Etats, Classes et Déclasse - Jef

lundi, 9 mai 2005

ETATS, CLASSES et DECLASSE

Le monde est devenu sans ambiguïté possible un gigantesque camp de la mort planétaire, avec sursis ou non. Ce camp de travail forcé global, dans la version sursitaire, les capitalistes légaux et illégaux, ainsi que leurs sicaires, fifres, sous-fifres, chiens de garde et autres sbires stipendiés, sans compter les simples exécutants ou même les ‘artisans indépendants’ fournisseurs de délicatesses post-modernes à tous le précités, qui n’ont pas besoin d’être stipendié pour être loyaux, continuent de l’appeler économie, ou société. L’économie, la société, est la banalisation du crime organisé en toute légalité, eu égard auquel le crime illégal ne tient lieu que d’image spéculaire. La dissymétrie fait office de trompe l’œil pour l’œil industriellement désaverti par la marchandise qui sert à vendre toutes les autres : l’information. Cette marchandise toute particulière, à laquelle il faudrait ajouter toutes celles qui participent du ‘luxe spectaculaire’ - mais quelles sont celles qui se soustraient à la ‘culture’, à l’heure où même les détergents et les téléphones participent d’un genre de vie ‘irréductible à la simple reproduction’ ? - est fournie par les producteurs de loyauté au jeu de la grande sarabande parthénogénétique globale, à laquelle toutes les marchandises participent. Le mirage du crime en tant qu’opposé au règne légitime résulte du fonctionnement normal des Etats, qui ne font en réalité plus rien d’autre que départager leurs puissants clients des concurrents déloyaux, ces derniers seuls, désormais, étant traités en criminels (mafias centrales versus mafias émergentes).

Etats

Les mafias officielles, à la différence des mafias privées qui en achètent l’état-major et intimident le personnel subordonné qui aurait encore des lubies d’autonomie pour la politique, détiennent certes seules, selon la formule consacrée, les moyens légaux de contrainte physique - en dehors de la légitime défense - susceptibles de se diriger contre les justiciables. Mais les liens privilégiés noués par les castes dominantes privées avec l’état-major des services d’Etat non judiciaires disposant de la violence dernière de fait depuis toujours, mais également de droit depuis la refonte global du bloc de pouvoir étatique à l’échelle globale (cf. Patriot Act I, II, etc. ainsi que leurs traductions en droit ‘national’, il faudrait dire désormais ‘provincial’, dans le monde entier), expliquent les effets d’intimidation sus-cités : l’itinéraire politique n’est plus qu’une procédure de recrutement par cooptation dans la bourgeoisie et sa signification épuise le contenu de la démocratie : qui veut peut faire la pute, un jour il sera maquereau. De telle sorte que le recours à la violence d’Etat s’apparentera toujours davantage, au-delà de tout garantisme c’est-à-dire après la fin de l’Etat de droit - en particulier de l’habeas corpus, fin déjà sanctionnée légalement pour les ressortissants nationaux au Royaume Uni -, à l’usage d’un droit naturel de légitime défense préventive réservé aux seules castes dominantes. Nous avons déjà les guerres préventives contre les bicots et les bougnoules, les bons blancs ne sauraient tarder à déguster, pour peu qu’ils fassent les malins.

La principale fonction rémanente impartie aux appareils d’Etat consiste à se disputer sur un marché devenu mondial les services de protection légaux dont les mafias privées sont demandeuses. Seuls les Etats constituent pour cette raison des mafias au sens originel du mot, puisque leur secteur d’activité exclusif est la sécurité, c’est-à-dire le racket : tu paies (moins) d’impôts chez moi, je te protège aussi bien. La réservation de l’appellation mafieuse aux entreprises privées oeuvrant également dans les autres secteurs tient à l’élargissement des acceptions possibles, outre même celle de capital illégal sous ses autres formes (drogue, traite humaine, armes, etc.), à la notion d’intérêt privé tenant lieu d’unique loi à ceux qui en sont porteurs - quitte à considérer les effets de sécurité (emploi, salaire) qu’elles procurent de fait (de moins en moins) comme des produits intermédiaires de leur activité principale non racketeuse et toujours réductible la plus-value monétisée. Mais là encore, le racket que chaque entreprise exerce sur ses dépendants augmente son pouvoir de persuasion en proportion d’une concurrence oligopolistique qui n’a plus cure ni que faire de salariés récalcitrants largement surpayés par rapport aux enfants du sud du camp travaillant quinze heures sans salaire ni syndicat pour les défendre. Le boniment paternaliste de l’entreprise (boucle-la et bosse, on est déjà bien bon de te payer un salaire et sans nous c’est le chômage qui t’attend) est la self fulfilling prophecy de la concurrence capitaliste.

Quand nous évoquions la fonction sécuritaire des Etats dans la production de capital, il s’agissait avant tout de sécurité fiscale, c’est-à-dire de sécurité des profits. Bien entendu, ces mêmes Etats sont également pourvoyeurs de sécurité au sens physique du mot, et garantissent l’intégrité de l’infrastructure dure des sociétés extractrices de profit. De ce point de vue, on peut dire que sous l’égide étasunienne, une impulsion formidable a été donnée à la refonte complète des systèmes juridiques, non sans répercussion jusques et y compris sur le droit public, c’est-à-dire sur la forme même de l’Etat en général, en particulier en direction d’une subordination complète du pouvoir d’inculpation à l’autorité exécutive, c’est-à-dire en dernière instance policière. L’exécutif, dans son pouvoir de désignation arbitraire du terroriste se trouve épaulé, par la police, devenue corps dans le corps étatique, voire sa vérité nouvelle dans un Etat par ailleurs entièrement ordonné, dans un contexte de coordination interétatique global, à la gestion de la main d’œuvre, du pool global de force de travail productrice de capital. On conçoit qu’il s’agisse moins pour cet antiterrorisme de lettre de cachet de pourchasser de manière indiscriminée les mafias entendues selon une définition même restreinte aux activités criminelles, que de combattre les formes de concurrence jugées déloyales aux yeux des acteurs dominants, seuls agréés pour la compétition mondiale. La légalité des activités n’entre donc ici aucunement en ligne de compte. A la fin de l’habeas corpus qui abolit l’ancienne constitution moderne et partant l’ancien droit public d’un coup sec, il faudrait ajouter les modifications dont elle commande l’esprit intervenues dans le droit de la procédure pénale (garde à vue illimitée, dématérialisation de l’administration de la preuve, laissée à la totale discrétion de la police sans possibilité pour la défense de consulter le dossier à charge, liquidation effective et concomitante du rôle du juge d’instruction, mais aussi accords d’extradition E-U/CE regardant des ressortissants non étasuniens désignés par l’attornee general), le droit pénal (suppression du nulla poena sine lege ou principe de légalité, par la latitude d’interprétation dévolue à travers l’indétermination de la loi, à une magistrature de plus en plus debout, c’est-à-dire ultimement la police, etc., pour ne pas parler des nouvelles et variées incriminations des pratiques internautes etc.). Dans pareil contexte, la démocratie n’est plus que l’autre nom pour une dictature patronale à société de cour abondante, à tel point que le personnel politique apparaît comme une étrange population largement surnuméraire eu égard aux tâches désormais strictement administratives dévolues à l’appareil d’Etat, en dehors de sa fonction répressive s’entend. Nous avons là un vivier décoratif d’affidés, bardés de statuts gratificatoires au pro rata des mérites démontrés dans la seule loyauté sans faille à des chef politiques eux-mêmes transformés en garde-chiourmes du patronat trans-frontière.

Etats-Unis

Dans cette refonte, la puissance de frappe prééminente de l’Etat étasunien et son pouvoir d’injonction sur tous les autres (ou presque) se soutient de la position économique de ses ressortissants dynastiques, qui en retour justifie aisément auprès de ses créanciers une position d’endettement durable par une capacité militaire, c’est-à-dire étatique, d’intervention ubiquitaire capable de débloquer de nouvelles sources de profits, susceptibles d’éponger des pertes perçues dès lors comme provisoires et d’apurer les dettes en question sans coup férir, quel que soit le terme. Il s’agit d’un bluff se dotant effectivement des moyens de supprimer le mensonge sur lequel il repose, c’est-à-dire qui cesse d’en être un. Ceux qui prédisent à l’empire une fin prochaine en arguant de l’insoutenabilité de son endettement oublient que l’endettement en question a permis de produire les conditions militaires susceptibles de faire se rengorger ceux qui prétendraient au remboursement en moyens de paiement internationaux originaux. Du reste, c’est comme si la créance océanique de sang et de sueur que le prolétariat détient depuis des siècles sur le capital mettait per se en danger l’existence de celui-ci.

Etat de gauche ou repli dans les campagnes ? La fausse alternative

On protestera que le secteur public et le tiers-secteur constituent des remparts contre les ‘dérives’ du ‘libéralisme’. Outre que le secteur public se voit peu à peu démanteler, que, puisqu’en général rentre sous cette rubrique la subsidiation des assurances obligatoires (la sécu), lesdites assurances passent aux mains du capital, il n’y a pas plus de dérive, de notre point de vue, qu’il n’y a de bons camps avec de bons bourreaux ; qu’il n’y a, non plus, de libéralisme, nous y reviendrons. Quant au tiers-secteur, ceux qui y entraient comme dans le cheval de Troie du capitalisme ont dû déchanter à mesure que leur mission, de plus en plus encadrée par l’Etat, puisque dépendant des deniers publics, apparaissait de plus en plus clairement pour ce qu’elle était : la voiture-balai de la société, chargée de gérer ses rebuts. Ceux qui en appellent à l’Etat, dans pareil contexte, fournissent les verges pour se faire fouetter. Nous ne nous associerons jamais à leur chorus altermondialiste, quand la seule question pertinente en cette période cruciale pour l’espèce humaine et son biotope, c’est-à-dire en particulier toutes les autres espèces, est celle des moyens d’interrompre les menées du monstre et de l’empêcher de nuire une fois pour toutes. Tout cela ne signifie aucunement que la question de l’Etat soit éludée, c’est-à-dire la question du rapport qu’il y a à entretenir avec lui : il s’agit bien sûr d’un non-rapport, mais d’un non-rapport d’incompatibilité effective, destructeur à l’avantage des formes de vie de la forme de mort centrale que l’Etat soutient de tout son poids, même d’une manière entièrement renouvelée par rapport au keynésisme d’après-guerre. Ce non-rapport est donc de pression et de pesée, voire d’investissement neutralisant, symétrique à la manœuvre étatique permanente, ubiquitaire et inverse d’investissement neutralisant des formes de vie autonomes et anti-étatiques parce qu’anti-capitalistes. Tout ceci suppose une vaste puissance de coordination des luttes, en l’absence desquelles le radicalisme de pensée le plus échevelé est voué à l’écrasement définitif et ce, à très bref délai. L’angélisme au mains pures et le pseudo-réalisme réformiste sont ainsi renvoyés dos à dos.

classes et déclasse

Le crime banalisé en toute légalité est organisé à échelle globale et nul ne se soustrait entièrement à sa commission. Il ne s’agit pas ici pour autant de susciter le sentiment de faute, contre-révolutionnaire en tout état de cause, comme toute tristesse. Même les agents dominants du système n’ont pas de visée criminelle et sont toujours au moins devenus de bonne foi ; l’absurdité de la prétention contraire est patente en particulier lorsque le recours au crime délibéré se justifie dans des situations exceptionnelles par un intérêt supérieur toujours synonyme sinon d’universalité, au moins de plus grande généralité possible. L’oxymore du ‘crime involontaire’ est pourtant la désignation chaque jour plus adéquate du rapport social qui le produit comme sa conséquence aveugle à tous, sauf à ceux qui, pour tombant inéluctablement sous son emprise, s’y refusent - pour autant qu’il est le verdict prononcé contre ce système létal depuis le règne sourd d’une humanité nouvelle, sourdant dans les pores de la vie concentrationnaire.

Il est clair à cet égard que la seule classe révolutionnaire ne saurait plus trouver de définition dans des contours dessinés en toute objectivité par de gentils sociologues, fussent-ils aussi doués que Poulantzas. Il est évident que la classe est la déclasse, même chez Marx, qui voyait précisément dans le prolétariat la non-classe absolue, pourtant classe secrète et double fond du chapeau à lapins capitaliste. On dira que Marx s’en prend au lumpen, qui n’est rien d’autre que l’ensemble des déclassés. Mais ces déclassés ne sont pas les nôtres : Marx visait principalement le rebut omniclasse prompt à se recycler dans les milices jaunes, dont, particulièrement, les surnuméraires de l’armée de réserve ayant brisé tout lien de solidarité avec leur classe d’origine, alors sujet antagoniste par définition, la classe travailleuse s’assimilant à l’époque au prolétariat, pourvu de ses seuls enfants (ce qui le distinguait de l’esclavage) et par ailleurs dénué à tel point que sa seule organisation à quelque fin particulière ne pouvait que participer de la vaste conjuration révolutionnaire. Nos déclassés sont déclassés non pas parce qu’il se soustrairaient à la classe définie comme force de travail global, mais précisément parce qu’ils constitueraient la seule classe définissable comme révolutionnaire, c’est-à-dire ce secteur de ladite force de travail qui chercherait, en formant un sujet de réel, à confondre toutes les classes y compris la sienne propre, y compris donc le secret honteux de la seule classe à proprement parler de la société bourgeoise, la bourgeoisie. Il n’y a de classe qui compte pour Marx que communiste. Certes la sociologie ‘compte’ en quelque manière, puisqu’elle sert à identifier la classe objective, c’est-à-dire la classe empirique ou subjective pour tous, et son rôle producteur du capital contradictoire, contradictoire puisque cherchant à l’abattre du geste même qui l’en sustente et en exprime tout le jus. Mais cette classe n’est pas révolutionnaire en puissance comme l’enfant est adulte en puissance. Pour autant, et c’est là l’utilité de la sociologie, c’est d’elle seule que sourd la déclasse active, le désir d’en finir, de fonder un autre monde.

Au demeurant, quels seraient ces contours de classe ? y a-t-il sens à parler de classe travailleuse à l’heure de classes moyennes même en pure délitescence dans certaines zones du monde (Argentine, p. ex.), où l’étirement des statuts et revenus est sans précédent depuis les sweat shops du sud et du nord jusqu’aux postes de conseiller, sous-directeur et directeur ? on ne saurait il est vrai assimiler la bourgeoisie des patrons à un classe salariée même aristocratique pour une raison simple : elle est expressément la classe des commis de la propriété, elle s’assimile évidemment à la classe dominante. Mais nous parlons de commis, après avoir évoqué la commission du crime, que nous disions être quant à elle le lot de tous. Nulle contradiction pour autant. Que l’empire sans rivage des petites mains reproduise en produisant la plus-value les conditions de son asservissement, cela ne fait nul doute. Les commis exprès du capital n’ont pas besoin de travailler pour vivre, mais de commander et d’accumuler du patrimoine. Le capital-cadrisme n’est pas une appellation vide de sens. Répétons cependant que la notion de frontière de classe est relativement de peu d’intérêt, dans la mesure où non seulement les purs propriétaires dynastiques se réduisent à une caste de plus en plus insignifiante en nombre, de telle sorte que presque tout le monde travaille parce qu’il doit travailler, mais parce que la question est plutôt de savoir quels sont les secteurs, dans cette classe sans rivage, le plus susceptible de laisser fuir des ratés volontaires de reproduction désirés et de fournir ses troupes à la révolution mondiale. Or la question est difficile précisément en raison de l’étirement sans précédent des conditions que nous avons évoqué, la variété inouïe des mentalités et des modes de vie afférents à l’intérieur de la classe planétaire même. On dira que c’est encore sans compter la porosité des classes, la fluidité du passage de l’une à l’autre, etc. On dira que la nécessité de travailler n’est pour beaucoup de hauts revenus que la nécessité de soutenir un train de vie en rapport avec les revenus en question : mais c’est dire autrement que la nécessité de commander, le désir du pouvoir prend le pas sur ou n’est simplement pas la nécessité de travailler. Nous ne nions rien de tout cela, il suffira de concéder que l’aspiration ascentionnelle transforme un travailleur forcé particulièrement dévoué à la civilisation de ses exploiteurs en cadre dirigeant participant pleinement aux privilèges de classe de la bourgeoisie, qui sont autant d’obligations à la fois de soutenir un train de vie rapporté à leur revenu et de continuer de ‘travailler’ au niveau qui est le leur pour se maintenir, voire s’élever dans le train en question. Et éventuellement qu’il s’agit d’élargir la notion de classe dominante aux aspirants exploiteurs avides de travailler pour pouvoir non pas s’en dispenser un jour mais plutôt ‘travailler’ un jour à contraindre leurs nouveaux subordonnés à leur faire les couilles en or attestant sans équivoque leur appartenance à la race des seigneurs.

D’où vient que si la bête classe n’est pas révolutionnaire en puissance, c’est de pourtant bien de sa seule substance que se tirent les déclassés, la classe communiste ? Il s’agit d’une loi probabiliste de psychosociologie. Dans un climat civilisationnel partagé entre la culture de la mortification et celle du bonheur terrestre, c’est-à-dire où cette dernière option est loin d’être laminée par la démence nihiliste des traditions abrahamiques, la probabilité de dérapage dans la reproduction sociale est nettement plus élevée pour les secteurs subalternes de la classe, pour peu que leurs membres aient absorbé une dose inutilement élevée, du point de vue fonctionnel de la reproduction systémique, de culture orale eudémoniste, c’est-à-dire de dressage des désirs d’expression langagière au bonheur, ou, plus simplement, qu’ils soient encore dépositaires de savoir-faire témoignant comme strates ou sédimentations corporelles de dispositions à informer joyeusement l’excès énergétique. Plus gravement encore, ils peuvent avoir passé fût-ce succinctement par la ‘grande culture bourgeoise’, qui, de manière sophistiquée, porte aussi témoignage de libres gambadements de pensée aimantés par la nostalgie desdits savoir-faire en voie de perdition, qui sont, à ce titre, susceptibles de provoquer des déviances d’actualité insupportables du point de vue, encore une fois, de l’assignation à laquelle la bourgeoisie, mais dès lors également les classes travailleuses sont tenues, du fait de leur conscience possible, au rôle de confortement de la civilisation économique et donc matérielle dont la classe qui produit cette culture est porteuse. La classe conquérante, même industrieuse, conquiert aussi ‘l’oisiveté’ des castes dominantes, c’est-à-dire cette part de son activité non fonctionnelle à la reproduction de son rang.

Mais précisément, si la culture bourgeoise, recelant des trésors propices au grand refus, n’est par définition pas l’apanage de classes travailleuses même époqualement suréduquées du point de vue de leur fonction dans l’usine-bureau planétaire, pourquoi donc ce risque accru de raté concerne-t-il principalement les secteurs subalternes de la classe travailleuse, qui constituent la seule classe travailleuse à proprement parler, puisque ses membres sont incapables de s’élever à bref délai, c’est-à-dire bien avant l’âge de la pension, à des sphères de revenu qui permettent de dépasser très rapidement l’accumulation des réserves nécessaires à la satisfaction des besoins de reproduction de la force de travail de toute une vie ? Parce que les statuts y consentent à ceux qui en sont porteurs nettement moins de gratifications, prestige, égards, etc. qu’aux membres de la bourgeoisie concentrée à un point stratosphérique des droits de propriété, ou à ceux de la bourgeoisie cooptée des CEO, dépêchée à la gestion patronale des affaires, les cadres supérieurs participant aussi, bien que dans des proportions significativement inférieures, à une quantité de propriété mobilière susceptible de les décharger formellement eux aussi, en très peu de temps, de l’obligation de travailler. En outre, le dressage des élites à leur rôle fait en général plus que compenser les effets de débauche que sont susceptibles de produire les dotations de prestige en capital culturel, d’ailleurs en chute libre : à part les résidus de dynasties régnantes, on n’exige plus d’un premier ministre qu’il sache qui était le frère de Romulus, pas plus que d’un grand patron, qui pourront se contenter de sortir de HEC en parfaits illettrés, comme tout le monde. En termes ‘philosophiques’, l’épuisement rapide des possibles ou des mirages ascensionnels, ou même seulement des possibilités de jouir du pouvoir y compris sous forme patrimoniale, traduit leur incapacité à compenser de manière supportable le désenchantement provoqué par les ‘désavantages’ inéluctables de la misère et de l’aliénation.

travaux nord et sud, lager unique

De plus en plus la masse des salariés du nord se comportent comme les travailleurs de multinationales recourant aux investissements directs à l’étranger (IDE) en vue de gagner des marchés de services (market seeking) mais pour des biens produits de plus en plus souvent au ‘sud’ du pool de la main d’œuvre globale. Telle est l’affaire de la tertiarisation, typiquement ‘nordique’ : les services juridiques, économiques, les divers conseils techniques et technoscientifiques sont produits en interne, pour et à l’intérieur de l’entreprise, à moins qu’ils soient externalisés, si les effets de la concurrence entre petites unités de services intermédiaires font plus que compenser des coûts de transaction autrement absents.

La comparaison avec les IDE de services de la politique des producteurs de biens assemblés au ‘sud’ à destination de la métropole tient à ce que la fidélisation des marchés est devenue la grande affaire pour les secteurs de biens (de moins en moins) durables, dont la réalisation ne peut plus se soutenir des ressorts traditionnels de la concurrence en prix et de la différenciation annoncée par la pub. La surenchère dans les enquêtes destinées à capturer au mieux le ‘paysage bariolé des styles de vie’, de plus en plus instable, et d’adapter la production à des niches que les acteurs de l’hyper-concurrence oligopolistique tentent de transformer en chasses gardées autant qu’ils se les disputent à mort, vise à huiler la réalisation en produisant une différenciation toujours plus pointue qui anticipe la saturation des marchés et vise à ménager des rentes de monopole précaires en s’engouffrant dans des poches d’accumulation dynamiques rapidement épuisées. L’obsolescence accélérée du capital, sa rapide dévalorisation, cèdent la place à l’obsolescence de la marchandise alors que la capital, comme le travail, se fait productif au possible. Cette différenciation se distingue d’ailleurs de plus en plus mal d’une ‘innovation’ permanente, en réalité un réarrangement permanent d’éléments préexistants (électronique domestique, typiquement), la production de produits joints, etc.
La réduction programmée du cycle de vie des marchandises constitue également une réponse à la saturation des marchés, puisqu’elle permet à moins de frais encore de tirer la chasse plusieurs fois pendant la rotation (l’amortissement) du capital, c’est-à-dire avant l’envoi à la casse ou la liquidation du parc productif : les biens durables se distinguent de moins en moins du dentifrice. La rentabilité élevée des investissements tient également au développement d’une troisième demande dynamique (rentiers du cadrisme), aristocratie salariée ou non, dévoreuse de dividendes et donc de plus-value réalisée non accumlulable  : profits élevés et faible accumulation cessent de former un couple monstrueux. Les poches de forte rentabilité s’épuisent aussi rapidement que les modes - ce qui a toujours été le cas, à ceci près la mode passe de plus en plus vite.
Les opportunités de croissance résident dès lors dans les continents ‘émergents’. Au nord, la course à l’innovation c’est-à-dire à la satisfaction monétisée, c’est-à-dire hétéronome et débilitante de besoins nouveaux, de toute façon produits par un durcissement sans cesse accru de l’abrutissement au travail suscite le même tapage par lequel les services capitalistes cherchent à convertir à la soumission et à l’incapacité des continents entiers, par ailleurs inondables d’usines à biens périmés dans le nord (cf. les usines de vieilles VW revendues clés-en-main au Brésil, par ex.). Des populations millénaires, aux modes de production parfaitement originaux, autosubsistants, non énergétivores (au sens des énergies fossiles) et donc non polluants (pétrole), aux effets environnementaux compatibles avec la reconstitution des ressources vivantes (quand bien même elles n’omettaient pas de choisir leurs morts) sont désormais promises à bref délai à la déchéance et à la dégénérescence.

Ce qui doit ressortir de tout ceci, c’est que la bêtise de moins en moins luxueuse dont jouit au nord le pool de main d’œuvre se sustente du sud comme les kapos juifs du travail de leurs propres enfants dans les camps nazis, et les retraites des pensionnés comme leur salaires jadis pour des activités de plus en plus serviles (R. Reich) sont toujours payés par le travail gratuit de trois cent millions d’enfants dans le monde. Ceux qui parlent d’échappement de la valeur comme si la contrainte de réalisation s’était évaporée à l’heure de la hard budget constraint et des sanctions boursières instantanées répondant à de seules rumeurs de moindre rendement parlent un langage adapté aux réalités de l’union soviétique.

envoi (en l’air de la thanatocratie)

Le crime banalisé dans le camp planétaire est une catastrophe écogénocidaire et pneumatocidaire, qui détruit toute culture de l’énergie en excès par rapport aux besoins de la simple survie, qui distinguait pourtant jusque là peu ou prou l’espèce humaine. L’amour de l’humanité dans sa déhiscence d’espèce transformatrice peut de moins en moins se permettre d’exclure l’amour de son biotope. Nous en sommes venus à ce que les autres espèces ont intérêt à ce que nous dsparaissions. La portée transformatrice de l’espèce humaine n’est plus qu’une vaste entreprise de saccage, humanité comprise, forcément. Ceux qui s’étonnent du traitement réservé au bétail, épuisable comme la flore et le pétrole, sont les mêmes imbéciles qui se figurent pour l’humain des droits supérieurs à ceux du cheptel, prompts à la déchéance de cette valetaille d’affidés pâmés devant des dirigeants de droite ou de gauche spécialisés dans le gargarisme juridique et le boniment garantiste. Certes, nul ne leur déniera le droit de crever du cancer avec la pleine assistance aux personnes de l’industrie hospitalière. De leur point de vue, le fait que l’empoisonnement général des moyens de consommation, marchandables ou non d’ailleurs, se produise épisodiquement comme phénomène catastrophique est la preuve du bon fonctionnement des institutions, capables de défendre les hommes et la nature contre le crime ou de contraindre à dédommager en cas d’accident (pas à Bhopal, évidemment). L’étonnant n’est pas que la règle effective apparaisse comme l’exception, puisque celle-ci confirme la règle imaginaire chère à ceux qui font ‘confiance au système’. Le fonctionnement ordinaire passe pour du dysfonctionnement, et son symptôme chronique comme le raté d’un fonctionnement autrement idéal. C’est le rôle de l’Etat de faire passer l’interdiction des bouilleurs de cru artisanaux pour une mesure de santé publique, là où elle garantit aux producteurs industriels le droit d’empoisonner le monde en toute légalité.

Walter Benjamin évoquait l’énervement du mouvement ouvrier, à l’époque où l’on ne craignait pas encore tout à fait de penser, c’est-à-dire forcément de froisser la sensibilité des exploiteurs,négriersetautre bourreaux des peuples. Il visait la veulerie d’une social démocratie qui n’avait plus d’yeux que pour les générations futures et oubliait commodément que la révolution vengerait tout d’abord les victimes générations passées. Nos statolâtres d’aujourd’hui, sûrs de leur audace, feraient bien de méditer cette réflexion, ô combien intempestive. Attendant le salut de l’Etat, à l’heure où celui protège les ateliers de travail clandestin tout en réprimant les clandestins à la sauvette ou au coup de massue selon le cycle électoral de manière à pourvoir une délocalisation sur place en passe d’ailleurs de légalisation, à l’heure où les fraudeurs intergalactiques sont remerciés par les ministres des finances et où l’évasion fiscale dans les paradis pour sociétés-écrans est considérée comme un sport qui a nom ingéniérie fiscale, à l’heure où le blanchiment d’argent sale est un facteur de dopage de l’économie en général et le trafic d’influences érigé en système susceptible de non-lieu, bien malin qui feindrait d’exciper de la neutralité de l’Etat pour s’en servir au service de l’émancipation. L’investissement neutralisant n’a plus grand chose à voir avec la prise du pouvoir. Une coordination révolutionnaire doit désormais se donner pour objectif ‘gouvernemental’ prioritaire sinon exclusif de désamorcer la capacité de nuire de l’arsenal répressif et, le cas échéant, de s’en servir contre les milices privées que les assassins ‘involontaires’ (ou moins), officiels et privés, s’empresseront de monter lorsque des menaces sérieuses se mettront à peser sur leur ‘civilisation’. Si les mesures de communisation requièrent des services industriels minimum, provisoires ou moins, le moment venu, qui n’est pas à demain mais qui cherche ses voies à nouveau et dès aujourd’hui, fournira l’occasion d’en préciser les modalités.

Commentaires :

  • Un jeu formidable, ADK, 13 mai 2005

    De ce texte sinon dense, du moins parfois emmêlé, il faut faire un relevé comme fait un architecte. En effet, ce texte est plutôt un prétexte qu’un texte. C’est un prétexte à décharger, brutalement, sans ambages, une colère qui se rapproche de la rancoeur accumulée. Mais pour soutenir l’énergie de la décharge, le texte comporte des charges à proprement parler, des éléments théoriques d’analyse, qui en explosant grâce aux propos de type injurieux qui les enferment, à la manière d’un explosif secondaire et détonant, raniment le coeur torturé par l’inertie de l’esprit, causée par son propre doute au sujet de lui-même, et permet de prolonger la dégueulade jusqu’à la charge détonante suivante.
    S’y retrouver dans un tel document, nécessite également de l’énergie, une énergie comparable à celle du combattant de première ligne qui essuie le feu d’une batterie de mortier en traversant en zigzaguant la zone des combats ou comparable à celle du démineur s’efforçant de repérer des engins explosifs, et rendue nécessaire pour isoler les arguments analytiques des autres, des jugements de goûts, sinon des jugements de valeur, et en déterminer la portée et la place dans un développement qui semble souvent .
    Prodigieux néologisme par exemple que le terme : sursitaire. La périphrase "camp de travail forcé global, dans la version sursitaire" constitue un de ces éléments analytiques remarquablement parlant du texte. C’en est le tout premier. Il permet d’éviter d’écrire au bas mot une dizaine de pages. Il dit bien que ce camp de travail diffère de l’autre, de sa version classique et archi-connue, mais qu’il a bien la même essence, qu’il appelle les mêmes critiques fondamentales.
    Sinon davantage, parce qu’il développe de manière pornographique, comme l’a dit quelqu’un qui, en le disant, a suscité un vaste différend, un rejet formel et illusoire du premier, chronologiquement parlant, qui dissimule la promotion qu’il fait du second.
    Il s’agit en outre d’une répétition, ce qui renforce le poids de ce terme. La notion de sursis apparaît dès la première phrase et semble désigner le cas de tous ceux que menacent le chômage, ou encore leur statut clandestin. En effet, qui est à l’abri de tomber dans la fosse aux chômeurs !
    La particularité sursitaire du salariat et du consommateur postmoderne mériterait un article entier, sinon un livre, d’où l’impression de faire des pas de sept lieues lorsque deux lignes plus loin dans le texte, après une énumération imagée de titres, survient un second joyau qui plonge subitement dans le corps mou de la description sociale et en ressort un poisson mort : "les ‘artisans indépendants, fournisseurs de délicatesses post-modernes à tous les précités, qui n’ont pas besoin d’être stipendiés pour être loyaux,..". Voilà un point de vue nouveau sur un vaste et mystérieux champ d’activité économique et "idéologique". Une loyauté sans cause et abjecte, une production de valeur superflue, telles sont les caractéristiques fondamentales, épinglées ici avec brio, d’une niche économique dont l’intégrisme ou l’aveuglement idéologico-économique, l’idéal consumériste et le repli sur soi font fureur dans les rues commerçantes des grandes villes.
    Mais la pétarade continue, quoique sous un mode mineur, car la phrase, qui n’est toujours pas terminée, se clôt sur la dénonciation d’une supercherie supplémentaire en renvoyant à l’usage à tout le moins abusif du mot "économie" par lesdits "précités"... Non, ce camp de la mort avec sursis ou non, dont l’auteur du texte dénonce d’emblée la facticité, n’est pas une économie, n’est pas ce qu’ils persistent à appeler une économie. En clair, leur mot d’ordre, leur point d’appui repose sur du vide, la clef de voûte de leur tractatus-idéologico-economicus, c’est du sable mou.
    Tel est le renversement ahurissant de toutes les perspectives qui inaugure ce texte pyrotechnique.
    L’on voudrait voir le texte s’appesantir sur l’une de ces premières idées, et son développement suivre un cours plus harmonieux, mais il n’en est pas question : ce premier mouvement, comparable au premier mouvement de la Moldau de Smetana, se poursuit. Le lecteur n’a pas droit à un instant de répit, car la conflagration se propage grâce à une autre considération de premier plan à propos d’un autre thème récurrent de la politique puisque cette soi-disant économie est assimilée à "...la banalisation du crime organisé en toute légalité, eu égard auquel le crime illégal ne tient lieu que d’image spéculaire." Voilà une quatrième idée, une autre grande idée. Il s’agit cette fois d’une affirmation.
    La phrase n’est pas belle, il faut le reconnaître. Elle comporte plusieurs idées à la fois qui se repoussent l’une l’autre comme plusieurs poupons dans un bain, qui se font de l’ombre. Tout d’abord, l’économie est associée à de la propagande. Cette propagande fondée sur un procès de banalisation concerne ensuite la violence organisée de l’économie ce qui renvoie à une seconde idée.
    Le raisonnement est circulaire. A = B, et B concerne C, égal à A. Le raisonnement est tautologique. Il semble marquer le pas, alors qu’il avance des faits importants.
    Il parle d’une violence qui s’organise. Comment ? À cet égard, les termes industrie de la guerre extraits d’un commentaire de l’Iliade, me semblent éclairants. Et ayant dit une telle chose, reste-t-il quoique ce soit à faire savoir ? Les termes "en toute légalité" sont redondants. Ils semblent faire référence à la violence du système, alors qu’ils renvoient grammaticalement au processus de banalisation comme tel qui la décrète inexistante. Tel est par exemple un des objectifs du traité constitutionnel européen : affirmer le caractère légal de la violence criminelle des moyens de contrainte des états européens affrontés à des moyens de contrainte illégaux, d’où le soupçon d’impérialisme qui entache ce dernier.
    Et il avance encore. Du moins, c’est ce qu’il semble en avançant dans la lecture, en lisant : "La dissymétrie fait office de trompe l’œil pour l’œil industriellement désaverti par la marchandise...". La formule est magnifique. Le terme désaverti est sublime. Mais l’auteur ajoute : "..qui sert à vendre toutes les autres : l’information." Qui trop embrasse, mal étreint. La marchandise, la légitimité intrinsèque du commerce, de la consommation, sert à désavertir l’oeil : cela suffit. Que l’information fût une marchandise, certes ! Qu’elle serve fondamentalement à justifier les autres, soit : mais cela ne change rien fondamentalement au propos ; sauf que l’idée est féconde, bien sûr, qu’elle ajoute une dimension. Sauf que la marchandise est de l’information par définition également.
    Le lien entre les deux, entre la violence et l’économie, c’est la marchandise.
    La marchandise est de la propagande puisqu’elle incarne une valeur d’échange, et la propagande, c’est forcément de la violence. Elle entretient en outre des rapports d’autant plus qu’étroits avec la violence criminelle que celle ci peut habilement servir de déclencheur.
    Quant à l’information, elle devient un lien nécessaire pour justifier la propagande elle-même qui est inhérente à la marchandise. Elle introduit, de fait, une dissymétrie ! Le discours de la marchandise qui justifie la violence, n’y parvient que moyennant un discours second.
    Que tout cela est compliqué ! Comment imaginer que le lecteur qui n’est pas un masochiste de la lecture s’astreigne à décortiquer une telle philosophie !
    En fait le texte est une sorte de bestiaire, d’énumération d’idées qu’il reste au lecteur à associer comme les pièces d’un jeu de construction suffisamment simple que pour permettre une infinité de figures et de formes.
    Pour élaborer une forme, il faut d’abord disposer de toutes les pièces du jeu. Un des jeux possibles consiste à attribuer des noms existants aux différents éléments du jeux. Appeler russe ou chinoise, celles que l’auteur appelle des mafias émergentes. Il s’agirait de refaire une autre géopolitique.
    La Russie, ou l’économie russe, pourrait être ainsi traitée de criminelle, de mafia, à partir du moment où, sur un plan quelconque elle se démarquerait d’un certain mode de reproduction inhérent à la production de marchandises par l’Économie avec un grand É, et traitée en conséquence. La différence fondamentale, illicite, de mode de vie, entre Russes et Français ne suffit pas pour faire planer le doute sur le bien fondé de la violence du discours économique.
    Les esprits plus politiques ou psychologiques auront recours à des jeux de rôle mettant aux prises différents "...producteurs de loyauté au jeu de la grande sarabande parthénogénétique globale à laquelle toutes les marchandises participent."
    Je m’en voudrais de me substituer au lecteur. Hélène de Troie n’est pas une prise de guerre. Elle ne peut donc être séduite et épousée par Pâris sans le consentement de son mari, même si ce n’est pas pour en faire une esclave, mais une princesse ou une reine. Cela ne correspond pas aux moeurs grecques. Cela choque le Grec ancien, tout autant que le Grec d’aujourd’hui.
    Les Belges peuvent produire pour les vendre à des pays en guerre du tiers-monde des mines antipersonnelles dans des zones franches, pas chez eux. Une économie nationale comme l’économie russe en produisant elle-même des mines antipersonnelles serait jugée criminelle par des journalistes de libération ou du Times magazine, à cause du voile pudique jeté notamment par les médias et sur le droit sur les rapports entre les mafias légales et les opérations ayant trait aux zones économiques franches, dont le nombre dans le monde dépasse les 3000. Mais le producteur de loyauté serait peut-être l’état belge qui a choisi de condamner le commerce des mines antipersonnelles sur le plan juridique. Dans ce jeu, il existe évidemment une inconnue, un facteur de reste, incarné par le non-savoir, dans le sens ou l’entendent Miguel Benasayag et Dardo Scavino (Pour une Nouvelle radicalité, p. 159), par la possibilité qu’un juriste réussisse par exemple à démêler la complexité des liens juridiques qui relient des entreprises situées dans des zones franches et des investisseurs quelconques. Mais on gage que les juristes qui travaillent à produire de la loyauté collaborent avec une multitude d’autres personnes qui rendraient soit indirectement, soit directement totalement insupportable la vie de celui qui prétendrait dénoncer le sens abject de cette loyauté, en d’autres termes en remettre en cause la cohérence. Même le train de vie le plus sophistiqué ne résiste pas à la méfiance d’un entourage suborné par la fatuité de la loyauté en vigueur. Il est pratiquement impossible de prétendre autre chose que ce que dessert l’appareil de découverte et d’objectivation apparentes que représente le soi-disant mécanisme de l"information.
    Il y a moyen d’imaginer les jeux de rôles les plus hilarants dans lesquels les joueurs tentent de se libérer de certains contraintes pour pouvoir déjouer le cours obligé de l’histoire, ce, ne fût-ce que concernant un domaine qu’ils connaissent par coeur, et se perdent de réputation au sein de leur propre entourage, avant de se faire assassiner, comme ce fut le cas de l’expert du gouvernement britannique en matière d’armement nucléaire qui a dénoncé les accusations portées contre l’Irak par son propre gouvernement.
    Il est également possible de reproduire le cas particulier de l’itinéraire d’un politicien louvoyant entre idéologies, opinions de masse, et mafias, et traitant du problème de l’enseignement, préférant in fine privatiser l’éducation nationale plutôt que la réformer.
    Un microéconomiste pourrait se pencher sur les contraintes ludiques imposées aux services de sécurité privés. Le cas des détectives privés a été abordé en abondance par le cinéma. Mais une société, une entreprise, présente des traits particuliers hauts en couleur surtout lorsque l’infradélinquance s’en prend aux pourvoyeurs de fond, ou systématiquement à un type de système de sécurité précis, mais largement utilisé. À ce niveau, une sorte de synergie, d’entente relie les banques, certains fabricants de matériel de sécurité, l’une ou l’autre bande criminelle et certaines sociétés de sécurité pour dépouiller certains, éliminer un partie de la concurrence, faire monter le cours des actions, et en tirer un bénéfice financier.
    Je m’en tiens là.


    • > Un jeu formidable, jef, 25 mai 2005

      il faudrait prendre des vacances pour te répondre, il y a plusieurs points.
      la critique tombe à plat qui écrase l’info sur la marchandise en général. la valeur d’échange n’est pas de la propagande, je suis désolé. or ce système ne tiendrait pas une minute sans cette composante astronomique du capital constant que constitue l’info, qu’il entre dans la composition des marchandises finales ou qu’il soit lui-m^eme une marchandise finale (section II ou I, pub ou media). cette dernière appartient aux marchands d’arme, c’est pas pour rien. qui accorderait le moindre crédit libéral à des supermafieux surarmés qui fournissent les Etats destinés à nous foutre sur la gueule ? sans doute cet investissement est-il un coup de gonflette donné au fétichisme de la marchandise déprimé par 30 ans de luttes croquignolettes. il n’en demeure pas moins que pour que le con moyen continue de se payer ses vareuses de con cousues gratuitement par des gosses bossant 15 heures, il faut qu’on lui explique que le gosse serait au ch^omage sans ça, sans nous.
      deuxio, les mafias ne sont pas du tout russes ou chinoises seulement : nos Etats départagent nos mafias des autres, protègent l’illégalité indigène contre celle allochtone, en plus d’^etre la matraque des ’mafias’ légales.
      fatigue ;


      • > Un jeu formidable, Adrien Laborde, 26 mai 2005

        Ouais ! D’accord avec toi Jef, mais je ne sais pas si j’aurais d’ordinateur à portée de main pendant mes vacances. J’espère d’ailleurs que personne ne va en profiter pour saloper mon blog ! Graou ! Graou ! Que cela ne vous décourage pas cependant d’écrire dessus, il n’est pas vraiment à moi et je suis partageur. Il n’y a même pas de modération a priori, juste de la courtoisie. Et vive le journalisme quand-même ! (Ça t’apprend à faire court et vite).

        A+

        Adrien Laborde, animal naturaliste

        Avec tous mes hommages.

        Effets de Terre