Nous ne sommes pas « Anti » - Bernard Lyon

mercredi, 25 mai 2005

Nous ne sommes pas anti c’est-à-dire que nous ne sommes pas contre les formes extrêmes de l’exploitation, de l’oppression, de la guerre ou autres horreurs. Etre anti c’est choisir un point particulièrement insupportable et tenter de constituer une alliance contre cet aspect du réel capitaliste.
Ne pas être anti cela ne veut pas dire être maximaliste et proclamer à tort et à travers que l’on est pour la révolution totale et que hors de ça il n’y a que réformisme, ça veut dire que lorsque l’on s’oppose au capital dans une situation vraie, on ne lui oppose pas un bon capital. Une revendication, un refus ne posent rien d’autre que ce qu’ils sont : lutter contre le recul de l’âge de la retraite n’est pas promouvoir une meilleure gestion des salaires directs et socialisés, lutter contre la restructuration n’est pas être antilibéral, c’est s’opposer ici et maintenant à ces mesures, et ce n’est d’ailleurs qu’ainsi que les luttes peuvent se dépasser elles-mêmes. Nous ne sommes ni anti-ceci ou anti-cela ni « radicaux », nous posons dans les luttes immédiates la nécessité de la communisation parce que seule la perspective, non-immédiate, de la communisation peut être l’analyseur autocritique des luttes et donc, comme tel, participer de la production historique du dépassement du capital.
Si l’antilibéralisme ou au moins l’anti-ultralibéralisme, qui fait actuellement se constituer une union nationale, un frontisme à peu près total, fournit un exemple aveuglant de la démarche anti qui permet de se positionner dans un front, qu’il soit organisé dans le genre d’Attac ou qu’il soit plus informel. L’archétype de cette attitude est l’antifascisme, d’abord idéologie des fronts populaires en Espagne et en France, puis le drapeau unissant la coalition militaire russo-anglo-saxonne contre l’axe germano-japonais. L’antifascisme a eu une vie très longue puisqu’il a été l’idéologie officielle des États démocratiques occidentaux comme des États socialistes orientaux jusqu’à la chute du mur en 1989.
À côté de l’antifascisme a existé l’anticolonialisme, idéologie alliant le socialisme et le nationalisme dans le cadre du monde tripartite de la guerre froide. Cette idéologie structurante des biens nommés fronts de libération nationale mettait les luttes des prolétaires colonisés et celles des éléments bourgeois locaux subsistants sous la direction politique et militaire de couches bureaucratiques autochtones produites par les administrations coloniales. L’anticolonialisme ou l’anti-impérialisme était aussi le cadre de l’alliance de ces bureaucraties démocratiques-révolutionnaires avec le camp socialiste. Ces idéologies ont donc toujours fonctionné comme idéologie d’État (existant ou se constituant) dans le cadre de confrontations et de guerres, mondiale ou locales, entre les pôles d’accumulation capitaliste. Dans les métropoles l’anti-impérialisme était, avec l’antifascisme un élément essentiel pour les partis communistes d’après la 2ème guerre, il se présentait comme la défense de la patrie du socialisme et du « camp de la paix », il articulait la gestion conflictuelle quotidienne de l’exploitation avec le capital à une perspective mondiale dans laquelle le socialisme restait à l’offensive. L’anti-impérialisme a été, et dans une certaine mesure reste, un cadre de mobilisation intrinsèquement lié à la guerre et pour la guerre.
L’antiracisme, frère de l’antifascisme, est maintenant devenu aussi l’idéologie d’État qui accompagne et absout le racisme d’État, pratique et massif, qui s’est développé en France, à partir de l’entrée en crise manifeste du capital, dans les années 70. La politique antiouvrière de restructuration capitaliste a « racisé » l’ensemble du prolétariat, d’abord en le divisant entre « Français » et « immigrés » puis par « l’ethnicisation » et le dit « communautarisme ». Cette situation met l’antiracisme dans une position intenable. S’il se confirmait que les « petits blacks » ont manifesté un racisme contre les « petits blancs » (juste retour des choses qui boucle le maelström) les antiracistes nous auraient de toute façon déjà dit que ce ne serait pas du racisme mais un ressentiment social ! Merveilleuse imbécillité qui suppose que le racisme serait biologique. Il sera toujours vrai que l’antiracisme se portera aussi bien que le racisme sans jamais le freiner. Lors des grandes luttes, en 1995 ou en 2003, Le Pen disparaît du paysage et on ne se rappelle même pas de son existence, et ce n’était pas l’effet de l’antiracisme.
Revenons à l’antilibéralisme, en Angleterre ou aux USA on n’hésite pas à l’appeler anticapitalisme, le « capitalisme » étant compris comme le fait des multinationales, qui pratiquent des politiques dénoncées comme étranglant les pays du Sud, détruisant leurs économies (cf. Argentine) et particulièrement leurs agricultures, massacrant les écosystèmes terrestres, mettant les travailleurs des métropoles en concurrence avec ceux de pays « émergents », pratiquant un « dumping social » qui les précarise, les flexibilise, et en fait des travailleurs pauvres. À ces politiques on oppose la taxe Tobin, le commerce équitable, la souveraineté alimentaire, le revenu garanti, une régulation démocratique mondiale, l’économie solidaire. C’est tout l’attirail de l’antilibéralisme qui est ainsi qualifié d’anticapitalisme. Devant cela que dire ? Que l’anticapitalisme véritable c’est autre chose, que cela postule la communisation ? C’est à l’évidence sans intérêt, dans le cadre de l’anti il y a toujours une course pour être le vrai anti, c’est d’autant plus vain que cet anticapitalisme là est l’anticapitalisme réel, celui qui fédère le front que tout anti-isme pose.
Parmi tous les anti qui circulent on trouve depuis longtemps l’antisionisme. De quoi agit-il ? Historiquement les partis et les théoriciens qui s’opposaient au sionisme étaient les partis ouvriers de Russie, de Pologne et de Lituanie et leurs différents leaders Trotski, Menen, Lénine, Luxembourg. La lutte contre le Tsarisme et l’antisémitisme, dans le cadre de la résistance à l’exploitation quotidienne d’un prolétariat juif misérable, opprimé, et très régulièrement la cible des pogroms organisés par la police secrète, avait donné naissance à deux courants dans le mouvement ouvrier juif : l’un, internationaliste et autonomiste sur le plan culturel ( promotion du Yiddish) avec comme principale organisation - qui était malgré de nombreux conflits et une période de scission, la branche juive du Parti ouvrier social démocrate de Russie - le Bund (Fédération générale des travailleurs juifs de Russie et Pologne) avec Memen : l’autre, sioniste, dont la principale organisation était le Poalé Tsion (Ouvriers de Sion) avec Borochov, fondateur du sionisme socialiste, qui proclamait que la libération des juifs était impossible en diaspora et qu’il fallait créer un État socialiste juif en Palestine. Le Bund combattait violemment les organisations et l’idéologie sioniste et proclamait que le dépassement de l’antisémitisme ne pouvait se faire que dans le socialisme, que le sionisme était à la fois une désertion de la lutte réelle, la promotion d’une solution impossible et même une attaque de la vraie culture juive, la culture Yiddish, culture d’un peuple au milieu d’autres peuples, en Europe et nulle part ailleurs . C’est l’opposition juive au sionisme qui peut logiquement être décrite comme antisionisme. L’opposition arabe à la colonisation juive en Palestine et au mandat anglais s’oppose à cette colonisation et pas réellement au sionisme, ce qui supposerait de lui opposer un autre objectif qui réponde à la cause qui le produit, comme on l’a vu avec le Bund. Par la suite les organisations nationalistes palestiniennes refusèrent d’appeler l’ État d’Israël par son nom le qualifiant d’« entité sioniste » pour ne pas reconnaître le fait accompli. Cela non plus n’a rien à voir avec l’antisionisme. Même si le fait que leurs ennemis se disant sionistes, il est assez naturel que les Palestiniens se disent de leur côté antisionistes, c’était une posture qui permettait de se rattacher (symboliquement après le génocide) aux mouvements révolutionnaires juifs, et ainsi de pouvoir prétendre à une position à la fois anticolonialiste, de libération nationale et de « progressisme » adéquate à la structuration du monde par la guerre froide.
Par ailleurs l’antisionisme est devenu un euphémisme pour antisémitisme, tant la dénonciation d’un caractère impérialiste pro-US d’Israël se conjugue facilement avec la dénonciation de la « dictature des marchés » de Wall Street , maintenant centre de la « mondialisation libérale », ennemie des peuples au sein de laquelle le « lobby sioniste » est le nouveau nom de la finance juive internationale. Il est frappant de voir comment, dans le cadre de l’antimondialisme, les vieux clichés antisémites peuvent prendre un coup de jeune !
En tout cas nous ne sommes pas plus antisionistes qu’anti-impérialistes ou même anti-guerre, s’opposer à la guerre peut, dans une situation particulière, être le premier moment d’un mouvement des prolétaires, se dépassant en lutte contre l’État capitaliste, qui déclenche ou entretient une guerre pour se maintenir, mais les mouvements pacifistes accompagnent la marche à la guerre. Le mouvement mondial contre la guerre contre l’Irak en est le dernier exemple.
Pour notre part, nous ne sommes anti-rien, nous sommes pro-communisation, ce qui n’est pas être plus radicalement anti que les autres, anti-aliénation ou anti-travail par exemple.
Pro-communisation nous le sommes dans les luttes qui existent maintenant contre l’offensive poursuivie du capital, contre la restructuration actuellement accomplie mais qui se poursuivra tout de même sans cesse, parce que sa spécificité même est d’avoir aboli toute fixation et donc d’être définitivement inachevée, jusqu’à ce que nous achevions le capital. Nous nous opposons ici et maintenant aux mesures anti-salariales. S’opposer à l’exploitation et à son aggravation n’est pas faire de l’anticapitalisme ni même du communisationnisme, c’est être dans la lutte de classe présente, dans le mouvement de production pratique et théorique du dépassement, non pour dire « une seule solution la communisation » mais pour que la politique anti-ouvrière soit posée, même de manière très minoritaire, comme une nécessité du capital et non comme un choix dicté par les « ayatollahs de l’idéologie libérale » ( dire cette nécessité du capital est heureusement de plus en plus audible). Toute définition d’un courant comme anti interdit son auto-saisie comme élément dynamique d’un dépassement. Il faut saisir son adversaire comme ne pouvant pas ne pas être. Le dépassement est celui du cours des luttes du capital et du prolétariat dans leur unité, il est le dépassement des deux par le prolétariat. Toute définition anti se meut dans les antinomies du capital, être anti c’est toujours promouvoir un élément opposé existant . La promotion d’un élément opposé existant, ou qui paraît exister dans une potentialité immédiate, comme une « autre mondialisation » ou même comme l’autonomie prolétarienne, non seulement ne se met pas dans l’optique du dépassement, mais pose une stratégie, des étapes, pour parvenir à son but. Toute promotion d’un élément existant fonctionne sur le modèle historique du programme ouvrier, qui affirmait la classe telle qu’elle était, ainsi que le travail tel qu’il était, se demandant seulement de combien on pourrait le réduire en mettant tout le monde au turbin.
Maintenant, et c’est nouveau, est-ce que faire ressortir certains aspects des luttes qui nous semblent indiquer le sens du dépassement est une promotion d’un élément existant qui induit une stratégie ?
Si en Argentine la condition prolétarienne est remise en cause au sein même de luttes qu’on peut qualifier d’autogestionnaires, le souligner n’est pas promouvoir un élément de cette société, ce n’est donc pas élaborer une stratégie. Souligner la formation d’un écart dans le bouclage contre-révolutionnaire des luttes , l’existence d’un courant communisateur capable de repérer ces éléments, fait aussi parti de cet écart qui indique le dépassement. Tout le cours du capital qui tend actuellement à ne plus boucler son cycle dans la reproduction des classes, indique aussi le dépassement dans la crise, au terme du cycle actuel d’accumulation.
Être contre n’est pas être anti, lutter contre la restructuration qui est aggravation de l’exploitation n’est pas être anti-restructuration, ce qui voudrait dire que la restructuration pourrait ne pas se poursuivre, les antinucléaires prouvent de la façon la plus caricaturale qu’être anti c’est promouvoir d’autres éléments existants, ici d’autres énergies, d’autres consommations, ce qui est totalement différent de s’opposer à la construction des réacteurs avec tout ce que ça implique de destruction , de militarisation de l’espace et de pollution ad vitam eternam.
Dans le cours des luttes nous sommes opposés à l’anticapitalisme, à l’antifascisme, à l’antiracisme, à l’antisionisme, compléments incontournables de tous les communautarismes, nous ne serons pas pour autant anti-communautaristes, anti-démocrates, ni même, et peut-être surtout pas anticitoyennistes. Opposés à la socialisation et voulant l’abolition de la société nous sommes positifs, nous ne sommes que pour le communisme.

Commentaires :

  • > Nous ne sommes pas « Anti », , 27 mai 2005

    "la perspective non-immédiate de la communnisation"

    ai-je bien lu : non immédiate ? c’est la perspective, hein, pas la communisation - qui, il est vrai, prend ici deux n, mais je pense qu’il ne s’agit moins d’une de nuance que d’une coquille.


  • > Nous ne sommes pas « Anti », Patlotch, 3 juin 2005

    la constatation que tous ceux qui sont contre sont entre hier et demain présentement confrontés à leur échec ?

     :)))

    Patlotch