Théorie Communiste 18 (2003)

Février 2003/February 2003
- Après Gênes
- La seconde Intifada

Submitted by Craftwork on July 5, 2016

La seconde intifada

Submitted by Craftwork on June 7, 2017

Rappel historique

           Depuis l’apparition de la " Question d’Orient "durant la seconde moitié du XIXe siècle, l’histoire du Proche et Moyen-Orient est celle du développement de rapports sociaux capitalistes dans la région. Le tumulte de cette histoire provient de l’inexistence d’un processus endogène de développement de ces rapports. Ce sont d’abord les interventions occidentales qui ont travaillé la matière sociale en place (rapports tributaires, économie marchande et usurière, grandes propriétés latifundiaires, domination administrative et religieuse...), mais le moment décisif ce fut le Yishouv puis la création de l’Etat d’Israël.

            Depuis l’entre-deux-guerres (avec comme épisode central la grande grève palestinienne des années trente) et surtout depuis 1948, Israël apparaît, dans la région et pour les pays arabes, comme la contrainte à ce développement. La simple existence d’Israël est en soi bouleversement des rapports sociaux antérieurs : accélération du développement des rapports sociaux capitalistes dans la région, transformation des formes de propriété, imposition de la forme de l’État-nation, incitation au fractionnement religieux, stérilisation des ressources dans l'effort de guerre, quart-mondialisation d'une partie du monde arabe, avant-poste militaire permettant de frapper directement toute tentative d'autonomie économique ou politique, contrôle de la vie politique et économique de la région, transformation des formes de propriété foncière, transformation des communautés juives moyen-orientales en minorités nationales, menace militaire, rupture de la continuité territoriale du monde arabe, imposition de frontières tranchées et de la structuration du monde arabe en États-nations, ruine du commerce arabe traditionnel transnational, archaïsme de la propriété latifundiaire et last but not least la pression des réfugiés palestiniens devenus manu militari des prolétaires. La simple existence d'Israël au Moyen-Orient a entériné le devenir de la région en situation de retard, de sous-développement. Les conflits avec Israël sont l’histoire du développement capitaliste dans les pays arabes. À travers les guerres de 1948, de 1956, de 1967, et de 1973, ce sont les contradictions sociales internes du monde arabe (en devenir vers des rapports sociaux spécifiquement capitalistes) qui se développent et se règlent dans l'affrontement avec Israël.

 

            La guerre de 1948-49 marqua la fin de la domination de la bourgeoisie traditionnelle, c'est-à-dire les grands propriétaires fonciers, souvent absentéistes, la bourgeoisie commerciale, les grands dignitaires religieux. De 1948 à 1956, l'affrontement entre les États arabes et Israël impulse l'élimination de cette bourgeoisie traditionnelle par la petite bourgeoisie nationaliste, qui trouve en Nasser son leader. De 1956 aux années 1967-1970, le développement du capital suit la voie classique : réforme agraire, nationalisation du commerce, urbanisation, industrialisation. Les bases de rapports sociaux capitalistes modernes sont créées. Durant ces années-là, le problème palestinien est relégué au second plan et ne jouit d'aucune autonomie. En effet, pour la petite bourgeoisie nationaliste, c'est tout logiquement que le développement autonome d'un capital arabe plus ou moins unifié, doit prédéterminer, passer avant, servir de condition, à la résolution du problème palestinien.

            Ce type de développement capitaliste autocentré parvient rapidement à ses limites, qui deviennent patentes dans la période qui sépare la guerre de 1967 de celle de 1973. Durant cette période, on assiste à l'élimination de la bourgeoisie nationaliste et à la réorganisation régionale autour de la circulation de la rente pétrolière, réorganisation qui devient dominante après la guerre de 1973 qui, encore une fois, au travers de l'affrontement avec Israël, ouvre une nouvelle phase de développement capitaliste au Moyen-Orient. Cependant en tant qu'élément de contestation sociale de cette transition, et parce que, de toute façon, dans ce type de développement ils sont de trop en tant qu’entité nationale spécifique, les Palestiniens sont à nouveau éliminés en tant que force autonome : Septembre noir en 1970, puis l'action de la Syrie au Liban à partir de 1975, et enfin d'Israël en 1982.

            Le développement et l'approfondissement des rapports capitalistes dans le monde arabe, du fait des obstacles à leur développement endogène, et donc de l'époque et des conditions dans lesquelles ils apparaissent et se développent, ne parviennent à se " stabiliser "et à avoir un sens que dans l'articulation et l'intégration de la région dans le cycle international du capital ce qui, dans ce cas, s'effectue spécifiquement au travers de la circulation régionale et internationale de la rente pétrolière (c’est précisément ce que conteste un Ben Laden, cf. texte Pétrole, sexe et talibans).

            On peut situer cette phase de l'intégration rentière dans le fil des phases précédentes en ce qu'elle se place toujours dans la perspective de l'affrontement avec Israël et prend pour critère le réglement du problème palestinien, baromètre dans le monde arabe du développement des rapports sociaux spécifiquement capitalistes. Mais de ce point de vue-là également la phase est transitoire ; en unifiant la région sur des bases spécifiquement capitalistes (il n'y a qu'à voir le gigantesque arrachement de force de travail à la petite production marchande ou à l'agriculture que sont les transferts de main-d'œuvre vers le Golfe, ainsi que les retombées dans les pays d'origine des migrants), cette reproduction régionale perdait toute autonomie et se décentrait dans la reproduction globale du mode de production capitaliste. La montée de l’islamisme et l’éclatement de la première Intifada rendent patent le caractère transitoire de cette période, le rapport d’exploitation ne pouvant plus se boucler sur une aire régionale d’accumulation. Les rapports sociaux spécifiquement capitalistes maintenant en place au Moyen-Orient dévoilent dans la violence de ces soulèvements l’absence de dynamique régionale endogène de leur reproduction. Pas plus la circulation régionale de la rente que le capitalisme national israélien ne peuvent fournir le principe général de reproduction de la force de travail et de son exploitation. C’est ce qu’à révélé la première Intifada et ce que confirme la seconde.

En 1987, Israël ne peut plus rien opposer à cette nouvelle vague de révolte de la première Intifada sans, comme le rend incontournable la seconde Intifada, remettre totalement en question ce qu’il est en tant qu’Etat. L'affrontement israélo-arabe revient alors à son point de départ, un affrontement entre Israéliens et Palestiniens, parce que la question centrale de cet affrontement est devenue celle du rapport entre prolétariat et capital. Depuis 1945, le problème palestinien, c'est le problème du développement du capital au Moyen-Orient et de la révolte contre ce développement. Chaque phase de ce développement est une tentative de résolution et / ou d'élimination de ce problème.

            L'époque de la première Intifada, c’est l’époque des premières impasses économiques d'Israël, de la fin de la guerre au Liban, des politiques d'ouverture économique, de la montée de l'islamisme, de la fin de la guerre entre l'Irak et l'Iran, et, dans la foulée, de la marginalisation des pays du Golfe à la suite de l'intervention américaine (marginalisation en ce qui concerne la fixation et circulation de la rente pétrolière), du nécessaire dépassement de l'intégration régionale autour de la rente, c’est l'époque où les rapports sociaux  spécifiquement capitalistes ont gagné l'ensemble de la région et y dominent de façon quasi exclusive. Tous ces événements ont en commun de définitivement trancher les liens avec les conditions historiques locales dans lesquelles ces rapports ont dû émerger. Fin des années quatre-vingt / début des années quatre-vingt-dix, la reproduction de rapports sociaux spécifiquement capitalistes n’a plus de solutions locales ou régionales.

            L’intégration rentière régionale était déjà en elle-même une définition a priori mondiale de la reproduction des rapports sociaux capitalistes au Moyen-Orient. Cependant, tout comme les projets capitalistes de la vieille bourgeoisie traditionnelle, ou de la bourgeoisie nationaliste, elle relevait, bien que ne pouvant qu’être une transition, d’une organisation encore régionale du développement des rapports sociaux capitalistes. La guerre du Golfe a marqué la fin de toute cette époque, la période qui s’ouvre alors ne peut trouver ses caractéristiques et les déterminations de son analyse dans une histoire du Moyen-Orient, cette guerre qui, avec la fin de la guerre froide, voit l’intervention directe des États-Unis achève, réalise, et dépasse la phase de l’intégration rentière régionale. On passe à un autre niveau, à une autre configuration. Non seulement la définition mondiale de la région est donnée a priori, et non comme résultat et articulation, mais encore elle ne se présente plus comme organisation régionale, pouvant se définir en tant que telle, se bouclant, socialement, économiquement, en termes de rapports entre les classes, sur une aire particulière.

            Le problème palestinien n'est plus l'expression des limites du développement capitaliste arabe comme jusqu'en 1967, il n'est plus non plus l'expression du nationalisme arabe anti-impérialiste, comme de 1967 à 1979 / 80 (Camp David, puis l'élimination du Liban), face à l'économie rentière. Avec la première Intifada, le problème palestinien est devenu celui de la capacité pour tous les capitaux de la région de reproduire et d'exploiter le prolétariat local. Ce qui se joue depuis entre Israël et les Palestiniens des territoires occupés est déterminant pour tous les capitaux de la région et pour l'avenir du développement capitaliste en général de la zone. Avec la seconde Intifada, la question est de disjoindre la valorisation du capital de la reproduction de la force de travail, ce qui remet en cause cette jonction là où elle existait déjà (sur un modèle plus ou moins " fordiste ”) c’est-à-dire en Israël, et remet également en cause l’existence hypothétique d’un Etat palestinien comme garant national, pour les Palestiniens, de cette reproduction. La révolte palestinienne entre alors de plain-pied dans le nouveau cycle de luttes. Elle relève, de façon encore plus abrupte que dans les aires centrales du capitalisme, de la non-confirmation d’une identité prolétarienne reconnue et confirmée dans la reproduction du capital, d’une disparition de l’identité ouvrière (si tant est qu’elle ait fugitivement existé pour les Palestiniens), d’une contradiction entre les classes se situant au niveau de leur reproduction et donc de leur remise en cause.

 

L’Etat d’Israël en question : " la nuque raide ”

            La seconde Intifada a son origine dans l'incapacité d'Israël a appliquer effectivement les accords d'Oslo du fait de leur anachronisme. En 93, après la guerre du Golfe, l'OLP est à genoux, son allié l'Irak est anéanti, les émigrés au Koweit qui assuraient une grande partie des revenus chassés. l'Etat qui héberge la majorité des Palestiniens, la Jordanie, est placé sous haute surveillance, le camp pro-américain, l'axe Le Caire - Ryad triomphe. Une "fenêtre de tir" est ouverte pour une paix aux conditions d'Israël, ce seront les accords d'Oslo.

            Ils prévoyaient un Etat-croupion en Cisjordanie et à Gaza entièrement sous protectorat israélien mais permettant à Israël de ne plus avoir la charge du maintien de l'ordre tout en profitant de la main-d'oeuvre et d'une petite profondeur stratégique, notable vu la taille des territoires en jeu. Les accords ont bien déchargé Israël du maintien de l'ordre, l'Autorité nationale palestinienne contrôlant 93 % de la population des territoires occupés en 67 (hors Jérusalem ) dans les zones qu'elle gère. Mais la colonisation continue a fait de ces zones une série d'enclaves carcérales isolées par les colonies, les check-points et les routes de contournement. La population juive a doublé dans les territoires et l'activité économique des palestiniens a été étouffée. Le nombre des travailleurs palestiniens en Israël fluctue au gré des besoins israéliens et des bouclages, la misère s'installe sous la férule des 7 polices hyper-corrompues d'Arafat payées par les fonds européens.

            Cette situation était absolument intenable, l'échec des négociations d'août 2000 aux Etats-Unis (dites de Camp David) était inévitable. L'antagonisme se concentrait sur Jérusalem mais il était sur tout le reste, Jérusalem avec ses lieux saints servait à prouver le caractère inconciliable du conflit en en marquant les repaires ethniques alors que le véritable obstacle à l'indépendance palestinienne c'est la colonisation.  Cette évolution ethnique s'est réalisée avec la participation des Arabes d'Israël à l'Intifada provoquant un pogrom perpétré par une police largement soutenue par la population juive locale.

            Ce qu'Israël ne peut pas faire sans crise grave c'est démanteler la quasi totalité des colonies, c'est se retirer réellement ; le contrôle militaire global de ce point de vue ne suffit pas. Il y a incapacité d'Israël a laisser jouer à l'OLP sa fonction de syndicat de la force de travail palestinienne en Israël et d'honnête gestionnaire de la vie quotidienne dans l'Etat-croupion avec un minimum de logique autre que répressive.

            L'Intifada a été motivée par la provocation étatiquement orchestrée de Sharon sur l'Esplanade des mosquées, elle était destinée à accélérer la formation d’un gouvernement d’union nationale menant une répression très violente mais courte devant probablement permettre d'arracher l'accord d'Arafat aux conditions d'Israël exprimées à Camp David. C'est-à-dire le payer essentiellement en promesses à négocier éternellement et à encore gagner du temps, ce qui est la politique d'Israël depuis 93. Pourquoi Israël a t-il " la nuque raide ”? Pourquoi est-il incapable d'appliquer les accords léonins d'Oslo ? Pour l’instant, sa structure même le lui interdit, il est incapable d'abolir la " frontière "(au sens américain), de renoncer à son caractère " pionnier "même si depuis belle lurette ce n'est plus qu'une caricature, en fait il est essentiellement incapable de renoncer à son caractère militaire que la colonisation implique.

            Le caractère profondément militaire de l'Etat d'Israël répond à son origine mais aussi à sa situation actuelle, les classes sociales intégrées dans l'Etat social-démocrate créé par le sionisme de gauche, le seul sionisme réel, le sont au travers d'un welfare certes très diminué mais encore existant. La perpétuation de ce welfare  est devenu largement ethnique au travers de partis-lobbies comme le Shash pour les Séfarades. On assiste en ce moment à une " révolution juive "séfarade qui dans l'orthodoxie promeut une identité radicalement différente de celle des fondateurs sionistes de gauche qui voulaient un Etat essentiellement laïque typiquement européen et finalement déjudaïsé, cette révolution juive rejoindra peut-être à terme, dans une optique communautariste à l'américaine, l'Israël post-sioniste mais ce n'est pas encore fait. Israël BeAlya et Israël Beiteinou pour les Russes ont aussi un rôle intégrateur essentiel, d'autant plus qu'il paraît qu'un tiers de ces Russes ne seraient pas juifs, raison de plus de faire de la surenchère irrédentiste sur la "Judée" et la "Samarie". Le caractère militaire et surtout en guerre d'Israël intègre tous ces éléments. Il existe bien un Israël branché high-tech qui est prêt à passer à autre chose, pour lequel la question des territoires n'est que poids mort mais cette évolution suppose la réalisation complète du post-sionisme et cela est encore très difficile. Ce serait, comme on dit, une " révolution pour Israël ”, la paix bouleverserait tous les mécanismes d'intégration qui ne seraient plus pris dans une dynamique d'extériorisation des conflits.

 

La fin du sionisme historique

            L'existence même d'Israël devient problématique si le sionisme est enterré avec la colonisation. Ce n'est pas une question " idéologique "c'est une question très concrète de mobilisation de la population dans une guerre permanente : le " mur d'airain "cher à Jabotinsky et à Ben Gourion. Les perspectives de leadership économique régional tracées par Shimon Perez comme devant être ce qui naîtrait de la paix ne répondent pas maintenant à la cohésion sociale paranoïde d'Israël qui doit rester une forteresse assiégée quitte à provoquer cette fois une guerre ethnique intérieure à l'Etat lui-même. Les perspectives de développement économique régional étant d'ailleurs pour l'instant encore largement virtuelles.

            L’occupation des territoires, c’est-à-dire l’utilisation massive de la main-d’oeuvre palestinienne, a signifié la fin du sionisme historique qui se voulait une colonisation autonome fondée sur du travail et du capital juifs. Les principes fondamentaux de cette colonisation qui étaient " unicité du peuple "et " unicité de la terre "se disjoignent, les travaillistes accordant la priorité à l’unicité du peuple, le Likoud à l’unicité de la terre préconisant ainsi l’annexion des territoires. L'absence de perspectives politiques des travaillistes, expression de la caducité de la spécificité de la colonisation sioniste, le renforcement du secteur privé, principal bénéficiaire du travail palestinien, et de toute façon le type de développement économique auquel était confronté Israël depuis la fin des années soixante, provoquèrent l'affaiblissement de tout le secteur d'État, de l'organisation administrative de la vie économique et de la Histadrout (ce puissant syndicat est un des principaux employeurs israéliens), et finalement s'achevèrent dans l'arrivée au pouvoir du Likoud, avec à sa tête le parti Herout de  Menahem Begin, jusque-là structurellement minoritaire sur la base des rapports sociaux israéliens. Dans le Monde du 27 décembre 2002, Ilan Greilsammer, professeur à l’université de Tel-Aviv déclare à propos du Parti travailliste : " Fondateur de l’Etat d’Israël, il représentait un certain nombre de valeurs — le collectivisme, le pionnérisme, le syndicalisme — , qui depuis une quinzaine d’années se sont effondrées au profit de l’individualisme et du libéralisme. (...) Le Parti travailliste est un parti en voie de disparition, (...) l’un des pires effets de l’Intifada aura été l’effondrement de la gauche sioniste. Aujourd’hui, il n’en reste plus rien. ”, paradoxalement c’est le plan " Grands pins "élaboré par Sharon lors de l’invasion du Liban en 1982 qui représente l’apogée de la vision travailliste d’Israël : " Un : il pulvérise l’OLP. Deux : il fait élire le chef des phalangistes chrétiens, Béchir Gémayel, qui signe la paix avec Israël. Trois : il repousse loin les forces syriennes, peut-être même hors du Liban. La fin heureuse espérée, plus aléatoire, était de voir les réfugiés palestiniens du Liban expulsés vers la Jordanie. Là, les Palestiniens renversaient la monarchie hachémite et instauraient leur Etat. Il ne restait qu’à officialiser le Grand Israël et inciter les Palestiniens des territoires occupés à aller dans leur pays, de l’autre côté du Jourdain. "(le Monde du 8 janvier 2002.) 

 

Mutations économiques israéliennes après 1967

            Si la place de l’Etat demeure prédominante dans l’économie israélienne (90 % de la terre appartient à l’Etat ; un tiers des Israéliens travaille dans le secteur public ; la Histadrout principal syndicat et second employeur du pays), tout le secteur public, la Histadrout, les kibboutz connaissent de grosses difficultés financières et, depuis les débuts de la politique libérale amorcée par le Likoud en 1977, ils ne représentent plus l’élément moteur de l’économie israélienne.

            A partir de la fin des années soixante et du début des années soixante-dix, l'époque des tentatives de développements nationaux autocentrés du capital est révolue. Israël, avec les territoires occupés depuis 1967, a atteint les limites de son développement capitaliste " auto suffisant ”, fondé sur " l'exclusivisme ”, la mise en valeur du travail juif, et le financement de la diaspora. La bourgeoisie israélienne s'engage sur la voie des industries de montages et de la sous-traitance industrielle, le secteur des services se développe, au même moment la dette croissait vertigineusement. On passe d'une politique d'import-substitution plus ou moins autocentrée, dont le sionisme peut être considéré comme un avatar bien spécifique, à une politique de promotion des exportations, de déréglementation, de libéralisme plus grand. Cela était vital par rapport à un déficit impressionnant de la balance commerciale, et à la gigantesque dette extérieure du pays. Non seulement les territoires sont venus accroître les débouchés, mais surtout l'emploi de la main-d'œuvre palestinienne a pu, pendant un temps, renforcer la compétitivité des produits israéliens dans l'agro-alimentaire, le textile ou la chaussure. Israël tente en fait de créer une sorte de " complémentarité exclusive "entre l'économie des territoires occupés et sa propre économie. C'est en ce sens que l’Etat encourage la production de biens qui ont une faible demande à l'intérieur des territoires occupés, tout comme celle de produits qui bénéficient d'un avantage comparatif avec l'économie israélienne, celle-ci devenant le principal client. Il s’agit toujours d’une forme d’intégration en aire " nationale ”.

            Les industries tournées vers l'exportation sont cependant difficilement compétitives sur le marché mondial, Israël est incapable de concurrencer les économies caractérisées par un surplus de main-d'œuvre pour les produits dépendants de l'utilisation intensive du facteur travail. Avec l’éclatement de la première Intifada, ce type de développement dans lequel pouvait prendre place les territoires avait rencontré ses limites inhérentes. Israël ne peut miser que sur les industries de pointe à forte valeur ajoutée, là où le pays bénéficie de la présence d'ingénieurs de haut niveau payés moins cher qu'un ouvrier qualifié aux États-Unis. 

            De leur côté, l'Égypte et les autres pays arabes vivent entre 1967 et 1973 l'échec du développement autocentré. La guerre de 1973 est la reconnaissance réciproque de ce double échec, de cette double tentative de développement capitaliste se voulant autonome et endogène. C’est la transition rentière qui s’ouvrait (de la guerre de 1973 à la guerre du Golfe).

            A partir de la seconde moitié des annnées soixante-dix, alors que la stratégie d’exportations fondée sur la main-d’oeuvre à bas prix des territoires occupés commencent à s’essouffler, les industries de pointe tendent à devenir le fleuron et le moteur de l’économie israélienne. Dès 1982 elles représentent un tiers des exportations. Une nouvelle fois Israël va devenir dans la région le fer de lance et la contrainte au développement et aux transformations des rapports de production capitaliste ; cette fois sous la forme de la " mondialisation libérale ”. Cependant, cette fois, cela n’est pas sans risque pour l’Etat, c’est toute la constitution d’Israël comme social-démocratie blindée qui est alors remise en cause. Cette constitution est remise en cause non pas par l’hypothétique réussite des accords d’Oslo et par l’inacceptable situation de paix, mais d’abord par la mutation économique et sociale interne d’Israël dans la seconde moitié des années quatre-vingt et, surtout, durant les années quatre-vingt-dix. Nous avons là la raison essentielle de la " nuque raide "d’Israël évoquée précédemment et de l’échec des accords d’Oslo. Si Israël se crispe jusqu’à la caricature sur ses caractéristiques historiques (colonisation, militarisation de la société, pionnérisme fantasmé mais à effet pratique...), c’est que fondamentalement la structure social-démocrate du fonctionnement et de la reproduction de la société a, en fait, déjà éclaté et que, pour l’instant, les conséquences en sont encore difficilement gérables (chômage, baisse des salaires, segmentation sociale, politique, urbaine et professionnelle de la population ...). La paix bouleverserait tous les mécanismes d’intégration parce qu’elle ferait apparaître qu’ils n’ont plus lieu d’être parce qu’ils sont déjà bouleversés et caducs. Mais il faut alors se poser une question : et si cette " crispation "(guillemets) n’en était pas réellement une (ou, tout au moins, avait un double aspect), si elle était aussi un élément de ces mutations et jouait un rôle important dans celles-ci : comme aménagement et contrôle de l’espace éclaté de la reproduction capitaliste — après les aires nationales ? A-t-on besoin d’un aéroport international à Gaza si ce n’est comme attribut d’un Etat palestinien ? Il est finalement peut-être moins paradoxal qu’il apparaît de voir des Sharon, Meir Porush (extrême droite ultra-orthodoxe ashkénaze) ou Avigdor Lieberman (extrême droite russe) ressusciter les valeurs de l’esprit pionnier de gauche des " origines "et de la colonisation qui n’était pas plus " propre "dans les années trente ou quarante que maintenant.

            Après la guerre du Golfe de 1991, les accords d’Oslo (1993) échouent parce que, avant tout, ils sont anachroniques. La guerre du Golfe, avec la faillite de l’intégration rentière régionale, marque la fin de toute solution nationale ou régionale aux problèmes de la valorisation du capital et de la reproduction des rapports capitalistes. Or les accords d’Oslo, complétés par les accords économiques de Paris en 1994, définissent une aire régionale et même nationale (si l’on considère que, économiquement, ces accords ne laissent aucune liberté de rapports extérieurs aux territoires palestiniens) de développement. En fait, ils entérinent une situation déjà dépassée, celle qui va de la fin des années soixante à la première moitié des années quatre-vingt : la " complémentarité exclusive ”. Ils devaient transformer l’Autorité palestinienne en syndicat de la main-d’oeuvre bon marché palestinienne au moment où ce type de développement fondé sur l’utilisation de cette main-d’oeuvre était déjà largement en voie de dépassement pour Israël. On allait droit dans le mur : la main-d’oeuvre palestinienne n’a plus l’importance centrale qu’elle revêtait quelques années auparavant, il n’est plus aussi vital d’assurer la stabilité politique et sociale de sa reproduction (quand cela l’était Israël s’en chargeait directement) ; mais en face, Israël, fer de lance de la " mondialisation libérale ”, est simultanément incapable d’assumer ce rôle sans se saborder lui-même dans son Etat existant. La préservation, l’extension des colonies existantes et la création de nouvelles sont les réponses spontanées d’Israël à cette double situation. Les accords d’Oslo et de Paris sont comme nous l’avons dit léonins à l’avantage d’Israël, mais ils n’en sont pas pour autant applicables par Israël.

 

La main-d’oeuvre palestinienne

            La première Intifada d’où sortiront les accords d’Oslo avait elle-même en partie pour origine la crise de ce système de complémentarité fondé sur la main-d’oeuvre palestinienne. Les salaires gagnés en Israël et les transferts venus de l’extérieur auraient pu, dans les territoires occupés, continuer à masquer le déclin et le délabrement de l’économie palestinienne, si les Israéliens n’avaient pas pour amortir leur propre crise durci leur politique vis-à-vis des territoires occupés au milieu des années quatre-vingt. Sur un fond de révolte endémique, l’inflation venue d’Israël, la dévaluation du shekel, l’augmentation des taxes dans les territoires, la baisse des salaires dans l’agriculture, l’hôtellerie et le bâtiment (secteurs gros consommateurs de main-d’oeuvre palestinienne), déclenchent la première Intifada.

            Par rapport à la population active palestinienne, le sommet de l’emploi en Israël est atteint au début des années quatre-vingt. En 1980, 34 % de la population active des territoires sont employés en Israël, mais cela représente 57 % de la totalité des salariés palestiniens, chiffre qui révèle l'ampleur du bouleversement des rapports sociaux dû à l'occupation israélienne : ce ne fut rien d'autre que l'instauration du salariat. En outre, il ne faut pas oublier qu'il ne s'agit là que de la force de travail migrant vers Israël, et qu’on ne tient pas compte de la spécialisation complémentaire introduite par l'occupation sous la forme de la sous-traitance, ni de la force de travail ayant émigré vers le Golfe de par la faillite interne des territoires. Dans la bande de Gaza, dès 1969, 50 % de la main d'œuvre industrielle étaient déjà employés dans la sous-traitance des secteurs du textile et de la chaussure. La sous-traitance était même devenue la principale cause du maintien d'un tissu industriel ou artisanal dans les territoires. Cela au prix bien sûr d'une dépendance totale au niveau des échanges " extérieurs ”.

            Le système entre en crise peu avant la première Intifada qui en signifiera la caducité : Israël ne peut rivaliser avec le " vrai "tiers-monde. En outre, la révolte prolétarienne de la première Intifada dont le nationalisme était inhérent pousse Israël à accéder massivement à d’autres sources de main-d’oeuvre bon marché (pour le marché intérieur) sans les inconvénients d’une gestion politique tendue. Le transfert de cette dernière à une " Entité "palestinienne ne règle pas le problème de fond qui est celui de l’utilité de cette main-d’oeuvre pour Israël et de la gestion de ses flux. Il serait faux de considérer qu’elle est devenue inutile, mais, globalement en baisse, son flux est quasiment géré au jour le jour : 116 000 en 1992, autour de 100 000 en 1993, 29 500 en 1995, 44 000 en 1998, 125 000 en 2000 à la veille de la seconde Intifada, un peu plus de 10 000 actuellement (premier trimestre 2002). On voit que c’est pendant les années de la grande expansion économique israélienne que le contingent s’effondre (la remontée spectaculaire en 1999 et 2000 est liée à la conjoncture particulière du bâtiment et non à un renouveau de la politique de " petit dragon "exportateur de tee-shirts et de chaussures de sport). Un Etat dirigé par l’OLP et lié à tout un passé social renvoyant au nationalisme, gérant globalement cette main-d’oeuvre avec tout ce que cela implique de légitimité étatique à instaurer (politique, économique et sociale), ne peut être à l’ordre du jour. Aucun Etat palestinien plus ou moins autonome ne pourrait faire face, dans un cadre national, au taux de chômage global qui résulte des modes d’utilisation actuels de la main-d’oeuvre palestinienne.

            La stratégie de Sharon d’élimination de l’Autorité palestinienne, avec la bénédiction des Etats-unis, est tout à fait cohérente avec les mutations déjà accomplies qui ont remis en cause la structure sociale israélienne et son Etat. Elle est également cohérente avec le rôle d’Israël au Moyen-Orient dans les transformations mondiales du mode de production capitaliste.

 

High-tech, libéralisme et organisation de l’espace

            Dans le Monde des livres du 12 avril 2002, on pouvait lire un compte rendu et des extraits du livre Sur la Frontière (éd. Stock) de Michel Warschawski (israélien condamné en 1989 à trente mois de prison pour " prestation de services à des organisations palestiniennes illégales ”) : " La fracture (à l’intérieur d’Israël, nda) est sociale et culturelle (...). Un rideau de fer est en train de s’ériger entre deux blocs sociaux qui défendent des projets de sociétés antagonistes. (...) Il faut poursuivre un combat simultané contre ceux qui veulent faire d’Israël le poste avancé de la nouvelle croisade néolibérale au sein des peuples du Proche-Orient (souligné par nous) et ceux qui veulent l’enfermer dans un ghetto armé, dirigé par les rabbins d’un nouveau messianisme, où l’intégrisme et le nationalisme se renforcent mutuellement. ”

            Les années quatre-vingt-dix ont été marquées en Israël par un renforcement des industries de haute-technologie devenues le moteur de la croissance économique, un recul notable et surtout un éclatement communautariste de l’Etat-providence, un très fort accroissement des inégalités. Ce dévelopement des industries de haute-technologie, lié aux investissements étrangers (principalement américains) n’a pu se faire que dans le cadre d’une économie où dérèglementation, privatisation et libéralisation transforment les fondements mêmes des mécanismes d’intégration sociale en Israël, ce qui n’empêche de très généreuses subventions versées par l’Etat aux multinationales s’installant en Israël.  C’est cette mutation économique qui, en premier lieu, remet en cause l’existence d’Israël comme social-démocratie blindée. Le début des années quatre-vingt-dix sont en Israël des années de grande expansion économique. La relance du procesus de paix renforce la confiance des investisseurs étrangers et, plus important, des marchés auparavant fermés à Israël s’ouvrent : Inde, Chine, pays du Golfe, Indonésie, Amérique latine. En 1995, les investissements israéliens à l’étranger s’accroissent de 46 %, leur croissance continue ensuite pour atteindre 7 % du produit intérieur brut en 2000. Ce n’est pas là une simple donnée économique : la " construction de la nation "n’est plus prioritaire. Le tournant a lieu à partir de 1996 avec le gel de l’anachronique processus de paix (expliquer ce gel par la poursuite de la colonisation est insuffisant dans la mesure où c’est alors cette poursuite qu’il faudrait expliquer) et la reprise des attentats. Les inégalités se creusent, les acquis sociaux sont remis en cause, l’absorption des nouvelles vagues d’immigrants devient de plus en plus difficile. Malgré un produit intérieur brut qui augmente de 50 % entre 1995 et 1999 (la population n’augmente que de 10 %), en 1999, 1,3 millions d’Israéliens (sur 6 millions) vivent en dessous du seuil de pauvreté. L’Etat coupe dans les budgets des dépenses sociales, d’éducation et de santé, et en 2001 le revenu par tête a baissé de 2,9 %. Cependant, même dans cette situation, le commerce avec les Etats-Unis et L’Union Européenne qui représente les trois quarts des échanges extérieurs se maintient et en 2000 (jusqu’au début de la seconde Intifada), l’économie repart, à nouveau dopée par le développement de la haute-technologie, atteignant au premier semestre un taux de croissance annuel de 5,4 % (6,4 %, d’après le Monde du 3 janvier 2002), (données collectées dans le dossier internet du Monde diplomatique : " Proche-Orient, la déchirure ”). Il est évident que pour ce secteur la paix est nécessaire et que les territoires occupés représentent un poids mort dont il faudrait se débarrasser. Mais cette économie mondialisée, dérèglementée, libéralisée, dont Israël est le fer de lance au Moyen-Orient ne se limite pas à la haute-technologie.

            " Ce boom économique a donné naissance à une nouvelle classe de professionnels et d’entrepreneurs, largement tournés vers le marché mondial et moins préoccupés du contrôle des territoires occupés. Ces puissants nouveaux riches, en contact permanent avec leurs homologues occidentaux étaient convaincus qu’Israël devait se débarrasser de son image négative d’Etat occupant, nuisible aux affaires. Ils se sont polarisés autour de deux tendances : la première, totalement pro-occidentale, regardant vers l’ouest (Europe et Etats-Unis) plutôt que vers l’est (territoires occupés et monde arabe) ; la seconde, expression de ceux qui utilisaient la main-d’oeuvre palestinienne dans leurs petites entreprises, prônant qu’il était temps de transformer les relations économiques avec les Palestiniens de façon à garantir la stabilité à long terme, mais insistant également sur la nécessité pour Israël de perpétuer sa domination. "(Marwan Bishara, " Fastes années pour l’économie israélienne ”, le Monde diplomatique, avril 2001.) La seconde tendance l’a emporté. Cette domination, on le sait, fut une " réussite ": contrôle des frontières des territoires palestiniens, perception et rétention des taxes de douanes, 80 % des échanges extérieurs palestiniens s’effectuent avec Israël, introduction des " permis de travail "supprimant la " libre circulation "prévue par les accords d’Oslo. Pour Israël, le processus d’Oslo avait pour mission de " sortir Gaza de Tel-Aviv ”, il s’agissait, avec l’appui financier de la Banque mondiale et de l’Union européenne, d’amener des sociétés de Tel-Aviv à s’implanter dans la bande de Gaza et en Cisjordanie, selon le modèle des " parcs industriels "(semblables aux maquiladoras de la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique). Le projet a connu un début de réalisation et ces " parcs "ont commencé à devenir attractifs pour les investisseurs étrangers à partir de 1998.

            " Mais pour que ce projet fonctionne à long terme, il fallait une Autorité palestinienne compétente et légitime afin d’assurer une transition souple vers cette nouvelle relation de dépendance et éviter une nouvelle Intifada qui aurait menacé l’environnement économique. C’est l’OLP qui s’est vue mandatée – ce qu’elle a accepté avec enthousiasme... – pour cette mission au service des principes du marché libre et de l’ouverture des frontières entre l’Etat d’Israël et les Palestiniens. (...) Nombre d’experts et de conseillers palestiniens se sont associés aux plans israéliens. Constituant une nouvelle classe de profiteurs du processus de paix, peu soucieux de la justesse et de l’équité de ses étapes, ces quelques milliers de "VIP" ont tiré profit de l’"économie de paix" et de l’"industrie de paix" dominées par les Israéliens sous les auspices de la Banque mondiale et de la Communauté européenne (...). Un nouveau réseau de responsables de sécurité et de fonctionnaires, avec leur clientèle d’hommes d’affaires, a profité du processus : ils ont fait des affaires avec les Isréliens, sous-traitant de la main-d’oeuvre à bon marché et entretenant des contacts exclusifs avec les organisations financières internationales. "(Marwan Bishara, ibid.)

            Cette " seconde vision "qui a donc prévalu après les accords d’Oslo était éminement contradictoire, la stratégie de légitimation de l’Autorité et de stabilisation était minée dès l’origine : il fallait à cette stratégie une Autorité palestinienne " légitime "; sa mise en oeuvre, dans son but même, délégitimait cette Autorité. " La corruption est devenu le résultat inévitable d’Oslo "(ibid). La seconde Intifada, simultanément rejet de l’Autorité et lutte contre la domination israélienne, a suivi.

            En réalité, il n’y avait pas deux tendances mais dualité d’une unité : une diffusion hiérarchique du mode de production capitaliste mondial pour lequel l’Etat palestinien ne peut être légitime et légitimé pour le prolétariat. Le légitimer c’était le déligitimer. La high-tech, la colonisation et la domination des territoires appartiennent au même monde. Le passage d’Israël au stade actuel du mode de production capitaliste devient un problème de géographie, d’organisation de l’espace. L’Israël branché high-tech n’a peut-être rien à faire des territoires, mais il appartient au monde qui produit ce contrôle de l’espace et de la reproduction de la force de travail pour lequel un Etat palestinien est caduc avant même d’avoir existé (ce qui est capital pour la compréhension en tant que lutte de classe de la seconde Intifada).

           

            La " crispation "israélienne est un élément des mutations sociales et économiques dont Israël est le fer de lance au Moyen-Orient. Comme syndicat de la main-d’oeuvre, un Etat palestinien a perdu toute nécessité et ne pourrait se construire aucune légitimité, il n’y a pas de gestion nationale possible d’une main-d’oeuvre essentiellement précarisée avec un taux de chômage permanent si important. On ne peut demander à la restructuration actuelle du capital de réaliser un type de cohérence des rapports sociaux capitalistes qui appartenaient à un stade antérieur, même a minima. La restructuration actuelle ne va pas ressusciter le " fordisme "là où il existait, et encore moins l'étendre là ou il n'existait pas. Elle ne produit pas non plus un " retour aux solidarités tribales ou traditionnelles ”. Ce n'est pas un retour : le contour, le contenu de la " tribu ”, de la tradition, de la communauté sont une production actuelle. La reproduction de la force de travail s'échappe vers l’autosubsistance, les solidarités locales, les économies parallèles, ce qui retravaille d'anciennes cohésions sociales. Le cadre national central et le rôle de l'Etat se délitent. Il est évident que tout cela ne nous donnera pas une stabilisation et une pacification des rapports sociaux, même relatives. Le mode de production capitaliste dans sa restructuration de l’ancien tiers-monde crée de nouveaux types de conflits récurrents et surtout extrêmement violents dans la mesure où il y a disjonction entre la valorisation du capital et la reproduction de la force de travail. Celle-ci quasiment renouvelable à l’infini, segmentée, confortée dans sa double vie de main-d’oeuvre capitaliste et de tout petit producteur marchand (ce qui avait été une des limites des tentatives d’industrialisation du tiers-monde) tombe sous la compassion chirurgicale des instances internationales et des missiles guidés. Ceux qui se posent la question " peuvent-ils industrialiser le tiers-monde ? "n’ont rien compris à l’internationalisation du capital. Ce n’est pas une tâche d’huile, mais une certaine structure de valorisation et d’accumulation que l’on appelle internationalisation ou mieux mondialisation (n’ayons pas peur des mots à la mode). Ils confondent le capital et la valeur et, répétant la doxa du fordisme (établie a posteriori), ils font rimer restructuration avec pacification (cf. Gilles Dauvé et Karl Nesic, Il va falloir attendre, Arhedis B.P. 20306, 60203 Compiègne Cedex). La " crispation "coloniste d’Israël joue un rôle important comme aménagement et contrôle de l’espace éclaté de la reproduction capitaliste de la force de travail — après les aires nationales. La politique d’implantation des colonies, qui répondait à l’origine à un souci stratégique en dessinant un cordon frontalier le long du Jourdain, ne relève pas simplement de l’effet intégrateur de l’état de guerre sur la société israélienne, caractère qui serait inscrit dans son code génétique et dont Israël ne pourrait se défaire, mais d’un découpage et d’une gestion de l’espace rendant impossible tout Etat palestinien et mettent en place une particularisation très locale (pointilliste, si l’on tient compte de l’exiguïté de cet espace) de la reproduction et des flux de main-d’oeuvre. Sur cette base qui n’est pas spécifiquement israélo-palestinienne, même si on en a ici un condensé, le mode de production capitaliste va vers des conflits de classe simultanément ethniques et utopiquement nationaux de plus en plus ingérables parce qu’ils se déroulent sur la base nouvelle de la disjonction entre la valorisation du capital et la reproduction de la force de travail. Il est alors exact que nous ne nous situons plus dans l’ordre du compromis.

            En Israël, la restructuration mondiale du mode de production capitaliste est, encore plus qu’ailleurs, une question de géographie, c’est une construction et une organisation de l’espace. Le rapport contradictoire entre Palestiniens et capital israélien n'est pas un rapport de peuple colonisé à colonisateurs. Ce n'est pas un rapport de colonisation mais spécifiquement d'exploitation, qui se développe dans un cadre de segmentation de la force de travail, qui a en Israël une base extrêmement forte en raison de l'histoire du pays : conjonction de la valorisation du travail juif et de la puissance syndicale d'un côté, et vagues successives d'immigration de l'autre. Au pouvoir depuis 1977, le Likoud a pu balayer toutes les velléités nationalistes (sionistes) des travaillistes, de la Histadrouth et du " travail juif ”. La destruction de la société palestinienne a été achevée, mais simultanément Israël, dans les années quatre-vingt, a été pris dans les contradictions de sa stratégie exportatrice. Les transformations économiques des années quatre-vingt-dix, la caducité du " compromis "intégrateur social-démocrate, la faillite programmée des accords d’Oslo ont totalement changé la donne. La stratégie exportatrice fondée sur la main-d’oeuvre palestinienne bon marché ne peut plus être une stratégie nationale israélienne mais laissée, sous forme contrôlée et dominée par le capital israélien (centré quant à lui sur des activités à plus haute valeur ajoutée) et diverses agences mondiales, aux palestiniens : " sortir Gaza de Tel-Aviv ”. C’est la géographie israélienne qui doit se transformer. Transformations dans lesquelles le poids de la démographie est considérable (depuis les Irlandais contre les Anglais, la natalité est l’arme des pauvres).

            Même si l'on admet qu'advienne une certaine forme de souveraineté pour quelques parties de la Cisjordanie et de Gaza, le problème que représente pour l'Etat d'Israël l'équilibre démographique entre juifs et Arabes n'en est pas pour autant résolu en faveur des premiers de façon simple. La question démographique se déplace au sein même de l’Etat d'Israël. " Le petit noyau de Palestiniens qui avait échappé à l'exode de  1948 a grandi sans faire de bruit. Dans un horizon prévisible, ces 730 000 "Arabes-israéliens" (1 200 000 en 2001, nda) ne formeront jamais qu'une minorité. Mais leur natalité les a d'ores et déjà hissés à la majorité en Galilée (52 %) et ne cesse d'accroître leur poids dans le Néguev. Maintenus dans une ruralité anachronique (20 % d'entre eux résident dans des localités de moins de 20 000 habitants), ils occupent de facto un terrain plus vaste que l'espace citadin de la population juive (75 % de ces même localités). Les deux provinces par lesquelles Israël s'adosse au monde arabe, la Galilée au Nord et le Néguev au Sud, c'est-à-dire les quatre cinquièmes du territoire, offrent ainsi l'image d'un pont qui reliera à son hinterland arabe la connurbation presqu'entièrement juive de Tel-Aviv-Jérusalem-Ouest. Imperceptiblement, Israël prend déjà la forme  d'une future cité-Etat, Venise rayonnante, ou Constantinople assiégée. La volonté d'échanges en décidera demain. "(le Monde du 5 avril 1991.). En 2000, Israël (avec Jérusalem-Est) comptait 6,3 millions d’habitants dont plus de 1 million d’Arabes ; les territoires 3 millions. Le rapport entre juifs et Arabes étaient donc de 55 % - 45 % sur l’ensemble Israël - Palestine ; selon certains démographes cet avantage est destiné à s’évanouir d’ici dix ans (le Monde du 8 février 2001). En outre, la proportion de non-juifs parmi les immigrants en Israël progresse de façon spectaculaire. Jusqu’en 1988, leur nombre était dérisoire (0,7 % du total). Il a commencé à s’élever en 1990 avec l’arrivée massive d’une nouvelle vague d’immigrants venus d’ex-URSS ; en 1998 40 % des immigrants n’étaient pas juifs, compte non tenu des travailleurs étrangers principalement asiatiques qui ne sont pas citoyens d’Israël. Ces travailleurs sont actuellement estimés à 300 000, c’est-à-dire plus de deux fois la main-d’oeuvre palestinienne employée avant le début de la seconde Intifada.

            L'annexion pure et simple des territoires occupés est un objectif impossible et qui est actuellement dépassé, même s’il est impossible de déterminer le futur statut officiel et le découpage des territoires, principalement la Cisjordanie où la colonisation massive ne peut s’expliquer par la seule caricature (pas si caricaturale) du sionisme des origines : 200 000 colons en Cisjordanie, 180 000 à Jérusalem-Est, 17 000 sur le Golan, 6 500 à Gaza. Mais le découpage de deux Etats sur la base de la " ligne verte "de juin 1967 est devenu tout aussi impossible, tout autant que la " séparation unilatérale "envisagée dès 1993 par Itzhak Rabin. La " séparation unilatérale "ne change rien à la situation actuelle : aucune colonie n’est démantelée ; Israël maintient un contrôle total sur les frontières extérieures. Mais le principal obstacle, outre l’auto-enfermement d’Israël, est dans le fait que " la césure économique est tout simplement impossible à mettre en pratique. La Palestine demeure le quatrième partenaire commercial d’Israël, après les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et l’Allemagne. Quant aux Palestiniens leur dépendance structurelle par rapport à Israël est énorme en termes d’échanges (80 %, nda) comme de transferts salariaux. "(Alain Dieckhoff, " Israël, une crise de décolonisation ”, le Monde du 28 novembre 2000.) L’autre solution qui consisterait à oeuvrer à " une partition véritable, sur une base égalitaire "(que l’auteur appelle de ses voeux) est tout aussi utopique ; la dépendance palestinienne est structurelle, ce qu’aucun toilettage politico-institutionnel ne peut changer. Dans cette structure qui assure la prééminence ultime d’Israël, aucun Etat palestinien ne peut se construire une nécessité et une légitimité, cette prééminence aurait même tendance à régresser vers des formes purement coloniales. C’est cette dépendance même, continuée jusqu’à aujourd’hui, qui interdit tant la " séparation unilatérale "que l’" indépendance égalitaire ”, mais qui par là même signifie qu’elle existe. On ne peut plus concevoir actuellement une Palestine coupée économiquement d'Israël et surtout de la connurbation Tel-Aviv-Jérusalem-Ouest ni, non plus, de la Jordanie.

            On a là un mouvement de fond que la seconde Intifada a interrompu du fait de l’antinomie entre un développement économique dépendant et la construction simultanée d’un Etat palestinien. Sur les zones industrielles de Cisjordanie, le prix des terrains avait triplé aux débuts des années quatre-vingt-dix, les projets s’étaient multipliés. Avant la seconde Intifada, " A chaque bombe, le frontière était fermée (le long de la bande de Gaza, nda), les échanges interrompus, la Palestine étranglée. Mais l’ébauche d’une paix fragile avait donné un essor sans précédent à la collaboration commerciale entre les deux peuples. A Karni, une zone industrielle et commerciale avait même commencé de fonctionner en 1999, et les projets d’investissements affluaient : Nestlé, la Japan Tobacco, des compagnies informatiques de l’Inde, des entreprises canadiennes, etc. (...) Trente-cinq hommes d’affaires de l’Etat hébreu venaient, jusqu’à l’année dernière, travailler tous les jours ici. Côté palestinien. "(le Monde du 10 mai 2001.) Rien ne peut supprimer le fait que la Palestine est devenue un marché et une zone de production essentielle pour le capitalisme israélien. Mais les caractéristiques mêmes de cette intrication dépendante du côté palestinien ne laisse pas de place à la constitution d’un Etat qui aurait dû se constituer sur le compromis, de nos jours impossible, entre une nouvelle bourgeoisie compradore dont la corruption et l’illigitimité sont définitoires et le prolétariat. La seconde Intifada débute tout autant contre Israël que dans la défiance et le rejet de l’Autorité palestinienne. 

Il est banal de souligner que l’implantation des colonies relève du jeu de go et découpe les territoires occupés en multiples enclaves-ghettos. Il l’est moins de considérer que l’on a là, sur un espace (Israël et territoires) pas plus grand que trois départements français, la reproduction en miniature des structures de la mondialisation des rapports de production capitalistes. Il y a une chose que l’on a le plus grand mal du monde à réaliser quand on analyse l’affrontement israélo-palestinien, c’est l’espace, son extrême exiguité. Cette caractéristique, bêtement objective et naturelle, devient ici un élément incontournable. Ramallah, la capitale d’Arafat, ou Bethléhem touchent les limites communales actuelles de Jérusalem ; même en se reportant aux limites communales de 1947, la première se situerait à moins de 10 km et la seconde à moins de 5 km ; Jérusalem est à 25 km de la frontière du Jourdain. C’est comme si tout cela se jouait entre Marseille et Aubagne, autour du Géant Casino de La Valentine. L’affrontement israélo-palestinien est une guerre de banlieues. 

Ce qui est apparaît au premier abord comme destructuration régionale ou nationale prend son sens et est définitoire d’une autre cohérence mondiale, dans le cadre de la restructuration générale du mode de production capitaliste. Le problème consisterait à définir théoriquement le statut des interfaces entre les focalisations productives plus ou moins denses du cycle mondial du capital et ce que l'on décrit comme marges, tribus ou ghettos, économie souterraines, mafias diverses, kleptocraties, centres financiers off-shore. La nouveauté réside dans le fait qu'il ne s'agit plus d'articulation entre le mode de production capitaliste et d'autres modes de production, même si ceux-ci n'avaient de signification que par rapport au premier, mais de la diffusion hiérarchique globale du mode de production capitaliste posé mondialement comme une totalité. Le cycle mondial du capital ne peut plus se décrire comme articulation mais plutôt comme diffusion. On ne peut plus également parler d'enclaves ou de développement par enclaves, dans la mesure où, dans une société duelle, avec les économies souterraines, les ghettos ou les ethnies, c'est toute la société qui fonctionne pour et par ces enclaves.

            Dans cette situation de dépassement des intégrations nationales et régionales, la reproduction du capital qui se bouclait plus ou moins sur une aire délimitée perd ce cadre de références et de cohérence. L'Etat en assurait la cohérence en ce qu'il émane du pôle dominant (celui qui subsume l'autre) de l'implication réciproque entre prolétariat et capital, il était le garant de cette implication réciproque, c'est ce que l'on appelle " assurer le compromis social ”. Le principe fondamental, conceptuel, de cette perte de cohérence réside dans la scission entre le procès de valorisation du capital  et la reproduction de la force de travail. Les notions d'économies parallèles ou souterraines sont bien superficielles en ce qu'elles ne font que renvoyer au caractère légal de l'activité (déclarée ou non), à sa taille ou à son marché immédiat, elles ne rendent pas compte des racines  de cette " souterranéité ”, et du caractère beaucoup plus global du phénomène.

Des éléments que nous avons présentés, on peut avancer que ce que l’on appelle Israël devient l’emboitement de quatre espaces hiérarchisés dans lesquels il est évident que ce que l’on appelle la mondialisation et qui est la synthèse (non le principe) de toutes les caractéristiques de la restructuration des rapports de production capitaliste n’est pas du tout l’extension homothétique de l’industrialisation capitaliste. Le premier espace est la connurbation Tel-Aviv-Jérusalem-Ouest, espace central, dominant, regroupant les activités de haute-technologie, les services financiers et quasiment entièrement juif ; le second espace est le Néguev et la Galilée concentrant la population arabe israélienne, espace, en partie encore rural, de liaison avec le monde arabe et de présence des " villes de développement "juives (regroupant surtout des immigrants de l’ex-URSS et des Ethiopiens) ; le troisième est constitué des zones de Cisjordanie et de Gaza demeurant sous contrôle israélien, via des potentats locaux plus ou moins mafieux, et enclavées par les colonies, espace de transfert de main-d’oeuvre pour le marché intérieur de l’hôtellerie et du bâtiment (entre autres) ; le quatrième c’est la Cisjordanie et Gaza " autonomes ”, espace des délocalisations industrielles, consommatrices de main-d’oeuvre bon marché, laissées à l’initiative capitaliste conjointe israélo-palestinienne dans une situation de dépendance totale, espace géré par une administration sans velléité étatique soutenue, pour assurer un minimum de cohérence sociale, par l’Arabie Saoudite et l’Union européenne. Contrairement à l’Etat national de l’OLP, un tel découpage serait plus en phase avec l’ethnicisation de la reproduction de la force de travail. La mise en place des deux derniers espaces serait facilitée, d’une part, par l’émigration de tous les Palestiniens qui en ont les moyens, c’est-à-dire de tous ceux qui pourraient représenter une élite administrative et sociale contestataire et, d’autre part, par la contrainte à un exode partiel du reste de la population. Quelques colonies tenues par quelques cinglés intégristes qui viennent retrouver des roots fantasmées à Brooklyn ou à Sarcelles devraient être démantelées.  A ces quatre espaces on peut ajouter la Jordanie, la Syrie, le Liban, l’Egypte, pour lesquels le conflit avec Israël est encore une fois le révélateur et la contrainte à la restructuration capitaliste au travers de leur engagement dans le " partenariat euro-méditerranéen ”, les accord de libre-échange avec l’Union européenne et la délégation totale de leur politique économique et financière aux instances internationales, comme c’est déjà le cas en Jordanie et en Egypte où le mouvement fut préparé par les grandes vagues d’immigration vers le Golfe et par la " politique d’ouverture ”.

A court terme l’offensive de Sharon est un échec politique dans la mesure où par l’intermédiaire de la prise en main de l’Intifada et de la résistance à l’opération " Rempart "par le Tanzim de Marwan Barghouti lié à l’OLP, cette dernière a pu réaffirmer, pour les Etats arabes, la centralité du problème palestinien et empêcher l’émergence d’interlocuteurs modérés face à Israël, les " collaborateurs "ont été soit exécutés soit neutralisés. Arafat n’est pas encore " hors-jeu ”. En même temps, le lancement du plan de paix saoudien et le refus du prince héritier Abdallah de participer à une coalition militaire anti-irakienne affirmaient la volonté de l’Arabie Saoudite de ressouder le monde arabe, Syrie et Irak compris, sur la base d’un national-islamisme financé par elle. Si les Etats-Unis et Israël entendent à terme éliminer ce national-islamisme organisé par l’Arabie Saoudite, il est momentanément un facteur de stabilisation régionale dans la mesure où les possibilités d’indépendance saoudienne sont considérablement amoindries si ce n’est inexistantes depuis la guerre du Golfe et dans la mesure également où sa puissance pétrolière est encadrée par une politique commune russo-américaine dans le Caucase et en Asie centrale. Depuis la fin de la Guerre froide et la guerre du Golfe, les Etats-Unis ne peuvent plus compter simultanément sur les alliances israélienne et saoudienne.  La " stabilisation "américaine de la région passe d’un côté par un enfermement musclé de ce national-islamisme avec l’aide de la Turquie et de la Russie (frappe israélienne au Liban contre le Hezbollah syrien, frappe anglo-américaine contre l’Irak) le pousant à la faillite et à l’effondrement interne de par son absence de perspectives, de l’autre, à plus court terme, par le renversement du gouvernement de Sharon au profit de la tendance dure des travaillistes (Ben Eliezer), ouvrant la voie à un retrait partiel des territoires occupés, au démantèlement de quelques colonies facilitant ainsi la formation du quatrième espace dont il était question précédemment.

 

Lutte de classe / lutte nationale / lutte ethnique

 Nous avons déjà indiqué que, depuis 1948, le problème palestinien résume le problème du développement du capital au Moyen-Orient, chaque phase de ce développement étant une tentative de résolution ou d'élimination du problème. La première Intifada était essentiellement la révolte du prolétariat palestinien contre sa propre situation, cependant toute la limite de cette révolte se trouvait dans l'adjectif " palestinien  "; et donc dans son corolaire, l'imposition et le développement des rapports sociaux capitalistes comme occupation israélienne. C'est de cette situation que procède le contenu " nationaliste "de l'Intifada, c'est-à-dire de la spécificité de la genèse, et de la forme historique, de l'opposition entre prolétariat et capital. Il ne s'agissait donc pas d'une révolte prolétarienne s'engluant dans le nationalisme, mais d'un nationalisme qui était la limite intrinsèque de cette révolte, de par la définition sociale et historique du prolétariat. La limite nationaliste ne revigore pas la société traditionnelle, car cette limite sort de la révolte prolétarienne qui a accéléré la destructuration des rapports sociaux traditionnels, cet effondrement est confirmé par l’importance de plus en plus grande des mouvements islamiques qui sont le contraire du traditionalisme.

            Donc nous voilà, dans les années quatre-vingt-dix, avec des rapports de production capitalistes quasi exclusifs, une contradiction de classes entre prolétariat et capital, nous voilà donc " revenus "au point de départ : Israël et les Palestiniens. Leur affrontement avait déclenché le processus du nécessaire développement des rapports sociaux capitalistes, son achèvement le ramène au premier plan, mais transformé. L'affrontement n'est plus l'expression des conditions de production à transformer et de la nécessité de cette transformation, mais l’expression des conditions maintenant transformées.

            Les négociations ouvertes à Madrid le 30 octobre 1991 amorcent la mise en place d'un statut d'autonomie sans retrait d'Israël. La force de travail palestinienne passerait sous la houlette d'élites modernes assurant son contrôle et l’articulation de sa reproduction avec les besoins israéliens. L'OLP couvre le mouvement et fait la chasse aux petits groupes radicaux s’opposant à cette bourgeoisie, ce qui, à terme, revient pour elle à se saborder. Avec la seconde Intifada, le nationalisme qui était, dans la première, une limite intrinsèque de la lutte, et même en tant que telle la constituait, accède à l'autonomie, face à Israël posé lui même comme Etat, et non plus comme rapport social. Dans sa fin, la première Intifada revêtait déjà de plus en plus une allure de simple mouvement nationaliste avec actions de commandos de militants et manifestations unanimistes qui en sont le complément et, d'autre part, se nourrissant des échecs et des difficultés de ce nationalisme, mais se situant sur la même base que lui, le soulèvement devenait simultanément islamiste.

            Nous avons vu précédemment qu’après les accords d’Oslo c’est la tendance de ceux qui, dans la bourgeoisie israélienne, utilisaient la main-d’oeuvre palestinienne dans leurs petites entreprises qui avait prévalu. Ce choix et la stratégie qui l’accompagnait se sont vite révélés des mines de contradictions : il fallait à cette stratégie une Autorité palestinienne " légitime "; sa mise en oeuvre, dans son but même, délégitimait cette Autorité. C’est l’origine et le contenu de la seconde Intifada : à la fois opposition et désenchantement des palestiniens vis-à-vis de l’Autorité et de leur Etat, et tentatives sans perspective de cet Etat de s’affirmer par le harcèlement militaire à l’encontre d’Israël. L’affrontement avec Israël fut presqu’immédiatement pris en main et contrôlé par l’Autorité. Celle-ci ne pouvait laisser le mouvement contre Israël se développer sans être elle-même menacée, mais si cette prise en mains a pu être beaucoup plus rapide que lors de la première Intifada c’est que le prolétariat palestinien, contre Israël, ne trouve plus dans le nationalisme la forme et la dynamique de sa lutte, sa forme et sa limite ne sont plus le nationalisme politique mais le renvoi de sa reproduction et de sa survie à la production d’une identité " ethnique ”. Le nationalisme politique est devenu l’affaire de l’Autorité et de ses organes sous le regard bienveillant et désabusé de la population. La jeunesse palestinienne est depuis le début de l’Intifada moins agressive vis-à-vis des polices de l’Autorité parce qu’on sait " ce qu’ils font la nuit venue ”.

            La disjonction entre la population palestinienne et l’Autorité qui constitue le noeud de la seconde Intifada ne signifie rien d’autre que la caducité d’un Etat palestinien. Caducité à l’oeuvre dans les modalités mêmes de la constitution de cet Etat après Madrid et Oslo. Si cet Etat est caduc avant même d’exister pleinement et si la population palestinienne dans sa révolte conserve une extrême méfiance à son égard, c’est qu’il ne peut dépasser la contradiction qui préside à son impossible gestation.

            Avec les accords politiques d’autonomie de 1993 et les accords économiques de 1994, Israël conserve la souveraineté globale sur les territoires. L’autonomie a renforcé la dépendance vis-à-vis d’Israël. La population est plus que jamais à la merci des autorités israéliennes, mais à la différence de la période de la première Intifada c’est une population exaspérée et surtout démobilisée (la seconde Intifada repose sur la participation active d’une minorité seulement), l’installation de l’Autorité a détruit progressivement les structures sociales, politiques et associatives qui avaient encadré la première Intifada. Paradoxalement, l’intallation de l’Autorité a provoqué la crise du " mouvement national palestinien ”. Dans un article du Monde diplomatique de mars 2001, Nadine Picaudou livre une analyse efficace de ce paradoxe.

            " Au-delà même des liens formalisés dans les accords d’autonomie, la réalité de la dépendance économique des territoires palestiniens à l’égard de l’Etat hébreu entretient des réseaux d’intérêt qui unissent le " complexe  militaro-marchand "proche de l’Autorité nationale aux responsables israéliens sans lesquels l’importation des produits de première nécessité, dont bénéficient les sociétés publiques palestiniennes ne pourrait s’exercer. L’ambiguïté fondatrice du statut d’autonomie condamne ainsi l’Autorité palestinienne à l’impossible gageure de conduire le combat national en collaborant avec l’occupant. Elle lui impose aussi de mener à bien simultanément deux étapes historiques distinctes : celle de la libération nationale et celle de la construction de l’Etat. La première demeure inachevée alors même que la seconde est déjà amorcée. "(op. cit.) Cette ambiguïté fondatrice trouve sa source dans le fait que, comme on l’a vu, les accords d’Oslo étaient dès l’origine anachroniques. Si l’étape de la construction de l’Etat commence avant même que soit achevée celle de la libération nationale c’est alors la " communauté politique "à laquelle s’adresse cet Etat qui n’est pas définie. Par exemple, les réfugiés établis dans les camps de Cisjordanie refusent de participer à la vie communale des municipalités cisjordaniennes passées sous le contrôle de l’Autorité : se reconnaître comme citoyens de ces municipalités c’est abandonner le droit au retour (c’est aussi lâcher les subsides de l’UNRWA). Ces municipalités quant à elles résistent à leur subordination par rapport à l’Autorité car aucune règle précise de leur rapport avec elle n’est fixée au nom de la poursuite de la lutte contre l’occupant, qui permet à l’Autorité de retarder la promulgation de la Loi fondamentale adoptée par le Conseil législatif palestinien. L’Autorité ne parvient à se légitimer ni en tant qu’Etat ni, de par sa collaboration génétique avec l’occupant, en tant qu’organe de lutte de libération nationale.  De cet anachronisme, de cette ambiguïté et en conséquence de la simultanéité des deux étapes historiques découle le déroulement un peu surprenant de la seconde Intifida.

            Aux débuts de la seconde Intifada, la lutte contre Israël fait une première victime : l’Autorité palestinienne et entérine le fait qu’elle a totalement perdu pied en Cisjordanie. Tout d’abord, la révolte qui est cette fois avant tout cisjordanienne est un coup d’arrêt à toutes les tentatives de normalisation dont les entretiens de Taba sont la dernière manifestation. En décembre 2000, une délégation de diplomates convoyée par de hauts responsables de l’Autorité palestinienne a été accueillie à coup de fusils et de pierres par les réfugiés du camp de Khan Younès, à Gaza, " signe de la confiance limitée que la direction inspire à sa base. "(le Monde du 29 décembre 2000.) En janvier 2001, même la direction du Fatah de Cisjordanie avait estimé que ces entretiens avaient été " une perte de temps ”. Ensuite, toujours durant le mois de janvier 2001, parallèlement aux émeutes, encore spontanées, aux barrages et points de contrôle de l’armée israélienne, les actions contre les colons se doublent d’une élimination systématique des responsables économiques liés à l’Autorité, " les profiteurs du processus de paix ”. Pendant ce temps, Arafat ne sort pas de Gaza et le pouvoir ne fonctionne plus en Cisjordanie, les ministères sont vides, les fonctionnaires ne viennent plus au bureau. " Depuis le début de la deuxième Intifada (29 septembre 2000, nda), et à une exception près, le soir de Noël, Yasser Arafat ne s’est pas montré à Ramallah, pourtant considérée comme sa capitale en Cisjordanie. "(le Monde du 2 février 2001). La révolte palestinienne est alors tout autant dirigée contre Israël que contre le système d’intrication d’intérêts avec Israël sur lequel est fondé l’Autorité palestinienne, c’est tout un système d’exploitation tant au niveau du travail que de la consommation qui est plus ou moins consciemment visé ; le nationalisme politique du soulèvement ne peut plus être alors qu’un mot d’ordre affiché, sans grande réalité. De son côté l’Etat d’Israël avait déjà tiré les conséquences de l’anachronisme d’Oslo en ne reversant plus à l’Autorité les taxes de douanes palestiniennes qui représentaient 60 % de ses revenus et a poursuivi son oeuvre par la destruction systématique de toutes les représentations et les possibilités de fonctionnement étatique de l’Autorité sans que cela ne soulève d’indignation particulière à la base de la population palestinienne.  Après la destruction de Jénine, Arafat a préféré ne pas s’y rendre pour ne pas y affronter l’hostilité de la population. 

            La reprise en mains du soulèvement par le Fatah et l’OLP n’a pas du tout la même signification lors de la seconde Intifada que lors de la première. La reprise en mains de la première Intifada par la direction de l’OLP n’avait fait que formaliser les limites de la révolte du prolétariat palestinien qui en tant que telle se construisait elle-même comme révolte nationale. La seconde Intifada avait perdu ses illusions nationalistes et étatiques. La militarisation du conflit par des brigades du Fatah répond à l’ethnicisation et à la culturalisation de la lutte de classe en Palestine. Celle-ci n’est pas une manipulation israélienne permettant à Israël de souder autour de l’Etat son propre prolétariat devenu remuant dans la période de crise que traverse l’économie et ses troupes mobilisables devenant en partie réticentes au service dans les territoires. Elle résulte des conditions mêmes d’exploitation de la main-d’oeuvre palestinienne qui n’est plus aussi indispensable pour Israël qu’auparavant. Sa reproduction devenue aléatoire dans son rapport direct au capital israélien est renvoyée à des solidarités primaires comme la famille, le village, le quartier, la mosquée et ses services. La répression israélienne dans son extrême violence immédiate (370 morts et 10 000 blessés dans les trois premiers mois) est le résultat de ce changement de nature du rapport d’Israël à la main-d’oeuvre palestinienne et à l’éventuelle constitution d’un Etat palestinien (cf. supra, les " espaces d’Israël ”). L’Autorité palestinienne, déconsidérée de façon essentielle par la corruption inhérente à sa politique de construction nationale, en militarisant immédiatement le conflit répond bien sûr, dans la mesure de ses moyens, au niveau de la répression israélienne, mais surtout cherche à replacer le soulèvement dans une perspective nationale. Perspective dont le caractère militaire, face auquel la population est spectatrice sympathisante, marque l’artificialité. Par cette militarisation, l’Autorité palestinienne prive d’espace et d’oxygène la " révolte culturaliste "du prolétariat. Il est remarquable que la " radicalisation "militaire de l’affrontement n’est pas le fait d’opposants aux accords d’Oslo, qu’il s’agisse de la gauche ou des islamistes, elle ne relève pas du clivage classique entre partisans et ennemis de ces accords. C’est l’OLP et en son sein principalement le Fatah, partisans des accords d’Oslo, qui mènent cette lutte militaire. Cependant, même dans la façon dont est menée cette tentative de militarisation du soulèvement, l’Autorité palestinienne ne peut gommer sa caducité qui est celle de la perspective nationaliste que la seconde Intifada vient mettre à jour. Les accords d’Oslo ont rempli une fonction qui n’était pas celle attendue : l’Autorité palestinienne fait la police à Gaza, les islamistes ont vu leur dynamique politique brisée et s’accroître leur emprise sociale, les implantations de colonies juives progressent, l’Autorité est dans une impasse. La militarisation, elle-même, socialement et politiquement lui échappe en partie. Dans les " brigades "qui mènent cet affrontement militaire on trouve surtout les hommes du Tanzim, ils sont issus de ces " groupes de choc "qui avaient marqué les dernières annés de la première Intifada, les " faucons du Fatah "en particulier. Ils ont d’abord été en partie réprimés lors de l’installation de l’Autorité en Cisjordanie parce qu’ils faisaient peur aux bourgeois. " Une partie d’entre eux a été depuis lors cooptée par l’Autorité palestinienne, qui entretient quelque 40 000 hommes armés. La plupart ont été intégrés dans les services de sécurité (...) En intégrant dans ses réseaux de clientèle une fraction des cadres de la première Intifada, l’Autorité pouvait espérer canaliser leurs ardeurs militantes tout en s’appropriant un peu de la légitimité politique conférée par la participation au mouvement. Ceux qui n’ont pas été directement cooptés par l’Autorité nationale forment les troupes du Tanzim (souligné par nous). Ils n’obéissent pas nécessairement aux ordres de la direction palestinienne, encore que la frontière ne soit pas toujours nette avec certains membres de la sécurité préventive. (...) Président du Haut Comité du Fatah pour la Cisjordanie, M. Marwan Barghouti s’est imposé à la faveur des récents événements comme le porte-parole du mouvement et multiplie les appels à l’escalade militaire. (...) M. Marwan Barghouti pourrait en effet incarner une relève politique et mettre à profit l’escalade de l’Intifada pour briguer la succession du vieux chef, en s’appuyant sur de nouvelles élites cisjordaniennes très critiques à l’égard de ces " Tunisiens "arrogants et corrompus qui peupleraient l’entourage de M. Yasser Arafat à Gaza "(Nadine Picaudou, op. cit.). Et l’on aurait alors la rencontre logique entre l’étouffement militariste de la seconde Intifada et la réorganisation dépendante de la Cisjordanie sous couvert d’un " nationalisme "cisjordanien opposé à et indépendant du nationalisme historique palestinien représenté par les " Tunisiens "installés à Gaza. Arrêté par les Israéliens, Marwan Barghouti pourrait ressortir comme leur interlocuteur adéquat.

            La disjonction en profondeur qui apparaît, dans la seconde Intifada, entre la population palestinienne et l’Autorité signifie que la question palestinienne abandonne son " enveloppe nationale ”, et n’est plus qu'un problème social qui dans la période actuelle se trouve ethnicisé. L'intifada est-elle une lutte de classe ou une lutte ethnique comme elle semble de plus en plus l'être ? La question est malheureusement fausse, il n'y a pas de contradiction entre les deux, les expressions religieuses et / ou raciales de la lutte contre les Israéliens ne retirent rien au caractère prolétarien de cette lutte dussions-nous en souffrir. Dans la situation politique née de l’utilisation et de la reproduction actuelles de la main-d’oeuvre palestinienne, la défense de la condition prolétarienne est ethnique parce qu'Israël le veut et le veut bien plus que l'OLP qui va là à sa perte. Dans les aires périphériques du capital (et pour les segments du prolétarait périphérisés à l’intérieur des aires centrales), c’est comme production ethnico-traditionnelle tout à fait moderne que s’effectue la destruction de l’identité prolétarienne ou l’impossible accession à la confirmation de cette identité dans la reproduction du capital. Comme partout, le prolétariat ne peut s’opposer au capital qu’en remettant en cause le mouvement dans lequel il est lui-même reproduit comme classe, ici en Palestine, comme de la Kabylie aux piqueteros argentins en passant par l’indien du Chiapas, l’ethnicisation est la forme pauvre et violente du démocratisme radical. Dans ce cadre agir en tant que classe devient à l’évidence une limite de sa propre lutte nécessaire en tant que classe, dans l’ethnicisation de la lutte de classe est reconnue simultanément d’une part la disparition de l’identité ouvrière ou son impossible production et, d’autre part, la nécessité et l’éternité du capital. Il ne suffit pas de dire que l’ethnicisation de la lutte de classe en est une limite si l’on ne dit pas comment cette limite existe et surtout comment en elle c’est la définition même du prolétariat comme classe qui apparaît dans la lutte de classe même comme une limite. Partout dans le monde nous sommes entrés dans une phase de la lutte de classe où le prolétariat ne peut lutter contre le capital, dans ses revendications les plus immédiates, sans que sa propre lutte ne dresse face à lui sa propre existence comme classe comme la limite de sa lutte : de l’islamisme au démocratisme radical ; de l’indianité chiapanenque aux aarch kabyles.

            Il est illusoire dans un avenir prévisible d’espérer une quelconque jonction entre les luttes du prolétariat israélien et du prolétariat palestinien. Les mutations du capital israélien ont aggravé la situation du prolétariat israélien et cette aggravation est profondément liée aux transformations de la gestion des territoires et à l’utilisation de la main-d’oeuvre palestinienne. La disparition dans ces transformations du sionisme historique signifie l’affaiblissement de toutes les entreprises nationales ou du secteur aux mains de la Histadrout. Surtout, l’utilisation de la main-d’oeuvre palestinienne expose la classe ouvrière israélienne à la concurrence des bas salaires de celle-ci et de ceux encore plus bas pratiqués au-delà dans les pays arabes voisins. Des pans entiers de travailleurs juifs employés dans le secteur public sont maintenant sous contrat temporaire, principalement les jeunes, les femmes et les nouveaux immigrants. Les regroupements de travailleurs précaires ou les nouveaux petits syndicats " radicaux "apparaissant lors de gréves comme dans les chemins de fer (2000) ont le plus grand mal à se faire accepter par la Histadrout (Aufheben, " Behind the twenty-first century Intifada ”, n° 10, 2002). L’aggravation de la situation du prolétariat israélien et la quart-mondialisation du prolétariat palestinien appartiennent bien aux mêmes mutations du capitalisme israélien, mais cela ne nous donne pas pour autant les conditions de la moindre " solidarité "entre les deux, bien au contraire. Pour le prolétaire israélien, le palestinien au bas salaire est un danger social et de plus en plus physique, pour le prolétaire palestinien les avantages que l’Israélien peut conserver reposent sur son exploitation, sa relégation accrue et l’accaparement des territoires.             Cette division nationaliste et de plus en plus ethnique du prolétariat (comme le montrent l’entrée en lutte des Arabes israéliens et la violence de la réaction de l’Etat d’Israël lors de la seconde Intifada) ne sera pas dépassée par une simple extension des luttes de classe au Moyen-Orient ni même dans l’ensemble du monde occidental. Même si nous n’en sommes pas encore là, la montée en puissance de mouvements populistes et racistes à l’intérieur des classes ouvrières occidentales peut nous laisser imaginer des luttes ouvrières dont la solidarité internationale serait le cadet des soucis (c’est un euphémisme) et segmentant encore plus la classe. En dehors même de cette sinistre perspective, ce qui compte ce n’est pas l’extension en elle-même des luttes ouvrières. Dans le cadre de la Palestine, l’ethnicisation des luttes de classe, tant du côté juif que du côté palestinien, est bien la limite actuelle de la lutte de la classe ouvrière juive et de la classe ouvrière palestinienne, et elle apparaît bien comme limite dans cette non-jonction.

            La lutte de la classe ouvrière ne peut pas dépasser cette limite ethnique en se développant comme lutte de la classe ouvrière c’est-à-dire, de façon inhérente, à l’intérieur des catégories du mode de production capitaliste, mais lorsque la lutte de la classe ouvrière contre le capital s’attaque à sa propre existence comme classe, c’est-à-dire lorsque le prolétariat se transforme lui-même. L’ethnicisation de la lutte de classe est une forme extrême de la contradiction entre le prolétariat et le capital se situant au niveau de la reproduction du mode de production et mettant en jeu la production des classes elles-mêmes, en cela elle est une limite et une limite qui peut être dépassée. La disparition de toute confirmation d’une identité ouvrière et la disparition de tout projet de réorganisation sociale sur la base de ce qu’est la classe (même le nationalisme disparaît) entraîne que lutter en tant que classe devient la limite interne de la lutte de la classe.  Dans les aires périphériques du mode de production capitaliste, la production par le prolétariat de toute son existence dans le capital, la coalescence entre l’existence de la classe et sa contradiction avec le capital a pour conséquence que la reproduction du capital est, en tant que reproduction même, la limite de toutes les luttes, mais cette limite générale de la période actuelle de la lutte de classe prend ici, de par l’absence de développement local des déterminations spécifiques de la subsomption réelle comme intégration de la reproduction de la force de travail dans le cycle propre du capital (le " compromis fordiste ”), la forme particulière de l’ethnicisation de la classe ouvrière. Dans les aires centrales ce sera l’appartenance citoyenne à la communauté nationale jusqu’à et y compris la " préférence nationale ”. Malgré sa prégnance et sa férocité actuelles, il ne faut pas se tromper, cette limite est très fragile dans la mesure où elle ne contient ni une confirmation de la classe dans la reproduction du capital (bien au contraire) ni, surtout, aucun projet qui soit en propre celui du prolétariat.

            L’identité d’intérêts entre la classe ouvrière et le capital est " superficielle "seulement dans la mesure où la classe ouvrière est amenée dans sa lutte contre le capital, à l’intérieur du mode de production capitaliste, à l’abolir et à s’abolir elle-même ; elle est " essentielle "tant que la classe ouvrière demeure la classe ouvrière. C’est dans les luttes immédiates actuelles à partir d’elles, de leur extension, de leur radicalisation que peut se produire ce dépassement, mais il ne faut jamais perdre de vue que c’est bel et bien un dépassement. Pour le prolétariat, l’internationalisation de ses luttes immédiates devient un critère décisif de sa propre abolition en tant que classe, d’une transformation qualitative, et non d’une simple extension, de ces luttes. Les travailleurs ont une patrie, c’est en se supprimant comme travailleurs qu’ils n’en ont plus.  

           

            L'intifada ne peut durer éternellement mais elle peut déboucher sur une situation de conflit violent mais larvé plus ou moins semblable à ce qui se passait au sud Liban, cela Israël peut le gérer. Au delà de ça on ne peut rien dire si ce n'est qu'une stabilisation de la région passe par un engagement massif des Etats-Unis, engagement plus direct qu'ils le font actuellement, peut-être sous la forme d'une présence armée qui établisse un cadre permettant à Israël d'effectuer, "sous cloche", sa mutation en espaces emboités mais cela pose aussi la question de la politique américaine vis-à-vis de l'Irak qu'il semble difficile de poursuivre à l'identique, le remplacement de Saddam ferait sans doute partie d'une reprise en mains des problèmes actuellement enkystés. Cela serait en cohérence avec l'évolution récente dans les Balkans, l'élimination de Milosevic, les élections locales réussies au Kosovo avec la victoire de Rugova et la mise à l'écart de l'UCK, l’intervention en Afghanistan ou au Timor oriental. Encore une fois le corset de fer de l'US army semble indispensable. Dans un mode de production capitaliste mondialisé où aucun " compromis "n’est envisageable entre le capital et un prolétariat mondial, la guerre civile ou la guerre externe devient le lieu de l’estimation et de la mise en place des rapports de force dans la lutte des classes, le " lieu de la régulation "(cf. Alain Joxe, l’Empire du chaos, Ed. la Découverte.) La violence devient un mode de régulation à toutes les échelles de la reproduction du mode de production capitaliste, il est remarquable d’observer la convergence quasiment fractale de la macrocosmique stratégie de W. Bush et de la nanocosmique stratégie de Sharon, de l’assassinat de masse et de l'écrasement programmé au bulldozer et à l’assassinat ciblé. Partout, à tous les niveaux, le capital a recréé la " frontière "contre tous les obstacles à sa libre circulation et accumulation et à sa libre exploitation de la force de travail (ou à son élimination).

M. Le Pen et la disparition de l’identité ouvrière

Si vous avez l’âme trop sensible pour être intimement persuadé que le prolétariat n’est qu’une classe de la société capitaliste, il est conseillé de renoncer à la lecture de ce qui va suivre.

Submitted by Craftwork on June 7, 2017

Les dernières élections présidentielles en France ( avril-mai 2002) posent un seul sujet théorique : le Front National est le premier parti ouvriers-chômeurs-précaires lors des élections. Cela n’est pas vraiment nouveau, la chose était visible depuis quelque temps, elle est devenue incontournable.

            L’objet de ce texte n’est pas d’expliquer le vote de tous les ouvriers, d’être exhaustif, mais d’expliquer pourquoi et comment le vote massif pour le Front National s’ancre dans la disparition d’une identité ouvrière confirmée et légitimée dans la reproduction du capital. C’est ce vote là qui est notre sujet ce qui ne présuppose pas que la disparition de cette identité conduise mécaniquement à ce vote. Il y eut également le vote d’extrême gauche et surtout l’abstention. Si nous nous intéressons particulièrement au vote Le Pen c’est qu’il donne explicitement la clé pour comprendre les deux autres attitudes qui relèvent de la même détermination fondamentale : cette disparition. Ramener ces trois attitudes électorales à une même détermination ce n’est pas les confondre mais, si l’une d’entre elles est le vote Le Pen, c’est s’autoriser des interrogations sur les deux autres. Prendre le vote Le Pen comme forme de manifestation de la disparition de l’identité ouvrière c’est refuser de se bercer d’illusions sur les deux autres attitudes et surtout sur la plus susceptible d’illusions parce que la plus susceptible d’interprétations selon ses propres désirs : l’abstention. "Ce n’est pas en tant que classe que les prolétarisés se sont exprimés, mais en tant qu’électeurs ou abstentionnistes. (...) Il est particulièrement difficile de faire de l’abstentionnisme l’expression d’une critique prolétaire de la démocratie représentative. Il faut se méfier du double langage, travers auquel n’échappe pas la critique la mieux intentionnée. En effet, on ne peut pas dire d’un côté que les élections ont peu d’importance, que cela ne signifie pas grand chose, que c’est la lutte sur le terrain qui compte et donc ce que les prolétaires seront contraints de faire et d’un autre côté, dire que le nombre d’individus qui ne s’inscrivent pas sur les listes ou qui s’abstiennent de voter est révélateur d’un niveau de conscience et d’un rapport de force. "(Chronique d’une excrétion, brochure hors série de Temps Critiques, mai 2002, BP 2005, 34024 Montpellier cedex 01). Lorsque l’OCL (Courant Alternatif, été 2002) se lance dans des affirmations audacieuses sur l’abstention, nous en restons au niveau déclamatoire sans que soit avancée la moindre analyse : " Pour une fois l’abstention avait un sens et pouvait être revendiquée. "De même le court texte de l’Oiseau Tempête (c/o Ab Irato, BP 328, 75525, Paris cedex 11) intitulé Fascisme de la misère, misère de l’antifascisme présente l’abstention comme la " première étape nécessaire mais non suffisante "vers le " combat anti-capitaliste permanent et autonome ": " Beaucoup n’utilisent encore (souligné par nous) que l’abstention pour jeter à la poubelle les politiciens (Le Pen inclus) ”. L’abstention demeure toujours une comptabilité relative à une élection et la somme des individus additionnés comme abstentionnistes ne peut que faire référence au même individu que celui qui vote, à la même existence de l’individu. On peut tourner dans tous les sens les pourcentages et les chiffres absolus d’une élection, exercice auquel se livre Courant Alternatif, on n’y trouvera jamais un rapport de force entre des classes. La preuve de la radicalité de l’abstention est fournie par un curieux raisonnement par l’absurde : puisqu’on cherche à culpabiliser les abstentionnistes, c’est qu’ils étaient coupables contre la démocratie, donc ils étaient subversifs. S’il est exact que le discours de l’entre-deux-tours était culpabilisant, la conclusion quant à elle n’a pas un rapport transitif à la prémisse. L’OCL est un bon exemple de la pente sur laquelle entraîne cette valorisation de l’abstentionnisme pour laquelle on revendique un sens que l’on suppose sinon révolutionnaire tout au moins subversif. Cette pente c’est le petit jeu du compte voix cherchant à délimiter cette chimère que serait un vote " lutte de classe ”. Courant Alternatif nous livre commune par commune dans la région de Longwy les résultats des listes PC et extrême gauche (comparant les résultats des présidentielles à ceux des législatives), l’analyse découvre une porosité certaine entre ces listes et de façon modeste conclut : " Cette porosité n’est-elle pas le signe qu’un électorat (souligné par nous) relativement important n’a pas perdu ses références " luttes de classes "(magie des guillemets, nda). " Restons optimistes "comme nous y encourage Courant Alternatif qui fait flèche de tout bois, outre les abstentionnistes il existerait un " électorat lutte de classes flottant ”. Voilà qui ne peut qu’augurer d’"une élévation du niveau de la lutte des classes "qui si ce n’est pas encore le cas ne saurait tarder à se traduire par " des mouvements d’ampleur nationale ”, la preuve c’est que la bourgeoisie réalise " un formidable effort pour construire l’union nationale ”. Tentative que nous avons déjouée...dans les urnes. En de nombreux pays l’abstention est déjà massive depuis de nombreuses annés, si cela n’est pas sans importance il est audacieux d’en tirer un sens immédiat pour le niveau des luttes de classe.

            L’abstention est une crise et une transformation de la politique liées à une impossibilité devenue manifeste de la représentation ouvrière plus qu’un indicateur du niveau des luttes de classe. La liaison et encore plus la confusion entre les deux phénomènes supposent toute une problématique qui est clairement exprimée dans la Lettre du Mouvement Communiste (B.P. 1666, centre Monnaie, Bruxelles) : la démocratie supplée et remplace l’extrême éclatement de la société civile ; la dissolution de tout lien social est remplacée par une communauté illusoire ; cette communauté illusoire est une mascarade qui occulte les antagonismes réels. Que le mode de production capitaliste avec ses formes politiques nécessaires définisse des rapports de production qui loin d’être l’éclatement qu’ils paraissent être définissent une appartenance malheureusement extrêmement solide à la communauté qu’il est, c’est ce qui échappe totalement à ce type d’analyse qui ne peut alors que conclure sur le besoin de conscience pour déchirer ce qui n’est qu’un voile, une occultation (Lettre de mai 2002, nous revenons plus loin sur ce texte). L’abstention devient alors un premier moment, largement insuffisant mais encourageant, de cette prise de conscience. Sortie de cette problématique illuministe, la massivité de l’abstention ouvrière ne nous dit rien d’autre que la disparition de l’identité ouvrière (que nous analysons plus loin), identité qui incluait, pour être, sa représentation politique. En ce sens, si on ne peut l’identifier au vote Le Pen, l’abstention ne nous dit que la profondeur et l’étendue de cette disparition, à moins de se faire d’énormes illusions sur ce que signifie le rejet de tous les politiciens (y compris Le Pen) ou de lire dans le marc de café. Elle nous dit également que si elle a dans cette disparition la même base que le vote Le Pen, cette disparition ne conduit pas mécaniquement à ce vote, c’est important mais ce n’est pas plus. A moins de sonder les reins et les coeurs des prolétaires abstentionnistes, l’analyse du vote Le Pen présente l’avantage de fournir une forme explicite déterminée par cette disparition. En ce qui concerne le vote d’extrême gauche dont le vote LO est le meilleur représentant, nous remarquons seulement ( à la suite de Temps Critiques) que plus LO devient incontournable dans les scrutins moins il s’agit pour elle de transformer ces électeurs en militants.

            La disparition de la confirmation de l’identité ouvrière à l’intérieur de la reproduction du capital a totalement déstabilisé l’ensemble du fonctionnement politique de l’Etat démocratique qui était consubstantiel à un clivage social réel et à sa pacification en ce que ce clivage était nécessairement représenté comme société civile et vie politique. La politique et l’Etat qui étaient eux-mêmes l’expression et la mise en forme de l’indépendance de la communauté comme communauté du capital se trouvent remis en cause par leur raison d’être essentielle : la division de cette communauté en classes. La forme et le contenu actuels de la contradiction entre le prolétariat et le capital, les modalités de l’exploitation, remettent en cause la représentation politique dans l’Etat de la division de la société en classes. Cette indépendance de la vie collective inhérente à l’Etat lui-même apparaît maintenant comme coupée de ce qui la produit et la justifiait comme allant de soi.        

Quelques remarques générales sur l’Etat, la démocratie et les classes

            L’Etat, en tant qu’organisme extérieur à la société qui devient alors société civile, ne se développe pleinement qu’avec la bourgeoisie et le mode de production capitaliste. L’activité sociale des individus est indépendante d’eux, c’est leur propre manifestation d’eux-mêmes en tant qu’individus sociaux qui leur fait face, ce qui signifie que la société se divise en classes, et  donc que l’Etat, en tant que représentation de la communauté, " extérieure "à elle, est l’Etat de la classe dominante. Non seulement comme instrument de la domination, mais surtout en tant qu’extériorité, représentation de la société, il est un Etat de classe. On pourrait même dire que le premier aspect n’est qu’une détermination du second. Il est le lieu où les contradictions de la société capitaliste se représentent à elle-même comme n’ayant de sens qu’à l’intérieur du pôle qui subsume l’ensemble de la société. La nature de ce procès d’extériorisation réside dans la nature même du capital. D’abord parce que le capital libère l’Etat de toutes ses entraves : religions, états, privilèges... Mais on ne peut en rester là, ce ne serait que poser les conditions de l’extériorisation et non le mouvement lui-même.

            Le mouvement lui-même réside dans le fait que le capital dédouble sans cesse les individus et les classes elles-mêmes. Les individus en individus particuliers (membres d’une classe, particularisation de la totalité) d’une part, et citoyen d’autre part. "La sphère de la circulation des marchandises, où s’accomplissent la vérité et l'achat de la force de travail, est en réalité un véritable Eden des droits naturels de l'homme et du citoyen. Ce qui y règne seul, c'est Liberté, Egalité, Propriété et Bentham. Liberté ! car ni l'acheteur ni le vendeur d'une marchandise n'agissent par contrainte, au contraire, ils ne sont déterminés que par leur libre arbitre. Ils passent contrat ensemble en qualité de personnes libres et possédant les mêmes droits. Le contrat est le libre produit dans lequel leurs volontés se donnent une expression juridique commune. Egalité ! car ils n'entrent en rapport l'un avec l'autre qu'à titre de possesseurs de marchandise, et ils échangent équivalent contre équivalent. Propriété ! car chacun ne dispose que de ce qui lui appartient. Bentham ! car pour chacun d'eux il ne s'agit que de lui-même. La seule force qui les mette en présence et en rapport est celle de leur égoïsme, de leur profit particulier, de leurs intérêts privés. Chacun ne pense qu'à lui, personne ne s'inquiète de l'autre, et c'est précisément pour cela qu'en vertu d'une harmonie préétablie des choses, ou sous les auspices d'une providence toute ingénieuse, travaillant chacun pour soi, chacun chez soi, ils travaillent du même coup à l'utilité générale, à l'intérêt commun " (Marx, "Le Capital”, t. 1, p. 178-179). Mais le mouvement ne s’arrête pas à ce point qui semble contenter toutes les critiques marxistes de la démocratie.

            La généralisation abstraite du citoyen est formellement dépassée et reprise dans le fétichisme spécifique du capital. " Dans la formule capital-profit, ou mieux, capital-intérêt, terre-rente foncière, travail-salaire, dans cette trinité économique qui veut établir la connexion interne entre les éléments de valeur et de richesse et leurs sources, la mystification du mode capitaliste de production, la réification des rapports sociaux, l'imbrication immédiate des rapports de production matériels avec leur détermination historico-sociale se trouvent accomplies ; et c'est le monde enchanté et inversé, le monde à l'envers où monsieur le Capital et madame la Terre, à la fois caractères sociaux, mais en même temps simples choses, dansent leur ronde fantomatique. "(ibid, t. 8, p. 207). Avec le fétichisme spécifique du capital, la citoyenneté exprime les formes réifiées des rapports de production. Non seulement les individus se sont dédoublés, mais encore ils se sont dédoublés en tant que membres d’une classe. Et leur conflit de classe se " réglera "dans leur vie de citoyen, c’est-à-dire dans le cadre de l’autoprésupposition du capital. Le fétichisme du capital englobe et surpasse celui de la marchandise, sur lequel trop  souvent on se contente de fonder la figure du citoyen.

            Le fétichisme spécifique du capital est le fétichisme des éléments d'un procès de production qui en réalité forme un tout, fétichisme qui est atomisation, mais atomisation d’individus définis dans des rapports de classes (premier niveau de totalité qui n'est jamais perdu mais transformé / dépassé : la société civile) et qui plus est, de classes qui n'existent que dans leur connexion interne (deuxième niveau : l’Etat). La société civile est le mouvement de retour de l'Etat sur les rapports de classes qui le nécessitent. La politique est l'unité, l'unité de cette atomisation, parce que cette atomisation est elle-même nécessitée par des rapports de classes formant une totalité, elle est donc nécessairement société civile et l'unité de cette société civile face à elle-même : l'Etat. Elle est double et est elle-même la relation des deux termes de cette dualité (l’Etat et la société civile), en cela elle est le travail de représentation de l’une en l’autre dont nous parlons dans la dernière partie de ce texte. Le fétichisme du capital qui s'enracine dans son autoprésupposition engendre la politique comme dualité, comme rapport interne de deux pôles : l'Etat et la société civile.

            Si l’Etat est un instrument, c’est qu'il est l'unité d’un rapport de classes qui appelle sa propre reproduction (autoprésupposition), par là cette unité existe non comme unité des classes en tant que telles, mais unité de leur propre existence réifiée sous la double figure de l'individu indépendant, isolé, et de son appartenance à la communauté. Cette appartenance passe pour la classe dominée par sa définition dans le pôle de cette communauté qui subsume l'autre et dans lequel se trouvent posées les conditions même du renouvellement de cette communauté : le capital. Au travers de ce mouvement, ce dernier s'affirme comme la substance de la totalité, c'est l'achèvement du fétichisme du capital. Et c'est fondamentalement la cohésion de l'Etat qui est maintenue du fait de celle de la société civile et non l'inverse.

            Le fétichisme spécifique du capital, qui est celui de l’autonomisation et de la personnification des éléments du procès de production (la terre, le travail, les moyens de production) consiste à rattacher chacun de ces éléments de façon naturelle et autonome à un revenu dont la somme constitue la valeur produite (rente +  salaire + profit ou intérêt). Avec la restructuration actuelle du mode de production capitaliste, la contradiction se situe au niveau de la reproduction du rapport entre prolétariat et capital, en cela pour chaque classe en présence, sa contradiction avec l’autre ne peut contenir une confirmation d’elle-même pour elle-même (cependant entre le prolétariat et la classe capitaliste, le rapport est réciproque mais non symétrique).

            Les déterminations de la restructuration actuelle ne confirment plus des identités médiatrices exprimant collectivement les éléments autonomisés. C’est l’individu isolé de l’échange marchand qui revient  comme le support du fétichisme spécifique du capital. L’individu isolé est directement investi par le capital, et sommé de se faire valoir, dans son individualité, en tant que représentant social des éléments fétichisés du capital, d’où la crise de la représentation et le " populisme "sur lequel nous reviendrons. Comme résultat dernier du procès de production et de reproduction apparaît la somme des individus comme société. Dans le fétichisme de l’autoprésupposition, seuls apparaissent comme solides les individus isolés et les rapports qu’en tant que tels ils définissent entre eux. La reproduction des éléments du procès de production dans leur connexion interne nécessaire devient leur activité propre, le mouvement de leur volonté et des "contrats"qu’ils définissent entre eux.

            La société en tant que résultat dernier du procès de production, est maintenant cette somme d’individus se mouvant "à l’aise"dans les formes réifiées du capital (que celles-ci apparaissent à cet individu comme des leviers ou des obstacles), et au travers de l’activité desquels doit passer la reproduction des rapports de production comme rapports de classes à l’intérieur du mode de production capitaliste, et cela parce qu’ils sont des rapports de classes. Avec le grand effondrement des médiations collectives (partis, syndicats), la reproduction de la société devient activité, participations individuelles, elle se donne comme régénérescence de la démocratie, comme faire-valoir social de l’individu isolé. Tel il est engagé dans les rapports de production, tel il est acteur de la société civile. Ce ne sont pas les classes qui s’élèvent au niveau de l’Etat, mais l’individu tel qu’il est dans l’Etat, en tant que membre de la société civile, qui donne sa substance et la forme de son activité à l’individu engagé dans des rapports de production de classes.

            Ces individus isolés peuvent donc se regrouper selon les forces de polarisation les plus diverses. Mais, convoqués individuellement et directement comme sujets politiques, ils peuvent ne pas répondre à la convocation si leur situation dans les rapports de production capitalistes n’est plus confirmée comme identité sociale représentable dans l’autoprésupposition du capital (c’est la situation actuelle de la classe ouvrière). Le vote " Le Pen "est une " non-réponse "ouvrière, avec bien sûr la non-réponse qu’est l’abstention, à la convocation de la somme des ouvriers comme sujets politiques, une " non-réponse "qui superficiellement positive (c’est sa différence avec l’abstention) en identité nationale et racisme le refoulement et la disparition de la confirmation de l’identité ouvrière dans la reproduction du capital. La parenté avec l’abstention dont il faut arrêter de se gargariser a été soulignée au deuxième tour : " contrairement à ce qu’il s’était passé aux municipales de 2001, l’électorat d’extrême droite s’est moins bien reporté, le 16 juin - deuxième tour des législatives - sur les candidats de droite et s’est largement abstenu. On a vu pendant ces législatives une protestation bruyante devenir muette "(Pascal Perrineau dans le Monde du 19 juin 2002.)

La disparition de l’identité ouvrière

            La disparition de l’identité ouvrière est un point central de la phase actuelle de la lutte des classes. Elle résume la fin de toute la période programmatique de la lutte de classe, celle de la montée en puissance du prolétariat à l’intérieur du mode de production capitaliste et de son affirmation révolutionnaire sur la base de ce qu’il était dans ce mode de production comme la révélation de sa vraie nature et de son être révolutionnaire. En un mot, la classe du travail productif était en tant que telle, positivement, la classe révolutionnaire.

            Pourtant, si nous y incluons, à juste titre, la majeure partie de la catégorie sociale des employés, le prolétariat n’a jamais été aussi massif que maintenant, sa coupure du reste de la société aussi marquée et ses conditions de vie et de travail en passe de rejoindre celles du XIX° siècle. Au premier abord, la disparition de l’identité ouvrière apparaît comme un phénomène paradoxal face à la masivité et à la clarté de l’existence du prolétariat.

            Le recul des ouvriers depuis les années cinquante est plus dû à l’augmentation de la population active qu’à une baisse en valeur absolue (7,5 millions en 1962 contre 7,1 au recensement de 1999, pour une population active, occupés et chômeurs de 26,451 millions de personnes en France métropolitaine). La proportion de salariés à très bas salaires est passée, de 1983 à 1997, de 5 % à 10 %, les inégalités n’ont cessé de croître en France depuis le milieu des années quatre-vingt. " On a été obnubilé par la robotisation et les nouvelles technologies. Or, il y a peu de temps, le directeur de l’usine Toyota du Nord disait à la radio qu’on avait considérablement surestimé cette robotisation et que le travail allait rester essentiellement manuel. En fait, s’il y a bien extension des flux tendus, le taylorisme assisté par ordinateur augmente, et la part des ouvriers postés croît, alors que dans les années 1980 on croyait à leur disparition. Statistiquement, le nombre d’emplois ouvriers a augmenté depuis trois ou quatre ans (de 5,8 à 6,3 millions). (...) Les ouvriers qui ne le sont plus sont devenus, le plus souvent, employés, avec un statut social relativement proche. "(Michel Pialoux, Le Monde du 6 mars 2001). En outre, " Si, depuis vingt-cinq ans, le nombre d’emplois ouvriers a diminué, il demeure un nombre importants d’ouvriers en retraite et en préretraite dont personne ne parle. Ils contribuent à ce qu’il faut bien appeler la permanence, en France, d’une immense population ouvrière (même si cela ne change rien pour l'essentiel, nous sommes dans l'incapacité de savoir si la différence en nombre absolu pour des dates très proches est réelle ou provient de la diversité des sources et des méthodes statistiques). Toute une partie de la population que l’on ne veut plus percevoir comme ouvrière occupe pourtant bel et bien des emplois ouvriers ou qui en sont proches. On parle par exemple des jeunes immigrés en termes de sociologie urbaine, en oubliant qu’ils sont souvent employés comme ouvriers. "(Olivier Schwartz, ibid.)

            Un " groupe central "s’est bien constitué dans la société française et dans celle des pays développés, mais pas celui que croyaient les politiques et la plupart des sociologues, c’est-à-dire celui des classes moyennes. Depuis le début des années quatre-vingt, la crise économique et, dans la restructuration concomitante, le " retour en force du néo-libéralisme ”, l’intégration de la France dans la compétition internationale, la pression de la flexibilité du travail, " ont tiré vers le bas le Français moyen "(ibid). Pendant que les ouvriers se tertiarisaient, sans disparaître, les employés augmentaient, et se prolétarisaient. Signe que ces deux groupes se sont rejoints dans des réalités quotidiennes très voisines, le salaire moyen des ouvriers et des employés est aujourd’hui pratiquement identique.

            En 2000, entre 6,5 et 7 millions d’ouvriers en France, 27 % de l’emploi et pourtant le " monde ouvrier "est, comme on dit, " refoulé "de l’espace public politique, de l’opinion, des médias (ce qui ne fut pas toujours le cas). Se contenter de mettre cela sur le compte de l’idéologie dominante cherchant à " occulter la classe révolutionnaire "c’est se contenter de bien peu. La disparition de l’identité ouvrière est l’expression synthétique dans le cours de la lutte des classes de trois niveaux : celui des mutations socio-économiques empiriquement constatables ; celui des comportements sociaux et politiques simultanément effets et mises en forme de ces mutations ; celui de la restructuration du mode de production capitaliste c’est-à-dire du rapport d’exploitation entre prolétariat et capital  (ce qui redéfinit son dépassement : la révolution communiste). Cette disparition est le rapport dans lequel les niveaux se renvoient les uns aux autres et non le concept résultant d’un englobement successif des niveaux d’analyse.           

a) Les mutations économiques

            *changements de composition du prolétariat

            " Le monde de la production a profondément changé, les grands bastions industriels comme la Lorraine sidérurgique, le Nord minier, la Loire, se sont effondrés ; à chaque fois ce sont des forteresses ouvrières et syndicales qui se sont affaissées. D’autre part, évidemment, la peur constante du chômage et la course effrénée à la modernisation ont complètement modifié le rapport des forces : un pouvoir ouvrier existait en France, il a été brutalement remis en cause et cela a été un sévère retour de bâton. Au même moment la crise du taylorisme a bouleversé le monde industriel. C’est spectaculaire dans l’automobile ou l’aéronautique, où la réorganisation du travail en flux tendus a imposé une intensification du travail très mal vécue par les ouvriers. Un autre phénomène essentiel des vingt dernières années a été le vieillissement de la population ouvrière : l’embauche s’est arrêtée au début des années 1980, et, si elle a repris ensuite, c’est principalement sous la forme de l’intérim. Parallèlement, la proportion des ouvriers de montage, que l’on appelle aujourd’hui les opérateurs, a fortement augmenté en même temps que celle des techniciens : entre les deux, le groupe des ouvriers qualifiés s’est étiolé, alors qu’ils constituaient la colonne vertébrale du mouvement ouvrier, son aristocratie. "(Michel Pialoux, Le Monde du 2 juin 2002.) " C’est très important parce que ces ouvriers professionnels, ces OP, étaient les plus militants, c’étaient eux qui parlaient haut et fort devant les chefs ou devant le comité d’entreprise, eux qui incarnaient la parole ouvrière et qui étaient fiers de leur savoir et de leur histoire. Ils étaient les porte-parole naturels du groupe ouvrier depuis un demi-siècle. "(Stéphane Beaud, ibid)

            " Les ouvriers professionnels de Sochaux, par exemple, constituaient indéniablement une élite. Dans les années 1965-1975, leur niveau de salaire était élevé et, sur le plan de la consommation, ils rivalisaient facilement avec les employés et les petits fonctionnaires. Or le salaire des ouvriers a stagné ces vingt dernières années, alors que celui de beaucoup d’autres catégories a augmenté. "(Stéphane Beaud, Le Monde du 6 mars 2001). La sous-traitance généralisée a également contribué à déstructurer le monde ouvrier. Il y a trente ans, 20 % des pièces des voitures venaient des sous-traitants, aujourd’hui c’est 80 %. Or ces équipementiers ont recruté des jeunes, massivement des intérimaires, alors que les vieux ouvriers professionnels sont restés dans les usines de montage. " Plus de la moitié des ouvriers ne sont plus dans l’industrie, précise Jean-Christophe Le Duigou (secrétaire confédéral CGT chargé des questions économiques). Et dans ce secteur, seule une petite moitié travaille dans de grandes entreprises. "" Le travail s’est parcellisé, le collectif a éclaté "déplore Jacqueline Eyraud (secrétaire générale de l’union régionale CFDT de la région PACA) (Le Monde du 30 avril 2002.) En outre, dans les entreprises du secteur privé, le groupe des ouvriers professionnels a été destructuré et affaibli par la montée des techniciens. Le bac technique a été en France, à la différence de l’Allemagne, conçu en rupture avec le monde ouvrier ancien, et les deux catégories se regardent en chiens de faïence (cf. Retour sur la condition ouvrière, éd. Fayard).

            " On est sorti de l’atelier traditionnel taylorien où des formes de contre-pouvoir s’étaient mises en place autour des délégués, pour une certaine japonisation des ateliers (dans les années 1980, la référence nippone est omniprésente), avec la tentative de casser les solidarités à l’ancienne au profit de hiérarchies nouvelles, de cercles de qualité, dont la spécificité est la recherche de l’adhésion des travailleurs. Mais l’accélération des cadences, l’intensification du travail, la réduction des pauses, l’accroissement de la pénibilité du travail et la fermeture des anciennes voies de promotion sociale - on pouvait devenir P1, P2 sur le tas - ont fait échouer les discours participatifs d’autant plus facilement qu’humiliations et vexations quotidiennes alourdissent l’atmosphère de travail. Il en est cependant resté que la course aux primes, mêmes faibles, et la lutte de concurrence qui se développe autour de ces rémunérations exceptionnelles favorisent la dégradation des solidarités traditionnelles. "(Michel Pialoux, ibid.)

            Enfin, l’interpénétration entre la classe ouvrière et la catégorie des employés aussi bien dans les collectifs de travail que dans les trajectoires individuelles et familiales renforce cet éclatement de l’identité ouvrière. Les employés constituent un ensemble très hétérogène. Cependant, dans ce monde tertiaire, les luttes sont de plus en plus nombreuses et dures au fur et à mesure de sa prolétarisation (on peut appeler mouvement de prolétarisation la relation entre la constitution d’un travailleur collectif et la spécificité du travail productif). Cette interpénétration peut devenir un des aspects éminemment positifs de la disparition de l’identité ouvrière.        

            *fragilité sociale, individualisation

            " Les plans sociaux, les opérations de restructuration, les dégraissages dans la sidérurgie, l’automobile et, plus récemment, l’électronique, ont frappé la conscience des ouvriers. Les débats sur la fin du travail tout comme le concept d’entreprise sans usine ont contribué à développer un malaise latent qui se cristallise sur une forme de marginalisation du travail ouvrier. Les ouvriers développent le sentiment d’être les laissés-pour-compte du salariat. Leur image publique diffusée par les médias est le plus souvent celle des conflits liés à des licenciements. Plus que les autres catégories sociales, les ouvriers ont le sentiment d’une absence totale de perspective en termes de carrière et de salaire. L’ascenceur social apparaît bloqué, pour eux, comme pour leurs enfants. "(ibid.) L’évolution du système scolaire, la valorisation de l’enseignement général au détriment de l’enseignement professionnel synonyme d’échec, l’illusion dans laquelle on a entretenu des générations de jeunes et leurs familles que le baccalauréat allait leur permettre de sortir de la condition ouvrière, tout cela explique aussi cette disparition de perspective définitoire d’une identité. Cette transformation du système scolaire, comme celles de l’habitat et de la ségrégation urbaine, est aussi importante que les changements dans les usines. Une classe se définit dans les trois moments de l’exploitation : le face à face de la force de travail purement subjective et du capital en soi ; la subsomption du travail sous le capital ; la transformation de la plus-value en capital additionnel (ce troisième moment n’est pas un retour à la case départ mais une transformation des conditions). Le prolétariat inclut toujours comme rapport interne la relation entre travailleur collectif et travailleur strictement productif non comme des étiquettes individuelles mais comme instances de sa définition dans l’accumulation.

             De 40 % des emplois dans les années cinquante, les ouvriers n’en représentent plus que 27 % aujourd’hui. Avec les gains de productivité, le recul a été particulièrement marqué pour les travailleurs non qualifiés de l’industrie (- 3,3 % en moyenne par an depuis 1975). La proportion d’étrangers parmi les ouvriers a légèrement décrû depuis 1975 (11 %). Mais les étrangers représentent toujours une part élevée des catégories non qualifiées (17,2 % dans l’artisanat, étude Insee). La proportion de femmes a relativement peu baissé depuis le début des années soixante (19,5 %, contre 22,5 % en 1962), mais elles sont de plus en plus souvent employées dans des secteurs d’activité ne requérant pas de qualifications. Par ailleurs, un ouvrier non qualifié sur deux a moins de 35 ans, tandis que le recul des embauches et la faiblesse de la mobilité professionnelle ont eu pour résultat, dans l’industrie, de faire monter l’âge moyen des travailleurs qualifiés. L’Insee n’hésite pas à affirmer que la classe ouvrière est désormais un milieu en voie de fermeture. Autrefois attirés par un emploi de ce type, les fils d’exploitants agricoles les boudent aujourd’hui, et les ouvriers se recrutent de plus en plus en milieu fermé : en 1993, 56 % des ouvriers hommes de 40 à 59 ans étaient eux-mêmes fils d’ouvriers. La situation est encore plus nette en ce qui concerne les immigrés et leurs enfants. Depuis les trente glorieuses les salariés immigrés n’ont pas connu de trajectoire professionnelle ascendante et qualifiante comparable à celle de leurs collègues français. Après vingt à vingt-cinq ans de carrière, près de 75 % de travailleurs immigrés sont toujours ouvriers, dont plus du tiers sans qualification, alors que pour le groupe de référence (les hommes nés en France) la proportion d’ouvriers tombe à 30 %. Cette situation défavorable sur le marché de l’emploi frappe également la seconde génération.

            Globalement les ouvriers sont plus que d’autres exposés au chômage. Avant 1975, le chômage des ouvriers était déjà supérieur à celui des autres catégories sociales. Avec la crise et la précarité croissante de leurs contrats de travail, cet écart s’est accentué, en particulier pour les travailleurs non qualifiés. Actuellement, le quart des ouvriers non qualifiés ont un contrat à durée limitée (intérim, apprentissage, CDD, stage). Sur le plan salarial, leur situation s’était améliorée entre 1968 et le milieu de la décennie quatre-vingt, sous le double effet de l’augmentation des qualifications et surtout de la hausse régulière du SMIC. Or l’impact des augmentations du SMIC a été moindre depuis 1986, et désormais les salaires relatifs des ouvrières, plus nombreuses à être payées au SMIC que les ouvriers, ne progressent plus. (pour les deux paragraphes précédents, cf. compte-rendu d’une étude de l’Insee dans Le Monde du 24 mai 1996).

            Selon une plus récente enquête de l’Insee sur l’emploi publiée en juillet 2001, un tiers des ouvriers non qualifiés et 14 % des employés du commerce étaient en emploi précaire contre 9 % de l’ensemble des actifs ; de même 31 % des employés et 34 % des ouvriers non qualifiés de l’artisanat (7 % dans l’industrie) travaillent à temps partiel, contre 16 % de l’ensemble des actifs, 47 % du total des intérimaires sont des ouvriers non qualifiés. Par ailleurs, toujours selon l’Insee, le taux de chômage atteignait 11 % chez les employés (14 % dans le commerce) et 11 % chez les ouvriers (17 % pour les ouvriers non qualifiés) contre 8,8 % en moyenne. Sur les 2,3 millions de chômeurs recensés par l’Insee, 780 000 étaient préalablement ouvriers et 854 000 employés, soit 71 % du total.

C’est également le remplacement de l’application collective de la loi par le contrat individuel qui déstructure et mine l’identité ouvrière : " Les institutions internationales qu’un credo économique assure de leur identité et de leur mission (OMC, OCDE, Banque mondiale, Banque européenne, FMI, Commission de Bruxelles) ont acquis l’essentiel du pouvoir matériel (accorder les crédits) et spirituel (propager la foi dans les vertus du libre-échange). Sous leur égide, le contrat aurait vocation à se substituer à la loi, ainsi qu’il est affirmé par exemple dans les dispositions du traité d’Amsterdam (reprises de l’accord social de Maastricht) qui font de la négociation collective entre partenaires sociaux une alternative à la délibération parlementaire. (...). La dynamique de la contractualisation ébranle aussi certains aspects de l’état des personnes. Cela est évident pour tout ce qui concerne l’état professionnel, avec la crise du rapport salarial. (...). Sous le manteau de la contractualisation, se laisse ainsi deviner ce que Pierre Legendre a pu désigner par ailleurs comme une reféodalisation du lien social. "(Alain Supiot, Le Monde du 7 mars 2000).

            " Les trajectoires ouvrières ont complètement changé. Les possibilités de promotion n’existent plus, et la coupure entre générations est saisissante. Autrefois, les jeunes entraient à l’usine avec un CAP et ils essayaient de " monter ”, de devenir ouvriers qualifiés, voire agents de maîtrise ou cadres. Désormais, un jeune sait qu’il entre au smic, le plus souvent par l’intérim, et que l’avenir professionnel n’existe pas. La seule progression consiste à sortir du statut d’intérimaire et d’être embauché. mais le plus souvent c’est un mirage... "(Stéphane Beaud, Le Monde du 2 juin 2002). " En outre, dans ces nouveaux univers, les comportements de concurrence individuelle sont extrêmement forts, aux antipodes de la mobilisation collective et des anciens mécanismes de défense ouvrière. (...). Dans ces conditions, la syndicalisation a reflué à toute allure, d’autant plus vite que la persécution anti-syndicale a été très violente ; on l’oublie trop souvent. (...). La reprise économique et les 900 000 emplois créés en cinq ans ont jeté un voile sur cette réalité (l’intérim) très mal vécue dans le monde ouvrier "(Michel Pialoux, ibid).          

            *niveau de vie

            Alors que les salaires faibles (moins de 1300 euros par mois) sont pratiquement stables depuis 1985, les conditions de vie, elles, se sont détériorées : les ouvriers et les employés prolétarisés sont devenus les victimes objectives de ce que nous accepterons d’appeler ici " la mondialisation libérale ”. Olivier Marchand, économiste de l’Insee, écrit : " Une des conditions d’intégration dans l’économie mondialisée est (...) d’opérer une déconnexion entre la nation et son économie, entre la société et l’entreprise, qui n’ont plus les mêmes intérêts. "(Plein emploi, l’improbable retour, Olivier Marchand, Le Monde-Gallimard 2002). Les ouvriers subissent de plein fouet les conséquences de cette rupture : premières touchées par les délocalisations, par la montée de la précarité et de l’insécurité sociale, par l’augmentation de la petite délinquance quotidienne et de l’insécurité tout court - sans compter la dégradation des conditions de travail, ressentie par l’ensemble des salariés, mais évidemment plus pénible pour ceux qui sont au bas de l’échelle. Les salariés payés au smic représentent 14 % des salariés en 2002 contre 8 % en 1996. La dégradation de la situation de la classe ouvrière apparaît non seulement au niveau des salaires, mais encore au niveau du système de " protection sociale "dont le fonctionnement se retourne contre elle.

             " Dotés d’un système de protection sociale généreux, les Français se sont longtemps persuadés qu’ils bénéficiaient du meilleur Etat-providence des pays développés. Dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, l’apparition d’un nouveau lumpenprolétariat, constitué de chômeurs et de travailleurs pauvres a ébranlé cette belle unanimité... (...). Le système français de prélèvements ficaux et sociaux est l’un des moins progressifs - et donc des moins justes - d’Europe, alors que les prestations favorisent, de fait, les catégories aux revenus confortables : le recours aux soins financés par l’assurance-maladie s’accroît avec le revenu au profit des ménages aisés ; le système des retraites profite davantage aux cadres supérieurs qu’aux manoeuvres, les premiers ayant une espérance de vie supérieure de dix ans aux seconds ; l’assurance-chômage exclut ceux qui - de plus en plus nombreux avec la flexibilité de l’emploi - ont des durées de cotisations trop courtes ; les 35 heures ( en partie financées par l’Etat) bénéficient davantage aux cadres qui ont les moyens de s’offrir des loisirs. (...). La France a beau consacrer 30 % de son PIB à la protection sociale (un tiers des revenus des ménages provient des transferts sociaux, comme les retraites ou diverses allocations), la pauvreté n’a pas reculé durant les deux dernières décennies. "(Jean-Michel Bezat, Le Monde du 2 juin 2002.)

b) Un effet social et politique          

            " Les cheminots, c’est le dernier rempart. C’est le donjon. Avant, il y avait les sidérurgistes et les mineurs. Ils les ont cassés. Il ne reste plus que nous. "(Un cheminot, à propos de la grève de décembre 1995, Le Monde du 17 décembre 1996).

            Petite histoire officielle : " En ces années soixante-dix, les travailleurs ne s’offusquent pas d’être passé sous la toise d’une nivellante identité prolétarienne. A y réfléchir, l’inusable travailleurs, travailleuses d’Arlette Laguiller est sensiblement plus individualiste. Il s’adresse à chacun des damnés de la terre sans les noyer dans le magma informe de leur condition sociale. Mais en cette époque de montée en puissance de l’union de la gauche, les masses populaires semblent fières de l’être. L’expression symbolise leur force. Et le parti communiste entend bien en être l’instrument privilégié, pour ne pas dire le guide. (...) Le secrétaire général (Georges Marchais) moque Valéry Giscard d’Estaing qui se fixe pour objectif la disparition de la classe ouvrière et son intégration dans les classes moyennes. Bien au contraire, Marchais affirme comme une donnée scientifique le fait qu’un nombre croissant de salariés se rapprochent de la condition ouvrière, ce qui ne peut qu’accentuer le rôle révolutionnaire de cette classe. (..). La classe sociale est dans ces années la brique de base de toute activité politique digne de ce nom. (...) Tous ces fiers discours, ces concepts carrés et ces affirmations péremptoires se sont pourtant effondrés comme des châteaux de cartes. En ce début de millénaire, la gauche ne parle plus du tout à la classe ouvrière.

            (...). " Tous les Français doivent mériter la même attention, souligne Lionel Jospin le 3 mars 2002 sur TF1 en appelant à la réconciliation entre ceux qui créent et qui innovent et les pauvres qui ont du mal à s’adapter à cette mondialisation ”. Cette symétrie dissimule mal une dépréciation des catégories populaires, suspectées de rester à l’écart de la modernité. (...). Le PCF est à peine plus précis. Dans sa résolution sur le Projet communiste du 29 octobre 2001, la classe ouvrière n’est saluée qu’au passé : " Le Parti communiste s’est longtemps identifié comme le parti de la seule classe ouvrière. Notre vision s’est depuis élargie. Le communisme s’identifie à l’exigence d’émancipation de toutes et de tous. "Contrairement aux socialistes, les communistes ajoutent qu’ils assument tout de même une " prise de parti résolue pour les plus pauvres, les plus démunis, les plus exploités et les plus méprisés. "On relève la connotation négative de cette représention, même si le document s’empresse d’y ajouter " le monde du travail et de la création. "Dans la pratique, les communistes ont pris l’habitude d’employer un terme d’un vague absolu : il s’adressent désormais aux " gens ”. Toute la gauche peine à qualifier les couches sociales sur lesquelles elle s’appuie. Cette difficulté renvoie d’abord à une impressionnante disparition symbolique du " prolétariat "(...). Dans le rôle du déshérité, l’immigré a pris la place de l’ouvrier d’autant plus facilement qu’une large fraction de la population ouvrière est maintenant d’origine étrangère. Le pauvre est par ailleurs devenu un exclu. (...).

            " Au cours des dernières décennies, on a enfin de plus en plus évoqué des gens d’en bas délaissés par ceux d’en haut. Là encore la représentation populaire est peu valorisante. A la fierté d’appartenir à la classe sociale élue pour sauver l’humanité s’est substituée la honte de vivre du côté des perdants de la modernité et de la mondialisation. (...).

            " Mais si la gauche n’a pas su forger un discours à destination de sa base sociale naturelle, c’est aussi et surtout parce que celle-ci a connu une mutation profonde. Les ouvriers et les employés représentent certes toujours 56 % de la population active en 2000, selon l’Insee. La France des classes moyennes est un mythe. Mais le groupe majoritaire des " salariés d’exécution "ne forme nullement un bloc homogène. Le sentiment d’appartenance aux classes populaires ne cesse de reculer. (...). L’atomisation et l’individualisation du monde salarial s’opposent à l’ancienne " conscience de classe "qui unifiait politiquement des individus socialement divers. Les employés, qui n’ont pas la même tradition d’action collective, sont désormais plus nombreux que les ouvriers. Enfin la généralisation d’un mode de consommation de masse a noyé ce qui restait de culture ouvrière. (...). La classe ouvrière traditionnelle - avec ses misérables conditions de travail et son exploitation dans de grandes unités de production - n’a pourtant pas disparu. Elle a plutôt migré des pays industrialisés vers les contrées émergentes de l’ancien tiers-monde. La classe ouvrière s’est objectivement mondialisée. Mais son invisibilité tient à ce qu’aucune force politique ne parle plus en son nom. "(Eric Dupin, Le Monde du 2 juin 2002.) Et, à la suite, Stéphane Beaud ajoute : " La disqualification du stalinisme a favorisé une disqualification globale du monde ouvrier, de son histoire, de ses valeurs ”.

            A partir du début des années 1980, un certain nombre de thèmes sociaux " nouveaux "viennent recouvrir et supplanter la " question ouvrière ”. La problématique de la modernisation et de l’exclusion remplace dans le discours dominant celle de la classe ouvrière, même si l’on rappelle de temps en temps qu’une fraction des exclus vient du monde ouvrier. Le thème de la " nouvelle pauvreté "se cristallise au moment même où la gauche arrive au pouvoir. " Depuis vingt ans, plusieurs thèmes nouveaux sont apparus. D’un côté, dans les années 1985-1995, celui des exclus ou des nouveaux pauvres, que la gauche essaie de résoudre avec des dispositifs comme le revenu minimum d’insertion sous Rocard, puis la couverture maladie universelle sous Jospin. Parallèlement, le thème des immigrés resurgit à travers la problématique des jeunes issus de l’immigration et qui sont des enfants d’ouvriers. Ce double clivage - l’exclusion et l’immigration - provoque un creux idéologique qui fait, en quelque sorte, disparaître le monde ouvrier : les ouvriers ont un statut et un emploi ; du coup, ils ne sont pas prioritaires dans la course à la compassion et n’apparaissent pas comme les principales victimes des bouleversements économiques et sociaux de ces années là. "(Stéphane Beaud, Le Monde du 2 juin 2002.)

            La disparition réelle de l’identité ouvrière permet sa disqualification idéologique en tant que classe réellement existante. Le cadre dynamique était la vedette des médias, des discours politiques et des enquêtes de consommation des années soixante-dix. Les années quatre-vingt auront été encore plus spectaculaires : pour un peu la France aurait passé pour un pays de golden boys et de créateurs d’entreprises. Ce qui est nouveau c’est l’ampleur du discrédit de la condition ouvrière, même et surtout chez les jeunes ouvriers : un refus de s’appeler tout bonnement ouvrier et de se considérer comme tel. L’ampleur de la modernisation, l’importance des techniciens, l’élévation du niveau de scolarisation (alors que celui-ci est le plus souvent une impasse pour les jeunes ouvriers) ont contribué à installer l’idée que les catégories ouvrières disparaissent progressivement du monde du travail. Les politiques mais aussi de nombreux mouvements sociaux à prétention radicale de contestation du mode de production capitaliste ont mis les chômeurs et les jeunes des banlieues au centre de la "question sociale", donnant du même coup le sentiment que celle-ci ne provenait plus du monde ouvrier.

            La "politique de la ville" est un excellent résumé de cette " occultation "idéologique de la classe ouvrière. La politique de la ville proprement dite date du début des années quatre-vingt, après la grande émotion provoquée par les incidents violents des Minguettes. Toutes les cités présentent un même paysage. Le départ des classes moyennes durant les années soixante-dix, encouragé par les aides à l’accession à la propriété en ont renforcé l’homogénéité sociale : bien souvent ne restent que ceux qui  ne peuvent aller ailleurs. Ces populations captives sont pourtant d’une extrême diversité : provinciaux déracinés, familles chassées par les opérations de rénovation des centre-villes et la disparition d’un parc social de fait - vieux logements, immeubles insalubres, hôtels meublés - , Français d’origine étrangère et immigrés. La sur-représentation des jeunes est un autre élément distinguant les cités. Mais l’essentiel est dans la situation sociale. Les taux de chômage peuvent atteindre 30 %. La précarité et la pauvreté salariale (intérim, CES, travaux peu qualifiés) y sont plus fortes que partout ailleurs. Les aides sociales et le RMI stabilisent difficilement des populations " exclues ”. L’absence, sur place, de toute activité économique renforce encore cette exclusion. La politique de la ville relègue, stigmatise et " désocialise "la condition ouvrière en la spatialisant. Elle fait de celle-ci une question d’exclusion, de ségrégation, de marginalisation, même si l’aspect le plus grossier de cette politique comme simple question d’urbanisme (qualifié à l’époque de " criminogène ”) est dépassé.

            Enfin une anecdote qui synthétise tout :  " Samedi 23 mars 2002, au Théâtre de Chelles, un débat sur le sort des salariés face aux restructurations des entreprises a lieu avant la représentation de la pièce 501 blues, jouée par cinq ouvrières de l’usine Levi’s de la Bassée (dans le Nord) qui ont été licenciées, comme plus de cinq cents de leurs camarades, au moment de la fermeture du site. (...).  A travers ce débat, on a vu se manifester et s’opposer trois générations ouvrières. La première est celle des ouvriers syndiqués, politisés, aujourd’hui pour la plupart retraités. Ils ont lutté, conquis des avantages sociaux et retiré de la fierté de ce combat qui continuait celui des générations précédentes. La seconde est celle des ouvrières de Levi’s, licenciées après plus de vingt ans d’ancienneté, déchues mais gardant leur fierté d’avoir travaillé dur, d’avoir lutté, d’avoir su transmettre des valeurs, ayant conservé malgré tout le bénéfice de la socialisation dans un univers ouvrier fortement structuré mentalement et politiquement. Enfin, la troisième génération est incarnée par ces futurs opérateurs, presque tous originaires des cités paupérisées des années 1990 et issus de l’immigration. Ils refusent tout héritage du monde ouvrier et rêvent d’une réussite individuelle de petit patron. Ils sont les victimes directes de la dynamique de ségrégation sociale et spatiale qui depuis quinze ans opère des fractures béantes dans l’univers des classes populaires. "(Stéphane Beaud et Michel Pialoux, le Monde diplomatique, juin 2002) .

c) Une restructuration du mode de production capitaliste

            Lorsque nous parlons de disparition de l’identité ouvrière il s’agit, entre autres choses, de tout ce que nous venons de décrire. Cette disparition n’est pas que le simple effet d’une contre-révolution après laquelle les choses réapparaissent même si c’est sous une forme différente ; une contre-révolution se définit comme une transformation structurelle du rapport d’exploitation. La lutte de classe pourra s’étendre, s’approfondir, l’identité ouvrière ne reviendra pas, bien au contraire.

            Après la première période de développement de la subsomption réelle du travail sous le capital, la crise ouverte au début des années 70 a débouché sur une restructuration du rapport capitaliste d’exploitation. Dans cette restructuration est abolie et dépassée la contradiction qui avait soutenu l'ancien cycle de luttes entre, d’une part la création et le développement d’une force de travail créée, reproduite et mise en oeuvre par le capital de façon collective et sociale, et, d’autre part, les formes de l’appropriation par le capital de cette force de travail, que ce soit dans le procès de production immédiat (le travail à la chaîne, le système de la " grande usine ”), dans le procès de reproduction de la force de travail (le welfare) ou dans le rapport des capitaux entre eux (des aires nationales de péréquation). C’était là, la situation conflictuelle qui, dans le cycle de luttes antérieur, se manifestait comme identité ouvrière confirmée dans la reproduction même du capital et qu’abolit la restructuration.

            L’extraction de plus-value relative a produit un procès de reproduction du face à face du capital et du travail qui lui est adéquat en ce qu’il ne comporte aucun élément, aucun point de cristallisation, aucune fixation qui puisse être une entrave à sa fluidité nécessaire et au bouleversement constant qu’elle nécessite. Contre le cycle de luttes antérieur, la restructuration a aboli toute spécification, statuts, "welfare”, "compromis fordien”, division du cycle mondial en aires nationales d’accumulation, en rapports fixes entre centre et  périphérie, en zones d’accumulation interne (Est / Ouest). L'extraction de plus-value sous son mode relatif se doit de bouleverser constamment et d'abolir toute entrave en ce qui concerne le procés de production immédiat, la reproduction de la force de travail, le rapport des capitaux entre eux (péréquation).

            Dans le premier point, nous avons affaire à toutes les caractéristiques du procès de production immédiat : travail à la chaîne, coopération, rapport entre  production et entretien, définition du travailleur collectif, continuité du procès de production, sous-traitance, segmentation de la force de travail. Dans le deuxième : travail / chômage / formation / flexibilité / précarisation ; cycle d’entretien du travailleur. Dans le troisième, les modalités de l’accumulation et de la circulation : rapport entre production et marché, accumulation nationale, différenciation entre centre et périphérie, division mondiale en deux aires d’accumulation, "dématérialisation" de la monnaie, désintermédiation financière. Ce qui est dépassé, en même temps que les axes qui portaient la baisse du taux de profit, c’est la situation conflictuelle qui se développait comme identité ouvrière, qui trouvait ses marques et ses modalités immédiates de reconnaissance (sa confirmation) dans la "grande usine", dans la dichotomie entre emploi et chômage, travail et formation, dans la soumission du procès de travail à la collection des travailleurs, dans les relations entre salaires, croissance et productivité à l’intérieur d’une aire nationale, dans les représentations institutionnelles que tout cela implique tant dans l’usine qu’au niveau de l’Etat. Il y avait bien autoprésupposition du capital, conformément au concept de capital, mais la contradiction entre prolétariat et capital ne pouvait se situer à ce niveau, en ce qu’il y avait production et confirmation à l’intérieur même de cette autoprésupposition d’une identité ouvrière par laquelle se structurait, comme mouvement ouvrier, la lutte de classe.

            La mondialisation du cycle du capital est la forme générale de la restructuration, elle n’en est pas la dynamique, qui demeure la plus-value relative, mais la synthèse de toutes les caractéristiques, une sorte d’abstraction intermédiaire. En ce sens, la mondialisation n’est pas une extension planétaire, mais une structure spécifique d’exploitation et de reproduction du rapport capitaliste. Elle est le contenu comme forme de la restructuration du rapport entre prolétariat et capital. Segmentation, flexibilité, abaissement de la valeur de la force de travail  dans les combinaisons sociales de sa reproduction et de son entretien, sont devenus en eux–mêmes des processus de diffusion illimités construisant un espace non homogène (mais non homothétique ou uniforme), tout comme la transformation de la plus-value en capital additionnel ou l’appropriation des forces sociales du travail.

            Avec l’identité ouvrière, c’est tout ce qui fondait le prolétariat, dans le cycle de luttes antérieur, à se poser en rival du capital à l’intérieur de la reproduction de celui-ci, que la restructuration du mode de production capitaliste dépasse, contre et au travers de l’échec, dans le début des années 70, du cycle de luttes antérieur.

            Lié de façon essentielle à la subsomption formelle du travail sous le capital, le programmatisme (montée en puissance et affirmation du prolétariat comme classe dominante) se "décompose" dans la première phase de la subsomption réelle (de l’après-première guerre mondiale à la fin des années 70). C'est à cette situation que met fin la restructuration du mode de production capitaliste engagée dans les années 1970, et c'est une nouvelle structure et un nouveau contenu de la contradiction entre le prolétariat et le capital, l'exploitation, qui définissent maintenant un nouveau cycle de luttes : "au delà de l'affirmation du prolétariat".

            Il n’existe pas de restructuration du mode de production capitaliste sans défaite ouvrière. Cette défaite c’est celle de l’identité ouvrière, des partis communistes, du syndicalisme, de l’autogestion, de l’auto-organisation. C’est tout un cycle de luttes qui a été défait, sous tous ses aspects, la restructuration est essentiellement contre-révolution, cette dernière ne se mesure pas au nombre de morts.

            Les conditions de la subsomption réelle du travail sous le capital, dans cette première phase de la subsomption réelle, fondaient le prolétariat à disputer au capital la gestion du mode de production selon des modalités qui lui seraient spécifiques s’il y parvenait. Plus encore et différemment qu’en subsomption formelle, il était légitimé à cela par le capital lui-même. Que cela soit irréalisable, impossible (non formellement mais dans les termes, activités et conditions mêmes de ce "projet"et cela tant du côté de la classe ouvrière que de la classe capitaliste) ne change rien à l’affaire, cela a toujours été le cas dans l’histoire du programmatisme. En confirmant à l’intérieur de lui-même une identité ouvrière, en intégrant la reproduction du prolétariat dans son propre cycle, en subsumant sa contradiction avec le prolétariat comme sa dynamique même, le cours de la contradiction entre le prolétariat et le capital dans cette première phase de la  subsomption réelle fonde le premier à proclamer : "la contradiction n’a plus lieu d’être". Ce qui est un projet de dépassement du mode de production capitaliste. C’est ce projet qui donnait à la classe son unité malgré les diversités sociologiques de la classe ouvrière, toujours repérables dans n’importe quelle phase du capitalisme. Le capital avait fait du travail son propre rival à l’intérieur de lui-même. Ce mouvement fut brisé, il y eut défaite ouvrière. La défaite n’a pas l’ampleur de celle de 17-39, mais la restructuration en jeu n’est pas non plus de même ampleur, on reste dans le même mode de subsomption. Il y a défaite et contre-révolution. La classe capitaliste brise tout ce qui confortait cette identité ouvrière et légitimait le prolétariat en rival du capital. La destruction de cette identité ouvrière n'est pas une simple conséquence "néfaste"et "objective"de la crise, elle n'est pas le simple reflet d’une croissance industrielle qui s’essouffle.

            La contradiction entre le prolétariat et le capital se noue maintenant au niveau de la reproduction du mode de production capitaliste, cela nous donne la base abstraite du nouveau cycle : il y a coalescence entre la contradiction entre le prolétariat et le capital et le procès constitutif des classes. Cette coalescence c’est la fluidité du double moulinet de la reproduction capitaliste (rejet de l'ouvrier comme vendeur de sa force de travail et transformation du produit en moyen d'achat des moyens de production dont la force de travail, cf. Marx, Le Capital, ed. Soc. t.3, p. 19-20). C’est cette coalescence qui différencie radicalement le nouveau cycle de luttes de toutes les périodes où la révolution et le communisme se présentaient comme libération et affirmation du prolétariat. Cette nouvelle structure et ce nouveau contenu de la contradiction entre le prolétariat et le capital ne sont pas un simple changement de forme et même de contenu, mais une transformation de la composition de la classe ouvrière et donc de sa pratique, c’est l’existence d’une classe ouvrière historiquement spécifiée. Le nouveau cycle de luttes n’est pas un miracle structuraliste, mais l’action d’une classe ouvrière recomposée. Il s’agit, on l’a déjà évoqué, de la disparition des grands bastions ouvriers et de la prolétarisation des employés, de la tertiarisation de l’emploi ouvrier (spécialistes de l’entretien, conducteurs d’engins, chauffeurs routiers, livreurs, manutentionnaires, etc - ce type d’emploi est maintenant majoritaire chez les ouvriers), du travail dans des entreprises plus petites, d’une nouvelle division du travail et de la classe ouvrière avec l’externalisation des activités à faible valeur ajoutée (travailleurs jeunes, payés au smic, souvent intérimaires, sans perspective professionnelle), de la généralisation des flux tendus, de la présence de jeunes ouvriers pour qui la scolarisation a rompu le fil des générations et qui rejettent massivement le travail en usine et la condition ouvrière en général, des délocalisations. La possibilité de la " déchéance sociale "est toujours présente si bien que la condition ouvrière disparaît au profit des " in "et des " out "et de la division entre " Français "et " immigrés ”, ces derniers représentant la frange indécise entre le " in "et le " out ”. Mais c’est une division à construire sur la base d’un rapport au travail et aux allocations. Le paradoxe de cette nouvelle composition de classe est de faire disparaître l’existence de la classe ouvrière au moment même où sa condition s’étend et où cette " disparition "n’est que l’effet de cette nouvelle composition et de sa segmentation. La classe ouvrière est on ne peut plus présente et la lutte des classes l’axe autour duquel tourne l’histoire, mais d’une part elle n’est plus confirmée dans la reproduction du capital et d’autre part le prolétariat n’est en contradiction avec le capital qu’en se remettant lui-même en cause.

            Quand le rapport contradictoire entre le prolétarait et le capital ne se définit plus que dans la fluidité de la reproduction du double moulinet de la reproduction capitaliste, le prolétariat ne s’oppose au capital qu’en affrontant le mouvement dans lequel il est lui-même reproduit comme classe. Cet affrontement du prolétariat à sa propre constitution en classe est maintenant le contenu de la lutte de classe et l’enjeu de celle-ci est la remise en cause par le prolétariat de sa propre existence comme classe et de toutes les classes. C’est le contenu et l’enjeu des activités de l’actuelle classe ouvrière. Mais simultanément c'est, pour le prolétariat, agir en tant que classe qui est devenu une limite de sa propre lutte nécessaire en tant que classe. Définie dans les catégories du capital, jusqu’à et y compris leur nécessaire représentation politique, son existence en tant que classe devient pour le prolétariat la limite de sa propre lutte en tant que classe, limite interne qui le définit et l’enracine dans les catégories nées de la division sociale et manufacturière du travail, de la segmentation de la force de travail, des modes de vie et de consommation, de la diversité des projets d’ascension sociale ; définition dans les catégories du capital qui ne s’accompagne plus d’une identité confirmée dans la reproduction du capital incluant un projet spécifique de réorganisation de la société. Le prolétariat est une classe de cette société et, de l’Union Sacrée de 1914 au vote Le Pen de 2002, cela n’est pas sans conséquences funestes.

            Dans ce cycle de luttes où la contradiction entre les classes se situe au niveau de l’autoprésupposition du capital, c’est-à-dire, pour les classes de leur reproduction réciproque (réciproque mais non égalitaire ou symétrique, le capital subsume le travail, ce qui a pour conséquence déterminante que la lutte des classes se résorbe comme économie et que la crise révolutionnaire de la reproduction des classes est d’abord, chronologiquement et non théoriquement, une crise économique) lutter en tant que classe devient la limite interne de la lutte de classe du prolétariat, à plus forte raison la représentation politique de son existence en tant que classe qui n’est plus le fétichisme de l’identité ouvrière et de sa spécificité (la " politique ouvrière ”). Dans le démocratisme radical, cette représentation devient aléatoire et nécessairement inadéquate.

            Dans les aires périphériques du mode de production capitaliste, la production par le prolétariat de toute son existence dans le capital, la coalescence entre l’existence de la classe et sa contradiction avec le capital a pour conséquence que la reproduction du capital est, en tant que reproduction même, la limite de toutes les luttes, mais cette limite générale de la période actuelle de la lutte de classe prend ici, de par l’absence de développement local des déterminations spécifiques de la subsomption réelle comme intégration de la reproduction de la force de travail dans le cycle propre du capital (le " compromis fordiste ”), la forme particulière de l’ethnicisation de la classe ouvrière. Dans les aires centrales c'est l’appartenance citoyenne à la communauté nationale jusqu’à et y compris la " préférence nationale ”. Malgré sa prégnance et sa férocité actuelles, il ne faut pas se tromper, cette limite est très fragile dans la mesure où elle ne contient ni une confirmation de la classe dans la reproduction du capital (bien au contraire) ni, la production d’une identité de substitution comme le patriotisme, ni, surtout, aucun projet qui soit en propre celui du prolétariat.

            Si le démocratisme radical est la forme la plus visible, la plus socialement valorisée et légitimée (citoyenne) de la disparition de toute identité ouvrière et du capital comme horizon indépassable de l’existence de la classe ouvrière, il en est d’autres de moins en moins " inavouables ”...

De la disparition de l’identité ouvrière au vote Le Pen : racisme et préférence nationale                

" Il ne s’agit pas de savoir quel but tel ou tel prolétaire, ou même le prolétariat tout entier, se représente momentanément. Il s’agit de savoir ce que le prolétariat est et ce qu’il sera obligé de faire, conformément à cet être. "(Marx, la Sainte famille, éd. Soc., p. 48. )          

            Dans la problématique programmatique d’un " être révolutionnaire "de la classe, la sentence ci-dessus est définitive, autosuffisante, on passe à autre chose, et on peut en toute tranquillité d’esprit, toute innocence, se livrer à l’analyse du cours historique du mode de production capitaliste, du cours empirique des luttes de classe et de son devenir révolutionnaire déjà connu. Mais voilà, le dépassement révolutionnaire du mode de production capitaliste est un dépassement produit, une sorte de point historique inconnu, et la question ne se présente plus alors, dans chaque analyse particulière, comme celle d’un " désaccord "ou d’une " disharmonie "conjoncturelle, sans grand intérêt théorique et sans conséquences majeures sur un aboutisement inéluctable dans sa définition déjà connue.

            En un mot, considérer le cours des choses sur cette base ne pourrait que nous conforter dans un normativisme bien tranquille : la situation est telle, mais nous savons que ce n’est qu’un " désaccord ”, une " disharmomie "momentanée, cela parce que l’avenir nous appartient, mais, surtout, parce que, dès maintenant, ce qui se passe, c’est-à-dire ce que fait le prolétariat, ne correspond pas à l’être que nous (la théorie) nous connaissons, en quelque sorte ce n’est pas " rationnel ”. A propos du vote ouvrier pour le Front National cela nous donne les conclusions aussi rassurantes que proclamatoires du " Mouvement Communiste "dans son tract " L’épouvantail Le Pen a réussi à recréer l’union nationale pour la République, la lutte de classe se chargera de la défaire ": " Il te faut (le M.C s’adresse à l’ouvrier, nda) au contraire prendre conscience (souligné par nous) que la seule solution réaliste pour les ouvriers consiste à détruire l’Etat... ”. La participation aux élections est ici le résultat de " l’inculcation dans les têtes des prolétaires du crétinisme électoral par nos adversaires ”. Il faut en conséquence que la classe " prenne conscience de sa force en tant que classe "; cette force c’est " sa place dans la production "(nous serions tentés de préciser dans les rapports de production). Ce qui échappe au M.C c’est que cette " place "est aussi ce qui fait participer le prolétariat du capital et de l’Etat. Le vote Le Pen est alors simplement qualifié de réactionnaire sans qu’il soit jamais nécessaire de définir ce que l’on entend par là (volonté de retour ? obstacle au sens de l’histoire ?). Toute une série d’expressions non définies viennent remplacer celle que l’on ne veut pas employer : classe ouvrière. La lettre de Mouvement Communiste (Mai 2002) utilise " vote populaire ”, " classes opprimées ”, " classes subalternes ”, et le tract : " prolétaires désemparés et souffrants ”. Remarquable travail de dénégation. De la même façon l'Oiseau tempête (texte cité), face aux " impasses de la société capitaliste ”, nous assure que la seule perspective est " un combat anti-capitaliste permanent et autonome "contre " les massacres guerriers entre prolétaires ”, mais ce qui nous intéresserait plus que les proclamations c’est de nous expliquer le vote ouvrier pour le Front National et les " massacres guerriers entre prolétaires "au-delà du " conditionnement "ou des " illusions de la démocratie ”.

            A partir du moment où " sa propre situation ”, comme dit Marx, n’est pas un être, mais réellement une " situation ”, c’est-à-dire un rapport et donc une histoire, on ne peut plus se contenter de la tranquillité et de l’innocence normatives. On ne peut plus poser, d’un côté, ce qui se passe et, de l’autre, passer les désaccords et les disharmonies par pertes et profits dans l’attente de la " prise de conscience ”. On ne peut plus dire " peu importe... ”, car c’est justement cela qui importe. La disharmonie et le désaccord ne peuvent plus être rejetés à l’extérieur de l’objet comme cela apparaît dans une théorie normative parce que les aléas des " buts "que les ouvriers " se représentent "ne peuvent plus être traités comme disharmonies par rapport à la norme finale du " vrai but ”. En fait, c’est tout le contenu du concept de limite des luttes que l’on retrouve, concept, il est vrai, délicat à manier.

            Le vote Le Pen est une protestation, une protestation ouvrière (pas seulement et il faudra l’expliquer) non pas de la classe ouvrière contre le mode de production capitaliste mais contre la disparition de la possibilité de sa représentation sociale et politique (nous avons vu dans la première partie ce qu’était la représentation et dans la deuxième le processus de sa disparition). Cette protestation affirme l’existence de la classe ouvrière (comme avait pu le faire le vote contre Maastricht, qui, lui, avait réjoui pas mal de " radicaux ”), si cette affirmation s’appuie sur la nostalgie d’un passé révolu et largement fantasmé, elle est, avant tout, actuelle car elle n’est pas celle de l’identité ouvrière, même fétichisée dans la représentation politique. C’est une affirmation ouvrière qui ne fait qu’affirmer toutes les catégories actuelles des modalités de l’exploitation. Elle se distingue de l’affirmation de l’identité ouvrière en ce qu’elle n’affirme que l’existence du capital tel qu’il est, mais c’est aussi là qu’existe la classe ouvrière.

            La reproduction du capital est la limite de cette affirmation d’existence, la protestation qu’est cette affirmation se déroule à l’intérieur de cette reproduction et en suit tous les linéaments de la concurrence entre prolétaires, de la division du travail, de l’individualisation des rapports de travail, etc. Protestation, parce que, bien que complètement contenue dans le fonctionnement du mode de production, complètement " interdite "par sa restructuration (disparition de l’identité ouvrière : nous ne sommes pas dans une période fasciste). Contrairement à ce qui se passe au cours de la lutte des classes, il n’y a rien ici qui soit l’affirmation par ce cycle de sa propre dynamique. Le vote Le Pen ne peut pourtant pas être rejeté dans une sorte d’ailleurs du cycle de luttes actuels. D’abord, il n’y a que sa compréhension qui peut l’expliquer (disparition de l’identité prolétarienne, le capital comme seul horizon, le fait d’agir en tant que classe devenu la limite de la lutte de classe), ensuite il est le durcissement, la cristallisation pour elles-mêmes des limites de ce cycle : l’appartenance de classe est devenue la limite générale de la lutte de classe.

            Dans les luttes immédiates, la dynamique de ce cycle est une production en rapport et même au travers de ses limites ; la dynamique ne peut, sans se perdre comme dynamique de la lutte de classe, s’autonomiser comme cherche à le promouvoir le Mouvement d’Action Directe. Empiriquement (décembre 95, sans-papiers, chômeurs, dockers de Liverpool, Cellatex, Alsthom, Lu, Marks et Spencer, etc), telle ou telle caractéristique de la lutte apparaît, dans le cours de la lutte elle-même, comme limite en ce que cette caractéristique spécifique (service public, demande de travail, défense de l’outil de travail, refus de la délocalisation, de la seule gestion financière, etc), contre laquelle le mouvement se heurte souvent en se scindant, se ramène toujours au fait d’être une classe (ce qui peut, en réaction, provoquer l’autonomisation de la remise en cause individuelle de l’appartenance de classe par rapport à la lutte en tant que classe : le mouvement d’action directe) et encore plus évidemment à l’implication réciproque avec le capital, ce qui est identique, alors que pouvait sur ces bases être promu, auparavant, le projet de gestion ouvrière. C’est ainsi qu’existe réellement la dynamique de ce cycle de luttes. Ici, dans le vote, c’est l’affirmation d’être une classe qui se donne, dans toutes les caractéristiques du fonctionnement du mode de production capitaliste, sans que cette affirmation soit la médiation d’un au-delà, comme une protestation contre ce même fonctionnement qui en interdit la représentation.

" Si les auteurs socialistes attribuent au prolétariat ce rôle historique, ce n’est pas du tout parce qu’ils considèrent les prolétaires comme des dieux. C’est plutôt l’inverse. Dans le prolétariat pleinement développé se trouve pratiquement achevée l’abstraction de toute humanité, même de l’apparence d’humanité ; dans les conditions de vie du prolétariat se trouvent condensées toutes les conditions de vie de la société actuelle dans ce qu’elles peuvent avoir de plus inhumain. "(Marx, la Sainte Famille, éd. soc., p. 47.)

            Pour paraphraser infidèlement la suite de la citation : si dans le prolétariat, " l’homme s’est perdu lui-même ”, il n’acquiert en même temps la " conscience théorique "de cette perte que dans le spectacle de ceux qui en lui-même sont les plus menacés par " la misère qui s’impose à lui inéluctablement - expression pratique de la nécessité - ”. Cette " misère qu’il ne peut plus éviter ”, il peut encore la " farder "en son miroir. Sa révolte et son refus de " pareille inhumanité "sont expulsés de lui-même et deviennent le refus de sa propre image que le travailleur immigré lui renvoie. Si " tout rapport à soi est un rapport à l’autre ”, le refus et la révolte contre soi, peuvent être un refus et une révolte contre l’autre qui est la réalité du rapport à soi.

            " Si ce vote (le vote pour le Front National, nda) revêt sans nul doute une forte dimension protestataire, on ne peut méconnaître le fond structurel sur lequel se détachent les relations ouvriers français - ouvriers immigrés aujourd’hui, c’est-à-dire le contexte de vulnérabilité de masse (pour reprendre l’expression de Robert Castel) (...) : la détérioration des conditions sociales d’existence (niveau de vie, insécurité, angoisse de l’avenir), la concurrence au travail, la diminution des espoirs de promotion (pour soi et ses enfants), la hantise du déclassement social, l’espoir et la déception liés à la poursuite d’études. C’est sur cette toile de fond que l’on peut comprendre l’attrait exercé par les thématiques du Front National, notamment celle de la préférence nationale, dans les milieux populaires. "(Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière, éd. Fayard 1999, p. 376.) L’enquête de Beaud et Pialoux fait resortir que la " cristallisation raciste "se fixe moins sur le comportement des parents immigrés à l’usine (il s’agit d’une enquête sur les usines Peugeot et la région de Sochaux - Montbéliard) que sur celui de leurs enfants à l’extérieur. Ce n’est pas l’ouvrier immigré qui a vingt-cinq de boîte qui est le miroir de la vulnérabilité sociale générale du prolétariat et du " déclassement "mais les jeunes de la deuxième ou troisième génération dont certains en arrivent à endosser et à revendiquer ce rôle de " groupe repoussoir ”. " La fermeture dramatique de l’avenir avive considérablement leur ressentiment et explique aussi la radicalisation de leurs comportements dans une espèce de spirale incontrôlable : la violence subie en permanence - violence économique, violence de la pauvreté matérielle, violence du racisme - se transforme en une violence retournée, parfois contre soi et souvent contre les " autres ”, ces " Français "tous voués aux gémonies. Face au racisme diffus qui vise les " Arabes ”, leurs réponses suivent la logique du retournement : stigmatisés comme : " Arabes ”, ils en viennent à magnifier leur " arabité " "(ibid, p. 393.) La fracture ne peut plus être conçue comme une affaire interne à la classe ouvrière, mais en termes de plus en plus ethnicisés. Ce faisant, ces jeunes font peser sur les autres enfants et sur leurs familles le plus gros des risques, celui qui consiste à faire capoter la stratégie d’ascension sociale dans le travail,  par l’école ou par le quartier habité.

            Sous le titre " La respectabilité ouvrière, enjeu véritable des tensions racistes ”, Beaud et Pialoux développent l’analyse suivante : " On peut se demander si le passage au Front National d’un nombre croissant d’ouvriers ne gagnerait pas à être interprété comme une forme de protestation amère, voire désespérée, contre le " moralisme de gauche ”. (...) Il nous semble important d’insister sur l’aspect éminemment réactif du vote Le Pen : il y a là une manière viscérale de dire la haine sociale qui habite de plus en plus d’ouvriers, (...). Ce qui est en jeu à travers le vote FN des ouvriers c’est bien la respectabilité de personnes qui ont travaillé dur toute une vie pour acquérir leur maison, bien élever leurs enfants, se construire une bonne réputation, etc. Cette respectabilité, qui effectivement peut paraître dérisoire à ceux qui sont éloignés des milieux populaires, les ouvriers peuvent aujourd’hui la perdre brutalement. De diverses manières : par le chômage qui frappe le ménage, par le déclassement de leur lieu d’habitat (comme pour ceux qui, il y a vingt ou trente ans, ont construit dans un endroit aujourd’hui menacé par la paupérisation sociale ou ont acheté dans une cité " à la dérive ”), mais aussi par la contestation diffuse de leur système de valeurs, que ce soit le localisme ou l’autochtonie disqualifiés au profit du cosmopolitisme ou du " métissage ”, ou encore par la remise en cause de la division sexuelle du travail. Or cette respectabilité ouvrière, (...), est aujourd’hui moins bien défendue et paraît fortement menacée. (...) Ce qui par exemple nourrit l’exaspération des ouvriers français (et souvent des immigrés anciens, nda) habitant dans les villes ouvrières de la région, c’est le contraste entre le discours sur l’immigration des hommes politiques - l’arrêt de l’immigration légale et la lutte prioritaire contre l’immigration clandestine - et les réalités locales. (...). Ces nouveaux immigrés qui arrivent le plus souvent dans le cadre du regroupement familial, sont soupçonnés d’avoir eu recours à d’autres voies, illégales ou paralégales, notamment le mariage avec des Français(es) d’origine immigrée. (...). Si cette nouvelle immigration est accueillie avec défiance, ce n’est pas nécessairement par réflexe " raciste "mais parce qu’elle ne fera, aux yeux des habitants de ces quartiers, qu’aggraver les problèmes structurels rencontrés à l’école et dans le quartier. (...). C’est en réaction aux promesses non tenues et aux discours moralisateurs des " élites "qu’une sorte de cynisme ouvrier se développe contre les valeurs universalistes et républicaines, celles que défendent les " intellectuels "(au sens ordinaire) accusés d’oublier ou de nier les formes les plus concrètes de la concurrence sociale auxquels les ouvriers - les " petits "- sont confrontés au jour le jour. "(op. ci.t, pp. 398-399-400)

            Depuis plus  de quinze ans, le chômage de longue durée, la relégation liée à la perte d’emploi, la réclusion dans les HLM dégradées, la compression des revenus, l’échec scolaire des enfants, rapprochent les conditions de l’ex noyau dur de la classe ouvrière de celles des groupes dont ils pouvaient se croire éloignés, ou qu’ils pouvaient imaginer moins bien armés qu’eux. " Le bulletin Le Pen devient l’expression de la hantise d’être précipité à nouveau dans le monde auquel ils entendaient échapper, une manière de restaurer une identité, de conjurer le déclassement. Il n’est pas jusqu’au racisme ordinaire qui ne soit, alors, une façon de marquer la distance qu’ils voudraient ne pas voir abolie avec ceux qui sont encore un peu moins qu’eux. (...). Maintenant, c’est désormais par opposition à ceux qui occupaient auparavant les emplois les plus dévalués que toute une frange du monde ouvrier, au chômage, joue son identité. "(texte de membres de la Fondation Copernic, le Monde du 14 juin 2002). Cette identité ne peut plus être celle du métier, de la solidarité dans la lutte (si celle-ci existe ponctuellement, c’est quotidiennement une situation de concurrence individuelle qui domine), ni celle générale de la condition ouvrière devenue si instable. Le procès de travail atomise les ouvriers et les met en concurrence jusque dans son organisation matérielle : responsabilisation individuelle sur la qualité, les délais ; éloignement physique des postes de travail ; éclatement des horaires ; évaluation personnelle et entretien avec le supérieur direct. L’atomisation est telle et la perte de l’identité ouvrière confirmée par et dans la reproduction du capital si inexorable que l’Etat et la Nation, les communautés les plus abstraites et parce que les plus abstraites, peuvent seules être la communauté de cette individualisation (comme ailleurs la religion, lorsque les communautés traditionnelles éclatent). Cette identité se forge dans la délimitation et la différence d’avec les exclus de la vie nationale, immigrés et même chômeurs " nationaux "auxquels on reprochera les " avantages "octroyés par les " élites liées au cosmopolitisme ”. Tout se mêle ici : l’identité nationale et l’ancienne fierté du travail. L’identité nationale revendiquée c’est avant tout le mépris vis-à-vis des " exclus ”, reposant sur la crainte d’en être, le rejet de voir ses problèmes traités par le RMI, la RTT, la CMU.

            Nous ne sommes pas d’accord avec Michel Samson pour qui (le Monde du 9 mai 2002) : " Ce mot de protestataire sert à masquer l’essentiel : cet électorat plus massif le 21 avril que celui du PS, est raciste et xénophobe, au sens ordinaire de ces mots. "Bien sûr l’utilisation politicienne du mot "protestataire" sert à renvoyer cette manifestation dans le domaine du défoulement inconscient, mais cela ne l’empêche pas pour autant d’être protestataire en tant que raciste et xénéphobe et en toute conscience. " Réserver allocations, retraites et autres prestations aux nationaux revient à voler aux autres une part de ce qui leur est dû : les travailleurs étrangers qui travaillent en France cotisent à la sécurité sociale, aux caisses de retraite, aux Assedic, payent leurs impôts. De surcroît, en consommant nourriture, essence, cigarettes ou films, ils paient les impôts indirects, TVA et taxes, ce qui leur donne droit aux soins hospitaliers, aux programmes de télévision, aux autoroutes, aux écoles, à la protection policière, etc., que l’on paye avec cet argent. "(ibid.) Il est exact que les " acteurs politiques "répondent très rarement sur ce point central du programme du Front National péférant, tout comme les manifestants de l’entre-deux-tours, en appeler au fascisme et aux années trente. Mais l’électorat ouvrier de Le Pen, lui, le sait pertinemment et cela fait partie de sa protestation sur la " respectabilité ouvrière "qui passe par la préservation d’un Welfare senti comme menacé par l’immigration et par la consolidation d’une barrière et d’une différence vis-à-vis de ceux qui apparaissent comme les plus exposés à la relégation sociale et tant pis/tant mieux si cela est injuste.

            La " préférence nationale "n’est pas une adhésion patriotique à une identité de substitution que serait la " Nation "et encore moins la " race "ou la " civilisation chrétienne ”. La délimitation entre le " nous "et les " autres "est avant tout un mouvement interne au rapport entre travail, welfare et services publics (habitats, écoles, hôpitaux, Poste ...), elle est la revendication d’un Etat " qui marche ”. Le critère de la délimitation c’est l’ordre qui surdétermine le " bon fonctionnement "de l’accès au travail, au welfare, aux services publics. Cet ordre c’est la légitimité exclusive du travail salarié (il s’agit ici du vote ouvrier pour le Front National et non de l’ensemble du vote Front National, les " petits patrons "sont évoqués plus loin)  que menacent le " chômeur professionnel "(toujours l’autre), le " clandestin ”, le " dealer ”, " celui qui vit des allocations familiales ”, tous ceux dont une identité particulière peut être réellement ou imaginairement la source d’un " avantage ”, d’une dérogation à cette règle commune. Cet ordre implique immédiatement la " sécurité "(au sens sarkozien : on ne traine pas dans les halls d’immeubles) qui se présente comme la garantie de l’obligation au travail et à la règle commune. La délimitation va passer entre cet ordre et ce qui le menace dont la figure paradigmatique est le " jeune arabe "et, comme le nazisme avait inventé les " enjuivés ”, ceux dont le comportement quotidien est assimilé à ce paradigme. La " préférence nationale "est la construction d’un groupe " racial "à partir de critères qui ne le sont pas, il s’agit d’une résistance à la relégation sociale contre ceux qui en sont désignés comme les symboles et les fourriers. C’est seulement en ce sens que la défense de la " respectabilité ouvrière "devient " préférence nationale "qui se construit à partir des critères de la respectabilité ouvrière comme délimitation d’un groupe " racial "à combattre, et non comme affirmation d’un " nous "comme " la France ”, " la patrie ”, " la chrétienté ”. L’" identité nationale "ne se substitue pas à l’identité ouvrière, c’est l’identité ouvrière qui fait de la " résistance "sous la forme de l’identité nationale qui avait toujours été une de ses déterminations. " Résistance "mais il ne s’agit pas d’un anachronisme, elle a totalement changé de contenu en retravaillant certaines de ses déterminations, de volonté de libération du travail du salariat, elle est devenue l’affirmation, menacée en tant qu’ordre social, du travail salarié.

            Comme toujours le groupe " racial "est une complète construction historique qui suit les linéaments des circonstances particulières : le jeune " gaulois "peut être " arabe "et l’Algérien qui a 25 ans de chaine derrière lui " français ”. Dans sa brochure déjà citée, Temps Critiques note avec raison que la " détestation du travail "est le fait d’une large fraction de la jeunesse issue des milieux populaires, " la critique du travail s’y manifeste en dehors de toute perspective collective et dans les quartiers où prédominent les jeunes issus de l’immigration récente ”. Ils ajoutent : " Les individus prolétaires lorsqu’ils se contraignent à voter le font pour des partis qui osent encore se référer au travail, le FN et LO notamment. "(Il est inutile de répéter ici que si nous pouvons partager certaines analyses de Temps Critiques nous rejetons toute la problématique de base exprimée dans cette revue. Il est tout de même notable que dans ce hors série cette problématique de la " valeur sans le travail ”, de la " disparition des classes ”, de la " disparition de leur contradiction comme exploitation "ne soient que des rappels qui interfèrent peu dans l’analyse, souvent même des appellations comme " individus prolétaires "autorisent l’auteur à faire une analyse de la situation des classes sans avoir à prononcer le mot tabou. En outre, la reprise systématique des concepts de " cycle de luttes", " programme prolétarien ”, " identité ouvrière ”, " restructuration " amène souvent ce texte là où, selon sa problématique affichée, il ne devrait pas aller). 

            Le vote Le Pen résulte d’une première délégitimation qui est celle de la reconnaissance sociale de la classe ouvrière : sa disparition en tant que classe confirmée dans la reproduction du capital et porteuse, à partir de sa situation immédiate dans le mode de production capitaliste, de l’affirmation d’une réorganisation de la société. Entre les deux tours de l’élection présidentielle, cette première délégitimation a été redoublée, comme mise en abime. Les manifestations de l’après premier tour sur les thèmes de la France, de la démocratie, de la République et de la condamnation morale du racisme furent une dénégation de la raison d’être de ce vote, le vote ouvrier pour le Front National fut privé de ses véritables motifs. La classe ouvrière fut délégitimée une seconde fois.

            Il n’y avait pas de fascisme et pas d’antifascisme, ni même de manifestation de l’" unité nationale "(la manifestation nationale de l’entre-deux-tours fut un fiasco). Il n’y avait de la part de ceux qui étaient dans la rue que le cri de la créature menacée : nous ne sommes pas comme " eux "; nous ne sommes pas " affreux, sales et méchants ”. L’espoir de se démarquer de ces " pauvres ”, l’autoproclamation rassurante : " nous sommes encore dans la course ”. Affirmer son appartenance et son allégeance à cette société par la reconnaissance réciproque d’être encore des " in ”. Les proclamations étaient claires : s’affirmer citoyen, démocrate, républicain, c’était conjurer l’anxiété de basculer dans la précarité, l’inquiétude pour l’avenir, et affirmer comme inhérent à cet " état "de citoyen le " droit "menacé à la promotion sociale. A quarante ans, 18 % de la génération née dans les années 20-30 s’étaient élevés dans la hiérarchie, cette proportion grimpait à 28 % pour la génération née entre 1945 et 1950, depuis elle stagne ; en revanche les perspectives de déclassement social, c’est-à-dire de se retrouver à terme dans une catégorie sociale inférieure à celle du père, sont deux fois plus forte pour la génération née en 1975 que pour ses parents (cf. dossier sur les classes moyennes dans le Monde du 23 décembre 1997.) Comme les anciennes classes moyennes avaient la boutique ou la petite entreprise comme patrimoine, pour les " classes moyennes "actuelles " être citoyen "est devenu un patrimoine que l’on met en valeur par l’exhibition de ses diplomes et de ses compétences. Fausto Bertinotti (secrétaire général du parti d’extrême gauche italien Refondation communiste) écrit à propos de ces manifestations : " J’y vois une prise de conscience nouvelle des dégats sociaux provoqués par ce système, une tentative de se réapproprier, à partir de la base, la politique, de la remettre au centre de la société, en somme à l’aube d’une nouvelle volonté de changement, un autre des fruits du mouvement des mouvements du peuple de Seattle. "(le Monde du 11 mai 2002.). Bertinotti se berce dans ses propres illusions démocrates radicales : ces manifestations ne sont même pas du démocratisme radical en ce sens qu’elles ne sont pas la reconnaissance de la condition ouvrière dans son horizon indépassable du mode de production capitaliste, mais sa dénégation. Bertinotti aurait du lire l’éditorial du numéro de Elle du 29 avril 2002 (on est beau, on est jeune, on est gentil… on n'est pas des ouvriers).

            La disparition de l’identité ouvrière et donc de ce qui était inclus en elle : sa représentation, remet en cause à l’intérieur de la démocratie la légitimation démocratique de la lutte des classes.

Le populisme

Le populisme se définit essentiellement comme la volonté d'abolition, dans la politique, de la distinction entre société et politique. Contre la démocratie, le populisme refuse de reconnaître comme irréductibles les contradictions et les scissions de la société, et d’accepter leur pacification dans l'État par la médiation du citoyen. Pour le populisme, la société est une communauté directement prise en charge et représentée en tant que telle dans l'État. La communauté, c'est le peuple contre les classes sociales d'un côté et contre le citoyen de l'autre. Cependant ce peuple comme communauté n'est pas un état, un donné, il doit être construit par la réunification, la réconciliation, de ce qui a été séparé, disloqué : la société et la religion, le public et le privé, l'économie et la morale, la technique et le culturel, les masses et les élites, le travail avec le capital et la nation, etc. En tant que mouvement politique et idéologique, le populisme se constitue sur les limites des luttes du prolétariat et se retourne contre lui. C'est l'action du prolétariat dans ses luttes revendicatives et de pression sur l'État, ainsi qu’actuellement l’impossibilité de cette activité d’exister comme projet d’organisation de la société selon ses besoins et intérêts, qui produit le peuple. Et le peuple, qui n'admet pas les contradictions, les conflits et les scissions en son sein, se retourne contre lui. Il serait angélique de ne pas constater que c’est dans des régions où parfois les prolétaires ont lutté de façon très violente contre les fermetures d’entreprises et les licenciements et pour obtenir les meilleures conditions de départ que le Front National fait d’excellents scores après la disparition de l’encadrement de la communauté ouvrière.

Mais ce peuple, on l'a dit, n'est pas un donné, n'est pas une classe sociale, ni même un groupe sociologique, il est à construire et à représenter. Par là, il devient l'apanage de la seule classe susceptible d'unifier les contradictions sociales et de les reproduire, parce qu'elle tient les clés de l'autoprésupposition du capital : la bourgeoisie. Celle-ci peut déléguer, de façon parfois conflictuelle, la direction du mouvement aux classes moyennes, ou à des catégories sociales mieux à même de le représenter, parce qu'adéquates à son contenu, comme l’Eglise, l'armée, ou le syndicat selon les contextes. C’est cette délégation aux petits patrons et artisans qui manque actuellement (et manquera toujours) au Front National (tel que les conditions françaises lui imposent d’être) et qui en fait une organisation aussi massive électoralement qu’ectoplasmique socialement. Comme le démocratisme radical, avec lequel il partage bien des caractéritiques (le rêve de la démocratie directe, le culte de l’Etat social, la critique de la mondialisation libérale), le populisme se nourrit aux limites des luttes du prolétariat quand celui-ci ne peut se dégager d'une fixation de la contradiction entre prolétariat et capital au niveau de la reproduction de la force de travail dans le cadre d'une économie capitaliste de plus en plus segmentée (rupture de l’ordre de la société salariale) où l'articulation entre les secteurs n'apparaît dans leur implication réciproque que comme misère et richesse : " ceux d’en bas "et " ceux d’en haut "(cf. les risques de la situation actuelle en Argentine).

            Le petit patronat représente idéalement cette réconciliation du travail respectable et du capital mérité, s’épanouissant dans le cadre de la nation, sociale et familiale. Malheureusement, si c’est un idéal c’est que c’est aussi une réalité. La moitié des ouvriers travaillent dans le cadre d’une petite, voire d’une toute petite entreprise, on pourrait dire que ce n’est pas le nombre qui compte mais la place dans la composition de la classe ouvrière par rapport aux dynamiques capitalistes en cours, or, de ce point de vue, force est de constater que cet éclatement n’est pas archaïque. Comme leur patron, ces ouvriers sont souvent soumis à la pression directe de la clientèle qu’elle soit privée ou celle d’entreprises plus importantes, celui qui apparaît comme aggravant les conditions de travail, forçant à tenir les salaires, c’est tout autant le patron que le client impérieux. " A de nombreux égards, le point de vue ouvrier fait plus souvent corps avec celui du patron : ils dénoncent avec lui le poids des charges sociales, des règlements... L’alliance entre les ouvriers et les petits patrons du commerce et de l’industrie devient possible (...). ”, relève Daniel Cohen dans le Monde du 3 mai 2002, on pourrait ajouter l’attitude face aux délocalisations, à la mondialisation de la concurrence et à l’envolée des revenus " indus "du capital. Face aux transformations sociales, non seulement le petit patron formalise le mouvement populiste, mais encore les petits patrons sont spécifiquement mis en mouvement en tant que catégorie sociale dont le pouvoir économique et politique est attaqué. Les contradictions actuelles retravaillent donc la tradition de l’extrême droite (travail, famille, patrie, racisme) pour produire les thèmes du populisme : justice économique, communauté nationale, respectabilité du travail, république et souveraineté rendue au peuple. Mais c'est continuellement face à l'exacerbation des contradictions entre les classes que le populisme du travail respectable et du capital mérité doit se prouver comme la représentation en acte de la communauté du peuple, et cela en produisant le peuple contre l'" impopulaire ”, le non-patriotique : la finance, les élites politiques de la démocratie représentative, les " intellectuels et artistes cosmopolites "et les grands capitaines d’industrie d’un côté ;  les " profiteurs du Welfare "et le " groupe repoussoir "des enfants d’immigrés de l’autre.

            Bertinotti, dans le texte précédemment cité, a raison de souligner qu’il ne s’agit pas de " populisme vieilli "et que " nous ne sommes pas confrontés à des reflux fascistes ”. Si le petit patron représente la figure idéale de ce populisme c’est que celui-ci est absolument " moderne ”. Sans qu’il en tienne compte, c’est parce qu’il baigne dans les caractéristiques italiennes de la petite entreprise que Bertinotti peut dépasser la vision poujadiste qui a encore cours en France, bien que là aussi dépassée. Mais en se passant de la figure du " petit patron "et de ses ouvriers, Bertinotti laisse de côté la condition de la réussite précisément populaire de ce populisme, pour n’en faire qu’une expression de la classe capitaliste, perdant ainsi sa spécificité (il est vrai que pour un tenant pur et dur du programmatisme, c’est une couleuvre difficile à avaler).

            Le petit patron est tout à fait moderne. Le gouvernement de Berlusconi comprend douze " petits "patrons sur vingt-six ministres. C’est dans les années soixante-dix, à partir de PME très dynamiques, qu’émergent ceux que Pierre Musso dans le Monde diplomatique d’avril 2002 appelle des " néo-condotierri postfordistes "comme Gilberto Benetton et Silvio Berlusconi. Durant l’été 2001, la direction de l’organisation patronale Cofindustria est revenue à Antonio d’Amato, porté par les PME du Nord-Est, contre Carlo Callieri, pourtant soutenu par Agnelli et De Benedetti. Si tous ces éléments font en réalité système et si le capitalisme italien reste dominé par un petit nombre d’actionnaires financiers (malgré le déclin de Mediobanca et la mort d’Enrico Cuccia), il n’en demeure pas moins que les familles historiques du capitalisme fordiste italien ont du partager leur pouvoir avec ces " néo-condotierri "qui même devenu gros ont conservé le mode de fonctionnement d’une PME et dont la réussite dépend des modalités d’exploitation de la force de travail en cours dans ces PME de moins de 10 salariés (on fabrique parce qu’on a déjà vendu, ce qui laisse supposer les conditions de travail et les statuts des travailleurs) qui représentent la moitié des quatre millions d’entreprises italiennes, sans oublier les 22,6 % de la main-d’oeuvre totale employés " irrégulièrement ”. Cette extrême droite populiste avec son autoritarisme et sa xénophobie (non de rejet mais de garantie policière que l’ouvrier restera à sa place, cf. la régularisation massive récente des clandestins sous contrôle des patrons) s’enracine dans les transformations actuelles du capitalisme : dans sa restructuration. La figure moderne du " petit patron "est celle de " l’obéissance aveugle et absolue aux lois du marché "et à " un libéralisme économique qui ne s’embarrasse d’aucun scrupule vis-à-vis des conditions des travailleurs. ”. Bertinotti poursuit : "Si l’on ne comprend pas cet engrenage, on ne comprend pas pourquoi cette droite, définie comme anormale ou vieillie, s’affirme au sein de processus économiques modernes. " En France, c'est dans cet engrenage que le Front National parvient difficilement à se placer, contrairement à beaucoup d’autres populismes européens ; victime, si l’on peut dire, d’un côté, de la structure productive du capitalisme français et, de l’autre, de son trop grand succès ouvrier qui le coupe sur le plan " sociétal "d’une grande partie des " classes moyennes "(homophobie, condition féminine, avortement, peine de mort, pacs ..). Tout cela tenant au déroulement de la restructuration en France, principalement à un faible éclatement des structures productives lors des restructurations industrielles.

            L’éloignement de Jean-Marie Le Pen de l’hédonisme d’un Pim Fortuyn n’est pas qu’un " détail "et Pia Kjaersgaard (chef du Parti du peuple danois) le qualifie de " figure du passé ”. C’est la profondeur de l’acceptation du libéralisme qui est en jeu, celui-ci ne définit pas seulement une série de principes économiques mais une conception et une pratique du fonctionnement de la société et de la notion d’individu. " Dans la plupart des autres pays, les divisions régionales, religieuses, corporatistes se sont maintenues jusqu’au XX° siècle (contrairement à la situation française où tout cela est démantelé lors de la Révolution, n d a). Elles ont donc pu être mobilisées par les citoyens (souligné par nous) en lutte, pour défendre leurs intérêts particuliers. Dans le cas français, le " matériel "mis à la disposition des individus pour nommer leurs différences et nourrir leur sentiment d’appartenance collective a été très tôt limité à deux grands registres : la lutte des classes (patrons / ouvriers) et le clivage national / étranger. "(Gérard Noiriel, le Monde diplomatique, janvier 2002.) L’identité ouvrière s’est politiquement constituée en France dans ce double clivage : contre les patrons, bien sûr, et dans la distinction d’avec l’étranger. De la troisième République jusqu’aux années 1970, la constitution et la reconnaissance d’une identité ouvrière d’un côté et, de l’autre, l’exclusion des immigrants étrangers sont les deux faces d’une même pièce. Depuis la III° République à la fin du XIX° siècle jusqu’à la crise / restructuration actuelle, l’Etat et la loi sont les acteurs centraux du clivage à l’intérieur de cette dualité. Cette intégration de la classe ouvrière dans l’Etat-nation ne fut pas que politique, progressivement le simple fait d’appartenir à l’Etat a permis d’obtenir des droits sociaux et c’est alors que le développement de l’immigration fut une conséquence de cette démocratisation. " Jusqu’à la fin du second Empire, la ligne de fracture fondamentale était d’ordre sociologique, opposant le monde des notables aux classes laborieuses et dangereuses. Ces dernières n’avaient pratiquement aucun droit ; le fait que leurs membres soient " français " ou " étrangers " était donc sans importance. Mais à partir du moment où le peuple dispose de droits politiques et sociaux, il devient nécessaire d’établir une discrimination radicale entre ceux qui appartiennent à l’Etat français et les autres. L’étranger est alors défini de façon négative. C’est celui qui ne possède pas les droits consentis aux nationaux. (...). Dès la fin du XIX° siècle, l’immigration de masse va permettre d’exploiter toutes les potentialités offertes par ce clivage. Les capacités de résistance accordées aux classes populaires par la III° République ne permettant pas à la grande industrie de trouver sur place toute la main-d’oeuvre nécessaire, il a fallu pour constituer le prolétariat de mineurs, de manoeuvres, d’ouvriers agricoles et de bonnes à tout faire dont le pays avait besoin, " fabriquer "une population privée des droits sociaux accordés aux nationaux et n’ayant pas la possibilité de protester collectivement contre le sort qui lui était fait. Des vignobles du Roussillon aux hauts-fourneaux de Moselle, le patronat va alors chercher de la main-d’oeuvre en Italie, en Pologne et dans les colonies. (...). En interdisant aux étrangers de travailler en France sans une autorisation officielle, l’Etat républicain s’est donné les moyens de réguler les flux migratoires, d’interdire l’entrée des immigrants sur son territoire en période de récession, de canaliser les flux vers les secteurs déficitaires, de limiter la concurrence dans les branches prisées par les nationaux. Au cours de la même période, ce dispositif a été renforcé par une multitude de mesures destinées à élargie la " fonction publique ”, de façon à multiplier le nombre des emplois réservés aux Français. "(ibid.). Si l’analyse de Noiriel est passionnante, elle laisse cependant de côté le fait que ce qu’il appelle " l’intégration des classes populaires " n’est pas qu’un phénomène institutionnel, mais politique (dans un sens plus large qu’institutionnel), social et économique. Cette intégration est en fait un rapport de classes entre le capital et le travail qui s’impose au-delà des clivages institutionnels, c’est la formation et la confirmation d’une identité ouvrière à l’intérieur de la reproduction du capital. L’action politique et syndicale et tout simplement les luttes quotidiennes ont régulièrement subverti ce clivage (non sans affrontements), l’existence d’une identité ouvrière permettant cette subversion. La disparition d’une identité ouvrière laisse en revanche le clivage institutionnel à nu, de lui seul dépend l’" intégration "et la reconnaissance (les sans-papiers n’ont eu droit de la part du mouvement ouvrier qu’à un furtif coup de chapeau et parfois même à l’hostilité des immigrés anciens). Le grand maître de ce clivage c’est l’Etat, c’est à lui que l’on s’adresse, c’est de lui que l’on attend tout, d’autant plus que, comme on l’a vu, toute référence intermédiaire a disparu depuis longtemps des luttes sociales en France, n’en déplaise aux Bretons, Basques et autres Corses. C’est toute cette longue histoire qui a structuré en France l’identité ouvrière sur le socle du clivage national / étranger et dont l’Etat était le maître d’oeuvre et le garant ultime qui met en porte à faux le " libéralisme "du Front National et lui donne son air de vilain petit canard de la famille populiste européenne, quand comme ses frères il est le résultat de la disparition de cette identité. Contre cette disparition, en France il n’y a qu’une instance : l’Etat. Pour être rapide, le Front National balance encore entre, d’un côté, la tradition et la loi et, de l’autre, le contrat.

            L’extrême droite dont nous assistons au succès en Europe est celle que Jean-Yves Camus (auteur des Extrémismes en Europe, éd. de l’Aube, 1998 et du Front National, éd. Milan, 2001) qualifie d’"atypique "en ce qu’elle abandonne le culte de l’Etat pour l’ultra-libéralisme, le corporatisme pour le " jeu du marché ”, et même parfois " le cadre de l’Etat-nation pour les particularismes régionaux ou purement locaux. "(le Monde diplomatique, mai 2002). En Italie, dans son évolution, l’Alleanza Nazionale a laminé les groupuscules néofascistes purs et durs, partout les partis qui se réclament de l’héritage direct du fascisme, du salazarisme, du phalangisme ou de la dictature des colonnels en Grèce sont totalement marginalisés. De même, en Belgique, si le Vlaams Blok (Bloc flamand) se réfère toujours au " nationalisme solidariste "et au " nationalisme flamand "de Henri De Man, le courant libéral y est de plus en plus important et donne le ton général du programme en se référant à Margaret Thatcher qui " a libéré son pays de la dictature des syndicats "(au point que le combat pour l’indépendance de la Flandre n’est plus réservé qu’aux discours dominicaux). Les plus prospères de ces partis d’extrême droite, ceux de l’Europe scandinave, attirent électoralement une proportion de plus en plus grande d’ouvriers même si leur socle demeure les " classes moyennes "et les patrons indépendants. En Norvège, où le chômage est quasiment inexistant et où les revenus pétroliers assurent pour l’instant un avenir sans nuages à l’Etat providence, le succès du Parti du progrès (Fremskridtspartiet) en milieu ouvrier semble mystérieux, d’autant plus qu’il défend l’idée d’une dérégulation totale du marché du travail impliquant une disparition du salaire minimum. Dans la situation de prospérité de la Norvège, une telle dérégulation n’apparaît pas comme une menace mais plutôt comme l’ouverture d’opportunités salariales (concurrence, primes, individualisation...) et l’absence de salaire minimum comme une relégation hors de l’espace salarial commun de la main-d’oeuvre non nationale. La prospérité y apparaît comme la préservation de l’homogénéité ethnique, religieuse et culturelle. Partout, ce qui domine c’est le ralliement de cette extrême droite au libéralisme, ce qui la différencie et la coupe radicalement du fascisme historique.

            Cependant, son succès électoral tient à ce que ce libéralisme est boiteux : libéralisme sans, et même, de façon proclamatoire, contre la mondialisation. Le point commun de tous ces mouvements, y compris naturellement le Front National, est d’ériger la " préférence nationale "en protection de ce qui reste d’Etat providence (même quand celui-ci, comme en Norvège, ne paraît pas immédiatement menacé : il vaut mieux faire envie que pitié). Une fois affirmé ce point programmatique dur, la critique de la mondialisation est en fait plus spectaculaire, symbolique et rhétorique que réelle. Si bien que, au-delà de la participation directe de ces partis au pouvoir et des aléas de leurs succès électoraux, leur " modernité "réside avant tout dans le fait que leurs thèmes sont partout présents dans les partis dits " de gouvernement "(sans parler des nombreux arrangements locaux et / ou nationaux ainsi que des changements " personnels "d’étiquette) et que les critiques qui leur sont adressées dans le " débat politique "ne dépassent jamais la stigmatisation diabolique de leur " fascisme "ce qui passe totalement à côté de leur réalité. Même si cela n’a pas d’importance, on ne peut s’empêcher de se demander si ce n’est pas volontaire.   

            Partout, c’est la disparition de l’identité ouvrière et par là de sa représentation politique social-démocrate et / ou communiste qui déstabilise le fondement politique de l’Etat démocratique. Celui-ci est la pacification d’un clivage social que la démocratie reconnaît comme réel au moment où elle en est la représentation comme affrontement entre citoyens. Contrairement au populisme, la démocratie est la reconnaissance du caractère irréductiblement conflictuel de la " communauté nationale ”, de ce point de vue la reconnaissance de la classe ouvrière a été historiquement au coeur de la construction de la démocratie, elle en fut même le moteur et le critère. Il est inutile de revenir longuement sur la déliquescence de la social-démocratie déjà abordée dans la partie de ce texte plus spécialement consacrée à la disparition de l’identité ouvrière. La social-démocratie et les partis communistes (frères ennemis) constituaient la forme dominante de la représentation politique inhérente à l’identité ouvrière. Celle-ci s’était constituée dans la première phase de la subsomption réelle du travail sous le capital dans le cadre mondial du fordisme et corrélativement dans le cadre national du bouclage de l’accumulation. Comme expression politique, la social-démocratie se caractérisait par trois points : la constitution d’un parti de masse, une sorte de contre-société (ce point là ne fut jamais effectif en France) ; un projet de réforme de la propriété en " propriété sociale "; la protection sociale. Le premier point est devenu caduc dans l’entre-deux-guerres, le deuxième s’est alors limité à un effet oratoire dans la présentation des programmes avant d’être officiellement abandonné, ne restait que le troisième. Le keynésianisme interne, en possible situation de compromis avec un libéralisme externe de plus en plus important, est devenu la politique naturelle de l’identité ouvrière jusqu’à ce que toutes les caractéristiques de la restructuration actuelle en ont fait disparaître la possibilité : coût budgétaire des programmes sociaux, montée du chômage, précarisation de la force de travail, décentralisation des relations professionnelles, autonomisation des marchés financiers, concurrence internationale. C’est-à-dire fondamentalement la modification du rapport d’exploitation. Nous ne rentrerons pas dans l’analyse des différentes possibilités de reconstruction de la social-démocratie ; une des plus intéressantes est certainement celle entamée autour de la CGIL en Italie qui retrouve la stratégie socio-politique qu’elle avait inaugurée à la fin des années soixante-dix, puis, à l’époque, rapidement abandonnée. Quelle que soit la nouvelle configuration " social-démocrate ”, elle ne sera plus la représentation de l’identité ouvrière mais un accompagnement légal ou contractuel de la restructuration et la déstabilisation générale du fonctionnement de l’Etat démocratique, que cette disparition implique, perdurera.

            En effet, la critique démocratique du populisme n’est pas chose aisée. Pierre Rosanvallon faisait remarquer, il y a déjà quelques années, que l’on voit aujourd’hui employés pour critiquer l’idée de référendum sur les problèmes de société, les mêmes arguments qui étaient employés au XIX° siècle contre le suffrage universel : le manque d’éducation du peuple. Rosanvallon poursuit : " Nous avons besoin de pouvoir faire philosophiquement une critique démocratique du populisme. Ce qui est en cause, pour faire vite, dans une perspective populiste, c’est une vision extrêmement pauvre de la démocratie, une vision primitive de la volonté générale. Le populisme considère que l’énergie sociale est en permanence étouffée par les élites, étouffée par les appareils, étouffée par les partis, étouffée par les institutions. C’est une vision très discutable de la démocratie. La démocratie ce n’est pas simplement l’enregistrement passif des volontés, c’est la construction du vivre ensemble. La volonté commune n’est pas donné au point de départ. Elle se construit dans le débat et la délibération. C’est sur cette base que l’on peut faire une critique méthodologique, philosophique du populisme. Il n’y a pas un " déjà là "de la volonté générale, un " déjà là "de l’énergie sociale. (...). Si l’on a une vision décisionniste de la démocratie, on ne peut pas faire la différence entre populisme et démocratie. "(Pierre Rosanvallon, le Monde du 14 décembre 1993.) Nous ne discuterons pas ici des notions de " volonté commune ”, de " citoyen "ou d’" Etat de classe ”, nous nous intéressons au problème que la démocratie a avec le populisme. Disons seulement que la " volonté générale "est une réalité, ce sont toujours les intérêts de la classe dominante qui se font valoir comme intérêts généraux, la démocratie, dans le mode de production capitaliste, est le processus le plus adéquat de ce " faire valoir "et ce pour les raisons même qu’énonce Rosanvallon.

            La représentation pacifiée en " volonté générale "d’une société reconnue comme nécessairement conflictuelle (c’est là toute la force de la démocratie) est un travail et non un reflet. C’est-à-dire que dans le fonctionnement démocratique de l’Etat, la réification et le fétichisme sont des activités, c’est la politique comme partis, débats, délibérations, rapports de force dans la sphère spécifique de la société civile, décisions (cf. la première partie de ce texte). Se contenter de se moquer des démocrates qui n’acceptent pas le résultat d’un vote c’est un peu léger et c’est ne rien comprendre à la démocratie comme représentation. Les ricanements radicaux restent en deçà d’une analyse démocratique sérieuse de la démocratie.

            La démocratie semble inexorablement devenir populiste parce que c’est le travail de représentation qui est en crise. Précisons : les classes existent, l’Etat existe, la classe capitaliste est la classe dominante, le fétichisme de la marchandise doublé du fétichisme spécifique du capital accomplissent toujours leur oeuvre. Dans la mesure où l’intérêt propre de la classe dominante passe par l’Etat, il doit acquérir la forme d’un intérêt universel, d’une volonté générale. Quand nous disons que toute classe dominante doit " représenter son intérêt propre comme étant l’intérêt universel "(Marx, Idélogie allemande, éd. sociales, p. 62), il ne s’agit pas d’une supercherie, d’un piège tendu aux classes dominées, d’une manoeuvre qui pourrait être comme ne pas être. L’intérêt collectif (exprimant la dépendance réelle réciproque des classes) qui dans une société de classes est l’intérêt particulier de la classe dominante prend, en qualité d’Etat, une forme, premièrement, indépendante de l’intérêt particulier de la classe dominante elle-même parce qu’il n’est immédiatement qu’un intérêt particulier face à d’autres et, deuxièmement, indépendante de la simple dépendance réelle entre les classes parce que cette médiation du collectif nie sa particularité, il devient un intérêt universel. L’intérêt particulier de la classe dominante ne peut se réaliser comme intérêt particulier que comme intérêt universel, en qualité d’Etat. Il lui faut sortir de sa particularité, l’Etat doit être séparé de la lutte des classes pour être au mieux l’Etat de la classe dominante, la bourgeoisie célèbre comme ses grands hommes politiques ceux qui lui donnèrent souvent du fil à retordre. Le travail politique de représentation est cette sortie de la particularité, ce que Rosanvallon appelle la " construction du vivre ensemble ”, le " débat ”, la " délibération ”. Par nécessité un tel travail n’est possible que dans la mesure où plusieurs intérêts particuliers sont susceptibles de se faire valoir dans la sphère de l’universel (une particularité unique, en rapport seulement avec elle-même, ne peut pas sortir d’elle-même, elle n’est rien) ; même si le vainqueur est forcément connu d’avance, il est dans la nature des intérêts particuliers de devenir indépendants d’eux-mêmes et de concourrir (leur propre poursuite implique pour eux d’apparaître comme un intérêt " universel ”, spécial et particulier parce que face à un autre).

            Le problème de la démocratie est actuellement de ne plus connaître qu’une seule de ces particularités aptes à concourrir, la disparition de l’identité ouvrière et de sa représentation a entraîné toutes les autres dans son naufrage. Or, seule, cette particularité n’est rien, rien en tant que faire valoir universel. Dans la disparition de la démocratie, la bourgeoisie joue son universalité. Trivialement : plus personne n’y croit ; tellement que les " scandales "qui, sous la troisième République, jusque dans l’entre-deux-guerres, pouvaient ébranler le fonctionnement démocratique de l’Etat, aujourd’hui " tout le monde s’en fout "et ne sont qu’un sujet de comique répétitif et éculé. C’est grave pour la bourgeoisie, non pas seulement parce que le leurre ne fonctionnerait plus (ce qui n’est pas négligeable), mais surtout parce que tant que le leurre fonctionne cela signifie qu’il n’en est pas un et que la bourgeoisie apparaît en réalité comme la classe de l’universel, que son intérêt propre se construit réellement dans l’opposition entre les classes et par elle comme l’intérêt général en tant qu’Etat, ce qui nous renvoie à la question du statut actuel de la domination et de l’oppression dans l’exploitation et l’autoprésupposition du capital. De surcroît, ce que l’on rencontre au niveau des Etats nation se retrouve au niveau du système des Etats dans la politique américaine. La domination des intérêts particuliers de la classe dominante ne se construit plus en " volonté générale ”, les conditions du " débat "et de la " délibération "ont disparu. Le fonctionnement démocratique se scinde alors en une hypertrophie institutionnelle indépendante de tout travail de représentation (cours constitutionnelle, cours des comptes, conseil d’Etat, banques centrales, toutes les autorités indépendantes de régulation économique au niveau national, européen ou international) et une " représentation "vitaliste populiste et aléatoire des intérêts particuliers. Le vitalisme populiste, c’est l’hostilité à tout ce qui peut faire écran entre le peuple et ceux qui sont censés l’incarner au pouvoir. L’aléatoire de la " représentation "réside dans le fait qu’en se " désociologisant "la représentation formalise des thèmes transversaux (sécurité, questions " sociétales ”, environnement, immigration, " qualité " du personnel  politique...) polarisant les votes de façon imprévisible et surtout accidentelle.

L’analyse morphologique des manifestations de rue nous confirme dans l’effondrement de la démocratie comme représentation. Tout d’abord durant les dernières décennies le nombre de manifestations a considérablement augmenté, en revanche leur ampleur diminue fortement : des micromobilisations ne rassemblant qu’une cinquantaine de personnes ; les organisateurs sont de moins en moins les partis politiques, encore les syndicats et, de plus en plus, des associations ; les thèmes ne sont plus des causes politiques comme dans les années soixante-dix, mais des objectifs proches et " limités ": revenus, emplois, chômage ; les professionnels du métier politique dont l’activité est considérée comme abstraite et douteuse sont tenus à distance. Mais, " si les catégories de la population qui participent le moins aux élections sont celles qui ont pour caractéristique d’être les plus touchées par les effets de la crise économique, il n’en va pas de même pour la participation aux manifestations. En effet, ceux qui ont le plus souvent recours à la rue sont les ouvriers et les employés et, depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, les chômeurs. (...). Alors que les 18-24 ans sont classiquement les plus nombreux à ne pas voter, ils sont massivement impliqués dans les manifestations de rue. "(Olivier Fillieule - auteur de Stratégie de la rue. Les manifestations en France, Presses de Sciences Po, 1997 - in le Monde du 1° juillet 1999) .

            Le populisme n’épuise pas l’effondrement de la démocratie comme représentation et la disparition de l’identité ouvrière est loin d’être la fin de la classe ouvrière et de la lutte de classe.