SNCF: Une grève et des questions

dimanche, 20 janvier 2008

version reprise après l’assemblée rédactionnelle Meeting 4

Une grève et des questions

« Nous n’avons plus de représentation »
(un cheminot de la Gare de Lyon, France Inter 13 heures, 16 nov 07).
La question que pose cette grève est la suivante : comment le fait que la restructuration du rapport d’exploitation entre le prolétariat et la capital a bien eu lieu (transformation des contrats de travail ; privatisation en cours des entreprises publiques ; changement de gestion et de rôle économique du salaire différé dans la reproduction de la force de travail et son intégration dans la circulation financière – d’où mutation des syndicats - …) s’est manifesté dans une grève qui voulait faire comme si cette restructuration n’existait pas pour elle ? On peut bien sûr parler de grève défensive et se contenter d’une lecture en termes d’anachronisme et de résistance. Mais la SNCF ou la RATP ne sont pas des isolats et l’anachronisme est lui-même défini par ce qui le pose comme anachronique.
La grève des cheminots et de la RATP a bien été traversée par le rapport restructuré entre le prolétariat et le capital, mais cela n’est pas venu de là où on pouvait l’attendre : précarité déjà installée à l’intérieur de la SNCF ou de la RATP, rapport avec le mouvement étudiant, ouverture des AG à des comités de chômeurs ou précaires, question du pouvoir d’achat et des salaires qui peut acquérir dans le rapport capitaliste actuel une charge explosive au-delà de la simple extension de la revendication… De toute façon cela se passe toujours sous des formes heureusement imprévisibles...
Il faut toujours avoir en tête que la restructuration achevée aura toujours quelque chose à restructurer. Une fois sa structure posée et acquise, elle devient un processus constant sur sa propre base. En cela la grève des cheminots n’appartient pas à une autre époque, n’est pas un « combat d’arrière-garde ». Le capital restructuré transforme toujours en « combat d’arrière-garde » ce qu’il affronte et dépasse dans son propre mouvement. Il n’y a rien de plus actuel que les anachronismes.
Cette grève a-priori atypique et comme appartenant à un monde révolu appartient bien à la situation actuelle de trois manières.
a) L’extériorisation de l’existence de la classe comme une contrainte objectivée dans la reproduction du capital a été entérinée avant même que la grève ne commence. Mais ce sont les syndicats qui en ont pris l’initiative et qui l’ont proclamée. La grève s’est déroulée comme deux actions parallèles : l’arrêt de travail ; les négociations. Si l’on doit parler d’écart, c’est là que centralement il se situe. Ce qui donnait des déclarations et une façon d’agir du genre : « oh ! mais c’est eux, ils négocient ». Le rapport entre la base et les directions syndicales n’appartenait plus au registre du mariage conflictuel et forcé. Il faut ranger ici les actions de sabotages et « actes de malveillance » qui ont accompagné la grève tout au long et pas seulement vers sa fin. Pas de mouvement jusqu’à sa « bitter end » à la façon mineurs anglais against Thatcher, mais le ver était dans le fruit de la revendication. Agir en tant que classe c’est être irreprésentable comme classe de ce mode de production. Il y eut simplement divorce entre les deux (parallèlisme) : la lutte et sa représentation. Ce qui a rendu la chose on ne peut plus manifeste c’est que la grève partait « perdue d’avance » dans la tête, c’est-à-dire dans la situation objective, des cheminots et du personnel de la RATP.
b) Le mouvement s’est auto-enfermé. On a bien pu noté quelques AG ouvertes, mais cela sans aucune conséquence. Le fait troublant est la quasi absence des cheminots lors des manifestations de la fonction publique le mardi 20 novembre (quelques délégués syndicaux, quelques banderoles, mais la « base » n’était pas là). L’explication se trouve naturellement dans la volonté de ne pas voir se diluer la revendication unique et centrale sur les régimes spéciaux. Mais alors cela signifie aussi que le « retour au 37 et demi pour tous » personne n’y croit plus, ni même à l’effet de cliquet (favorable à tous) qu’aurait pu avoir la persistance de cette situation dans les régimes spéciaux. L’unité revendicative de la classe n’est plus ce qu’elle était et cela est reconnu sans simulacre et discours lénifiant. La grève ne pouvait se « populariser » sur sa revendication et elle n’a pas chercher à le faire. L’existence de la classe comme unité n’est plus qu’une existence pour le capital (les syndicats l’ont compris et en ont tiré les conséquences au risque de leur représentativité de laquelle ils ont fait leur deuil) que, dans ses luttes, le prolétariat ne reconnaît plus comme étant la sienne. Ce divorce, qu’il faut constater et qui fut l’élément le plus important de cette grève, ne fut cependant la dynamique de rien. Il fut en partie capitaliser et neutraliser par SUD qui ne fait rien de sa force là où il est majoritaire sauf à appeler à voter pour lui. Cela pose la question de la possibilité d’une généralisation des luttes sur une base revendicative. Est-ce que la « généralisation » peut aujourd’hui être autre chose qu’un dépassement, un changement d’état de la lutte revendicative ?
c) Pas d’auto-organisation (coordinations), autrement que comme initiative d’un syndicalisme radical qui n’avait pas lieu d’être de la part de la LCR ou de LO. Cette absence non seulement de tentatives mais même de l’idée elle-même est bien sûr incluse dans les deux points précédents. Les AG de base, dépôt par dépôt, parfois catégorie par catégorie, n’ont jamais dépassé ni le plus souvent cherché à le faire le niveau le plus immédiat du groupe de travail. Chaque jour de fortes minorités déterminées reconduisent la grève, puis chacun rentre à la maison jusqu’au lendemain. C’est une grève qui dure mais sans qu’aucune intiative ne soit prise. Quand des AG comme celle d’Asnière ou de Clignancourt envisagent de bloquer le périphérique parisien, cela fait un « flop ». En fait, il semble que cette minorité qui reconduit la grève envisage le rapport de force vis-à-vis de l’Etat et des directions non sous l’angle de son pouvoir de nuisance mais sous celui de la préservation de l’unité de la profession.
Plus profondément, on peut se demander si en cela, la grève n’exprimait pas une situation au-delà de toute velléité d’ « auto-organisation », dans la mesure où tout ce qu’ils sont apparaissait aux grévistes comme une contrainte extérieure. Leur lutte aurait pu devenir indépendante de tout parti, syndicat, institution, elle n’en aurait pas pour autant été auto-organisée, car elle ne trouvait pas son principe en elle-même sans remettre en cause ce qu’ils étaient en tant que grévistes de la SNCF ou de la RATP, dont l’inanité leur été évidemment renvoyée par leur syndicat et la « corporation ». Cela ne signifie pas que plus aucun mouvement autonome ou auto-organisé ne peut avoir lieu, cela signifie que son auto-organisation apparaîtra comme une de ses limites.
Les prolétaires peuvent lutter de façon très dure pour leurs revendications, mais ce qu’ils sont en tant que salariés, c’est-à-dire définis dans leur rapport au capital s’est éloigné d’eux et n’entretient plus qu’un rapport conflictuel (si ce n’est l’absence de rapport) avec leur lutte. En tant que classe du mode de production capitaliste, le prolétariat est une classe du mode de production capitaliste qui n’en est plus une en tant que légitimée et confirmée comme telle dans la reproduction du capital. Apparaît au grand jour que ce qu’il est comme classe n’est que son rapport au capital qui prend par rapport à lui une forme autonome et maintenant totalement indépendante. Ce qui est arrivé n’a rien à voir avec les mésaventures de Séguy à Billancourt en 68. Ce n’est qu’un début…

Louis Martin