Lettre à Meeting - Maxime et du Niveleur

samedi, 14 mai 2005

De Maxime et du Niveleur aux participants de Meeting
Camarades

Nous n’avons pas encore fait d’intervention sur le site Meeting mais nous y suivons les échanges.
Nous avons pris connaissance de la récente mise au point de Christian Charrier au sujet de la “ cacophonie ” et nous sommes d’accord avec lui pour l’essentiel. Il faut s’entendre sur ce qu’on appelle “ explorer les voies de la communisation ”. Pour nous, il ne s’agit pas de comprendre ces mots dans le sens de la découverte, hors champ social, de recettes prêtes-à-porter ou, pis, d’en inventer (à tort ou à raison, c’est ce que nous croyons percevoir dans les positions de camarades comme Patloch ou Calvaire) Il est seulement question de repérer, d’identifier, ce qui, dans la pratique du mouvement social réel, va dans le sens de la communisation et, autant que possible, de travailler à l’élargissement, à l’approfondissement et à la diffusion de ces tendances, sur le plan théorique ou autre, quand l’occasion s’offre et s’impose.

Nous qui avons un long passé dans l’ultra gauche, les textes appelés “ communisateurs ” - beaucoup par commodité d’expression et sans doute parce que “ communistes ” est un vocable galvaudé - nous ont convaincus sur un point essentiel. Si, hier, nous pensions que la révolution communiste consistait en la prise de pouvoir par le prolétariat afin de faire triompher le monde salarié et réunir de ce fait même les conditions de l’abolition du salariat par la généralisation de ce statut à toute l’humanité, nous en sommes aujourd’hui revenus. Nous ne nous considérons donc plus comme des “ programmatistes ”. Mais, là de nouveau, il s’agit de s’accorder sur le sens des mots. Nous sommes bien d’avis que le “ programmatisme ” en question est théoriquement lié à la notion de “ période de transition entre capitalisme et communisme ”, de transformation de l’un en l’autre par le prolétariat, classe politiquement hégémonique mais encore exploitée aux premiers lendemains de sa prise du pouvoir. Alors, si nous inclinons désormais à rejeter un tel schéma en tant que plan d’affirmation généralisée du prolétariat et à mettre au contraire en avant un processus de destruction de la prolétariennité commençant dès à présent, la révolution ne reste pas moins pour nous un processus, justement. De sorte que l’idée de transition demeure à quelque niveau opératoire, même si la nature de ladite transitivité change fondamentalement.
Pour dire les choses franco, nous insistons sur ce point parce que nous ne pensons pas que la communisation s’imposera au plan mondial d’un seul coup. Penser l’inverse, ce serait à notre avis revenir à un immédiatisme idéaliste, volontariste et anhistorique du genre qu’un certain anarchisme a illustré au XIXe siècle et qui a encore des héritiers, s’avouant comme tels ou s’ignorant, de nos jours. Nous ne sommes absolument pas vénérateurs des “ textes marxistes sacrés ”, mais il y a des apports de la pensée de Marx qui nous apparaissent toujours valables pour la théorie révolutionnaire et en deçà desquels nous répugnons à tomber. La notion de révolution comme processus historique et matériel en fait partie et, au même titre, celle posant que la théorie communiste n’est véritablement révolutionnaire qu’en tant que praxis sociale, donc collective et non pas individuelle. Etre personnellement révolutionnaire, c’est bien mais encore peu de chose par rapport à la participation à la transformation révolutionnaire effective de la société du travail. La révolutionnarité, ce n’est pas seulement définir La bonne idée révolutionnaire puis de la communiquer ex cathedra. En ce sens, nous nous méfions du théoricisme, de la théorie pour la théorie.
De façon concomitante, nous ne croyons pas devoir renoncer à la notion de prolétariat révolutionnaire, à condition, bien entendu, de redéfinir l’acception classique du “ prolétariat ”, y compris celle retenue par les “ gauches communistes ”, les courants marxistes traditionnels les plus respectables bien que déphasés aujourd’hui. Nous continuons de penser que les “ sans-réserves ” constituent un moment de contradiction fondamental dans le système capitaliste. Comme le disent Roland Simon et, croyons-nous, Charrier, cette contradiction dans le capital, le prolétariat ne peut plus la résoudre en s’affirmant comme classe du salariat mais en poussant la contradiction au bout.
Ce point est, nous semble-t-il, un terme d’accord minimal avec certains éléments du mouvement dit “ communisateur ”, par exemple Charrier, Théorie communiste, Bruno Astarian et, pensons-nous ajouter, les camarades de Trop loin, voire, pourquoi pas ? ceux de Temps critiques (les “ embrouilleurs ” selon un mot très polémique de l’un d’entre vous) ou de l’ex-Krisis (tendance Robert Kurz, Luc Mercier, etc.).

Nous prenons voix dans le débat de Meeting pour signaler que nous l’écoutons et qu’il nous intéresse. Pour nous, l’existence de Meeting a aujourd’hui un sens, quoi qu’en disent Dauvé et Nesic. Cette initiative constitue un signe du temps et trahit le besoin actuel de la discussion un tant soit peu organisée parmi les révolutionnaires. En même temps, l’expérience que nous avons faite dans d’autres listes de discussion, elles aussi attachées en principe à l’actualisation de la théorie révolutionnaire, cette expérience, donc, nous a révélé toute la difficulté de faire vivre une pareille entreprise et nous indique la nécessité impérieuse de clarifier le projet, son but, et d’en préciser les contours.
Au seuil de l’affaire, il s’agit d’écarter également l’emballement optimiste (pour ne pas dire volontariste) et le freinage pessimiste. L’armement théorique de ce que nous sommes convenus d’appeler les concepts “ communisateurs ” se montre sans doute suffisant pour dire ce que ne peut plus être le schéma révolutionnaire. Et c’est déjà pas mal de savoir et encore plus utile de dire (nous sommes bien placés pour en témoigner) ce qui s’avère périmé car l’on se met ainsi en phase avec la réalité des conditions révolutionnaires. Cela permet d’anticiper d’une façon globale ce que sera la communisation. Toutefois, nous savons pour l’instant ce qui ne pourra (ou devra) plus exister bien davantage que ce qui sera ; quant aux contours effectifs, précis, qu’adoptera la communisation, nous ne saurions les inventer dans le défaut ou l’insuffisance de manifestation du mouvement réel en l’heure présente. Leur apparition nette dérangera certainement les schémas prospectifs que, hommes révolutionnaires, nous ne pouvons pas tout à fait nous empêcher d’imaginer en dépit des réserves que nous dicte la lucidité. Disons simplement que, avec la théorie communisatrice, nous sommes en principe armés pour appréhender l’émergence des signes communisateurs (dont certains, encore bien isolés et confus, ont déjà paru ici ou là, en Argentine et ailleurs). Roland, Christian et Bruno, voire les deux Jacques de Temps critiques, ont dit tout cela, si notre mémoire ou notre entendement est bon, et cela nous apparaît juste. Nous ne pourrions théoriser au-delà d’une certaine limite sans spéculer tout bonnement et en vain.

Au fur et à mesure que nous avancerons dans notre abandon du “ programmatisme ” - ce en quoi vos textes nous aideront certainement -, nous prendrons une plus large part à la discussion. Il est encore possible que nous comprenions imparfaitement les positions “ communisatrices ”. Ne vous gênez pas pour indiquer nos éventuels contresens.

Commentaires :

  • > Lettre à Meeting, Patlotch, 14 mai 2005

    Il faut s’entendre sur ce qu’on appelle “ explorer les voies de la communisation ”. Pour nous, il ne s’agit pas de comprendre ces mots dans le sens de la découverte, hors champ social, de recettes prêtes-à-porter ou, pis, d’en inventer (à tort ou à raison, c’est ce que nous croyons percevoir dans les positions de camarades comme Patlotch ou Calvaire).

    Je suis bien désolé d’avoir donné cette impression de prétendre découvrir, « hors champ social, des recettes prêtes-à-porter ». Mais bon, j’admets que je ne suis pas toujours clair avec moi-même, et que mes "positions" ne sont guère stabilisées.

    A l’inverse, je me reconnais davantage dans cette affirmation :

    Il est seulement question de repérer, d’identifier, ce qui, dans la pratique du mouvement social réel, va dans le sens de la communisation et, autant que possible, de travailler à l’élargissement, à l’approfondissement et à la diffusion de ces tendances, sur le plan théorique ou autre, quand l’occasion s’offre et s’impose.

    Avec une réserve et des états d’âmes : on peut aussi y lire une chose et son contraire, j’entends ici le risque d’une posture d’observateur extérieur à son objet, armé d’une référence théorique figée : « repérer, d’identifier, ce qui, dans la pratique du mouvement social réel, va dans le sens de la communisation », ce qui suppose que celle-ci soit cernée, quand elle n’est qu’en questions. Comme l’impression que ça se mord la queue, en boucle sur les acquis et des critères qu’on possèderait à coup sûr, et un peu sourd à ce que « le mouvement social réel » peut justement « inventer », révéler de surprises, pour peu qu’on y soit attentif ou qu’on s’y colle. Affaire de nuances sûrement. Mais question de principe et part de liberté. Sans quoi, bonjour le désir, et bon vent aux experts avec leurs décrets définissant la communisation, dans le déni de la création affirmée paradoxalement du côté de la praxis. Un problème d’articulation, donc. Quand nos idées sont raides dans leur rapport aux choses, on a beau assouplir leur expression, cette révélation provoque un rien d’effroi :

    Là où je n’ai rien à inventer, je n’ai rien à vivre : ça ne m’intéresse pas, et pas davantage sous le label communisme. Mais je dois être un idéaliste ;-)


    • > Lettre à Meeting, Calvaire, 17 mai 2005

      ’’Pour nous, il ne s’agit pas de comprendre ces mots dans le sens de la découverte, hors champ social, de recettes prêtes-à-porter ou, pis, d’en inventer (à tort ou à raison, c’est ce que nous croyons percevoir dans les positions de camarades comme Patloch ou Calvaire)’’ Les pratiques dont il est question dans les textes signés Calvaire existent concrètement même si les limites sont nombreuses et les transformations y sont nécessaires. Les pratiques du prolétariat comme classe unitaire existent ? Je pense que les remarques citées sont hors propos et ne servent qu’à se faire du crédit auprès des vieux técéistes, matériellistes... de ceux qui attendent la révolution en la théorisant dans le cours du processus qui doit conduire aux processus finaux de la grande insurrection communisatrice.