Editorial: “le démocratisme radical : une contre révolution qui nous embarque”

La restructuration du mode de production capitaliste est en voie d’achèvement, déjà de nouvelles modalités de croissance de l’exploitation se font jour, ce que certains appellent de “nouveaux compromis”.

Toutes les caractéristiques du procès de production immédiat, toutes celles de la reproduction de la force de travail, toutes celles qui faisaient de la classe une détermination de la reproduction du capital lui-même (bouclage de l’accumulation sur une aire nationale, “partage des gains de productivité”, inflation glissante, service public), tout ce qui posait le prolétariat en interlocuteur national socialement et politiquement : tout ce qui fondait une identité ouvrière. Toutes ces caractéristiques sont laminées ou bouleversées. Dans le même mouvement c’est tout le procès de métamorphose de la plus-value en capital additionnel qui n’admet plus aucun point de cristallisation comme l’opposition de deux aires d’accumulation (Est et Ouest), la dichotomie entre centre et périphérie, les avantages comparatifs sur une aire nationale. N’importe quel surproduit doit pouvoir trouver n’importe où son marché, n’importe quelle plus-value doit pouvoir trouver n’importe où la possibilité d’opérer comme capital additionnel, c’est à dire se transformer en moyens de production et force de travail, sans qu’une formalisation du cycle international ne prédétermine cette transformation, jusqu’à et y compris le fonctionnement mondial du système monétaire et financier.

 Pris dans son ensemble c’est le processus de reproduction du face à face de la force de travail et du capital qui n’admet plus aucun point de cristallisation, aucune fixation, et cela conformément aux déterminations de la croissance relative de la plus-value, même si dans cette configuration de l’exploitation se trouve réimpulsée la croissance absolue de celle-ci.

C’est tout ce qui fondait le prolétariat, dans le cycle de luttes antérieur, à se poser en rival du capital à l’intérieur de la reproduction de celui-ci, que la restructuration du mode de production capitaliste dépasse, contre et au travers de l’échec dans le début des années 70 du cycle de luttes antérieur.

La contradiction entre le prolétariat et le capital dans le nouveau cycle de luttes qui s’ouvre au début des années 80 a pour contenu et forme le fait que la classe n’existe et ne se définit que par et contre le capital : plus d’identité prolétarienne ; pas de retour sur soi du prolétariat ni de confirmation de lui-même face  au capital dans la reproduction de celui-ci. La contradiction se situe au niveau de la reproduction du rapport entre prolétariat et capital, et en cela, pour le prolétariat, sa contradiction avec le capital ne peut que comporter sa propre remise en cause (cf T.C.12, “Problématiques de la restructuration”).

D’une part, la même structure de la contradiction, --c’est son côté révolutionnaire-- supprime toute confirmation d’une identité prolétarienne dans la reproduction du capital, se produit comme identité immédiate entre la contradiction avec le capital et la constitution de la classe (celle-ci ne peut se rapporter à elle-même face au capital). Le prolétariat en contradiction avec le capital est, dans la dynamique de la lutte de classes  (cf “Des luttes actuelles à la révolution”, T.C.13), en contradiction avec sa propre existence comme classe. Se trouve alors résolue historiquement la contradiction fondamentale de la lutte de classe : comment le prolétariat abolit le capital et s’abolit lui-même ; comment agissant en tant que classe, il est le dépassement des classes. C’est là, la dynamique essentielle de la période.

D’autre part --c’est en quoi elle est procès de reproduction du capital et contre-révolution-- , cette structure de la contradiction fait, pour le prolétariat, du capital, dans sa reproduction, l’horizon indépassable du cours quotidien de la lutte de classe  : le prolétariat ne se définit que dans sa contradiction avec le capital, il ne trouve sa définition comme classe que dans la reproduction du capital. En cela, ce n’est plus un programme développé sur ce qu’est la classe à libérer qui se construit, mais la volonté d’une mise en conformité du capital :

  1. a) avec sa nature d’objectivation du travail et de ses forces sociales,
  2. b) de communauté des individus isolés.

C’est ce que nous appelons le démocratisme radical. C’est un processus contre-révolutionnaire qui est en voie de constitution, une sorte de nouveau “compromis”, correspondant bien à la restructuration du capital qui s’achève.

  1. a) Les conflits entre les classes ont pour perspective immédiate “l’humanisation” du capital, c’est-à-dire reformuler les modalités de l’exploitation de telle sorte que l’inessentialisation du travail ne soit pas “exclusion”. En toutes circonstances, la totalité de la force de travail de la société doit appartenir à la totalité du capital, de façon concrète et immédiate et pas seulement en vertu de la péréquation du taux de profit. C’est un des aspects du dépassement de tous les points de fixation du procès de reproduction du capital que nous avons souvent évoqué, dans T.C, à propos de la restructuration. Le “partage du travail”, la “réduction du temps de travail” jouent un rôle clé dans ce mouvement. Cependant, lorsque son propre mouvement d’accumulation le conduit à la crise, lorsqu’il est contraint de se restructurer, c’est toujours dans son conflit avec le prolétariat que le capital est amené à agir, conformément à ce qu’il est comme rapport d’exploitation du travail. Ne connaissant, dans sa contradiction avec le capital, plus aucune confirmation de son identité, plus aucun rapport à soi, n’existant comme classe que dans le capital, le prolétariat retourne cette situation, dans le cours quotidien des luttes, comme revendication d’appartenance globale au capital.

 Le dépassement des limites de la première phase de la subsomption réelle du travail sous le capital dont la dynamique réside dans la croissance relative de la plus-value insuffle alors une vigueur nouvelle à la croissance absolue de la plus-value. Le “compromis” se fait sur la base suivante : un “partage”, ou plutôt une préservation très précaire, à l’intérieur de la force de travail disponible prise comme un tout, de la croissance du travail nécessaire, présupposée par des gains de croissance absolue de la plus-value, que cette appartenance globale définit. La croissance relative de la plus-value libère du travail nécessaire, son maintien en masse pour l’ensemble de la force de travail passe par une multiplication des têtes sur lesquelles il se répartit, ce qui entraîne une croissance absolue de la plus-value. La valeur globale de la reproduction de la force de travail baisse (poids du chômage, baisse des minima sociaux et de la part patronale des charges sociales reportée sur la fiscalité en majeure partie indirecte) alors que s’accroît le nombre des journées de travail. C’était déjà le processus à l’oeuvre dans la mise au travail des femmes et des enfants au XIX°s. Répartie sur par exemple trois personnes (homme, femme, enfant), la valeur de la reproduction de la force de travail demeure inchangée (en fait elle peut légèrement augmenter), mais le capital a à sa disposition trois journées de travail (qui peuvent même être réduites). Le travail nécessaire est resté sensiblement le même, en revanche le surtravail a été multiplié par trois.

La restructuration impulsée par le mouvement de l’extraction relative  de la plus-value, en supprimant tous les points de cristallisation dans la reproduction du face à face de la force de travail et du capital devient la base d’un allongement de la durée réelle du travail à l’échelle de la société : augmentation des heures supplémentaires qui, flexibilité et “paradoxalement” baisse de la durée légale aidant, ne sont plus comptées comme telles ; flexibilisation et annualisation du temps de travail revenant à un accroissement de l’intensité du travail, ce qui est de la plus-value absolue ; allongement des durées de cotisation retraite ; modification des normes sociales de consommation modifiant la composante historique de la valeur de la force de travail, l’abaissant de façon bien supérieure aux gains de productivité, ce qui équivaut à une augmentation sur le mode absolu de la plus-value ; répartition du salaire destiné à la reproduction d’une famille ouvrière sur la vente de plusieurs forces de travail (c’est le secret des statistiques américaines -- oct 96-- où coexistent une baisse des salaires moyens et une augmentation légère des revenus des ménages) ;  augmentation de l’intensité du travail ; meilleure utilisation du capital fixe installé, réduction de la porosité du travail ; augmentation des journées simultanées ; diminution du travail nécessaire individuellement ; développement de la pluri-activité ; valorisation pour le capital des périodes de formation.... C’est sur cette voie que se sont engagées depuis quelques années les Etats-Unis, la Grande Bretagne, les Pays-Bas et que cherchent à prendre actuellement la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne. Sans parler, toujours en ce qui concerne la croissance absolue de la plus-value, des modalités de fixation de la valeur de la force de travail et de son exploitation en Asie, en Amérique latine, ou en Afrique. Sans parler également de la poursuite des gains de productivité par une modification qualitative de l’absorption de la force de travail sociale par le capital.

 

  1. b) L’autre perspective est la communauté des citoyens dans l’Etat, comme forme concrète, participative, de leur communauté d’individus isolés. Le capital ne confirme plus dans sa propre reproduction, au niveau de son auto-présupposition, l’identité des classes, ce qui signifie nullement que celles-ci ont disparu , mais que dans son auto-présupposition le capital ne reconnait plus cette médiation et laisse, à ce niveau, l’individu isolé face à la communauté. Les rapports entre prolétariat et capital, qui se nouent dans le procès de production, sont amenés par là à se faire valoir socialement, de façon directe, au niveau de la société civile, comme rapports non entre des classes, mais entre des individus. Le rapport d’exploitation comporte de façon constante cette ambiguïté, en ce que c’est toujours en tant qu’individu que le prolétaire vend sa force de travail . En effet le rapport capitaliste dépasse et conserve le rapport marchand, il n’en est pas la simple extension à une marchandise nouvelle et particulière qu’est la force de travail.

Le fétichisme spécifique du capital, qui est celui de l’autonomisation et de la personnification des éléments du procès de production (la terre, le travail, les moyens de production) consiste à rattacher chacun de ces éléments de façon naturelle et autonome à un revenu dont la somme constitue la valeur produite (rente +  salaire + profit ou intérêt). Les déterminations de la restructuration actuelle ne confirment plus des identités médiatrices exprimant collectivement les éléments autonomisés. C’est l’individu isolé de l’échange marchand qui revient  comme le support du fétichisme spécifique du capital. L’individu isolé est directement investi par le capital, et sommé de se faire valoir, dans son individualité, en tant que représentant social des éléments fétichisés du capital.

Comme résultat dernier du procès de production et de reproduction apparaît la somme des individus comme société. Tout ce qui tel le produit avait une forme solide n’apparaît que comme un moment transitoire qui s’évanouit. Dans le fétichisme de l’autoprésupposition, seuls apparaissent comme solides les individus isolés et les rapports qu’en tant que tels ils définissent entre eux. La reproduction des éléments du procès de production dans leur connexion interne devient leur activité propre, le mouvement de leur volonté et des “contrats” qu’ils définissent entre eux.

La société en tant que résultat dernier du procès de production, est maintenant cette somme d’individus se mouvant “à l’aise”dans les formes réifiées du capital, et au travers de l’activité desquels doit passer la reproduction des rapports de production comme rapports de classes à l’intérieur du mode de production capitaliste, et cela même, parce qu’ils sont des rapports de classes. La reproduction de la société, devenant, avec le grand effondrement des médiations collectives (partis, syndicats...), activités, participations individuelles, se donne comme régénérescence de la démocratie, comme faire-valoir social de l’individu isolé. Tel il est engagé dans les rapports de production, tel il est acteur de la société civile. Ce ne sont pas les classes qui s’élèvent au niveau de l’Etat, mais l’individu tel qu’il est dans l’Etat, en tant que membre de la société civile, qui donne sa substance et la forme de son activité à l’individu engagé dans des rapports de production de classes.

Ces individus isolés peuvent donc se regrouper selon les forces de polarisation les plus diverses : de l’association de chômeurs, à n’importe quel lobby (A.T.D. Quart-monde ; associations antinucléaires, ou anti-T.G.V., etc...; associations antiracistes, de quartier ; Act-Up,...). Peuvent être de la même manière, investis, dans la société, tous les nouveaux lieux de dangerosité. La classe ouvrière, redéfinie dans son éclatement comme “classe dangereuse” dans certaines de ses fractions, se trouve “organisée” en associations de défense qui en tant que telle la confirme dans ce statut de “classe dangereuse”, négociant sa représentation, son contrôle et son statut. La société ainsi redéfinie a droit à la parole et à l’action, la reproduction des rapports de production capitalistes apparait comme la résultante des actions et “compromis” effectués. Ainsi, dans la reproduction sociale, pèsent de la même façon tous les individus, mis à égalité, qu’ils soient patrons du textile demandant des subventions ou chômeurs intermittents.

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La théorie a pour objet (c’est le sujet central de tous les textes de ce n°) la définition de la relation entre la contradiction actuelle du mode de production capitaliste, en tant que résultat historique, et la révolution comme production du communisme. L’intrication, dans ce cycle de luttes, entre la dynamique productrice de son dépassement et le cours quotidien de la lutte de classe avec ses limites inhérentes, pose simultanément une extériorité  de la théorie face à ce cours quotidien,  en ce que le rapport de ce cours à la révolution n’est pas une relation de transcroissance, n’est pas immédiate ; et une intériorité  en ce que c’est bien la même contradiction entre les classes, dans ses caractéristiques actuelles,  dans sa structure même de reproduction du rapport du capital, qui produit son dépassement. Nous faisons la théorie de ce cycle de luttes  (dans les deux sens de l’expression : la théorie qui est produite par ce cycle ; la théorie qui le formalise) contre ce cycle de luttes . Dans la mesure où il n’y a plus d’espace pour l’affirmation d’une identité ouvrière, la reproduction du capital n’est plus une limite se posant comme extérieure aux luttes, celle que poserait un adversaire après sa victoire. Les limites de ce cycle de luttes, la reproduction du capital comme reproduction de la classe dans  le capital,  lui sont intrinsèques, en même temps cette définition de la classe dans le capital est la raison d’être de la dynamique de ce cycle de luttes et sa capacité révolutionnaire.

La théorie ne peut donc être dans un rapport positif avec aucune des limites de ce cycle, ni même avec ce cycle de luttes dans son ensemble. Par rapport positif, il ne s’agit pas d’entendre bien sûr une glorification de ces limites, mais simplement la considération qu’elles pourraient être modifiées, ou qu’elles ne pourraient ne pas exister. Ce cycle produit son dépassement mais ce n’est actuellement qu’une abstraction théorique. C’est bien au travers de la lutte de classes de ce cycle, de ses caractéristiques et des transformations du rapport entre prolétariat et capital qu’elle met en forme, que se produit le propre dépassement de ce cycle. La révolution est un dépassement produit. Si nous qualifions cependant ce dépassement d’abstraction théorique, c’est que dans le stade actuel de la contradiction, il n’y a rien qui soit un embryon de ce dépassement, aucun élément que l’on puisse dégager de l’ensemble de la contradiction et du cours des luttes pour dire : “voilà ce sur quoi positivement nous devons nous fonder”.

 La théorie s’ancre dans le cycle de luttes actuel. En cela, elle n’est pas une affirmation idéologique du communisme, elle n’en est pas une promotion publicitaire, elle intègre et dit d’où elle parle du communisme. Elle se doit de décrypter ce cycle de luttes et de s’y inscrire. Lorsqu’elle montre où ce cycle conduit c’est par la critique qu’elle en effectue, en montrant que ses limites lui sont nécessaires. Elle est la critique de ce cycle comme totalité.

Le démocratisme radical est l’expression et la formalisation des limites de ce cycle de luttes en ce qu’il met en forme et élève en pratique politique et/ou en démarche alternativiste la disparition de toute identité ouvrière pour entériner l’existence de la classe dans le capital. Il fait de cette définition de la classe dans le capital (essentielle de ce cycle de luttes) la nécessité d’un programme de la classe se voulant, comme travail, l’essence du capital. Travail devenu alors non le travail productif de capital, mais une manifestation de l’ensemble des activités humaines économiques, par opposition à la recherche de la richesse pour elle-même (la domination de l’économie sur la société, la domination de l’économique sur le politique : “l’Horreur économique” ; les diktats des marchés financiers, la spéculation...). Travail à humaniser (à réduire fortement en durée, à rendre créatif, attrayant et concerté), à véritablement articuler et mettre en va-et-vient avec un “social” aux activités à démultiplier, devenant à la fois productives et sources de réalisation de soi, et enfin à transformer pour un “développement durable”. Ce “social”, comme somme d’individus devient la forme concrète de leur communauté aliénée dans l’Etat, communauté des citoyens (voir plus haut).

Sur cette base l’alternativisme peut même abandonner son enveloppe “réformiste” d’auto-développement autonome de la classe dans le capital, pour revêtir une forme “rupturiste”, conservant le même contenu, mais revendiqué et pratiqué, contre les autres tendances du démocratisme radical, comme inintégrable, instabilisable dans le capital, moment d’une dynamique de “libération sociale” devant produire la “révolution communiste”. Le programmatisme en tant que tel est renversé, de programme de la classe ouvrière, il devient programme pour  le capital. A partir de la définition de la classe dans le capital, ce qui est défini, c’est ce que le capital et l’Etat devraient être puisque le premier est travail accumulé en rapport avec le travail vivant, et le second communauté des individus isolés.

De par le contenu et la forme de la contradiction entre le prolétariat et le capital dans le cycle de luttes actuel, le démocratisme radical ne peut exprimer les limites de ce cycle de luttes qu’en partant de l’implication réciproque entre le travail et le capital. Il ne peut avoir pour vocation de libérer le travail du capital. Dans cette implication le démocratisme radical prétend que la force productive attribuée au capital est une simple transposition de la force productive du travail. Tout son programme, comme limite de ce cycle de luttes, consiste à revendiquer que le capital se reconnaisse comme tel, comme cette transposition. Le démocratisme radical oublie que le capital n’est précisément cette transposition, cette inversion, que dans sa relation avec le travail salarié, qui est lui aussi  transsubstantiation, c’est à dire une activité étrangère à l’ouvrier, ce que ne peut reconnaître le démocratisme radical sans se saborder. Par là, le démocratisme radical ne peut reconnaître le capital dans sa spécificité propre, comme un rapport de production réfléchi en lui-même et ne le voit que dans sa substance matérielle et  comme contrainte extérieure face au travail salarié (en cela il se rattache à “l’école régulationniste”). Le démocratisme radical, dans le capital,  reconnaît le capitaliste comme une personne mais non comme le capital existant pour soi, du fait même qu’il est ce procès de transposition du travail, lui-même activité étrangère à l’ouvrier.

Nous considérons le démocratisme radical, malgré sa grande diversité et son instabilité, comme une totalité, et ses diverses composantes comme s’impliquant et se reproduisant mutuellement. Des différences, des contradictions, des oppositions qui peuvent être très fortes, existent à l’intérieur des limites de ce cycle de luttes et de leur formalisation pratique, militante, théorique, politique. On peut distinguer (en France, mais cela semble proche ailleurs : Italie, Espagne...) deux pôles inégaux qui, s’interpénétrant, sont difficiles à bien délimiter.

 

1) Le plus vaste, ouvertement politicien et étatique, est celui de la gauche critique, alternative. C’est une nébuleuse : S.U.D., D.A.L., A.C., Droits Devant, la C.A.D.A.C.(féministes), Ras l’front, la F.S.U., nombre de militants de la C.G.T.ou de la “C.F.D.T en lutte”, les mini et instables partis alternativo / écolo / citoyens issus de la décomposition du gauchisme (ou, en partie, aussi des “remous”dans le P.C.), la Ligue Communiste, maints associations ou groupes locaux, et même nombre d’anarchistes (malgré les rodomontades hyper-radicales de certains) organisés (Alternative Libertaire, des groupes ou courants de la F.A., la C.N.T. Vignoles ; les éditions A.C.L. de Lyon...) ou pas. Dans cette nébuleuse, tous ces groupes, partis, syndicats, associations, s’articulent, polémiquent, rivalisent, convergent, par exemple sur l’anti-fascisme, le soutien (bien modéré d’ailleurs) aux sans-papiers, la défense du service public, des acquis sociaux, la réduction du temps de travail. Activités dans lesquelles, malgré les “fortes” critiques qu’ils peuvent leur adresser, ils cohabitent et coopèrent avec la gauche officielle et ses relais, tel S.O.S Racisme. Sur la base de ces activités, de leurs préoccupations propres et du programme politique que nous nommons “démocratisme radical”, qu’ils expriment tous, au moins de fait, tous les groupes de cette nébuleuse ont participé aux meetings et aux débats électoraux de la gauche lors de la dernière élection législative. Depuis que cette “gauche plurielle” du P.S., des Verts, du P.C., est au pouvoir, ils la surveillent, la critiquent, cherchent à infléchir ou influencer ses décisions, luttent contre certaines ; en se plaçant sur le terrain, politique et institutionnel, de l’Etat.

Quelles que soient l’intensité et l’ampleur de leurs critiques, tous donnent pour but à leur action, même s’ils la veulent très conflictuelle, d’ “aider” (Lutte.Ouvrière) ce gouvernement de la “gauche plurielle”, pour qu’il “réussisse” (Ligue Communiste). Il n’est qu’à voir leur critique / compréhension actuelle sur le “règlement”  de la lutte des sans-papiers. Bien sûr, conjointement ils participent et s’activent à développer les luttes du “mouvement social” (terme ayant significativement remplacé ceux de “luttes de classes” ou tout simplement “grèves”). Il n’y a pas opposition fondamentale, mais continuité entre cette action au sein du “mouvement social” et celle sur le terrain de l’Etat. Ils expriment, mettent en forme, transforment les limites du “mouvement social” en ce réformisme consubstantiel à leur démocratisme radical, pour lequel c’est la société (les gens, les dominés, les citoyens, voire les travailleurs et  citoyens) qui s’oppose à l’économie capitaliste. Ils aspirent à un Etat des citoyens réel. Ainsi que : à un capitalisme qui serait régulé par cet Etat là, bridé, humanisé, devenu celui des producteurs, social, écologique, et citoyen.

 

2) Les groupes et courant qui forment l’autre pôle se disent non-politiciens, agissent à la base, et se nomment souvent eux-mêmes “rupturistes”. Les plus connus sont les réseaux S.C.A.L.P. / Réflex , d’autres groupes ou courants de la F.A., l’O.C.L (Organisation Communiste Libertaire). Les S.C.A.L.P.critiquent leurs frères et soeurs ennemi(e)s de Ras l’front (antifasciste “classique” très frontiste, à “l’anticapitalisme” très superficiel) au nom d’un antifascisme radical se voulant lié et déboucher sur un anticapitalisme proclamé, offensif, cherchant à construire une alternative radicale par ses pratiques rupturistes. Pour être plus clair, prenons par exemple l’O.C.L. Elle s’affirme anti-capitaliste et combat toutes les “illusions réformistes”, lutte pour la révolution communiste (libertaire) en participant au “développement d’une aire rupturiste”, à la construction d’une alternative à la fois politique et “concrète”, sur la base des pratiques et éléments les plus radicaux des luttes afin de créer une “dynamique de libération sociale”. Cette problématique en fait, comme les autres rupturistes, des critiques inlassables (et parfois pertinents) des limites des luttes --ou du moins de celles qu’ils jugent comme telles-- et des groupes qui les expriment, les formalisent, auxquels ils se heurtent constamment (l’autre pôle du démocratisme radical, et la gauche officielle). C’est consubstantiel à leur combat pour contribuer à dépasser ces limites des luttes, dans une perspective générale et un but immédiat de transcroissance des luttes : la “dynamique de libération sociale”. L’O.C.L. et les autres rupturistes ne peuvent pas concevoir qu’actuellement le dépassement de ce cycle de luttes ne peut être, pour les raisons présentées plus haut, qu’une abstraction théorique. Il ne voit pas qu’il n’est produit par ce cycle de luttes que  comme sa crise et son dépassement.

Ainsi dans chaque lutte, ils affrontent et critiquent des limites qu’ils n’expliquent que de manière superficielle et réductrice : la lutte n’aurait pas été assez autonome, démocratique à la base, directe, prise en charge par les intéressés eux-mêmes, elle n’aurait pas réussi à échapper à, ou à dépasser son expression et son implication avec les relais institutionnels réalistes, réformistes, politiciens (syndicalisme, associations spécialisées, gauche alternative , ou officielle), elle n’aurait pas réussi à ouvrir des brèches assez larges pour entraîner de “véritables ruptures productrices de changements émancipateurs”. C’est dans cette volonté de fixer des buts immédiats, de considérer que les luttes peuvent aller “plus loin”, que les rupturistes, malgré des analyses des luttes parfois proches, se différencient d’un groupe comme “Echanges et Mouvement”. Pour un groupe comme l’O.C.L., les limites des luttes ne sont pas analysées et considérées comme inhérentes à la nature et à la forme du rapport entre prolétariat et capital dans ce cycle de luttes. En fin de compte, ils en sont réduits à espérer, à se battre encore, pour que de futures luttes soient plus autonomes, etc..., et par là participent vraiment à la “dynamique de libération sociale” qu’ils veulent construire. Mais quel est le contenu concret qu’elle doit revêtir ?

Construire l’alternative, c’est “nous réapproprier nos moyens de production, nos espaces, notre vie”. C’est lutter pour que “le travail soit une tâche décidée par nous-mêmes pour assouvir les besoins que nous jugeons utiles ou nécessaires”, et ne serve pas à “faire fonctionner l’économie et le profit”, ni à “nous plonger davantage dans une société consumériste”. Un tel programme, malgré le but final donné à cette dynamique (la révolution pour une société sans classes, sans Etat), malgré les déclarations critiquant toute “fraction libertaire d’un nouveau courant social-démocrate” ne peut que formaliser un réformisme “révolutionnaire”. Cela articule, même si c’est très conflictuellement, le pôle rupturiste du démocratisme radical à son pôle dominant, celui de la gauche critique, alternative.

Les rupturistes existent sur le même terrain  que le reste du démocratisme radical : celui de la démocratie (élevée au rang de rapport social de production), qui devrait régir tous les domaines de la vie sociale, être de base, directe, sans Etat ; celui de l’économie, qui devrait être déterminée, maîtrisée et gérée par chaque communauté humaine dans un lieu et un temps déterminés, être débarrassée des capitalistes et des “technobureaucrates”, être non “productiviste” mais “d’utilité sociale” et écologique, être métamorphosée / englobée dans le social. Les rupturistes expriment les aspects les plus radicaux des limites des luttes actuelles de ce cycle, leur existence est une nécessité du démocratisme radical dans sa totalité. Malgré leur radicalité dans les luttes et la fin révolutionnaire qu’ils assignent à (l’arlésienne qu’est) “la dynamique de libération sociale” qu’ils veulent créer, ce que les rupturistes promeuvent concrètement, de fait ne sort pas des catégories du capital, et ne peut que s’étioler, se résorber en manifestations les plus “radicales” du “réformisme” caractéristique et inhérent aux limites de ce cycle de luttes. Comme le reste du démocratisme radical, ils expriment et formalisent les limites découlant de la structuration de la contradiction entre prolétariat et capital dans ce cycle de luttes.

 

Nous sommes embarqués (qu’on le veuille ou non, la révolution communiste comme dépassement de ce cycle de luttes est produite  par ce cycle) avec le démocratisme radical et en contradiction absolue avec lui. Notre propre production de la relation entre les luttes actuelles et la révolution ne peut être maintenant qu’une abstraction théorique. En cela elle se limite bien souvent à une critique des limites de ce cycle de luttes. Pour cette raison nous nous trouvons, bien que sur la base du dépassement que porte ce cycle et donc conflictuellement, en rapport avec des éléments de ce démocratisme radical qui, de façon interne à lui , se comprennent eux-mêmes en opposition à son développement complet comme articulation et formation d’une contre-révolution actuelle. Ne pouvant fixer aucune autonomie ouvrière, le démocratisme radical est sans cesse renvoyer à sa véritable nature, celle d’être un mode de gestion du capital, une contre-révolution se fixant précisément sur cette limite (et force) du cycle de luttes actuel : l’absence de formalisation sociale d’une identité ouvrière. C’est là le secret de son instabilité. La capacité même de “critiquer” le démocratisme radical dans son achèvement contre-révolutionnaire, tout en demeurant sur ses prémisses, n’est pas endogène au démocratisme radical, mais provient de la même contradiction qui porte le dépassement de ce cycle : la structure (et le contenu) de la contradiction dans laquelle le prolétariat contre le capital se remet lui-même en cause comme classe. Cette “critique” interne n’a pas alors de dynamique propre. 

Notre production théorique est celle de ce cycle et nous l’affirmons en tant que telle, faisant cela nous serons confrontés aux limites de ce cycle, au démocratisme radical : dans les luttes, dans notre travail théorique (production de la revue), dans le caractère public que de temps à autre nous pouvons être amenés à lui donner (rencontres, réunions, échanges particuliers...). A nous de nous y confronter sur cette base, en sachant que si ce cycle de luttes porte son dépassement, cette confrontation est alors inévitable, et nous y sommes engagés.

Dans T.C.13, l’affirmation de nos positions a revêtu la forme inadéquate d’un échange direct engagé avec “A Contre Courant” en général et Alain Bihr en particulier. L’échange direct a parasité le contenu essentiel de ce que nous avons dit : la querelle révisionniste ne nous intéresse pas dans l’objet qu’elle proclame être le sien, nous n’y avions jamais mis notre grain de sel. Il s’agit d’une question historique largement et positivement résolue, qui n’a pas en elle-même une importance particulière pour la théorie de la révolution communiste ; mais en revanche a, actuellement, une importance capitale pour la contre-révolution, du moins en Europe occcidentale, sous la forme du dopage anti-fasciste de la démocratie. Elle ne devient pour nous un sujet théorique que dans la mesure où toute position, qui dans la lutte de classes va au-delà de la défense du salariat et des “acquis”, ou de la démocratie et de l’Etat,  se voit diabolisée sous le vocable d’Ultra-gauche (capable de révisionnisme). Il fallait alors d’une part dire quel était devenu le véritable sujet de la bagarre, d’autre part il fallait pour nous-mêmes comprendre les racines dans l’Ultra-gauche de la dérive révisionniste. Il aurait fallu en rester pour l’ensemble de l’exposé de nos positions à la forme revêtue par le texte sur l’Etat et la recomposition de la gauche dans T.C.13, qui malgré son ton n’est pas une lettre et n’appelle aucune réponse, aucun échange particulier avec ce qui est critiqué.

Au cours d’une réunion que nous avions organisée autour du livre “Le journal d’un gréviste”, sur le mouvement de nov-déc 95, nous avons eu une discussion au cours de laquelle, nos analyses ont pu se confronter à celles de participants de ce mouvement, dont des membres de la C.N.T. de Marseille (en opposition à la C.N.T. Vignoles).

Vendredi 11 et samedi 12 avril 97, à Paris, au local de la “La bonne descente”, nous avons participé à deux soirées de discussions sur l’Ultra-gauche, et la façon maintenant de concevoir la révolution et le communisme, (voir, dans ce n°, les notes que nous avons rédigées en vue de préparer cette réunion). Parler de l’Ultra-gauche à partir d’une analyse historique de celle-ci, c’était, pour nous, montrer l’origine historique et théorique des questions qui se posent actuellement sur la relation entre le cours quotidien de ce cycle de luttes et la révolution, ce que reprend également le texte publié dans ce n° intitulé “Théorie Communiste”. C’est à dire montrer comment l’Ultra-gauche est une contradiction en procès (cf dans ce n° les notes sur l’Ultra-gauche).

Ce qui importait alors dans cette réunion, c’était à partir de l’analyse de l’Ultra-gauche et de sa disparition, de faire ressortir que la révolution ne peut plus se poser en termes d’affirmation du prolétariat et du travail. Simultanément il s’agissait de montrer non pas ce qu’est devenue l’affirmation du prolétariat, qui en tant que mouvement de classe a disparu, mais comment son impossibilité s’est renversée en exigence d’une démocratie radicale, c’est-à-dire d’une volonté de mise en conformité du capital avec la classe du travail en général, qui n’est en réalité qu’une mise en conformité de la classe avec les exigences actuelles du rapport d’exploitation. Que nous ayons pu, peut-être, nous faire comprendre, comme par exemple sur la critique de l’objectivisme et de l’économisme, relève de la possibilité de faire le bilan du programmatisme et de parler du communisme, cela à partir de ce cycle de luttes et de la restructuration, et non de la dynamique qui animerait certains secteurs du démocratisme radical, auxquels par bien des aspects, les participants aux débats de “La bonne descente” appartiennent (anti-fascisme, militantisme de l’auto-organisation, anti racisme, féminisme, participation aux collectifs d’A.C...). Que certains soient plus à même de nous comprendre ne fait que confirmer l’instabilité générale du démocratisme radical.

 

L’éditorial de T.C.13 définit pratiquement ce qu’implique faire la théorie de ce cycle de luttes. Le problème, et qui le restera longtemps, c’est que si la révolution communiste est un dépassement produit par la structuration et le contenu de ce cycle, cela signifie simultanément que ses limites lui sont intrinsèques (l’existence de la classe dans la reproduction du capital fonde les deux de façon indissoluble).  L’existence de la production théorique de ce cycle n’échappe pas à ce processus, et il nous faudra sans cesse “recadrer nos initiatives”. Dans ce cycle, la difficulté pratique réside dans l’inscription de la théorie de ce cycle comme la propre critique de celui-ci.

Avoir avec le démocratisme radical, même avec les rupturistes, une confrontation productive sur ses pratiques, sur ses positions, qui voudrait les faire se modifier, s’approfondir, se radicaliser, serait pousser à une transcroissance des luttes,  par le biais de cette “dynamique de libération sociale” que les rupturistes veulent faire se cristalliser et construire. Transcroissance que nous posons comme impossible : la révolution est abolition du capital, c’est-à-dire du prolétariat inclus. Ce serait vouloir transmuter ce qui ne peut exister que comme un réformisme “révolutionnaire” en un impossible mouvement de la révolution communiste. Agir ainsi, serait entériner les limites de ce cycle de luttes car de ce fait nous les considérerions comme réformables, nous leur conférerions une existence et une dynamique propre. Ce cycle produit son dépassement et produit par là instabilité et discordances dans l’expression de ses limites. On ne considère jamais cette instabilité et ces discordances comme un processus interne, endogène, au démocratisme radical, dans lesquelles nous aurions une place quelconque à tenir.

La même structure de la contradiction entre le prolétariat et le capital produit d’une part son dépassement et, d’autre part ses limites comme démocratisme radical. C’est par là que des individus engagés dans le démocratisme radical peuvent cependant nous entendre, non pas “passivement”, unilatéralement, mais à partir de l’évolution et des contradictions que suscite au sein du démocratisme radical les caractéristiques actuelles du  cours de la contradiction entre les classes. Le cycle actuel porte son dépassement communiste de par la remise en cause par le prolétariat de son existence de classe dans le cours de sa contradiction avec le capital, ce qui est précisément le secret de l’instabilité du démocratisme radical et de sa “critique interne”. Par exemple : la “dynamique de la libération sociale” serait toujours à portée de main mais jamais enclanchée, les éléments qui devraient la constituer se résorbant toujours dans le réformisme alternatif. Ou, autre exemple : l’impasse de la confrontation entre les diverses fractions du démocratisme radical, impasse car ces fractions sont indissociablement liées entre elles et se reproduisent dans cette confrontation ; enfin : le refus “radical” de la constitution du démocratisme radical en contre-révolution, tout en acceptant ses prémisses. En résumé :  l’impossible formalisation et fixation d’une identité, d’une autonomie de la classe.

Nous ne sommes pas dans une relation critique positive ou négative avec le démocratisme radical, rupturiste ou non. Nous affirmons le dépassement communiste du mode de production capitaliste à partir de ce cycle de luttes (cf, dans ce n° “L’affirmation théorique du communisme dans ce cycle de luttes”), c’est là que nous rencontrons l’instabilité du démocratisme radical. Si cette instabilité produit la capacité de comprendre ce que nous disons comme un moment de la propre évolution de nos interlocuteurs, c’est-à-dire comme une compréhension active, c’est que, comme notre propre limitation à l’affirmation du dépassement communiste comme abstraction théorique, cette instabilité est produite par le fait qu’il n’existe pas un mouvement positif du communisme (ou simplement d’affirmation de la classe qui pourrait être posé comme ce mouvement vers le communisme) à l’oeuvre dés aujourd’hui dans ce cycle de luttes. En conséquence nous devons comprendre que c’est de par la limite même de ce que nous faisons, de la théorie, que nous n’échappons pas à la confrontation avec le démocratisme radical, et que ce qui définit son instabilité (l’incapacité pour le prolétariat de formaliser la moindre existence “autonome” face au capital) définit simultanément notre propre espace d’existence publique là où nous pouvons être écoutés et où nous cherchons à l’être.Cet espace c’est celui que dans le démocratisme radical crée cette impossible formalisation d’une identité ouvrière, qui est simultanément cela même qui fait que ce cycle porte son dépassement, et cela même qui nous fait exister, en nous “réduisant” à la théorie comme abstraction de ce dépassement et critique des limites de ce cycle.

Il faut considérer pratiquement la théorie. Que nos critiques, nos positions puissent être activement comprises, intégrées, n’est pas indifférent à sa propre élaboration. Il est important pour nous-mêmes que l’antifascisme sous sa forme actuelle ne fasse pas l’unanimité, que la citoyenneté, comme limite des luttes actuelles, soit critiquée comme anti-classiste, que l’anti-libéralisme soit vu comme abandon de l’anti-capitalisme, que le cours actuel du capital soit compris comme restructuration du rapport entre les classes, que l’ancien cycle de luttes programmatique soit délimité comme tel, que le cours du mode de production capitaliste soit analysé comme contradiction entre le prolétariat et le capital, comme implication réciproque et exploitation et non comme économie. Ce ne sont pas des “victoires de notre théorie”, mais simplement  le cours de son existence même. Si la liaison des luttes actuelles à la révolution n’est maintenant qu’une abstraction théorique,la théorie, en tant que telle, fait partie intégrante, nécessaire et active de ce cycle.

***

Il faut que nous considérions que la production théorique est un élément réel de ce cycle de luttes. Considérer qu’il n’y a aucune transcroissance entre le cours actuel des luttes et la révolution, en ce que celle-ci est dépassement produit de ce cycle de luttes, ce n’est pas considérer la production théorique comme une pure extranéité par rapport à ce cycle, par rapport au cours contradictoire du mode de production capitaliste. C’est même considérer réellement que ce cours contradictoire est producteur de théorie, et y produire de la théorie. Y être en théoricien et non en tant que théoricien, la distinction est d’importance. Dans le premier cas, on considère le cours des luttes comme réellement productif de leur dépassement et donc productif de théorie, dans le second cas, on aurait un discours tout prêt, une abstraction du but, préalable à sa production, quelque chose à appliquer ou à conserver par devers soi pour des jours meilleurs. On ne peut pas sauter par dessus le fait que la contradiction entre les classes est production de son dépassement dans le même mouvement où elle est reproduction de la société existante.

La production de théorie est inhérente à la lutte de classes, avoir une activité théorique, travailler à son affirmation, ce n’est pas n’avoir rien à faire en attendant la révolution. La production théorique est un moment nécessaire du cours quotidien de la lutte de classe, ni en avance, ni l’éclairant, ni en retard, ni phare, ni lanterne rouge. Elle participe de ce cours quotidien pour autant qu’elle s’y produit et reproduit. Celui qui possède quelques “acquis théoriques” se laisserait piéger par eux en les considérant comme de la théorie, ils ne sont que de la “théorie en soi”.Tout comme la valeur des moyens de production n’est transmise au produit final que par l’activité du travail vivant et que l’on retrouve cette valeur dans le produit fini que comme cadeau offert gratuitement par le travail vivant nouveau qui s’est cristallisé ; de même les “acquis théoriques” ne sont de la théorie que de par leur reproduction dans la production théorique nouvelle, c’est un cadeau de celle-ci que de reproduire cet “acquis” comme théorie. C’est la production théorique nouvelle que porte le cycle de luttes, qui reproduit comme théorie la production théorique antérieure, que ce soit la conception du travail salarié, du chômage, de la démocratie, des formes de luttes, des syndicats, de l’objectivité des contradictions “économiques”, de la nature de la révolution ...

Il faut considérer concrètement la théorie. La théorie, dans son sens restreint (cf “Sur la théorie”), c’est des gens qui parlent quelque part, qui agissent, ce sont des revues, des textes qui circulent, des tracts, des affiches, des réunions, des discussions...Même si nous disons quel est le sens de tel ou tel conflit, la tendance générale de telle ou telle période, c’est maintenant que nous le disons, et le fait de le dire maintenant, c’est simplement participer de la lutte de classes telle qu’elle est maintenant, participer de sa constitution présente, ce n’est pas plus être en avance que d’autres seraient en retard, pas plus extérieur que d’autres seraient à l’intérieur, c’est être dans l’activité théorique de la lutte de classe, au sens large.

Le cours de la contradiction entre prolétariat et capital fait que certains (le caractère ultra minoritaire pourrait être expliqué) y font de la théorie, le formalisent. Ils y participent alors en théoriciens, et non en tant que théoriciens c’est à dire définis préalablement dans et par cette activité. Les formulations théoriques (au sens restreint) prennent place dans la lutte de classes au côté, contre, d’autres activités définissant dans le même mouvement le cours de cette contradiction. Pour considérer ainsi l’activité théorique, autrement que comme venant éclairer le cours de la contradiction et montrer ce qu’il faut faire, ou définissant son aboutissement et se considérant jusque là comme exilée, c’est d’abord ce cours de la lutte de classes qu’il faut considérer comme réellement productif d’histoire et de théorie.

Nous publions une revue pour faire connaître des idées ; des analyses du mode de production capitaliste, de ses contradictions, de son origine, son devenir ; des aspects de la lutte du prolétariat contre le capital. Mais en fait, la vrai question est pourquoi faire cela, à quoi ça sert ? Et voilà la question piège. Cette question n’a aucune réponse utilitariste. Simplement, nous sommes embarqués dans la lutte des classes du mode de production capitaliste, celle-ci n’est pas le fait de muets ou de décérébrés, elle produit de la conscience, de la théorie, et par là-même engage cette théorie dans toutes les formes de sa production et de sa socialisation.  Ce que nous faisons est une parcelle de cette conscience, de cette théorie. Parcelle engagée à la fois conflictuellement et complémentairement avec les autres, c’est une inscription dans la lutte de classes : lutte contre le capitalisme, lutte à l’intérieur de la classe elle-même. En cela, elle fait son chemin et définit sa propre utilité. Parce que la théorie du communisme est constamment en production, elle comporte un doute constant sur elle-même.

Il s’agit de prendre en compte tout le travail à faire autour de l’affirmation d’une théorie révolutionnaire, de sa diffusion, de la constitution de réseaux plus ou moins stables sur cette base. Même dans l’analyse des luttes immédiates, la théorie ne peut qu’être une affirmation de la nécessité de la révolution, qui de toute façon, même prédite par la théorie, reste à faire. Il faut situer cette activité théorique dans le cours quotidien de la lutte de classes réellement, concrètement, productif de son propre dépassement comme révolution communiste, il faut comprendre cette activité comme produite dans ce cours comme une de ses déterminations pratiques, comme un de ses éléments, et cela dans ces caractéristiques théoriques elles-mêmes, et non cette production théorique comme existant en soi, en tant que corps constitué, face et précédant ce cours immédiat.

La production de théorie est inhérente à la lutte de classe. Cette dernière sous toutes ses formes se produit volontairement, consciemment, dans ses caractéristiques, ses limites. Il n’y a pas “rien à faire” face à une situation objective où tout serait déjà donné. La lutte de classes est toujours déterminée, elle est toujours une contradiction réelle historiquement existante et déterminée, mais cela n’est pas une contrainte “objective” déterminant a priori toutes les activités “subjectives” qui s’affrontent. Cette”contrainte objective” n’est que le mouvement et le résultat de l’activité des classes qui ne sont pas plus “libres” que la situation de la lutte n’est une réalité objective tyrannique les agissant. La contrainte objective est pour chaque lutte quelque chose qui se dissout en activités, en un mouvement de la lutte de classes qui, en lui-même comme situation objective, implique sa remise en cause, sa dissolution, comme moment de l’objectivité, dans l’activité tant de la classe capitaliste que du prolétariat. L’objectivité inhérente à la reproduction du rapport entre prolétariat et capital, et la dissolution de cette objectivité dans l’activité des classes, ne sont pas des moments se succédant chronologiquement dans la lutte des classes, mais deux instances de celle-ci se produisant réciproquement. C’est l’acceptation non critique de l’objectivité des situations et du rapport entre prolétariat et capital, qui conduit soit à l’avant-gardisme comme l’esprit soufflant sur la matière objective, soit à l’acceptation béate du cours des choses, soit à l’extériorité de la théorie.

Comme nous le disons en conclusion du texte “Théorie Communiste” : “lorsque du doigt on trace sur la carte le chemin à parcourir, on n’est pas pour autant parvenu au but...”. Dans cette dissolution en activités des “situations objectives”, la production théorique fait partie de la situation objective, aussi bien que toutes les pratiques immédiates ou interventionnistes même si sa position est différente, elle ne dit pas “ne faites pas ceci ou cela”, “vous devriez faire ceci”, elle développe sa critique comme un élément du cours du cycle de luttes tout aussi nécessaire  que les autres.

Ces notes critiques, légèrement remaniées, sur un article de Daniel Bensaïd paru dans “Le Monde”,ont été encartées dans quelques exemplaires de T.C.13. Nous les reprenons comme une suite et une illustration de l’Editorial de ce numéro. 

De la question de l’immigration comme modèle de la lutte de classe

Le 26 Février 1997, “Le Monde” a publié un texte théorique, signé Daniel Bensaïd, d’une grande importance. Ce texte sur la question de l’immigration et  l’évolution de la législation, présente un intérêt d’ordre général sur la lutte de classe actuellement. Dans ce texte, Daniel Bensaïd expose comment les perspectives politiques actuellement dominantes sur la lutte de classe, à gauche et à l’extrème-gauche, ayant pour thèmes “l’activité citoyenne”, “la participation politique morale”, “l’intégration sociale”, “la solidarité”, trouvent dans la question de l’immigration un modèle.

Il faut reprendre tout le développement logique du texte, en suivre les idées.

-- Dans un premier temps, la lutte sur la question de l’immigration (à ne pas confondre avec la lutte des immigrés, elle en est la formalisation de ses limites) est posée comme identique à la lutte de la classe ouvrière en général.  Dans ce premier temps, Bensaïd dénonce, très justement toutes les politiques, de droite comme de gauche, destinées à diviser racialement la classe ouvrière.

 

“Comment peut-on oser prétendre que ces mobilisations sur l’immigration seraient une diversion perverse par rapport à la misère quotidienne que subisse les classes populaires ? Les deux questions sont inextricablement mêlées...On ne dira jamais assez l’écrasante responsabilité des gouvernements de gauche qui les ont dissociées...avec les terribles déclarations de Pierre Mauroy, alors premier ministre, désignant les grèves de Citroën comme des grèves islamistes : les immigrés n’étaient plus alors définis socialement comme des travailleurs.”

-- Deuxième temps : “La leçon de ce siècle est pourtant que la lutte des classes est irréductible à une simple action revendicative. Elle est porteuse de valeurs, d’une vision du monde, et rien de ce qui est injuste ne saurait lui être étranger”.

-- Troisième temps : “Les grévistes de 1995 et les manifestants d’aujour d’hui défendent au contraire, une idée solidaire de la citoyenneté qui rend la politique morale et la morale politique”.

Nous sommes donc partis de l’affirmation selon laquelle la lutte sur la question de l’immigration est incluse dans la lutte de la classe ouvrière en général, pour définir la lutte de classe en général dans les termes qui particularisent  la lutte sur la question de l’immigration : intégration, citoyenneté etc...

“Encore faut-il savoir pour quoi l’on se bat et où passe la ligne de résistance. Elle se dessine pourtant  en pointillés, des grandes grèves de l’automne 95 contre la loi Juppé à la marche civique du 22 février contre la loi Debré en passant par la défense des sans-papiers ou les états-généraux pour les droits des femmes. Ces résistances ponctuelles et moléculaires entretiennent de secrètes connivences. Car dans ces mouvements sociaux la fracture n’est plus entre nationaux et étrangers, mais entre possédés (le monde des sans) et possédants (celui des avec) --de la fortune, du pouvoir, de l’image). En dépit de sa démagogie, lorsque le peuple bouge, le F.N. se retrouve alors à sa vraie place, du côté de l’ordre établi. C’est ainsi et pas autrement, que se retisse le lien et que se refonde le sens de la République.”

 

Le mouvement de généralisation amorcée dans le premier temps du raisonnement s’est renversé. Les termes servant à particulariser la lutte des immigrés c’est à dire en fixant et entérinant ses limites, en en faisant une lutte sur la question de l’immigration, se sont trouvés étendus à la lutte de classe en général. Loin de généraliser la lutte des immigrés, la démarche politique pratique, que théorise le texte de Bensaïd, pose l’ensemble de la lutte de classe dans les termes qui particularisent la lutte des immigrés et métamorphosent celle-ci en lutte sur la question de l’immigration. En cela cette démarche fait de cette particularisation une conception pratique générale de la lutte de classe, comme l’y autorise l’identité posée dans le premier temps. La lutte des immigrés sur la question des papiers et de la régularisation, dans toute son ambiguïté (remise en cause de la précarisation, de l’attaque générale de la valeur de la force de travail et revendication de la libre circulation des travailleurs, de l’offre de travail face au capital) n’est pas parvenue à dépasser ses limites, c’est à dire sa particularisation comme question de l’immigration, et c’est cette particularisation qui dans son essence politique est étendue à toute la classe ouvrière comme sens de sa lutte. Et voilà comment le tour est joué.

Par le tour de passe-passe logique que nous avons exposé, les revendications des immigrés posées dans leurs aspects les plus particuliers, en termes d’intégration, de citoyenneté, de solidarité, sont devenues les termes selon lesquels devrait être conçue la lutte de classe en général, en vertu de l’identité proclamée dès le début du raisonnement.

Que s’est-il passé entre le premier terme “radical” du raisonnement et sa conclusion dans laquelle Bensaïd ne critique l’union sacrée que dans ses propres termes, s’apprêtant à être le flanc gauche de cette ligne Maginot qu’il “dénonce” (la L.C.R., étant déjà dans le comité de vigilance au côté des P.S., P.C., M.D.C. etc...). C’est la problématique de la lutte des classes qui a été introduite dans la problématique particularisante de la question de l’immigration et non l’inverse. C’est la lutte de classe qui se trouve traitée dans les termes moraux (intégration, citoyenneté, rapport individu-communauté ...) exprimant les limites de la lutte des immigrés. Traitée dans les termes moraux de la question de l’immigration, elle n’a plus alors qu’à disparaître au profit de la “fracture” (sic) entre “possédés (le monde des “sans”) et possédants (celui des “avec”) de la fortune, du pouvoir et de l’image”. Le populisme a trouvé là à qui parler.

Ainsi le véritable point de départ, ce n’est pas la question de l’immigration elle-même, mais ce qui fait, dans la situation actuelle de la lutte de classe, que la question de l’immigration puisse en devenir le paradigme. C’est parce que l’on ne conçoit plus la lutte de classe qu’en termes de dominants-dominés, possédants-possédés, intégration, citoyenneté, solidarité, morale et politique, que l’on va pouvoir ériger la question de l’immigration, qui, en tant que question particulière et quand elle se maintient dans les limites de sa particularité, se pose dans ces termes, en paradigme de la lutte de classe. Cette extension de la particularisation se donne alors à voir comme son propre dépassement. On n’aura alors qu’étendu la particularité dans laquelle on enferme les limites de la lutte des immigrés, transformée en question de l’immigration, à l’ensemble de la contradiction entre les classes.

 

C’est dans la situation actuelle du rapport entre les classes que gît le fondement théorique et la réalité sociale de ce renversement. La restructuration du rapport entre prolétariat et capital, à l’oeuvre depuis une vingtaine d’années et que l’on peut considérer, comme achevée, a eu comme conséquence primordiale, de supprimer toute identité ouvrière confirmée dans la reproduction du capital (ce qui ne signifie absolument pas la disparition des classes). Toutes les caractéristiques du procès de production immédiat (travail à la chaîne, coopération, production-entretien, travailleur collectif, continuité du procès de production, sous-traitance, segmentation de la force de travail), toutes celles de la reproduction (travail, chômage, formation, welfare), toutes celles qui faisait de la classe une détermination de la reproduction du capital lui-même (service public, bouclage de l’accumulation sur une aire nationale, inflation glissante, “partage des gains de productivité”), tout ce qui posait le prolétariat en interlocuteur national socialement et politiquement, c’est à dire tout ce qui fondait une identité ouvrière à partir de laquelle se jouait le contrôle sur l’ensemble de la société comme gestion et hégémonie, toutes ces caractéristiques sont laminées ou bouleversées.

La situation antérieure de la lutte de classe, et le mouvement ouvrier, reposait sur la contradiction entre d’une part la création et le développement d’une force de travail mise en oeuvre par le capital de façon de plus en plus collective et sociale, et d’autre part les formes apparues comme limitées de l’appropriation par le capital, de cette force de travail, dans le procès de production immédiat, et dans le procès de reproduction. Voilà la situation conflictuelle qui se développait comme identité ouvrière, qui trouvait ses marques et ses modalités immédiates de reconnaissance (sa confirmation) dans la grande usine, dans la dichotomie entre emploi et chômage, travail et formation, dans la soumission du procès de travail à la collection des travailleurs, dans les relations entre salaires, croissance et productivité à l’intérieur d’une aire nationale, dans les représentations institutionnelles que tout cela implique tant dans l’usine qu’au niveau de l’Etat. Il y avait bien auto-présupposition du capital, conformément au concept de capital, mais la contradiction entre prolétariat et capital ne pouvait se situer à ce niveau, en ce qu’il y avait production et confirmation à l’intérieur même de cette auto-présupposition d’une identité ouvrière par laquelle se structurait, comme mouvement ouvrier, la lutte de classe. 

Il en résulte maintenant pour tout ce que l’on appelle le mouvement ouvrier, jusque-là expression de cette identité, une mutation considérable. Le mouvement ouvrier n’exprime plus une identité ouvrière trouvant dans les conditions de la reproduction du capital sa base d’existence et sa confirmation et  prônant face au capital sa différence. Maintenant il faut promouvoir la classe ouvrière comme classe citoyenne (cf la référence à l’affaire Dreyfus et à la Résistance), sa séparation d’avec la communauté nationale relève d’une fracture et non d’une contradiction, ce qui apelle ou se réfère à une unité non contradictoire en elle-même.

D’une part, dans tous les projets de redèfinition du capitalisme en tant que société salariale (dont le travail et le salaire constitueraient les pôles dominants), ce n’est pas une affirmation de ce qu’est la classe ouvrière qui constitue le point de départ , c’est ce qu’est le capital, en cela c’est bien un projet alternatif. Il s’agit d’une mise en conformité idéale de la classe et du capital. Il s’agit d’un projet alternatif au capital tel qu’il est, pour lui opposer ce qu’il devrait être, en tant que forme éternelle de la production,  problématique d’où découlent toutes les “dérives” théoriques. Dans son projet même, cette démarche rend hommage au caractère indépassable du capitalisme, ce qu’on lui reproche, comme Bensaïd, c’est d’être “libéral”, “mondial”. Ce dont on rêve en fait, c’est d’une société capitaliste apaisée. Mais d’autre part, la même structure de la contradiction qui abolit toute existence en soi du prolétariat différente de son rapport contradictoire au capital, fait que le seul dépassement possible du capital est celui dans lequel la classe s’abolit simultanément et toutes les catégories qui la définissent : force de travail, échange, salaire, entreprise, division du travail, nation... Ce qui introduit dans le cours des luttes de classe une dualité entre deux caractéristiques, à la fois corrollaires et farouchement opposées.

L’affirmation théorique du communisme dans ce cycle de luttes 

La production théorique, en tant que production intellectuelle ayant ses règles et contraintes epistémologiques d’abstraction, n’entretient pas de rapports évidents  avec ce que l’on peut qualifier de cours quotidien de la luttes de classes. Produite dans la lutte de classes, la théorie, comme abstraction critique (cf, en annexe, le texte “A propos de la théorie”), doit produire à partir d’elle même son rapport à la lutte de classes. Comment cette formalisation intellectuelle, cette abstraction critique construit-elle cette dimension concrète?

L’affirmation du communisme, comme sens de l’état actuel de la contradiction entre le prolétariat et le capital, est aujourd’hui ce qui peut permettre de retrouver la dimension concrète de la théorie, que la politique conférait au programmatisme classique, puis de façon très problématique à la décomposition de celui-ci. Tant que l’essentiel de la production théorique consista en une critique de cette décomposition du programme, le rapport que cette dernière conservait avec la lutte de classe et la perpétuation de ses aspects politiques, rejaillissait par un effet de contagion sur cette critique, qui par là trouvait, sans avoir à s’en soucier, cette dimension concrète.

La critique du programme n’est pas seulement la critique d’une conception du passage de la situation actuelle à la révolution et au communisme, le programmatisme est nécessairement, théoriquement et pratiquement, politique. C’est sous la forme de la politique que la montée en puissance de la classe à l’intérieur du capital est le procès de la révolution comme transcroissance de la situation actuelle. Avec la critique du programmatisme, la capacité à penser le lien entre la situation actuelle et la révolution comme action spécifique de classe est devenue problématique. Ce qui entraine que notre théorie, ni plus ni moins séparée, en tant que théorie, que la science programmatique, se pose le problème de cette séparation. La question est celle du lien que la théorie produit à partir d’elle-même, en tant qu’abstraction critique,  et non une question d’influence, de dire ce que l’on pense.

Dans le programmatisme, la politique est une fonction de la théorie, les deux sont tout autant scientifiques l’un que l’autre. Marx et Engels n’ont pas d’une part une activité d’abstraction théorique à laquelle ils assignent la fonction de fondements d’une science nouvelle, et d’autre part une action politique, domaine des choix et des valeurs. Leur politique fait partie de la science nouvelle, ce qui fait que la décomposition et la critique du programmatisme non seulement éliminent la “politique révolutionnaire” mais encore indissociablement  bouleverse la théorie. A partir de Marx, nous construisons une théorie qui, même dans ses aspects économiques les plus abstraits, fondamentaux ou spécialisés, n’est pas celle de Marx. Nous pouvons citer Marx à tour de bras, cela ne change pas le fait que notre conception de la valeur, du taux de profit ou du travail productif n’est pas celle de Marx. Lorsqu’on analyse la baisse du taux de profit comme une contradiction sociale entre des classes, on n’a pas besoin de modifier l’analyse marxienne du taux de profit, cela n’empêche que cette analyse n’est pas la sienne et change de problématique par rapport au programme. Ne parlons pas de la valeur, qui pour Marx est une “glorification” du travail”, et trouve sa validité ultime, comme preuve de sa justesse scientifique, dans la “société des producteurs associés” : but politique qui trouve sa place adéquate dans le raisonnement le plus abstrait du “Capital”.

Le but, ni les moyens d’y parvenir, ne sont jamais absents de la science. “La critique du programme de Gotha”, texte scientifique ou politique? ; “L’origine de la famille...” scientifique ou politique? ; “La formule trinitaire” scientifique ou politique? Ce dernier texte, “la formule trinitaire”, inclus dans le chapître du “Capital” : “Les revenus et leur source”, est simultanément un sommet de la scientificité économiste marxienne et simultanément de la révolution comme libération du travail y compris les moyens pour y parvenir. Dans le programmatisme la politique ne se rajoute pas à la théorie car la fin de la théorie, de la science nouvelle, réside dans l’affirmation selon laquelle : “La production capitaliste engendre elle même sa propre négation avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature” (Capital Ed Soc t3 p205).

La politique n’assurait pas la liaison de façon externe, comme une charnière, mais cette théorie était par nature, intrinsèquement, politique, dans sa construction, la définition de ses objets, sa problématique. Quand Marx veut rendre les choses difficiles plus accessibles, il ne place pas la théorie à côté de la politique. Il n’y a pas dans le programmatisme d’un côté les principes positifs de la science et de l’autre ceux qui savent s’en servir. La question n’est pas de savoir s’il s’agit ou non des mêmes individus, ce qui est important c’est que les principes positifs et leur utilisation n’appartiennent pas à des registres méthodologiques différents : Science partout. Le contenu de cette science est lui même inscrit dans la relation entre infrastructure et superstructure.

La science qui construit cette relation entre infrastructure et superstructure pose dans sa détermination de classe, dans le fait d’ être théorie d’une classe, son critère de vérité (à moins d’être elle-même en contradiction avec la base de sa problématique scientifique). Il en est de même pour le militantisme ou la politique. Dans le marxisme, le militantisme ne relève pas des préjugés, des envies, de la psychologie, mais appartient au déterminisme social. Tout est scientifiquement construit et scientifiquement interdépendants, mais tout n’est pas dans tout. La société a des lois économiques que la lutte des classes manipule (cf le texte sur le programme dans T.C.12). Il faut construire un objet économique, le capital, dont le prolétariat ne soit pas immédiatement un des pôles de la contradiction à abolir, la construction de l’objet  scientifique ne peut se faire qu’à la condition de partir d’une position de classe. La théorie programmatique comme science ne cherche pas à s’abstraire dans sa démarche théorique de toute influence de la volonté d’abolir cette société, de “l’envie d’en découdre”. La “cause”, “l’envie d’en découdre”, font partie de la science car l’abolition de cette société, “l’envie d’en découdre” répondent à la même inéluctabilité que les lois de la nature. L’oeuvre de Marx et d’Engels n’amène jamais à considérer qu’ils aient craint de voir polluer leur démarche scientifique par leur position et leur engagement communistes, paradoxalement on peut même dire que c’était là la condition de leur démarche scientifique. Smith et Ricardo, qui n’avaient pas ce “préjugé” communiste ou révolutionnaire, avaient été obligés de s’arrêter en chemin sur la voie de la science, et après eux l’économie n’avait plus été que littérature stipendiée.

-- Lettre à Lassale du 2 fev 1858 : “Le travail dont il s’agit (la “Contribution à la critique de l’économie politique”) en premier est la critique des catégories économiques ou, si tu préfères, l’exposé critique du système de l’économie bourgeoise. C’est à la fois l’exposé du système et, par le biais de l’exposé, sa critique...Je ne puis naturellement m’empêcher de soumettre d’autres économistes à la critique, en particulier de polémiquer contre Ricardo, dans la mesure où, même lui, parce que bourgeois, il est obligé de commettre des bévues, du point de vue strictement économique” (cité dans l’avertissement à la “Contribution de la critique de l’économie politique” Ed Soc pXI - XII).

-- Lettre à Leske (éditeur allemand), fin 1845 (après la rédaction de  l’Idéologie Allemande”) : “Pour ce qui est de votre question relative à la “scientificité” je vous ai répondu : le livre est scientifique (il s’agit d’un ouvrage sur la critique de l’économie politique), mais nullement scientifique au sens du gouvernement prussien... il m’a paru urgent de faire précéder ma théorie positive par un écrit polémique contre la philosophie allemande et contre le socialisme allemand,  son héritier. Cela répond à une nécessité de préparer le public aux fondements de mon Economie, laquelle s’oppose foncièrement à la science traditionnelle allemande”. Que l’écrit polémique soit le fondement de l’ économie scientifique donne un tout autre éclairage que celui que l’on attendrait sur les rapports entre les “préjugés” et la science. La théorie n’est pas instrumentalisée, même si elle est utilisée, elle n’est pas de nature différente de cette utilisation. Non seulement elle n’est  pas indifférente à son utilisation, mais c’est sa capacité à être utilisée qui la constitue en science, c’est parce qu’elle est prolétarienne et communiste qu’elle est scientifique. Que la “cause” intervienne dans la science est la condition de son efficacité scientifique. Il ne s’agit pas de conserver d’une part la base d’analyse de la société et des luttes et d’autre part le but et de se contenter de changer le lien entre les deux qui était dévolu à la politique et à la montée en puissance de la classe.

 

Il s’ensuit que la critique du programmatisme ne peut se limiter à se comprendre elle-même comme la seule critique du lien, c’est à dire critique de la politique. La critique du programmatisme n’est pas une critique de la politique, cette critique (dés T.C.2) bouleverse tous les “fondamentaux”. Nous n’avons jamais effectué cette critique comme celle de la dictature du prolétariat, de la révolution permanente, du parti, des syndicats etc...C’est le conseillisme, lui-même programmatique, qui a fait cette critique formelle. La critique du programmatisme ce fut la production de l’implication réciproque, de l’identité entre le développement du capital et la contradiction entre prolétariat et capital, ce fut la critique de toute nature révolutionnaire du prolétariat, ce fut la compréhension que le prolétariat classe révolutionnnaire et classe du mode de production capitaliste sont identiques, l’impossibilité du programmatisme fut produite de façon historique et non normative.

Une telle série de propositions ne va pas sans reformuler tous les “fondamentaux” : relation entre économie et lutte de classes, baisse du taux de profit, valeur, exploitation, infrastructure et superstructure, contradiction entre forces productives et rapports de production, contradiction entre appropriation privée et socialisation de la production, rapport entre conditions objectives et  prolétariat comme accoucheur de la révolution etc. Cependant, cette critique, dans un premier temps, a provoqué la perte de la spécificité de l’action du prolétariat, dans le flux général contradictoire de la société capitaliste, ce qu’est venu ensuite critiquer la notion de cycle de luttes et la spécification des classes dans la contradiction entre prolétariat et capital (T.C.8)

La critique du programme ayant bouleversé la théorie dans son ensemble, on ne se retrouve pas avec la nécessité de combler le vide laissé par la politique, il n’y a pas de trou, on a tout foutu en l’air. C’est dans une problématique totalement  renouvelée que la théorie doit restaurer sa dimension concrète, cette problématique c’est celle des cycles de luttes. Il ne s’agit pas de restaurer avec un autre contenu un lien tel que celui que la politique tissait entre la situation actuelle et la révolution. L’affirmation du communisme (non comme la promotion publicitaire du communisme) est bien ce lien , parce que la production du communisme est le mouvement de ce cycle de luttes, comme structure de la contradiction entre prolétariat et capital, comme signification historique du capital. C’est en partant du cycle de luttes que l’on part du communisme. Cela signifie que c’est l’affirmation du communisme qui devient la liaison à l’actualité de la contradiction. Cette affirmation maximale du “but”, qui jusque là nous séparait du cours quotidien de la contradiction devient paradoxalement notre liaison avec lui. A la condition cependant,  que l’on sache bien que cette liaison ne trouve les catégories concrètes sur lesquelles elle se fonde , ou mieux se constitue, qu’en suivant le cours du cycle de luttes. Ces catégories concrètes sont la restructuration et les éléments dynamiques de ce cycle de luttes.

L’affirmation du communisme comme sens de l’état actuel de la contradiction entre le prolétariat et le capital permettrait de restaurer, adéquatement à la période, la dimension concrète perdue de la théorie. Cependant, il faut y aller avec beaucoup de précautions, cette affirmation du communisme ne donne pas son sens à la période, elle n’assigne rien, elle n’est pas le point de départ de la théorie. L’existence de la théorie repose, non sur Le Communisme, mais sur la situation actuelle de la contradiction entre les classes dans son rapport au communisme qu’elle produit en tant que dépassement d’elle même. C’est par là que la théorie “au sens restreint” est abstraction critique et ne se ramène pas à la détermination théorique du prolétariat, qu’elle n’est pas que la mise en forme immédiate du cours de la lutte de classes, qu’elle n’est pas la conscience immédiate de celui ci (cf en annexe : “A propos de la théorie”). Si T.C donne parfois l’impression de laisser de coté la définition positive du communisme (cf cependant “Le prolétariat et le contenu du communisme” T.C.9,  et les “Notes sur le communisme” dans T.C.13), c’est que celle ci ne peut être abordée d’un part, que par un historique précis des cycles de luttes, qui permette de voir dans le dépassement des cycles de luttes antérieurs (il faudra en arriver à un passé très récent) comment comprendre le contenu présent de la révolution et du communisme -un peu comme Marx procède après 48 ou 71-  d’autre part à partir d’une analyse de la restructuration dans la signification historique du capital. On ne peut faire l’économie de dire “d’où on parle du communisme”, sans sombrer, comme on le verra plus loin, dans “l’humanisme marxiste”.

Il faut comprendre et affirmer le communisme comme le sens de l’état actuel de la contradiction entre le prolétariat et le capital, il n y a pas de risque de dérive utopiste ou militante si ce sens est déduit de cet état actuel. Toute l’activité  du prolétariat ne se rèsoud pas dans la reproduction du capital, si l’on néglige cela et si d’autre par on pose le communisme comme point de départ de la théorie venant donner sens à cette situation, cela ne peut pas ne pas faire penser à la fable des trade-unionistes et des théoriciens communistes du grand fabuliste russe Vladimir Oulianov. L’autoprésupposition du capital n’est pas cet espace où rien ne se produit, elle est un cycle de luttes qui appelle son dépassement, le produit, et en définit les caractéristiques dans les contradictions de l’accumulation. (cf “Des luttes actuelles à la révolution” T.C.13)       

Il ne faudrait pas que la prise en compte de ce cours de la lutte de classe ne soit qu’un retour illustratif à partir de l’idée préalablement posée et définie du communisme. D’où parlons-nous du communisme? Sans une réponse à cette question qui se réfère explicitement à la lutte de classe historiquement déterminée, c’est-à-dire au cycle de luttes, il y a bien risque de dérive, mais pas tant utopiste que philosophique, humaniste.

Cette dérive humaniste se fonde théoriquement sur une surévaluation des “oeuvres de jeunesse” de Marx. L’analyse faite précédemment du rapport entre science et politique dans le programmatisme est importante car elle permet de saisir que le but communiste ne fut jamais conçu dans la rédaction du “Capital”, par exemple, comme un préjugé venant polluer la démarche scientifique, bien au contraire. “Les oeuvres de jeunesse” ne posent pas plus les “lignes générales du communisme” que “Le Capital”, il n’y a pas à sauter par dessus la science du “Capital” pour retrouver l’affirmation du communisme ; la conception du communisme a évolué, c’est tout. Pour Marx le communisme est constamment non seulement l’aboutissement de l’analyse scientifique mais encore sa condition en tant que mouvement qui abolit les conditions existantes, ce qui est le contenu même de l’analyse scientifique du “ Capital”.

On ne peut raisonner comme si dés que Marx se lançait dans des textes comme la “Contribution ...”, les “Fondements (Grundisse)...” ou “Le Capital”, il n’était plus question, dans ces textes, du communisme (il ne s’agit pas ici de faire la critique de la conception programmatique du communisme, mais de raisonner sur une problématique). Dans la “Contribution”, “les Fondements...”, “le Capital”,  Marx pose tout autant les “lignes générales du communisme” que dans les “Manuscrits de 1844” , même si ce n’est pas de la même façon. Le Capital n’aurait pas été écrit si Marx n’avait pas été à la direction de l’Internationale, et ça il le savait, c’est même ce que n’a jamais compris Kugelmann, d’où la brouille.

On ne peut pas mettre d’un côté les “oeuvres de jeunesse” qui poseraient les “lignes générales du communisme”, et de l’autre “les oeuvres de maturité” qui ne parleraient pas du communisme et même s’en méfieraient. En outre, à côté des oeuvres de critique de l’économie politique, il y a la multitude de textes historiques et politique écrits à la même période, comme “La guerre civile en France”. La fameuse “rupture épistémologique” se situe dans la seconde moitié des années 1840, années fort agitées; et tout le travail du “Capital” s’effectue parallèlement à la remontée des luttes dans les années 1860 (engagement de Marx dans la première internationale), jusqu’à la Commune et au-delà. Négliger tout cela revient à ne pas reconnaitre à la vision programmatique classique la dénomination de communiste, à ne l’accorder qu’à la philosophie des oeuvres de jeunesse.

Ce qu’il faudrait en fait expliquer c’est pourquoi les lignes générales du communisme furent d’abord proclamées dans le langage de la philosophie (anthropologie), et ce n’est pas propre à Marx. Changer de problématique ne signifie pas que l’on abandonne tout ce qui précède, comme si cela n’avait pas existé, on puise des éléments, des idées, des fragments de raisonnement, l’important c’est leur réintroduction, leur réinterprétation dans une nouvelle problématique. Quant à la critique même de la problématique, le premier chapître de “l’Idéologie Allemande” (Feuerbach) est tout autant, pour Marx, une critique de Feuerbach que de ses oeuvres de jeunesse. Marx n’ a pas oublié ce qu’il a lui même écrit, lorsqu’il dit dans “l’Idéologie Allemande”, qu’il utilise le terme d’ “être générique” pour être encore compris des philosophes, ou quand il démonte toutes les façons de construire un concept d’homme (cf T.C.12, lettres  à Lise). Marx écrit l’Idéologie Allemande, expressément, pour liquider sa conscience d’autrefois. Si l’on considère les “Manifestes philosophiques” de Feuerbach, je pense que c’est  seulement parce que ce n’est pas signé Marx que l’on n’y puise pas autant que dans les “Manuscrits de 1844” ou “l’Introduction à la critique de la philosophie du droit”. A propos de ce dernier texte, il est amusant de constater que jamais on ne voit utiliser l’ouvrage auquel il devait servir d’introduction : “La critique de la philosophie de l’Etat de Hegel” ( Ed Costes, oeuvres philosophiques t 5), texte dans lequel on s’aperçoit que la démocratie politique est la réalisation de l’être social de l’homme, ce qui est tout de suite moins “poétique” que la philosophie de l’homme total. Cependant, récemment, en bon hagiographe de la démocratie a remis ce texte à l’honneur. Le 11 Août 1844, en pleine rédaction des “Manuscrits”, Marx écrit à Feuerbach : “Je ne sais pas si vous l’avez fait délibérément, mais vous avez dans ces deux écrits (“Philosophie de l’avenir” et “Essence de la foi selon Luther”), donné des fondements philosophiques au socialisme, et c’est dans ce sens que les communistes ont compris ces travaux. L’unité des hommes entre eux, fondée sur les différences humaines réelles, la conception générique de l’homme, forcée de descendre des cieux de l’abstraction sur la terre réelle, qu’est-ce sinon la société.”

Comprendre le contenu du communisme, essentiellement à partir des écrits de jeunesse, est un corrélat, une conséquence, et donne de la substance (c’est le cas de le dire) à l’affirmation positive du communisme comprise comme point de départ de la théorie, comme donnant sens aux luttes actuelles, comme le fait Karl Nesic dans son livre : “Un autre regard sur le communisme et son devenir” (ED l’Harmattan).

Quel rapport la survalorisation de ce premier communisme entretient-elle avec l’affirmation positive du communisme comme point de départ de la théorie, comme donnant son sens à l’état actuel de la lutte de classes ? Le rapport c’est que ce premier communisme, dans la conscience qu’il a de lui-même ne se déduit pas de la lutte de classes, et toute sa problématique  résulte de cela. Il la génère, comme son procès de réalisation, et cela parce que son point de départ c’est l’Homme, ou l’Homme dans le prolétaire. Alors, donner sens à l’état actuel de la lutte de classes n’ira pas plus loin que de dire : “...l’histoire prépare au sein de ces barbares de notre société civilisée l’élément pratique de l’émancipation de l’homme” (Marx, lettre à Feuerbach, 11 Août 1844 - dans laquelle il y a également un beau passage lyrique sur les ouvriers parisiens, repris dans les “Manuscrits de 1844” ).

La dérive humaniste, la surévaluation des “Oeuvres de jeunesse”, (dans lesquelles en général on se garde bien de prendre en considération les développements économiques qu’il faudrait alors poser comme appartenant à la même problématique que les développements philosophiques, ce qui remettrait les pendules à l’heure) guette constamment l’affirmation positive du communisme. Ce communisme ne pourrait être alors que celui de l’Homme, et nous aurions perdu ce qui est essentiel pour une dimension concrète, la capacité de dire “d’où nous parlons” du communisme: à partir du cycle de luttes, et non... du cycle de luttes à partir du communisme. 

Le communisme, son affirmation, est le contenu du rapport,  produit par la théorie, entre elle-même et l’état actuel de la lutte de classes. Rapport par lequel elle se légitime, avec cette nouveauté : la légitimation découle de sa nature même d’abstraction critique, c’est une légitimation que la théorie prend en charge dans ses propres termes. La légitimation n’est plus une relation immédiate à la contradiction entre le prolétariat et le capital comme dans le programmatisme classique en ce que la théorie inclut une politique, ni une relation qui se situe encore dans les contradictions de cette inclusion de la politique durant  la période de décomposition du programme, ni une relation par procuration lorsque la théorie est critique de la décomposition du programme. Le risque est alors de comprendre ce rapport comme une auto-légitimation, en ce que la théorie tirerait de son propre fonctionnement l’affirmation du communisme.

Lorsque l’on parle de restauration de la dimension concrète de la théorie, il ne faut pas se payer de mots et avancer très prudemment. On ne peut être dés aujourd’hui les “militants du communisme”. Dimension concrète cela signifie intervention.  Ce vieux mot d’intervention est préférable à des expression passe-partout du genre “être dedans”, ou “participation”, car il dit bien que cette pratique peut être minoritaire à un moment donné, incluse dans des antagonismes internes au prolétariat. La restauration de la dimension concrète de la théorie n’est achevée dans la théorie elle-même, que lorsque l’intervention fait que l’affirmation du communisme est non seulement donnée dans la théorie, comme le sens qu’elle produit en tant qu’ abstraction critique des “événements”, mais lorsqu’elle est donnée simultanément  dans les “événements” dont la théorie abstrait le sens, c’est-à-dire quand la théorie, en tant qu’intervention, se considère elle-même comme objet de son abstraction.

 

L’identité entre abolition du capital et abolition du prolétariat ne peut être posée aujourd’hui comme immédiate, cela ne signifie pas qu’on ne puisse faire la théorie de cette identité, mais seulement il faut considérer que faire la théorie de cette identité c’est partir de la production, dans les faits, de cette identité. Cette théorie nous ne pouvons la faire dés aujourd’hui que parce que cette identité est en production dans la lutte de classes, et non un donné théorique face à la réalité. Il y a toujours danger de l’autonomisation de l’affirmation théorique du communisme dans une sorte d’auto-légitimation de la théorie face à un processus social qui bien sûr ne parle pas de lui-même, mais qui n’est pas sans issue. Le communisme était  toujours ce qui semblait nous séparer de l’état actuel de la contradiction entre prolétariat et capital, il devient maintenant cette liaison. 

Du fait que cette identité entre abolition du capital et abolition du prolétariat ne peut être posée comme immédiate, il semblerait que notre choix à l’heure actuelle se limite à l’alternative suivante :

-- soit nous considérons que la théorie ne peut pas être non programmatique ou plus précisément, purement non programmatique. Nous ne pouvons pas alors être purement et simplement l’expression de cette identité dans la mesure où elle ne sera vraie qu’à l’issue de ce cycle.

-- soit nous posons qu’il est possible de faire une théorie non programmatique, la théorie de cette identité, dès maintenant. Dans ce cas puisque celle ci n’existe pas dans les luttes, notre théorie acquiert un statut de science, dans la mesure où toute ses propositions n’acquièrent un sens, une vérité, qu’à l’issue de ce cycle comme une vérification.

Pour dépasser l’alternative c’est sur la notion de production  de cette identité qu’il faut insister. C’est ce point qui permet de considérer comme pertinent le communisme comme production de la dimension concrète et, de concevoir une théorie non programmatique qui évite le piège du scientisme. Il faut insister  résolument sur le côté dynamique et producteur du cours quotidien de la lutte de classes. La nécessité, maintenant de l’affirmation positive du communisme donne du corps à l’insistance sur la dynamique du cycle de luttes, et ouvre sur la base de cette dynamique productive, la possibilité de construire dans  la théorie son rapport aux luttes.

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Annexe 1 : L’humanisme du jeune Marx 

 L’humanisme révolutionnaire du jeune Marx, qu’il partage avec tous les théoriciens de l’époque (Marx, Fourrier, Bakounine, Herzen, Taktchev, Tchernichevski, Flora Tristan), relève, dans la période qui s’achève en 1848, de la croyance selon laquelle le capitalisme n’est qu’un état éphémère, tout comme la domination de la bourgeoisie (Marx rompt avec cette problématique avant 48). Le prolétariat n’est qu’une classe de transition, une forme sociale instable, résultant de la décomposition de la société. Il est très significatif que cet humanisme révolutionnaire perdure en Russie au delà de 1848, et constitue un des socles philosophique des théoriciens populistes.

La période avant 1848 n’est pas comprise par les théoriciens comme celle de la naissance du mode de production capitaliste (du capitalisme industriel), cette mise en place n’est comprise que comme décomposition de la société en général, le rôle du capital s’arrête là (très net chez les populistes). Il n’a pas d’existence positive, il n’est que la décomposition de l’ancienne société et cela épuise toute sa nécessité historique. C’est le thème de l’Introduction à la critique de la philosophie du droit  où le prolétariat n’est défini que sur cette base. Il faut lire en entier, et ne pas se contenter de répéter des formules ronflantes, “le prolétariat comme dissolution de la société”, c’est de l’ancienne société dont il s’agit ; ce ne sera que dans le Manifeste que le programme du prolétariat consistera à promouvoir ce que le capital a érigé en règle de vie pour les prolétaires.

 C’est-à-dire que c’est une période, où comme l’expliquera Marx dans l’Idéologie Allemande, toutes les déterminations sociales antérieures apparaissent comme contingentes et la révélation de l’homme qui en résulte n’apparait pas comme une nouvelle détermination sociale, mais comme l’Homme lui-même (cf Idéologie Allemande Ed Soc p 97 à 104). Le prolétaire des “oeuvres de jeunesse”, c’est l’individu personnel pour lequel les déterminations sociales antérieures sont devenues une contingence, c’est en soi cette situation qui est posée comme révolutionnaire, la philosophie a bien trouvé dans la personne du prolétaire l’accomplissement de son Idée de l’homme. Et c’est à la production de cette situation que se limiterait l’époque du capital, simple transition éphémère vers le communisme, vers l’Homme. Le texte de Marx sur la révolte des tisserands de Silésie est typique de cette problématique.

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Le petit texte qui suit a déjà été publié dans T.C. 10.  Nous le republions aujourd’hui parce qu’il constitue le fondement du texte précédent (“L’affirmation théorique du communisme dans ce cycle de luttes) qui fait plusieurs fois référence à sa problématique et aux notions qui y sont définies .

Annexe 2: A propos de la théorie

1) Elimination de la distinction entre conscience de classe et théorie.

La conscience de soi du prolétariat n'est pas une conscience immédiate. Si comme n'importe quelle autre classe le prolétariat ne se reconnait dans sa particularité, que dans son opposition à une autre classe, il ne trouve dans cette opposition aucune confirmation de lui même (cf le texte sur le prolétariat). N'étant pas contrairement à la bourgeoisie le pôle de la société réunissant l'ensemble des conditions de production de la société sa situation n'est jamais érigée en situation d'ensemble de la société, en condition de sa reproduction, en définition de celle-ci (la société actuelle est le mode de production capitaliste et non le mode de production ouvrier, ou prolétarien, ou travailleur, ou salarié). Le prolétariat n'a de conscience de soi (ce qui ne désigne rien d'autre que son existence et son activité contre le capital) que dans son opposition au capital. Cela implique en premier que sa propre conscience de soi  en tant que classe particulière passe par ce qui n'est pas lui, et en deuxième lieu qu'elle n'acquiert jamais comme contenu un destin , une fatalité, mais une histoire, car n'est jamais le pôle dans la singularité duquel vient se subsumer la totalité dont le déroulement devient alors sa fatalité. Ce que l'on entend ici par conscience et que l'on appélera théorie (à cause de ses caractéristiques) n'est pas une représentation, mais l'être conscient, une façon de déterminer une activité, une pratique.

C'est en ce que la conscience de soi est médiée par son opposition au capital, qu'elle passe par ce qui n'est pas lui, c'est en cela qu'elle n'est pas conscience d'une destinée, mais d'une histoire, que cette conscience est théorie, c'est-à-dire non simple rapport à soi, extraction de l'immédiateté de soi. Toute pratique du prolétariat, toutes luttes, impliquent ces déterminations, la théorie n'est pas une réflexion intellectuelle, même si elle comprend nécessairement ce que l'on entend par théorie dans son sens restreint (parce que la théorie comme détermination de l'activité du prolétariat est extraction de l'immédiateté). Ce que l'on entend au sens restreint par théorie n'est que la formalisation de la théorie. En fait la notion de théorie est une détermination du contenu d'un mouvement contradictoire, dans lequel à aucun moment le prolétariat ne trouve, dans un pur rapport à lui même, en lui-même, en tant que nature, les principes de ce qu'il fait et de ce qu'il est. Ce qu'il fait, ce qu'il est, n'est pas un pur donné de lui même, ne peut donc se définir comme une conscience de soi.

2) Sans théorie, pas de révolution.

La révolution est abolition de l'extraneïsation des forces sociales, donc du caractère étranger du procès historique. Cependant en tant que pratique de classe elle est encore pratique humaine ayant ses forces en face, d'où le fait que l'abolition de l'aliénation, pour être le procès conscient qu'elle est nécessairement, doit travailler à l'affirmation, à la production de sa conscience. Ainsi il faut éviter deux positions unilatérales :

  1. a) la révolution ne triomphe que si la théorie parvient à s'appliquer, c'est reconnaître un mouvement automatique de l'histoire et une volonté consciente, c'est la démarche de l'utopie.
  2. b) les hommes font l'histoire, l'opposition du prolétariat au capital a intrinsèquement, naturellement, la conscience de son dépassement communiste parce qu'elle est ce qu'elle est. C’est ne pas tenir compte de la réalité de l'aliénation et du fait que la révolution est effectuée par une classe et est donc prise dans l'extranéisation de ses propres forces.

C'est en tant que classe particulière que le prolétariat fait la révolution. Après avoir dit au 1) que toute pratique du prolétariat dans sa contradiction avec le capital est théorique et n'est telle qu'en incluant ce que l'on entend couramment par théorie, c'est-à-dire la nécessaire formalisation intellectuelle de cette extraction d'un rapport immédiat à soi, qui est le contenu théorique de la particularisation (comme activité contre le capital) du prolétariat en tant que classe (car il n'est tel que dans un rapport dans lequel il n'est jamais confirmé : dans son rapport à une autre classe, ce qui est une détermination qui ne disparait jamais, contrairement à ce qui passe avec le capital dans le mouvement de subsomption), il n'est pas tautologique d'ajouter "sans théorie, pas de révolution"

Pour le prolétariat, son activité n'est jamais posée comme globalisant en elle la société (ce qui est le cas de la bourgeoisie). Pour le prolétariat la conscience de soi est conscience que son être est en face de lui c'est en cela qu'elle est théorie. Ce qui signifie également que la révolution n'est pas le développement d'une situation acquise à l'intérieur de l'ancienne société, elle n'est pas un automatisme au sens d'une fatalité à partir de la transcroisssance d'une situation acquise, elle est pratique d'une classe dont toutes actions, manifestations, définition sociale se concentrent face à elle dans le capital, dont toute la définition se résume dans la dépossession d’elle-même. Son activité n'est pas réalisation immédiate de l'être socialement donné de la classe. Il faut tenir compte de la réalité de l'aliénation.

La révolution pour être le procès conscient qu'elle ne peut qu'être , doit travailler à l'affirmation de sa conscience, car elle est activité d'une classe du mode de production capitaliste, prise dans l'automaticité de l'histoire. Dans le capital les hommes font l'histoire, mais leur rapport prennent la forme d'un rapport entre les choses, la production de leur propre vie ne s'effectue que comme le mouvement automatique de leurs propres forces sociales qui les affrontent.

Après avoir posé la détermination théorique comme définitoire de l'existence et de la pratique du prolétariat comme classe particulière, il ne s'agit pas, par une sorte d'effet pervers, de revenir en arrière pour considérer que de toute façon la théorie (au sens restreint) ne peut qu'exister. Si c'est exact qu'elle ne peut qu'exister, c'est en tant que théorie, c'est à dire une non-immédiateté par rapport à sa reproduction qui est donnée par le capital.

 3) La théorie est théorie de la lutte de classe comme procès de la révolution.

 La théorie n'est pas fondée sur le communisme conçu comme une sorte de but final (cf pour tout ce 3 les pages 9 à 16 de T.C 5). La révolution est rupture dépassement, mais cette rupture, ce dépassement, ne sont pas indifférents au cours antérieur de la lutte des classes dans ses manifestations les plus immédiates. C'est dans cette articulation que s'enracine la production théorique (au sens restreint).

Si cependant, celle ci pose problème, c'est parce que le même mouvement qui peut faire poser comme théorique l'existence et la pratique du prolétariat dans sa contradiction avec le capital, est mouvement de reproduction du mode de production capitaliste, se résoud dans cette reproduction qui est reproduction de la classe. Ainsi la détermination, nécessairement théorique de l'existence et de la pratique du prolétariat, ne se confond pas avec le simple mouvement de reproduction de la classe, et par rapport à celui-ci, s'abstrait en formalisation intellectuelle de la théorie, qui entretient un rapport critique avec cette reproduction, n'est pas une défense, mais ne peut que demeurer un rapport à l'actualité de cette reproduction et de ces luttes.

 4) Nécessité de la production théorique.

 La proposition deux, "sans théorie, pas de révolution" implique et inclut pour être vraie, à cause de la proposition trois, la production théorique (au sens restreint), non en vertu de qualités prospectives, avant-gardistes, ou de dévoilement de mystification, mais parce que la détermination théorique de l'existence et de la pratique du prolétariat, s'effectuant et se résolvant dans la reproduction du capital, se produit comme une abstraction critique par rapport à elle-même. Elle est incluse comme s'abstrayant et critique. C'est à partir de cette situation que la production théorique doit se définir dans la cycle de luttes.

P.S : l'expression de théorie au sens restreint est très maladroite et confuse, il vaudrait mieux parler de théorie comme abstraction ou d'abstraction théorique.