Que faisons-nous? - R.S.

samedi, 19 janvier 2008

version reprise suite à l’assemblée rédactionnelle de Meeting 4

« Que faisons-nous ? » n’est pas « Que faire ? ». La question n’est ni prescriptive ni normative, ni performative, elle ne suppose aucun but à atteindre, elle ne désigne pas un « rôle » ou des « tâches ». Le communisme, n’est pas pour nous, maintenant, un état social à réaliser ou dont il faut préparer l’avènement, nous ne nous situons pas dans un rapport à un futur. Du communisme nous ne connaissons que les contradictions internes de la lutte de classe actuelle et le cours du capital comme contradiction en procès par lequel le prolétariat, en tant que classe, est constamment en contradiction avec sa propre définition comme classe. Nous n’indiquons aucun chemin car le chemin se fait en marchant.
« Que faisons-nous ? » n’est pas une plateforme, une présentation de l’activité de cet ensemble flou que sont les participants à Meeting. « Nous » ce ne sont pas « les gens de Meeting » qui se reconnaitraient uniment dans ce texte comme le montrent, dans ce numéro, les débats autour de la « question de l’intervention » à l’occasion de l’appel à la constitution des « Piquets volants ». « Nous » est une construction abstraite, mais pas pour autant un être virtuel. Une certaine situation sociale, une contradiction historiquement spécifique entre les classes désignent totalitairement ses pratiques et ses acteurs dans leur diversité. Dans cette assignation, dans cette interpellation, dans cette diversité, il y a « Nous ». « Nous » ne renvoie pas à une groupe d’individus particuliers et ne pouvant en désigner un autre, il ne renvoie non plus à une neutralité objective plus ou moins universelle dans les limites de « la classe ». La singularité de ce « nous » tient au fait qu’il se situe entre les deux, à l’intersection de la somme de particularités et de l’énoncé impersonnel et objectif, car le « nous » n’est pas que fait, il fait.
Analyser, écrire, faire la théorie de l’époque, la rendre publique dans la mesure de nos moyens, la diffuser, organiser des rencontres, des réunions, être dans une lutte lorsque l’occasion directe se présente, rendre nos positions incontournables dans le milieu où l’on discute de révolution et de communisme, tout cela, c’est-à-dire ce que nous faisons, répond à quelques principes simples :
- être élément réel des luttes, c’est-à-dire sans les comparer à un archétype de la bonne lutte, sans les insérer dans une quelconque stratégie ;
- attacher la plus grand importance à la caractérisation du cycle de luttes ;
- être partie prenante des luttes, soit personnellement et directement soit par une attention intense et engagée ;
- se sentir intimement investi dans la formation d’un courant pour la communisation ;
- être cuirassé contre les accusations d’attentisme ;
- ne plus décliner la théorie en « grands travaux » et applications comme « slogans » et « revendications ».
- ne parler au nom de personne.
- attaquer toute position normative, programmatique, toute propagande, toute vision de la révolution comme suspendue à la diffusion et la reconnaissance préalable de la bonne théorie.
Qu’est-ce actuellement une « position communisatrice » ? S’il s’agit d’une liste de préceptes révolutionnaires sur la révolution comme communisation et le communisme comme moyen même de la lutte révolutionnaire, s’il s’agit d’une forme radicale de : « une seule solution la révolution », alors il est vrai qu’aucune position communisatrice ne peut infléchir de quelque façon que ce soit le cours des luttes actuelles. Mais si les luttes sont théoriciennes cela implique qu’elles sont très « bavardes », on y parle de tout et de n’importe quoi mais jamais par hasard ni à tort et à travers. Une position communisatrice c’est, sur la multiplicité des sujets abordés, n’avoir jamais de position normative et surtout, positivement, être capable de reconnaître, si cela se produit, le moment où, dans une lutte, une action, une façon de s’organiser ou de ne pas s’organiser, de chercher des alliances, d’abandonner ou d’élargir les revendications originelles, une position vis-à-vis des organismes de luttes existants officiels ou non, une position vis-à-vis de la négociation, des activités « suicidaires » ou de dérisions de l’adversaire et partant de soi-même dans son rapport à lui, créent cet écart qui est la dynamique du cycle de luttes actuel.
La dynamique de ce cycle de luttes n’est pas un principe abstrait, mais l’écart que certaines pratiques actuelles créent à l’intérieur même de ce qui est la limite générale de ce cycle de luttes : agir en tant que classe. Mais il ne s’agit que d’un écart à l’intérieur de la limite qui se crée de par la dualité que contient cette limite ( n’avoir pour horizon que le capital ; être en contradiction avec sa propre reproduction comme classe). Il n’empêche qu’imbriquée dans le cours des luttes quotidiennes et ne pouvant exister que dans cette imbrication, la liaison des luttes actuelles à la révolution n’est plus seulement une « abstraction théorique ». Nous sommes théoriquement et pratiquement les guetteurs et les promoteurs de cet écart, c’est cela avoir des positions communisatrices et si nous ne les avons pas personne ne les aura à notre place. Que de telles positions n’infléchissent pas le cours des luttes actuelles est loin d’être une évidence. Il faut préciser deux points : « infléchir » et quel est le « nous » en question et dans lequel je m’inclus. Les luttes, on l’a dit, sont « bavardes » pour la même raison qu’elles sont théoriciennes : le prolétariat n’a pas de conscience de soi, sa conscience est la connaissance de son autre, c’est par là une conscience théorique et dit de façon condensée : une théorie. Dans ces « bavardages », ces affrontements (il ne peut pas y avoir d’unanimité dans les luttes, c’est définitoire de la situation du prolétariat et de la « conscience » qu’il en a), il ne s’agit pas de défendre un credo, mais nous pouvons nous faire entendre et infléchir. L’écart n’existe pas comme une force sous-jacente qui pourrait ou non venir à la lumière, il n’existe que dans des expressions et des pratiques sinon il n’existe pas, ce n’est pas une potentialité. Tout ne peut pas arriver, mais ce qui arrive doit être fait. L’inflexion c’est une action, une attitude, une prise de position dans les affrontements inhérents à toute lutte, c’est reprendre au vol ce qui, parfois très brièvement, est dans l’humeur du moment, le formaliser, insister...Si ce que nous disons du cycle de luttes actuel est valable alors l’inflexion par des positions communisatrices (telles que définies plus haut) existe.
Quel est le « nous » dont je parle et auquel je m’adresse ? Ce n’est pas le cercle très restreint des plus ou moins initiés à la théorie communiste et les « radicaux » par nature et profession. Ce « nous » est trop restreint par rapport aux questions mêmes qui sont ici abordées. Par rapport aux questions abordées, le « nous » qui est ce sujet qui infléchit par ses positions communisatrices (telles que définies) c’est le militant piqueteros qui met en avant la subjectivité, la critique du travail et sape l’auto-organisation, c’est le kabyle qui considère les aarchs comme quelque chose qui lui est étranger et par là même qui se transforme lui-même en se considérant comme étranger à ce qu’il est dans cette société, c’est le « sauvageon » de l’entreprise, c’est l’activiste du mouvement d’action directe, c’est l’ouvrier « suicidaire », c’est le chauffeur de car de Milan ou le métallurgiste de Melfi qui lutte contre le capital sans considérer que ce qu’il est dans la société est la base d’un faire valoir social, etc.
La pratique du prolétariat est toujours une pratique consciente, mais pratique consciente d’une classe qui n’est jamais confirmée dans la reproduction d’ensemble de la société, cette pratique consciente n’acquiert jamais la caractéristique d’un destin (c’est-à-dire du mouvement autoprésupposé de la totalité : la production est reproduction), elle se rapporte toujours à elle-même par la médiation du capital, elle ne se prend jamais elle-même directement pour objet, ce retour médié sur soi qui ne peut jamais être une conscience de soi immédiate (c’est pour ça que les luttes sont si « bavardes ») c’est la théorie dans son sens le plus large, consubstantielle à l’activité même du prolétariat dans la lutte des classes. C’est une différence fondamentale avec la conscience de la classe capitaliste. La classe capitaliste aussi ne se connaît elle-même (et ses pratiques) que dans son rapport à la classe qu’elle a en face d’elle et dont elle peut même reconnaître l’existence en tant que classe ; elle peut même accepter le caractère inconciliable des intérêts de cette classe par rapport aux siens propres. La grande différence c’est que dans l’activité de la classe capitaliste le capital subsume le prolétariat, en cela la propre connaissance de son activité particulière devient la connaissance de la totalité. Le capital se présuppose lui-même, la médiation est dépassée (engloutie). On peut alors, pour la classe capitaliste, parler simplement de conscience, c’est-à-dire de connaissance de soi-même et de l’activité qui définit cet être, parce qu’elle devient un simple rapport de cet être à lui-même. Cela est radicalement impossible du côté du prolétariat, c’est pour cela que nous parlons de conscience théoricienne ou théorique et pour éviter toute ambiguïté, nous dirons que le rapport à soi du prolétariat n’est pas conscience mais théorie en ce qu’il passe par ce qui n’est pas lui et ne peut dépassser la médiation (contrairement à la classe capitaliste). Ce que l’on entend habituellement par théorie n’est pas la simple formalisation de l’existence théorique générale de la lutte de classe. Dans ce sens restreint, la théorie n’est pas un instrument d’enregistrement passif. C’est d’abord un travail particulier de formalisation intellectuelle plus ou moins systématique s’appuyant sur un corpus déjà existant, le retravaillant pour produire de nouvelles connaissances ; travail difficile et qui ne va pas de soi. En matérialistes scrupuleux, ceux qui s’y livrent ont souvent tendance à prendre cette chose comme non significative, ils aboutissent alors à idéaliser (au sens habituel et au sens philosophique) la réalité dans la confusion du « concret de pensée » et des existences. Nous dirons donc que la théorie (dans ce sens là) n’est pas la simple expression formelle de la détermination théorique consubstantielle à l’existence et à la pratique du prolétariat.
Si, dans ce sens restreint ou formel, la théorie pose problème ce n’est, bien sûr, pas sans rapport avec le sens général. C’est le même mouvement par lequel existe comme théorique l’existence et la pratique du prolétariat dans sa contradiction avec le capital qui est mouvement de reproduction du mode de production capitaliste et se résout dans cette reproduction (qui est aussi reproduction du prolétariat). Ainsi la détermination, nécessairement théorique de l’existence et de la pratique du prolétariat, ne peut se confondre avec le simple mouvement de la contradiction-reproduction de la classe dans sa relation avec le capital qui constamment nie cette détermination (la fait disparaître). Par rapport à ce mouvement, elle s’abstrait en formalisation intellectuelle théorique qui entretient alors un rapport critique avec cette reproduction. La détermination théorique de l’existence et de la pratique du prolétariat parce qu’elle est effective mais se résout dans la reproduction du capital, se précipite (cristallise) en une abstraction critique par rapport à elle-même. Abstraite et critique par rapport à l’immédiateté des luttes, c’est là sa relative autonomie. Aucune théorie se contente de dire « voilà ce qui arrive « , « ça parle ». La théorie transforme, retravaille, ce qu’elle condense, elle a ses propres critères (l’abstraction et la critique). La condensation théorique est un changement d’état.
Dans le mode de production capitaliste l’implication réciproque est subsomption (reproduction), par là ce que nous produisons comme théorie dans son sens restreint est bien une formalisation de l’expérience actuelle des prolétaires, mais elle est loin d’être la conscience immédiate massive de cette expérience, elle est abstraction et critique de cette expérience. Cela ne tient pas à une scientificité mais au mouvement complet de la contradiction entre le prolétariat et le capital. L’expérience nous donne immédiatement et massivement qu’une conscience de l’antagonisme (de l’opposition simple et symétrique dans l’implication réciproque) et seulement médiatement une conscience de la contradiction (c’est-à-dire, à partir de la subsomption elle-même, de l’unité asymétrique et, dans cette unité, parce qu’asymétrique, le procès de son dépassement). La théorie est cette conscience qui n’est pas la conscience immédiate de l’expérience, même si elle y est immergée.
A ce titre, la théorie dans son sens restreint fait tout autant partie de la lutte de classe que n’importe laquelle des activités qui la constituent. La théorie dans son sens général et dans son sens restreint sont des productions constantes au cours de la lutte de classe, elles sont nécessairement liées, elles peuvent tout aussi bien être leur constant passage de l’une en l’autre que s’affronter. Dans son sens restreint, elle ne préexiste jamais comme constituée, ni comme projet, elle se remet en chantier dans la lutte de classe et plus empiriquement dans les luttes immédiates parce qu’elles la remettent en chantier, elle est contredite, elle reprend la contradiction, elle fixe des objectifs, des limites parce qu’elle est produite à ce moment comme objectifs, elle est compréhension et anticipation mais ne se fixe jamais comme compréhension achevée ni comme anticipation à réaliser. En un mot, elle est active, vivante parce qu’elle sait que la condensation n’est pas un reflet, une expression immédiate de l’expérience. Elle ne se place jamais du point de vue d’un but à atteindre pour lequel il faudrait mettre des moyens en oeuvre. Le but c’est ce que produit le mouvement, le communisme c’est ce que produit la lutte des classes et à partir de là je ne suis pas un précurseur du but, toujours un peu orphelin de celui-ci, mais seulement impliqué dans le mouvement, impliqué théoriquement ce qui n’est ni attentisme ni extériorité.
Se poser la question du « rôle » de la théorie c’est admettre que ce sur quoi, ou même dans quoi, elle a un rôle à jouer existe sans elle. C’est admettre la lutte de classe sans théorie ce qui est une contradiction dans les termes, ce qui n’a jamais existé et n’existera jamais.
Nous en arrivons alors à ce « nous » restreint désignant les gens « s’occupant de théorie, se posant dès maintenant la question de la révolution et du communisme ». On ne peut renvoyer au futur de la révolution « l’emparement » de la théorie par la « lutte de classe pratique ». Cette dernière position a toute une histoire, on l’a trouve déjà exprimée chez Marx de la façon suivante : « La théorie n’est jamais réalisée dans un peuple que dans la mesure où elle est la réalisation des besoins de ce peuple (...) Il ne suffit pas que la pensée recherche la réalisation, il faut encore que la réalité recherche la pensée. » (Contribution à la critique de la philosophie du droit).
Faisons un petit retour sur l’IS pour éclairer la question : « Nous avons dit les idées qui étaient forcément déjà dans ces têtes prolétariennes, et en les disant nous avons contribué à rendre actives de telles idées, ainsi qu’à rendre la critique en actes plus théoricienne, et décidée à faire du temps son temps. » (Debord et Sanguinetti, La véritable scission..., p. 14). Il ne s’agit plus alors de mesurer la production théorique à l’aune de son influence : « L’autonomie prolétarienne ne peut être influencée que par son temps, sa propre théorie, et son action propre. » (ibid, p.100). Cette conception demeure, enfermée dans une problématique programmatique. La théorie existe et la lutte de classe vient à sa rencontre. La lutte de classe n’est pas elle-même conçue comme productrice, la théorie existe déjà.
« Contrairement aux vieux micro-partis qui ne cessent d’aller chercher les ouvriers, dans le but heureusement devenu illusoire d’en disposer, nous attendrons que les ouvriers soient amenés par leur propre lutte réelle à venir jusqu’à nous (souligné par moi) ; et alors nous nous placerons à leur disposition. » (IS 11, p. 64). Toute cette conception de la théorie, comme corps constitué et préexistant, est à l’oeuvre chaque fois que l’IS envisage sa production théorique comme le fait de rendre conscientes les tendances inconscientes des luttes : « le mouvement des occupations » (IS 12, p 19), l’émeute de Watts (IS 10). La pratique rechercherait une vérité que la théorie détiendrait et c’est pour cela que cette pratique viendra à sa rencontre.
Le problème, c’est que l’on « oublie » que la théorie est elle-même le produit des conflits de ce monde, que ces conflits ne recherchent pas leur vérité, ils en sont le vrai mouvement théorique producteur. La pratique ne recherche pas sa vérité dans une théorie préexistante ou même se faisant à partir d’elle. On ne peut soutenir que d’un côté, la théorie ne se constitue que dans le cours de la lutte des classes dans sa réalité la plus immédiate ; d’un autre côté qu’elle est un ensemble de vérités constitué dont le prolétariat va s’en emparer. Le temps serait chargé d’effectuer la synthèse : les luttes se dirigeraient d’elles-mêmes, nécessairement vers leur théorie, c’est-à-dire la théorie déjà constituée qu’elles « recherchent » et dont elles « s’emparent » parce qu’elles l’ont produite.
C’est au présent que nous devons penser la relation des luttes de classe et de la théorie au sens restreint. Il ne s’agit pas de proposer un nouveau programme d’actions retentissantes, ni d’aller distribuer des tracts à la porte des usines, ni de nous mettre en communauté. S’il ne s’agit que de faire ce que, plus ou moins, nous faisons déjà, il s’agit de comprendre que cela signifie deux choses : la question de la diffusion de la théorie communiste se pose ; les positions communistes peuvent infléchir le cours des luttes actuelles (si elles ne le pouvaient pas, elles n’existeraient pas). Ces deux points sont foncièrement identiques. S’opposer à toute attitude normative c’est avoir des idées sur la liaison entre les luttes actuelles et la révolution, ce n’est pas être un bloc de cire vierge. Avoir la capacité d’être surpris par le nouveau, c’est aussi « voir » qu’il y a du nouveau. Cette capacité c’est le précipité de toutes les luttes antérieures, de la lutte des classes en général et de l’histoire du mode de production capitaliste, un précipité systématisé dans la situation actuelle et non une « mémoire », une construction intellectuelle, un concret de pensée, une théorie de la lutte des classes. L’efficience de la théorie qui en fait un élément réel ne se confond pas avec sa propre énonciation, elle n’est pas efficiente du fait même qu’elle est énoncée. Prenons au sérieux deux choses : les luttes sont théoriciennes, productives de théorie ; la théorie au sens restreint ne se confond pas avec une simple expression (une photographie) de la lutte des classes, elle en est une abstraction et une critique. Ce que nous devons parvenir à penser c’est que comme abstraction et comme critique, la théorie au sens restreint est incluse dans la définition générale (globale) de la théorie. C’est cette inclusion, toujours présente, qui est fort problématique, c’est dans ce rapport que nous sommes à même de fonder nos interventions toujours particulières (en dehors de la « question de l’intervention ») parce que nos positions communistes ne sont pas des positions sur l’avenir (le futur) mais des positions actuelles (l’écart). Le rapport entre la théorie au sens restreint et au sens général est précisément celui de l’écart, la théorie au sens restreint, parce qu’abstraction et critique, est elle-même une pratique de l’écart. Le guet et la promotion de ces pratiques qui constituent l’écart ne sont ni avant-garde, ni complaisance touours déjà acquise vis-àvis de ce qui arrive pour la seule raison que cela arrive. Il s’agit avant tout de faire exister théoriquement le dépassement communiste de la manière la plus claire possible. La théorie au sens restreint est incluse dans le caractère théorique global de la lutte de classe actuelle, cette inclusion n’est pas une confusion, elle peut même se trouver en opposition frontale avec le caractère dominant de telle ou telle lutte, mais cela n’empêche que nous avons intérêt de ne rien oublier de ce que nous savons par ailleurs et même de s’en souvenir clairement, si nous voulons que ce « ce que nous savons par ailleurs » soit de la théorie, c’est-à-dire quelque chose de vivant parce que repris et travaillé par le nouveau (ressuscité même).
En ce sens, une activité, une prise de position n’a pas, au sens strict, d’objet sur lequel elles s’appliquent. La séparation entre une activité et les conditions sur lesquelles elle s’applique est une illusion rétrospective qui, récurrente, s’impose a priori comme compréhension générale de la « pratique » qui devient alors question de la « pratique », c’est-à-dire la question de l’intervention.
Par exemple, la déception ou un certain sentiment d’échec transparaissent parfois dans les textes du numéro 3 de Meeting sur le mouvement anti-CPE à Paris. Le piège rétrospectif de l’analyse d’activités particulières dans un mouvement se définit par la séparation qui a posteriori semble aller de soi (le mouvement étant clos) entre les conditions du mouvement et les activités ou les décisions de ses acteurs (vues après coup comme des objets particuliers). La déception est une inversion de la méthode, elle sous-entend l’analyse des limites d’actions particulières par rapport au mouvement, et non les limites du mouvement dont ces actions sont constitutives, mais sans lesquelles, c’est exact, il n’aurait pas été ce qu’il fut.
Le piège rétrospectif consiste à séparer ce qui, dans le meilleur des cas, était indissolublement uni : conditions et activités. Termes qui non seulement étaient unis mais absolument identiques au point qu’aucune réalité ne se présente comme la relation de ces deux termes. La séparation des deux est la reconstruction du monde au travers le question de la pratique : un monde objectif face à l’activité. L’activité auraient pu être autre. Cela semble évident comme critique d’un « ennemi » sur mesure : le « déterminisme ». Mais l’erreur est non seulement dans la séparation des termes mais dans la conception du réel dans ces termes. Le militant qui considère toujours rétrospectivement son action actuelle a des principes à appliquer, une boite à outils toute garnie, en revanche l’acteur du moment fait avec les possibilités (qui sont elles-mêmes des actions), les pensées produites, les initiatives du moment de l’action, parce qu’il est lui-même défini par elles sans, comme tout un chacun, s’y identifier. Le piège rétrospectif transforme un mouvement de luttes qui est une somme ou mieux une interaction constamment changeante d’actions et de décisions prises, en un lieu qui devient l’objet de l’action sur lequel elle s’applique. C’est alors une reconstruction militante du réel dans laquelle l’action est « pure action » et son sujet préexistant « pur sujet constituant la réalité ». L’une et l’autre, l’activité et son sujet, ne sont pas eux-mêmes produits, ils sont face au monde qui est « pur objet ». La relation au monde est alors celle de la réussite ou de l’échec.
La question de l’intervention ou plus précisément de l’intervention elle-même comme question est un produit historique et idéologique. Jusque dans les années 1920, toutes sortes de réponses sont apportées à cette question (néo-babouvisme, marxisme, blanquisme, anarchisme, bolchévisme, réformisme, etc.), mais la question elle-même ne se pose pas. Elle n’existe pas en tant que telle, elle n’a aucun sens et ce que nous considérons comme des réponses à cette question, en réalité n’en sont pas dans la mesure où la question elle-même n’existe pas.
La « « pratique des révolutionnaires » se formalise en tant que telle et devient la question de l’intervention en même temps que l’intervention devient une question dans la mesure où la pratique devient « intervention » à partir du moment où il apparaît historiquement dans la vague révolutionnaire des années 1910-1920 que le prolétariat fait la révolution, porte le communisme, en étant en contradiction, en détruisant tout ce qui fait son existence immédiate dans cette société et tout ce qui l’exprime. On demeurait cependant, pour toutes sortes de raisons (identité ouvrière confirmée dans la reproduction même du capital…) dans une perspective révolutionnaire d’affirmation de la classe. C’est dans la formalisation théorique de la période par la Gauche germano-hollandaise qu’est produite la question de l’intervention. La Gauche décale la question de l’implication réciproque entre prolétariat et capital en problème de l’intégration de la classe et plus pratiquement en problème d’organisation, de chefs, d’organisations-fins-en-soi, de bureaucratie, et finalement et globalement de critique de toute « intervention extérieure ». Sa réflexion sur « le vieux mouvement ouvrier », son analyse de la révolution russe, et ses critiques de la politique ouvrière, amenèrent la Gauche germano-hollandaise à penser que le prolétariat faisait la révolution, portait le communisme, en étant en contradiction, en détruisant tout ce qui faisait son existence immédiate dans cette société et tout ce qui l’exprime. On conservait la révolution comme affirmation de l’être de la classe en critiquant toutes les formes d’existence de cet être.
La Gauche arrivait simultanément, d’une part à la critique de toute relation entre l’existence de la classe dans le mode de production capitaliste et le communisme, et d’autre part à l’affirmation de l’adéquation du communisme et de l’être de la classe, la contradiction était provisoirement dépassée par la compréhension / limitation de l’intégration comme relevant de toutes les médiations posées entre l’être de la classe et le communisme. Il fallait combattre et supprimer toutes ces médiations y compris et surtout l’intervention des « révolutionnaires ». Le prolétariat devait se nier comme classe du capital (acquérir son autonomie) pour réaliser ce qu’il était vraiment et qui dépassait le capital : classe du travail et de son organisation sociale, du développement des force productives. L’organisation autonome de la classe qui se différencie de l’organisation dans le capitalisme part de « l’être le plus profond de la classe de façon naturelle ». Mais c’est bien toujours la classe telle qu’elle est dans le capitalisme dont l’être s’affirme comme communisme, mais rien ne doit pertuber ce mouvement : aucune organisation permanente de révolutionnaire ne doit s’immiscer, aucun « programme » ne doit être fixé, « programme » ou organisation considérés à la fois comme nuisibles et sans effet. Position fondée sur l’affirmation d’une nature révolutionnaire transhistorique du prolétariat qui ne peut s’exprimer que de « façon naturelle », c’est-à-dire que rien ne doit perturber sous peine de contrarier son apparition. Le renversement (révolution) est « possible » parce que l’être pour le capital n’est qu’une aliénation : l’être devenu étranger à lui-même, cette extériorisation ce sont les médiations : non seulement les syndicats, la politique, la démocratie, mais aussi et fondamentalement toute activité dite alors « volontaire » et « extérieure » devenue « intervention ».
La difficulté théorique actuelle réside dans la critique de la question elle-même, c’est-à-dire dans la difficulté à penser en dehors de l’alternative intervention / attentisme, c’est-à-dire à considérer comme caduque le rapport contradictoire entre prolétariat et capital dont cette question avait été une formalisation que nous pouvons maintenant qualifier d’idéologique.
La théorie dans son sens restreint s’inscrit dans les luttes actuelles dans le moment où, intriquées dans l’action en tant que classe, des activités annoncent la remise en cause de la classe dans la lutte contre le capital et se heurtent au fait d’agir en tant que classe comme une limite, quelle que soit la forme qu’elle prend : organisationnelle, prises de positions politiques ou autres. C’est cela des positions communistes au présent, et si nous n’avions pas des positions communistes à défendre au présent, nous ne produirions aucune compréhension de ce présent. Si nous avons des positions communistes à défendre au présent, alors la question de la diffusion se pose comme conflit à l’intérieur de l’activité de la classe. Feuerbach dit quelque part que le fou fait n’importe quoi n’importe où et Lino Ventura dans les Tontons flingueurs que le fou est capable de tout, c’est même à cela qu’on le reconnaît. Evitons donc d’être fous, pour le reste c’est affaire d’analyses et de flair.
R.S