui te gêne dans la théorie meetécée, c’est le "strictement" du point 3 (sauf erreur) de la 4e de couverture, tu dis que je ne dis rien d’autre que toi.

                            quant à l’abandon de "la contradiction de l’exploitation", j’aimerais bien, comme tout le monde ici. de là à dire que je le fais, il y a que tu me prends pour un thaumaturge. abandonner la contradiction suppose qu’on théorise l’abandon, non ? donc qu’on théorise la contradiction de l’exploitation. Non, que je ne pige rien à rien, peut-être, mais ne t’y mets pas aussi, stp, en me prêtant des intention absurdes. si connaître ce qu’il y a à démonter exige qu’on ne connaisse que ça, on ne démonte que pour remonter - si tant est qu’on démonte quoi que ce soit.

                            grosses bises et prenons l’air si tu veux bien

                            4 juin


                            • hétérogénéité, antagonisme, contradiction, Patlotch, 7 juin 2006

                              Notre différend s’éclaircit.

                              ta contradiction est celle du capital. rien ne sort de la contradiction, qui est la contradiction capitaliste, que la contradiction capitaliste. le capital est [...] la contradiction qui se supporte : baisse tendancielle et contre-tendances. je n’en parle pas ici, parce que ce qui m’intéresse plus que la connaissance de l’ennemi, c’est la fin de la connaissance, en l’occurrence la défaite de l’ennemi en question. si ton langage se borne a celui de l’ennemi, tu fais ce que nietzsche disait de ne pas faire : devenir monstre en combattant le monstre.

                              C’est ta conception de la contradiction qui me paraît étrange : en quoi serait-elle une contradiction essentielle du capitalisme, si elle ne faisait que le définir statiquement, ad vitam eternam, si elle n’est pas une histoire, une dynamique produisant son dépassement ? Tu sort d’Hegel, en refusant l’Aufhebung, très bien, mais tu n’entres pas chez Marx, dans le capitalisme produisant sa nécrologie, par la lutte de classes, comme identique à son expression dans la baisse tendancielle du taux de profit. En définissant cette contradiction, on n’est pas chez l’ennemi, et d’ailleurs sa vision, sa compréhension de ce qu’il fait, son langage, comme capitaliste, ne sont pas ceux-là. Et même s’ils l’étaient, ce n’est pas le langage (ni le sien ni le nôtre) qui produit la contradiction et son dépassement, mais la lutte.

                              à force de répéter capital, contradiction, lutte des classes, il ne te restera que ça - comme disait Roland, tu finiras par l’aimer ta putain de contradiction, de lutte des classes. l’ennemi est grand. le respect se mue en admiration. prenons le pouvoir. "mon" communisme putatif est, j’avoue, quelque chose d’entièrement différent du capital. Ein ganz Anderes, disait Horkheimer.

                              Tu confonds deux choses, le fait de remettre en cause ou pas l’essence du capital. Qui se traduit par exemple : 1. remettre en cause la règle du jeu de ce partage, donc des présuppositions de l’exploitation, la vente-achat de la force de travail comme marchandise. 2. par déplacer le curseur salarial par la lutte revendicative, et donc diminuer la plus-value à somme égale = « aimer la putain de contradiction » c’est ne vouloir que la lutte revendicative, justifiant le syndicalisme quel qu’il soit en imaginant la transcroissance, quantitative, vers la remise en cause. Essaye avec un variateur de lumière sur une ampoule de 100W : tu n’obtiendras jamais 200w et tu ne feras pas péter l’ampoule, même à fond. « Ton communisme putatif » il trouve de l’énergie ailleurs que dans le fil qui alimente l’ampoule. "ganz Anderes" = la vie est ailleurs. Bon voyage !

                              ton dosage. plus ou moins d’exploitation ? plus ou moins d’humanisme ? à quoi rimé-ce ? picon-bière ou bière-picon ? l’important est qu’il y ait autre chose que la contradiction, quelque chose d’extérieur (hétérogène) et qui affronte la contradiction (antagonisme)

                              J’aurais mieux fait de me taire plutôt que d’essayer cette simplification, même avec des guillemets à dosage, c’est pas très dialectique. Au temps pour moi. Mais ton schéma s’enfonce dans l’étrange : « un antagonisme qui affronte la contradiction »

                              le communisme est antagoniste à la contradiction du capital et pousse ce dernier à redéfinir les termes de sa contradiction, sa composition organique. / l’instabilité de la contradiction se résorbe par la redéfinition des termes de la contradiction, qui traduit dans la langage de l’ennemi les effets externes de l’antagonisme (lutte des classes, crise, restructuration). s’il n’y avait pas d’externité même résiduelle au capital, on se serait pas là à gloser de sa fin. mais manifestement ce résidu est en voie de résorption définitive. On ne tolère plus que le langage de l’ennemi, on ne tolère plus que l’ennemi, étrange ennemi.

                              Ce que tu décris me semble se passer au sein même de la contradiction, l’alimenter, dans une articulation de niveaux différents qui tous, dans le capital comme société, sont subsumés par la contradiction essentielle. Cela ne signifie pas qu’ils sont absents, qu’il n’y a nulle part de nature, de génétique, d’humain, de singulier et de contradictions en tant que particularités, dans cette société, qui participent de la lutte de classes, mais que ce n’est pas à partir d’elles que peut, de l’extérieur de la contradiction comme implication réciproque, sauter le verrou de l’exploitation. Pour moi, c’est en ceci que la formule "strictement en tant que prolétaire" peut s’ouvrir à d’autres dimensions attaquant le capital par la médiation d’autres niveaux (notamment l’Etat, la politique, les oppressions et doominations, mais aussi l’écologie par exemple), mais il faut voir dans quelles conditions, par quels processus, à quel moment cela peut jouer un rôle décisif du point de vue révolutionnaire, et il me semble que cette ouverture du strictement ne peut être effective que dans « l’activité de crise », dans le dépassement engagé des limites, c’est-à-dire les mesures communisatrices. Avant, tout se referme comme "récupération", alternative, impuissances diverses retombant dans la règle du jeu de l’ennemi. Question peut-être de quantité, mais qui pose celle de la qualité : à quoi tendent les luttes, de quoi s’arment-elles comme objectifs, et aussi comme stratégie, qui deviennent alors des enjeux théoriques et pratiques.

                              l’extériorité n’a rien de spatial, les individus qui supportent la contradiction et ceux qui supportent l’antagonisme sont les mêmes : ils sont clivés, schizés. ce qui se comprime en eux sont deux sujets, deux plis des ‘mêmes’ corps, en réalité, deux corps en un seul lieu : le capital et la singularité communiste. les mêmes parties extensives supportent des rapports antagonistes, simultanément comme virtuel et actuel, successivement comme actualités. les parties prises différemment dans le tout s’altèrent, mais non essentiellement : c’est leur combinaison alternée qui décide du changement essentiel. De la à définir les parties en question : les organes, tissus, ossature ; sang, nerfs, squelette, digestion, respiration.

                              En disant cela, tu contredis ce que tu avances plus haut, sur l’antagonisme qui affronte de l’extérieur la contradiction. Il n’y a effectivement pas une double nature du prolétariat, classe du capital et sujet du communisme, mais deux points de vue sur la même contradiction de l’implication réciproque, dans sa dynamique. Je ne crois pas qu’on puisse même parler de "clivage", de "deux sujets", car c’est le même à travers en lui l’ensemble de ses rapports sociaux, comme classe, et non comme individus singuliers, ou pire sujet de la psychanalyse dans une sorte de néo-freudomarxisme collectif.

                              la relance de l’antagonisme relance la contradiction ipso facto (c’est-à-dire par la compression des contraires asymétriques en domination capitaliste), provoque la redéfinition de ses termes. c’est l’action antagoniste qui détermine le jeu de la contradiction, pas l’inverse. c’est parce qu’il y a de l’antagonisme que le jeu de la contradiction risque de mal finir pour la contradiction. la contradiction n’a pas de vertus révolutionnaires génétiques, au contraire, elle se supporte, à tel point que ce fait de se supporter comme contradiction définit le capital comme procès.

                              En fait cela revient à réinventer un sujet révolutionnaire qui ne serait pas le prolétariat (en tant que classe du capital), mais qui agirait sur une contradiction du capital en venant de l’extérieur, comme quoi ? comme homme ! On n’est peut-être pas chez Vaneigem, mais à minima chez Temps critiques, sauf que tu ne l’élabores pas théoriquement, ni de façon assez précise pour qu’on y comprenne quelque chose de concret, en particulier, que sont les luttes, qu’est-ce qui s’affronte en elles, que produisent-elles, dans quelle dynamique, avec quelles limites etc. ?

                              j’espère que tu organises des cours de rattrapage. je ne peux pas arborer le pedigree du lecteur exhaustif, qui se serait farci comme toi les 19 volumes de tc, sans parler du reste. je n’ai lu que quelques centaines de pages de tout ce corpus, du pur survol, quoi

                              Ce n’est pas un problème d’exhaustivité. Presque chaque texte de RS ramasse ce qui précède. Je n’ai lu que 5 ou 6 des numéros de TC, et pas de façon très approfondie. Les Fondements en contiennent ce qui est le plus actuel il y a 4 ou 5 ans. Les numéros de TC et qq articles ici actualisent. Voir dans TC20 les pages qui expliquent ce cheminement (vers la théorie de l’écart pour faire court, et les notations tirées des luttes plus récentes).

                              "logique formelle et mécaniste", c’est vrai aussi que je n’ai jamais été fort en matérialisme dialectique, mais je compte sur toi. de la saine dialectique matérialiste, comme au bon vieux temps.

                              Il y a un niveau de logique formelle toute bête qui te permettrait de voir que ton raisonnement est contradictoire en lui-même (voir plus haut). Ton problème est plus de la dialectique (héraclitéenne) que du matérialisme proprement dit, encore que, j’attends d’en savoir plus sur ta « combinaison alternée qui décide du changement essentiel [...] les organes, tissus, ossature ; sang, nerfs, squelette, digestion, respiration ».

                              si tu me dis que ce qui te gêne dans la théorie meetécée, c’est le "strictement" du point 3 (sauf erreur) de la 4e de couverture, tu dis que je ne dis rien d’autre que toi.

                              Non. Tu l’introduis de telle façon que tout s’effondre, et pas seulement chez TC/RS, mais

                              l’essentiel

                              chez Marx.

                              quant à l’abandon de "la contradiction de l’exploitation", j’aimerais bien, comme tout le monde ici. [...] abandonner la contradiction suppose qu’on théorise l’abandon, non ? donc qu’on théorise la contradiction de l’exploitation. [...] si connaître ce qu’il y a à démonter exige qu’on ne connaisse que ça, on ne démonte que pour remonter - si tant est qu’on démonte quoi que ce soit.

                              grosses bises et prenons l’air si tu veux bien

                              Que fait Le Capital (le livre), que fait TC, sinon « théoriser la contradiction de l’exploitation » ? Si tu veux en montrer les défauts, il faut l’affronter en tant que tel, y compris avec d’autres apports de connaissance ou de méthode, ou les tiens propres, et donc si cela suppose de connaître autre chose, cela suppose d’abord de connaître la théorie que tu critiques.

                              Et puis n’oublies pas les luttes. Tu n’en parles jamais, et tu ne les intègres pas dans tes constructions abstraites.

                              Nous ne devons pas prendre l’air aux mêmes endroits.

                              Amical’

                              Patlotch, 7 juin


                              • hétérogénéité, antagonisme, contradiction, jef, 7 juin 2006

                                Dire le prolo en tant que prolo : est-ce qu’on ne désire pas se châtrer à toute force ? c’est une question d’accent, mais pas contradictoire, hégélien : contraire, spinozien.
                                Le prolo en tant qu’autre chose NE CESSE PAS D ETRE PROLO, RASsURE-TOI, je dis bien rassure-toi, ce qui est le comble. Comme s’il fallait s’assurer qu’on ne cesse pas d’^tre prolo quand on est autre chose.
                                Il y a qu’à mesure qu’on développe l’autre chose, on décompose le prolo qu’on ne cesse d’être tout à fait que quand on l’a entièrement décomposé. Révolution.

                                Réinventer un sujet qui ne soit pas le prolo, c’est exactement ça, le prolo n’a jamais été sujet que comme refus, arrachement de temps à la valorisation, attaque de la plus-value, les brutes ouvrières le disent superbement. SPQR, disait Lacan, ils sont dans le même camp, senatus populusque romanum.

                                Sauf à considérer le prolo du mouvement ouvrier comme le sujet : hélas, la grande affaire du mouvement ouvrier a été de gommer les effets de sujet surgis du prolétariat comme refus (je ne dis pas négation pour ne pas enferrer dans l’envoûtement hégélien de la dialectique, qui ne dit jamais que la différence du même, travail comme catégorie du capital, etc.)

                                Le prolo comme force de travail est irréductible au travail précisément parce qu’il parvient à attaquer la plus-value : il est le facteur de décomposition en tant que sa reproduction relève de la petite circulation, qui ne suppose pas l’usinage capitaliste. la force de travail comme irréduction au travail, voilà le seul sujet possible.

                                Le prolo en tant qu’autre chose n’agit pas ailleurs que dans la chaîne de valeur, là est le malentendu : c’est ce qui ne travaille pas dans la force de travail qui ramène sa fraise au turbin pour le faire fondre, le travail et son sujet-machine, dont l’individu est la prothèse.

                                Quand les OS turinois sortent des fiat 600 mumlticolores de la chaîne de montage en 1969, automne chaud si peu français, à Mirafiori, ils le font EN TANT qu’ils ramènent des compétences largement ectra-prolo sur le terrain même de la valorisation de la valeur par le prolo qu’ils ne devraient pas cesser d’être du point de vue du patron au sens le plus largement gramscien du mot (patron+syndicat+...+Etat=hégémonie cuirassée de domination).

                                Quand je dis que c’est un autre sujet.
                                Le prolo en tant que prolo, le pauvre ne peut pas grand chose, mais en tant qu’autre chose, qui ne cesse pourtant pas d’être prolo, parce qu’il n’a pas le choix, et qui ne peut pas ne pas ramener ce résidu d’autre forme d’espèce humaine sur le terrain de la valorisation, puisque ce terrain de ‘jeu’, le camp, est la planète, celui-là peut tout faire et défaire.

                                C’est le prolo en tant que l’autre chose qu’il est de manière contraire le bouffe qui dérègle la contradiction et la fait éclater. C’est ce dérèglement que j’appelle antagonisme. Quoi d’étrange ?
                                Pression sur la contradiction, dans la suspension de la contradiction dont on ne sort que pour n’y plus rentrer qu’à quatre pattes, depuis ce point de vue dont tu parles qui est non encore réduit au totalitarisme machinique du camp global. Ce n’est pas seulement un autre point de vue, c’est le point de vue non réduit. Nuance ? capitale si j’ose dire.


                                • hétérogénéité, antagonisme, contradiction, Patlotch, 8 juin 2006

                                  Tu causes bien, Jef, et t’es sympathique, mais tu noies le poisson dans la rhétorique, la phrase. Et tu ne fais que ressasser la même chose, comme si je n’avais pas compris, ni d’autres derrière la vitre. Tu n’es pas assez à ce que tu écris, ça se sent comme en jazz, cette absence de concentration, de présence à soi. Je sais, ça fait du bien, j’arrête pas. Mais tu devras un jour choisir, parce que ton élaboration ne tient pas. Tu m’obliges à reformuler, c’est usant parce que tu ne lis pas.

                                  - Soit tu gardes la loi de la valeur et la baisse tendancielle du taux de profit (ton ajout sur les contre-tendances relève du pléonasme, sinon il n’y aura pas ’tendance’ mais baisse effective), et donc tu as la contradiction de l’exploitation comme procès historique entre classes, contradiction comme mouvement, dynamique (c’est pourquoi j’ai dit que ton pb est du côté d’Héraclite)

                                  - Soit tu construis autrement ton système de représentation des choses. Me renvoyer discrètement au diamat comme ex-PC, ça va bien, une fois en interne, n fois en externe, je ne suis ni vexé ni rien, sauf que si ça sert d’argument rhétorique (dialectique à la Schopenhauer) contre la théorisation communiste dans le fil de Marx (comme Isabelle Stengers hurlant à l’hégélianisme dès que j’ai parlé de Roland Simon : mais quel Marx alors, sinon l’amour de ses filles et les citations de Shakespeare ?), ça ressemble étrangement à ce qu’on entend partout, In the Mood. Alors tant pis pour ceux qui en sont dupes, ce serait d’eux d’abord : Celui qui ne veut pas parler du capitalisme, qu’il se taise à propos du stalinisme

                                  Tu vas rencontrer, au niveau restreint du blabla, de l’abstraction théorique, dans ton type de démarche, deux obstacles :

                                  - le premier sera de nature théorique, de logique : vois Temps critiques, ça se tient parce qu’ils considèrent que les lois de la valeur et de la baisse tendancielle sont caduques, que la reproduction du capital se joue essentiellement ailleurs que dans la production matérielle de marchandises. Alors donc ils peuvent retrouver une relative cohérence dans la révolution produite à titre humain. Pour eux, la contradiction de l’exploitation n’est plus essentielle dans la reproduction du capital, on se retrouve quelque part ailleurs, pour ne pas dire nulle part, entre Marx et Camatte. Si : ta survie, le tilt de Mr Maurice, ta mégalomanie comme meilleure arme. Ton élaboration est d’abord incohérente en elle-même, et ta critique de TC en conséquence inconséquente sur le plan logique, comme raisonnement abstrait.

                                  - un obstacle concret : comment rends-tu comptes de ce qui se passe dans le cours quotidien de la lutte des classes, les luttes concrètes, ce sur quoi s’appuie TC, de l’Argentine à l’anti-CPE en passant les luttes suicidaires, les émeutes de novembre ? Comment tu fais le lien, comme disait Godard, avec « les choses, non les mots ?

                                  Prends tout ton temps, fais un effort, remets sur le métier sinon tu vas passer pour pas sérieux, et tu devras changer de pseudonyme.

                                  Prends l’air, si tu veux bien.

                                  Amical’

                                  Patlotch, 7 mai


                                  • quelle connerie les idées, jef, 9 juin 2006

                                    t’es sympa, parles bien, penses mal, etc. on distribue les bons et les mauvais points. tu possèdes l’art consommé de pousser le bouchon jusqu’à la ligne où tranche la modérateur du forum. je risque fort évidemment de me retrouver de l’autre côté.

                                    les idées n’ont aucune importance. seule la baston. ce que je dis, t’en tamponnes, zéro effort. passes juste d’un service d’ordre à l’autre. cherche la promotion et les galons de la hiérarchie, qui n’existe ici "malheureusement" pas. t’es trouvé une nouvelle église et recommence de psalmodier, de réciter ton nouveau talmud. sainte ventriloquie !

                                    la vangeance se mange froide, roquet qui mords moins que ne grognes et aboies fort, pends aux basques, obsessionnel. perso, tu m’as saoûlé avec tes remontrances de maître d’école. tu occupes 90% du volume des échanges sur ce forum et n’as rien à dire de neuf. et alors ? il y a de grands commentateurs ! et ils sont indispensables. "ne me reproches pas" mes piques concernant le pCF et le ML en général, qui DATENT DE MESSAGES PRECEDANT CELUI AUQUEL TU PRETENDS REPONDRE. belle antiphrase : rétorsion, oui.

                                    je te demande pardon pour t’avoir heurté, ou vexé. mon argument était ailleurs, dûment exposé. mais encore une fois, qui s’en soucie. "on a compris, ça va" que tu vas me fermer la gueule. ça y est, t’as gagné. je lâche prise.

                                    sache une chose, cela dit. je n’ai jamais cherché à humilier personne et n’ai pas de problème d’ego,contrairement à ce qu’imagines : la reconnaissance de la Société, ça fait longtemps que j’ai cessé de la chercher, quand j’ai compris de quoi se chauffent les reconnus. je ne serais pas ici, à penser librement avec les camarades, autrement. je suis ici pour construire une idée avec tous. le jeux de pouvoir, bon dieu, tirons la chasse veux-tu bien, j’en ai soupé. si j’engueule ou suis engueulé, ça fait partie du jeu fraternel, les agacements. si je lis que "le prolo veut la viande, le bourgeois, l’être", j’estime ne violenter personne outre mesure en demandant "d’arrêter de dire des conneries". je me trompe peut-être. encore une fois, s’il y a lieu, cendres sur la tête. en tout cas pas de rivalités en jeu. seule l’émulation, qui n’a rien à voir, libre coopération, croissance de la puissance commune.

                                    je ne prétends critiquer en bloc ni marx ni TC, ce serait le comble. tout ce qu’on peut faire, c’est chercher d’être à la hauteur de travaux pareils et éventuellement apporter un grain de nouveauté. TC est sans doute la meilleure revue d’analyse existante, toutes langues confondues. je pointe seulement ce qui à mes yeux est une faiblesse théorique (le fameux point 3 de meeting), et ce depuis le début. Camatte s’y intéresse, mais il doit être trop con pour toi.

                                    que les Temps Critiques prétendent à la fin de la loi de la valeur ne concerne qu’eux. quant à ton orthodoxie marxiste, elle n’est pas là où tu crois. marx était lui-même très ballotté, cfr. au moins la fameuse lettre à zassoulich. il n’était pas un monolithe. si tu prenais les choses d’un peu moins haut, de la hauteur de celui qui cherche à se tailler sa place à coup de castagne (je castagne donc je prouve mon monde), tu ne trouverais pas Bologna "bof bof, ton génie", ironisant après avoir lu 6 pages, me^me A4. ni Alquati.

                                    le besoin de reconnaissance doit être satisfait, certes, mais pas par n’importe qui. être promu au rang des maîtres ou reconnaître les non-maîtres qui sont les non-esclaves ? mais ton chemin de Damas a été long et la révélation ici de la théorie sans laisse semble ne pas suffire à t’y arrêter, parce que ce n’est pas elle (seulement) que tu cherches. les problèmes commencent avec trop d’identification imaginaire.

                                    jef n’est pas un pseudo, mais mon surnom ici à bruxelles. je n’en chercherai pas d’autre, sauf pour fuir la police politique.

                                    bonne route


                                    • quelle connerie les idées, patlotch, 9 juin 2006

                                      1) Je ne suis pas "vexé", ni "humilié" et quel que soit mon ego, ce n’est pas le problème dans cette discussion. Je n’ai aucune place à me tailler, je les refuse toutes, et je me prends bien moins au sérieux que tu n’as l’air de le croire, mais le débat oui. Quel besoin de reconnaissance ? à quoi bon et pour quoi faire ? Quel "aboiement" ? Quelle "vengeance" et de quoi ? Si je voulais me faire aimer, je m’y prendrais autrement : je ne fais toujours que le minimum pour être aimable, et ce qui est chez moi désagréable mérite de déplaire.

                                      Comme tout le monde je préfère avoir raison que tord, c’est clair, mais ce n’est pas un but en soi : quel intérêt ici ? Je ne cherche donc pas à te faire taire, mais à ce que le débat porte sur ce qui est en cause. Quoi qu’il en soit, le débat ne peut pas aller plus loin et je n’en porte pas la responsabilité. Continuer n’a strictement aucun intérêt, l’essentiel du différend est clair et incontournable. Dans ce que j’ai dit ici, je n’ai pas répété bêtement du TC, mais formulé ce que j’ai digéré et fait mien parce que ça me semble tenir la route, dans les limites de ce que j’ai compris et que je peux reformuler par moi-même au stade de ma compréhension, avec les désaccords ou le questionnement dont j’ai justement parlé : où ma pensée est-elle un "monolithe" ? Me prêter l’attitude que tu dis (nouvelle église etc) est ridicule.

                                      Une bonne polémique est une polémique qui porte sur le fond, les idées, précisément. Depuis le début de cet échange, tu as fuis ce débat en le déportant ailleurs, et in fine, il ne te reste que ça : personnaliser, confondre tes idées et ta personne, et prendre la critique des premières pour une attaque personnelle. Voilà la mauvaise polémique que tu fabriques pour n’avoir pas à affronter la bonne, qui est certes dure, mais c’est inévitable sur des enjeux de ce niveau.

                                      2) J’ai simplement constaté, parlant de dialectique, que tu me réponds "matérialisme dialectique" ce qui signifie en substance dans ta bouche et me concernant l’allusion "caca diamat" d’ex-PC. C’est pas vexant, c’est une simple connerie, ta petite projection et ton étiquetage de ce que tu ignores : ma vie. En disant "ta contradiction est étrange", j’ai été en-dessous de ce que j’aurais du dire : ce n’est pas une contradiction mais une opposition dans un tout statique, avec laquelle on ne pourrait selon toi que constater : « le capital est ». Or, et tu as beau le dénier, tu en arrives à refuser la contradiction de l’exploitation que tu affirmes par ailleurs comme celle du capital. Oui, pour toi, dialectique = caca diamat, à quoi tu préfères l’exposé littéraire flou qui n’a aucune rigueur théoricienne (j’ai payé pour le comprendre, et tout le monde n’est pas Debord qui veut, parvenu à un remarquable équilibre de ce point de vue). Ce qui est vrai, c’est que je ne fais pas de cadeau devant les prétextes évacuateurs, qui me sont beaucoup plus insupportables que les insultes ad hominem, pour autant que j’en use plus que toi, bien que ta manière soit policée (je ne vois pas en quoi cela concerne une éventuelle modération du forum, nous ne sommes pas des enfants de coeur). Tu devrais observer que j’ai pris soin d’ignorer la plupart de tes piques, sauf celle-ci, non parce qu’elle me touche personnellement, mais parce qu’elle a une fonction théorique : évacuer toute dialectique de la contradiction (au sens de Heraclite > Hegel > Marx > Simon, et pour moi de Bertell Hollman).

                                      Si j’ai fait référence à Temps critiques, c’est pour montrer que pour soutenir "la révolution à titre humain", ce qui est peu ou prou ce que tu fais (appelons un chat un chat, un homme un homme, un prolétaire un prolétaire etc.), ils sont obligés d’abandonner comme essentielle cette contradiction, donc la loi de la valeur et de la baisse tendancielle du taux de profit. Je dois à JW de me l’avoir fait remarquer, et c’est ce qui m’a conduit à me repositionner (lettre ouverte sous le titre précisément choisir c’est renoncer, car c’est l’un ou l’autre, mais pas un syncrétisme verbeux entre les deux). Je n’ai fait que montrer que ton raisonnement se mord la queue comme illogique, que ce soit formellement ou dialectiquement. Je comprends que ça ne te fasse pas plaisir, mais je ne suis même pas sûr à te lire que tu aies saisi de quoi il retourne.

                                      3) J’ai été amené à rappeler, tant bien que mal - ce qui n’engage pas ceux qui l’ont produite, ni moi à l’accepter entièrement, justement - ce qu’est en la matière la vision de TC, que tu défigures : comment débattre sur la base d’une déformation et d’une incompréhension ?

                                      Au passage, ceci, de TC20, p. 197 : « si l’on veut comprendre le concept de limite de façon non téléologique, c’est le communisme lui-même que l’on doit comprendre au présent. » ou encore « Le communisme est au présent, parce qu’il est la condition et le contenu des pratiques actuelles de la lutte de classse. ». Tu faisais toi le procès à TC du contraire, de n’envisager le communisme qu’au futur. Pas besoin de se farcir des centaines de pages de TC ou RS (ta pique stupide surl’exhaustivité de ma lecture... comme si’il avait suffi de connaître Marx par ceour pour éviter le "marxisme" : regarde Bidet...), cela est présent dans la plupart des textes, et bien connu comme un sujet polémique sur l’inéluctabilité, le déterminisme de TC etc. Nous voilà éclairés sur la valeur de ton affirmation, sous un texte de RS, après une invitation de BL à débattre : « Rien à redire ». Qui l’a pris alors pour argent comptant ? Qu’en avais-tu compris pour ne pas voir que tout ce que tu critiques ici y est présent ? Qui n’est ni cohérent, ni conséquent, ni même sérieux ? Pourquoi le débat devient-il sans intérêt ?

                                      4) Je pense que nous touchions là à des points clés des débats théoriques sur le communisme. Je regrette vraiment que tu l’entendes d’une autre oreille. Je n’accepte pas tes excuses parce que tu n’as pas à m’en présenter, c’est manifestement, à l’inverse, moi qui t’ai blessé, mais je ne présente aucune excuse parce que je ne m’en suis pris qu’à tes idées. Mais que veux-tu, si tu n’assumes pas le débats d’idées, si tu en fais une affaire personnelle, d’égo plus que tu ne l’affirmes justement bien que démontrant ici le contraire, tu n’avanceras pas toi, moi non plus, ni personne. C’est le pari de ce forum que d’essayer de creuser ces questions, ce que tu étais le premier à lui reprocher (certes en privé) de ne pas faire en abordant pas la théorie en son coeur battant de meeting, TC/RS. L’exercice est parlant.

                                      5) On peut à raison m’accuser d’une chose : utiliser beaucoup Internet, je fréquente des forums de discussion depuis des années, et j’ai énormément appris des autres, mais aussi démonté à peu près tous les mécanismes psychologiques des quiproquos et procédés manipulatoires. Très peu supportent d’avoir tord, moi oui, et c’est ma principale force, car même si j’affirme mes certitudes avec un peu trop d’assurance, je reconnais assez vite, d’abord pour mon compte, mes erreurs, ce que tout le monde peut constater. C’est d’ailleurs pourquoi je n’ai jamais été un adepte du diamat, ne t’en déplaise, ne serait-ce que parce que c’était inacceptable pour ma cervelle de matheux, bien que nulle en philosophie. Je n’ai pas à cet égard d’amour-propre mal placé, c’est pourquoi je ne suis pas vexé (erreur d’interprétation déjà commise par Denis). Je mets un point d’honneur à reconnaître mes erreurs parce que c’est la seule façon de pouvoir continuer à PENSER.

                                      Comme tous ceux qui prennent au sérieux leur objet de pensée, je préfère de loin celui qui me démontre en quoi je me trompe que celui qui me donne raison, qui ne m’apporte rien : voilà le potlatch positif. Tu as choisi le potlatch négatif et, tout bien pesé de cet échange sur la contradiction de l’exploitation et de la production du communisme, c’est sans doute préférable pour tout le monde.

                                      Amicalement, si tu es capable de l’entendre ainsi,

                                      Patlotch, 9 juin


                      • Quelle part d’humanisme dans « l’activité de crise » vers la communisation ?, F., 2 juin 2006

                        Bonjour,

                        Je m’abstiendrais de répondre aux insultes, insinuations et autres commérages d’arrière-boutique, au nom du souci le plus élémentaire de préserver ma santé mentale contre le bavardage à haute teneur psychiatrique qui forme la substance même de la communication sur le Web, là où aucune parole n’engage.

                        J’avais supposé que les forums de Meeting étaient un lieu d’expressions théoriques. Il faut bien reconnaître que je me suis trompé. L’anonymat en vigueur semble y autoriser tout un chacun à y épancher - démocratiquement, cela va de soi - son ressentiment et sa rancœur en les exhibant avec une satisfaction certaine comme les emblèmes de l’hypercritique. Il est assez singulier qu’on confonde, ou qu’on feigne de confondre, critique politique et morale du ressentiment. De fait, de la pensée, là où elle tente d’émerger, ne se heurte qu’à des formules apprises et des credo sans contenu, comme cela est très généralement le cas dans les cercles militants. Il est vrai que notre stérile individualité occidentale a les formes d’expression et de médiation qu’elle mérite : le blog et la pornographie pour les plus citoyens d’entre nous, le militantisme ultra-gauchiste ou apparenté pour les plus politisés, qui ne valent guère mieux. Dans ce dernier cas, la critique sera d’autant plus radicale, quitte à n’être plus qu’imprécations populistes, qu’elle ne prête guère à conséquence sur nos existences réelles. Bref, ici comme ailleurs, il est difficile de combattre le crétinisme ambiant avec pour seul arme le logos. Passé un certain point d’intensité, celui-ci ne fait plus que se heurter à un mur de stupidité ou de mutisme, sorte de stupidité qui ne trouve plus ses phrases.

                        Et il est assez remarquable que la liberté d’expression soit de fait reconnue comme n’étant plus soumise qu’aux seules entraves de la technologie, au moment même ou plus rien ne semble pouvoir et devoir être dit, où tous les dires s’équivalent au degré zéro de la signification. La parole - sans lien - s’est muée en information et communication.

                        Quoiqu’il en soit, l’hypothèse de la communisation, bien qu’erronée dès le départ selon moi, gagnerait à interdire purement et simplement ce genre d’implosions pathologiques.

                        Je prendrais cependant la peine de répondre sur quelques points :

                        - « le marxisme est triste ». Ce constat visait la doctrine en tant que telle, non ses supporters. Je confesse même une certaine admiration (mais rien de plus) pour ces militants qui invariablement, depuis des décennies parfois, reproduisent dans leur presse les même analyses, en tirent les mêmes conclusions, et esquissent les mêmes programmes, avec une constance et une opiniâtreté qui, en d’autres époques, auraient sans doute « déplacé des montagnes ». Et cela, quelque soit la situation. Et cela encore, en sachant qu’à peu près personne ne les lira, ni ne prendra même la peine de les écouter. Sur le mode tragi-comique, Don Quichotte lui-même, à force d’abjection, parvenait à un certain héroïsme.

                        - Quant aux exemples donnés par le dénommé Maurice dans son audacieuse reconstruction réductionniste, ils montrent seulement qu’il n’a rien compris à ce que je tentais de formuler. Dans les charmants tableaux, si « concrets », si « vécus » qu’il dépeint pour illustrer joliment, croit-il, le folklore de la lutte des classes (l’exploitation de la « boniche » portoricaine par le vilain milliardaire, les embrassades d’un Président de la République ou l’intolérable racisme policier), je ne vois que domestication, dressage et servitude, une complicité confiante et confortable entre dominants et dominés - une forme de mort. Les inclinations, les dispositions au partage en sont l’exact contraire : elles sont amour de la puissance, expression d’irréductibilité dans la guerre civile en cours, prises de parti. Par-là, elles composent une forme de vie. Le commun et la singularité se présupposent.

                        Quant aux notions d’humanité et d’humanisme, on les cherchera en vain dans mon texte. Quelques uns ont cru bon de les y débusquer pour mieux faire entrer mes développements dans un cadre théorique - celui de Meeting et de TC - que ces mêmes développements rejetaient a priori. Faut-il en conclure que nos jeux de langage soient si incommensurables que tout échange raisonnable dégénèrerait inéluctablement en ritournelle pour autistes ?

                        Cela dit, j’essaierai prochainement de répondre par quelques notes rapides sur deux points que je crois majeurs :

                        - existence et histoire (historialité)

                        - existence et humanité (humanisme)

                        Bonjour chez vous

                        N.


                        • Quelle part d’humanisme dans un blog quelconque ?, , 3 juin 2006

                          Cher F ou N,

                          Tu as tout dit : pourquoi perdre son énergie à échanger sur un forum ? Les points que tu soulève sont pour moi, et certains camarades de Meeting, des points importants, même vitaux pour la compréhension du rapport "expérimentation-vie" (expression négriste s’il en est, mais peu importe). Peut-être faudrait-il les développer ailleurs que sur internet, sous forme de textes à faire circuler. Les questions abordées gagneraient en clarté et cela éviterait les déformations abusives. D’ailleurs à ce propos tu as pu constater que ce n’est pas internet qui est à l’origine des mensonges : les rumeurs et les ragots sont des formes naturelles du commerce entre les êtres sociaux. Si chacun disait la vérité en permanence, c’est la vie même qu’on tuerait. Il n’y a pas de vie sans fantasme. Toutes les formes d’adhésions en découlent. Tout le monde déforme, ment, invente, fantasme à seule fin de conforter son rapport au réel dans les meilleures conditions possibles. C’est aussi cela la vie. Aussi, n’importe quel individu peut intervenir sur ce forum, participant à Meeting ou non, il arrive donc qu’on y fasse de mauvaises rencontres. A partir de ce constat, toutes les manipulations sont possibles. Ne soyons pas naïfs.

                          Amicalement. Un camarade.


                          • « blog quelconque et mauvaises rencontres », Patlotch, 3 juin 2006

                            Chères et chers F. et N., "Un camarade", Jef et les autres,

                            Je m’abstiendrais de répondre aux insultes, insinuations et autres commérages d’arrière-boutique, au nom du souci le plus élémentaire de préserver ma santé mentale contre le bavardage à haute teneur psychiatrique qui forme la substance même de la communication sur le Web, là où aucune parole n’engage

                            Ces lignes répondant dans l’ordre du fil à une de mes interventions, je me sens concerné, bien que ce niveau ne m’intéresse guère. Je ne prétends pas personnellement avoir évité des simplifications, mais je vois surtout là une manière élégante d’évacuer la question posée, par M. Maurice aussi, de l’exploitation : ne pas prendre les enfants du prolétariat pour des canards de forum. Chacun sa pathologie, on a les fous qu’on peut. Il en existe même qui n’appartiennent à aucune classe sociale : heureux qui va « normal » en ce bon capital, car comme il est dit par Un camarade, personne n’échappe à « conforter son rapport au réel dans les meilleures conditions possibles ».

                            La parole n’engage partout que ceux qui y engagent leurs convictions, quelles qu’elles soient, avec un minimum d’honnêteté. Tout au plus est-ce plus difficile (ou facile, selon) sur le Web. Mais je ne considère pas que ce problème justifie de ne pas participer à ce forum. Il y a toutes sortes de bonnes raisons pour ne pas y participer. Celle-ci est aussi mauvaise que certaines rencontres qu’on y fait.

                            pourquoi perdre son énergie à échanger sur un forum ?

                            Parce que bien utilisé c’est un lieu comme un autre de discussions, rien de plus, rien de moins.

                            Les points [...] importants, même vitaux pour la compréhension [...] Peut-être faudrait-il les développer ailleurs que sur internet, sous forme de textes à faire circuler. Les questions abordées gagneraient en clarté et cela éviterait les déformations abusives.

                            Pourquoi opposer ces deux formes ? D’une part, la possibilité est offerte ici de publier des textes plus travaillés, l’Appel en est un, et de les faire connaître à ceux qui ne se trouvent pas où ils circulent. D’autre part les uns et les autres sont plus ou moins familiarisés avec chacune de ces formes d’expression. Grâce aux bons soins des machinistes, le forum de Meeting a une qualité paradoxale, car par le rythme de sa mise en ligne, il pourrait justement échapper aux bavardages, et d’ailleurs il le fait largement, sauf à mépriser tout ce qui ne relève pas du genre dissertation : il invite à tourner sept fois sa souris dans la main avant de cliquer, comme moi :) « bavard à haute teneur psychiatrique » ?, « crétin volontaire ? » et autres noms d’oiseaux qui glissent, sauf quand ils prennent mes « insultes » comme de bons prétextes pour éviter des questions de fond, ce qui est une forme d’insulte comme une autre, propre sur elle, très post-moderne.

                            Parlant de « déformation abusive », à propos de « triste marxisme », que penser de ceci, qui semblait m’être adressé dans l’ordre du fil (sinon il fallait répondre à "le communisme est l’amour du prochain") : « ces militants qui invariablement, depuis des décennies parfois, reproduisent dans leur presse les même analyses, en tirent les mêmes conclusions, et esquissent les mêmes programmes, avec une constance et une opiniâtreté qui, en d’autres époques, auraient sans doute « déplacé des montagnes ». Je ne vois même pas à qui cela s’adresse chez Meeting, sauf à mettre dans le même sac tous ceux qui ont une position de classe, ce qui bien souvent n’est plus le cas des militants esquissant des programmes etc.. Ce n’est pas une déformation abusive, et ce n’est pas moins un amalgame que celui qui concerne l’Appel.

                            L’inconvénient d’une telle critique des forums et autres blogs, sans parler de son côté "restons entre nous, gens de bonnes manières dissertantes ayant d’excellents « textes à faire circuler »" [sic, pour la critique du militantisme, beau retour du refoulé], c’est qu’elle renvoie à des textes qu’on ne peut discuter, sauf en situations, ce dont on a une idée qu’en y participant : d’où l’intérêt des forums pour en témoigner, et prolonger ainsi l’intérêt des textes qui « circulent ailleurs que sur internet ».

                            Chaque forme a donc ses avantages et inconvénients. Cercle vertueux, elles peuvent être complémentaires, tout en sachant, inutile de se raconter des histoires, que l’une n’est pas plus que l’autre proche des rapports sociaux concrets. Pour la théorie comme formulation abstraite, c’est effectivement une question, mais Meeting n’est pas que cela, et même cela, avec un effort...

                            ce n’est pas internet qui est à l’origine des mensonges

                            A la bonne heure, comme disait ma grand-mère, nous voilà rassurés.

                            Aussi, n’importe quel individu peut intervenir sur ce forum, participant à Meeting ou non, il arrive donc qu’on y fasse de mauvaises rencontres. A partir de ce constat, toutes les manipulations sont possibles.

                            Bonnes ou mauvaises, les rencontres, chacun les siennes, c’est comme les fous et les cons. Alors, un peu d’humanisme concret : les vôtres ne sont pas si mauvaises, si cela n’est pas pris pour une manipulation de ma part.

                            Je trouve assez détestable de dénigrer ce lieu de discussions sous quelque prétexte que ce soit, et d’autant plus si ça venait "de l’intérieur", puisque ce ne serait pas la première fois (voir échanges sur le site pour le numéro 2). Le forum de Meeting n’est pas le centre de ce qui nous concerne, qu’on s’inscrive ou pas dans le "courant communisateur". Il est améliorable, mais irremplaçable, car ce n’est justement pas un « blog quelconque ».

                            Patlotch, 3 juin


                          • Quelle part d’humanisme dans un blog quelconque ?, F., 4 juin 2006

                            Les points que tu soulève sont pour moi, et certains camarades de Meeting, des points importants, même vitaux pour la compréhension du rapport "expérimentation-vie" (expression négriste s’il en est, mais peu importe). Peut-être faudrait-il les développer ailleurs que sur internet, sous forme de textes à faire circuler

                            En réponse à Denis, j’ai rédigé une réponse immodestement intitulé Le communisme est . j’essaye en ce moment de retravailler ce texte pour en faire un texte autonome, suscpetible de circuler publiquement et autout duquel ceux qui son intéressés par le débat Alternative/ Communisation pourrait prendre position. Mais pour l’instant, je ne suis pas satisfait de la tournure qu’il prend. Je ressens vivement les lacunes théoriques qu’il y aurait à combler pour vraiment approfondir la question. Au fond, un tel texte doit être discuté et élaboré collectivement. Cela dit, je vais communiquer le texte à quelques amis de mon entourage pour en discuter, fût-ce pour conclure que le texte en question doit être jeté à la poubelle. Mais je suis prêt aussi à en discuter, par voie de mail, avec quiconque est intéressée. Je peux donc envoyer ce texte (en cours d’élaboration, je le répète) sur demande.

                            Cheers

                            F.


                        • On ne peut pas parler sérieusement de tout, Mr Maurice, 4 juin 2006

                          "Les inclinations, les dispositions au partage en sont l’exact contraire : elles sont amour de la puissance, expression d’irréductibilité dans la guerre civile en cours, prises de parti. Par-là, elles composent une forme de vie. Le commun et la singularité se présupposent."

                          En quoi l’amour de la puissance pour elle-même serait-il le nec plus ultra de la radicalité ? Je comprend bien ce désir, mais... je ne sais pas vraiment s’il est nécessaire d’expliquer. La haine de l’impuissance, OK, je percute ! Mais l’amour de la puissance j’ai du mal.

                          "L’irréductibilité dans la guerre civile" ? Késako ? Ah oui, tu parle de la guerre civile au sens Appelo-tiqqunien, c’est à dire du "libre jeu entre les formes de vie". Donc il faut lire de "l’irréductibilité dans le libre jeu entre les formes de vie", ça m’éclaire toujours pas.
                          En fait c’est toujours le même problème que j’ai : si le communisme c’est la (ou les) disposition au partage et que la guerre civile c’est "le libre jeu entre des formes de vie", alors je ne sais pas vraiment si on a des trucs à se dire.

                          Je pense, tout comme toi, que du communisme est déjà présent ici et maintenant, mais je ne pense pas qu’il réside dans des "inclinations" quelconques. Le communisme déjà présent dont je parle est un rapport de guerre, non pas un rapport de guerre qui s’instaurerait entre différentes inclinations, choix, dispositions ou "forme de vie", mais bien une inimitié absolue engendrée par la réalité matériel du "folklore de la lutte de classe" (il existe d’autres rapports de guerre engendrés par d’autres motifs, mais je ne vois pas bien pourquoi les nommer "communisme").
                          Comme d’habitude, et au risque de me répéter, ce qui me gêne c’est ce dont tu ne parles pas... de l’antagonisme de classe, de l’exploitation, du fait qu’il FAUT se vendre pour survivre. Il se trouve que je crois savoir où tu veux en venir, que je crois savoir d’où tu viens et où tu vas. Si je pouvais me tromper j’en serais le premier heureux, alors détrompe moi.
                          En attendant ce que j’ai compris globalement de la position affirmée par l’Appel c’est :
                          - il n’y a pas de classes sociales, il n’y a que des formes de vies ;
                          - l’exploitation ça n’existe pas, tout ça c’est dans ta tête, si tu vas bosser le matin c’est que tu est alièné par des dispositifs ;
                          - ces dispositifs sont avant tout psychologiques, par exemple la police ou la prison sont surtout des idées abstraites ;
                          - la puissance est le but, le communisme est un moyen, c’est une formule publicitaire pour épater les gogos pour qu’ils NOUS rejoignent afin d’accroitre notre puissance (demain on peut changer de formule) ;
                          - le rapport marchand aliénant et le méprisable rapport salarié sont pour l’instant ce qui NOUS empêche de déployer notre puissance, néanmoins si cela peut NOUS être utile NOUS ne devons pas un seul instant hésiter à les produire et à les reproduire ;
                          - le NOUS dont on parle n’est pas le prolétariat (on est pas des has been, et ça se vend pas bien), ce n’est pas non plus l’humanité (ou alors dans plusieurs génération), c’est le parti imaginaire, dont on se moque bien d’être pris pour une secte ou un ghetto, d’ailleurs c’est ce que c’est ;
                          - tous ce qui accroit la puissance du Parti est bon, si nous intervenons sur un terrain de lutte c’est pour recruter des adeptes ;
                          - il n’y a pas d’autre dynamique que celle du renforcement du parti, si NOUS éditons une affiche pendant un mouvement de lutte c’est pour y seriner NOS slogans invariables, intengibles. Le mouvement doit apprendre du Parti et pas l’inverse ;
                          - les rapports que NOUS tissons doivent servir les desseins du Parti/secte, parce qu’il n’existe pas d’autre dynamique possible en notre dehors, NOUS n’avons que des rapports d’utilisations tant des autres que des luttes ;
                          - les termes ouvriers, sans-papiers, pauvres, sdf, exploités, immigrés, balayeur, femmes de ménage, etc. n’existent pas. Ne rentrant pas dans le cadre de notre théotrie sur les formes de vie, il ne s’agit pas de les critiquer ni même d’affirmer qu’elles ne NOUS intéressent pas ou que NOUS ayons peu à en dire... non il faut tout simplement les occulter. Un sans-papier ? Où ça ? Un quoi ? non NOUS ne voyons pas ce que tu veux dire.
                          - quand NOUS volons un camembert dans un supermarché c’est le processus d’abolition du salariat qui est en marche (NOUS avons déjà commencé) ;
                          - chaque jour NOUS inventons l’eau tiède. NOUS avons inventé le squatt (malheureusement après il s’est perverti. cf l’Appel). Nous avons inventé le vol à l’étalage, le sabotage, le fun, la vie en communauté et les rapports cool entre les gens ;
                          - la mégalomanie est notre meilleure arme, en fait NOUS n’en connaissons pas d’autres.

                          Toujours aussi mauvaise langue, ce qui ne devrait tout de même pas t’empêcher de répondre à la question simple : alors l’exploitation, est-ce que tu crois que ça existe ? C’est pas très compliqué non.


                          • On ne peut pas parler sérieusement de tout, N., 5 juin 2006

                            « L’exploitation, est-ce que tu crois que ça existe ? C’est pas très compliqué non. »

                            Dans la question faussement naïve qui m’est adressé par le sieur Maurice sous forme d’ultimatum, ce qui importe est moins la question elle-même que la relation pragmatique qu’elle tente d’instaurer entre le questionnant et le questionné. N’ayant pas besoin d’ennemis pour exister, je ne me livrerai pas à cette mauvaise dialectique du Maître et de l’Esclave. Je me borne à faire ce que j’ai à faire.

                            J’ai hésité un moment à répondre, tant il est vrai que le ton employé par le sieur Maurice n’engage guère au débat. Pour l’heure, je ne peux que maintenir ce que j’ai dit dans mon précédent message, lorsque je parlais d’insinuations et de commérages d’arrière-boutique. Même si je ne prétends nullement que mes interventions sur ce site aient une haute valeur théorique (ce sont plutôt des minuscules expériences de pensée, à mon usage et à l’usage des quelques intéressés), il est clair que là où quelques uns tentent d’articuler quelque chose comme de la pensée en travaillant sur des différences et en élaborant de la complexité, la méthode du dénommé Maurice est de procéder systématiquement par réduction outrancière et simplification abusive - que ce soit par mauvaise foi ou par stupidité importe peu ici. Dans ces conditions, le dialogue me paraît peu viable - je m’en retire.

                            Je me permettrais seulement d’avoir la prétention de recommander au sœur Maurice de délaisser un moment la littérature para- et crypto-marxiste pour aller voir du côté de Spinoza et Nietzsche, Heidegger et Adorno, Schmitt et Agamben, et de bien d’autres. Ce sont de plus solides points d’appui pour inventer une nouvelle politique communiste que la vieille littérature socialiste.

                            Quant à l’exploitation, des esprits bien plus brillants que moi en ont parlé avec abondance ces dernières décennies : je l’y renvoie.

                            Je précise enfin que le terme de radicalité est absent de mon lexique ; je l’abandonne volontiers au militantisme gauchiste embarrassé par sa schizophrénie existentielle.

                            Game over

                            N.


                            • Tilt, Mr Maurice, 7 juin 2006

                              Tu as perdus !
                              La réponse à "l’exploitation, est-ce que ça existe ou non ?" n’était pas "tu devrais lire tel ou tel bouquin".
                              C’est d’ailleur étrange de ta part, toi qui parle de "compréhension de l’existence dans sa concrétude", à moins que... la concrétude de ton existence ne t’ais jamais amené à rencontrer l’exploitation comme phénomène réel. Car vois-tu, et là on découvre un truc incroyable, l’exploitation n’est pas avant tout un concept abstrait.
                              Ceux qui parlent de l’existence dans sa concrétude sans se référer explicitement à autre chose que les bouquins qu’ils ont lu doivent avoir plus qu’un cadavre dans la bouche.

                              Enfin moi, perso, ce que j’en disais n’était pas spécialement une étude universitaire de la question et ne doit pas grand chose à la littérature para et crypto-marxiste.

                              Same player shoot again.


                              • What about this ?, , 14 décembre 2007

                                exusez-moi si j’ecris en anglais, ce qui est beaucoup plus facile pour moi...
                                I have read a certain part of the above exchanges with interest. I would be curious to know, however, what the Messieurs think about Claude Lévi-Strauss’s conclusion—the only one he said he could draw after a lifetime of studying all sorts of human societies, from the most "primitive" to the most "advanced"—that no human community can have more than 500 members without somehow or another splitting in two. Regards, NC