Thèses sur les luttes prolétariennes de 2018 au Proche et au Moyen-Orient et leurs perspectives

Thèses sur les luttes prolétariennes de 2018 au Proche et au Moyen-Orient et leurs perspectives

Résumé de l’article
Les thèses qui suivent donnent un résumé introductif à l’article Iran : Que s’est-il passé après la répression des travailleurs de Haft Tapeh et des métallurgistes d’Ahvaz ? publié en anglais dans son intégralité sur le blog Libcom de l’auteur.

La lutte de Haft Tapeh à Shûsh et des métallurgistes à Ahvâz (Iran) semble avoir pris fin. C’est le moment de tirer les leçons des cinq vagues de luttes prolétariennes qui ont secoué le Moyen-Orient en 2018. Dans la prochaine vague de luttes, les étapes précédentes seront répétées. Lorsque leurs leçons seront tirées – et intégrées à celles de la vague révolutionnaire de 1917-1923 ; les prochaines étapes seront accomplies avec une conscience de masse accrue, avec une meilleure organisation de masse et pour des objectifs de classe plus ambitieux. Les prolétaires du Moyen-Orient n’en ont pas encore pris conscience, mais la lutte pour la défense de leurs moyens de subsistance, qui s’oppose à la guerre impérialiste, s’oriente vers une révolution en comparaison de laquelle le renversement du régime du Shah en 1979 n’a été qu’un jeu d’enfant.

Des vagues de mobilisation
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1. Des grèves des travailleurs du pétrole au Kurdistan irakien aux grèves en Iran

Il est de bon augure que le mouvement actuel ait commencé à la fin de 2017 en Irak et se soit étendu de là à l’Iran. Ce mouvement s’est répandu à l’échelle internationale au-delà des frontières des États. Dès le début, il s’agit d’une caractéristique importante qui sera encore valide dans les prochaines vagues de luttes. Il serait extrêmement important que les travailleurs en grève et qui manifestent puissent indiquer aussi explicitement, par des slogans, des banderoles ou des pancartes, qu’ils assument également les luttes des travailleurs d’autres pays.

2. Manifestations de rue de jeunes chômeurs ; succession de slogans contre la guerre

Les slogans contre la guerre impérialiste se succèdent dans une conscience toujours plus élevée et contre toutes les fractions du régime des ayatollahs. Nous avons vu des grèves dans les usines se transformer en manifestations de rue, auxquelles peuvent participer des travailleurs d’autres entreprises, des prolétaires sans emploi et d’autres secteurs non capitalistes de la population. Il en résulte une dynamique (en fin de compte, révolutionnaire) complètement différente de celle des travailleurs qui rejoignent un mouvement du « peuple ». Dans ce dernier cas, les classes moyennes l’emportent, dans la pratique, avec leur lutte bourgeoise pour « la démocratie » et la participation aux élections ou d’autres changements au sommet. Ce fut le cas du mouvement des « gilets jaunes » en France et en Belgique en 2018 ; du soi-disant printemps arabe en 2011, et du mouvement de 1978/1979 en Iran, où « l’opposition » du Front national et des ayatollahs noya le mouvement ouvrier dans un « mouvement populaire » et le limita à chasser le Shah, tandis que l’État et l’armée restaient au pouvoir.

Ces deux premières vagues ont atteint leurs limites par manque d’organisation, autre que celle via les réseaux sociaux. Ce n’est que dans la cinquième vague, dans la lutte des travailleurs de Haft Tapeh, qu’une organisation se forme.

3. Malgré la répression, des grèves et des manifestations partout en Iran, en Tunisie et en Jordanie

Le chômage endémique est une caractéristique du capitalisme actuel en crise, avec des effets particulièrement dévastateurs au Moyen-Orient, dont la pyramide démographique est caractérisée par un pourcentage élevé de jeunes. Le mouvement semble toujours s’appuyer principalement sur l’anonymat et les réseaux sociaux et le manque d’organisation n’a pas été réglé. Le dernier mouvement « spontané » a lieu dans la région pétrolière du sud de l’Irak limitrophe de l’Iran.

4. Le mouvement traverse les frontières vers le sud de l’Irak

Certaines caractéristiques de ce mouvement et les motivations profondes des prolétaires méritent une attention particulière :

a. Il s’est déroulé simultanément en Iran et en Irak et a été dirigé contre les mêmes conditions : chômage, manque de services de base tels que l’électricité (en provenance partiellement d’Iran, mais coupée par manque de paiement), l’eau potable et l’eau pour l'agriculture (utilisée pour les centrales nucléaires en Iran), les soins de santé, les loyers élevés, le non-paiement des salaires, le discrédit total des politiciens à cause de la corruption, du favoritisme et de la fraude électorale ;
b. Il a ciblé les autorités religieuses ;
c. Des prolétaires en uniforme et des soldats démobilisés étaient présents et ont participé activement ;
d. Comme en Tunisie, dans le sud de l’Irak, des chômeurs se sont rendus dans les entreprises et ont prétendu à être embauchés.

5. Khuzestân : les ouvriers de Haft Tapeh (Shûsh) et d’INSIG Steel (Ahvâz) unissent leur lutte

Les grèves des travailleurs de la canne à sucre et des métallurgistes du Khuzestan ont attiré l’attention grâce à des vidéos de réunions de masse et de porte-parole agissant en public diffusées sur l’Internet. L’un d’eux, Ismail Bakhshi, a présenté la perspective d’un « Shora ». Cela a été salué par des groupes révolutionnaires en Europe et en Amérique du Nord comme un Conseil ouvrier, et même comme un Soviet à l’image des conseils révolutionnaires dans les révolutions russes de 1905 et 1917. En fait, les travailleurs en Iran sont loin de cela. Leur organisation en Assemblées Générales (AG) et en comité de grève est encourageante, mais ne suffit pas. Alors qu’être en grève dans deux villes « voisines » simultanément (à une distance d’environ 100 km) est positif, l’organisation des travailleurs se limite au lieu de travail. A l’avenir, leur organisation devrait couvrir des zones géographiques plus étendues. Deuxièmement, la recherche d’une solidarité active doit avoir une portée plus large qu’une focalisation sur des « problèmes similaires de gestion », c’est-à-dire le non-paiement des salaires, dans le contexte d’une « privatisation » d’entreprises publiques manipulée par l’État. A l’époque, le régime du Shah n’a vraiment commencé à vaciller que lorsque les travailleurs relativement privilégiés du pétrole se sont mis en grève.

Perspectives

Le slogan « Pain, Travail, Liberté et Conseils ouvriers » a joué un rôle important en concentrant la lutte des travailleurs sur des objectifs communs. Bien sûr, lorsque la lutte se développera, de nouvelles revendications refléteront des objectifs plus ambitieux. Il manque déjà une demande d’implication des travailleurs du pétrole. Si cela réussit, aucune concession ne sera trop grande pour que les dirigeants regagnent le pouvoir que la classe ouvrière, forgée en une unité de combat, détient réellement.

1. Pour des conseils ouvriers révolutionnaires

Pour autant que nous le sachions, la proposition d’Ismail Bakhshi d’établir un « Shora » était destinée à ce qu’une organisation de travailleurs d’une entreprise influence sa politique, qu’elle soit entre les mains d’entrepreneurs privés ou de l’État, comme c’était le cas avant la prétendue privatisation. Il ne voulait pas plus qu’un innocent comité d’entreprise, comme ceux qui existent légalement dans presque tous les pays industrialisés pour promouvoir la coopération du capital et du travail. Alors, pourquoi Ismail Bakhshi a-t-il été accusé de mettre en danger la sécurité de l’État, pourquoi a-t-il été emprisonné, maltraité, torturé et enfin – dans une tentative d’apaiser les travailleurs en colère – placé en résidence surveillée ? Parce que les Shoras fondés par les travailleurs eux-mêmes, luttant pour leurs propres intérêts, en dehors des partis existants et d’autres intérêts, peuvent se développer à partir d’innocentes institutions de contrôle de ce qui se passe dans l’entreprise et d’inoffensifs organes participatifs, en organisations pour élargir et coordonner la lutte prolétarienne. En fin de compte, dans cette lutte, ils peuvent devenir une organisation du pouvoir ouvrier, plus ou moins équivalente au pouvoir du capital, de l’Etat et de l’armée, et le renverser.

2. Vers un mode de production et de distribution sans profit, sans marché, sans capital et sans argent

Quand ils ont tout le pouvoir entre leurs mains, les conseils ouvriers sont capables d’initier la production et les services et de les utiliser à leurs propres fins de classe. Même en prévision d’une telle situation révolutionnaire, cela peut déjà être fait (comme l’ont fait les comités de grève en Pologne en 1980) en fournissant de l’électricité aux quartiers populaires et ouvriers, en rendant les transports publics gratuits, mais en boycottant les districts gouvernementaux et les quartiers bourgeois. Ce faisant de la sorte, les travailleurs en lutte montrent qu’en tant que classe productive, ils offrent à la société la perspective d’une production et d’une distribution pour les besoins sociaux, sans dépendre du profit, du marché, du capital et de l’argent.

3. Les chômeurs et les travailleurs salariés devraient s’unir

Les prolétaires qui ont un travail peuvent ouvrir leurs entreprises occupées aux prolétaires au chômage pour leur permettre de participer à des assemblées générales communes, éventuellement en les incluant dans la production. Après une prise de pouvoir par les conseils ouvriers, cela aura lieu à grande échelle.

4. Pour mettre fin aux guerres impérialistes, retournez vos armes contre l’ennemi de classe dans votre propre pays.

La Première Guerre mondiale n’a pris fin que lorsque non seulement les ouvriers et les soldats en Russie se sont rebellés avec leurs conseils et ont pris le pouvoir, mais aussi lorsque les marins, les soldats et les ouvriers en Allemagne ont commencé à suivre cet exemple. De la même manière, les guerres actuelles entre les puissances impérialistes régionales et entre les superpuissances ne cesseront que lorsque les prolétaires en uniforme retourneront leurs armes contre leurs propres dirigeants.

F.C., 2 janvier 2019

Traduction française : Blesk, le 7 janvier 2019

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* Pour lire l’article complet [en anglais] : https://libcom.org/blog/iran-what-after-repression-haft-tapeh-workers-steelworkers-ahvaz-24122018
* Pour ce résumé : https://libcom.org/library/th-ses-sur-les-luttes-prol-tariennes-de-2018-au-proche-et-au-moyen-orient-et-leurs-persp.

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Illustration : « Ayez peur, nous sommes tous unis » – Manifestation de 3 000 retraités de différents secteurs et lieux devant le parlement iranien (18 décembre 2018), mettant en avant des revendications économiques et la libération des travailleurs emprisonnés dans le pays « d’Ahvâz à Téhéran ». Source : http://wpiran.org/english/?p=1284

Source en anglais : https://afreeretriever.wordpress.com/2019/01/03/theses-on-the-2018-proletarian-struggles-in-the-near-and-middle-east/

Comments

Fredo Corvo
Jan 8 2019 17:44