Meeting 1 journal

Sommaire – mardi, 1er juin 2004

Meeting Invite – (Collectif Senonevero)

Peut-on vraiment parler de « courant communisateur » ? – François

Communisation, mais... – K. Nésic

Trois thèses sur la communisation – Denis

Sur la communisation – R.S

Sur le courant communisateur – Alain

Nous avons les moyens de vous faire parler – (Aufheben)

Si on doit être en grève, que ce soit pour toujours – (Alcuni fautori della comunizzazione)

Après la reprise, les luttes du Printemps 2003 en France – C.C.
Les grèves de mai-juin 2003 en France – R.S

Tracts de la CNT-AIT, Marseille
Grèves intermittentes
Classe contre classe
Soyons ingérables

Les textes qui suivent ne figureront pas dans la revue imprimée :
Centro di Ricerca per l’Azione Comunista
CRAC comme crise, CRAC comme rupture, CRAC comme... merde, c’est de la bonne...
La Lutte « sale » des nettoyeurs de train en Italie

Invite

dimanche, 2 novembre 2003

1 Réunis au départ dans le collectif d’édition « SENONEVERO » nous avons entrepris d’élaborer une revue (titre envisagé Meeting ) que Senonevero se chargera de publier et, de façon plus large, de mettre en place un lieu de débats et de rencontres.

2 Cette revue se veut, dans un premier temps, un reflet actif de l’activité théorique et éditoriale consacrée à la révolution communiste, telle que cette activité existe aujourd’hui en Europe, et au-delà des mers si les vents nous sont favorables.

3 Nous constatons que d’ores et déjà un courant communisateur existe au travers d’expressions théoriques diversifiées et de certaines pratiques dans les luttes actuelles.

4 Ce courant est le fait d’un certain nombre d’individus ou de groupes partageant aujourd’hui (chacun à leur façon), tant théoriquement que pratiquement :

- la constatation que toute organisation de classe permanente, préalable aux luttes ou persistant au-delà, est immédiatement confrontée à son échec.

- la conviction que la seule perspective révolutionnaire actuelle est celle de la destruction du capitalisme et indissociablement de toutes les classes,

- la certitude que la lutte de classes entre le prolétariat et la classe capitaliste est partout dans le monde l’unique dynamique de cette destruction,

- la critique de toute perspective révolutionnaire incluant une période de transition vers le communisme,

- la conviction que la destruction du capitalisme n’ouvre pas la voie au communisme mais ne peut qu’être immédiatement la communisation de tous les rapports entre les individus.

5 La communisation n’est pas un programme qu’il faudrait appliquer, ni même quelque chose que l’on pourrait d’ores et déjà décrire, mais les voies qui y conduisent sont à explorer et cette exploration se doit d’être internationale. La diversité et les oppositions internes, pour ne pas dire les conflits, au sein de ce courant communisateur sont définitoires de son existence et elles doivent être reconnues.

6 Nous prenons l’ initiative d’une matérialisation de ce courant à travers des textes qui nous paraissent l’exprimer de la façon la plus explicite, à leur manière, dans la diversité de leurs intentions et des pratiques dont ils participent. Si cela s’avère possible nous envisageons des rencontres au-delà de la simple « fabrication » de la revue.

7 Nous n’avons pas vocation à « écrire » cette revue tous seuls. Pour cela, nous voulons faire « travailler » ces textes à leur propre dépassement, à leur approfondissement, à travers la confrontation et la reconnaissance mutuelle ; ainsi qu’à partir des productions théoriques nouvelles ad hoc, suscitées par leur rencontre dans la revue.

8 Cette revue est en cours d’élaboration. A la disposition de celles et ceux qui décident de participer à cette élaboration, un site internet est ouvert : Meeting

Fin février - début mars 2004, une assemblée rédactionnelle se réunira pour boucler le premier numéro et parler de la suite en fonction du matériel et des personnes réunis. Si la revue est un premier pas, elle n’épuise pas la variété des échanges possibles (nous chercherons à éviter les échanges de...coups).

Commentaires :

  • > Invite, jean françois, 30 juin 2004

    il faudrait m’expliquer
    1. la différence entre certitude et conviction
    2. la perdurance inutile de l’organisation au-delà des lutttes : vous voulez-dire des luttes décisives, je suppose, mais peut-être me trompé-je lourdement
    3. la lutte des classes comme unique dynamique de la destruction du capital : ouh ouh, R.S. es-tu vraiment là ? la destruction (’révolution’) est bien plutôt ce qui surgit à même la lutte des classes pour la désarticuler, il me semble, à moins qu’on aime ici la lutte des classes, comme dans le gauchisme.
    merci !


    • > Invite, jean françois, 20 juillet 2004

      ps : j’oubliais
      4.pas de transition. signifié-ce que rien ne prépare la révolution comme point d’inflexion qualitatif dans l’exacerbation de la lutte des classes organique au système ? ou bien seulement que la révolution ne continue pas le capital par d’autres moyens, entendons qu’elle ne trouve aucunement son achèvement au terme d’un processus qui consisterait dans l’investissement progressif des institutions existantes ? encore faudrait-il s’entendre sur la notion d’investissement des institutions.


      • > Invite, , 2 août 2004

        pour continuer mon soliloque et clarifier le propos, c’est la notion de transcroissance de s luttes qui me paraît un tantinet obscure, et son refus par conséquent aussi. est-ce à dire qu’il n’y a pas de maturation dela révolution que j’ai qualifiée erronément d’inflexion au lieu de cristallisation, au terme d’un procès de concentration ou de rebroussement de la contrariété. s’il s’agit d’exclure la maturation comme accomplissement de la contradiction en procès, cela signifie ou bien la reproduction pure et simple à un niveau de concentration supérieure, le socialisme, et le déplacement du problème, puisque la question dela négation pourrait ne pas manquer de subsister, si on entend par négation tout autre chose que l’acceeption dialectique, ce qui ne semble pas etre du tout le cas chez RS : à savoir, démolition ou contrariété spinozienne (qui n’a rien à voir encore une fois avec la contrariété oppositive des contraires dialectiques) - autre tache aveugle de TC/meeting.
        et alors on est d’accord. mais s’il s’agit d’exclure tout procès de composition purement stratégique d’un sujet antagoniste, contraire, à même la lutte des classes, alors je ne vois pas pourquoi la question de l’organisation continue de hanter le débat, même honteusement. or la révolution cristallise le procès dep rocès de réversion amorcé par l’accrochage d’un macro-sujet antagoniste, ou alors on est dans joachim da fiore.
        plusieurs taches aveugles donc à mon sens dans la préface de Danel : le statut de l’auto-négation (la rupture de la dialectique serait-elle un effet de la dialectique ?) et la question du procès révolutionnaire, auquel on semble opposer un coup de baguette magique de mesures communisatrices immédiates.
        autre tache aveugle : l’immédiateté. qui est confondue avec l’instantanéité,et la médiation avec la procès temporel. c’est tout l’apport de l’operaisme qui passe par dessus bord.
        le procès s’ente immédiatement dans la démolition, mais n’en demeure pas moins procès, c’est-à-dire succession.


        • > Invite, jean françois, 5 août 2004

          interlude gratificatoire : toutes ces critiques doivent se lire comme toujours sur fond de complicité ; bravo à toute l’équipe de meeting, enfin une revue, des livres qui donnent du grain à moudre, j’ignorais jusqu’à peu à peu près tout de l’existence d’un pareil courant, et je découvre un véritable petit continent. une problématique traitée à fond, à nouveau.


  • > Invite, Patlotch, 15 janvier 2005

    d’abord : mERCI... de faire sauter mes barricades intérieures et de débloquer mes bricolages théorico’praxicocos & Ci°

    J’en étais resté à Debord, à moitié compris, l’autre moitié étant d’avoir, au feeling, saisi en quoi il fut "trahi". Vingt ans de PCF tombé dedans naïvement à vingt ans et remonter la pente... décalé de deux "cycles de luttes", reconduisant le décalage...

    ce dire "merci", pour me réconcilier avec ce qui, cela paraîtra incredible, me fit, en 1971, à l’âge de vingt ans, adhérer à l’UEC : une invitation à la philosophie marxiste, par un anar qui pour le coup, y resta 6 mois, mais dont le charisme fit des adhésions au giron pécéfié pour plus d’un lustre. Toujours est-il que c’est sur la base de la so called "philosophie marxiste" que j’ai vécu et investi cette aventure, depuis l’après-68 (au mai du printemps, nous étions juchés sur le toit du Lycée technique de Roanne, à y braver les ’fascistes’ sous le regard amusé de la police, et mon aimée du moment -j’avais 17 ans- était fille d’un officier de la CRS... Ô Cid Ô ma douleur !)

    Bref. Je me ferai l’écho des enjeux "communisants (-sateurs... sateuses ?)" sur mon site Communisation, aux armes etc...

    Je me réserve, n’ayant découvert ’vos’ thèses que la semaine dernière, étant tombé dedanse comme dans le lait cruche, d’y apporter mon point de vue mal armé bien que bien intentionné, mais sans complexe néanmoins au vu, de la néanmoins science affichée bien que déniée, et des malheurs et vertus au niveau des échanges.

    Après ça, restera un mystère : les histoires faisant les individus, en cons dictions des terres minés, et tel individu inscrivant sa ’virgule’, dans l’histoire. Merci donc à Roland Simon, pour son sens aigu de la ponctuation.

    CHABARDEMENT

Peut-on vraiment parler de "courant communisateur" ? Réponse à l’Invite - F.D.

lundi, 31 mai 2004

1 Dans le cadre du collectif d’édition « Senonevero », j’avais il y a deux ans critiqué comme formaliste la démarche consistant à se poser d’emblée des questions sur le fonctionnement d’une éventuelle revue, avant même d’avoir défini son contenu et donc sa nécessité. Je reconnais aujourd’hui que l’invite à participer à l’élaboration d’une « revue internationale pour la communisation », judicieusement intitulée Meeting, dit mieux que le premier projet sur quelles bases et dans quel but on veut ouvrir un nouvel « espace de discussion ».

2 Qu’il existe dans les luttes actuelles des pratiques et des théories diversifiées voire opposées mais visant toutes la communisation, j’en suis bien d’accord. Je partage aussi l’idée que ces pratiques et théories ont en commun la critique de toute organisation de classe permanente, la négation de toute médiation ou transition entre la révolution et le communisme et - bien que ce point fasse tout de même un peu problème pour les anticitoyennistes - l’affirmation de la lutte des classes comme seule dynamique de la destruction du capitalisme. Je ne suis par contre pas sûr qu’on puisse à bon droit parler de « courant communisateur ».

3 En première analyse, cette formule paraît tout à fait satisfaisante. Le qualificatif « communisateur », renvoyant à « communisation », signifie que la révolution « n’est pas un programme qu’on pourrait appliquer ni même quelque chose qu’on pourrait déjà décrire », mais un processus dans lequel nous sommes embarqués et dont il faut « explorer les voies ». Le terme « courant » indique bien que les pratiques et théories tendant à la communisation sont en cours d’élaboration, dans un mouvement plus large qu’on peut comprendre à la fois comme celui de la lutte historique et comme celui de la lutte actuelle entre la classe capitaliste et le prolétariat.

4 Il y a pourtant un problème. Construire à partir des quelques positions définies dans l’invite un « courant communisateur », c’est d’abord fédérer un peu vite les différentes pratiques et théories « intéressantes » - qui ne sont d’ailleurs pas même nommées - et c’est ensuite accréditer un peu l’idée que ce courant est toujours en situation de communiser la société capitaliste, puisque ce qui le définit comme communisateur se perd dans l’abstraction de la dynamique de la lutte des classes. Or nul ne peut soutenir qu’elle approche aujourd’hui de ce point de fusion où se pose concrètement la question de l’abolition de l’exploitation et des classes ou, dit positivement, la question de la production de l’immédiateté des rapports entre individus singuliers. Le sous-titre même de Meeting, « revue pour la communisation », implique la reconnaissance de la différence entre ce qui est simplement visé et ce qui est effectivement et actuellement atteint. Sans pour autant lever l’ambiguïté du terme « communisateur ».

5 D’autre part, le mot « courant  », désignant dans le texte des individus et groupes déjà engagés dans des activités visant la communisation, pose le sujet révolutionnaire comme sujet politique virtuellement autonome. Ce qui est ici en cause, ce n’est pas la forme d’activité plus ou moins spécialisée que prend et conservera sans doute jusqu’à l’approche de la révolution cet engagement (qui n’a rien d’existentiel). Ce n’est pas non plus la nécessité actuelle de se définir aussi face à l’ennemi citoyenniste, en allant au-delà de la dénonciation anticitoyenniste. C’est la surprenante indétermination du rapport de ces pratiques et théories de rupture aux luttes actuelles du prolétariat, dans lesquelles on nous dit pourtant qu’elles se développent, et donc la non-intégration dans la définition même de la tâche théorique de ce facteur inhibant que représente l’activité pour le moment strictement défensive de la classe.

6 La double confusion tendancielle entre le but et le mouvement, d’une part, le prolétariat et ses fractions radicales, d’autre part, est sans doute provisoirement inévitable. Elle participe de l’autonomisation de la dynamique des luttes, dans ce cycle où le prolétariat produit tout son être dans le capital et donc où la reproduction du système est l’horizon quotidien de la lutte de classe. Mais cette situation actuelle de la théorie peut rendre difficile une véritable confrontation théorique. Certains camarades peuvent absolutiser le mouvement et poser la communisation comme toujours possible, sans trop chercher à déterminer où en est le processus, voire poser le processus comme en principe indéterminé, sans répondre sur le fond aux critiques de T.C. Ceux de T.C. peuvent quant à eux fort bien définir et redéfinir la communisation dans l’analyse du cours du capital et des luttes sans intégrer suffisamment ce qui dans ce cours fonde le besoin d’intervention et la conception indéterministe.

7 Des deux côtés, par manque d’un changement théoricien dans le cours des luttes, on risque d’avoir du mal à « faire travailler les textes à leur propre dépassement ». Des deux côtés, on risque de raisonner comme si la notion de « courant communisateur » ne faisait pas problème, ceci en raison même de l’éloignement de la communisation effective. Car bien que l’analyse concrète des luttes concrètes puisse en partie améliorer la précision du « préviseur », l’éloignement du but force à et permet de se contenter d’abord de l’abstraction la plus générale du processus de la communisation et d’une définition très politique du sujet communisateur.

8 Le pari de Meeting n’est donc vraiment pas gagné d’avance. Je souhaite bien sûr que la revue paraisse et devienne un organe d’échanges théoriques réguliers et fructueux au moins à l’échelle européenne, l’approfondissement du débat n’ayant rien à perdre à son élargissement. Mais je crains qu’on ne construise un sujet révolutionnaire ad hoc pour les besoins de la problématique fondatrice de la revue et j’aimerais donc que soit mise à l’ordre du jour la question du « courant communisateur ».

François

novembre 2003

Commentaires :

  • > Peut-on vraiment parler de "courant communisateur" ?, GCI, 29 novembre 2004

    VOICI NOTRE CONTRIBUTION A LA QUESTION DE LA COMMUNISATION. BONNE LECTURE...

    Communisation ?

    Une autre idéologie centriste soi-disant neuve, consiste en ce qu’on appelle aujourd’hui la "communisation". On affirme par exemple, dans le tract cité plus haut pour son intéressante critique au pseudo-anticapitalisme, et qui est signé "des libertaires" : "Pour tendre à la production de nouveaux rapports sociaux, les attaques contre le capitalisme doivent déjà contenir une communisation de la lutte et des rapports qui s’en dégagent. Il n’y a plus aucun projet positif, aucune affirmation prolétaire possible à l’intérieur du Capital."
    Bien sûr, nous sommes d’accord avec le fait que dans la lutte contre le capital nous devons développer des relations nouvelles et qu’il n’y a aucune affirmation prolétarienne possible à l’intérieur du capital. Le problème, c’est ce "petit mot", devenu à la mode dans certains milieux pseudo-révolutionnaires : "communisation". Comme si le communisme se faisait peu à peu, comme s’il pouvait se développer sans détruire préalablement le capitalisme, comme s’il pouvait surgir sans anéantir totalement le capitalisme , comme si le marché capitaliste pouvait disparaître sans qu’un despotisme humain ne s’exerce contre lui. Au fond, cette théorie n’est pas neuve non plus. Dès le début du 20ème siècle certains secteurs de la social-démocratie développèrent ce qu’ils dénommèrent alors "socialisation" : la société devait se "socialiser" peu à peu.

    Il est clair que les défenseurs de la théorie de la "communisation" considéreront ce parallèle comme une offense et protesteront en disant qu’il s’agit de quelque chose de tout à fait différent. Cependant, dans la pratique on introduit dans les deux cas une conception gradualiste, et on nie ouvertement le saut de qualité que constitue l’insurrection, la dictature contre le taux de profit et la valeur, sans lequel parler de communisation ou de socialisation ne peut que semer la confusion et servir la réaction.

    D’autre part, l’idéologie actuelle de la "communisation" surgit d’un groupe qui n’a jamais rompu avec la social-démocratie, avec le léninisme et l’eurocentrisme. Théorie Communiste est un groupe typiquement eurocentriste pour qui, tout ce qui se passe en Europe est le fait du prolétariat, et tout ce qui se passe loin d’Europe est le fait de masses populaires (ils ont été jusqu’à qualifier la révolte prolétarienne en Irak en 1991 de "soulèvement populaire" !). De même, Théorie Communiste soutient ouvertement qu’en Russie, à l’époque de Lénine, régnait la dictature du prolétariat ! Pour les révolutionnaires internationalistes, il est clair que cette dictature s’exerça contre le prolétariat et qu’il s’agissait de la vieille dictature capitaliste, comme nous l’avons démontré dans différentes analyses (52). Sur ces bases (qui assimilent le programme du prolétariat au développement du capitalisme défendu par Lénine) et sur base de la théorisation selon laquelle la question de la transition révolutionnaire serait historiquement dépassée parce que le programme du prolétariat aurait été réalisé par le capital (53), on considère que le prolétariat pourrait se nier lui-même et réaliser le communisme sans se fortifier comme classe et imposer sa dictature (ce qui est ouvertement révisionniste).

    Cette théorie pourrait sembler moderne et attirante, mais elle n’est absolument pas claire sur la question essentielle de la révolution, de l’insurrection et de l’action révolutionnaire et dictatoriale de destruction de la société bourgeoise. Comment le prolétariat pourrait-il se nier sans se constituer en force ? Certainement pas à l’intérieur du capitalisme, comme le prétend la social-démocratie. En s’organisant en dehors et contre lui. En s’organisant en dehors de ses structures, parlementaires, syndicales et contre ses cortèges et ses manifestations de moutons, en se constituant en force antagonique à tout ce cirque. Ce n’est qu’en se constituant en force internationale, en parti révolutionnaire de destruction du monde bourgeois que le prolétariat peut, dans le même processus, se nier et détruire le capital et l’Etat. Faire croire que le monde pourrait être communisé en dehors de la puissance organisée du prolétariat en parti, c’est collaborer avec tout le spectre politique gauchiste bourgeois qui s’applique à nier justement le plus important : la rupture violente et totale de l’ordre capitaliste par la révolution ; le saut de qualité, la conspiration révolutionnaire et l’insurrection, l’organisation internationale du prolétariat en parti communiste, son œuvre destructrice de toute la société bourgeoise. Parler de communisme sans se référer à tout cela est utopique et réactionnaire.

    Si la terminologie classique des révolutionnaires en lutte pour le parti révolutionnaire, pour la dictature révolutionnaire du prolétariat ou pour un semi-état prolétarien,... dérange les camarades "libertaires" qui écrivent ce tract, qu’ils en choisissent une autre, mais surtout qu’ils ne renoncent pas à l’essentiel : la lutte insurrectionnelle, la destruction par la violence du capitalisme. De nombreux révolutionnaires, de Bakounine à Flores Magón utilisèrent des termes tels que dictature des frères internationaux, dictature de l’anarchie, dictature des conseils ouvriers et même "parti libéral", sans pour autant (et c’est en cela qu’ils étaient révolutionnaires) renoncer à l’essentiel : la nécessité de la concentration de la violence révolutionnaire, de la lutte armée révolutionnaire, la nécessité de liquider le capitalisme par la violence de classe.

    Dans le milieu où évoluent nos camarades "libertaires", il ne s’agit pas d’une question de mots. En envisageant une communisation sans dictature révolutionnaire du prolétariat, ces camarades renoncent réellement à la révolution sociale (54).

    http://www.geocities.com/icgcikg

    • > Peut-on vraiment parler de "courant communisateur" ?, Calvaire, 3 décembre 2004

      Je pense personnellement que le GCI devrait apprendre à lire plus loin que le bout de leur dogmatique nez. Leur commentaire est plein d’incompréhension manifeste des théories développées autour du concept de communisation dans la revue Meeting et de leur diversité.

      Je prendrai juste un exemple, le premier jet de l’incompréhension manifeste.

      ’’Le problème, c’est ce "petit mot", devenu à la mode dans certains milieux pseudo-révolutionnaires : "communisation". Comme si le communisme se faisait peu à peu, comme s’il pouvait se développer sans détruire préalablement le capitalisme, comme s’il pouvait surgir sans anéantir totalement le capitalisme , comme si le marché capitaliste pouvait disparaître sans qu’un despotisme humain ne s’exerce contre lui. Au fond, cette théorie n’est pas neuve non plus. Dès le début du 20ème siècle certains secteurs de la social-démocratie développèrent ce qu’ils dénommèrent alors "socialisation" : la société devait se "socialiser" peu à peu.’’

      Ce passage commence par un jugement de valeur sans arguments : ’’devenu à la mode dans certains milieux pseudo-révolutionnaires’’.

      Puis, l’incompréhension globale du concept de communisation :
      ’’Comme si le communisme se faisait peu à peu, comme s’il pouvait se développer sans détruire préalablement le capitalisme, comme s’il pouvait surgir sans anéantir totalement le capitalisme , comme si le marché capitaliste pouvait disparaître sans qu’un despotisme humain ne s’exerce contre lui’’.

      Comme il n’y a pas de transcroissance entre les luttes particulières, les luttes quotidiennes ou encore les luttes de classe et la révolution, la communisation ne peut se réaliser dans le cadre du capitalisme car la communisation est le moment de rupture et de destruction totales du monde capitaliste. Comme le dit Christian Charrier : ’’La prochaine révolution sera communisation de la société, c’est-à-dire sa destruction, sans "période de transition" ni "dictature du prolétariat", destruction des classes et du salariat, de toute forme d’État ou de totalité subsumant les individus...’’ Dans ce cadre, la communisation ne peut exister avec le capitalisme ou dans ses marges car la communisation est destruction de la société et de tout ce qui la fonde. Il ne faut pas confondre immédiateté sociale des individus se réalisant dans la destruction des médiations capitalistes, marchandes, salariales... et immédiatisme qui parle plus d’une révolution du quotidien dans le monde capitaliste. Comme le dit François Danel : ’’C’est cette pratique immédiatiste - la révolution comme mode de vie, la révolution en marche dans nos vies, au quotidien - qui, née d’une mauvaise compréhension de ce qu’est le capital et nous dedans, reproduit en retour cette mauvaise compréhension comme idéologie de la révolte’’. Il n’a rien de commun entre immédiatisme et l’immédiateté sociale de la communisation. Je n’ai pas entendu non plus qui que ce soit développant les théories de la communisation et participant à Meeting dire que la révolution sera un dîner de gala et qu’elle se fera sans qu’un mouvement révolutionnaire ne détruise la société, ce que vous appelez très généralement avec des propos quasi humanistes, du moins référant à une humanitude, de despotisme ’’humain’’.

      Aussi, la communisation comme destruction, révolution, abolition des classes... n’a rien à voir avec la sociale-démocratie qui se vit comme l’aile molle du programmatisme, de l’affirmation/émancipation du prolétariat comme classe et du travail comme sa composante essentielle, et qui voudrait concilier tout au plus le capitalisme et la société du travail autogéré par les prolétaires, bref qui voudrait tout au plus que l’autogestion du capitalisme. La communisation est la destruction de la société et de ce qui la fonde dont principalement dans ce cadre le capitalisme et non l’autogestion de celle-ci et encore moins l’affirmation à travers la politique électoraliste bourgeoise du pouvoir ouvrier, pouvoir que nous savons s’exercer contre les travailleurs et les travailleuses plus souvent qu’autrement.

      Je suis d’ailleurs probablement un des seuls à prendre en considération véritable l’immédiatisme comme plus qu’une erreur.

      Cette réponse n’est qu’un début...


      • Pouvoir et révolution, GCI, 7 décembre 2004

        Nous allons tenter d’exposer ici, en quelques lignes, l’antagonisme global existant entre la conception de la révolution sociale et l’idéologie aujourd’hui particulièrement à la mode qui voudrait changer le monde sans détruire le pouvoir du capital.

        L’ennemi cherche en permanence à déformer la conception révolutionnaire. C’est pour cette raison que les partisans des thèses de la non lutte pour le pouvoir s’obstinent à affirmer que la différence entre réforme et révolution est dépassée. C’est faux, rien n’a été dépassé ! Tant que la révolution sociale n’aura pas eu lieu, subsistera l’antagonisme entre révolution et sauvetage du capitalisme à l’aide de réformes ! Ce qui se passe en réalité, c’est que ces réformistes n’osent tout simplement pas assumer ce qu’ils sont. Ils savent que pour semer efficacement la confusion sur le plan idéologique, ils doivent se présenter comme un doux mélange de réformisme et de révolution. Mais même sur ce point, ils ne font preuve d’aucune originalité ! Kautsky a passé sa vie à faire de l’équilibrisme entre ce qu’on appelait alors réforme et révolution et, pratiquement, sa conception a agi comme l’un des freins idéologiques les plus puissants, c’est-à-dire comme une des meilleures armes de la contre-révolution.

        Nous l’avons relevé dans les différents exemples de cette revue : ce n’est pas seulement la lutte pour le pouvoir que ces gens repoussent, non, ce qu’ils rejettent par dessus tout, c’est la lutte pour la destruction du pouvoir bourgeois et, par conséquent, la lutte pour la constitution d’un pouvoir prolétarien, la lutte révolutionaire dans sa totalité.

        Et de fait, la lutte révolutionnaire est obligatoirement une lutte pour le pouvoir. Ou le pouvoir est entre les mains du capital, ou c’est la révolution qui le détient. Il n’y a pas de demi-mesure ! Même si, régionalement, il peut y avoir une brève période correspondant à ce qui a été défini au cours de l’histoire comme la dualité des pouvoirs (par exemple, en Russie 1917) -et en laissant ici de côté le fait que ce concept n’a jamais servi la révolution mais a toujours été source de confusion- nous devons affirmer qu’une telle situation ne peut perdurer, elle doit nécessairement se résoudre, soit en faveur de la conservation de l’ordre, soit pour la révolution sociale : si l’on ne détruit pas le pouvoir du capital, celui-ci détruit nécessairement le pouvoir surgi de la révolte. Toute illusion de contre ?pouvoir sans action destructive du pouvoir du capital ne peut que favoriser la réorganisation de ce dernier. Voilà ce que les actuels partisans de la théorie du contre-pouvoir passent volontairement sous silence. Ils omettent également de dire qu’aucune des situations actuelles n’est comparable à une situation définie comme dualité des pouvoirs. Et ce serait faire preuve d’une totale ingénuité -si ce n’était pure propagande bourrgeoise- que de prétendre que les Colimaçons zapatistes pourraient un jour devenir un véritable contre-pouvoir ! Pour que le contraste soit encore plus évident, rappelons qu’en Russie en 1917, il s’agissait d’une insurrection prolétarienne contre l’Etat bourgeois et que, si l’on peut trouver un sens à parler de “double pouvoir”, cela faisait référence à la décomposition révolutionnaire des forces répressives qui refusaient de plus en plus ouvertement les ordres de l’Etat et qui, par régiments entiers, se soulevaient, se mettaient au service des organes prolétariens que la révolution créait au fur et à mesure de son développement.

        Ceci étant dit, en cette période où le manque de connaissance du programme de la part du prolétariat et des avant-gardes qui s’affirment dans la rue est tout à fait tragique, il nous paraît indispensable d’affirmer quelques éléments centraux de la lutte révolutionnaire qu’occultent ou défigurent systématiquement l’ensemble des théories actuelles voulant “changer le monde sans prendre le pouvoir” ou prônant la “socialisation ou la communisation du monde” sans destruction du pouvoir du capital.

        La révolution sociale implique deux aspects inséparables :

        • la destruction de l’appareil armé de la bourgeoisie et plus globalement celle de l’Etat capitaliste dans sa totalité, ce qui inclut évidement toutes les institutions qui assurent la reproduction de la domination de classe et l’exploitation (partis, syndicats, églises, prisons, armés, écoles,...)

        • la destruction de la dictature économique du capital, dictature qui se nourrit de l’autonomie des structures productives, des décisions autonomes prises par les unités productives basées sur la propriété privée des moyens de production.

        Si le premier point est bien connu des avant-gardes internationalistes, le second est malheureusement moins connu et a été très peu explicité par les différents groupes révolutionnaires au cours de l’histoire. Tout au long de son œuvre, Marx met en évidence que la clé de la société marchande (et le capitalisme est la société marchande généralisée !) réside dans le fait que la production est privée et qu’elle ne devient sociale qu’au travers de l’échange. L’indispensable destruction de la production pour l’échange implique la destruction du caractère privé de la production, et donc, la destruction des décisions autonomes des entreprises ainsi que des entreprises elles-même, en tant que sujet de décision libre et indépendante, base des droits démocratiques. Cela ne peut se réaliser que si la production est directement sociale ce qui implique la centralisation organique de toutes les décisions concernant la production, c’est-à-dire la dictature révolutionnaire des producteurs associés. La révolution ne doit pas seulement détruire le mode de distribution (comme voudrait le faire tout socialisme bourgeois), elle doit aussi détruire le mode et le contenu de la production et décider sur des bases totalement différentes quoi produire et comment le produire.

        Autrement dit, la barbarie de la société capitaliste ne réside pas seulement dans le fait que les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres, comme se fatigue à le répéter le socialisme vulgaire. La barbarie de la société capitaliste réside dans le fait que l’objectif de la production n’est pas l’être humain mais le profit. Depuis des siècles, les marchandises produites ne sont que la caricature de ce dont l’être humain a besoin (les valeurs d’usage ne sont rien d’autre qu’un support pour la valeur !). Les choses et les services produits comme marchandises, contiennent la marque indélébile de la production privée de marchandises, une production dont le but est de réduire l’homme en esclavage. Non seulement les objets de consommation sont contaminés par la dictature historique du taux de profit –ils sont créés, non pas pour la vie humaine, mais pour être vendus-, mais les moyens de production eux-mêmes ont été conçus non pas pour épargner du travail mais pour augmenter le taux de profit. C’est pour cela que la révolution sociale implique la remise en question de la totalité de la production matérielle, la liquidation de toute décision autonome (d’entreprise, municipale, d’assemblée...) qui se prend nécessairement en fonction des possibilités d’échange. La base de la révolution sociale ne peut être que le changement total de l’ensemble des rapports de production et de l’objectif de la production, sans quoi tout discours sur la “ nouvelle société ” n’est que masturbation idéaliste. La profondeur de la révolution sociale se mesurera précisément à sa capacité à transformer radicalement (à la racine !) l’ensemble de la production, à sa capacité à abolir les décisions autonomes de la propriété privée et par conséquent les relations d’exploitation, à sa capacité à imposer organiquement et de façon généralisée des besoins humains qui fassent de toute production une production humaine. Pour la première fois, l’être humain ne sera plus déterminé par les rapports de production, ce sera lui qui, en décidant de tous les aspects de la production matérielle, anéantira la domination qu’exerce sur lui le monde objectif (l’économie) et pourra commencer à vivre sa véritable histoire en tant qu’humanité consciente.

        Les réformistes, avec leurs théories de non lutte pour le pouvoir, nient l’ensemble des aspects de la lutte révolutionnaire : ils nient non seulement la nécessité de détruire le capital comme force politique, répressive et idéologique, ce qui est évidemment déjà très grave, mais ils récusent également la nécessité la détruire la production privée, dont le principe d’autonomie de décision constitue pourtant la clé de la production pour l’échange, l’essence du capitalisme comme mode de production marchand généralisé. Ils rejettent la destruction du capitalisme, mais aussi la construction conséquente et incontournable d’une force politique révolutionnaire centralisée. Le grand vide théorique qu’on retrouve chez ces réformistes à propos de l’Etat de la période de transition découle évidemment de leur idéologie de non destruction de l’Etat bourgeois et de leur rejet (implicite ou explicite selon les cas) de la dictature du prolétariat, qui est la négation en acte de tout Etat.

        L’apologie des unités autonomes (ou des gouvernements locaux autonomes dans le cas de Marcos & Cie), de l’occupation et de la gestion autonome des entreprises, de l’autogestion de quartier, locale, productive, distributive et le concept même de défense de tous les particularismes en une entité supérieure (la multitude !), l’apologie des réseaux d’échange, des réseaux diffus, ne fait que pousser au développement de ces bases autonomes et de fait nécessairement privées, qui constituent la clé de la société marchande, de la société bourgeoise. Multitudes, réseaux diffus, autogestions, réseaux d’échange ne peuvent rien faire d’autre que produire en tant qu’unités privées autonomes, ils ne peuvent que reproduire le caractère privé de la production. Le maximum auquel cette très “libertaire” société multiple d’échange puisse aspirer est une petite réforme distributive (et même cela, nous le voyons tout à fait limité car le réformisme actuel, en pleine catastrophe sociale, est incapable de changements véritables), et encore, uniquement si cette petite réforme ne dérange pas trop l’une ou l’autre force du capital armé. Mais unités multiples et variées, Conseils de bons ou de mauvais gouvernements, “Caracoles” ou coopératives, entreprises grandes ou petites, fermes écologiques et/ou autogérées, occupées ou sous contrôle ouvrier, tous et toutes chercheront irrémédiablement à devenir rentables et se révéleront donc absolument impuissants face à l’absurde (inhumaine) production actuelle, fruit de siècles de dictature de la valeur ayant réduit l’être humain en esclavage. La dictature du taux de profit continuera à diriger ce qui est produit et comment on le produit.

        La dictature révolutionnaire du prolétariat, au contraire, liquidera les racines mêmes de cette société, elle imposera la dictature des besoins humains contre toute production autonome et contre le mercantilisme qui en découle, elle liquidera la production pour l’échange (et donc pour le profit) et remettra en question la totalité des “choses” produites (qui, de fait, ont été conçues sur base de critères inhumains), afin de forger une production matérielle enfin décidée par l’être humain, enfin conçue pour libérer l’homme du travail, une production en fonction de ses véritables besoins et désirs humains. Jusqu’à présent, l’homme n’a jamais décidé de sa propre histoire, ce sont les contradictions matérielles, et en particulier les rapports sociaux de production, qui se sont imposés à lui. Sans destruction du capital, la liberté de l’homme et l’autonomie de décision ne sont rien d’autre que dictature de la valeur sur l’espèce humaine. La condition pour que l’être humain entreprenne sa propre histoire est, justement, qu’il impose ses réels besoins d’être humain et qu’il détruise violemment et sans aucune complaisance la loi économique qui se dissimule derrière les mots liberté, autonomie, démocratie, autogestion... : la loi de la valeur.

        extrait de notre revue centrale Communisme N°56

        http://www.geocities.com/icgcikg

        • > Pouvoir et révolution, Calvaire, 8 décembre 2004

          ’’Nous allons tenter d’exposer ici, en quelques lignes, l’antagonisme global existant entre la conception de la révolution sociale et l’idéologie aujourd’hui particulièrement à la mode qui voudrait changer le monde sans détruire le pouvoir du capital.’’

          Je ne sais pas à qui répond ici le GCI car personne qui participe à Meeting pense que la révolution peut s’opérer sans détruire le Capital. Et personne non plus pense qu’un simplement changement social en-dehors de la révolution comme communisation est vraiment suffisamment intéressant.


        • > Pouvoir et révolution, , 8 décembre 2004

          Je suis allé sur le site du GCI, les guides et organisateurs du communisme, pour y placer le texte de l’Invite et peut être quelques éléments tirés des deux textes sur la communisation (en respectant le nombre de caractères de leur message, il faut être correct), il faut s’entraider entre révolutionnaires, je suis toujours favorable à l’échange entre amis, mais cela est impossible. Aucun texte n’est prévu pour qu’on puisse en discuter, seul un courrier est prêvu... C’est dommage, leurs lecteurs ne pourront profiter du caractère fructueux de tous les échanges comme peuvent le faire les lecteurs du site de Meeting. Je propose que l’on ouvre sur Meeting une rubrique-concours de la bêtise satisfaite qui décernerai le trophée du Gros Curé Imbu. Entre les lauréats, par tirage au sort en présence des huissiers Pannekoek et Bordiga sera désigné le futur prolétaire-dictateur controlé par la base et constamment renouvelable à condition qu’il soit membre du GCI ou d’un organisme affilié ou similaire.
          RS


      • > Peut-on vraiment parler de "courant communisateur" ?, , 9 décembre 2004

        Réponse de TC à la critique du GCI publiée dans le numéro 18

        Réponse à l’ " Organe Central en français "du " Groupe Communiste Internationaliste ”, " Guide et organisateur de l’action communiste "(sic)

        Chers guides et organisateurs

        Il va sans dire que cette lettre n’est qu’une mise au point publiée dans TC et n’a jamais été envoyée au GCI avec lequel nous n’entamons aucune discussion.

        Pourquoi vous êtes-vous soudainement intéressés à nous ? Il est évident que nous ne méritons pas les quelques pages que vous nous consacrez dans la mesure où nous sommes dans l’incapacité de vous répondre car la question de la construction du Grand-Parti-Révolutionnaire-Prolétarien est sortie de l’histoire il y a maintenant presque un siècle et des préoccupation théoriques il y a une trentaine d’années. La théorie a toujours un peu de retard à l’allumage, la vôtre exceptée qui est définitivement éteinte. Centristes, droitiers, gauchistes, sociaux-démocrates, gradualistes, nous succombons et implorons un peu d’indulgence. Nous nous consolons en pensant que vous n’avez jamais ouvert un numéro de Théorie communiste (voir plus bas) et nous vous en remercions.

        Mais alors, pourquoi ? Voyons voir, réfléchissons, nous avons comme un doute. Ne serait-ce point dans ces quelques arpents de neige que l’on appelle le Québec que se trouverait la solution ? Depuis des années vous labourez ces terres et voilà que là-bas, coup sur coup, certains ont l’ingratitude de parfois s’intéresser à d’autres qu’à vous. Et pourtant que d’efforts et de mansuétude ! Par exemple, les auteurs de la " Belle province "peuvent continuer à se dire " libertaires ”, mais à condition qu’ils soient pour le Parti, et pas pour la communisation, et même s’ils se disent " libertaires "vous les trouvez gentils ... à condition qu’ils viennent chez vous.

        Une telle abnégation doit vous coûter et vous méritez amplement votre autoproclamation comme " guides et organisateurs de l’action communiste ”. De notre côté, nous sommes un " petit groupe restreint d’initiés ”, comme vous le dites si bien dans votre fatuité, et n’ayant aucune ambition organisationnelle nous ne pouvons que constater ce que d’autres font d’idées puisées dans TC. Nous nous en réjouissons parfois, et nous critiquons souvent. A ce propos, votre excommunication de TC s’orne de deux citations. Pour la première vous précisez la référence, mais cela a beau ressembler à du TC, cela n’en est pas (ce qui n’empêche que, malgré de nombreuses réserves sur ce texte, c’est avec plaisir que nous pourrions discuter avec ses auteurs) ; pour la seconde c’est, d’après vous, une " perle "qui se passe tellement de commentaires, qu’elle se passe également de références. Là où vous êtes fourbes c’est quand votre façon de l’introduire dans votre texte ne peut que laisser comprendre que c’est une citation de TC. Or, elle se trouve page 17 d’une brochure intitulée " Catastrophe et révolution "qui n’est pas une production de TC et qui fut même longuement critiquée, cette citation même, dans TC 16 (à ce propos prenez-vous vos lecteurs pour de tels imbéciles non-initiés que vous rajoutez à cette citation la signification des sigles ONU et FMI ? ). Là également, sur la base de ce texte et de notre critique, nous entrenons des rapports théoriques et amicaux forts agréables avec son auteur. C’est certainement un effet de notre opportunisme doctrinal.

        On ne saurait être guides sans être magnanimes, dites nous, s’il-vous-plait, ce qui l’emporte chez vous de la bêtise ou de la malhonnêteté. Pour vous aider à répondre à cette délicate question voici quelques citations de Théorie Communiste à propos de nos monstrueuses déviances.

        " Eurocentrisme ”

        * " Cela ne nous gêne pas d’appeler mouvement du prolétariat cette série de luttes (en Equateur) incluant celles du "mouvement indien" essentiellement paysan. Non seulement ces dernières s’inscrivent dans des luttes urbaines et industrielles récurrentes et ne prennent leur ampleur que dans ce contexte. Mais encore nous appelons prolétariat la polarisation sociale de la contradiction qu’est la baisse tendancielle du taux de profit en activités contradictoires ”. (TC 16, p.16)

        * " Les émeutes de 88 (en Algérie) ont avant tout une origine ouvrière, fin septembre, début octobre, les grèves se multiplient et une grève générale est prévue pour le 5 octobre. Face à l’augmentation des prix, les salaires sont toujours bloqués : les émeutes éclatent les 5 et 6 octobre 88. "(TC 11, p. 82)

        * "L’histoire et l’analyse de l’Intifada, c’est l’histoire et l’analyse d’un mouvement prolétarien et de sa limite intrinsèque : le nationalisme. (...) L’hitoire de l’Intifada est une perpétuelle tension entre sa nature fondamentale de mouvement prolétarien et le nationalisme. "(TC 11, p. 115)

        * " Tout d’abord le pouvoir en Irak ne change pas, il aurait fallu pour cela trouver un compromis national, chose impossible, quel principe de développement et de rapport au capital mondial aurait pu servir de base à ce compromis ? Il est bien plus préférable de laisser le pouvoir central massacrer la révolte ouvrière chiite du sud (cf. ‘La guerre des Shuras ”, brochure parue à Montréal), ce qui donne un avertissement à l’Iran et aux ouvriers du secteur pétrolier dans les pétromonarchies (...). (TC 11, p. 162)

        * " A partir de la fin 78 et au début 79 (en Iran), le mouvement déterminant de la période est le vaste mouvement de luttes du prolétariat ". (TC 11, p. 97)

        " Gradualisme ”

        * " La communisation est une action révolutionnaire produisant immédiatement de nouveaux rapports comme lutte contre le capital, elle n’est en aucune façon un état social. Elle ne peut créer d’enclaves, elle ne peut que l’emporter mondialement ou disparaître totalement. Il n’y a pas de différence entre l’action révolutionnaire et son but, les mesures de communisation sont des mesures de lutte, chaque mesure ne s’effectue que comme anticipation de la mesure suivante, elles n’existent que comme dynamique, cours accéléré de la révolution se répandant. La victoire ou la défaite de la révolution sera rapide, mais des éclatements se produiront à répétition en divers points du monde jusqu’à ce qu’un éclatement ou sans doute plusieurs éclatements simultanés ne l’emportent, mais il n’y aura pas de révolution partielle, il n’y aura pas d’acquis à défendre. "(TC 16, p. 10-11)

        * " Nos orientations dans la période actuelle, c’est la critique des rapports de production capitalistes restucturés, c’est donc la critique de l’alternativisme, c’est l’affirmation que le communisme n’est pas démocratie vraie, n’est pas économie sociale, qu’il ne répond pas à la question de comment relier les individus entre eux ; c’est l’affirmation de la rupture révolutionnaire comme incontournable.

        C’est l’affirmation enfin que la révolution communiste est révolution prolétarienne, que c’est le prolétariat en tant que classe qui abolit les classes en produisant le communisme, qu’il trouve dans ce qu’il est contre le capital la capacité de communiser la société. "(TC 13, p. 3)

        * " Le prolétariat met à jour dans sa lutte contre le capital les notions de salaire et de profit, pose par sa lutte la richesse produite et accumulée dans sa forme sociale de capital, c’est-à-dire impliquant l’existence du salariat, de la plus-value, de la marchandise, qui le définissent lui-même ; il commence à s’emparer des moyens de production comme mesure de sa lutte contre le capital. On est alors au stade où le mouvement comme lutte quotidienne atteint son point de fusion, l’eau va se mettre à bouillir, à changer d’état. Le moment du saut qualitatif est celui où, à partir de là, la classe, dans la lutte contre le capital, produit le propre fait d’être une classe comme une contrainte extériorisée, imposée par le capital. C’est le moment déterminant de la lutte des classes. Mais l’eau a beau bouillir, a beau avoir changé d’état c’est toujours de l’eau, heureusement.

        Heureusement, car dans cette situation où l’appartenance de classe est la relation conflictuelle avec le capital, le prolétariat lorsqu’il "s’empare des moyens de production”, le fait comme mesure dont la forme et le contenu lui sont fournis par ce qu’il est : abolition de l’échange, de la valeur, de la propriété, de la division du travail, des classes, etc. ; sur la base de l’échange, de la valeur, etc. C’est le moment où son action de classe n’a pour contenu que l’abolition des classes, la communisation de la société. L’eau cesse alors d’être de l’eau, même sous forme de vapeur.

        La crise est ce moment de l’histoire du mode de production capitaliste où se noue l’irréconciliabilité absolue entre la logique de l’accumulation capitaliste et les revendications ouvrières que cette accumulation même implique, parce qu’elle les fait siennes en tant que mouvement nécessairement contradictoire de l’exploitation. La révolution ne procède pas directement de la résistance quotidienne, des luttes revendicatives, elle en est l’aboutissement non comme une transcroissance, mais comme dépassement produit de cette irréconciliabilité. "(TC 13, p. 27)

        " Le peuple ”

        * " Tant que le mode de production capitaliste se reproduit, le prolétariat est nécessairement soumis à ses formes d’existence car le capital est le sujet constamment renouvelé de la reproduction du rapport, et la contradiction du prolétariat avec le capital trouve tout aussi nécessairement ses limites, qui peuvent aller jusqu’au nationalisme et au racisme, dans les formes de l’autoprésupposition du capital. "(TC 16, p. 4)

        * " Le populisme se nourrit et se revivifie continuellement aux limites des luttes du prolétariat, quand celui-ci ne peut se dégager soit des contradictions relatives à une reproduction non spécifiquement capitaliste de la force de travail, soit d’une fixation de la contradiction entre prolétariat et capital au niveau de la reproduction d’une force de travail potentielle, soit du cadre d’une économie duelle où l’articulation entre les deux secteurs n’apparaît dans leur implication réciproque que comme misère et richesse, soit, et c’est souvent le cas, de tout cela à la fois . "(TC 11, p. 99)

        " Léninisme ”

        * " La compréhension de la prise du pouvoir par les Bolchéviks comme la victoire de la révolution prolétarienne est le point où se bloquent toutes les dynamiques théoriques de la Gauche "italienne”, son "trou noir”. Ce n’est qu’après la deuxième guerre mondiale qu’une partie de la Gauche abandonne la notion "d’Etat prolétarien”. Par là la Gauche se condamne à n’avoir qu’une compréhension critique théorique de type politique de la montée en puissance de la classe comme affrontant son affirmation autonome. Sinon c’est reconnaître la prise du pouvoir par les Bolchéviks comme contre-révolution.

        C’est pour avoir franchi ce pas, ayant été pratiquement contrainte dans le cours de la révolution de s’opposer au bolchévisme et à l’Internationale, que la dynamique ouverte par la Gauche germano-hollandaise fut infiniment plus porteuse et productive et par là-même, plus erratique. "(TC 14, p. 44)

        * " Les Gauches, même la Gauche germano-hollandaise, ne saisissent jamais la véritable nature de la révolution russe : révolution programmatique ayant pour contenu l’affirmation autonome de la classe et par là-même trouvant dans la capacité du travail à revendiquer la gestion de la société capitaliste, donc dans ce qui est sa puissance même à l’intérieur du capital, acquise dans le passage en subsomption réelle, sa limite se formalisant contre elle-même comme une contre-révolution que les partis issus de la seconde internationale sont plus ou moins aptes, selon leur situation spécifique, à prendre en charge, à formaliser.

        Quand la Gauche germano-hollandaise pose la révolution bolchévique comme révolution bourgeoise et contre-révolution, elle passe à côté de l’essentiel de cette révolution bourgeoise : sa spécificité en tant que contre-révolution. Elle n’existe comme révolution bourgeoise, dans sa possibilité même et ses caractéristiques, que comme contre-révolution, sur les limites de la révolution prolétarienne programmatique. Quand l’ultra-gauche voit le côté contre-révolutionnaire du bolchévisme (Otto Rühle), c’est simplement pour opposer dans la révolution russe, de façon non liée, la révolution bourgeoise et "l’élément prolétarien”, ou pour parler d’une révolution bourgeoise s’appuyant sur le prolétariat (G.I.C.), sans déterminer théoriquement le contenu et le déroulement de cet appui, sans le caractériser. "(TC 14, p. 46)

        * " Si la critique de la contre-révolution bolchévique demeure formelle, c’est qu’elle n’est pas reliée au contenu de la révolution dans cette phase historique de la contradiction entre le prolétariat et le capital, phase dans laquelle elle ne pouvait que déboucher sur la montée en puissance de la classe à l’intérieur du capital et son affirmation comme pôle dominant de la société. La contre-révolution bolchévique s’articule alors nécessairement avec la révolution. Les Gauches, même la Gauche germano-hollandaise, ne saisirent jamais la véritable nature de la révolution russe : révolution ayant pour contenu l’affirmation autonome de la classe et par là-même trouvant, dans la capacité du travail à revendiquer la gestion de la société, donc dans ce qui est sa puissance même à l’intérieur du capital, acquise dans le passage en subsomption réelle, sa limite se formalisant contre elle-même, comme une contre-révolution que les partis issus de la Seconde Internationale sont plus ou moins aptes, selon leur situation spécifique, à prendre en charge, à formaliser. Implacablement, la révolution comme affirmation de la classe se transforme en gestion du capital, se renverse en contre-révolution à laquelle elle fournit son propre contenu. "(TC15, p. 75)

        Voir la suite sur le site de TC http://www.theoriecommuniste.org
        au numéro 18 de la revue


    • > Peut-on vraiment parler de "courant communisateur" ?, GCI, 6 décembre 2004

      Ooops ! il manquait les notes 52, 53 et 54 de notre contribution à la critique de la "communisation".

      52. Voir à ce sujet notre série d’articles sur la période 1917-1923 in "Le Communiste : Russie, contre-révolution et développement du capitalisme" n°28, décembre 1988, et plus particulièrement les articles intitulés "La conception social-démocrate de la transition au socialisme" et "Contre le mythe de la transformation socialiste. La politique économique et sociale des bolcheviques".

      53. Voici une perle qui se passe de commentaires : "De toute façon, le programme du prolétariat avait été réalisé par le capital ! La république démocratique universelle on l’avait : c’était l’ONU (Organisation des Nations Unies) plus le FMI (Fond Monétaire International). Le développement des forces productives aussi : c’étaient les cadences infernales plus l’automation."

      54. Il ne nous semble pas important, ni pertinent d’approfondir les élucubrations de Théorie Communiste, parce que ce petit groupe d’initiés s’est amusé a redéfinir tous les concepts, et entrer dans les détails nécessiterait de trop longs éclaircissements terminologiques. Disons simplement que les aspects les plus caricaturaux de leur programme, tels la théorie du dépassement du programmatisme, le dépassement historique de la transition, la théorie de l’auto-négation du prolétariat sans son affirmation en tant que classe, découlent du fait que, par "programme", Théorie Communiste entend le programme de la social-démocratie ; par "transition", la transition léniniste, par "affirmation du prolétariat", l’affirmation du pouvoir des bolcheviques en Russie... Toute cette construction se base sur les concepts social-démocrates, et perd tout intérêt dès le moment où on définit ces termes en fonction de la critique communiste des bolcheviques, telle qu’elle fut notamment reprise au sein de la Troisième Internationale par ce qui s’appelait la Gauche Communiste allemande, italienne,... et en général internationale.

      http://www.geocities.com/icgcikg

      • > Peut-on vraiment parler de "courant communisateur" ?, Calvaire, 9 décembre 2004

        (Voir le point 54 de la critique du GCI)

        Franchement, le GCI dépasse tout en terme d’argumentation. TC est trop complexe pour que cela vale la peine d’approfondir leur pensée et comme ils ne pensent pas dans les mêmes termes que la Gauche communiste, ils perdent tout intérêt. Franchement... Cela est bien piètre comme analyse marxiste.


  • >Anti-spam, le webmestre, 9 décembre 2004

    le racisme et la xénophobie véhiculés par les blagues belges ne passeront pas par nous, en conséquence nous arrêterons là la pollution des forums du site par les spams du GCI. A bon entendeur, basta !


Communisation, mais... - Karl Nésic, extrait de l’appel du vide - Trop loin 2002

lundi, 31 mai 2004

Alors que la gauche communiste, après 1914-18, tendait à une synthèse, tel n’est pas le cas de ce qui surgit autour de 1968 - et cela en souligne les limites.
D’une part, les groupes devenus symboliques de 68 se reliaient très indirectement aux courants de la gauche communiste historique.
D’autre part, leur inter-relations témoignent non d’une convergence, mais de vraies scissions.
Socialisme ou Barbarie, dès ses origines (1947-49), mettait en avant l’antagonisme entre bureaucratie et prolétariat, confirmé par la tendance ouvrière à l’autonomie et à la formation de conseils en Allemagne de l’Est (1953) et en Hongrie (1956), ainsi que par de nombreuses grèves sauvages des deux côtés de l’Atlantique.
Dans les années soixante, par sa critique de la vie quotidienne ; l’IS comprend ce que signifie la domination réelle du capital, et oblige à voir la révolution comme bouleversement de l’ensemble des conditions d’existence. Les situationnistes reprennent le thème des conseils ouvriers pour les dès-ouvriériser en appliquant l’autogestion à la totalité de la vie.
À la même époque, l’operaïsme italien (qui ne doit rien à la gauche communiste, et peu au gauchisme) st le seul courant à anticiper des aspects essentiels des luttes de classes qui s’annonçaient : rôle central des O.S., contestation des appareils, refus du travail.
Que Socialisme ou Barbarie ait sombré avant 1968, ou que les racines de l’opéraïsme plongent dans le réformisme (Panzieri était memebre du Comité central du PC italien, Tronti devint plus tard sénateur) invite à réfléchir aux détours parfois suivis par les idées révolutionnaires. Les courants que nous avons cités, et qui tous trois allaient au-delà de l’ouvrièrisme comme du prolétariat au sens traditionnel, auront - en partie malgré eux - contribué à la force du mouvement social de ces années. (D’autres au contraire, incontestablement révolutionnaires, les héritiers thésaurisateurs des gauches italiennes et allemandes par exemple, auront eu un impact après près nul sur les évènements.)
Chacun des trois, quoi qu’on en pense par ailleurs, a organisé son activité en fonction de sa visée, et s’est finalement trouvé (à titre posthume pour S ou B) en phase avec ce que l’époque portait de plus radical. Une intuition - née elle-même d’une réflexion sur une réalité - rencontrait une pratique historiquement significative.
Dans la quinzaine d’années que symbolise la date de « 68 », une perspective différente apparaît, reliée à ces trois courants tout en les dépassant : le refus de l’organisation syndicale et partidaire : le rejet de toute phase de transition visant à créer les bases du communisme, lesquelles existent pleinement ; l’exigence d’une transformation de la vie quotidienne, de nos façons de nous nourrir, loger, déplacer, aimer... ; le refus de la séparation entre révolution « politique » et « sociale » ou « économique », et de la séparation entre destruction de l’État et création de nouvelles activités porteuses de rapports sociaux différents ; la conviction enfin que toute résistance au vieux monde qui ne l’entame pas de manière décisive en tendant à l’irréversible, finira par le reproduire. Tout cela, un terme insatisfaisant mais que nous adoptons provisoirement le résume : la révolution comme communisation.
Or cette critique qui a probablement culminée en Italie en 1977, n’a pas réussi à s’affirmer. Non seulement la communisation n’a eu guère d’efficience sociale, mais elle ne s’est presque pas formalisée, échouant à se donner des expressions sinon cohérentes, du moins convergentes. L’insistance (justifiée mais détachée de son sens) sur l’autonomie en est résultée, et demeure la seule postérité de cette époque à jouer un rôle social, influençant la contestation radicale renaissante depuis une dizaine d’année. De la perspective, on retient surtout la forme, l’auto-activité, qui n’en est que la condition nécessaire, non le mouvement profond.
Ainsi, à peine mise au jour, l’intuition de la révolution comme communisation s’est émiettée. Le communisme reste une abstraction dogmatique. Le point de rupture possible (le lieu, les formes d’organisation, les méthodes) dans la continuité du capitalisme contemporain n’apparaît ni en pratique ni en théorie.

Perte de la totalité

Il en découle un éclatement de la « critique unitaire » du monde, dont les fragments reflètent aujourd’hui les multiples dimensions du mouvement communiste à la manière d’un miroir brisé. Aussi nous est-il impossible de nous retrouver dans la plupart de ses expressions présentes.
Celles par exemple qui rejettent la place centrale de l’être humain dans son rapport avec les autres et avec la nature [1]. (Pour nous, l’être humain n’est naturel qu’au sens où il cherche et modifie sa propre nature et se faisant celle qui l’entoure. Seul un homme peut faire la critique de l’anthropomorphisme. Il n’y a pas plus à affronter la nature qu’à y retourner. La lutte pour le communisme st activité humaine, et sans doute la première à pouvoir être assumée comme telle. Cette auto-transformation engage l’ensemble des rapports humains, l’ensemble de ses relations (langage, production, amour, etc.), et passe aussi par la fabrication d’objets en liaison avec ce qui entoure l’espèce humaine.)
Celles aussi qui nient toute perspective révolutionnaire aujourd’hui, et en déduisent que la lutte des classes et l’aspiration communiste furent de fausses bonnes idées, le mouvement prolétarien n’ayant abouti qu’à étendre et approfondir la domination du capital sur le monde. Ses lumières nous éclaireraient donc aujourd’hui aussi peu que celles des astres morts [2].
Cells également pour qui une révolution communiste reste possible, mais découlera de l’activité d’individus, les différenciations et distinctions de classe ayant été résolues par l’évolution même du capital, en particulier lors de son passage d’une domination formelle à réelle [3]. (Ce monde nous paraît au contraire divisé en classes dont la contradiction demeure le moteur de son évolution et de sa possible révolution. Par sa place dans la reproduction du capital, parce qu’il la rend possible mais pour cela peut aussi la détruire, le prolétariat reste le sujet historique de la révolution.)
Partielles encore, les thèses qui maintiennent la notion de révolution prolétarienne, mais la comprennent comme parachèvement de l’arc historique du capital [4]. (Le prolétariat cesse ainsi d’être sujet historique : il n’est plus que l’agent obligé de ce bouleversement. D’auteur de sa propre abolition, il devient une contradiction du capital à lui-même. Par un curieux paradoxe, ceux pour qui le prolétariat a échoué tant qu’il s’affirmait comme travail dans le capital, sont les mêmes qui absolutisent le prolétariat. Non pas à la façon des ouvriéristes, mais en faisant du prolétariat le secret du salut du monde. C’est la recherche d’un automatisme historique.)
Terminons provisoirement par la thèse qui met au premier plan la lutte contre le travail, en ne voyant dans ce dernier qu’un résidu déjà à la fois dépassé par le capital (automatisation, désindustrialisation, etc.), et refusé par des prolétaires chaque jour plus rebelles. Contrairement aux ouvriers des grandes usines englués dans le culte de la production et la revendication salariale, les salariés de plus en plus mobiles et précaires seraient le ferment d’un avenir révolutionnaire proche, sinon en voie de réalisation. En d’autres termes, l’ouvrier de jadis, meilleur ennemi du prolétaire, serait heureusement en voie d’extinction [5]. (Constatons qu’ici aussi, c’est le capital qui est supposé balayer les obstacles à l’émancipation. Mais quel nouveau mouvement st né de la précarité ? Celle-ci (re)pose les mêmes contradictions que la condition d’OP ou d’OS. Aucune forme du salariat ne garantit son éclatement révolutionnaire.)
Nous n’avons pas passé en revue diverses partialités pour en proposer maintenant le dépassement grâce à notre « solution ». Entre les immédiatistes et les désincarnés, entre les automatistes et les activistes, toute synthèse actuelle ne saurait que créer des chimères. Convergences... et « tri » ne s’imposeront que lorsqu’émergera une critique communiste pratique, minoritaire certes mais capable d’un minimum d’existence sociale.

Une compréhension du monde déréalisée

Le caractère très minoritaire de la critique théorique communiste, significatif de la période, ne constitue pas sa faiblesse la plus grave. Celle-ci tient à ce que la compréhension du monde y soit profondément déréalisée, et présente finalement une image inversée de celle que nous donne à voir le capital. Il n’est pas indifférent que ce corpus théorique (en Europe et aux Ètats-Unis en tout cas) se soit construit et formalisé après et sur l’échec du mouvement social des années 1965-80.
L’évolution présente du capital prolétarise massivement (par l’accroissement du nombre des salariés, des salariables et des non salariables quasiment définitifs, etc.) mais semble faire du prolétariat un absent. Aussi, soit il est théorisé comme disparu définitivement, soit il est sommé de réaliser enfin le communisme.
Quant tout nous rabâche que le prolétariat est un fantôme, des révolutionnaires le décrivent comme la cause ultime du cours de la politique mondiale. Ré-écrire l’actualité pour y lire la lutte de classes est un exercice parfois utile, mais la facilité à le répéter suffi à en montrer les limites. (En guise de travaux pratiques, nous suggérons de préparer d’ores et déjà l’analyse marxiste des futures grandes grèves et/ou émeutes en Chine à la lumière du développement spécifique du capitalisme dans ce pays depuis les guerres de l’opium. Autres options : la configuration pétrolière au lendemain de la crise irakienne, Sida et prolétariat, écolologie et capital, etc.) Mieux vaudrait se demander pourquoi la lutte des classes détermine tout de l’histoire contemporaine, sauf la révolution prolétarienne. N’est-ce pas la faiblesse des traits communistes de cette lutte qui incite à pareil systématisme ? Alors que la possibilité du communisme disparaît de l’imaginaire social des prolétaires, sans parler même des échecs du mouvement communiste jusqu’à nos jours, on absolutise ainsi révolution et prolétariat.

Un catastrophisme idyllique

Cette absolutisation se traduit par une vision idyllique du déroulement de la révolution, souvent assimilé à une fête enlevant toute réalité à la contre-révolution. Partant de cette vérité profonde qu’en s’abolissant le prolétariat abolit les classes, et qu’en s’émancipant il émancipe l’humanité, on imagine une dissolution des classes à laquelle l’immense majorité de la population participerait automatiquement sans effort ni conflits, puisque chacun, du garçon de café au manager en passant par le directeur d’école et le petit commerçant, y trouverait immédiatement son compte. Si le principe est juste, la conclusion est vite tirée. On oublie qu’une révolution est aussi une période d’exacerbation des conflits sociaux, d’affirmation brutale des antagonismes d classe, et qu’en face de nous nous trouveront des groupes déterminés à user de tous les moyens pour que les choses restent en l’état. Le capital et ses gestionnaires ne quitteront pas sur la pointe des pieds la scène de l’histoire parce que l’heure de leur départ aura enfin sonné. L’histoire offre maints exemples du contraire, de Dollfuss écrasant préventivement le prolétariat autrichien dans les années trente, à la stratégie de la tension en Italie à partir de 1969 pour marginaliser les radicaux.
Une révolution communiste aura beau ne ressembler à aucune autre, elle ne serait pas moins une gigantesque conflagration faite de poussées convergentes et divergentes, au sein des prolétaires eux-mêmes, entre le prolétariat et les autres classes et couches sociales, impliquant des affrontements dont tous ne se règleront pas pacifiquement. Bien qu’elle n’ait pas besoin d’apparaître aujourd’hui, il existe une haine de classe à l’encontre des prolétaires, de la part de catégories dont la reproduction sociale repose notamment sur la conviction qu’elles n’ont pas que leurs chaînes à perdre. La domination réelle du capital a transformé ces comportements mais ne les a pas abolis. Ils s’effaceront avec la dissolution des logiques sociales qui les entretiennent, mais certainement pas en quelques semaines ou mois. Rappelons l’attitude des classes moyennes chiliennes à l’encontre des prolétaires avant le coup d’État de Pinochet.
La disparition apparente de la classe ouvrière, la massification des classes moyennes et ce qu l’on a pris pour l’inessentialisation du travail, tout cela s’est traduit par une mise à mort symbolique de la classe ouvrière. La généralisation du salariat ne signifie pourtant pas que chacun soit prolétaire. C’est l’exploitation des OS qui contient celle de l’ingénieur (parce qu’elle la rend possible), et non l’inverse. C’est l’ouvrier qui rappelle à l’ingénieur, non par le simple partage d’une condition, mais par la lutte, la grève, l’affrontement avec le patron, que l’humanité (et la vie de l’ingénieur comme de l’ouvrier) est réduite à de la force de travail. L’OS voit son activité bien davantage enfermée dans la forme du travail que le cadre supérieur (ou moyen), d’autant qu’en général l second organise ou supervise le travail du premier. Confondre la salarialisation générale avec une prolétarisation universelle, c’est faire du prolétariat une réalité objective, forte statistiquement et donc socialement, et faire du nombre la condition première d’un succès révolutionnaire.
Le moins que l’on puisse dire est que le rapport dialectique entre critiques pratique et théorique est largement distendu, et que les idées communistes ne sont pas près de devenir force matérielle, quand la théorie tend soit à se perdre dans l’immédiat, soit à devenir prédictive, scientiste, et à se donner des garanties. Le besoin de démontrer la « nécessité » de la révolution est un signe quasi certain de son impossibilité. (On débattait beaucoup de la « crise finale » dans les années trente...) la recherche de certitudes proches de la croyance en dit long sur la compréhension de la possibilité même d’une révolution. La seule critique socialement existante est aujourd’hui celle du réformisme.

[1] Nous pensons à tout ce que recouvre le mot « primitivisme », entre autres les textes d John Zerzan.

[2] C’est ce qu’un lecteur pourrait conclure au fil des diverses série de la revue Invariance. Pour les numéros disponibles, s’adresser à François Bochet, Moulin des Chapelles, 87800 Janailhac.

[3] Cf. par exemple la revue Temps Critiques (BP 2005, 34024 Montpellier Cedex 11).

[4] Théorie Communiste (BP 17, 84300 Les Vignères) et les ouvrages publiés par Senonevero illustrent cette position, qualifiée en 1978 par Jacques Camatte de « structuralisme prolétarien » (article reproduit dans Forme et histoire, Milan 2002).

[5] Notamment le groupe allemand Krisis, et son Manifeste contre le travail (Ed. Léo Scheer).

Commentaires :

  • > Communisation, mais..., , 23 juillet 2004

    sauf erreur, panzieri était membre du PSI, jamais du PCI ; comme le jeune negri, d’ailleurs, à 25 ans conseiller communal socialiste.


Trois thèses sur la communisation - Denis

lundi, 31 mai 2004

Ces thèses se conçoivent comme une contribution au débat, non comme le résultat d’une réflexion aboutie. Toutes peuvent servir de point de départ à autant de discussion, ou de polémiques.
Il s’agit de coller à la nature de la revue Meeting qui est conçue comme un « work in progress » : où des questions sont posées, qui ne trouveront peut-être leurs réponses que dans les rencontres et les numéros qui vont suivre, ou ailleurs, ou jamais.

Première thèse : la communisation est une question actuelle

En tant qu’action révolutionnaire, destruction du capitalisme, production du communisme, la communisation ne décrit pas un mouvement réel, ou qui a déjà eu lieu dans l’histoire. Elle est d’abord un concept qui découle d’une certaine vision du communisme et elle conçoit le moment révolutionnaire en fonction de cette vision.
Cette vision du communisme et de la révolution, c’est celle, bien entendu, qui apparaît par exemple à travers le texte liminaire de la revue Meeting (« L’invite ») : la critique de toute organisation de classe permanente et de toute période de transition entre la révolution et le communisme, l’idée, surtout, que la destruction du capitalisme est en même temps la « communisation immédiate du rapport entre les individus ». Le communisme achevé se caractérise par des rapports entre individus qui se passent de médiation. La communisation est à la fois la « mise en commun » c’est-à-dire l’instauration de ces rapports sociaux non médiés et par extension une manière de désigner le processus tout entier de la production du communisme. Ce néologisme permet de faire comprendre que la destruction du capital et la production du communisme est une activité du prolétariat révolutionnaire au moment de la révolution, pas quelque chose qui « se fait tout seul » : le communisme est un rapport social qui est à créer.
La communisation est donc avant tout ce concept qui « donne de la chair » à une vision de la révolution qui, à raison, est radicalement critique vis-à-vis de toute conception qui fait de la convergence des luttes, ou de l’édification d’un monde différent au sein de celui-ci, ou de la construction d’un fortin du prolétariat au sein du monde du capital, les voies d’accès au communisme ; mais qui, par la force de ses critiques même, risque de sembler par trop abstraite et, pour tout dire, sans guère de rapport avec la lutte des classes dans son état actuel. On critique tellement le moindre mouvement de révolte (Chiapas, antimondialisation, black-bloc, etc...) qu’on ne voit plus trop d’où pourrait venir la transformation sociale.
Pour autant, un tel concept risque de ne rien résoudre si, d’une certaine manière, on s’arrête à son seuil. Le principal écueil, c’est que si on considère une fois pour toute la communisation comme le problème du moment de la révolution, alors il n’y a rien à en dire : c’est au fond le point de vue de l’auteur du texte Peut-on vraiment parler de courant communisateur ?, écrit en réponse à « L’invite ». L’humanité ne se pose que les problèmes qu’elle peut résoudre : la communisation est le problème de la révolution, pas de maintenant.
Comment, toutefois, se contenter d ‘écarter ainsi la question si on veut réellement chercher à comprendre comment on peut aller des luttes actuelles au communisme ? La communisation est ce qui rend concevable le communisme car elle fait de sa production un processus (sans pour autant rétablir la période de transition) et une activité (sans pour autant rétablir l’avant-garde).
Si donc on pose la problématique de la communisation comme centrale, il faut donc bien pouvoir en dire quelque chose, et ce quelque chose s’appuie forcément (sinon sur quoi ?) sur ce qu’est la lutte des classes actuelle, ou ce qu’elle a été jusque-là, avec ses impasses, ses contradictions, aussi ses secteurs marginaux ou « abstracteurs de la dynamique du cycle de lutte actuel ».
Le débat sur la communisation ne peut tout simplement pas faire l’impasse sur la révolte, sur le refus de l’aliénation, sur le besoin de communisme qui s’exprime de manière plus ou moins claire, et plus ou moins massive, au sein du prolétariat : car même si rien de tout cela n’est en lui-même la production future du communisme, ou même le levier sur lequel cette production future s’appuierait, ce qui fait que le communisme sera produit, peut-être, demain, et ce qui provoque la rébellion, aujourd’hui, est sinon semblable, du moins comparable, similaire, commensurable : c’est à dire évaluable à l’aune d’une mesure commune.

Deuxième thèse : il existe une aire qui pose la question de la communisation au sein de la lutte des classes.

Sous des appellations différentes, la question de la communisation a traversé l’histoire du mouvement ouvrier depuis ses origines, aux débuts de la révolution industrielle, jusqu’à nos jours. Elle a pu prendre la forme de l’utopie, des communautés libertaires, de l’illégalisme, de diverses conceptions sur « l’autonomie », etc... À chaque fois, la problématique était la même : comment s’y prendre pour réaliser l’immédiateté des rapports sociaux. La question de la communisation s’est posée aussi dans des moments ou la révolution semblait proche, et où par exemple l’établissement de rapports non-hiérarchiques paraissait un des fronts même de la lutte : dans certains secteurs de la révolution espagnole de 1936, par exemple.
Il est certain que dire que la question de la communisation a été posée ne signifie pas que le mouvement ouvrier l’a envisagée dans les mêmes termes que ceux qui peuvent être employés actuellement. Le plus souvent, même lorsque la problématique de la communisation a été abordée, celle-ci n’est pas apparue comme telle, mais plutôt sous une forme alternativiste. L’alternative est pour le débat sur la communisation une tentation toujours renouvelée par ce qu’inscrite dans sa problématique même : la réponse la plus simple à l’idée de la communisation des rapports sociaux semble être l’établissement d’un monde nouveau, ici et maintenant, au sein du monde ancien, dans laquelle ce lien social différent serait immédiatement établi. L’exigence était celle d’un communisme tout de suite, sans attendre une hypothétique révolution, et sans se perdre dans un militantisme qui employait des moyens totalement opposés au but affiché : mais il n’y avait souvent d’autre « alternative » qu’au pire un repli sur une communauté restreinte, au mieux des spéculations sur la possibilité de former un contre-monde capable à terme, après une croissance régulière, de l’emporter sur celui du capital. La critique théorique de l’alternative a été menée, de manière convaincante, depuis longtemps : et l’échec répété de toutes les tentatives alternatives devrait logiquement décourager tous ceux qui restent tentés par l’aventure. La persistance de la tentation alternative nous renseigne assez sur la puissance de ce besoin de communisme qui traverse l’histoire du mouvement ouvrier : l’analyser en terme de débat sur la communisation permet d’en faire une critique positive, c’est à dire qui prend ce besoin en considération.

Troisième thèse : poser les bases d’un mouvement communisateur est une tâche théorique et pratique

L’enjeu du débat sur la communisation consiste à reformuler la question ancienne pour pouvoir affirmer la validité de la démarche tout en critiquant l’alternative : il s’agit ainsi de créer un mouvement communisateur, au sein de l’aire qui pose la question de la communisation dans la lutte des classes : ce qui est une spécificité de la période actuelle, c’est que la non-confirmation de l’identité prolétarienne redonne vigueur à cette aire en éloignant les perspectives programmatiques de changement social

Dans l’idéal, ce mouvement communisateur, une fois constitué, se voit partie intégrante de la lutte des classes ; il est un élément de celle-ci, un élément parmi d’autres qui n’est ni en avance, ni en retard sur les autres. Sa singularité repose sur sa capacité à concevoir la communisation pour s’approcher de ce qu’elle pourrait être tout en sachant qu’elle ne serait jamais aboutie sans devenir une réalité massive. Le mouvement communisateur est donc d’une certaine manière la capacité du communisme à être produit, et qui sait qu’il n’est que cela.
Le mouvement communisateur constitué se caractérise ainsi :

- les pratiques du mouvement communisateur nourrissent la théorie de la communisation laquelle, en retour, les oriente : ou encore, on peut dire que la théorie de la communisation n’est rien d’autre que le retour réflexif du mouvement communisateur sur lui-même.

- ces pratiques sont un débouché au besoin de communisme immédiat, c’est à dire sans médiation mais aussi non différé, qui se fait sentir dans l’aire communisatrice et qui, trop souvent jusque là, s’épuise dans l’impasse de l’alternative.

- enfin, ces pratiques ont un effet. Les luttes auxquelles les prolétaires du mouvement communisateur participent, et dans lesquelles leurs pratiques et leurs modes de fonctionnement émergent, ne sont pas semblables aux luttes au cours desquelles les pratiques communisatrices sont absentes ou embryonnaires. Pour autant, ces luttes, de nature différente, ne sont absolument pas en elles-même capables de provoquer ou d’accélérer la révolution : elles ne sont ni plus ni moins susceptibles de provoquer leur dépassement que n’importe quelle autre lutte.

Ces trois aspects, théorique, existentiel et effectif, décrivent le rôle et le positionnement du mouvement communisateur dans le cours commun actuel des luttes. Cependant, l’importance de la constitution du mouvement communisateur se comprend aussi à travers l’analyse de son rôle au cours de la période révolutionnaire.
La révolution est le moment où les conditions générales de la domination capitaliste sont remises en cause. Le rapport social capitaliste s’effondre, et un autre type de rapport peut le remplacer. Mais lequel ? La production du communisme n’est en rien automatique, même dans une telle période : le communisme est un dépassement produit, et donc cette production est le fruit d’une activité consciente et volontaire .
La question est donc : pourquoi le communisme ? Dans un tel moment révolutionnaire, les possibilités offertes au prolétariat sont nombreuses. Certains mènent à la production du communisme, les autres ne font que restaurer le capital. L’existence d’un mouvement qui pose la question de la communisation et tente d’y répondre, comme il l’a toujours fait, par une pratique (une pratique « théorique », une pratique qui tente d’être une réponse à la question théorique de la communisation), joue alors un rôle important, voire déterminant. Non que ce que sont les réponses ou tentatives de réponses du mouvement communisateur servent de modèle ou d’exemple à la communisation au moment de la révolution : bien au contraire, il est permis de penser que la modification fondamentale des conditions dans lesquelles la question sera posée (dans le prolétariat en entier et non dans une de ses franges, dans un moment de crise profonde du capital et non sous sa domination ordinaire...) engendrera des réponses totalement différentes et peut-être même inimaginables pour le mouvement communisateur dans la période antérieure. Mais la pratique du mouvement communisateur aura cette vertu de poser la communisation comme le moyen et la fin de la lutte des prolétaires, et donc de faire du communisme un des devenir possible, et même la seule possibilité de la remise en cause du capital. Ce que la pratique du mouvement communisateur apportera à la révolution, c’est la problématique de la communisation , problématique qu’aucune théorie qui ne serait en même temps expérimentation ne serait capable de fournir.

Il ne faut pas confondre ce qui est appelé ici la « diffusion de la problématique de la communisation » avec une quelconque « prise de conscience » que le mouvement communisateur rendrait possible au moment de la révolution. Certes, ce moment est bien celui où ce qui semblait jusque-là inoxydable s’effondre visiblement : pour autant, on ne peut pas en faire l’instant du dévoilement, celui ou le vrai, tout d’un coup, s’imposerait comme une évidence... La « conscience » est vaste, multiple, et excède de loin les réalités de l’instant, même (surtout) sous la domination capitaliste. L’idée de communisme est connue de tous, crainte par certains, espérée par d’autres, indifférente à la plupart car considérée comme une chimère. La révolution, le communisme, n’ont pas besoin d’être diffusés comme connaissances . Ce qui convainc, ce ne sont jamais des idées toutes seules, ce sont des pratiques. Certes, comme une pratique n’existe pas sans retour réflexif sur elle-même (on ne fait pas quelque chose en n’en pensant rien, on a toujours une interprétation de ce qu’on fait), ce sont bien des idées aussi qui peuvent convaincre, mais des idées effectives, des idées qui ont un prolongement pratique et qui sont elles-même le prolongement d’une pratique.

Nota Bene : désobjectivation, désubjectivation, avant-garde .

On pourra peut-être penser que le schéma proposé ici pour la révolution réactive la vieille distinction entre conditions objectives et conditions subjectives. La crise du capital, sous sa forme économique, serait la condition objective : et l’existence du mouvement communisateur serait la condition subjective.
Voyons pourquoi il n’en est rien.
La crise du capital est une crise du rapport social qui apparaît sous sa forme économique. Comme l’ont dit d’excellents théoriciens, l’objectivation est un processus du capital. Il est donc normal que cette crise apparaisse d’abord sous la forme objective que lui a conféré le capital lui-même, c’est à dire sous une forme de crise économique, mais bien entendu ce n’est pas l’économie en tant que telle qui est en crise, c’est ce qui fonde le capitalisme, c’est à dire le rapport social capitaliste. Lorsque cette crise est suffisamment profonde, le processus devient celui de la désobjectivation, la crise dès lors n’est pas qu’économique mais bien la crise de la domination capitaliste explicitement remise en cause par les prolétaires : c’est ce qui débouche sur la révolution.
A l’inverse, la révolution se fait aussi par un processus de désubjectivation. C’est parce que le rapport social s’est objectivé dans les lois d’airain de l’économie qu’il est subjectif d’affirmer qu’il est possible de vivre sans la domination capitaliste : aussi la pratique du mouvement communisateur dans le monde capitaliste est-elle bien une pratique subjective. Le moment de généralisation de cette pratique est aussi celui de sa désubjectivation, puisque ce n’est plus la question d’un choix opéré par certains individus situés dans une frange du prolétariat, c’est alors la pratique globale de la classe.
Il est vrai que pour la subjectivité du mouvement communisateur, le moment de la révolution apparaît comme un moment de crise qui semble d’autant plus objectif qu’il est hors de portée de la volonté des membres du mouvement communisateur de la déclencher de quelque manière que ce soit. Le moment révolutionnaire apparait définitivementcomme quelque chose d’exterieur, qu’il faut attendre, qu’il n’est pas en son pouvoir à lui de provoquer.
Pour le prolétariat en général, le moment de la révolution aussi sera celui de la désubjectivation, puisqu’il cessera d’être ce qu’il a été jusque-là - le prolétariat. Mais le mot « désubjectivation » recouvre là deux réalités différentes : le mouvement communisateur affirme quelque chose de spécifique au sein de la lutte des classes, et donc la désubjectivation pour lui signifie d’abord l’abandon de sa spécificité au sein du prolétariat. Pour le prolétariat dans son ensemble, la désubjectivation signifie qu’agissant comme dernier sujet de l’histoire, il s’abolira lui-même en abolissant les classes
Il est donc essentiel d’affirmer que la subjectivité particulière du mouvement communisateur n’en fait pas pour autant un sujet particulier de la révolution.

Sur la communisation - R.S.

lundi, 31 mai 2004

Essayer de définir la communisation, c’est s’attaquer à un concept en formation. Plus qu’élaborer une définition, il s’agit plutôt d’en délimiter les angles d’attaque.

Le programmatisme est caduc

Mon point de départ est le concept de programmatisme. Le programmatisme repose sur une pratique et une compréhension de la lutte des classes dans laquelle une des classes, le prolétariat, trouve, dans sa situation, la base du dépassement de la contradiction et de l’organisation sociale future. Son activité dans la lutte des classes et cette organisation deviennent alors un programme à réaliser. Dans la lutte des classes entre le prolétariat et le capital, le prolétariat est l’élément positif qui fait éclater la contradiction, la révolution est alors l’affirmation du prolétariat : dictature du prolétariat, conseils ouvriers, période de transition, Etat dégénérescent, autogestion généralisée, « société des producteurs associés », etc. La résolution de la contradiction est donnée comme un des termes de la contradiction. Le prolétariat est investi d’une nature révolutionaire qui le fait être contradictoire au capital, qui se module selon les conditions historiques plus ou moins mûres et qui se déclinent comme éléments d’un programme. Cette contradiction n’est plus alors le rapport social capitaliste lui-même, que le prolétariat, de par sa situation dans le rapport, est amenée à abolir.
Le programmatisme n’est pas seulement une théorie, il est avant tout la pratique du prolétariat dans laquelle la montée en puissance de la classe dans le mode de production capitaliste (de la social-démocratie à l’Ultra-gauche) est positivement le marche-pied de la révolution et du communisme qui ne sont que la transcroissance et l’achèvement de cette montée en puissance. Il est la pratique du prolétariat du début du XIXème s. jusqu’à la fin des années 60. Cependant, lié de façon essentielle à la subsomption formelle du travail sous le capital, il se « décompose » dans la première phase de la subsomption réelle.
C’est à cette situation que met fin la restructuration du mode de production capitaliste engagée dans les années 70, et c’est une nouvelle structure et un nouveau contenu de la contradiction entre le prolétariat et le capital, l’exploitation, qui définissent maintenant un nouveau cycle de luttes. Ce n’est donc pas à partir d’une nature immuable de la révolution et du commmunisme qui aurait été plus ou moins brièvement et totalement approchée au cours de l’histoire que je parlerai de la communisation, mais à partir de cette nouvelle situation.

Restructuration et nouveau cycle

De la façon la plus succcinte, je définis le résultat de la restructuration comme la contradiction entre le prolétariat et le capital se nouant au niveau de la reproduction du mode de production donc de la reproduction des classes et de leur rapport. En conséquence, le prolétariat, en contradiction avec le capital, dans le cadre de l’exploitation, ne produit plus dans ce rapport aucune confirmation de lui-même face au capital. L’enjeu de la lutte de classe est, dans sa contradiction au capital, sa propre remise en cause, sa propre abolition. Il en résulte une situation proprement renversante. D’une part, le prolétariat ne lutte quotidiennement et n’est une classe révolutionnaire que dans sa stricte définition en tant que classe de ce mode de production ; d’autre part, la limite de toutes ses luttes actuelles se ramène toujours au fait d’être une classe et d’agir en tant que telle. C’est la dynamique et simultanément la limite de ce cycle de luttes.
En décembre 95, dans la lutte des sans-papiers, des chômeurs, des dockers de Liverpool, de Cellatex, d’Alstom, de Lu, de Marks and Spencer etc., telle ou telle caractéristique de la lutte apparaît, dans le cours de la lutte elle-même, comme limite en ce que cette caractéristique spécifique (service public, demande de travail, défense de l’outil de travail, refus de la délocalisation, de la seule gestion financière, etc.), contre laquelle le mouvement se heurte, souvent dans les tensions et les affrontements internes de son recul, se ramène toujours au fait d’être une classe. Si, dans ce cycle, la limite de chaque lutte c’est fondamentalement le fait d’agir en tant que classe, la limite est alors inhérente et existera nécessairement toujours de façon spécifique à la lutte et selon les modalités de la reproduction du mode de production capitaliste dont le prolétariat est une classe (il n’en était pas ainsi tant que le prolétariat pouvait opposer au capital une réorganisation de la société sur la base de ce qu’il était dans cette société).
Si nous pouvons quotidiennement constater que chaque lutte bute sur ce qui la constitue comme action de classe, il en va autrement en ce qui concerne la transformation de cet « agir en tant que classe », devenu limite, en remise en cause par le prolétariat de son propre rapport au capital : la communisation. C’est-à-dire la transformation de quelque chose qui, pour l’instant, se résoud dans la reproduction du capital en quelque chose qui soit activement, dans la lutte de classe, la remise en cause par le prolétariat de sa propre situation de classe. Nous en avons eu des aperçus fugitifs dans le « mouvement d’action directe », dans la lutte des chômeurs et précaires, nous en avons un indice au travers des transformations de la composition de classe du prolétariat mais la « remise en cause » est encore largement une déduction théorique.
Déduction effectuée sur la base :

- de l’effondrement de toute perspective de montée en puissance, d’affirmation et de libération du prolétariat.

- de la limite actuelle de toutes les luttes dans le fait même d’être lutte de classe. Limite qui est la dynamique de ces luttes.

- de la recomposition du prolétariat.

- du contenu et de la structure de la contradiction entre le prolétariat et le capital restructuré (contradiction au niveau de la reproduction : être en contradiction avec le capital, c’est être en contradiction avec sa propre reproduction comme classe).
A partir du moment où la lutte des classes se situe au niveau de la reproduction, c’est dans n’importe quelle lutte que le prolétariat ne peut, ni ne veut, rester ce qu’il est. Il ne s’agit pas forcément de déclarations fracassantes oud’actions « radicales », mais de toutes les pratiques de « fuite » ou de dénégation par les prolétaires de leur propre condition, les luttes suicidaires à la Cellatex, la grève de Vilvoorde et bien d’autres où éclate que le prolétariat n’est rien séparé du capital et qu’il ne peut demeurer comme ce rien (qu’il réclame sa réunion avec le capital ne supprime pas l’abîme qu’ouvre la lutte, la reconnaissance et le refus par le prolétariat de lui-même comme cet abîme). Dans le cours actuel des luttes, si la remise en cause n’est encore qu’une déduction théorique c’est qu’elle est aussi beaucoup plus que cela.
Le cycle de luttes actuel est la résolution de l’énigme de la lutte de classe : comment une classe agissant strictement en tant que classe peut-elle être l’abolition de toutes les classes. Cette résolution, c’est la communisation telle qu’on la déduit de ce cycle de luttes.


La révolution est immédiateté du communisme

L’essentiel du concept de communisation tient en un seul point : la révolution comme abolition du capital n’est pas un préalable à l’instauration du communisme, elle ne peut réussir qu’en étant l’instauration immédiate du communisme.
Dire qu’il y a des problèmes qui ne se résoudront pas « du jour au lendemain » c’est vrai, ils sont bien réel. Que le communisme ait à résoudre dans un premier temps des problèmes que lui lègue le capitalisme (inégalités de développement, transformation qualitative des instruments de production, élimination d’installations dangereuses, déconcentration de la population, suppression dans ses formes matérielles - inscrites dans l’espace - de l’opposition entre villes et campagnes, « réhabilitation » d’anciens espaces agricoles ou « naturels ») ne crée pas pour autant une période ou des activités où il ne « fonctionnerait » pas selon ce qu’il est, d’après sa nature propre, et cela jusqu’à ce que soit atteint un certain niveau de développement qui est en définitive absolument infixable. Le communisme n’est pas la fin de l’histoire, il a des problèmes à résoudre hérités du mode de production capitaliste et peut-être même, en cette occasion de rupture avec toute l’histoire antérieure de l’aliénation, des problèmes hérités de mode de production antérieurs (la question mériterait d’être soulevée). Il posera lui-même ses propres problèmes, génèrera des antagonismes et des dynamiques, ces problèmes et cette dynamique relevant de la tension à l’autonomisation de la communauté dans la mesure où l’immédiateté sociale de l’individu est un ensemble de rapports et non une essence inhérente à chaque individu. C’est dans ce rapport entre la tension à l’autonomisation de la communauté et la diversité que le communisme existe et se projette comme histoire. Le communisme est la communauté humaine en construction permanente et en tension permanente entre l’universalité et la diversité parce qu’elle ne possède pas d’étalon abstrait entre les activités diverses (en cela également le communisme n’est pas une énième version de la « société transparente »). Mais quels que soient ces problèmes, ceux dont il hérite ou les siens propres, il fonctionnera d’emblée sur ses propres bases, sinon il ne sera pas. Avec la révolution, c’est toute détermination sociale préalable comme contrainte à reproduire (l’appartenance de classe), c’est toute présupposition antérieure à reproduire, antérieure aux rapports que les individus, en tant qu’individus, définissent entre eux, en même temps qu’ils définissent leurs besoins, la satisfaction de ceux-ci et les modalités de cette satisfaction, qui sont abolies. L’abolition des classes signifie tout autant l’abolition de l’activité comme subjectivité, que de son produit comme objectivité face à elle, c’est en cela que l’abolition du travail salarié est abolition du travail. L’abondance que crée la révolution communiste n’est pas de l’ordre de l’avoir mais de l’être ensemble, de la communauté. Tout cela se produit dans le mouvement même de la révolution, c’en est même le contenu.
Quand on a des problèmes avec les premiers temps du communisme et que l’on commence à faire le « réaliste timoré » avec des expressions du genre « ce n’est pas du jour au lendemain », c’est que l’on a des problèmes dans la conception de la révolution qui demeure conçue sur la base fournie par un développement objectif des forces productives, dont le prolétariat, et de leur libération de la mesquinerie capitaliste. En fait, ce que l’on considère la plupart du temps comme des questions à résoudre dans les premiers temps du communisme, ne sont le plus souvent que des mesures communistes que les prolétaires révolutionnaires devront prendre dans le cours de la révolution, en ce que cette dernière n’est pas le communisme contre le capital, mais la production du communisme médiée par son opposition réelle au capital. Mesures pragmatiques et tactiques dans le cours de la révolution. Abolir la valeur ou l’Etat, créer de nouveaux rapports ayant pour contenu l’immédiateté sociale de l’individu, c’est-à-dire la relation entre individus dans leur singularité, sont des mesures tactiques de combat des prolétaires en révolution contre le capital.

L’immmédiateté n’est pas un immédiatisme

Mais attention, lorsque du doigt nous traçons sur la carte le chemin à parcourir, nous ne sommes pas pour autant parvenus au but ; c’est dans la lutte des classes de ce cycle de luttes que l’énigme se pose et doit être résolue. L’immédiateté du communisme n’est pas son immédiatisme.
L’immédiatisme de l’alternativisme ou du « mouvement d’action directe » sait très bien que la lutte des classes est primordiale, mais il attend de cette lutte que les ouvriers n’agissent plus en tant que tels pour être révolutionnaires. Or, la communisation de la société ce sera des mesures communistes prises par des ouvriers parce qu’ils sont ouvriers, parce qu’en tant que tels ils existent définis dans et contre toutes les déterminations du capital. L’immédiatisme suppose que la transformation de la société ne serait possible qu’après que les prolétaires aient abandonné leurs vieux habits de prolétaires. Il envisage la communisation comme une « longue marche » dans le mode de production capitaliste. L’immédiatisme ne peut s’achever que dans l’alternative. On perd le concept même de communisation si l’on ne considère pas que la production du communisme s’effectue parce que les prolétaires, en lutte contre le capital comme prolétaires, abandonnent, dans cette lutte, leurs vieux habits de prolétaires, parce qu’ils sont immergés dans les contradictions du capital qui les constituent comme prolétaires. L’abolition de la condition prolétarienne est l’auto-transformation des prolétaires en individus immédiatement sociaux, c’est la lutte contre le capital qui nous fera tels, parce que cette lutte est une relation qui nous implique avec lui. La communisation ne se constitue pas en mode de vie face au capital, mais sera le dépassement des luttes revendicatives dans le cadre immédiat du travail ou de la reproduction de la force de travail, c’est-à-dire dans le cadre de l’exploitation. La révolution n’est ni la révélation d’une nature révolutionnaire du prolétariat toujours déjà là, ni le résultat du face à face de deux mondes : celui du capital et celui de l’alternative communiste se constituant face à lui. Si la révolution est le dépassement du mode de production capitaliste produit par le développement historique de la contradiction entre le prolétariat et le capital, cela signifie qu’elle est soumise au développpement des contradictions de classes de cette société, à leur histoire. La question de la communisation est sous sa forme la plus concrète celle de la relation entre ce cycle de luttes et la révolution.

Du cycle de luttes actuel à la communisation

Dans chaque cycle de luttes le cours quotidien de la lutte de classe produit s’articule à la révolution de façon spécifique, soit comme transcroissance (dans le cadre du programmatisme), soit comme dépassement produit dans le cycle actuel.
Dans ce cycle de luttes, le cours quotidien de la lutte des classes donne forme à la contradiction telle qu’elle devient et se structure dans la crise et la révolution. Ce nouveau cycle a des caractéristiques fondamentales qui le différencient radicalement du programmatisme : la disparition de l’identité ouvrière, le fait que toute lutte trouve dans ce qui la définit sa propre limite comme reproduction du capital (limites que cette reproduction lui signifie chaque fois de façon spécifique, selon ses propres caractéristiques), le fait qu’affronter le capital c’est affronter sa propre constitution en classe. C’est de par ces caractéristiques mêmes du cours quotidien que la crise de ce rapport contradictoire entre le prolétariat et le capital peut devenir communisation. La communisation est l’achèvement / dépassement du nouveau cycle de luttes, déterminé par le contenu de celui-ci : la contradiction au niveau de la reproduction du rapport, la coalescence entre la constitution en classe du prolétariat et sa contradiction avec le capital, la disparition corollaire de toute identité ouvrière. La contradiction entre les classes est devenue la “condition” de sa propre résolution comme immédiateté sociale de l’individu.
Cependant ce n’est pas à une nature révolutionnaire que nous avons affaire, mais au cours de la contradiction entre le prolétariat et le capital, telle qu’elle est le cours quotidien de la lutte des classes et le cours dynamique des contradictions du capital. Elle constitue et nécessite la crise de la reproduction capitaliste comme médiation à son dépassement. Cela, parce que la contradiction devient nécessairement économie dans son procès, sous une forme historique chaque fois spécifiée. Le capital se reproduit et donc l’économie existe, sa crise ne sera pas autre chose que la crise économique, mais la crise économique est la crise du rapport social, une crise du rapport d’implication réciproque. Cela n’a rien à voir avec l’affirmation selon laquelle la crise ne sera pas qu’économique mais aussi sociale, aussi politique etc. La crise de ce cycle de luttes, en tant qu’elle est crise du rapport social capitaliste, inclut une activité de la classe capable d’être communisation. Il ne s’agit pas de quelque chose qui est donné d’emblée et qui imposerait sa nature à la crise, mais bien de la pratique du prolétariat dans cette crise
Cependant, la relation entre les luttes actuelles et la révolution doit être approchée à l’intérieur de l’activité de la classe. Nous savons qu’il ne s’agit pas d’une transcroissance, mais si nous n’abordons pas cette question en tant qu’activité de la classe, nous conférons à la crise un rôle démiurgique, en ne la concevant que comme crise du capital modifiant l’activité de la classe, modification qu’elle ne fait alors que subir. Quel est du point de vue de l’activité de la classe, le contenu de ce passage, de ce dépassement ?

La communisation est le dépassement produit de ce cycle

La révolution est un conflit entre les classes, elle est la détermination ultime du procès contradictoire du capital comme contradiction entre le prolétariat et le capital. Le procès de dépassement de la lutte revendicative s’amorce dans la lutte revendicative elle même, lorsque celle-ci, à l’intérieur d’elle-même, pose ses exigences sans tenir compte de la logique de reproduction du système et, par là, tend à remettre en question les conditions mêmes de l’existence de l’exploitation. C’est-à-dire simplement lorsqu’elle devient, dans son cours de lutte revendicative, jusqu’au-boutiste, dépassant par là sa cohérence de lutte revendicative.
Se trouver dans une situation, où c’est l’abolition de la société dans laquelle nous sommes nous mêmes engagés qui devient l’objectif du mouvement, de plus dans une situation sociale où en nous-mêmes, que ce soit comme salariés, prolétaires ou travailleurs, on ne peut plus se conférer une identité à libérer contre cette société, un projet de réorganisation de celle-ci sur la base du salariat ou du travail producteur de valeur, se trouver dans cette situation et agir en conséquence, c’est là que s’amorce la communisation. Cela signifie que l’appartenance de classe qui était nécessité, définition sociale préalable à reproduire parce qu’impliquant sa reproduction, devient contingente. Toute grève, toute lutte n’est pas potentiellement la révolution, mais nous ne pourrons jamais définir à l’avance le moment où la lutte revendicative produit son propre dépassement.
Ce dépassement de la contradiction entre les classes est le moment où lutter contre le capital, devient, dans le cours de la lutte, remettre en cause sa propre condition de prolétaire qui est alors produite, dans le cours du conflit, comme une contrainte extérieure, en même temps que c’est en tant que prolétaire que l’on se bat contre le capital et que simultanément on produit des rapports nouveaux. On communise la société, c’est-à-dire qu’on la supprime en tant que substance autonome du rapport entre les individus, qui se rapportent à eux-mêmes dans leur singularité. Les rapports sociaux antérieurs, sans que cela tienne à un plan d’ensemble (inexistant et impossible), se délitent dans cette activité sociale où l’on ne peut faire de différence entre l’activité de grévistes et d’insurgés et la création d’autres rapports entre les individus, de rapports nouveaux, dans lesquels les individus ne considèrent ce qui est que comme moment d’un flux ininterrompu de production de la vie humaine.
A partir de là, ce dépassement n’est pas un processus interne à la classe, mais son conflit avec le capital et l’évolution des rapports de forces, donc des objectifs et de la conscience théorique qui se déterminent dans la lutte. La communisation est soumise à l’histoire de l’accumulation du capital et à sa crise. Qu’est ce qui peut faire de cette crise une crise finale ? Rien d’autre que son déroulement, et non l’accomplissement d’un sens ou d’une tendance. C’est la crise du mode de production capitaliste dans les termes du mode de production capitaliste résultant de la baisse tendancielle du taux de profit, contradiction entre des classes (c’est en cela que la question souvent posée : “jusqu’à quel point devra-t-il baisser ?”, n’a pas de sens.). Ce n’est pas l’irreproductibilité de cette contradiction qu’est l’exploitation qui produit la communisation. C’est le dépassement d’un cycle de luttes spécifique et la pratique du prolétariat qui en résulte alors comme pratique dans cette crise qui se définissent comme communisation, rendant la contradiction entre le prolétariat et le capital irreproductible.

Le dépassement de la situation du prolétariat est la définition du communisme

L’immédiateté sociale de l’individu, cela signifie fondamentalement l’abolition de la division de la société en classes, scission par laquelle la communauté est étrangère à l’individu. On peut alors approcher positivement ce que sont les individus immédiatement sociaux, ou plutôt ce que sont les rapports d’individus immédiatement sociaux dans leur singularité. Leur auto-production dans leurs rapports réciproques n’implique jamais une reproduction dans un état qui serait une particularisation de la communauté, ce qui est impliqué par la division du travail, la propriété et les classes. Les individus immédiatement sociaux traitent consciemment tout objet comme activité humaine et dissolvent l’objectivité en un flux d’activités (dépassement du prolétariat comme dissolution de la propriété sur la base de la propriété) ; ils traitent leur propre activité comme particularisation concrète de l’activité humaine (dépassement du prolétariat comme dissolution de la division du travail sur la base de la division du travail) ; ils considèrent pratiquement leur production et leur produit, dans leur coïncidence, comme étant leur propre fin en soi et incluant leurs déterminations, leurs possibilités d’effectuation et leurs finalités (dépassement du prolétariat comme dissolution de l’échange et la valeur) ; et finalement ils posent la société comme étant à produire constamment dans le rapport entre individus, et chaque relation comme prémisse de sa transformation (dépassement du prolétariat comme dissolution des classes).
Dans tout cela, nous retrouvons le prolétariat comme dissolution des conditions existantes sur la base, dans le mouvement, de ces conditions. A partir de là, en un moment historique particulier, nous trouvons sa capacité à traiter sa propre définition comme classe comme une contrainte extériorisée, dans le capital, contre lui. Tout ce que nous pouvons dire de la communisation (et du communisme) découle de ce que le prolétariat est dans son rapport au capital, par là elle est un moment de l’histoire de ce rapport. Comment une classe agissant strictement en tant que classe peut-elle abolir les classes ? C’est dans l’histoire du mode de production capitaliste, comme contradiction entre le prolétariat et le capital, que nous devons chercher, par bribes, la résolution de l’énigme.

Sur le courant communisateur - Alain de Bernard Lyon

lundi, 31 mai 2004

Le mouvement communisateur est l’effectuation même de la révolution, ce dont nous parlons c’est d’un courant politique favorable à la communisation si le mot n’était pas imprononçable ce serait le courant « communisationniste ». Ce courant est l’héritier direct de l’ultra-gauche mais un héritier qui a fait un sérieux inventaire ! Il a critiqué radicalement tout le corpus de l’ultra-gauche il a repris et achevé la critique du programme ouvrier entamée par elle mais qui se limitait à la critique les médiations de l’affirmation du prolétariat à savoir le syndicat et le parti en conservant l’élément essentiel l’organe de pouvoir, le conseil d’où le nom de conseillistes qu’ont eu les ultra-gauches les plus conséquents ceux qui ne récupéraient pas le parti d’une façon ou d’une autre. Le concept de communisation est apparu dans la critique de l’ultra-gauche et celui de courant communisateur est né dans l’approfondissement de cette critique et dans l’élaboration d’une théorie dépassant la vision de la révolution comme résultant de l’accession du prolétariat à l’autonomie, autonomie qui était sensée révéler une nature révolutionnaire postulée du prolétariat autonomie qui serait comme un ultime préalable à la révolution et à fortiori au communisme.
Il faut partir de la situation immédiate dans laquelle se constitue le courant communisateur, c’est-à-dire d’abord de la critique du démocratisme radical et ensuite de la critique du programme d’affirmation du prolétariat bien que ce programme soit maintenant et depuis longtemps dépassé, c’est ainsi que le courant communisateur apparaît publiquement (même si la critique du programmatisme et la reconnaissance de la restructuration capitaliste ont précédé de dizaines d’années celle de démocratisme radical).
Le courant communisateur est donc un courant politique ou théorique qui développe une conception de la révolution,. en critiquant le démocratisme radical, et son dérivé politicien le citoyennisme, comme forme possible d’une contre-révolution à venir, mais il fait cette critique en posant que ce nouveau réformisme n’est en rien rabattable sur ce qu’était le réformisme ouvrier ; face aux courants révolutionnaires de l’époque de l’affirmation programmatique du prolétariat. Ce qui signifie que le courant communnisateur ne va pas ( ou en tout cas ne devrait pas) opposer la juste ligne révolutionnaire à la fausse ligne réformiste démocrate-radicale comme si le démocratisme radical pouvait ne pas exister .Il ne saurait y avoir de promotion fondée d’une ligne juste, parce que le démocratisme radical est produit comme la limite même de la lutte de classe dans la période présente, période où la contradiction du prolétariat et du capital ne porte plus son propre approfondissement comme avenir du capital. Le prolétariat portait cet avenir intégré dans sa pratique : pratique dans laquelle il cherchait à s’affirmer pour libérer des forces productives que le capital ne saurait plus qu’entraver. Le démocratisme radical est indissociable de la perspective d’abolition des classes et nous sommes embarqués avec et contre lui !
Dans la période actuelle où être en contradiction avec capital c’est être en contradiction avec sa condition de classe, la lutte de classe a comme dynamique la mise en cause de cette appartenance de classe, cette mise en cause contre le capital s’exprime fréquemment de manière autonomisée comme affirmation de l’Homme comme individu déjà au-delà des classes, dans une forme à la fois anticipatrice et rétroactivement antéprogrammatique, c’est dire à la manière des théoriciens utopistes et du jeune Marx, d’avant la solidification du programme ouvrier socialiste. Cette apparente résurgence de l’humanisme théorique est causée par la forme restructurée de l’exploitation, qui n’apparaît plus relever de la seule mise en œuvre du travail, mais être maintenant dans la nature même d’un travail, qui ne pouvant donc plus être libéré pose l’Homme et non plus le travailleur, comme objet de la libération. Dans les luttes le prolétariat ne se pose plus idéologiquement comme classe pour soi (politico-syndicale), bien au contraire le caractère de masse de sa lutte, apparaît comme une intersubjectivité non subsumée par l’action de classe comme un tout ; c’est dans cette mesure que l’idéologie de l’Homme et de l’individu est propulsée, c’est, pour nous, dans le cadre de l’autonomisation de la dynamique de la période, l’idéologisation inévitable et transitoire d’un mouvement qui porte, médiée par la crise, l’abolition des classes. L’affirmation dans les luttes, contre les grands shows de la mondialisation et contre les contre-shows de l’anti-mondialisme, d’une subjectivité révolutionnaire individuelle qui, se situant déjà dans un au-delà du capital peut rejoindre, malgré son illusion humaniste, l’intersubjectivité en acte à laquelle on a pu assister dans les AG et les collectifs du mouvement du printemps 2003, ce peut être une prémisse de l’autotransformation des prolétaires en individus immédiatement sociaux. Dans le mouvement de 2003 les syndicats ont été maintenus/laissés dans leurs rôles institutionnels de représentants des grévistes auprès de l’Etat, ce n‘était plus du tout parce qu’ils organiseraient la grève, mais exactement au contraire parce qu’ils ne l’organisaient pas dans le quotidien, et se trouvaient renvoyés à une fonction qui ne dominait rien et qui, dans les « temps forts », mettait en scène un « suivi » d’un mouvement gréviste inter-subjectif et non pas autonome.
L’intersubjectif est tout à fait différent de l’autonomie, en ce que l’autonomie renvoie à la classe telle qu’elle est dans le capital, face au capital, et pour le capital, alors que l’intersubjectif pose un prolétariat qui n’est (tendanciellement) plus par et pour le capital, en n’étant plus pour lui-même ; l’intersubjectivité le renvoie au-delà de lui-même, elle n’est pas une subsomption, elle pointe l’autotransformation en rapports immédiatement sociaux.
« classe contre classe c’est fini, on va vers : la classe contre les classes »
L’autonomisation de la dynamique c’est aussi bien l’apparition même d’un courant se disant pour la communisation, que l’idéologie immédiatiste humaniste radicale ; il y a de l’immédiatisme dans le courant communisateur, et par l’autocritique englobante de cet aspect de lui-même le courant appelle à lui des éléments en train de se dégager des formes programmatiques ultimes (Le prolétariat ne devra-t-il pas se constituer en dernier préalable à la communisation ? Aufheben)
La dispersion de la grève de 2003 , le caractère de lutte pour la lutte, l’intermittence de la grève, le « partage du travail » avec le syndicalisme relégué à la représentation, sans que quiconque ne s’en offusque ni ne s’en félicite, le caractère convivial des cadres/lieux de l’action, indiquent beaucoup sur le processus d’abolition des classes : emparement désobjectivant du capital dans les faits, sans proclamation, sans flonflons, ni drapeaux. Même la délégation/relégation des syndicats à certaines fonctions dit quelque chose d’essentiel, en ce qu’il y aura des délégations de tâches, toujours dans les faits, mais délégations sans gloire et révocables à tout instant, comme aimaient le dire les conseillistes de la belle époque, cependant maintenant, la révocabilité c’est l’oubliabilité !
Donc le courant communisateur face maintenant au démocratisme radical ( en totale opposition avec les reliquats fossilisés de l’ultra-gauche qui sermonnent les mouvements sociaux de redevenir des luttes de classe bien programmatiques qu’ils ne peuvent plus être) critique la disparition de tout horizon révolutionnaire, non pour tâcher de le rétablir, mais pour poser la production du dépassement, mais qu’est-ce que cette critique peut-elle poser s’agissant d’un dépassement à produire ? C’est ici que les analyses théoriques entraînent naturellement avec elles une promotion du communisme, voire de la communisation. C’est ici que peut exister une tendance à espérer ce parti de la communisation. Dans notre activité d’édition de discutions, de réunions, de recherche de moyens de faire connaître nos positions, cet aspect promotion est incontournable, il peut d’ailleurs être lié à des aspects alternativistes, car cette promotion est aussi une autonomisation de ce que qui est l’essentiel de la période.
Il faut aussi s’attendre à voir des concepts,, comme la production de l’immédiateté sociale des individus être utilisés dans des problématiques d’autonomie de la classe, qui continueront de se placer dans un cadre finalement encore programmatique. Nous allons donc avoir des échos de deux côtés d’une part auprès de partisans de l’autonomie, de filiation tant anarchiste qu’ultra-gauche, et d’autre part auprès de franges « radicales » activistes, théorisant comme communnisation leurs démarches alternativistes. La volonté de vivre le communisme maintenant est produite dans la lutte de classe maintenant, il ne s’agit ni de considérer cette volonté comme un revival anachronique du phalanstère, ni comme un réformisme, ni comme une anticipation de la communisation, mais comme un élément réel de la lutte de classe, avec lequel la polémique est nécessaire, sans assimiler cette volonté au démocratisme radical ni y voir un « allié privilégié », d’autant plus que vis à vis de ce courant, la théorie du prolétariat classe du capital - classe de la communisation est le sujet même de la polémique.
Il faut nous placer dans la perspective d’un certain succès, donc il faut que nous sachions que nous allons être mal compris, c’est tant-pis/tant-mieux ! L’autonomisation de ce qui est la dynamique du cycle de luttes est un phénomène absolument normal,, et totalement naturel à la période et, d’une certaine façon, il n’y a aucune mauvaise compréhension des thèmes que nous élaborons, la polémique est plutôt un élément constitutif des thèmes mêmes ! La tentative de rapprochement que nous faisons entre nous, est aussi une sortie de la clandestinité. Les moyens dont il est question dans l’Appel (à un parti de la communisation) sont des moyens globalement pris dans une perspective alternativiste, mais nous devons chercher à avoir ces moyens : rencontres, publications, locaux, imprimeries, nous devons développer un réseau sans chercher un quelconque purisme, la diversité de nos publications actuelles nous garantissant de ne pas perdre notre possibilité d’élaboration conflictuelle de nos analyses.
Le courant communisateur est déjà l’aire dans laquelle à nous sommes, l’époque de la traversée du désert (la restructuration) est finie. Le projet de revue internationale est essentiel. Il est souhaitable que s’organise une rencontre internationale, sur des thèmes que cette première réunion devrait faire émerger. Ces thèmes pourront être utilisés comme moyen d’analyse par des gens qui n’auront pas l’idée de se considérer comme étant sur des positions communisatrices. Je donnerai comme exemple, la condition prolétarienne comme une contrainte de la classe capitaliste, ou l’immédiateté des classes.
Notre projet sera un élément de polarisation du courant, nos propres divergences garantissant que nous ne risquons pas d’instaurer un unanimisme stérile ! Parce que la fin du programmatisme ( le paradigme ouvrier de la révolution) est reconnue sous divers noms : « vieux mouvement ouvrier » « travaillisme » ou tout simplement et clairement « socialisme » nos analyses correspondent à un besoin, la communisation est un concept attendu, les concepts sont intégrés en fonction des besoins en utilisant toutes les ambiguïtés que ces concepts renferment,. la critique de ces utilisations sera pour nous une voie essentielle, pour comprendre comment la communisation peut s’initier comme réponse pratique, c’est à dire ambiguë, contenant sa propre limite. La révolution sera confrontée à la contre-révolution, et en essayant de ne pas faire d’amalgame et de politique-fiction, la réception du concept de communnisation, sera pour nous un champ de confrontation, non pour lutter contre l’alternativisme, mais pour faire exister une conception, où crise et production du dépassement sont intriqués et ne sont ni produits l’un par l’autre ni produits tous-deux par « le capital » mais sont tous-deux la lutte de classe. C’est parce que certains disent qu’ils veulent vivre le communisme et répandre l’anarchie que nous pouvons nous concevoir dans un mouvement communisateur, même si personne ne vivra le communisme ni ne répandra l’anarchie !
Si nous ne concevons notre action, ni comme une lutte pour la construction d’une sorte de succédané de parti,, ni pour une quelconque hégémonie de nos analyses, nous la concevons bien comme partie-prenante et activité d’extension de cette aire de la communisation, en sachant. qu’elle ne sera pas une anticipation de la communisation réelle. La communisation réelle l’approfondissement de l’intersubjectivité de la lutte pour la lutte devenant communisation des rapports contre le capital, dépassant le jusqu’au-boutisme des revendications de défense de la condition prolétaire. Le dépassement c’est la transformation de la défense de la condition prolétaire en son abolition, sans qu’elle change d’orientation ni d’acteurs, acteurs qui se transformeront en individus immédiatement sociaux contre le capital pour et par cette lutte. Si cette aire n’est ni un parti ni une anticipation du communisme elle est un espace politico-pratique c’est-à-dire qu’il est à la fois un « lieu » théorique et des lieux physiques, lieux de vie et de rencontres, lieux d’élaboration de notre compréhension des luttes et du cours du capital et des lieux de rassemblement des moyens sa divulgation. C’est pourquoi la réponse, à la normande, à la question de François : Existe-t-il un courant communisateur ? est à la fois oui et non, oui dans la mesure très étroite où il existe bien des gens qui posent la révolution comme production immédiate du communisme, non dans la mesure où ces partisans de la communisation ne constituent pas encore vraiment un courant. Pour que ce courant existe-il faut tout d’abord, qu’il ait conscience de lui-même, et ensuite, il faut que ce courant pose que cette communisation ne peut être que l’action du prolétariat abolissant son exploitation par la classe capitaliste, abolissant cette classe et sa propre condition de classe, abolissant les classes. L’existence du courant communisateur est donc l’existence d’une aire polémique à l’interne mais cette existence même est le produit de polémiques.
Le courant communisateur est/sera le produit de bagarres politiques-théoriques,et il mènera immédiatement ces bagarres contre plusieurs adversaires : Contre le démocratisme radical d’abord, contre l‘opposition unilatérale au démocratisme radical ensuite, contre les tentations alternativiste (tout en les intégrant d’une certaine façon théorique critique), contre les reliquats fossilisés de l’ultra-gauche, contre les restes de programmatisme prolétarien encore présents chez des gens qui nous sont proches, contre, surtout peut-être, la très puissante tendance à substituer l’humanité au prolétariat (en les assimilant l’un à l’autre) comme « faisant » la révolution, cette tendance intègre par-là la soi-disant disparition du prolétariat (éventuellement au profit de la multitude ) éliminant toute dynamique de l’exploitation et du capital, et posant que c’est à tout moment que la communisation est possible, ou au mieux qu’il existe des opportunités à saisir ou à manquer, et enfin contre la forme radicale de cette dernière tendance, qui éternise le capital et importe chez les communistes la pure idéologie économique moderne de la classe capitaliste, celle de l’auto-dépassement d’un capital qui aurait aboli la valeur, ou l’ayant vidée de son contenu le travail abstrait se valoriserait dans la spéculation, la théorie de la valeur-travail étant consubstantielle à la théorie de l’exploitation, le prolétariat est ainsi nié radicalement, d’ailleurs cette thèse va de pair avec l’idée que le travail n’est maintenu par les capitalistes que pour occuper/aliéner les prolétaire,s seuls les capitaux archaÏques se valorisant encore sur l’exploitation du travail. Le courant communisateur est un courant polémique, mais ses participants sont dans les luttes de classe sans jamais se poser « en tant que » communisateurs nous sommes dans les luttes de classe avec nos conceptions et même parce que nous les avons, mais nous n’y sommes jamais « en tant que » pour autant le courant sans être en concurrence avec les démocrates radicaux doit se faire connaître, ses thèses doivent devenir incontournables. Les positions communisatrices sont indispensables, vu le sens actuel du mouvement du capital et des luttes, vu le développement des conflits, et de guerres terroristes « privées » et d’Etat, il faut que le citoyennisme et l’altermondialisme ne soient pas hégémoniques, il faut que toujours, existe la critique révolutionnaire acharnée, des « solutions » démocratiques qui sont aussi déjà des solutions militaires, quand voit des pacifistes européens combattre l’empire jusqu’au dernier irakien ou au dernier palestinien. Il faut avoir les moyens d’indiquer dans les luttes et de manière non-idéologique, c’est à dire non - promotionnelle la perspective communiste, car si la démocratie est actuellement la réponse à tout, le caractère jamais achevé, et maintenant guerrier, de la restructuration, commence à apparaître. Le cours des luttes et du développement du capital sera encore long avant que le dépassement se produise ; dans la crise de ce cycle de luttes initié au début des années 90 , ce dépassement produit contient le développement du courant communisateur, d’abord comme critique de la limite des luttes, limite et critique de la limite étant toutes deux produites par ces luttes. Bien que la communisation ne sera pas la victoire de ce courant son apparition n’est pas le résultat d’une évolution interne de la théorie communiste mais bien celui des luttes de classe ne développant plus l’affirmation du travail, mais tendant à se remettre en cause comme le montre les critiques du travail et même si ces critiques importent dans le travail c’est dire dans le prolétariat la contradiction entre le capital et le prolétariat. Le courant communisateur dans les luttes c’est empiriquement la théorie élément réel des luttes.

Communisation vs socialisation

La question de la communisation est celle du dépassement par le prolétariat, ou plutôt par les prolétaires, de leur action défensive, en une activité d’emparement du capital, qui soit non pas une socialisation, c’est à dire un mode de gestion de l’économie, mais la constitution d’une communauté d’individus qui soient immédiatement ses constituants. La communisation se fait au travers de l’emparement des moyens de subsistance, de communication, de transport, et enfin de production au sens restrictif. La communisation des rapports, la constitution de la communauté humaine/le communisme se réalise pour, dans et par la lutte contre le capital, dans cette lutte on ne peut pas opposer la prise en main des moyens matériels et la transformation des prolétaires en individus immédiatement sociaux c’est la même activité. La radicale différence avec la socialisation c’est que ce n’est pas un changement de la propriété des moyens matériels. Il n’y a pas dans la communisation appropriation des biens par une quelconque instance : Etat, commune, voire conseil, qui représente qui domine les prolétaires en action d’expropriation du capital et qui en fasse ainsi une appropriation. Le changement de régime de propriété est la constitution d’une nouvelle forme d’économie : le socialisme, même si actuellement il s’agira plutôt d’économie solidaire et heureusement, car lorsque le socialisme était réellement possible, le communisme ne l’était pas. La communisation ne constitue pas une économie, elle se sert de tout mais n’a pas d’autre but qu’elle même. La communisation n’est pas lutte pour le communisme elle est le communisme qui se constitue contre le capital.
Mais si l’action communisatrice est le débouché de la lutte de classe dans la crise révolutionnaire, la même action d’emparement peut être, comme on l’a vu, communisation ou socialisation , toute action de ce type peut être l’une ou l’autre, tout dépend de la dynamique, tout dépend du cadre en constante transformation, c’est à dire que tout dépend de la lutte contre le capital qui s’approfondit et s’étend ou se ralentit et périclite très vite. Tout dépend aussi de la lutte dans la lutte contre le capital. La constitution du communisme est intriquée avec la constitution d’une forme ultime d’alternative héritière du socialisme. La tendance à la constitution d’instances cherchant à faire de l’emparement des moyens matériels une socialisation économique, sera permanente jusqu’à la communisation complète. Cette permanence d’une tendance contre -révolutionnaire au sein du mouvement de la révolution, c’est l’existence jusqu’au bout d’une dimension « programmatique » d’affirmation et de libération du travail. Le maintient de ce programmatisme est produit par l’existence non encore abolie du capital, tant que le capital existe face au prolétariat, même au prolétariat en train de l’abolir, c’est à dire en train de s’abolir lui même, le prolétariat conserve un reliquat de positivité et même cette positivité du travail est réactivée dans le procès révolutionnaire puisque la reproduction sociale devient dans ce procès dépendante de l’action des prolétaires. Le seul dépassement de cette dimension c’est la victoire de la communisation qui est l’abolition acquise de la classe capitaliste et du prolétariat. Le dépassement de cette contre-révolution ne sera pas toujours irénique, il ne se fera pas toujours « dans le mouvement », elle ne sera pas une version vraie et accélérée du « dépérissement de l’Etat » prévu dans le socialisme. Toute forme étatique ou para - étatique fera toujours tout pour se maintenir au nom même de la nécessité de son dépérissement ultérieur !. C’est au nom même de l’abolition des classes que la démocratie radicale fera tout pour maintenir ou restaurer des structures électives, selon elle nécessaires pour éviter la constitution d’une nouvelle couche dirigeante auto - instituée et incontrôlée. La constitution du communisme est intriquée à la constitution d’une forme ultime du socialisme.
La lutte pour « ramener à la raison » les fractions du prolétariat les plus en pointe dans l’expropriation du capital, sera d’autant plus violente qu’elle se présentera comme la défense de la révolution démocratique, refusant que des « minorités » ne compromettent les acquis de la majorité.
La communisation n’aura jamais d’acquis, toutes les expropriations constituant la communauté immédiate seront remises en cause en tant que pures expropriations, prise en main sauvages, elles seront proclamées socialisations dès que le mouvement ralentira, et que se constituera une instance para - étatique, pour défendre ce qui, à ce moment là, apparaîtra comme des acquits et comme des é1éments de la constitution d’une possible nouvelle économie. Tout se passera sur le plan géographique, sur le plan horizontal, et non sur le plan sectoriel différenciant les types d’activités. Les limites seront partout et l’intrication révolution/contre-révolution générale dans des conflits multiples et chaotiques. L’extension est le mouvement de la victoire, le ralentissement celui de la contre-révolution par la défense des acquis. La lutte du capital pour reprendre le contrôle social sera double sans que cela soit une stratégie. D’une part Etats et consortiums lutteront sur des bases relativement claires pour rétablir leur domination et relancer l’exploitation, d’autre part la société capitaliste se maintiendra sur des bases totalement ambiguës de pouvoirs populaires et d’autogestion , ces fractions pouvant se combattre ou s’allier, en fonction de la situation et donc du développement du mouvement de communisation. Des fractions du prolétariat insurgé seront écrasées, d’autres seront « retournées », se ralliant à des mesures conservatoires de survie, d’autres insurrections prendront le relais. Certaines fractions retournées/engluées relanceront les expropriations sauvages, et l’organisation de la lutte par ceux qui luttent et uniquement pour la lutte, sans représentation, sans contrôle par quiconque au nom de quoi que se soit, reprenant la constitution du communisme qui n’est pas un but de la lutte, mais le contenu de la lutte. Les idéologies contre-révolutionnaires seront nombreuses, à commencer, peut-être, par celle de la survie de l’économie : préservons des mécanismes économiques, ne détruisons pas toute logique économique, pour pouvoir en construire une nouvelle ensuite ou plutôt immédiatement liée à elle, celle de la démocratie.
Démocratie et économie solidaire seront sur le plan idéologique les deux grandes constructions à abattre, elles se combineront avec d’autres systèmes en fonction des lieux. Elles se combineront surtout avec l’idéologie des communautés qui peuvent être les plus diverses : nationales, raciales, religieuses, ou purement locales, et c’est probablement les plus dangereuses, parce que se présentant comme spontanées et inévitables. Les communautés seront déclinées à l’infini et ces idéologies peuvent prendre toutes les couleurs politiques : conservatrices, réactionnaires, démocratiques et bien - sûr, avant tout révolutionnaires, et là l’intrication révolution /contre-révolution est la règle. Cependant il ne faut pas imaginer la lutte anti - idéologique comme différente de la communisation elle-même, c’est dans la communisation que se combattent les idéologies, parce qu’elles font partie de ce que le mouvement abolit. Dans la lutte communisatrice le côté militaire ne peut pas être différencié mais là constitution du communisme ne peut pas ne pas avoir à s’opposer sur ce plan là à la contre-révolution. Les aspect de violence ouverte ne déboucheront pas sur la constitution d’un front, si un tel front se constituait la révolution aurait perdu, au moins là où ce front se situerait, et jusqu’à sa résorption. La révolution sera à la fois géographique et sans front, les départs de communisation seront toujours locaux et en expansion immédiate et très rapide, comme des départs de feu, même éteints ces feux couveront sous l’autogestion et les communautés citoyennes. Le communisme sortira d’un immense pugilat, le processus de communisation sera bien une période de transition, mais pas du tout une période calme de construction socialiste et/ou démocratique entre une période chaotique révolutionnaire et le communisme, mais sera bien le chaos même entre le capital et le communisme. Il est clair qu’une telle anticipation, bien que raisonnée, n’a rien d’emballant ! Ce n’est pas la barbarie qui n’a pas de sens, mais ce n’est pas la voie royale des lendemains qui chantent ! Mais c’est une perspective qui s’ancre dans la situation actuelle du capital et des luttes, dans la lutte actuelle entre la restructuration et la résistance du prolétariat. C’est une perspective qui pose le dépassement de ces luttes, non en droite ligne, mais dans la crise qui vient de la restructuration actuellement en place. C’est en fin de compte la seule perspective réaliste, face à l’impasse citoyenniste, de l’alternative démocratique radicale au capitalisme ultra libéral, c’est la seule réponse dont la réalité ne dépende pas de la justesse d’une stratégie. L’intrication révolution/contre-révolution implique toute 1 `organisation que se donne le mouvement de la lutte de classe, une coordination, un collectif (mais plutôt la première que la deuxième ) ou toute autre forme, peut être la lutte organisée, ou tendre à une représentation de cette lutte, et à évoluer, dans une situation de délitement de l’Etat, vers une forme para - étatique. Il ne s’agit pas d’une opposition entre organisation et spontanéité (tout est toujours spontané) mais de l’opposition entre expropriation et appropriation, communisation et socialisation, cette dernière nécessitant que la société existe c’est dire qu’elle soit différenciable « des gens », « gens » dont nous allons parler maintenant. Dans les luttes récentes on a vu les prolétaires en lutte, construire entre eux ce qu’on peut appeler une intersubjectivité, non subsumée par une unité idéologique syndicale et politique et laisser les syndicats organiser une représentationpurement scénique de cette unité, qui bien que représentation nécessaire, n’a pas empêché cette inter - subjectivité, qui n `a pas empêché l’organisation réelle est quotidienne. C’était bien une inter - subjectivité en ce que c’étaient des sujets face à leur objet le capital. Dans le mouvement d’abolition du capital il y a désobjectivation de celui - ci, il y a abolition du rapport sujet - objet du rapport capital - prolétariat (rappelons que cette abolition est le contenu du processus révolutionnaire , la communisation et que tant qu’il n’est pas achevé, on a toujours ce rapport sujet - objet, même si le sujet et en train d’abolir son objet en tant que tel, c’est dans ce rapport que l`abolition se fait, c’est à dire que les prolétaires abolissent le capital qui les fait prolétaires, sujets face à l’objet, la société capitaliste tout entière ) le processus révolutionnaire de désobjectivation du capital est donc aussi processus de désubjectivisation du prolétariat c’est ce processus que nous désignons comme auto - transformation des prolétaires en individus immédiatement sociaux., cette transformation n’est jamais acquise, avant d’être achevée, en ce sens ce sont les prolétaires qui font la révolution jusqu’au bout, parce que jusqu’au bout, ils abolissent le capital qui les fait prolétaires.
La communisation et la socialisation ne forment pas une contradiction, la contradiction reste capital - prolétariat, elle ne devient pas une contradiction interne au prolétariat, même si il y a un devenir de totale opposition entre les deux perspectives, elles sont intriquées, et prises toutes deux dans la contradiction capital/prolétariat. La lutte du prolétariat contre le capital devient abolition des classes par l’expropriation du capital mais cette action même, dans son opposition au capital, redonne une force à l’affirmation du travail quand elle est stoppée par la classe capitaliste (c’est là qu’existent les acquis qu’on a vus). C’est l’affirmation conjoncturelle du travai1 par l’impossibilité du communisme et non plus l’impossibilité du communisme par l’affirmation structurelle du travail. Cette affirmation provisoire et par défaut du travail, avance bien un état social, dont le devenir serait un Etat social donc une forme contre-révolutionnaire, le mouvement du prolétariat doit éventuellement s’opposer à ce qu’il vient de poser. Le procès d’auto-transformation en individus immédiatement sociaux, peut, dans la lutte contre le capital et donc contre la classe capitaliste, être aussi une lutte contre des prolétaires défendant la condition prolétarienne. Lutte de la communisation contre la socialisation.

Ce texte essaye de montrer un peu plus « concrètement » ce que signifie la formule « la contre-révolution se construit sur les limites de la révolution » . Dans la période où eurent lieu les tentatives révolutionnaires de 17 à 37, la structure générale de la contradiction prolétariat/capital, portait l’affirmation de la classe du travail et donc la construction du socialisme, maintenant la contradiction porte la mise en cause de l’appartenance de classe et donc la structure générale pose la communisation. Cette structure n’empêche pas que les limites existent toujours, même si le sens du mouvement en est le dépassement. La limite est consubstantielle à chaque mesure révolutionnaire et cette limite n’est dépassée que dans la mesure suivante, c’est le caractère de classe du mouvement de communication qui est sa limite, il est le dépassement de son propre caractère limité, puisqu’il est abolition des classes et donc du prolétariat.
Le prolétaire est l’individu privé d’objectivité, dont l’objectivité est face à lui dans le capital, il est réduit à la pure subjectivité, il est sujet libre, porteur d’une force de travail ne pouvant devenir travail en acte qu’après avoir été achetée, et donc mise en œuvre par son propriétaire capitaliste, le sujet libre est relié à l’objectivité en soi, le capital fixe qui subsume sa force de travail, se la soumet et se l’incorpore dans le procès de travail. L’abolition du capital c’est l’abolition de l’objectivité en soi, dans l’emparement des moyens matériels, et l’abolition du sujet prolétaire dans la production de l’individu immédiatement social. C’est ce que nous appelons la désobjectivation et désubjectivisation simultanée produites par l’emparement de la totalité sociale, action qui la détruit comme distincte des individus. La totalité distincte c’est la société indépendante, de par sa division en classe, et sa représentation dans la classe dominante . L’abolition des classes c’est l’abolition de la société, la création de la société socialiste voire communiste, c’est toujours et encore le maintien de l’indépendance de la communauté, par rapport à ses membres, qui ne sont sociaux que par la médiation de la société. La communisation c’est la fin de toute médiation entre les individus, mais dans la révolution, il y a encore médiation par le capital, puisque l’activité est abolition du capital ! La communisation »en tant qu’elle est médiée par son objet même, porte toujours la possibilité que sa médiation s’autonomise, dans la constitution de la révolution en structure différente de l’action révolutionnaire. Sans cesse cette tendance existera qui est l’institutionnalisation de la révolution, l’institutionnalisation du communisme donc la socialisation de la société, pas la socialisation immédiate de l’individu.

Un meeting permanent

La revue « Meeting » se donne comme objectif de polariser un courant, qui affirme que le débouché révolutionnaire de la lutte de classe, est la communisation immédiate de la société, et en aucune façon l’instauration d’une période transitoire de construction d’une économie sociale destinée à créer les bases d’un communisme ultérieur. Cette publication a un mode de fonctionnement très collectif et très ouvert, elle se veut un « meeting » permanent. Le fonctionnement par forum électronique et par Assemblées Générales créera des liens directs personnels qui sont la seule organisation qui vaille. Les participants sont engagés dans des actions, des groupes très divers et par eux ces activités se trouvent mises en réseau et en débats. Ce réseau est autant la confluence de bilans de luttes que l’analyse du sens du cours des luttes et du cours du capital ( avec lequel elles constituent dans et contre l’exploitation le mode de production capitaliste) qu’une démarche de résistance théorique et pratique à l’agression permanente que constitue la restructuration jamais achevée du capital, résistance à la contre-révolution permanente, qui opprime, réprime et désespère les prolétaires isolés, et les petits bourgeois déclassés qu’il y a parmi nous.
Salariés et chômeurs (contraints ou plus ou moins volontaires) précaires, ou fonctionnaires montrés du doigt, nous sommes attaqués, avec toute la classe du travail salariée, notre résistance ce sont nos luttes, notre réseau en fait partie. C’est même dans notre réseau que nous pouvons résister le mieux. Le courant communisateur ne s’imagine pas communiser un quelconque morceau de la société, il lutte pour la communisation, c’est à dire qu’il lutte pour que le débouché communisateur soit présent, comme pratique théorique d’auto-analyse des luttes. La résistance à la pression capitaliste c’est la pratique théorique collective, c’est l’entraide, c’est la récupération et la réorientation, de moyens à la fois de vie et d’action. Si l’on n’adhère pas à « Meeting » la participation au projet est la participation à un réseau qu’il serait d’une ironie un peu pédante de l’appeler parti. Le milieu « anarchiste de gauche » ou anticitoyenniste radical devrait pouvoir aussi se polariser par rapport au projet « Meeting ». L’auto-analyse des luttes n’est pas une intervention mais au contraire se fonde sur la participation aux luttes, l’autoanalyse agit dans les luttes et par les luttes car ce sont elles qui posent les problématiques théoriques, qui sont théoriciennes. Même si la revue ne cherche pas à se diffuser largement elle peut fournir la matière de tracts, d’affiches, des thèmes de réunions.
«  Hasta la communisacion siempre  ! »
Le projet est à long terme et il est ambitieux, la frange qu’il vise est relativement large et présente partout, elle jouxte le courant libertaire avec lequel elle polémique et qu’elle pousse à l’autocritique. Le courant communisateur dépasse l’anti-citoyennisme, reprend ses critiques contre l’altermondialisme et leur donne un grand réalisme en ne considérant pas que l’altrermondialisme puisse ne pas être, mais au contraire en partant de l’inévitabilité du démocratisme radical. il donne à sa critique une issue positive. La communisation ne fournit pas une norme pour juger les luttes et les idéologies, elle fournit une anticipation de leur dépassement. L’anticipation de la communisation articule les luttes actuelles à la révolution, parce qu’elle est une pratique théorique maintenant, et pas un aboutissement en soi, hors du cours de la contradiction des classes
Le dépassement produit du capitalisme est l’auto - dépassement des luttes contre le capital, contre son mouvement de restructuration poursuivie allant vers sa crise révolutionnaire (s’initiant comme crise économique). La pratique théorique pro-communisation est élément réel inévitable de ce dépassement produit, justement, parce qu’il est produit. La discussion pour savoir si la communisation est un mouvement automatique ou une action volontaire, est une question issue du programme d’affirmation du travail, dans lequel le prolétariat se posait comme héritier du capital, à la fois inéluctablement et comme profitant des faiblesses du capital transitoires du MPC laissant une opportunité à saisir ou à manquer. Le dilemme d’une inéluctabilité qui n’était finalement qu’une possibilité,, était résolu par la forme parti, ou éventuellement celle du syndicat, chargée d’assurer la saisie des manettes, et d’appliquer les lois de l’histoire, en développant les forces productives que le capital laissait en panne ! Le programme socialiste était toujours un programme d’achèvement de la tâche historique du capitalisme , si le programme n’existe plus c’est aussi la marque de cet achèvement. La contradiction capital/prolétariat ne se reproduit pas à un niveau supérieur pris en charge par un prolétariat gérant sa propre disparition, concomitante à la dégénérescence de l’Etat .La tâche historique du capital aura été d’inessentielialiser le travail dans la production. Maintenant la lutte contre l’alternative ne pose pas une autre alternative qui serait, de fait, sinon ouvertement, un retour au programme socialiste ni une communisation, qui serait non seulement production immédiate du communisme contre le capital, mais encore cela immédiatement (tout de suite) c’est à dire, fantasmatiquement, non-produite , c’est à dire non - incluse dans la crise généralisée du capital. La lutte pour la communisation se place dans la perspective du dépassement produit dans lequel la radicalisation des luttes et l’entrée en crise du capitalisme ne font qu’un sans que l’un ne déclenche l’autre, le processus est inéluctable mais il est le processus heurté et chaotique de la contradiction des classe : exploitation/luttes de la classe.
Le courant communisateur va être l’analyseur du courant anticitoyenniste et du courant libertaire - la critique radicale « négative » voulant abolir le démocratisme radical pour libérer la lutte de classe,et la critique « positive » libertaire voulant seulement peser sur l’alternative officielle pour la gauchir. Les deux courants seront soumis par la perspective communisatrice à une provocation à l’autoanalyse. L’impasse citoyenniste et l’impossibilité de l’abolition de cette impasse débouchent sur l’exigence du communisme universel sans transition, le caractère époustouflant, démesuré de l’exigence est médié par le sérieux et l’inépuisable patience des gens qui lancent le projet. Notre optimisme radical et tranquille est notre seule arme, il nous a porté jusqu’à la situation dans laquelle la communisation prouve se possibilité réelle, par l’évidence de la résolution qu’elle est du problème de la révolution prolétarienne abolissant le capital et le prolétariat. Nous sommes en meeting permanent jusque là.

Nous avons les moyens de vous faire parler Compte-rendu de Hotlines : Call Centre ; Inquiry, Communism - Duisburg, Kolinko, 2002

lundi, 31 mai 2004

Introduction

Depuis quelques années, on peut observer dans certains cercles à la gauche du léninisme un regain d’intérêt pour le concept et la pratique de l’enquête ouvrière et pour la politique de " l’autonomie " en général . En un moment où la lutte de classe est souvent considérée comme à son plus bas niveau, certains ont eu recours aux catégories de la composition de classe pour tenter de comprendre " où nous en sommes et vers quoi nous allons " avec les rapports sociaux capitalistes. Pour certains, l’enquête ouvrière a permis de répondre à la question fort débattue " que pouvons-nous faire, quel est le rôle des révolutionnaires dans les moments de faible mobilisation de la classe ? "
L’un de ces groupes est le collectif Kolinko basé dans la région de la Ruhr en Allemagne, qui a fait de l’enquête ouvrière la base de sa pratique. Leur livre Hotlines : Call Centre, Inquiry, Communism décrit en détail la mise en œuvre de ce projet sur trois ans dans la région. Il expose la compréhension et l’application par le groupe de l’enquête ouvrière. On y trouve une analyse des centres d’appel et de la restructuration dans les secteurs clients, comme les banques, le commerce, les télécommunications, les services ainsi qu’une analyse de la nouvelle organisation du processus de travail ; des récits subjectifs de l’expérience quotidienne et de refus individuels du travail dans les centres ; une critique des formes de lutte collective ; une proposition de créer des " noyaux révolutionnaires " pour mener des enquêtes et en échanger les résultats à l’échelle régionale et internationale. En annexe sont reproduits les questionnaires et les tracts utilisés dans les " interventions ".
La promotion par Kolinko de l’enquête ouvrière comme projet politique a été critiquée de deux points de vue opposés : d’une part, on les a accusés de s’engager dans une sociologie radicale ; d’autre part, on leur a reproché leur militantisme de type léniniste. Ils ont rejeté les deux critiques. Ce compte-rendu a pour objet d’aborder quelques thèmes dégagés par cette tension entre sociologie et intervention liée à leur pratique et de déterminer s’ils ont réussi à se frayer un passage entre les deux écueils.
L’enquête de Kolinko sur les centres d’appel pose quelques problèmes que nous examinerons dans cet article : la nature de la lutte de classe, le rôle des groupes " révolutionnaires " dans les luttes (si tant est qu’ils en aient un), et ce que pourrait bien être une " pratique révolutionnaire ". Nous poserons aussi la question de savoir si l’enquête ouvrière est un outil approprié pour " l’intervention révolutionnaire " - ou plutôt si l’idée même d’" intervention révolutionnaire " a un sens.

Le contexte de l’enquête

L’injonction de Mao à s’instruire au contact de la classe ouvrière - " pas d’enquête, pas de droit à la parole ! " - fut entendue dans le monde par les groupes maoïstes, qui envoyèrent des taupes dans les usines de nombreux pays occidentaux dans les années 60 et 70. Souvent ils se trouvaient en concurrence avec d’autres militants léninistes qui eux aussi étaient allés dans les usines avec l’idée de guider les travailleurs. Kolinko s’efforce de prendre ses distances d’avec ces pratiques, et dans son emploi de l’enquête ouvrière, prend pour référence le travail effectué sur cette voie par plusieurs groupes révolutionnaires. Pour comprendre la relation de l’activité de ces groupes aux luttes de la classe à l’époque et décrire le développement théorique des catégories de " composition de classe " et d’ " autonomie ouvrière " ou d’" auto-activité " qui sous-tendent le projet d’enquête ouvrière de Kolinko , il est utile de comparer ce projet au travail de la tendance Johnson-Forest aux Etats-Unis, de Socialisme ou Barbarie en France, et des Quaderni Rossi et des opéraïstes en Italie.

Dans les usines

L’enquête ouvrière, ou la " recherche militante " comme l’a nommée le groupe allemand Wildcat, est le plus souvent associée à la tradition ouvriériste italienne. Pourtant deux groupes, la tendance Johnson-Forest aux Etats-Unis et Socialisme ou Barbarie en France, ont été à bien des égards les précurseurs de l’opéraïsme.
Dans les années 1950, ces deux groupes ont consacré une bonne part de leur énergie à explorer " l’expérience prolétarienne authentique " jusqu’alors négligée par le dogmatisme de parti et développé des théories de l’autonomie ouvrière contre la conception du rôle passif de la classe qui était celle des divers courants du marxisme, tant " orthodoxe " que " révisionniste ". Les deux groupes avaient rompu avec le trotzkisme sur sa défense critique de l’Union Soviétique comme " Etat ouvrier dégénéré " et rejetaient la politique consistant à subordonner à l’Ouest les luttes de la classe aux intérêts de l’URSS. La question soviétique une fois écartée de leur chemin, ils décidèrent d’enquêter sur la situation réelle dans les usines et de se concentrer sur le " comportement autonome " des ouvriers.

La tendance Johnson-Forest

Pour la tendance Johnson-Forest , née en 1941, l’URSS était devenue un " Etat capitaliste ". En 1946, Johnson et Forest publièrent le Capitalisme d’Etat et la Révolution mondiale, qui faisait la " théorie d’un stade du capitalisme mondial " et rompait avec le marxisme orthodoxe et sa fixation sur la question de la propriété formelle des moyens de production. En rupture avec ce formalisme, leur analyse était fondée sur les relations entre les conditions de travail concrètes et l’auto-activité et l’auto-organisation des ouvriers aux Etats-Unis durant les années 30 et 40.
La tendance était née sur fond d’une intense lutte de classe aux Etats-Unis. Les nouvelles formes de la production - avec l’organisation des usines selon les schémas tayloristes et fordistes, dont les chaînes de montage dans l’industrie automobile représentaient le type - avaient engendré un niveau des luttes de classe élevé, et les travailleurs des nouvelles usines développaient des grèves " sur le tas " (NdT : c’est-à-dire avec occupations). Dans un processus de recomposition permanente, la migration de Noirs du Sud rural et de métayers contraints de quitter leur terre pour le Nord industriel en raison de la sécheresse à l’époque du dust-bowl, contribua à la formation d’un nouveau prolétariat toujours moins qualifié voire non qualifié, négligé par les syndicats de métier traditionnels de la Fédération Américaine du Travail (AFL).
En 1936 eut lieu la première grève " sur le tas " à l’usine de Flint de la General Motors, à laquelle 140 000 ouvriers prirent part. En 1937, toute la compagnie fut paralysée à cause de l’occupation des usines de Flint et de Cleveland. Les ouvriers semblaient avoir trouvé le talon d’Achille de la nouvelle production industrielle à la chaîne et paraissaient capables d’exercer leur pouvoir. En 1937, on compta 447 grèves " sur le tas " impliquant plus de 300 000 ouvriers. Ce fut dans l’une de ces luttes que le Congrès des Organisations Industrielles (Congress of Industrial Organisations : CIO) apparut comme syndicat industriel moderne, organisant les femmes, les Noirs, et les ouvriers non qualifiés.
Les luttes se poursuivirent durant les années 40 et 50 ; il y eut bien des cas de grèves sauvages dans l’industrie automobile, par exemple, où le travail à la chaîne fut attaqué directement et dans une ou deux usines au point de bloquer la production de toute l’entreprise. La tendance Johnson-Forest essaya de reconnaître cette " auto-activité " ouvrière et de se relier à la lutte de classe par différentes méthodes. En premier lieu, à travers Correspondence, un bulletin reflétant " les formes utilisées par la classe pour s’exprimer ". Un éditorial de 1953 contient cet avertissement : " il nous faut observer très attentivement tout changement dans la culture vivante de la classe ou toute indication sur les choses (les rapports) que ces changements reflètent ". Correspondence fut un réel forum ouvrier. La tendance Johnson-Forest accordait une grande importance à la réalisation des journaux " par et non pour les ouvriers ". En second lieu, à travers des entretiens - c’était la méthode " enregistrer et reconnaître ". La tendance Johnson-Forest mettait l’accent sur la circulation des idées et des expériences, et considérait que le rôle des journaux et entretiens était de l’assurer. En troisième lieu, en allant dans les usines " pour développer des liens organiques avec la classe ouvrière ", pour " apprendre et non enseigner ". Si les membres de cette Tendance n’aspiraient nullement à diriger formellement les ouvriers, il est clair qu’ils tentaient à travers ces expériences de hâter les luttes. Selon Martin Glaberman " notre idée n’était pas que nous n’allions pas devenir des militants ou des meneurs, mais que nous n’avions pas à devenir une direction formelle ".
Le projet de la Tendance allait donc clairement au-delà de la sociologie : sur les discussions avec d’autres ouvriers qui menèrent à des grèves sauvages, Glaberman fait cette observation : " nous nous sentions fiers de pouvoir jouer un rôle dans le lancement d’un tel projet ; ce genre d’expérience vous donne le sentiment d’être d’une importance inestimable pour la classe ouvrière, et que les ouvriers n’auraient pas fait ça d’eux-mêmes. Vous avez un pouvoir indépendant. " Sur la relation entre le groupe révolutionnaire et la classe ouvrière, Glaberman est d’avis qu’ " il doit y avoir un moyen de communication entre l’un et l’autre, avec la société considérée comme un tout et avec la classe ouvrière. Dans les deux directions. Il ne s’agit pas de donner des leçons, mais aussi d’apprendre. " Une tension apparaît ici, qui ressurgit dans le projet de Kolinko, entre l’attitude consistant à privilégier l’auto-activité des ouvriers et la prétention du groupe révolutionnaire de parler au nom de toute la classe, et peut-être de changer par des interventions décisives le cours des luttes.
Dans le travail de la tendance Johnson-Forest centré sur les rapports internes à la sphère de la production, le produit qui exerça la plus grande influence fut peut-être l’Ouvrier américain (1947) . Dans cette brochure, un ouvrier d’usine décrit les conditions de travail, la division du travail, et les expériences subjectives des ouvriers semi-qualifiés de la production de masse ainsi que leurs attitudes (souvent contradictoires) envers le travail et son organisation, les grèves, le coulage des cadences, et le syndicat. Cette description est suivie d’une analyse théorique par l’un des membres du groupe, Ria Stone. Elle expose les raisons de s’intéresser à l’expérience d’un jeune ouvrier et de publier son témoignage : " De nos jours, c’est la classe ouvrière américaine qui fournit les fondements d’une analyse de la transition économique du capitalisme au socialisme, c’est elle qui démontre concrètement que la nouvelle société se développe à l’intérieur de l’ancienne. " Comme le dit Martin Glaberman dans son introduction, " l’expérience ouvrière devait fournir la base du développement continu de la théorie, c’est-à-dire la base de l’analyse continue de la société capitaliste et de la révolution socialiste qui se crée en elle. "
Cela contredisait l’affirmation léniniste traditionnelle que les ouvriers peuvent seulement développer " une conscience trade-unioniste ". Glaberman parle de la relation dialectique entre l’analyse théorique et l’expérience pratique des ouvriers, bien qu’il y ait eu séparation entre l’intellectuel et l’ouvrier. " La fusion de l’ouvrier et de l’intellectuel en une totalité n’avait été atteinte par aucun groupe marxiste. Mais en même temps que l’Ouvrier américain prouvait cette séparation, il prouvait la tentative pour la surmonter, même si ce n’était que par la juxtaposition formelle de deux articles. " Comme nous le verrons plus loin, les gens de Kolinko tentent de surmonter la séparation par l’enquête ou " l’auto-enquête ".
Les expressions ultérieures de la Tendance Johnson-Forest, à savoir le Comité de Publication de Correspondence et Facing Reality, continuèrent à publier des rapports et des analyses sur les conditions de la grande industrie aux Etats-Unis, où l’on peut voir les commencements d’une exploration de la relation entre la réorganisation du processus de production et les formes de l’organisation ouvrière. Ces textes avaient toujours pour objectif d’être lus par des ouvriers et non par des universitaires.
Dans Be His Payment High or Low : The American Working Class of the Sixties (Que son salaire soit élevé ou bas : la classe ouvrière américaine dans les années 60), Martin Glaberman décrit le changement de nature de la lutte en réponse à la modernisation du processus de production, à l’automation et la mécanisation. " Les ouvriers sont engagés aujourd’hui dans un processus de réorganisation, correspondant à la réorganisation de la production par le capital, ils sont à la recherche de nouvelles formes d’organisation adéquates à leurs besoins " (p 13). Glaberman voit dans les vagues de grèves sauvages et de sabotages une recherche de nouvelles formes de lutte en dehors des syndicats. Pour Paul Jacob, ceux-ci sont devenus, à travers leurs relations contractuelles avec la direction de l’usine " partie de la direction, non pas seulement une force qui défend les ouvriers (a force for justice), mais aussi une partie intégrante du système d’autorité qui fait fonctionner l’usine. " (p 4) Les mêmes thèmes parcourent déjà le livre antérieur de Glaberman, Punching Out (1952) , où le contrôle ouvrier de la production est vu comme le but ultime de ces luttes.
Nous pouvons voir dans la tendance Johnson-Forest une critique en partie opératoire du rôle des syndicats : en devenant délégués syndicaux, Glaberman et les autres furent amenés à conclure qu’ils " renforçaient le contrat et les règles de l’entreprise ". " Si vous devenez délégué syndical (committeeman), vous avez un rôle objectif, et qui que vous soyez, vous n’êtes qu’un bureaucrate alternatif " (thème plus tard développé par Socialisme ou Barbarie). Glaberman pensait que l’auto-activité des ouvriers avait créé les syndicats et les autres institutions, qui s’étaient ensuite bureaucratisées et retournées contre les ouvriers.
La relation contradictoire entre les ouvriers et les syndicats est évidente dans Wartime Strikes - the Struggle against no strike pledge in the UAW during World War II (NdT : " les Grèves durant la guerre - la Lutte contre le pacte antigrèves dans le syndicat de l’industrie automobile durant la Seconde Guerre mondiale "). Ce livre examine en détail les grèves sauvages menées dans l’industrie automobile par une majorité d’ouvriers se méfiant du pacte antigrèves que la majorité des ouvriers avait accepté : il examine aussi la composition changeante de la classe ouvrière américaine en général et celle de l’industrie automobile en particulier.
Dans la révolte de la base contre l’accélération des cadences et les syndicats, les gens de la tendance Johnson-Forest voyaient un rapport entre le développement des forces productives et le pouvoir ouvrier, qui mènerait à la révolution socialiste et à la gestion de la production par les travailleurs eux-mêmes. Selon Harry Cleaver (dans son livre Reading Capital Politically - NdT : " Pour une lecture politique du Capital "), la tendance Johnson-Forest " reconnaissait l’autonomie de la classe ouvrière, à la fois par rapport au capital et par rapport à ses organisations officielles : les partis et les syndicats "

Socialisme ou Barbarie

En France, l’organisation Socialisme ou Barbarie (disposant d’une revue du même nom) connaissait un développement parallèle. Les deux groupes étaient en réalité en contact et collaboraient sur nombre de projets. Formé en 1949 par des militants en rupture avec la IV° Internationale trotzkiste, une fois de plus sur la question de la défense critique de l’URSS, Socialisme ou Barbarie commençait aussi à centrer son attention sur la question de la véritable expérience ouvrière dans le processus de production. Ceci en opposition avec la pratique stalinienne (du Parti Communiste et de la Confédération Générale du Travail) tendant à mettre les luttes ouvrières au service de la défense de l’URSS ou des manœuvres parlementaires.
En rompant avec l’objectivisme de l’orthodoxie marxiste qui ne comprenait le travail et la classe ouvrière qu’en termes économiques comme en rejetant la croyance que le développement des forces productives mènerait automatiquement au communisme, Socialisme ou Barbarie promut une théorie marxiste activiste et " non dogmatique ". Le groupe mit l’accent sur la centralité du processus de production et sur le besoin de l’analyser systématiquement, en développant une " science du travail à objectif révolutionnaire " (Claude Lefort in l’Expérience prolétarienne ). L’exploration de l’expérience ouvrière du processus de production était fondamentale pour la reconstruction d’un authentique mouvement de classe et pour le renouvellement de la théorie de la révolution, dans laquelle " la plus grande force productive, la classe révolutionnaire elle-même " ne faisait pas que réagir à des conditions objectives d’une manière automatique mais agissait en fonction de l’ensemble de son expérience. " L’histoire du prolétariat est expérience, et cette expérience doit être comprise comme un processus d’auto-organisation. "
Le travail de description et d’analyse de la relation entre les conditions de travail dans les usines, le processus de travail, et le comportement des ouvriers produisit une série de textes publiés dans la revue sur la Vie en usine (G. Vivier), le Journal d’un ouvrier de chez Renault (D. Mothé) . Le groupe soutint aussi un bulletin " clandestin " (underground), Tribune Ouvrière, dans l’usine de Renault-Billancourt. Une bonne part de ce travail fut produit sous l’impulsion d’une soudaine explosion de luttes dans les années 50, en particulier les grèves de 1953, 1955, et 1957. (En 1953, il y eut 4 millions de travailleurs en grève contre des mesures d’austérité du gouvernement Laniel ; en 1955, des luttes acharnées eurent lieu dans les chantiers navals et les usines métallurgiques de Saint-Nazaire et de Nantes - S ou B souligne que ces luttes échappaient au contrôle des syndicats et devenaient autonomes ; en 1957, le mouvement de grève impliquait une bonne part du secteur tertiaire.)
On peut trouver un exemple typique de l’approche du groupe dans le texte d’Henri Simon, Une expérience d’organisation ouvrière , description détaillée de la formation d’un " conseil d’employés " dans une compagnie d’assurances. " Nous voulions situer l’expérience dans le cadre d’ensemble de l’entreprise, et dans ce but, analyser la structure et l’évolution corollaire des conditions de travail d’une part, la mentalité et le comportement des employés d’autre part. "
Des membres de Socialisme ou Barbarie tentèrent une investigation systématique de l’expérience prolétarienne : Lefort, inspiré par l’exemple de l’Ouvrier américain, proposa de recueillir des témoignages sur l’expérience ouvrière, dans le but de mieux comprendre les rapports sociaux spécifiques dans et en dehors de l’usine. Les domaines à explorer comprenaient les relations entre les ouvriers ; leur relation au travail (leur " fonction productive " dans l’usine), à la technologie et à l’organisation du processus de production ; leur relation aux mesures de rationalisation des patrons ; la division du travail et la hiérarchie des salaires et fonctions ; la connaissance ouvrière de l’organisation sociale, la perception par les ouvriers de leurs relations à la société considérée comme un tout, et leur relation à la tradition et à l’histoire prolétarienne. L’objectif de cette analyse était de découvrir si les travailleurs construisaient une expérience commune et si cette expérience contenait de nouvelles relations sociales et des tendances communistes. Les témoignages devaient être une contribution à la théorie comme à la pratique révolutionnaire. Ce projet ne fut pas mené à bien systématiquement, mais certains témoignages furent reçus, et des discussions entre les membres du groupe et les ouvriers enregistrées.
Les membres de Socialisme ou Barbarie considéraient leur rôle comme étant à la fois d’analyse et d’agitation. Simon réfléchit sur l’expérience de la compagnie d’assurances : " La création d’un conseil du personnel des Assurances Générales-Vie, dans une firme où les syndicats traditionnels étaient solidement implantés, démontre que, là où existe un noyau de militants lucides, patients, et résolus, les employés peuvent se regrouper sur un terrain pratique et prendre en leurs propres mains leur propre défense. " (Kolinko espérait-il ce type de résultat ? Il y a bien sûr une importante différence : dans le cas analysé par Simon le noyau de militants ne venait pas de l’extérieur, mais travaillait déjà dans l’entreprise.)
Socialisme ou Barbarie se débattit avec le dilemme posé par son insistance sur l’organisation autonome des travailleurs d’une part, et la récupération de leurs luttes par la bureaucratie du travail d’autre part. " Leur oscillation entre la révolte spontanée et la lutte menée par les chefs syndicaux signifie que les travailleurs sont à la recherche d’une solution aux problèmes posés par leur opposition à la fois à la bourgeoisie capitaliste et à la bureaucratie. "
En tentant de résoudre ces contradictions, des tensions surgirent à l’intérieur de l’organisation sur la question du parti. Cornelius Castoriadis envisageait un nouveau parti, en opposition aux organisations existantes " dégénérées ", rassemblant l’avant-garde révolutionnaire diffuse dispersée dans tout le pays. " Le programme de cette organisation devrait être le socialisme, incarné dans le pouvoir ouvrier, le pouvoir total des conseils ouvriers qui réalisera la gestion ouvrière de l’entreprise et de la société. "
La fraction " autonome " dirigée par Lefort était de son côté sceptique sur le besoin d’une organisation de forme parti. " Le prolétariat ne pouvait développer son pouvoir qu’au moyen de formes d’organisation autonomes. Tout dépendait de cela et non du parti, qui n’était qu’une expression historique déterminée d’expériences spécifiques du travail et pouvait donc s’avérer superflu ou même indésirable en d’autres circonstances. C’est pourquoi Socialisme ou Barbarie ne devait pas tant s’intéresser à la révolution et à la conquête du pouvoir d’Etat qu’aux expériences faites par la classe ouvrière dans le processus de son auto-organisation. "
Les recherches de Socialisme ou Barbarie sur les conditions objectives et l’expérience subjective du processus de production les menèrent à une critique de la technologie : la division des tâches particulières, le tapis roulant de la chaîne étaient des méthodes utilisées par la direction pour augmenter leur contrôle sur les ouvriers. En prescrivant exactement chaque mouvement à faire en rapport avec celui des machines, elle pouvait s’attaquer davantage à leur indépendance. La technologie était donc d’abord une technologie de classe. La déqualification qu’induisaient les changements dans le processus de production avait aussi des conséquences sur l’expérience collective des ouvriers. Dans la Vie en usine, Vivier développe une analyse de l’homogénéisation de la condition prolétarienne qui anticipe dans une certaine mesure la thèse ultérieure des ouvriéristes italiens sur " l’ouvrier-masse ".
Le travail de Socialisme ou Barbarie, dans l’élan de celui de la tendance Johnson-Forest, peut être considéré comme précurseur de l’enquête ouvriériste sur la composition de classe.
Ces deux courants voyaient que la nouvelle structure du processus de production (le taylorisme, " l’Organisation Scientifique du Travail ", le fordisme, avec le rythme de travail dicté par les machines) inscrivait sa marque sur la vie quotidienne et la conscience des ouvriers. Pour la tendance Johnson-Forest et Socialisme ou Barbarie, il s’agissait d’étudier les conséquences de ces changements sur " l’auto-organisation " des ouvriers. Les deux tendances prévoyaient que le nouveau prolétariat développerait son pouvoir jusqu’au point où il assumerait à son tour l’organisation de la production.

Les ouvriéristes italiens

Ces deux courants influencèrent le développement de l’enquête sur l’expérience prolétarienne dans l’Italie en industrialisation rapide des années 50 et 60. De jeunes dissidents des partis socialiste et communiste y tentaient d’appliquer la critique de l’économie politique de Marx au dévoilement des relations de pouvoir fondamentales dans la société de classes moderne. Ce faisant, ils furent amenés à confronter le Capital à " l’étude réelle de l’usine réelle ", afin de mieux comprendre les nouvelles manifestations d’une action de classe indépendante.
Le militant de chez Renault, Daniel Mothé, influença particulièrement les premiers ouvriéristes dans leur idée qu’il existe parmi les ouvriers une opposition permanente, bien que contradictoire, à l’organisation capitaliste du travail.
Certains de ces dissidents marxistes italiens considéraient la sociologie bourgeoise comme susceptible d’être utilisée d’une manière radicale - et même que l’enquête sociologique pouvait être le moyen d’établir une nouvelle relation organique entre les intellectuels et les ouvriers, fondée sur leur travail commun pour produire une connaissance " venant d’en bas ". Romano Alquati estimait cependant que l’usage de la sociologie ne pouvait être qu’une première approximation de cette " auto-recherche " que l’organisation autonome de la classe ouvrière exigeait.
Depuis la fin des années 50, de nouvelles vagues de luttes éclataient dans les usines, surtout parmi les travailleurs non qualifiés du Sud, qui découvraient de nouvelles formes d’organisation comme l’assemblée et le conseil, et utilisaient les grèves tournantes d’un département de l’usine à l’autre. Les syndicats étaient peu présents dans ces luttes, qui n’avaient pas seulement pour but de plus hauts salaires mais s’opposaient en général aux conditions de travail sous le nouveau régime du taylorisme et de la chaîne de montage. C’est dans ce contexte que le groupe formé autour de Raniero Panzieri commença à discuter de l’enquête ouvrière. Quaderni Rossi était un groupe hétérogène ; un courant sociologiste-objectiviste voulait analyser les conditions régnant dans les usines et utilisait des techniques d’entretien de la sociologie du travail américaine. Pour ce courant, la classe ouvrière apparaissait simplement comme l’objet de la recherche - la relation sujet / objet du concept léniniste de parti était reproduite, le parti étant censé apporter aux ouvriers la conscience de classe de l’extérieur. D’un autre côté, une forme plus subtile de léninisme caractérisait le courant " politique-interventionniste " de Quaderni Rossi, qui comprenait l’enquête ouvrière comme un moyen d’organiser les luttes. Leur intention était de faire des ouvriers à la fois le sujet et l’objet de l’enquête. En partant des luttes informelles dans les usines, du sabotage sur les chaînes de montage, ils espéraient construire un nouveau parti ouvrier comme fonction d’une autonomie ouvrière auto-organisée. L’enquête ouvrière devait faciliter ce processus et elle était vue comme un concept politique permettant d’éviter de se détacher de la classe et de tomber dans le réformisme des partis et syndicats ouvriers existants. Comme devait le dire Asor Rosa dans Classe Operaia, la revue qui succéda à Quaderni Rossi : " S’il existe des raisons pour lesquelles la classe ouvrière doit vaincre et détruire la domination du système capitaliste, on ne peut les trouver que dans les caractéristiques matérielles objectives de la classe elle-même. "
Les études d’Alquati sur la Fiat (commencées en un moment où l’entreprise était calme) et sur Olivetti étaient fondées sur une recherche menée avec l’aide de la fraction critique de la Confederazione Generale Italiana del Lavoro (CGIL) durant les années 50.
Bien qu’un peu journalistiques, ces études examinaient la situation, la position, et les attitudes des travailleurs de ces usines, en particulier celles des techniciens. Alquati espérait que l’enquête se transformerait en auto-enquête conduite par les travailleurs eux-mêmes. L’ouvrier n’était pas vu comme un simple informateur, mais l’enquête devait créer une situation où les travailleurs deviennent sujets et ne restent pas des forces extérieures. En réalité, les quelques enquêtes organisées par le groupe formé autour de Quaderni Rossi ne furent pas à la hauteur de cette aspiration. Comme le dit un membre de Kolinko : " Il n’y avait pas d’enquête ouvrière autonome, mais une relation contradictoire entre l’autonomie informelle et spontanée des ouvriers sur les chaînes et quelques intellectuels, qui essayaient de soutenir ce processus en faveur d’une nouvelle organisation politique. Ce n’était possible qu’en raison de l’existence d’une résistance ouvrière spontanée, d’une part, et du fossé s’ouvrant entre les ouvriers et les organisations ouvrières historiques d’autre part. "
Pour Alquati, l’enquête était d’abord un prétexte pour établir des contacts avec les ouvriers. Ces contacts devaient permettre de faciliter la compréhension de l’usine et de la situation subjective des ouvriers ; et cette compréhension servirait en retour aux ouvriéristes dans l’organisation concrète des luttes ouvrières ainsi que dans l’analyse des conflits internes aux organisations politiques. Le but de l’enquête était aussi de mettre en évidence l’organisation autonome et spontanée des ouvriers à l’intérieur de l’usine. Quaderni Rossi a toujours insisté sur l’importance du " travailleur collectif " ; à travers l’enquête, le groupe formé autour d’Alquati espérait démontrer que le " travailleur collectif " n’existait pas seulement comme producteur de capital, mais qu’on pouvait aussi l’analyser en termes politiques et soutenir son combat contre le capital.
A travers des entretiens et des discussions avec les ouvriers, Alquati et d’autres se formèrent une image nouvelle de la classe ouvrière. La première étude d’Alquati sur la Fiat, centrée sur la position des techniciens, était fort imprégnée d’idéologie autogestionnaire - les travailleurs passaient dans la discussion de la critique de leur travail individuel à la mise en question de la rationalité de la division du travail dans l’entreprise. Alquati voyait une nouvelle " figure " dans les jeunes techniciens qui avaient reçu un enseignement technique, n’étaient pas satisfaits du travail, et avaient confiance en leur capacité à diriger la production eux-mêmes - mais ils n’avaient en réalité qu’à accomplir quelques tâches simples et répétitives.
Au moment des grèves sauvages de la Fiat en 1963, lorsque le syndicat fut écarté de la direction de la lutte et que les ouvriers n’avancèrent aucune revendication, Alquati avait rejeté l’autogestion et le contrôle ouvrier comme tentatives des syndicats de lier le travail à l’accumulation. Il voyait dans la spontanéité de ces actions ainsi que dans "l’organisation invisible" des ouvriers sur le lieu de travail la forme embryonnaire de la conscience ; la forme parti restait donc nécessaire (une organisation de classe formelle sous contrôle des travailleurs).
Dans son travail ultérieur sur Olivetti, Alquati fit allusion au développement de la thèse de " l’ouvrier-masse ", corollaire de la décomposition de la classe ouvrière qualifiée. " Alquati considérait alors l’introduction d’une nouvelle machinerie comme indicateur du niveau général et de la qualité des rapports de force entre classes à ce moment. Avec l’application croissante des innovations productives de Ford à l’industrie du Nord dans les années 50, l’objectif de Taylor d’une désintégration " scientifique " du prolétariat avait remporté une importante victoire. "
Les ouvriéristes considéraient que la déqualification et la concentration des travailleurs dans les usines avaient créé un nouveau sujet prolétarien hégémonique, dont l’expérience était homogène. A la différence des ouvriers qualifiés qui avaient combattu autrefois pour le contrôle du processus de production, le travail de l’ouvrier-masse était totalement subsumé sous le capital, ce qui amenait le nouveau sujet à combattre le capital comme tel, dans son existence technique.
Au moment où la composition de classe de " l’ouvrier-masse " avait atteint son apogée à la fin des années soixante, les ouvriéristes, dont beaucoup étaient organisés dans Potere Operaio, avaient à peu près abandonné l’enquête et recentraient leur travail sur une forme plus directe d’intervention dans les usines à travers les comités de base. Pour Potere Operaio, " le seul point de départ valable pour toute théorie se voulant révolutionnaire était l’analyse du comportement de la classe ouvrière dans les secteurs les plus avancés de l’économie. "
Avec la défaite des luttes de " l’ouvrier-masse ", la composition de classe prit un nouveau sens pour un courant de l’ouvriérisme, alors que Toni Negri développait la thèse de l’operaio sociale - un nouveau prolétariat diffus dans toute la société résultant de la décomposition de l’ouvrier-masse " par la restructuration et la " massification ultérieure du travail abstrait ". Désormais déconnectée de toute recherche empirique dans la sphère de la production, la composition de classe fut privée de sa base matérielle. Ce n’est qu’à la fin des années soixante-dix que certains ouvriéristes (les éditeurs de Primo Maggio) proposèrent un retour à l’enquête, mais à une enquête contrainte à suivre les ouvriers en dehors de l’entreprise - car l’époque était jugée révolue où " l’usine produisait la politique et l’enquête était la lutte ".

Wildcat, Kolinko,
et la redécouverte de l’enquête

L’émergence de la tendance Johnson-Forest, de Socialisme ou Barbarie, et des Quaderni Rossi était indissolublement liée aux nouvelles formes de production, à la formation d’une nouvelle classe ouvrière, et aux nouvelles formes de lutte. Dans chacun de ces cas, l’enquête (au sens large) était attribuée à et provoquée par une situation de luttes sur le lieu de travail. (Sauf à la Fiat, où régnait un calme relatif, mais Alquati espérait exacerber l’antagonisme au moyen de son enquête.)
En décidant de ressusciter la pratique de l’enquête ouvrière, Kolinko a ironiquement inversé la situation - et peut-être mis la charrue avant les bœufs. Il semble que le groupe essaie maintenant d’utiliser l’enquête comme outil radical et peut-être même qu’il tente de provoquer les luttes de manière volontariste, en un temps de faible mobilisation de la classe. On a montré que l’enquête ouvrière n’avait de sens qu’à l’époque de " l’ouvrier-masse ", quand la classe ouvrière avait atteint le sommet de sa puissance et de son homogénéité à l’intérieur du capitalisme. De ce point de vue, les enquêtes ouvrières étaient un produit de leur temps, et se trouvaient donc dépassées par les évènements, puisque les luttes d’usine de la fin des années soixante aboutirent à la défaite de la classe. Kolinko n’est pas de cet avis et décrit ses objectifs ainsi : " Notre but est maintenant de comprendre les conditions réelles de la sphère de l’exploitation et de nous donner les moyens de bien connaître les possibilités et les points de départ de nouvelles luttes afin de pouvoir les soutenir. "
Le projet de Kolinko apparaît d’une certaine manière comme une tentative de revenir à l’ouvriérisme classique ou comme une version mise à jour de l’enquête ouvrière, sans le léninisme ou l’idéologie autogestionnaire des courants de l’époque précédente. (Chacun de ces courants - la tendance Johnson-Forest, Socialisme ou Barbarie, et l’opéraïsme - était plus ou moins divisé selon ce double clivage.)
Mais qu’est-ce qui a mené Kolinko à ce projet d’enquête ? Nous décrivons ici le parcours du groupe allemand Wildcat pendant les années 70 et 80, leur " tournant vers la théorie " des années 90, et l’émergence de Kolinko comme rejeton de Wildcat incluant quelques jeunes du premier groupe.
Wildcat (le groupe et le journal), qui pourrait être caractérisé comme un réseau influencé par l’opéraïsme, a fondé son travail sur l’analyse du lieu de travail et des luttes sociales. Il a toujours mis l’accent sur l’activité autonome de la classe ouvrière en dehors des syndicats et contre eux (d’où son nom). À travers des analyses détaillées de l’expérience concrète de la classe (comme par exemple dans la brochure la Lutte de classe dans une ville allemande ), Wildcat espérait comprendre plus clairement les rapports de classes actuels. Dans leur " recherche militante " étaient engagés des membres du groupe qui prenaient des boulots dans le même lieu de travail dans le but d’y faire de l’agitation et d’y publier des rapports sur la situation des luttes sur leurs lieux de travail. Wildcat, avec ses liens à l’aile " sociale-révolutionnaire " du mouvement autonome , faisait partie de la mouvance plus large des " jobbers ", dont les militants prenaient des boulots précaires. " Le "jobbing" était une manière de s’en tirer en faisant des petits boulots merdiques pour peu de temps dans le but d’avoir du temps pour nous-mêmes, pour la lutte politique et pour le plaisir. " Dans cette mouvance, on avait l’idée que le travailleur précaire et très mobile avait le potentiel d’un nouveau sujet (révolutionnaire). Vers le début des années 90, avec la chute du mur de Berlin , l’effondrement de la gauche radicale et des Autonomen et la pratique consciente du "jobbing" , et le calme social apparent sur le front de la production, les membres de Wildcat commencèrent à mettre en question l’utilité du journal, dont la diffusion chutait. Ressentant le besoin d’un processus de clarification théorique face à la nouvelle situation, Wildcat cessa de publier son journal et créa à la place une revue théorique interne, Wildcat Zirkular.
Durant leur " repli sur la théorie ", Wildcat continua à s’intéresser à la question de la recherche militante, et en 1995 décrivit ainsi les tâches d’une nouvelle enquête : " Un nouveau travail collectif d’enquête doit maintenant commencer qui tente de déterminer à quoi peut aboutir la recomposition mondiale du prolétariat. Il faut d’abord vérifier cette hypothèse à travers de nombreuses discussions avec les travailleurs de l’usine moderne, avec les employés précaires, les immigrés, les prétendus travailleurs " à leur compte ", etc. En second lieu, il nous faut développer une terminologie précise. Et en troisième lieu, un tel travail impliquerait notre intervention active à travers des initiatives de lutte et des tentatives d’organisation. Ceci afin d’accélérer le processus de compréhension et de découvrir les tendances communistes cachées, qui accompagnent les mouvements de classe. "
Après plusieurs années de discussion théorique, les gens de Kolinko ont décidé en 1999 d’entreprendre cette tâche eux-mêmes. La restructuration et l’émergence de la " nouvelle économie " a particulièrement touché la région de la Ruhr, où le groupe est basé. Le but du groupe était de vérifier l’hypothèse d’un nouveau cycle capitaliste d’accumulation fondé sur la " nouvelle économie ", sur une réorganisation correspondante du travail et potentiellement sur un nouveau cycle de luttes. La décision de Kolinko de mener une enquête ouvrière dans les centres d’appel reflétait peut-être l’idée courante il y a quelques années que ces centres, avec leur concentration de nombreux travailleurs semi-qualifiés ou non qualifiés et précaires sous un seul toit, allaient être les nouvelles usines et que de là pourrait bien surgir le nouveau sujet prolétarien.
Environ quarante ans plus tôt en Italie, le cercle formé autour d’Alquati avait considéré que " toute une série de processus objectifs et subjectifs se déroulaient à la Fiat posant les bases d’une résurgence de la lutte de classe à l’intérieur de l’entreprise " . Les gens de Kolinko semblent avoir pensé qu’une situation analogue pouvait se développer dans les centres d’appel, qui étaient eux-mêmes le résultat de la " recomposition technique " dans les banques, le commerce, les assurances, les télécommunications, et de la taylorisation du travail dans ces secteurs, etc. Cette restructuration avait pour objectif d’infliger une défaite à la force de travail retranchée dans ces secteurs et de briser certains comportements ou certaines positions des travailleurs, afin d’intensifier l’exploitation à travers la flexibilisation, la précarisation, et le contrôle informatique du travail. Pour Kolinko, la grève de la Citybank à Bochum à la fin de 1998 contre le transfert de son centre d’appel semblait annoncer le nouveau cycle de luttes attendu : il ne restait qu’à lancer une enquête ...

Problèmes de l’enquête ouvrière
comme pratique révolutionnaire

La démarche de Kolinko consistait à prendre des boulots dans les centres d’appel, à utiliser des questionnaires pour tenter de lancer la discussion, et des tracts pour faire de l’agitation. Certains entretiens étaient menés afin d’obtenir des informations sur l’organisation du travail, la machinerie, la hiérarchie, le comportement des travailleurs, d’autres avaient pour objectif la discussion et l’agitation, d’autres encore l’échange d’informations avec d’autres lieux de travail. Pour chacun de ces entretiens, ils écrivaient des questionnaires en espérant que la méthode serait adoptée par d’autres travailleurs. " Le plus important était que les entretiens ne restent pas à sens unique mais deviennent une vraie discussion et même une "auto- enquête" où d’autres utilisent les questionnaires dans leurs secteurs et échangent les résultats des discussions. "
Bien que Kolinko ait mené seulement quelques entretiens avec une douzaine de travailleurs non-membres du groupe, leur projet d’enquête a incontestablement quelques mérites. Premièrement, bien que Kolinko admette que les interventions menées au moyen des questionnaires et des tracts n’ont guère eu l’impact recherché, c’étaient dans leurs propres termes des succès isolés, comme le suggère ce rapport sur l’entreprise Medion de Mühlheim : " Le premier tract sur les centres d’appel a fait de grosses vagues à Mühlheim. Partout dans l’entreprise, les travailleurs se mettaient à discuter, même des gens qui ne se connaissaient pas du tout avant " (p 162). Le rapport précise ensuite que bien que ces discussions allaient en déclinant, la direction améliora les conditions de travail peu après ; mais il laisse ouverte la question de savoir si le tract et les discussions qu’il provoqua ont eu quelque influence sur la décision de la direction.
Deuxièmement, le processus de l’enquête amena les membres du groupe auteurs du rapport à creuser leurs idées sur le capital et la lutte de classe et donc à en discuter entre eux durant des heures, en se référant à " des situations réelles de l’exploitation sur le lieu de travail, comme travailleurs ".
Troisièmement, le projet d’enquête posait d’importantes questions sur la composition de classe, le changement des relations d’exploitation à travers la restructuration et l’introduction de nouvelles technologies, le rapport entre les travailleurs et le processus de travail, et la nature de la lutte de classe. " Enquêter signifie comprendre que la coopération quotidienne des travailleurs et leurs formes de lutte font système et découvrir la nouvelle socialité (communiste) qui s’y cache. " (p 10)
Hotlines est utile par sa description détaillée et par son analyse de la restructuration dans différents secteurs de la sphère de circulation qui est à l’origine de l’essor des centres d’appel et des changements corollaires dans les rapports de travail, la déqualification, la relation entre les travailleurs et entre les travailleurs et les machines. Dans la voie tracée par la critique de la technologie capitaliste de Panzieri, Kolinko analyse l’emploi des machines et de la technologie dans le processus de travail comme comportement de classe, pour rationaliser la production et soumettre de manière autoritaire le travail vivant. En tant que critique des rapports existants dans les centres d’appel, Hotlines est donc utile.
Mais finalement et dans ses propres termes, le projet de Kolinko souffrit d’un manque de luttes dans le secteur choisi. Les "nouvelles usines", avec leur concentration de travailleurs sous un seul toit, ne parvinrent pas à throw up les luttes de l’ouvrier-masse à la chaîne. Les quelques luttes dans les centres d’appel que mentionne Kolinko étaient surtout défensives et s’opposaient à la détérioration des salaires et des conditions de travail et aux licenciements liés aux restructurations des entreprises. Il s’agissait d’une décomposition politique sur le lieu de travail, sans la recomposition tant espérée à travers de nouveaux mouvements.
L’évaluation faite par Kolinko du manque de luttes dans les centres d’appel trahit un certain volontarisme : ils croient que les travailleurs n’ont pas appris la bonne façon de lutter. " Jusqu’ici les travailleurs des centres d’appel n’ont pas trouvé "leur" forme de lutte, celle qui utilise les possibilités inhérentes aux centres d’appel en tant que centres de communication. D’autres travailleurs - par exemple ceux de l’automobile - ont eu besoin d’une génération pour apprendre à se servir de la chaîne de montage pour la coordination des grèves et le sabotage. Voulons-nous attendre aussi longtemps ? " (p 128) Les gens de Kolinko croyaient manifestement que l’enquête fonctionnerait comme accélérateur des luttes ; ils restent finalement sur leur déception : " Nous nous sommes demandé à quoi peuvent bien servir les tracts et les autres formes d’intervention si l’auto-activité des travailleurs dont on parle n’existe pas. Nous ne pensons pas que les interventions dans une période où les luttes sont relativement faibles dégénèrent inévitablement en avant-gardisme ou bien en syndicalisme, mais elles restent extérieures. Ce pourrait être pour cette raison que l’enquête est restée entre nos mains et n’est pas devenue une "auto-enquête par les travailleurs eux-mêmes", qui nous permettrait de discuter le contenu politique de la vie quotidienne au travail avec les autres travailleurs et de parvenir à élaborer une stratégie commune pour développer la lutte de classe. " Etait-il naïf de la part de Kolinko d’espérer que son projet d’enquête serait bien accueilli par les travailleurs des centres d’appel ?
Les membres de Kolinko se plaignent que les critiques de leur projet se limitent à des critiques à un niveau théorique, ou pire idéologique, et qu’on discute peu de l’expérience réelle et des méthodes utilisées dans l’enquête. Nous accordons peu d’importance aux détails techniques de l’enquête dans cet article, parce que nous ne croyons pas que les problèmes rencontrés par Kolinko tenaient à la méthode. C’étaient plutôt des problèmes tenant à l’enquête militante en tant que telle.
Kolinko, qui emprunte beaucoup à la tradition ouvriériste / autonomiste, fait une critique du léninisme, de la forme parti, des syndicats et du syndicalisme, du basisme, du conseillisme, de l’autogestion, etc, en privilégiant l’auto-activité des travailleurs, et pose la question de la "conscience" : " La "conscience politique", la conscience pour affronter le capital comme une classe, ne peut être apportée aux travailleurs de l’extérieur, mais peut seulement se développer dans la lutte elle-même. "
En dépit de leurs positions affirmées, nous dirions plutôt qu’ils tombent dans le piège en tentant d’apporter la " conscience " à la classe sous la forme voilée de l’enquête. Le questionnaire, avec ses questions didactiques et parfois même paternalistes, semble avoir pour intention de faire jaillir la conscience. On a parfois l’impression qu’il est presque manipulateur ; ou que les "bonnes" réponses sont fortement suggérées, tout comme à l’école. On pourrait trouver ici un lien avec certaines techniques patronales incluant l’usage de questionnaires pour donner aux travailleurs le sentiment d’être intégrés et écoutés. En un sens et les patrons et les révolutionnaires essaient d’amener les travailleurs à faire ce qu’ils veulent qu’ils fassent. D’une certaine façon les gens de Kolinko, tout en chassant l’avant-gardisme léniniste par la porte (puisqu’ils veulent que les travailleurs s’auto-organisent), essaient presque de le faire rentrer par la fenêtre, armés de leur alibi antiléniniste, au moyen de la forme subtile ou déguisée de conscientisation qu’est le questionnaire,.
Ils voient leur rôle comme un " rôle de soutien à la réflexion et la discussion des travailleurs au moyen de tracts, d’entretiens, et d’autres formes d’intervention et de proposition ". De manière significative, on nous dit : " Globalement le questionnaire n’a pas donné un résultat "représentatif". Nous ne savons même pas si le questionnaire a ouvert la conscience ou les yeux d’autres camarades en d’autres centres d’appel. " (p 16)
Hotlines est un tissu de contradictions, tout le livre est imprégné d’un sentiment d’autocritique. Mais finalement l’autocritique n’est pas intégrée dans l’analyse ou, si elle l’est, c’est seulement comme alibi, qui permet de continuer à militer. Kolinko parle d’agitation, d’interventions bien ciblées, mais dit aussi : " Nous savons ... que nous ne pouvons pas déclencher des luttes ou un mouvement. " L’autocritique de Kolinko ressemble fort à l’autodéfense préventive du militant.
Kolinko soutient que l’enquête ouvrière est aussi un processus d’auto-enquête, qu’ils se posent eux-mêmes les questions qu’ils posent aux autres travailleurs, et que l’enquête devrait être un processus de discussion, d’échange d’idées, et de compréhension où chacun apprend de l’autre. Pourtant dans leur série de tracts hotlines diffusés dans les centres d’appel, beaucoup des questions posées ont déjà trouvé leurs réponses. En fait le problème décrit par Kolinko, c’est comment faire le lien entre les luttes concrètes et la totalité sans donner de leçons aux travailleurs.
Comme nous l’avons vu, Kolinko espérait que leur enquête pousserait les travailleurs des centres d’appel à mener leur propre "auto-enquête". Comme nous l’avons vu, c’était aussi le but de quelques ouvriéristes italiens. Il y a tout de même un peu de "fausse conscience" dans cet idéal d’auto-enquête - en réalité les travailleurs n’ont pas besoin d’enquête, pas même d’une "auto-enquête". Le problème n’est pas tant que les travailleurs ne sont pas conscients de leur situation d’exploitation ; la question est plutôt de savoir ce qu’ils peuvent faire dans cette situation.
Kolinko écrit : " c’est seulement comme partie du mouvement, dans lequel les travailleurs en lutte analysent eux-mêmes leurs conditions et leurs relations, que l’enquête peut se transformer en recherche conjointe d’un monde nouveau. " Ce qui reste ici implicite, c’est que les travailleurs ne font pas maintenant cette analyse, qu’ils se battent en aveugle, et que l’enquête doit donc leur apprendre à voir.
Kolinko reproche aux ouvriéristes italiens de n’avoir pas renoncé au rapport sujet / objet de la conception léniniste, qui fait du parti l’éducateur apportant la "conscience" à la classe de l’extérieur. Dans la conception de Kolinko, l’enquête comme intervention ou " l’auto-enquête " est censée créer une situation où les travailleurs sont sujets, pourtant nous pourrions répondre que même cet interventionnisme destiné à stimuler l’auto-activité comporte un résidu léniniste. Kolinko décrit ainsi l’une des fonctions souhaitées de leur questionnaire pour la discussion et l’agitation : " Le questionnaire est aussi une aide quand on fait face aux travailleurs et à leurs comportements, en cherchant des points de rupture et des moments de révolte... " Il semblerait que les gens du groupe se voient eux-mêmes comme des mentors révolutionnaires.
On peut bien dire que l’enquête s’enracine dans la vieille conception social-démocrate ou léniniste que les travailleurs livrés à eux-mêmes manquent de "conscience". Seulement dans le cas de Kolinko il semble que le problème soit ainsi conçu : les travailleurs ne savent pas comment s’organiser eux-mêmes, et le militant joue un rôle indispensable en stimulant les discussions de telle sorte que les travailleurs produisent eux-mêmes leur "conscience".
Comme l’a remarqué un membre de Kolinko, Quaderni Rossi n’a pas organisé beaucoup d’enquêtes concrètes - et la plupart furent organisées de l’extérieur. Ils n’ont pas surmonté la division entre les "sujets" et les "objets" de l’enquête. Mais comme le reconnaît Kolinko, le projet sur les centres d’appel ne l’a pas surmontée non plus. Kolinko perfectionne soigneusement la technique de l’enquête dans le but de résoudre ces problèmes. Il semble bien pourtant que les problèmes soient inhérents à l’enquête et que l’auto-enquête soit une chimère.
En pratique les longs questionnaires (156 questions dans la partie " faits et vue d’ensemble ") ne résolvent sans doute pas le problème de la communication sociale, comme l’atteste l’embarras que certains membres de Kolinko disent avoir éprouvé quand ils essayaient d’amener à répondre leurs camarades de travail. Le questionnaire rappelle la politique démocratique, les sondages d’opinion, et les référendums ; il apparaissait probablement à la plupart des gens comme une forme de communication très artificielle et aliénée. Un problème connexe est que la plupart des travailleurs ne voient aucun intérêt à répondre à des questions sur le travail ; ils aimeraient seulement le fuir. L’une des approches utilisées était de les inviter à boire un verre après le travail ; on imagine qu’ils étaient peu enthousiastes à l’idée de parler boulot.
Dans son évaluation autocritique du projet, Kolinko reconnaît certains de ces problèmes : " On nous a demandé si nous tirions un bénéfice de ces entretiens. Au début, nous avions l’idée qu’une discussion naîtrait des entretiens avec les autres travailleurs, discussion dans laquelle serait critiquée l’organisation quotidienne du travail. Mais nous avons mené seulement quelques entretiens avec une douzaine de travailleurs, il est donc difficile de répondre à la question. Nous avons fini par connaître ces "autres travailleurs", mais plus à travers des contacts politiques que par le travail. Durant les entretiens, nous discutions un peu, mais il y avait trop de questions. " (p 16) " Certains d’entre nous préféraient discuter au travail plutôt que mener des entretiens ... " (p 192)
Ces problèmes de communication sont liés au malaise dont certains membres de Kolinko ont parlé à propos de l’enquête ; devaient-ils admettre ouvertement qu’ils étaient là pour faire de l’agitation ou pas ? S’ils l’admettaient, ils couraient le risque d’être aussi méprisés que tous les autres militants ; s’ils ne l’admettaient pas, la relation entre l’enquêteur et les autres travailleurs avait quelque chose de malhonnête. Ils souffraient beaucoup dans les deux cas.
Assurément, Kolinko présente le projet d’enquête en termes ambitieux : " C’est ainsi que nous voyons notre enquête et notre intervention dans les centres d’appel ces trois dernières années : comme un projet révolutionnaire mis en œuvre dans un secteur particulier mais qui tente de comprendre et critiquer la totalité des rapports capitalistes. " (p 10)
Mais l’enquête ouvrière correspond-elle à la crise du militant, au besoin de combler une lacune dans la pratique à travers " l’intervention prolétarienne " ? (p 14) L’idée que l’enquête ouvrière pourrait déclencher la lutte dans les centres d’appel est aussitôt rejetée par les membres de Kolinko : ils reconnaissent le danger de " tenter de compenser la passivité des travailleurs par notre propre activisme " (p 23).
Nous sommes ici sur le terrain de la psychologie du militant, où les besoins subjectifs de l’activiste peuvent diverger de ceux des (autres) prolétaires. Intéressante est cette remarque de Kolinko : " nous avions nous-mêmes l’idée que "l’enquête" serait pour nous une libération " (p 14). L’enquête aide les enquêteurs à se former une image de gens qui font vraiment quelque chose, qui peuvent faire la liste de leurs contacts avec la classe et jouer le rôle du militant révolutionnaire ouvrier. Les révolutionnaires ont donc besoin de se sentir reliés à la classe ! L’enquête représente pour le militant une tentative de surmonter la dichotomie entre la théorie et la pratique.
On pourrait voir quelque chose d’artificiel dans le choix des militants de travailler dans les centres d’appel - Kolinko dit " nous nous sommes jetés dans les bagnes industriels de la "Nouvelle Economie" " (p 10) ; ce qui semble mal s’accorder avec le but affiché de surmonter " la culture gauchiste ... du sacrifice de soi ". Cette pratique pourrait créer des situations où, pour l’amour du projet politique, les militants restent dans des emplois auxquels ils auraient normalement cherché à échapper, par exemple en prenant un boulot moins assommant ou bien en réclamant une allocation de chômage. Une tension surgit alors du fait de la séparation entre les besoins du prolétaire et ceux du militant.
En recommandant l’enquête ouvrière, Kolinko suggère que les futurs enquêteurs déterminent les secteurs où des luttes se développent et se concentrent sur ces secteurs. Pour des militants, le premier besoin est d’être engagé dans la lutte (ou dans la chasse à la lutte). Ils ne recommandent pas d’enquêter là où l’on se trouve travailler. " Le plus souvent, tu es là où tu es par hasard ; et cela n’a pas grand sens de traîner dans un secteur où rien ne se passe et où aucun conflit n’éclate. "
Ce besoin particulier suffit à séparer le militant des autres prolétaires et crée inévitablement un rapport tordu entre les militants et les autres. En tant qu’il s’oppose à Pierre ou Pierrette Prolo, le militant a besoin d’être en lutte. Les prolétaires sont indifférents au travail qu’ils accomplissent, ils cherchent seulement les meilleures conditions de travail et le meilleur salaire. Ce n’est pas le cas du militant qui cherche le boulot qui offre les meilleures perspectives de lutte.
L’enquête ouvrière pourrait être utile dans la mesure où elle éclairerait un peu la réalité du lieu de travail. Mais dans le regain d’intérêt pour l’enquête comme pratique révolutionnaire, ne peut-on voir une tentative de la transformer en pierre philosophale de l’intervention ?

Le rôle du groupe révolutionnaire

Comment les gens de Kolinko conçoivent-ils donc leur rôle comme groupe révolutionnaire ? Les remarques suivantes nous en donnent une idée claire : " Dans le but de trouver la réponse à la question "qu’est-ce qui rend les luttes révolutionnaires ?", il nous faut discuter de l’histoire des luttes ... mais cela ne suffit pas : il nous faut aussi étudier la réalité de classe dans la sphère de l’exploitation, être nous-mêmes présents dans les conflits ... Bien sûr pas en jouant le rôle d’une quelconque "avant-garde révolutionnaire". L’histoire montre que leur intervention a plutôt servi à discipliner les luttes, en les menant à quelque arrangement interne aux rapports capitalistes, en rétablissant les hiérarchies et la loi de la valeur. Nous ne voulons pas attendre "l’inévitable" issue historique de la lutte de classe - rien n’est inévitable si nous comprenons le capitalisme comme un rapport conflictuel ou comme un antagonisme. Nous voulons être engagés dans les luttes et lutter nous-mêmes. " Le rôle du groupe révolutionnaire est alors d’intervenir dans les luttes sans devenir une avant-garde. L’enquête fournit à Kolinko un moyen d’intervention.
Mais il faut poser la question : pourquoi l’enquête ouvrière est-elle nécessaire ? Pour établir des liens entre les différents lieux de travail ? Nous pouvons ici faire la comparaison avec le rôle de facteur de la classe qu’ICO s’est donné, avec l’idée de Precari Nati du rôle crucial du groupe révolutionnaire , par contraste avec Echanges et Mouvement et les extrêmes précautions des autres conseillistes pour n’intervenir d’aucune manière, afin de ne pas contaminer le mouvement de la classe. Kolinko tente de naviguer entre les deux écueils de la conception avant-gardiste de l’organisation / intervention et du non interventionnisme des conseillistes. Il tente de pratiquer une intervention qui promeuve l’auto-activité des travailleurs. Le cercle peut-il être carré ?
Si des liens entre les lieux de travail et les secteurs de production et de reproduction de la force de travail sont établis, ils le sont dans des moments de la lutte de classe où les mouvements gagnent toute la société. On peut soutenir que la tentative de supprimer ces séparations en pratique, de compenser le manque de luttes de la classe correspond à la fétichisation de l’enquête ouvrière comme outil radical.

La question de la séparation

Kolinko cherche à résoudre en théorie le problème de la séparation : " La relation à d’autres travailleurs exploités n’est jamais "tactique" - comme celle des fonctionnaires à un sujet révolutionnaire - ni "pédagogique" ". Ils semblent pourtant vouloir adopter le rôle du révolutionnaire : " l’organisation révolutionnaire n’est pas "l’organisation d’autres travailleurs", mais celle de révolutionnaires qui connaissent leur chemin dans la sphère de l’exploitation et sont en même temps à la recherche de tendances annonçant un mouvement révolutionnaire. "
" Nous ne pouvons susciter des luttes, mais nous pouvons résumer les discussions les plus avancées, discerner les points faibles du contrôle capitaliste et critiquer les travailleurs. Nous pouvons aussi généraliser ces expériences et les faire circuler dans la sphère de l’exploitation. Le rapport des révolutionnaires aux travailleurs est celui d’un processus collectif : où se trouve la possibilité d’un pouvoir ouvrier et d’une autolibération dans les expériences quotidiennes de l’exploitation ? " Un processus collectif certes, mais avec une division du travail - les révolutionnaires fonctionnant comme intelligence de la classe et assumant le rôle de sermonner les travailleurs quand ils ne se comportent pas bien.
Les gens de Kolinko se voient-ils comme des militants allant de l’extérieur vers l’intérieur de la classe ? Ils diraient sans doute qu’elle est loin d’être homogène, qu’ils ne forment eux-mêmes sur le lieu de travail qu’un groupe parmi d’autres, et qu’ils sont là pour gagner de l’argent tout comme les autres. Ils se voient donc à la fois comme des travailleurs et comme des intellectuels ou des théoriciens, à la différence de la séparation établie dans l’Ouvrier américain.
Comme une des motivations de l’enquête est pourtant de " rejoindre la classe " et " d’entrer en contact avec les travailleurs ", nous pouvons soutenir que l’enquête implique le point de vue de la séparation.
Kolinko a besoin de comprendre ce qui se passe, non pas seulement dans un secteur, mais partout (et c’est un besoin qu’on peut comprendre). Il propose que des groupes animés des mêmes idées pratiquent des enquêtes dans les secteurs stratégiques où les luttes éclatent et qu’ils établissent un réseau mondial sur cette base. On a l’impression qu’en s’engageant dans leur propre enquête, ils veulent en même temps se faire une vue d’ensemble, un peu comme les stratèges révolutionnaires qui restent en dehors du champ de bataille de la lutte de classe.
La réponse courante à ces arguments est qu’en venir à de telles conclusions mène seulement à une sorte de paralysie " ultragauchiste " qui, en l’absence de toute pratique, amène des théoriciens en chambre à patauger dans leur merde. Nous soutenons pourtant que l’intervention et la non-intervention ont toutes deux pour prémisses la séparation - celle du groupe révolutionnaire qui, d’une manière ou d’une autre, se voit comme à part de la classe ou de la lutte de classe.

Problèmes de la critique des syndicats et des conceptions de la classe par " l’ultragauche " : " passivité de la classe " VS " autonomie de la classe "

Un mouvement qui est brisé est un mouvement qu’on peut briser

Les gens de Kolinko sont exaspérés par l’incapacité des travailleurs des centres d’appel à agir indépendamment des syndicats et des works councils, sauf sur une base individuelle (quand il s’agit par exemple d’inventer des trucs pour tirer au flanc). Le groupe rapporte de nombreux cas de luttes qui se terminent par des négociations menées par les syndicats et les works councils, avec des gains négligeables pour les travailleurs. Il se peut qu’une position antisyndicale rigide ait une certaine validité dans le contexte allemand du "partenariat social" corporatiste entre l’Etat, les employeurs, et les syndicats. La critique du rôle récupérateur des syndicats tend cependant à devenir idéologique dans les groupes de "l’ultragauche". On caractérise en général les syndicats comme fonctionnaires du capital et comme soupapes de sécurité dissipant l’énergie révolutionnaire d’une classe qui, sinon, serait insoumise. Avec une telle conception, on risque de ne pas comprendre le processus de la lutte. La classe développe une critique des syndicats lorsqu’elle se trouve en situation de le faire, c’est-à-dire dans des luttes et des situations où elle est relativement forte. Il est dangereux de voir les travailleurs comme une masse idiote et passive trompée par les syndicats. C’est une contradiction commune à bien des analyses de "l’ultragauche", qui tendent à distinguer une classe pure, autonome par rapport aux institutions extérieures du mouvement ouvrier (syndicats et partis gauchistes) et, ce faisant, concluent finalement que la classe a été trompée par l’idéologie de ces forces extérieures.
Nous soutenons que la critique des syndicats faite par Kolinko et leur primat de " l’auto-activité ", de l’organisation autonome, et des grèves sauvages reflète une telle position idéologique " ultragauchiste ". Cette position fixe les hauts points de la lutte de classe, quand le rapport des forces est tel qu’il est dans l’intérêt collectif des travailleurs d’agir en dehors des syndicats ou contre eux, et cherche à les préserver comme principes ou critères d’après lesquels on juge la situation présente. D’après notre expérience, l’attitude des travailleurs envers les syndicats varie : certains sont plutôt pour, d’autres contre, d’autres encore pour et contre en même temps ou dans des situations différentes, et beaucoup indifférents. Pourtant dans des situations de conflit concrètes, leur attitude envers les syndicats ne sera pas fondée sur des considérations idéologiques, mais plutôt sur des considérations pratiques : ils se demanderont plutôt s’il y a quelque chose à gagner en suivant le syndicat ou bien en agissant en dehors. Au contraire, la critique "ultragauche" des syndicats ne se réfère pas aux situations qui se présentent concrètement. Il ne s’agit pas pour autant d’être naïf et de soutenir que " les travailleurs ont toujours raison " ou qu’ils ne sont pas atomisés. C’est plutôt qu’en l’absence d’une situation de lutte généralisée les travailleurs sentent que leurs possibilités sont plus limitées. Ça n’indique pas nécessairement un manque de "conscience de classe".
En développant leur notion d’autonomie de classe, les gens de Kolinko mettent beaucoup l’accent sur le travailleur collectif et la coopération dans le processus de travail - ils voient dans le réseau ou la collectivité ( ?) des travailleurs une force latente qui pourrait être retournée contre le capital. Certains ont cependant critiqué l’idée qu’une autonomie des travailleurs serait possible dans ou contre le capital : selon cette critique, la coopération des travailleurs dans la production ne devrait pas être comprise comme quelque chose qui serait approprié par le capital et que les travailleurs pourraient donc se réapproprier, car c’est le capital qui réunit les travailleurs dans le processus de production. Ce qui n’est bien sûr pas une façon de nier l’antagonisme qu’engendre le travail aliéné et qui s’exprime dans la lutte de classe.
Nous soutenons que la notion d’autonomie ne peut décrire l’existence contradictoire de la classe ouvrière dans le capitalisme. Cette contradiction est soigneusement exprimée par Sandro Studer qui affirme la nécessité d’examiner " la relation quotidienne entre les travailleurs et les forces productives qui est toujours ambiguë. En elle coexistent l’acceptation et le refus du travail capitaliste, l’objectivation passive du travailleur et sa résistance (collective) subjective sous la subsomption de la force de travail au processus productif. "

Conclusion

Le projet d’enquête conduit par Kolinko a le mérite de nous éclairer sur la situation des centres d’appel de la Ruhr. Mais Hotlines manque peut-être d’une analyse théorique des raisons du faible niveau des luttes collectives des travailleurs et de l’absence d’une recomposition politique corollaire de la nouvelle " composition technique " dans les centres d’appel. Et si nous élargissons la question, pouvons-nous rendre compte de la non-émergence d’un " nouveau sujet " de la restructuration capitaliste ? L’hypothèse de Wildcat d’une recomposition mondiale du prolétariat demeure pour le moment invérifiée. Si l’enquête était généralisée à un niveau mondial, nous serions assurément intéressés par les résultats !
Pour le moment, l’enquête ouvrière pourrait être utile aux qui la mènent (les " révolutionnaires " travaillés par un besoin pressant de " faire quelque chose ") ainsi qu’à des gens comme nous (" révolutionnaires " / " marginaux " / racaille tirant sur le chômedu, dont la plupart n’ont jamais eu de vrai boulot de prolo), qui pourraient trouver un intérêt à lire quelque chose sur la situation dans les centres d’appel, par exemple. Les tentatives de vendre le livre aux gens qui travaillent dans les centres d’appel ont eu sans doute moins de succès.
Comme instrument d’intervention politique, nous pensons que l’enquête est vouée à l’échec . Nous avons vu qu’avec sa notion d’" auto-enquête ", Kolinko tente à la suite des ouvriéristes italiens de construire une troisième voie entre la sociologie et le militantisme léniniste. Malheureusement, leur projet semble confirmer qu’une telle troisième voie est impraticable.
Hotlines se termine par une proposition assez ambitieuse : Kolinko veut avoir une vue d’ensemble de la situation internationale de la classe. En invitant les groupes " révolutionnaires " à suivre leur exemple et mener des enquêtes et interventions, à la fois au niveau régional et international, Kolinko envisage la formation de " noyaux " (p 130) échangeant des informations sur les luttes dans différentes zones et secteurs. L’emploi du terme " noyau " est ici révélateur ; pour nous, il implique une conception du rôle de dynamisation des luttes de la minorité révolutionnaire. Kolinko semble vouloir dépasser les limites des luttes actuelles et la séparation des travailleurs par le moyen de l’intervention planifiée des " révolutionnaires ". Tout se passe à peu près comme si l’enquête ouvrière devait remplacer le développement organique des luttes et des mouvements sociaux. Et Kolinko envisage de jouer un rôle actif pour lier les luttes entre elles au-delà des limites sectorielles et nationales.
Il est curieux qu’ayant reconnu l’échec de son propre projet, Kolinko cherche maintenant à l’étendre sur une grande échelle.
C’est peut-être un signe du succès limité du projet d’enquête ouvrière qu’au lieu de la pratiquer, Kolinko fasse maintenant des tournées pour lancer le livre et faire du prosélytisme - " nous avons quelque chose à vous dire " .
Ce compte-rendu peut sembler un peu dur. Nous n’avons pourtant pas voulu démolir l’activité de nos camarades - après tout, nous n’avons rien de mieux à proposer s’il s’agit de proposer " quelque chose à faire " dans le moment présent ... Rien, si ce n’est prendre part à la lutte de classe telle qu’elle nous affecte.
(NdT : Il serait bon de reproduire la petite BD qui suit la conclusion dans la version anglaise originale : elle résume toute la critique.)

Si on doit être en grève que ce soit pour toujours - tract de Alcuni fauttori della comunizzazione

lundi, 31 mai 2004

A propos de la grève générale d’avril 2002, en Italie.

Les esclaves insensibles aux basses tâches/qui vivent dans le flux sempiternel/de choses banales, fondus et réduits/dans une seule identité/à cause de différences qui n’ont ni lois/ni signification ni but » [1] sont aujourd’hui appelés à une grève générale. Son objectif, aux dires des promoteurs, est la défense de nos droits et de notre dignité. Mais en quoi consiste cette défense ? Dans le fait de s’opposer à la prétention du duo patronat-gouvernement de porter d’autorité à son accomplissement ce qui avait été établi et généralement déjà réalisé durant les années de concertation par les divers gouvernements de centre-gauche. Et ceci en bonne entente avec les « représentants du monde du travail ».
Les mêmes syndicats qui aujourd’hui appellent à la grève, depuis vingt-cinq ans -à partir du moment où, à la moitié des années soixante-dix, ils firent leurs les impératifs de la restructuration et épousèrent la « politique du sacrifice » (au nom de la « sortie de la crise », de la « défense de l’ordre républicain » et de la « lutte contre le terrorisme ») - prônent la flexibilité du travail (avec la destruction progressive de la « rigidité ouvrière »), cogèrent l’organisation de la production et assurent la discipline du travail (c’est-à-dire les bases de la productivité pour le capital), et pontifient sur l’absolue nécessité de réformer la « structure du salaire » et d’abaisser le coût du travail.
Cette participation active du syndicat à la restructuration du mode de production capitaliste ne fut pas un « fléchissement » occasionné par un rapport de force défavorable, éventuellement réversible. Il est lié au contraire à l’exigence vitale pour le capital de vaincre un cycle international de luttes ouvrières, ouvert au cours des années soixante-dix et au début des années quatre-vingt.
Aujourd’hui, après la restructuration du mode de production capitaliste, l’Économie est un processus de reproduction qui ne tolère aucun point de cristallisation, aucune fixation qui soit en mesure de faire obstacle à sa nécessaire fluidité et à ses constantes et traumatiques mutations. Contre le cycle de lutte précédent, la restructuration a aboli toute spécification, statut, « welfare », « compromis fordiste » ; toute division du cycle mondial en aires nationales d’accumulation, en rapports fixes entre centre et périphérie, en zones d’accumulation, interne (Est-Ouest). L’extraction de la plus-value doit constamment modifier et abolir tout obstacle en ce qui concerne le procès de production immédiat, la reproduction de la force de travail, le rapport entre les capitaux [2].

Les différentes formes de travail dites « atypiques » - en vérité toutes semblables dans la notoire infamie qui fait passer la pire exploitation d’aujourd’hui pour le viatique d’une modernité toujours à venir - ont été introduites et ont proliféré de manière d’autant plus large que les syndicats ont pris part à la définition des formes contractuelles et de l’organisation de la production (quand ce n’est pas à la gestion directe des agences de travail temporaire et de placement privées).
Pour faire avaler les pilules toujours plus amères aux salariés, on s’est réclamé de la compétitivité du « système Italie », ou de l’entrée dans l’Europe ou d’autres « Utiles Idioties », comme les dangers de l’immigration, les interventions humanitaires (belliqueuses), les opérations de police internationales, la guerre au terrorisme. Step by step, pas à pas, on est finalement arrivé aux difficultés actuelles.
Désormais, la situation est telle qu’aujourd’hui le racket au gouvernement produit un effet qui ne manque pas de stupéfier de nombreux membres de la communauté scientifique : le mouvement syndical, par tous donné pour mort après plusieurs années de démission concertée, paraît s’être réveillé à une nouvelle vie. Mais le phénomène est d’autant plus stupéfiant sur le plan biochimique qu’il est banal sur le plan politico-social. Que demande en réalité le ressuscité ? Rien d’autre qu’une reconnaissance en rapport avec le rôle qu’il a finalement joué dans la gestion du système, comme principal vecteur de diffusion des « droits » et de la « citoyenneté » dans le « monde du travail ».
Dans la mesure où ils se proposent de gérer et gouverner la production, les représentants du travail ne peuvent pas admettre que celle-ci n’existe pas, sinon comme contrainte, comme production continue de modalités d’intégration et de participation de chacun dans ce « monde du travail » systématiquement produit par des générations et des générations d’esclaves salariés.
Et tandis que le capital autocritique (les Gorz, les Rifkin, les Negri) est déjà en train de célébrer la fin du travail et va jusqu’à proposer l’introduction d’un salaire citoyen, une gauche désormais inutile parce qu’elle a déjà accompli son mandat - représenter l’absence historique du mouvement prolétarien et faire obstacle à toute instance d’abolition du travail salarié -, tente de concurrencer le gouvernement néo-libéral en se donnant un masque néo-travailliste.
Dans les années au cours desquelles, précisément, le capital autocritique découvrait « la fin du travail », le néo-libéralisme pratique de cette clique affairiste devenue ensuite clique de gouvernement, exerçait son néo-travaillisme pratique à travers une immense entreprise de mise au travail et d’asservissement. Et la gauche, qui pendant des années n’a rien fait d’autre que chercher à accréditer sa vocation néo-libérale, vient aujourd’hui ré-endosser ses habits néo-travaillistes. Bref, le conflit entre le centre-droit et les syndicats qui remplit les pages des journaux est une pantomime, une dispute pour savoir qui est le plus apte à manier la carotte et le bâton.
Ils ne savent pas, peut-être, ceux qui s’enflamment pour girotondi, ces « rondes citoyennes » sur la ligne du Piave que celle-ci fut la tombe de dizaines de milliers de conscrits, immolés sur l’autel de la guerre impérialiste ? Et que pour cette raison elle fut haïe par les prolétaires qui avec Caporetto [3] avaient manifesté leur propre séparation d’avec l’État et ses Unions sacrées ? Les exhibitions bien ordonnées de « protestations civiles », avec le victimisme qui les caractérise, ont au contraire comme unique résultat la contemplation de droits et d’une légalité en vertu de laquelle on pourrait, et devrait, s’identifier à l’État, avec son système de droits et de devoirs.
L’art. 18, que les travailleurs sont appelés à défendre au nom de leur propre dignité, est un emplâtre sur une jambe de bois, appliqué sur l’indignité du travail salarié et des rapports sociaux qu’il produit. Sous la pression de l’offensive patronale, on risque d’oublier que la fonction du droit du travail est d’occulter la nature même de ce que les économistes et les courtiers de l’achat-vente appellent le « marché du travail » : ou bien que là, tout a lieu au prix de la vie. Là, la vie s’échange contre le capital comme communauté réelle, et la « dignité humaine » n’a aucun droit de citoyenneté.
Là, il ne s’agit pas de défendre de vieux droits ou de redemander l’accès à une nouvelle citoyenneté politique : à travers le salariat « l’être collectif dont le travailleur est isolé est un être collectif d’une toute autre réalité, d’une toute autre ampleur que l’être politique. L’être collectif dont le sépare son propre travail est la vie même, la vie physique et intellectuelle, les mœurs humaines, l’activité humaine, la jouissance humaine, l’être humain. » [4]
Chaque « citoyen-travailleur » qui sait et voit comment il travaille et comment il consomme, et comment est la vie elle-même à être niée dans ce sempiternel cycle de travail et de consommation qui lui interdit de se livrer à une quelconque véritable activité, ne croit pas vraiment à la possibilité d’un « usage différent » de l’Économie, ni a aucune volonté de vivre dans un « Pays normal ». Il constate que la normalité du capitalisme l’appelle à la construction d’un monde de choses et de relations qui l’opprime radicalement, comme il lui apparaît clairement que « normalement » le rapport social capitaliste auquel - une fois rendu à la discipline du cycle travail/consommation - il prend part, produit un monde horrible, un monde de vaches folles et de bombes « intelligentes », où l’on trafique à coup de millions dans tous les trafics, submergé de marchandises inutiles, plié à la main de fer frénétique du just in time, et empoisonné par toutes sortes de nocivités.
Ce ne sont pas seulement le gouvernement et la Confindustria [5] qui menacent la dignité du travail. C’est le travailleurs lui-même qui, en tant que producteur (de marchandises) et citoyen (dans l’État), construit de ses propres mains un monde indigne et sa propre indignité, quand il abdique de l’énorme puissance de l’expression de son humanité niée et du refus (mauvaise volonté, absentéisme, autorédution des cadences, grèves sauvages, sabotage, etc.
jusqu’à cette dynamique insurrectionnelle qui seule pourra briser les pouvoirs, aujourd’hui apparemment invincibles, qui dominent ce monde).
Aujourd’hui, enfin, le voile consensuel dont avaient été recouverts les vieux mensonges mercantiles commence à se déchirer, usé par

un malaise et une inquiétude qui cherchent encore les mots pour se dire et les formes d’action pour s’affirmer.
Gênes 20-21 juin 2001 : matracages, véhicules blindés lancés comme des bisons, tabassages, un camarade mort et des centaines de blessés, pour confirmer que les appareils d’État ne sont pas dévolus à la distribution de ces droits civiques que le démocratisme voudrait étendre et rénover, mais au contraire au maintien de l’ordre avec l’efficience brutale à chaque fois nécessaire. Et puis des fleuves d’encre pour couvrir l’essentiel : dans les combats de rue de ces deux journées, après vingt ans de silence, la communauté universelle de lutte qui constitue le sens profond de l’action des hommes quand ils se lèvent contre la domination du capital et de l’État, a retrouvé la voix en Italie.

SI ON DOIT DESCENDRE DANS LA RUE, que ce ne soit pas pour défiler en cortège, même en fanfare sur l’air d’« un autre monde possible », mais pour bloquer les rues à la manière des piqueteros, ces prolétaires Argentins qui coupent la circulation pour saigner le capital.
SI LA GREVE DOIT ETRE GENERALE, c’est l’univers entier du travail qui doit s’arrêter, dans toutes ses articulations et ses modes : habituels et atypiques, à durée indéterminée et temporaire, dans l’économie officielle ou souterraine, dans l’« économie sociale » et dans l’économie privée ou publique, qu’il s’agisse du « travail communicant » ou de celui qui fait suer et cracher, matériel ou immatériel, de nature cognitive ou animale.
SI ON DOIT VIVRE, que ce soit pour rendre la vie impossible aux puissants - y compris contre sa propre impuissance supposée ou décrétée.

[1] William Wordsworth, Preludio, VII, 700-4, traduction de l’Italien.

[2] Théorie Communiste, n.17, septembre 2001, p. 8-9.

[3] La bataille de Caporetto (aujourd’hui Koarid en ex-Yougoslavie, alors en Italie) eût lieu de 24 oct. 1917. L’offensive austro-allemande rompit le front italien et dans sa retraite l’armée italienne y laissa 329 000 prisonniers. La bataille entraîna de nombreuses désertions parmi les hommes de troupe. À partir du 26 novembre le front se stabilisa sur la ligne du Piave (un fleuve à la frontière autrichienne) qui fut à nouveau le théâtre de très violents combats. La référence évoque le fait de présenter les girotondi comme une « nouvelle ligne du Piave » nationale et patriotique. Je rappelle que ceux-ci consistent à former une ronde qui se répète régulièrement autour d’une école, par exemple, pour défendre le service public de l’éduction (NdT).

[4] K. Marx, Gloses marginales critiques à l’article « Le roi de Prusse et la réforme sociale ».

[5] L’équivalent italien du MEDEF (NdT).

Après la reprise, les luttes du Printemps 2003 en France – C.C.

lundi, 31 mai 2004

I - QUELLE VICTOIRE ?

Dans un entretien publié par Le Figaro, François Fillon, ministre français des Affaires sociales, déclare, à propos de la réforme des retraites, que « la résistance du gouvernement face à une contestation sociale, pour la première fois depuis longtemps, est un tournant dans l’histoire de la droite et du centre ». (Libération du 28 juin 2003). Cela signifierait-il que le Juppé « droit dans ses bottes » de 1995 était un adversaire moins redoutable que le quatuor Raffarin, Fillon, Sarkozy et Ferry ? C’est ce que dit implicitement Fillon, mais cela n’est rien d’autre que le coup de pied de l’âne au cheval de retour. Cela ne dispense pas pour autant de s’interroger sur les raisons de cette « résistance » du gouvernement.

Le premier motif qui vient naturellement à l’esprit est que cette résistance est le corollaire de la « faiblesse » du mouvement. Reste alors à expliquer cette faiblesse. De manière plus sérieuse que le « courage politique » des Raffarin et consort, on peut y voir l’effet d’un rapport de force favorable à la classe capitaliste, au gouvernement, en l’occurrence, face aux grévistes. Mais cela n’explique pas pourquoi ce rapport de force s’est ainsi déplacé depuis 1995, ou mieux : pourquoi les sept semaines de grève de mai-juin n’ont pas permis de construire un rapport de force favorable au mouvement ?
Il est possible de mettre en avant la tiédeur des cheminots, notamment des agents de conduite, et les menées de la Fédération CGT afin que la SNCF n’apparaisse pas comme le fer de lance du mouvement ou, pour le moins, comme un composante essentielle de celui-ci : contrairement à décembre 1995 où l’entreprise était directement concernée à travers la négociation du Contrat de Plan, au printemps 2003 les syndicats avaient déjà des questions sur le feu à traiter en interne (le plan Starter, en l’occurrence, cf. infra) par rapport auxquelles ils ne souhaitaient certainement pas se trouver en position de faiblesse en cas de défaite). Compte tenu de la capacité de nuisance des cheminots, sans commune mesure avec celle des enseignants, cela peut effectivement avoir joué un rôle. Mais sur le fond cette explication reste extérieure aux grèves elles-mêmes, dans la mesure où elle renvoie aux non-grévistes. On peut toujours dire qu’une lutte échoue parce qu’elle ne s’est pas généralisée... ce qui n’explique pas pourquoi elle ne s’est pas généralisée !
Reste alors la thèse classique de la « trahison » des syndicats qui, en l’espèce, n’auraient pas appelé à la « grève générale », laquelle aurait permis de faire basculer les choses... ce qui suppose, entre autre, qu’en décembre 1995 la victoire a été acquise grâce à la fidélité des syndicats ; on verra que ce n’est pas là le problème. En outre, j’ai déjà signalé l’ambiguïté de l’appel des grévistes aux syndicats pour qu’ils appellent à la « grève générale » [1], ambiguïté en ce sens que cet appel suppose une « unité » de la classe qui ne peut exister qu’à un niveau généra [2]l - le niveau politique dans l’État - alors que le cours quotidien du conflit témoigne souvent du contraire.
À rester dans cette problématique on ne peut que s’enliser dans des contradictions ou des paradoxes [3] et égrener les fausses questions habituelles que l’on vient de passer en revue, qui ne débouchent sur rien sinon sur de nouvelles questions. Pour s’en sortir, il faut recadrer le problème et changer totalement d’horizon.

S agissant du « tournant », Fillon ne croit pas si bien dire, à ceci près que le tournant en question n’est pas celui qu’il croit. Il est exact que par rapport au mouvement de décembre 1995 qui avait obtenu le retrait du plan Juppé, les semaines de mai-juin 2003 se soldent de ce point de vue par un échec, mais l’enjeu de ces semaines était-il réellement d’obtenir le retrait du plan Fillon ? Où se trouve la défaite : dans le vote surréaliste des articles de loi à l’Assemblée ou dans le fait d’arrêter la grève et de reprendre le travail ? ce qui n’est pas, en soi, une « défaite » que l’on pourrait opposer à une « victoire », (à moins de supposer que l’objectif du mouvement était le « refus du travail « ce qui est aussi surréaliste que le vote de l’Assemblée !)
À lire les propos des grévistes sur la fin du mouvement, il apparaît souvent que les regrets ne portent pas sur le fait de la réforme (même si évidemment cela ne fait plaisir à personne), ni sur le fait de la reprise du travail (ce qui ne déplait pas forcément à tout le monde), mais sur le fait de la « sortie de grève » avec toutes les formulations alambiquées auxquelles celle-ci a pu donner lieu (la « sortie de grève reconductible », par exemple, à la gare Montparnasse et dans un établissement scolaire de Cavaillon) [4]. Ce qui est important ce n’est donc pas la défaite au sens classique (échec de la revendication) mais l’arrêt de la grève, ce qui change tout. Ça change tout en ce sens qu’alors que la dialectique échec/victoire suppose la lutte comme finalisée par la revendication, le cours du conflit de la grève à la sortie de grève, affirme la lutte (parce que telle ou telle revendication) comme réalité immédiate du conflit, c’est-à-dire le fait que l’identité de la classe prolétaire dans son rapport à la classe capitaliste, c’est la lutte et que cette lutte n’est rien d’autre que l’affirmation de l’antagonisme de classe : on ne lutte pas « pour » mais « parce que » [5]. Ceci, dit dans le sens où les camarades du CRAC peuvent écrire que le fait d’aller « jusqu’au bout du bout », objectifs atteints ou non,importe peu pour autant que ce soit en luttant [6]. La différence entre la forme de la lutte et son contenu n’a plus lieu d’être.

Ainsi Fillon peut pavoiser. Mais comme l’imbécile qui regarde le doigt quand on lui montre la lune, ce qu’il ne voit pas (encore), c’est que le tournant dont il s’agit ne concerne pas l’histoire de son nombril, mais l’histoire de la lutte de classes. Le gouvernement a gagné un combat qui n’était pas celui des grévistes. Il n’a donc rien obtenu parce qu’il n’y avait rien à obtenir, sinon une victoire dans un combat qui n’a pas été réellement mené. La gloriole d’un ministre ne change rien au sens de la punition infligées aux grévistes sur la question du paiement des jours de grèves, punition qui a plus de sens pour le mouvement de mai-juin que tout autre discours de circonstance - j’y reviens tout de suite.

Il ne semble pas que l’attitude des grévistes au cours des semaines de mai-juin 2003 telle que j’ai essayé de l’analyser, ait été différente de celle des acteurs de décembre 1995, dans une certaine mesure. Dans un texte de 1996 [7], B. Astarian faisait en effet déjà remarquer que les grèves n’avaient rien fait d’autre que défendre le strict statu quo et que le mouvement ne s’était ouvert à aucune réforme et a fortiori n’en avait proposé aucune. Mieux : il note que les grévistes ont affronté l’État en tant que salariés purs et simples face à un patron ordinaire et que le service public n’a pas été traité comme le service public, mais comme une société publique de service quelconque. Ce qui signifie que les grévistes étaient là pour refuser de travailler plus longtemps, « ce qui est une façon de dire que leur carrière ne les intéresse nullement et qu’ils sont pressés d’en finir. » La crispation des grévistes sur la stricte défense du statu quo ante, doit donc être comprise comme plus que la seule défense de relatifs privilèges. Conclusion : « En se comportant comme de mauvais citoyens, les fonctionnaires grévistes se sont révélé être de simples prolétaires de notre époque. » Cette analyse, particulièrement éclairante, se trouve être parfaitement valable pour le mouvement de mai-juin 2003, à cette différence près que ce coup-ci, ces mauvais citoyens ont été punis comme de simples prolétaires. C’est que sur une base semblable il y a aujourd’hui une différence que l’on peut percevoir dans les rapports entre les syndicats et les grévistes.
En 1995, les syndicats se sont retrouvés dans le mouvement comme un poisson dans l’eau (même s’ils ont du prendre le train en marche), ce qui n’a pas été le cas en 2003 où l’on a souvent eu l’impression que les appareils suivaient le mouvement en freinant des deux pieds, contraints et forcés par leurs bases. Astarian explique le rapport de 1995 par le fait que les syndicats faisant eux-mêmes parti du statut qui était l’objet central du conflit comme cogestionnaires du système, il y avait une véritable adéquation entre leur activité en tant qu’institution défendant son fromage et en tant que représentant des salariés défendant leur statut. Or cette adéquation a disparu en 2003 : les syndicats n’avaient pas à préserver a priori un statut qui avait déjà trouvé une nouvelle forme dans un système dont ils avaient déjà approuvé le contenu principiel et, simultanément, ils ont eu de plus en plus de mal à représenter des salariés qui défendaient de moins en moins leur statut et de plus en plus leur position de grévistes...

Pour terminer sur ce point, je voudrais rappeler cet échange entre des enseignants grévistes et un responsable syndical, qui me paraît particulièrement représentatif de ce qui s’est joué au cours de ces semaines de mai-juin : les premiers reprochent aux syndicats leur tiédeur, leur mutisme et leurs atermoiements face à l’appel à la grève générale, et conditionnent leur adhésion à cet appel ; le second leur répond en leur reprochant de ne s’intéresser qu’aux « grands conflits » et, par leurs menaces, de mettre en péril l’action des syndicats lorsqu’il s’agira d’intervenir à l’occasion des mouvements de personnels, des conflits avec la hiérarchie et de leur « gestion de carrière » [8] Que les syndicalistes fassent du syndicalisme est la moindre des choses. Mais que dire de ces grévistes qui bloquent un TGV postal au cours de la nuit et reprennent tranquillement le travail le lendemain matin ? Ou de ses salariés d’un centre de tri postal qui votent la grève en AG le dimanche pour le lundi - qui est un jour calme du point de vue de la charge de travail ; ce qu’ils savent parfaitement au moment du vote - en conséquence de quoi ils décident de reprendre le travail le lundi sans autre forme de procès... Des salariés, qui font grève les jours où il y a du travail et travaillent les jours où il n’y en a pas ! C’est logique, en temps normal, de se faire porter pâle les jours chargés plutôt que les jours calmes, mais c’est une singulière logique de grève pour qui est censé faire grève le plus possible pour appuyer ses revendications... Une drôle de logique qui n’a pas échappée à l’État-patron et autres responsables de régies municipales.

II - LA PUNITION

1. Appliquer la loi

Dans un passé récent (mais qui avec les grèves de ces dernières semaines apparaît chaque jour plus lointain) la reprise du travail était accompagnée de la rituelle négociation sur le paiement des jours de grève ou, pour le moins, sur les modalités de rattrapage des journées perdues. Toutes les mesures existantes tendaient à rendre la grève plus ou moins indolore pour le porte-monnaie des grévistes. Tel fut le cas en décembre 1995, à la SNCF par exemple, où les jours de grèves furent convertis en jours de congé et où il fut appliqué un large étalement des retenues de salaire. Selon la même logique, à l’Éducation Nationale lors des grèves anti-Allègre de l’hiver 2000, Lang avait soldé le mouvement par des prélèvements représentant au total de trois à cinq jours de salaire ; Allègre, pour sa part, avait agit de même en 1998 à l’issue des grèves en Seine-Saint Denis (Libération du 17 juin 2003). Plus rien de tout cela aujourd’hui : pas question de négocier le paiement d’une partie des jours de grève alors que Matignon demande aux ministères de prélever les retenues sur salaire le plus rapidement possible. C’est ainsi que le 18 juin, à l’Assemblée, Delevoye, ministre de la Fonction publique, a rappelé la règle : « les fonctionnaires sont payés après service fait. Là où le service n’est pas fait pour raison de grève, le fonctionnaire n’est pas payé et nous appliquerons la loi. » (Libération du 19 juin).

Appliquer la loi, à l’Éducation Nationale, signifie appliquer l’arrêt Aumont, une jurisprudence aux effets ravageurs qui autorise à prélever aussi les jours non travaillés « pris en sandwich » entre deux jours de grèves : en Seine-Saint-Denis, à la Réunion (où l’arrêt engloberait les quinze jours des vacances de Pâques), cela peut conduire à doubler la facture... je suppose qu’il en va de même dans les autres départements. Tout cela, au motif que tout « cadeau » fait aux grévistes « serait inaudible aux non-grévistes » (dixit « le ministère », Libération du 17 juin). Mais les enseignants peuvent se rassurer : la loi, qui prévoit que leur revenu ne peut tomber en dessous du RMI, les protège ! À la SNCF, la direction a décidé que les feuilles de paye des cheminots seraient amputées au minimum de trois à quatre jours de grève par mois, limitant ainsi l’étalement des ponctions (Ibid.). À la Régie des Transports de Marseille (RTM) les retenues sur salaire seront échelonnées sur trois mois (la Provence du 18 juin) : sachant qu’un traminot travaille en moyenne 22 jours par mois et que la grève a duré 15 jours, sur la base d’un salaire moyen de 6.500 Frs, la retenue mensuelle sera de 1.477 Frs par mois (soit 23% du salaire mensuel) - Pour la petite histoire, aucun des syndicalistes présent à la « négociation » n’a osé annoncer la nouvelle aux traminots massés sous le fenêtre de la direction... jusqu’à ce que FO finisse par s’y coller.

On a vu que pour les enseignants, le motif invoqué est le fait que de tels « cadeaux » seraient « inaudibles pour les non grévistes ». À la RTM, le motif en est que la grève étant l’ultime recours en cas de conflit entre un salarié et son employeur le mouvement des traminots contre la loi Fillon correspond à un « certain dévoiement du droit de grève » (dixit la direction) dans la mesure où l’État, qui porte la loi, n’est pas le patron des traminots de la Régie. CQFD - une théorie qui aussitôt énoncée à valu à la Régie une semaine supplémentaire de grève alors que la reprise du travail était quasiment votée...
On peut expliquer cette attitude nouvelle par la présence d’une « droite dure » au gouvernement, une droite qui, comme le dit Lhubert, secrétaire général de la fédération CGT des fonctionnaires, « affiche sa volonté de faire taire les personnels en les frappant sur leurs revenus le plus durement possible » (Libération du 17 juin). On peut l’expliquer aussi par la défaite sans appel qu’à subit le mouvement, par la « trahison » des syndicats, etc. Tout cela est en partie vrai, mais ça n’explique pas tout et reste formel. Le refus de négocier le paiement des jours de grève a un contenu autre que simplement répressif, revanchard ou dissuasif.

Il semble qu’une tendance à l’assouplissement de la rigidité des premiers jours de la fin du conflit se fasse valoir (Libération du 19 juin) dans le sens d’une prise en compte des situations locales a contrario de la position initiale de Raffarin : selon Delevoye « il appartient (...) à chaque gestionnaire d’étaler les retenues dans les limites permises par la pratique et par la jurisprudence. ». Mais l’on sait ce que vaut la jurisprudence Aumont à l’Éducation Nationale. En ce qui concerne la pratique, à la SNCF, Sud-Rail note bien que la nouvelle direction de l’entreprise a adopté des directives plus « carrées » lors des conflits, mais que les exigences en termes d’application au niveau local étaient très lâches : « Tout dépendait des régions. En 2001, il y a eu des conversions de jours de grève en jours de congés, ce qui d’ailleurs arrangeait parfois les dirigeants locaux en peine d’honorer les jours de congés dus aux cheminots [c’est la même chose à la RTM, n.d.a.]. Idem pour l’étalement des retenues de salaires. » Il semble toutefois que, pour le coup, les dirigeants locaux aient reçu la consigne de ne transiger sur rien (Libération, op. cit.) - notons au passage que le gouvernement sait encore centraliser quand il le faut où il faut ! et que la « dialectique » local/national,économie/politique sait s’inverser pour les besoins de la punition des grévistes.
Quoi qu’il en soit, et sans préjuger du seuil jusqu’auquel sera poussée la logique initiale, il n’empêche qu’elle existe et qu’elle a été formulée explicitement dès l’abord et déjà mise en œuvre dans certains cas. Que Delevoye arrondisse les angles à l’Assemblée ne change pas nécessairement les choses sur le terrain. Les motifs invoqués pour motiver cette nouvelle logique ne sont pas innocents, ce ne sont pas des paroles en l’air. Et ils peuvent à leur façon permettre de comprendre sur la fond cette nouvelle logique.

2. Un cadeau inaudible pour les non-grévistes

À l’Éducation Nationale, on l’a vu, le paiement des jours de grève ou toute autre mesure visant à alléger le coût du conflit pour les salariés grévistes serait un « cadeau inaudible pour les non-grévistes » - le terme de « cadeau » est déjà significatif en lui-même. L’inversion de problématique que suppose cette position est de taille : il s’agit ni plus ni moins d’évaluer la position de gréviste à l’aune de celle de non-gréviste pour traiter une question qui concerne les grévistes... les grévistes deviennent alors des non-non-grévistes  ! Si l’on croise le propos du ministère avec celui de Delevoye à l’Assemblée (§ 2) il devient évident que désormais faire grève revient à se mettre en défaut par rapport à l’impératif du travail, norme absolue incarnée par les non-grévistes, c’est-à-dire ceux qui n’ont pas cessé le travail. Mais de quel travail s’agit-il ? Il ne s’agit pas du travail salarié comme rapport social, tel qu’il définit la relation entre capitalistes et salariés, il s’agit strictement du travail tel qu’il s’effectue ici et maintenant, dans l’entreprise, du travail qui pour le salarié à sa traduction en bas et à droite de sa feuille de paie (le plus souvent !).. Cela fait une (grosse) différence que Delevoye ne fait que confirmer à propos des fonctionnaire pour justifier le non-paiement des jours de grève, lorsqu’il dit que ceux-ci sont payés pour le service rendu et qu’ils ne sont pas payés si le service n’est pas rendu. Le refus a priori de négocier le paiement des jours de grève, l’accélération et l’aggravation des retenues devient dans ce cadre proprement une punition pour faute, un acte disciplinaire et la grève un acte d’indiscipline ; d’où l’appel à la loi, à la jurisprudence... lorsqu’elle va dans le sens requis par la nouvelle donne. Les grévistes se sont mis hors la loi (du travail), ils doivent être punis. C’est logique...

3. La question du préavis : la grève appartient-elle ou non aux salariés ?

À la SNCF, un autre conflit post-reprise porte justement sur un différent juridique entre les syndicats et la direction (Libération du 17 juin). Depuis plusieurs années, celle-ci estime qu’un préavis de grève reconductible ne couvre que les cheminots en grève depuis le premier jour et met en situation « illégale » ceux qui prennent le conflit en marche. Les syndicats, de leur côté, s’appuient sur une jurisprudence de la cour de cassation sociale de 1999 qui affirme que la « grève appartient aux salariés ». Derrière cette très belle formule, il y a l’idée que chaque salarié peut rejoindre une grève reconductible quand bon lui semble et donc être couvert par le préavis : la grève est donc posé comme un fait salarial, le droit de grève protège le salarié sans dépendre du préavis, avant d’être un fait d’entreprise moyennant le dépôt du préavis par les syndicats, qui règle le conflit par-delà ses acteurs effectifs. Or, à l’occasion du conflit de mai-juin, certains grévistes ont débrayé après le premier jour du préavis et ont été mis en « absence irrégulière » et encourent donc non seulement une retenue de salaire qui s’applique hors toute négociation mais encore une sanction disciplinaire. Selon Sud-Rail la chose n’est pas nouvelle. Ce qui l’est, en revanche, c’est que par le passé les responsables locaux revenaient souvent en arrière après le conflit alors qu’aujourd’hui il apparaît que cela est beaucoup plus difficile. Ce qui se joue dans cette affaire, c’est la position de gréviste elle-même, dont le salarié se trouve dessaisi au profit du règlement de la grève, ce qui place le gréviste qui débraye hors du cadre préalable du préavis en position d’absent sans justification et le met en position d’irrégularité par rapport au règlement intérieur de l’entreprise. La chose est moins radicale que dans la fonction publique : le gréviste hors préavis n’est pas renvoyé au non-gréviste mais à la règle de la grève, sur le fond cependant c’est la même (nouvelle) donne. Aujourd’hui, faire grève, cesser le travail sur la base stricte de la position de salarié revient à se mettre en défaut par rapport à l’impératif du travail - au sens que l’on vient de préciser (qui présuppose ici le dépôt du préavis) et donc être redevable d’une punition. Le non-paiement des jours de grève s’apparente à une amende. Ce qui est en question, à l’Éducation nationale comme à la SNCF, ce n’est pas le motif de la grève, le fait de réclamer le retrait de la loi Fillon, mais le fait même de la grève c’est-à-dire la cessation du travail.

4. Le dévoiement du droit de grève

La direction de la Régie des Transports Marseillais refuse de payer le coût d’un conflit qui n’implique pas directement l’entreprise et qui, en ce sens, s’apparente à un « dévoiement du droit de grève ». Ce dévoiement apparaît donc comme un exercice indu du droit, comme le fait de l’exercer pour des motifs qui dépassent les limites strictes de l’entreprise, c’est-à-dire le rapport immédiat entre les salariés et leurs employeurs. Ce qui revient une fois de plus à affirmer avant toute chose l’impératif du travail et donc son corollaire qui est la grève comme défaut à cet impératif et donc les retenues de salaires comme punition.

Au-delà de leurs différences, ces attitudes patronales et gouvernementales face à la question du paiement des jours de grève, constituent un ensemble cohérent qui fait apparaître que le point d’achoppement est moins le rejet de la loi Fillon et de la décentralisation, c’est-à-dire l’enjeu immédiat du conflit, que le fait d’avoir fait grève, d’avoir cessé le travail pour cela. Comme si le statut même de la grève s’était modifié, comme si l’on était sorti du cadre conflictuel habituel ou encore comme si la conflictualité avait changé de nature.
Ici encore on peut constater que le patron de la RTM est en parfait accord avec Delevoye en ce qui concerne l’impératif du travail : les salariés sont payés pour travailler sur leur lieu de travail, s’ils ne le font pas, ils ne sont pas payés. Une fois encore, c’est logique, certes, mais dans sa crudité cette logique est radicalement différente de celle à travers laquelle les conflits étaient auparavant appréhendés. À sa manière, également, la position de la SNCF sur les préavis de grèves reconductibles participe de la même logique : en voulant dessaisir les salariés de leur droit d’entrer en grève quand bon leur semble, elle recadre strictement la grève sur le rapport de travail définit par l’entreprise.

5. La sortie du cadre conflictuel passé

La négociation sur le paiement des jours de grève, telle qu’elle était la règle auparavant n’était pas un cadeau : au-delà de la volonté d’en finir rapidement, en acceptant le principe même de la réduction, autant que faire se peut, du coût du non-travail pour les salariés grévistes, cette négociation supposait une reconnaissance de la légitimité sociale de la lutte et, d’une certaine façon, une « utilité » de celle-ci, un sens au niveau de la totalité du rapport de classes au-delà de la polarisation que tout conflit met en œuvre. Or , aujourd’hui, l’attitude gouvernementale et patronale confirme cette polarisation de classe après la fin du mouvement. Faire des grévistes des « non-non-grévistes », dessaisir les salariés de la grève au profit de la dimension entrepreneuriale de celle-ci à travers le respect du préavis, voir un dévoiement du droit de grève lorsque celui-ci s’applique à un objet qui sort du cadre strict de l’entreprise, sont autant d’attitudes qui consistent à considérer que faire grève c’est se mettre en défaut par rapport à l’impératif de travail ce qui nécessite de punir les contrevenants en leur faisant payer la grève au prix fort. Contrairement à ce qui peut apparaître au premier coup d’œil, cette attitude n’est pas une régression, une attitude réactionnaire par rapport aux pratiques antérieures, elle ne revient pas à nier simplement la légitimité sociale des conflits mais à affirmer qu’il n’existe plus de totalité médiatisée au niveau de laquelle ils pourraient trouver leur juste place. C’est, d’une certaine manière, pour la classe capitaliste, se rendre compte que la lutte n’a désormais plus d’autre objectif que la lutte elle-même, que la lutte contre elle-même, et elle s’emploie à répondre à cette situation nouvelle avec des moyens adaptés. Les retenues de salaires, le plus possible et de la manière la plus disciplinaire possible, sont cohérentes avec l’état de l’antagonisme de classes qui se met en place dans la reconfiguration actuelle du procès de subordination de la classe prolétaire par la classe capitaliste. Dans cette reconfiguration, la grève revient à se mettre en défaut par rapport à l’impératif du travail, par là elle se développe comme insubordination et la réponse patronale/gouvernementale comme retour à l’ordre, c’est-à-dire remise au travail, purement et simplement, mais non sans avoir fait payé la faute commise au prix fort.

6. Un cadre pour la nouvelle conflictualité

Il peut apparaître bien restrictif d’aborder ces semaines de mai-juin à partir de la question du (non)paiement des jours de grève, bien restrictif et bien profane. Pourtant, à y regarder de près comme on vient de le faire, et quand bien même on ne considérerait que comme des « indices » les cas qui viennent d’être analysés, on finit par voir de quel « crime » il s’agit sans avoir besoin de « chercher la femme » : il faut bien reconnaître que in fine, la question du coût de la grève pour les grévistes est une sorte de clef de voûte qui constitue un ensemble cohérent, du point de vue salarial et patronal. Cette nouvelle cohérence repose sur ce que j’ai appelé l’immédiateté sociale des classes, un terme qui renvoie d’abord à la stricte polarisation du rapport de classe, hors de toute médiation étatique, et que je propose de compléter ici par la thèse de l’impératif du travail et le statut nouveau de la grève qui est son corollaire. Les semaines de mai-juin permettent de dégager le premier cadre d’une nouvelle conflictualité, dit autrement : les modalités nouvelles de l’implication réciproque antagonique de la classe prolétaire et de la classe capitaliste. Pour la reste, seules les luttes futures permettront d’aller plus loin sur cette voie (mais une analyse rétrospective de décembre 1995 ne serait pas inutile)..

III - SOLDE DE GREVE À LA SNCF

Jusqu’à présent, selon un syndicaliste, « lors des grèves Gallois [9] avait toujours su proposer une issue à la CGT » (Libération du 11 juin 2003), or dans le conflit de mai-juin, cela n’a pas marché faute de « grain à moudre » puisque le dossier du régime général des retraites n’était pas du ressort de la SNCF. Prévoyant la difficulté, les fédérations cheminotes ont tenté d’associer à leur préavis des revendications salariales négociables en interne. Mais cette main tendue à la direction a été repoussée dès le 6 juin lors d’une rencontre avec les syndicats. Selon le témoignage d’un participant, « la direction a expliqué que l’entreprise n’avait pas les ressources pour mener ces négociations actuellement » et, selon un point de vue « interne », « ce n’est pas la grève qui convaincra la SNCF de mettre la main à la poche. » (Libération du 11 juin). On a vu ce que cela a donné du point de vue de la sortie de grève à la gare Montparnasse. Fin du premier épisode.

Le second épisode est intervenu le 26 juin, lorsque Gallois a présenté aux directeurs d’établissements puis aux syndicats un plan d’économie baptisé Starter, lequel a été soumis le 9 au conseil d’administration : « Nous allons faire des économies sur tous les postes. D’au moins 100 millions d’euros, en passant au peigne fin les dépenses courantes, sans tabou. Du train de vie de l’entreprise aux achats à renégocier, en passant par la masse salariale qui représente 50% du chiffre d’affaire et les investissements. » (G. Pepy, Directeur général de la SNCF, interview pour La Vie du Rail, cit. in Libération du 5 juillet 2003). Lequel journal précise pour sa part que le plan consiste à couper dans toutes les dépenses, sauf les investissements (10 juillet 2003), ce qui est plus crédible.

Quoi qu’il en soit du détail de ce plan, ce n’est pas là l’important, l’important c’est que ces 100 millions sont explicitement posés en référence aux 250 millions de perte qui auraient été occasionnés par la grève, ce qui revient à mettre le plan de redressement de l’entreprise sur le dos des grévistes. Cela est peut-être un argument crédible par les abonnés de La Vie du Rail mais au-delà tout le monde sait que le plan est directement lié au « projet industriel » de l’entreprise pour les années 2003-2005 et prévu de longue date, en outre la CGT et la CFDT rappellent justement que les difficultés de l’entreprise ne datent pas des grèves - on a vu plus haut comment dans la cours de la grève la direction de la SNCF refusait a priori toute négociation salariale. Ce qui compte, donc, ce n’est pas tant le plan de redressement que le rapport établi par la direction entre celui-ci et la grève qui fait de l’antagonisme de classe une variété nouvelle de « risque industriel », à mille lieu du « pacte social » scellé en 1999 à l’occasion de l’accord sur les 35 heures. Dans ces conditions, Sud Rail n’a pas tord de sentir à travers cette annonce « une forte odeur de vengeance d’après-grève » (Libération du 5 juillet 2003)

J’ai déjà parlé du caractère « punitif » du refus de négocier les modalités de récupération des jours de grève et émis quelques hypothèses sur la signification de cette punition à travers les motifs invoqués pour justifier le paiement sec à l’Èducation nationale et à la R.T.M.. Il est intéressant de voir comment, après coup, on retrouve la même problématique à la SNCF à propos du plan de redressement « occasionné » par les pertes commerciales dues à la grève de mai-juin.

Il y a d’abord la question de l’impératif du travail mis en avant par Raffarin au sujet des salariés de la fonction publique. À la SNCF, selon un cadre (Hubert Joseph-Antoine, en l’espèce, ça ne s’invente pas !), le refus de la direction nationale de payer les jours de grève a été ressenti comme un soutien : « C’était important de dire : chaque jour de grève sera payé par les grévistes. Localement, pour le management, c’est une question de crédibilité » - on a vu qu’auparavant l’usage voulait que les responsables locaux adaptent au cas par cas les directives nationales -, une fermeté qui fait espérer une « rupture  » durable dans la gestion des conflits (Libération du 10 juillet 2003, je souligne).

Corollairement, la responsable des guichets de la gare Montparnasse estime que « le conflit a exacerbé cette tension entre deux mondes qui cohabitent à la SNCF. Ceux qui refusent de proposer la première classe en guichet, ceux qui refusent de porter l’uniforme de la SNCF “parce qu’on n’est pas chez Disney”, ceux qui refusent d’entendre parler de rentabilité du service public. (...) qui n’intègrent pas l’équation économique de l’entreprise. » et ceux pour qui la « conscience du client » est devenue « un élément fondamental, au même titre que la sécurité » (Libération du 10 juillet). On verra comment ces salariés modèles avaleront l’« équation économique de l’entreprise » lorsque celle-ci bloquera leur salaire et leur avancement...

Le second point est celui du dévoiement du droit de grève, que l’on a déjà rencontré à propos du conflit des traminots marseillais. Selon G. Pepy, « ce conflit est aussi un paroxysme. Parce que le lieu du conflit, censé être interprofessionnel, s’est trouvé être principalement la SNCF alors que l’enjeu, le régime général de retraites, ne la concernait quasiment pas. » « La CGT a mené un conflit politique sans aucun rapport avec l’entreprise, explique un membre de la direction. Ils nous ont dit de ne pas nous en mêler, que c’était une affaire entre le gouvernement et eux. Comme si le sujet SNCF pouvait être mis entre parenthèses. » Et quand la CGT et la CFDT, le conflit s’essoufflant, ont proposé une sortie de crise, sous forme de négociation salariale, on leur a fermé la porte au nez. (Libération du 10 juillet). Retour à la case départ, c’est-à-dire à la sortie de grève.

Un mois après la fin du conflit, on retrouve ainsi à la SNCF la problématique que l’on avait déjà rencontrée à la RTM et à l’Éducation nationale : l’affirmation de l’impératif du travail, et donc la grève comme défaut par rapport à cet impératif et la définition du droit de grève comme droit attaché au contrat de travail avec telle ou telle entreprise et non à la position de classe salariale. La grève, donc, définie par rapport au fait que tel salarié s’est vendu à tel capitaliste particulier (et non plus comme arme de la classe dans son ensemble) et donc la punition pour qui contrevient à cette nouvelle règle. Comme le dit la direction de la SNCF, les grévistes cheminots ne peuvent pas mettre « le sujet SNCF (....) entre parenthèses », ils ne peuvent donc pas faire grève pour autre chose que des histoires de cheminots...

[1] Le mouvement de mai-juin 2003 dans l’immédiateté sociales des classes, la Matérielle n. 7, § 19.

[2] Marx identifie clairement ce niveau « général », du point de vue du paradigme ouvrier de la révolution, lorsqu’il distingue « la tentative de forcer les capitalistes, au moyen de grèves, etc., de telle ou telle usine ou branche d’industrie, à réduire le temps de travail » qui « est un mouvement purement économique » et « le mouvement ayant pour but de faire édicter une loi des huit heures, etc. » qui est « un mouvement politique. » Et il poursuit : « c’est ainsi que partout les mouvements économiques isolés des ouvriers donnent naissance à un mouvement politique, c’est-à-dire un mouvement de la classe pour réaliser ses intérêts sous une forme générale, une forme qui possède une force générale socialement contraignante. » (Lettre à Bolte du 23 novembre 1871, je souligne). Il y aurait beaucoup à dire sur ce passage... À propos de cette « dialectique » entre le général et le particulier, le national et le local, je note dans le compte-rendu de la rencontre de la Poudrière au sujet de la désaffection par les grévistes des AG départementales : « Est-ce à dire que dès l’instant où la lutte se délocalise pour accéder à un niveau supérieur de centralité territoriale et de pouvoir, elle perd sa raison d’être, elle n’est plus elle-même ? Que les niveau centraux sont des lieux institutionnels dont les grévistes n’ont rien à faire par définition ? Qui leur sont un territoire étranger du fait de la nature même de ce territoire par rapport à la nature de la lutte ? » (la Matérielle, op. cit., La rencontre de la Poudrière, § 4). Il ne s’agit pas de privilégier le particulier sur le général, le local sur le national... mais de pointer une dynamique dans la lutte, des déplacements qui s’effectuent de ce point de vue.

[3] Ainsi, la revue Temps critique explique le mouvement de mai-juin par une contradiction entre la capacité d’auto-organisation dont ont fait preuve les enseignants grévistes et leur attachement à l’État-Providence qui « empêche le mouvement de trouver son autonomie politique » (Retraites à vau-l’eau et vies par défaut, contre le capital : assaut !, supplément au n° 13). Il ne faut pas confondre le refus de la décentralisation selon St. Luc avec la défense du centralisme républicain selon St. Jules. Je pense en outre que dans ce conflit les enseignants se sont déterminés avant tout en tant que salariés et non spécifiquement en tant que tel.

[4] Le mouvement de mai-juin 2003..., § 21à 24.

[5] Cf. op. cit., § 19.

[6] Dans ce numéro : Lotta sporca, note 13.

[7] Décembre 1995 en France : Début de la fin des illusions, non publié.

[8] À quand la grève générale ? Voir sur le site Grève 84, 30 mai 2003.

[9] Louis Gallois est président de la SNCF, nommé par Juppé, depuis 1996. En 1981 il a été directeur de cabinet de Chevènement au ministère de la Recherche et de la Technologie, puis Recherche et Industrie (à ce titre il a géré les nationalisations, la restructuration de la sidérurgie et la faillite de Creusot-Loire). Enfin, en 1988 il a suivi Chevènement comme directeur de cabinet au ministère de la Défense. Après cet intermède politique il a été successivement PDG de la SNECMA à partir de 1989 et de l’Aérospatiale à partir de 1992.

Les grèves de mai-juin 2003, en France - R.S.

lundi, 31 mai 2004

Le texte qui suit utilise principalement comme matériel de base :

- la brochure publiée par le groupe Traits noirs, http://traitsnoirs.lautre.net intitulée Les grèves de mai-juin 2003 en Avignon, brochure dans laquelle on trouve en autres : Un témoignage sur les grèves dans l’éducation nationale de 2003 dans le Vaucluse  ; Mai 2003 : que dire aujourd’hui d’un mouvement social multiforme (textes disponibles également dans Dans le monde une classe en lutte - Echanges et Mouvement, BP 241, 75866 Paris Cedex 18, France -) ; une chronologie locale et nationale du mouvement ; deux comptes rendus d’une réunion de réflexion tenue à Marseille par des membres ou des proches de la CNT, de Théorie Commmuniste et de la Matérielle,

- la Lettre de Mouvement Communiste n°10, juin 2003, (BP 1666, Centre monnaie 1000, Bruxelles 1, Belgique)

- deux tracts de la CNT-AIT de Marseille : Soyons ingérables  ; Classe contre classe , (CNT-AIT de Marseille, Vieille bourse du travail, 13 rue de l’Académie 13001 Marseille), disponibles sur le site Grève 84.

- Modeste rapport pour comprendre l’actuelle position avancée du mouvemeent enseignant, texte diffusé par la revue l’Oiseau-tempête (21 ter rue Voltaire 75011, Paris), disponible également sur le site : http://anglemort.ouvaton.org/

- deux textes de la revue Temps critiques  : Retraites à veau-l’eau et vies par défaut  ; Qualifier la grève pour catalyser les luttes (BP 2005, 34024 Montpellier cedex 01),

- deux textes de la revue en ligne la Matérielle  : Le mouvement de mai-juin dans l’immmédiatete sociale des classes et La punition, http://lamaterielle.chez.tiscali.fr...

- le site de coordination Grève 84, ouvert pendant les luttes du printemps, site maintenant fermé, mais dont le matériel est consultable à partir du site http://anglemort.ouvaton.org/

- le site réseau des bahuts dont la couverture des événements fut presque nationale,

- diverses coupures de presse, essentiellement Le Monde.

mon expérience personnelle, en tant qu’enseignant, dans les grèves sur Cavaillon et le Vaucluse.

Sur la base de ce matériel et en l’utilisant souvent de façon critique, je me limiterai à aborder quelques points, plus ou moins importants, mais dont l’approche me paraît susceptible de pouvoir faire avancer l’analyse de ce mouvement de grèves et de manifestations qui s’est révélé, par bien des aspects, pour le moins étrange et réfractaire aux « grilles de lecture » habituelles.

« Ça a pris »

Les grèves ne furent générales, massives et continues que dans l’Education Nationale (EN), elle furent parfois massives mais brèves et intermittentes dans les autres services publics (Etat, Régies, régimes spéciaux), elles ne furent pas totalement absentes dans le secteur privé mais très occasionnelles et marginales.
Si l’on considère les choses d’une façon très pragmatique, il n’y a là rien d’étonnant. La transformation du régime des retraites (pensions) ne touchait directement et immédiatement que les fonctionnaires, dont le gros bataillon de l’EN, les régimes spéciaux (SNCF, RATP, EDF, Poste...) n’étaient pas immédiatement menacés, les salariés du privé, quant à eux, avait déjà subi la réforme de 1993. Au printemps 2003, il est évident qu’aucun cheminot ou traminot ne se fait la moindre illusion sur le maintien, à termes, de son régime spécial, mais la menace n’est pas directe et imminente. La difficulté de la mobilisation sur un thème comme la retraite est encore plus grande dans des secteurs où la précarisation de l’emploi est beaucoup plus étendue comme à La Poste.
Sur cette base, en dehors de l’EN, les grèves ne pouvaient que mobiliser les « professionnels » de la revendication : petit encadrement et militants syndicaux que l’on vit, dans les dépôts, les centres de tri, les antennes locales (du moins dans les Bouches du Rhône et le Vaucluse), inciter les travailleurs à la grève avec beaucoup de conviction et peu d’effets massifs et durables.
La question la plus pertinente ne me paraît donc pas porter sur l’absence de « généralisation », sur « pourquoi cela n’a pas pris ? », mais sur le fait que « ça a pris ». « Ça a pris », mais de façon diffuse, ponctuelle, discontinue. Nous nous attacherons pour tenter de définir ce qui a « pris », à trois aspects de ces grèves : les AG interpro ; le yo-yo des grèves ; l’appel à la grève générale.

Les AG interpro

Sur les AG interpro les avis paraissent partagés. Le texte diffusé par l’Oiseau-tempête reconnaît bien dans les AG interpro un « élargissement » des luttes (ou au moins une tentative d’élargissement) et la possibilité de faire le point sur les mobilisations respectives, mais tout cela se ferait à l’encontre des relations directes et sous le contrôle des syndicats. En revanche, lors de la rencontre de quelques camarades à Marseille où il fut question des AG interpro sur Marseille, Cavaillon, Arles et le nord-Vaucluse, il apparaissait que les syndicats n’avaient pas le contrôle de ces AG. Sur Cavaillon, en dehors des enseignants, les participants (Poste, SNCF, Impôts, France Télécom, Equipement, EDF, Hôpital, et deux fois deux délégués CGT des routiers) étaient souvent adhérents d’un syndicat, mais ne prenaient qu’exceptionnellement la parole à ce titre. Si l’AG était majoritairement peuplée de syndiqués dont pas mal de délégués, cela ne tenait pas, à mon sens, d’une volonté de contrôle mais bien plutôt de ce que, en dehors de l’EN, les grèves étaient le plus souvent de leur fait et de leur détermination à les étendre au-delà des « temps forts ». La discussion sur le rôle et les limites des « temps forts » étant même un des sujets essentiels des discussions. En 1995, j’avais également proposé la tenue d’AG interpro, le délégué CGT cheminot m’avait alors répondu que l’UL était là pour ça et c’en était resté là. Le même, en 2003, participait au AG en attendant son tour de parole. Du fait que les grèves ne tenaient pas, les AG se réunissaient à 18 h ou 19 h, en dehors des heures de travail pour la plupart des intéressés. Pour une AG interpro en période de grèves cela peut paraître paradoxal, ni plus ni moins que ne l’étaient les grèves elles-mêmes. Parallèlement aux Interpro, tout groupe de grévistes (ou non à ce moment là) pouvait participer pleinement à toutes les AG, en prenant la parole non seulement pour informer de la situation dans son secteur mais également, après les précautions d’usage, pour donner son avis sur les possibilités ou les modalités d’action de ceux chez qui il était, sans participer, bien sûr, au vote sur la grève.
L’AG interpro, sur Cavaillon, ne s’est pas cantonnée à l’échange d’informations mais a organisé six actions : un barrage filtrant sur le pont de la Durance entrainant un blocage de l’important noeud routier qu’est Cavaillon avec le MIN et les centrales d’achat des grandes surfaces de la région qui sont installées sur la zone industrielle ; une opération « péage gratuit » sur l’autoroute ; une réunion publique d’informations ; une manifestation dans la ville ; la prise de contact avec les entreprises privées - essentiellement transports routiers, activité essentielle à Cavailllon - ; l’arrêt du TGV postal sur les voies menant à la plateforme de tri-paquets. Cette dernière action, à la demande des ouvriers de la plateforme, surtout les précaires, était destinée à réimpulser la grève sur leur site. Si de ce point de vue ce ne fut , le lendemain, qu’un « succès » éphémère de 24 h, la plus grande réussite fut, pour ceux qui étaient de l’équipe de nuit, de pouvoir s’asseoir le long du quai de débarquement en regardant, à 300 mètres, les phares du TGV immobilisé et de jouir de l’affolement du chef. La prise de contact avec les entreprises privées fut un échec, pourtant la plus importante, La Flèche Cavaillonnaise (transport routier, première entreprise privée du département), a connu au même moment une grève de trois jours des caristes-préparateurs de commandes qui s’est soldée par l’augmentation de salaires réclamée, nous ne réussimes qu’à voir un ouvrier qui nous dit que l’ambiance et la pression de la direction dans les entrepôts étaient telles qu’il était impossible que quelqu’un d’extérieur se montre. Vrai ? Faux ? Bouclage syndical de la grève ? Convictions plus ou moins fondée des grévistes que leur affaire n’avait rien à voir avec la nôtre ? Nous en sommes restés là. Il va sans dire que la taille de la ville de Cavaillon (25000 habs) a été un élément déterminant du mode de déroulement de l’interpro, mais il faut tenir compte que, durant ce mois et demi de luttes diverses et discontinues, ce sont souvent des villes de cette dimension (souvent même plus petites si l’on considère les écoles primaires et les services commmunaux) qui ont donné la couleur et l’importance du mouvement.
Les interpros ont été le lieu privilégié où s’est manifesté cette caractéristique nouvelle et difficile à cerner de ce mois et demi de grèves intermittentes (hors mis l’EN) : le fait que les grèves prenaient parfois pour un ou deux jours, mais ne « tenaient pas », a amené à la lumière le mélange permanent entre travail et résistance au travail qui est le quotidien de la lutte de classe. En dehors de la présence aux AG interpro, il n’y avait pas, aux Impôts, à France Télécom, à la plateforme paquets, de jours de travail sans AG tout aussi animée que les jours de grève. Il s’est même produit, à ce sujet, un fait étonnant, alors que ce jour là l’Equipement départemental n’était pas en grève, une équipe qui n’était pas de service a bloqué avec ses engins la cité administrative d’Avignon.

Des grèves segmentées et intermittentes

On peut considérer le yo-yo des grèves comme une faiblesse de ce mouvement et croire par ce jugement avoir réglé l’affaire. Si ce fut de façon indéniable une faiblesse du mouvement, cela ne fut pas par rapport à une nomenclature préalable définissant la grève parfaite (ce qui n’apporte strictement rien à la compréhension d’un mouvement), mais par rapport à la volonté des gréviste, à ce moment là, d’étendre les grèves et de les rendre durables. Dans la « faiblesse », ce qui nous intéresse ce n’est donc pas que « cela n’ait pas pris », mais que cela « a pris »... de cette façon. Et c’est cette « façon » que, maintenant, nous devons comprendre pour elle-même, positivement, et non comme un absence.
La continuité de la grève dans l’EN a permis l’installation de ce climat où d’autres entraient dans la grève en utilisant le mot d’ordre syndical officiel et l’argumentaire de la menace sur les retraites, mais en fait pour de toutes autres raisons touchant tous les aspects de la vie au travail : horaires, précarisation, sanctions, perte d’identité professionnelle etc. Sur Cavaillon, à la plateforme paquet, les motivations essentielles étaient la précarité et les sanctions continuelles sur la conduite des charriots-élévateurs ou le non-respect des consignes « vigipirate ». A France Télécom, c’était la programmation de la fermeture de l’antenne (une cinquantaine de salariés) et le déplacement du personnel sur Apt et Avignon (fermeture finalement réalisée en novembre 2003). Aux Impôts, la rancoeur accumulée à la suite de l’échec de la longue grève des années précédentes. Les grèves tenaient plus de l’ « acte d’indiscipline » (La Matérielle) que d’une logique revendicative visant son unification. Dans cette situation, l’échec de l’action visant à étendre les grèves et à les rendre durables fut vécu comme une faiblesse du mouvement, sans se rendre compte, sur le moment, que c’était d’autres grèves (au pluriel) qui se déroulaient que celle (au singulier) que l’on voulait étendre.
Ce caractère diffus et discontinu c’est tout d’abord pendant le moi et demi du mouvement l’intrication entre être en lutte, en grève parfois, et être au travail, ce n’est pas sans répercussion et signification sur ce qu’est être au travail et sur le niveau de désaffection et de répulsion face au travail.
Ce caractère diffus et discontinu c’est aussi comme le souligne le texte d’Echanges le signe de la persistance et de l’extension des affrontements à l’ensemble du pays, sans sortir du « localisme » de l’organisation et des actions. La combinaison impulsée par les luttes entre localisme et extension est un des traits les plus déroutant du mouvement : une ubiquïté du « même » qui ne supprime pas la différence. Un des traits essentiels du mouvement (dans les limites de mon expérience) fut la méfiance extrême vis-à-vis de toutes les formes d’AG dépassant la connaissance immédiate des participants entre eux, conjointement à une utilisation intensive du réseau internet où l’on constatait que tout le monde faisait la même chose au même moment.
Enfin, ce caractère diffus et discontinu, reflète les « tendances profondes de l’ensemble du combat social » : des luttes « apparemment marginales, mais persistantes » (Echanges). Ces luttes sont souvent spécifiques à l’appel de collectifs locaux, régionaux ou nationaux surgis de la lutte elle-même ». Le texte parle même de « lame de fond » et de « nouvelle voie de l’autonomie » (j’aborderai plus loin la question de l’autonomie et de l’auto-organisation dans les luttes du printemps). La question est évidemment celle de la nature de cette « lame de fond ». Les textes de La Matérielle avancent deux hypothèses : le prolétariat ne se consitue que dans son opposition à la classe capitaliste ; la disparition de toute « unité préalable » de la classe et la disparition même de toute notion d’unité.
La nature de la « lame de fond » est bien dans la segmentation qu’aucune totalité ou « immédiateté sociale » ne viennent sauver. La totalité, c’est-à-dire la polarisation de la société en classes, n’est pas présente dans chaque segment ni dans leur possible addition momentanée, elle est leur segmentation elle-même en ce qu’elle suit et n’existe que dans les linéaments, les ruptures et les découpages de la reproduction du capital dans laquelle le prolétariat ne trouve plus aucune confirmation de lui-même. Son unité, car unité il y a, lui est étrangère, pour lui-même n’existe que l’immédiateté de la segmentation. Les nostalgiques du Grand Parti et de l’unité des gros batailllons de la classe ouvrière se bercent d’illusions en considérant que cette segmentation est subie, elle est le plus souvent voulue, construite et revendiquée. La nature de la segmentation, c’est dans la lutte de classe une activité d’extraénisation par le prolétariat de sa propre définition comme classe :une unité objectivée dans le capital.
Dans tout ce mouvement du printemps, comprendre la segmentation comme une faiblesse à dépasser dans l’unité, c’est poser une question formelle et lui appporter une réponse tout aussi formelle. La diffusion de ce mouvement, sa diversité, sa discontinuité constituaient son intérêt et sa dynamique même. « Aller plus loin », ce n’est pas supprimer la segmentation dans l’unité, ce n’est pas une réponse formelle qui est peut-être déjà caduque, il ne s’agit pas de perdre la segmentation, les différences. « Aller plus loin », c’est, dans d’autres circonstances, la contradiction entre ces luttes de classes dans leur diversité et l’unité de la classe objectivée dans le capital. Il ne s’agit pas de dire que plus la classe est divisée, mieux c’est, mais que la généralisation d’un mouvement de grèves n’est pas synonime de son unité, c’est-à-dire du dépassement de différences considérées comme purement accidentelles et formelles. Il s’agit de commmencer à comprendre ce qui se joue dans ces mouvements diffus, segmentés et discontinus : la création d’une distance avec cette unité « substantielle » objectivée dans le capital. Cette extrême diversité conservée et même approfondie dans un mouvement plus général en contradiction avec le capital et cette unité objective qu’il représente est peut-être une condition de l’articulation entre les luttes immédiates et la communisation.
Il est encore difficile de dire si cette situation est conjoncturelle (nature des secteurs en lutte, lutte « défensive » ou de statu quo, phase d’accélération en France du rattrapage de certains retards dans la restructuration mondiale ...) ou définitoire du rapport entre les classes dans le capital restructuré, toujours est-il qu’elle est maintenant une détermination incontournable de la lutte des classes.
Cette logique éclatée des grèves s’est déroulée dans l’interaction d’une double continuité temporelle dont le texte de La Matérielle intitulé Le mouvement de mai-juin 2003 dans l’immédiateté sociale des classes propose une conceptualisation : d’un côté, la succession discontinue des « temps forts » ; de l’autre, le temps continu de l’action. La première temporalité serait celle de la « représentation », de la « position » ; la seconde celle de l’ « action », de l’ « opposition ». La « représentation » consiste, dans la « grosse manifestation », à « montrer les salariés en grève », en revanche, « dans le cours quotidien de la lutte, ce que l’on fait vaut mieux que ce que l’on montre ».
Si être une classe n’existe que comme opposition et surtout que comme manifestation de cette opposition, on comprend que la question de l’ « unité de la classe » devient éminemment problématique. Il n’y a plus de « médiation a priori  » assurant l’unité de la classe : syndicale, politique, idéologique. « Il n’y a plus d’unité de la classe en dehors de la lutte elle-même », plus d’unité « substantielle » mais une « intersubjectivité » qui n’a rien à voir avec la perspective classique de la construction de l’unité au cours de la lutte. Dire que « la lutte n’a plus désormais d’autre objectif que la lutte elle-même » pointe quelque chose que l’on perçoit intuitivement comme exact, cependant La Matérielle se livre peut-être à une généralisation théorique hâtive. Jamais aucune action particulière, aucun départ ponctuel de grève, ni le mouvement du printemps dans son ensemble, n’ont été entrepris sans l’objectif de peser contre le projet gouvernemental ou au moins de « se faire entendre » (une des expressions majeures de ces journées de grèves et de manifestations). La lutte a toujours eu un autre objectif qu’elle-même, ce que pointe la formule de La Matérielle c’est que les salariés en lutte sont maintenant séparés des formes de représentation et d’unité qu’ils trouvent toutes faites. Les syndicats existent toujours et ont été une référence constante dans les luttes du printemps, mais ils ne sont plus que le signe d’une « position » dans la société, qu’une représentation et un prestataire de service. Une telle situation n’a pas pour conséquence obligatoire le caractère dispersé et discontinu des grèves, elle explique seulement que la généralisation qui a réellement eu lieu a eu ce caractère. Elle interdit également l’interprétation du mouvement sur le mode de la « faiblesse » par rapport à ce qui aurait dû être.
Dans les grèves du printemps « position » et « opposition » étaient constamment intriquées, même si le « dosage » de l’une ou de l’autre était variable selon les types d’actions, les types d’AG et même les types de manifestations et le moment où elles eurent lieu dans le cours du mouvement.
Ainsi la grande manifestation du 6 mai et la plus grande du 13 étaient inscrites profondément dans le « temps continu de l’action ». Ce n’est qu’après le 13 mai que les manifs prennent nettement l’allure de simples démonstration de « position » ou de « représentation » quand s’installe la temporalité des « temps forts » se dissociant de l’ « action continue ». Cependant, malgré cette dissociation de plus en plus manifeste, la manif demeure un lieu de contact et de mise au point des actions pour les jours à venir. La circulation est énorme à l’intérieur des cortèges. En outre, à l’intérieur de la « grosse manif » de « représentation », sa fonction de simple « représentation » n’étouffe jamais totalement sa fonction de « continuité de l’action ». Deux fois, sur Avignon, après le 13 mai, la manif qui doit se limiter au tour de ville à l’extérieur des remparts, sur les bords du Rhône (c’est-à-dire nulle part) et s’achever par un pique-nique / flon-flon à proximité du fameux pont, est massivement « détournée » vers le centre ville contre la Mairie et la Préfecture (protégées par les CRS) et les locaux de France bleue Vaucluse qui sont investis ainsi que ceux de l’Inspection Académique.
En ce qui concerne les AG, d’après les limites de mon expérience, les AG d’établissements dans le secondaire de l’EN (collèges et lycées) étaient strictement du côté de l’ « action continue », ainsi que les AG de secteurs regroupant primaire et secondaire, de même pour les AG sur les autres services publics même lorsqu’elles ne débouchaient que sur un soutien de l’action des autres  ; les AG interpro balançaient entre « action » et « représentation » ; les AG départementale, quant à elles, n’étaient que « représentation » où se jouaient quelques enjeux de pouvoir entre syndicats.
Des actions pouvaient, quant à elles, être exclusivement « représentatives », comme le blocage simultané de tous les ponts du Rhône de Lyon à Arles. Cela, même si cette action a été mise en place par des coordinations avec une participation rêtive des syndicats.
Tout cela pour dire que la question de la « généralisation » du mouvement ne s’est pas exclusivement joué du côté de la « continuité de l’action » et que dans celle-ci la lutte ne devient pas à elle-même son propre objectif.
A première vue, par les « temps forts », les syndicats ont enterré et désarticulé l’ « action continue ». En réalité, je ne pense pas que l’on puisse trancher de façon exclusive dans le grand débat qui a affecté le mouvement du printemps. La répétition des « temps forts » a-t-elle été une stratégie syndicale plus ou moins délibérée destinée à briser la généralisation des grèves ? A-t-elle, à l’inverse, permis de les entretenir et de les faire durer bien que de façon discontinue ? A-t-elle, plus vraisemblablement, été l’accompagnement syndical du mouvement tel qu’il était ? La simple lecture chronologique des événements montre déjà une chose : les directions syndicales soufflent le froid sur le chaud et le chaud sur le froid. Comme diraient les économistes, elles mènent une politique contracyclique. De ce point de vue, il est évident que, au moins pendant les deux premières semaines de mai, les temps forts, relativement très espacés par rapport à ce que l’on verra par la suite, et l’absence de préavis de grève reconductible ont un rôle indéniable de refroidissement du mouvement. L’espacement et l’absence de préavis sont destinés à éviter tout emballement du mouvement de grève.
Débarrassons nous de l’éternelle discussion sur les syndicats. Les syndicats ne trahissent pas, mais dire qu’ils tiennent tout simplement leur rôle, sans préciser celui-ci, ou en en faisant des intermédiaires entre l’Etat (ou le capital) et les ouvriers, n’avance également pas à grand chose si l’on ne dit pas pourquoi leur action est efficace ; ce que l’on ne peut faire qu’en dépasssant une vision instrumentaliste qu’elle soit de simple rôle ou de trahison.
On ne comprend rien aux syndicats et au syndicalisme en général, si on se contente de les considérer comme manipulant de l’extérieur l’activité de la classe ouvrière ou comme une courroie de transmission de l’Etat à l’intérieur de la classe. Il faut une bonne fois pour toutes reconnaître que la classe ouvrière ou le prolétariat (ici , la différence, si elle existe, importe peu) est une classe du mode de production capitaliste, qu’elle est dans un rapport conflictuel d’implication réciproque avec le capital (même si elle peut être à même de dépasser ce rapport). Ce rapport, l’exploitation, est la dynamique même de la reproduction du mode de production, de l’accumulation du capital. Dans cette contradiction qu’est l’exploitation, le prolétariat produit le capital et se reproduit lui-même dans son rapport à lui. Les intérêts respectifs sont simultanément irréconciliables et le fondement même de la reproduction respective des termes.
Le syndicalisme exprime ce procès, il exprime l’activité de la classe en ce qu’elle implique conflictuellement le capital et présuppose son rapport à lui. Mais, et c’est fondamental, c’est dans le capital que la reproduction de ce rapport trouve constamment les conditions de son renouvellement. C’est en cela que, fonction de l’implication réciproque, le syndicalisme se trouve nécessairement amené à envisager le renouvellement de ce rapport sur la base des nécessités du capital, il n’a pas le choix. Le conflit ne peut dépasser le carcan de la logique économique capitaliste, et les syndicats sont les garants qu’il s’y maintient. De là découle toutes les pratiques immédiates du syndicalisme : fonction de l’activité de la classe, dans son implication réciproque avec le capital, le syndicat ne peut alors que travailler à conforter et à reproduire cette implication. Les syndicats jouent leur partition mais ne peuvent la jouer et la faire plus ou moins entendre dans les luttes que parce qu’ils sont l’expression fonctionnelle d’une situation réelle de la classe.
Il est facile d’écrire que les travailleurs doivent s’occuper eux-mêmes de leurs affaires, ne rien attendre des syndicats, ne rien leur demander (lettre de MC). Le problème c’est que les travailleurs n’agissent pas ainsi. En même temps qu’ils s’occupent eux-mêmes de leurs affaires, ils demandent aux syndicats de s’en occuper parce que, dans certaines circonstances et pour certaines « affaires », ils considèrent, avec raison, les syndicats comme étant aussi eux-mêmes. Durant le printemps 2003, ce ne sont pas seulement les militants syndicalo-gauchistes de SUD, de LO ou de la Ligue qui cherchaient à « pousser » les syndicats, mais des milliers de travailleurs. Avant même de leur réclamer la « grève générale », ils leur demandaient des préavis de grève ou de se prononcer sans ambiguïté pour les grèves reconductibles.
Durant les quinze premiers jours de mai, si la grève ne prend pas massivement en dehors de l’EN, c’est de la faute aux syndicats. Les travailleurs veulent « aller plus loin », il sera très dur au syndicats, après le 13 mai de faire reprendre le travail à la RATP ou la SNCF (comme après le 2 juin à la SNCF), mais ils y parviendront assez rapidement, car si les travailleurs veulent « aller plus loin », c’est avec leurs syndicats. On peut parler d’ « illusions », d’ « erreurs » ou même de manque de « conscience de classe », cela ne change rien à l’affaire. Les travailleurs ne demandent pas ici à d’autres de faire ce qu’ils ne sont pas capable de faire eux-mêmes. C’est à eux-mêmes en tant que syndicats (qu’ils soient adhérents ou pas) qu’ils demandent d’ « aller plus loin ». Quand les syndicats n’iront pas plus loin, ils s’arrêteront, parce que « leurs affaires » dont ils avaient alors à s’occuper étaient des affaires syndicales. Quand les travailleurs « s’occupent de leurs affaires » ou quand ils demandent à leurs syndicats de s’en occuper, ce n’est pas des mêmes affaires dont il s’agit. Dans tous les secteurs à régimes spéciaux de retraite, l’attaque et le danger n’étaient pas imminents. La lutte, en tant que généralisation unitaire d’une revendication, était de l’ordre de la prévention, de la garantie à obtenir, elle se situait d’emblée dans l’ordre de la négociation. Elle était substantiellement syndicale au sens où nous avons défini le syndicalisme comme existence fonctionnelle de la classe ouvrière dans l’implication réciproque entre le capital et le prolétariat. Ce que font les directions syndicales, dans ces départs de grèves de la première quinzaine de mai, c’est de les cadrer dans ce qu’elles sont, d’affirmer leur propre nature. Par l’action des syndicats, c’est la propre nature de leur grève qui s’impose aux travailleurs. Plus tard, dans les dix premiers jours de juin, en réclamant la grève générale aux syndicats, les grévistes du printemps 2003 ne se sont pas trompés, n’ont pas été trompés, ne se sont pas faits des illusions. En dehors de l’EN, c’était une grève qui, lorsqu’elle visait sa généralisation comme unité sur des revendications communes, ne pouvait être que syndicale : la définition de la place à moyen terme de la reproduction de la force de travail dans la reproduction du capital. C’est dans sa dispersion qu’elle a pu être parfois autre en exprimant une critique de la situation sociale générale des salariés. Critique sans revendication ou, ce qui revient au même, s’exprimant dans une collection illimitée de revendications.
Faire grève est devenue maintenant un acte d’indiscipline, au sens où les transformations de la reproduction du capital, la rupture de tous les compromis, font que la grève perd toute légitimité au regard de cette reproduction. La grève n’est plus un moment du « plan » aurait dit les opéraistes. Il ne peut y avoir d’activité syndicale sans grève, mais la grève elle-même, simplement parce qu’elle est arrêt du travail n’a plus aucune légitimité pour le capital, par là, elle est devenue un problème à l’intérieur de l’activité syndicale. La disjonction entre le petit appareil d’encadrement syndical et les directions, que confirme n’importe quelle expérience, même restreinte, du mouvement du printemps, témoigne de ce problème. Dans le fait même de la grève, il y a maintenant quelque chose de problématique pour le syndicalisme
Les syndicats ont finalement accompagné le caractère dispersé du mouvement et, dans les manifs massives et les temps forts, ils lui ont donné sa généralisation comme unité à côté de sa diversité (l’unité qui a eu lieu, pas celle qui n’a pas eu lieu ou « aurait pu avoir lieu »).
Après le 13 mai et l’échec de la généralisation attendue, il se produit une étrange coexistence entre d’un côté, l’allure que prend spontanément le mouvement de grèves dans sa généralisation diffuse, dispersée et intermittente et, d’un autre côté, la logique syndicale d’acceptation négociée de la réforme des retraites. Cette coexistence entre les luttes dans leur diversité et l’unité de la classe objectivée dans le capital et représentée par les syndicats ne fut pas pousser jusqu’à la confrontation. Les termes sont demeurés à la fois conflictuel et se légitimant réciproquement. Depuis le référendum sur les retraites à EDF, les déclarations de Le Duigou au Congrès de Montpellier, la présence de Bernard Thibault au Congrès du PS, la CGT avait montré qu’elle était largement ouverte à cette réforme et à sa négociation. Les temps forts, essentiellement impulsés par la CGT, ne doivent être que des appuis dans la perspective de la négociation.
Ce mouvement de grèves diverses, dispersées et discontinues qui n’a lui pour perspective que le retrait pur et simple du projet Fillon utilise les « temps forts » et les manifestations pour se relancer en tant qu’action continue, pour scander celle-ci. Ce mouvement est la multiplication d’autres grèves, diverses, qui se côtoient sur le plus petit commun dénominateur du rejet de ce plan (une sorte de symbole). Mais ce mouvement n’a pas qu’un simple rapport utilitaire avec les « temps forts ». Si, dans les AG, quelque soit les secteurs, tout le monde discute de la validité des « temps forts » et beaucoup la conteste, la stratégie syndicale accompagne le mouvement, d’une part formellement par son caractère elle-même discontinue et, d’autre part, parce que le mouvement, quelle que soient les critiques faites aux syndicats, demeure fondamentalement un mouvement syndical dans sa nature générale : quelle place nous réserve le capitalisme dans sa reproduction ? Cette place, durant toutes les actions, y compris celles des journées de grèves, a toujours été comprise comme le résultat d’un choix entre plusieurs possibles et non comme une nécessité, c’est-à-dire que le rapport d’exploitation n’est jamais apparu dans le mouvement comme ce qui reliait les protagonistes. Les temps forts représentaient en dehors d’elle, mais à partir d’elle, cette diversité des luttes. En ce que les grèves se côtoyaient dans leur diversité et segmentation, ce mouvement eut sa généralisation, mais ce ne fut pas la grève. La généralisation de ce mouvement ce furent les manifestations
Cette étrange coexistence entre le caractère segmenté et discontinu du mouvement et des grèves et la stratégie syndicale des « temps forts » s’est retrouvée jusque dans la « sortie de grève » (je reprends ici les deux comptes rendus de la réunion de Marseille dans la brochure de Traits Noirs). Considérer la fin des grèves comme « sortie de grève » c’est d’une part, reprendre l’expression typiquement euphémistique du vocabulaire syndical classique. La résolution des cheminots de la Gare Montparnasse a trouvé la formule alambiquée de « sortie de la grève reconductible » (Libération du 13 juin 2003), ce qui n’exclut pas tout à fait que dans le mouvement général de reprise, appuyée par les directions syndicales, des actions ponctuelles de grève soient lancées - ne serait-ce que pour épuiser les « irréductibles ». Mais, d’autre part, cette formule alambiquée traduit sans doute une situation réellement alambiquée. Lorsque j’ai proposé en AG de secteur de voter la « sortie de la grève reconductible » ce fut en dehors de l’influence de dirigeants syndicaux. Si cette « sortie » fut votée (de justesse) le jeudi 12 juin (le soir même de la grande manif à Marseille où nous avions tous crié « grève générale »), il fut décidé au même moment que la reprise n’aurait lieu que le mardi 17 juin. Sortir de la grève était devenu problématique parce que les grèves ne se sont pas dérouléees selon une dynamique continue de montée en puissance, mais plutôt un mouvement de yo-yo alternant des phases dures, des moments de grande détermination et des moments d’atonie. Le brouillage de la frontière entre les journées de grève et celle de reprise du travail s’est poursuivie jusque dans le vote et l’expression de la « sortie de grève ».

L’appel à la grève générale

Le principal effet de cette coexistence (qui est demeurée pacifique), ce fut l’appel à la grève générale dans les deux premières semaines de juin, c’est-à-dire les deux dernières semaines du mouvement de manifestations et de grèves. Je demeure persuadé que globalement le mouvement est resté un mouvement de nature syndicale, dans le sens le plus général que j’ai donné au syndicalisme. Les grévistes ne se sont pas trompés, ne se sont pas faits des illusions en réclamant aux syndicats cette grève générale. Ils n’ont pas réclamé aux syndicats ce qu’eux-mêmes ne faisaient pas mais auraient souhaité faire, ils ont réclamé aux syndicats autre chose que ce qu’ils faisaient. Il est difficile cependant de présenter l’appel aux syndicats à proclamer la grève générale comme la simple continuation du mouvement de grèves.
C’est le personnel de l’EN, le seul secteur où la grève est relativement permanente qui ne voit d’issue non pas dans la grève générale mais dans l’appel aux syndicats à appeler à la grève générale (ce n’est pas exactement la même chose). Il est évident pour tous (même pour ceux qui la réclament) que la grève générale n’est pas là, n’est pas dans les potentialités du moment (surtout autour du 10 juin). En appelant les syndicats à appeler à la grève générale, le mouvement principalement dans l’EN (c’est de là que viennent ces appels) a changé de base. Il est poussé à ce changement par la nature continue que la grève a pris dans ce secteur et qu’il cherche maintenant à faire imposer aux autres secteurs, sans se rendre compte que ce n’est pas la nature continue de la grève en elle-même qui importait, mais la mobilisation active continue de chacun. Dans le recul du mouvement, le fait d’avoir été le seul secteur en grève relativement permanente s’autonomise de l’activité des grévistes eux-mêmes comme une caractéristique de fait, indépendante de cette activité, elle s’en sépare et on la confie aux directions syndicales. C’est leur propre action qui maintenant domine les grévistes quand le caractère continu de leur action de grévistes apparaît, dans le moment de recul, en décalage et même inadéquate à ce que fut le reste du mouvement. Ce que cette action n’était pas quinze jours auparavant quand elle était le fil du temps continu de l’activité et de l’opposition par laquelle la classe existe à elle-même comme distinction par rapport à son unité et son existence objectivées dans la reproduction du capital. C’est le mouvement de grèves qui s’est différencié de lui-même en lui-même, dans cet appel, comme mouvement de grève (au singulier) générale. Il n’a pas cherché à créer ou ressusciter quelque chose d’ « impossible » ou d’ « anachronique », l’unité de la classe existe toujours bel et bien, elle est une unité objective dans la reproduction du capital, faire appel aux syndicats c’était simplement reconnaître cette unité au niveau même où elle existe, comme une hypostase. C’est la dualité des six ou huit semaines de grèves et d’actions qui est alors apparue clairement. C’est donc avec raison que La Matérielle fait remarquer que cet appel s’adresse aux centrales syndicales pour leur reprocher de ne pas le lancer. Comment mieux dire que le changement de base du mouvement est aussi dans sa continuité, quand il se sépare de lui-même, quand il s’hypostasie, il ne s’oublie pas.
En conclusion, les grèves du printemps 2003 et le mouvement dans son ensemble se sont construits autour de deux axes qu’il est délicat de généraliser hâtivement comme constitutif d’un nouveau cycle de luttes : la classe ne se consitue que comme activité (action continue et dispersion car il n’y a plus d’unité préalable autre qu’objectivée dans la reproduction du capital) ; la nature de la segmentation, c’est dans la lutte de classe une activité d’extraénisation par le prolétariat de sa propre définition comme classe.

L’indiscipline

Les grèves du printemps fournissent des éléments ne permettant d’approcher qu’intuitivement cette notion d’indiscipline.
La rupture de la barrière du métier est le premier élément. Cette rupture ne doit pas être considérée comme une simple conjonction de forces, une addition de secteurs en grève (ou envisageant de l’être) destinée à accroître la force de chacun et de l’ensemble, tout en laissant intacte la nature de la revendication et de l’action dans chacun des secteurs s’additionnant. Cette rupture contient le rejet de toute la reproduction sociale. Faire grève n’est plus une normalité du rapport capitaliste, mais un acte d’indiscipline.
On peut alors préciser la notion d’indiscipline. L’indiscipline n’est pas le conflit à l’intérieur de la règle du jeu « systémique », elle apparaît lorsque ce conflit inclut la règle du jeu elle-même : la reproduction. L’indiscipline est un refus de la règle du jeu. La rupture des barrières de métiers n’est pas un simple processus quantitatif mais contient une transformation qualitative.
Un deuxième élément permettant d’approcher cette idée d’indiscipline est à chercher dans la forme même des grèves, dans leur « faiblesse ». Les grèves avaient des motifs officiels (qui n’étaient pas des prétextes), mais elles portaient en fait sur des choses innégociables : le mépris, une vie « minable », la relégation sociale, l’insécurité permanente, être jetables, transparents, la sale gueule du chef. Portant sur des choses innégociables, les grèves n’avaient aucune raison d’être maintenues pour obtenir satisfaction (ni, non plus, de s’arrêter ou de ne pas reprendre). Sur la plateforme paquets, un vendredi, la grève est votée pour le lundi. Le lundi, la première équipe arrive et constate qu’il n’y a que très peu de travail en attente, elle décide aussi sec de ne pas faire grève et d’attendre le lendemain où la charge de travail est plus importante. La grève a lieu le mardi. Une petite anecdote. Quelques jours avant la rentrée scolaire de septembre 2003, je croise au supermarché une institutrice, gréviste déterminée du printemps, mais nullement militante ou « théoricienne de la révolution ». Elle me dit en riant : « on recommence à la rentrée ! » ; je réponds bêtement : « il va falloir trouver un sujet ». « Mais non - me dit-elle - , on fait grève et les syndicats trouveront bien une raison ».
Nous pouvons compléter cette approche impressionniste de la notion d’indiscipline par un troisième aspect : la subjectivité des acteurs des grève (nous sommes là sur un terrain théorique des plus glissants). Le thème de la subjectivité est lié à ce que la classe se définit dans une opposition au capital qui n’inclut plus une « unité » ou une « identité » préalable de la classe. Avec la disparition du « vieux mouvement ouvrier », de toute confirmation d’une identité ouvrière ou d’une « unité préalable » de la classe, c’est-à-dire quand la contradiction entre les classes se situe au niveau de la reproduction du rapport capitaliste, la lutte de classe paraît être devenue une auto-mise en scène de sujets (jusque sous la forme la plus triviale de l’importance de leur répercussion médiatique dans le « choix » des actions). La plupart des luttes actuelles ne nous donne à voir à leur surface que l’interaction de sujets libres et individuels se regroupant de façon toute aussi libre et aléatoire dans toutes sortes d’AG ou de Collectifs.
L’indiscipline est le côté actif de la disparition d’une « unité préalable », du « mouvement ouvrier », de la confirmation d’une identité ouvrière dans la reproduction du capital. L’indiscipline est la forme d’apparition de la constitution de la classe dans son contraire, donc une indiscipline par rapport à elle-même, mais aussi, dans le même mouvement, par rapport au capital, car, à l’intérieur de la polarisation nécessaire de la totalité en classes antagonistes, elle fait apparaître cette nécessité dans sa négation. En fait, par l’indiscipline du sujet, c’est le mouvement objectif actuel de la constitution de la classe qui apparaît dans la réalité de la vie de tous les jours comme étant lui-même problématique.

La critique du travail

Si l’on quitte ses lunettes radicales, dans le mouvement du printemps, la volonté de ne pas se faire allonger le temps de travail (la durée de cotisations) ou réduire les droits à la retraite et le taux de remplacement, n’est pas une « critique du travail », ni « indirecte » ni « par défaut ». C’est une acceptation du travail en ce qu’il donne des droits. Le mouvement n’est jamais allé au-delà de la reconnaissance et de l’acceptation du travail comme d’une contrainte nécessaire, mais en tant que contrainte nécessaire il doit être la condition d’ouverture de droits sur la société : santé, revenu décent, retraite, allocations de chômage, etc. Bien sûr, tout au long de ces grèves et manifestations, ont été affirmées la volonté de ne pas se « tuer au travail », d’avoir du temps libre, mais toujours parce qu’on le mérite en raison du travail effectué. Ce n’était pas une « critique du travail », mais celle de la rupture d’un contrat.

De la « défense du bout de gras » au démocratisme radical

Disons, pour faire rapide, que j’appelle ici « démocratisme radical », ce que d’autres appellent « citoyennisme ».
Le démocratisme radical se veut, dans le meilleur des cas, la critique du mode de production capitaliste pour laquelle il ne s’agit plus pour le prolétariat d’abolir ses conditions d’existence, c’est à dire abolir le mode de production capitaliste et lui-même, mais de maitriser ses conditions d’existence. Pour cela ce mouvement social trouve dans la démocratie revendiquée comme radicale la forme et le contenu le plus général de son existence et de son action (maîtrise, contrôle). Le prolétaire est remplacé par le citoyen, la révolution par l’alternative.
Sa raison d’être est actuelle, elle réside dans la restructuration présente où la reproduction de la classe ne comporte plus aucune confirmation d’une identité ouvrière opposable au capital comme base d’une réorganisation de la société (une affirmation de la classe contre le capital). Quand dans les luttes, le prolétariat pose la contradiction au niveau de la reproduction du rapport entre les classes, quand il est en contradiction avec le capital qu’en produisant tout son être dans le capital, il en résulte cette chose inédite, c’est agir en tant que classe qui devient la limite de la lutte de classe du prolétariat. C’est cette limite que le démocratisme radical formalise et promeut : entériner l’existence de la classe dans le capital. Le capital n’est plus un mode de production, mais une logique économique imposée à la société. Tout n’est qu’une question de contrôle. Vu le sujet de ce contrôle, l’individu, ce contrôle sera la démocratie.
Dans le mouvement de grèves et de manifestations du printemps 2003, le démocratisme radical a été son discours constant, sa limite permanente et intrinsèque si ce n’est son contenu même. Pourtant, ce qui paraît si massif et évident n’allait pas de soi. L’affrontement entre les classes portait sur une attaque directe de la classe capitaliste sur le salaire et sur le partage entre salaire et profit. La lutte portait donc sur le « défense du boût de gras », non sur la démocratie et un choix de société.
La question qui se pose est alors la suivante : pourquoi et comment un mouvement revendicatif sur la « défense du boût de gras » ne s’est compris lui-même et ne s’est exposé que dans les termes du démocratisme radical ? C’est-à-dire en termes de choix de société : libéralisme contre solidarité, décentralisation contre égalité, Etat « indifférent » et « arrogant » contre démocratie, privatisation contre service public. On peut immédiatement avancer une réponse toute simple. Dans chacune de ces oppositions, même si c’est d’une façon totalement mystifiée, chaque second terme représente une réalité actuelle ou une revendication de ce qu’elle devrait être que l’on suppose (souvent avec raison) plus favorable que ce que contient le premier terme. Les salariés du public décrivent et défendent un « service public à la française » totalement mythique, mais ceux d’entre eux qui ont déjà gouté de la décentralisation ou de la privatisation regrettent peut-être un mythe, mais très certainement les réalités de ce mythe.
Le lieu de naissance du démocratisme radical à l’intérieur de la lutte revendicative, c’est l’amalgame entre libéralisme et capitalisme (tendance spontanée et en grande partie justifiée par la réalité immédiate du mouvement). Le service public, le keynésianisme, etc., ne sont plus un moment dépassé du capitalisme mais deviennent quelque chose d’anti-capitaliste. Face au libéralisme qui est la réalité actuelle du capitalisme, le capitalisme passé devient un anti-capitalisme, tout en demeurant ouvertement un autre projet de société capitaliste (apaisée, négociée, sociale...). C’est la base sur laquelle vont s’élever toutes les constructions idélogiques possibles et imaginables, mais bien réelles et bien efficaces car en adéquation avec la lutte et les revendications. La lutte revendicative devient indissociable du démocratisme radical en devenant un autre projet, un autre choix de société.
Le démocratisme radical était chez lui dans ce mouvement de grèves et la simple dénonciation ne nous avance à rien dans la compréhension du mouvement réellement existant. Si le démocratisme radical était chez lui, si l’amalgame que je soulignais entre libéralisme et capitalisme a pu si facilement et si spontanément se réaliser, c’est que l’objet même de la lutte était le salaire, non directement lié à l’exploitation, mais en tant que socialisé par l’Etat. Le mouvement s’inscrivait au niveau de la reproduction du rapport d’ensemble entre prolétariat et capital, mais dans une spécificité telle que ce moment de la reproduction était séparé des autres moments de l’exploitation. Si le premier moment du rapport d’exploitation, le face à face de la force de travail et du capital en soi, était en grande partie présent au travers de la précarité, des vacataires, etc., le deuxième moment, celui de la subsomption du travail sous le capital, de l’extraction de plus-value dans le procés immédiat, était le grand absent. Jamais la richesse sociale à partager, les gains de productivité, n’ont été corrélés à leur seule origine, l’exploitation du travail. Une telle corrélation était même totalement niée dans la revendication de « taxer tous les revenus », revendication qui occulte que profit, intérêt, rente ne sont que des fractions de la plus-value. Le moment de la reproduction, en tant que troisième moment, était, dans les luttes du printemps devenu une question pour elle-même, une question dont la résolution pouvait exister à ce seul niveau. Séparée de la nécesité même du mode de production capitaliste qui est l’extraction de plus-value, elle pouvait apparaître comme une question de choix. Le démocratisme radical en devenait l’expression naturelle.
Si l’on peut cependant parler de limite à propos du démocratisme radical dans les luttes de ce printemps, c’est que dans la démocratisme radical le mouvement ne s’est pas hissé, non pas au niveau d’une hypothétique et normative radicalité, mais au simple niveau où était à ce moment là son adversaire. La réforme des retraites et la décentralisation, dans la restructuration du mode de production capitaliste qui ne résulte du choix ou du calcul d’aucun grand stratège, fut-il l’OMC, mais de la défaite du cycle du luttes antérieurs dans les annnées 1960 et 1970, est une nécessité capitaliste et non un choix libéral. Alors que la nécessité de la réforme des retraites du secteur public et de la décentralisation avait été contestée dans les AG de grévistes, la résistance déterminée du gouvernement a démontré sa nécessité, non pas sur le papier, dans l’abstraction du raisonnement économique soi disant neutre, mais concrètement, dans le mouvement même de la lutte des classes. La problématique du choix, inhérente au démocratisme radical, a « empoisonné » le mouvement de grèves et de manifestations dans quasiment toutes ses actions. Il s’agissait de se faire entendre parce que nous avions raison, ce que nous réclamions, arguments et calculs à l’appui, non seulement était possible mais en outre était l’option la plus désirable et la plus favorable pour l’ensemble de la société. L’échec du mouvement en a été pour cela ressenti avec d’autant plus d’aigreur et de rancoeur par les grévistes qu’on punissait, en outre, par des retenues de salaires sanglantes.

Autonomie, A.G., syndicats

La multiplication des AG dans l’EN et dans les autres secteurs qui furent momentanément en grève (des AG avaient lieu, même les jours où il n’y avait pas grève), le fait que ces AG se tenaient aussi bien au niveau le plus immédiat de l’établissement (scolaire ou autre), qu’au niveau de la ville ou du département, ont amené spontanément beaucoup de commentateurs des grèves et des manifestations du printemps à situer ce mouvement dans le cadre de la continuité et de la persistance d’un « courant autonome » de la lutte de classe (cf. Echanges).
Admettons pour l’instant l’existence de ce « courant autonome » persistant, sous diverses formes, depuis les années 1960. Il nous faut cependant en préciser les caractéristiques actuelles dans le mouvement du printemps.
La première caractéristique de l’autonomie de ce mouvement c’est l’au-delà de son contenu revendicatif. Si dans l’EN, le mouvement a été si long et s’est auto-entretenu, c’est qu’en réalité, sous les deux grandes revendications portant sur les retraites et la décentralisation, il y avait quelque chose d’innégociable qu’aucune organisation syndicale ne pouvait prendre en charge. « Les actions partent d’un noyau dur de deux ou trois meneurs qui essaiment ensuite dans les établissements » (un inspecteur d’académie d’Ile-de-France, Le Monde du 11 juin 2003). « Les nouveaux enseignants n’ont pas la culture du syndicalisme de type école normale, où les mobilisations étaient très encadrées, très construites. Là, on se trouve face à des enseignants qui sont antisystème » (un conseiller de Xavier Darcos, spécialiste des syndicats, ibid). « On est face à de jeunes enseignants qui se comportent comme des électrons libres, qui n’ont pas le sentiment d’appartenir à un système. » (Michel Payard, inspecteur d’académie adjoint de Seine-Saint-Denis, Le Monde du 27 juin 2003).
Ce quelque chose d’innégociable c’était la perte d’identité professionnelle des enseignants. Partout en France, il serait possible de faire coïncider une carte des établissements les plus déterminés dans la grève avec celle des zone d’éducation prioritaire (ZEP) et des zones sensibles. C’est-à-dire de faire coïncider la détermination et la durée dans la grève avec les lieux où aucun enseignant ne peut continuer à se faire des illusions sur le contenu de sa fonction. La grève était à la fois une dénégation rageuse de cette situation et la reconnaissance des illusions perdues.
Les AG furent des organes de luttes et de revendications, mais, pour qui les a un peu fréquentées de l’intérieur, ce furent aussi les organes d’une grande catharsis (« décharge émotionnelle libératrice, liée à l’extériorisation du souvenir d’événements traumatisants et refoulés », dit le Larousse) qui a pris son temps.
La deuxième caractéristique de cette autonomie, qui fut la principale, a été l’extrême localisme de l’organisation et de l’action. Début mai, les deux premières AG de secteur sur Cavaillon furent présidées par les représentants syndicaux qui très officiellement s’installaient à une table face aux grévistes. Les débats de ces deux premières AG n’avaient pour sujet que l’organisation de l’organisation : désignation de délégués pour des AG départementales ou autres. Ce qui s’accompagnait de questions aussi passionnantes que celles-ci : délégué par écoles ou établissements ; délégués syndicaux d’office ou non, accompagnés ou non de délégués de base ; comment équilibrer la représentativité des délégués selon l’importance des établissements qu’ils représentent, etc. A la troisième AG (après 5 jours de grève), alors que les représentants syndicaux s’installaient comme d’habitude, spontanément tout le monde en a eu assez et deux institutrices ont été désignées pour mener l’AG. La représentante de la FSU (professeur au lycée de Cavaillon et qui se trouvait être la responsable départementale) est partie et nous ne la revîmes plus en AG de tout le mouvement. Dans le même élan, il fut décidé de laisser tomber les questions d’organisation de l’organisation et de se fixer des actions et une organisation de celles-ci en fonction de leur contenu et des volontaires. A partir de là, chaque fois que la question de la représentation à l’AG départementale s’est posée, chacun pensait qu’il nous fallait un ou des représentant(s), mais il ne s’est jamais trouvé personne pour se sacrifier.
Il résulte de cette deuxième caractéristique du mouvement (son localisme extrême) une troisième caractéristique. Il n’y a pas eu de rejet des syndicats, mais instauration d’une sorte de division du travail. Les AG se voulaient absolument maîtresses des actions, des réunions qu’elles décidaient et des tracts qu’elles rédigeaient. En revanche, tout au long du mouvement, avant même l’appel à la grève générale demandée aux directions syndicales nationales, l’organisation des manifestations départementales, la négociation des revendications, étaient abandonnées aux directions syndicales. Cela, même si à deux reprises, sur Avignon, le trajet de la manifestation fut violemment contesté par nombre de manifestants et la manif massivement détournée de son trajet officiel. Dans cettte division du travail, il me paraît inexact de dire que le mouvement « échappe aux syndicats » (Lettre de Mouvement Communiste), il semble exact, comme le dit la lettre qu’ils ne l’initient pas (principalement là où il démarre : en Ile de France), mais s’ils le « rattrapent et l’encadrent bien », ce n’est pas en brisant son autonomie au niveau où elle existe, mais en occupant le terrain qu’en toute conscience celle-ci leur laisse. Cette division du travail est plus ou moins acceptée des deux côtés. Du côté des AG de base, elle répond à cette mise en scène du sujet dont nous avons parlé à propos de l’indiscipline et à l’unité de la classe comme quelque chosed’objectifn’existant que dans la reproduction du capital.Cette unité se confond alors avec sa représentation. Comment pourra se construire, dans un mouvement général de lutte de classe, une « unité » qui n’en soit pas une, mais une inter-activités  ? Je n’en sais rien, mais la lutte de classe nous a souvent prouvé son infinie inventivité.
La quatrième caractéristique de cette autonomie est de n’avoir défini aucun futur. Dans cette quatrième caractéristique, nous retrouvons l’autoconstruction du mouvement comme démocratisme radical. Dans les grèves et leur organisation durant le printemps 2003, l’autonomie n’a jamais eu pour contenu une rupture avec l’intégration de la défense et de la reproduction de la condition prolétarienne dans le mode de production capitaliste, mais le choix d’une autre reproduction possible, d’une autre société capitaliste. Nous avons eu davantage affaire à une division du travail avec les syndicats qu’à un affrontement avec ce que le syndicalisme représente comme reproduction de la classe ouvrière en tant que fonction du capital. C’est-à-dire que l’autonomie n’a eu aucun contenu autonome. Il ne s’agit pas de dire que le mouvement n’a pas été révolutionnaire, ce qui n’a aucun sens et aucun intérêt, mais cette quatrième caractéristique nous permet de dire qu’il ne fut pas autonome.
L’autonomie suppose que la définition sociale de la classe ouvrière lui est inhérente. On ne peut parler d’autonomie que si la classe ouvrière est capable de se rapporter à elle-même contre le capital et de trouver dans ce rapport à soi les bases et la capacité de son affirmation comme classe dominante. Il s’agit de la formalisation de ce que l’on est dans la société actuelle comme base de la société nouvelle à construire en tant que libération de ce que l’on est. Tout cela a disparu. De la fin de la première guerre mondiale jusqu’au début des années 1970, l’autonomie et l’auto-organisation n’étaient pas simplement la grève sauvage et un rapport plus ou moins conflictuel avec les syndicats. L’autonomie était un processus révolutionnaire allant de l’auto-organisation à l’affirmation du prolétariat comme classe dominante de la société, au travers de l’affirmation du travail comme organisation de la société. En dégageant la « véritable situation » du prolétariat de son intégration dans le mode de production capitaliste, l’autonomie était la révolution en marche, la révolution potentielle. Si cela était explicitement le propos de l’Ultra-Gauche, et parfois des trotskistes, ce n’était pas qu’une idéologie. L’auto-organisation, la puissance syndicale et le mouvement ouvrier ont appartenu au même monde de la révolution comme affirmation de la classe. L’affirmation de l’être véritablement révolutionnaire qui se manifestait dans l’autonomie ne pouvait avoir le moindre début de réalité s’il n’était pas le bon côté désaliéné de la même réalité qui vivait dans un puissant mouvement ouvrier « encadrant » la classe. Le mouvement ouvrier était lui aussi la garantie de l’indépendance de la classe prête à réorganiser le monde à son image, il suffisait de révéler à cette puissance sa véritable nature, en la débureaucratisant, en la désaliénant. Il n’était pas rare que les ouvriers passent de la constitution, nécessairement éphémère, d’organisations autonomes de luttes à l’univers parallèle et auto-organisé du stalinisme triomphant. Autonomie et stalinisme se nourrissaient et se confortaient mutuellement
Dans tous les discours actuels sur l’autonomie, il est remarquable de constater que c’est la révolution qui a disparu. Ce qui avant le début des années 1970 était la raison d’être elle-même du discours sur l’autonomie, sa perspective révolutionnaire est devenu quasiment indicible. Défendre et valoriser l’autonomie devient autosuffisant et l’on se garde bien d’y articuler une perspective révolutionnaire, les opéraïstes ayant été les derniers à le faire. Echanges reconnaît que chaque manifestation du « courant autonome » tombe dans des « avatars » constamment renouvelés, et le Mouvement Communiste, pour qui « l’autonomie ouvrière mord encore » (La Lettre de Mouvement Communiste, n° 12, sur les grèves dans les transports urbains en Italie, en décembre 2003) attend d’elle qu’elle se constitue en mouvement politique grace au soutien d’une organisation politique structurée défendant...l’autonomie (cf. le texte, par ailleurs passionnant, de Mouvement Communiste sur l’Argentine). Pour d’autres comme Aufheben, en Angleterre, ou semble-t-il Dauvé et Nesic, l’autonomie ne serait qu’une forme n’ayant aucun contenu ou signification en elle-même, mais une telle position de repli est en elle-même une contradiction intenable dans la mesure où sa simple énonciation entend que l’autonomie n’est pas qu’une forme mais une potentialité. Mais une « potentialité » qu’il est devenu impossible de définir. S’il y a actuellement des luttes anti-syndicales, des grèves sauvages, il n’y a plus d’autonomie. C’est la capacité même, pour le prolétariat, de trouver, dans son rapport au capital, la base pour se constituer en classe autonome et en grand mouvement ouvrier qui a disparu. L’autonomie et l’auto-organisation ont été un moment historique de l’histoire de la lutte de classe et non des modalités d’action formelles. L’autonomie et l’auto-organisation signifient que le prolétariat est capable de trouver en lui-même sa propre définition face au capital, que sa contradiction avec le capital n’est pas son rapport à lui mais ce qu’il est pour lui-même face au capital. En un mot qu’il est la classe du travail, de la production, à libérer de la domination et de l’exploitation capitaliste.
Dans les luttes actuelles, le prolétariat reconnaît le capital comme sa raison d’être, son existence face à lui-même, comme la seule nécessité de sa propre existence. Ce sont les aspects dynamiques des luttes, c’est simultanément leur formalisation comme démocratisme radical. Dans ses luttes, le prolétariat se donne toutes les formes d’organisation nécessaires à son action. Mais quand le prolétariat se donne les formes d’organisation nécessaires à ses buts immédiats (la communisation sera également un but immédiat), il n’existe pas pour lui-même en tant que classe autonome. L’auto-organisation et l’autonomie n’étaient possibles que sur la base de la constitution d’une identité ouvrière, constitution que la restructuration a balayé.
En elle-même, l’autonomie fige la révolution comme affirmation du travail et la réorganisation communiste des rapports entre les individus sur cette base et avec ce contenu. La plupart des critiques de l’auto-organisation demeurent des critiques formelles, elles se contentent de dire : l’auto-organisation n’est pas « bonne en soi » mais n’est que la forme d’organisation d’une lutte, c’est le contenu de celle-ci qui compte. Cette critique ne pose pas la question de la forme elle-même, et ne pense pas cette forme comme un contenu, et comme étant en elle-même significative.
Si l’autonomie comme perspective disparaît c’est que la révolution ne peut avoir pour contenu que la communisation de la société c’est-à-dire pour le prolétariat sa propre abolition. Avec un tel contenu, il devient impropre de parler d’autonomie et il est peu probable qu’un tel programme passe par ce que l’on entend habituellement par « organisation autonome ». Le prolétariat ne peut être révolutionnaire qu’en se reconnaissant en tant que classe, il se reconnaît ainsi dans chaque conflit et à plus forte raison dans une situation où son existence en tant que classe sera la situation qu’il aura à affronter. C’est sur le contenu de cette « reconnaissance » qu’il ne faut pas se tromper, il ne faut pas continuer à l’envisager avec les catégories de l’ancien cycle comme si celles-ci allaient de soi comme formes naturelles de la lutte de classe. Se reconnaître comme classe ne sera pas un « retour sur soi » mais une totale extraversion comme autoreconnaissance en tant que catégorie du mode de production capitaliste. C’est déjà, dans les quatre caractéristiques ici décrites, la définition de ce que l’on est comme classe comme n’étant immédiatement que notre rapport au capital que l’on trouve. Cette « reconnaissance » sera en fait une connaissance pratique, dans le conflit, non de soi pour soi, mais du capital.

Grèves intermittentes - Tract CNT-AIT, Marseille

lundi, 31 mai 2004

Ayant pour but de réduire le déficit de la caisse d’assurance-chômage, l’accord signé par les partenaires sociaux le 26 juin 2003 consiste à faire des économies essentiellement sur le dos des salariés.

Si cet accord est mis en application, il aura pour effet d’exclure un grand nombre de travailleurs du spectacle du régime spécifique de chômage. Perdre son chômage ne veut pas dire forcément perdre son travail, donc nous continuerons à travailler et à cotiser mais de moins en moins d’entre nous percevront une allocation.

Cet accord prévoit la création de deux annexes distinctes, l’une pour les techniciens, l’autre pour les artistes. Cette division, sur des critères d’emploi occupé et non plus d’employeur, laisse présager lors de prochaines négociations une mise en concurrence des deux annexes quant à leur “rentabilité”.

Une seule arme : la grève

Depuis quelques semaines de nombreux travailleurs du spectacle ont manifesté leur désaccord face à cette décision de la commission paritaire de l’Unedic, et continuent de s’opposer à tout agrément du gouvernement. Il y a eu diverses manifestations dans le cadre de l’exercice de nos métiers (grèves et prises de parole publiques) ou en dehors de ce cadre (défilés, actions anti-MEDEF, prises de parole publiques). Parfois, lors de ces actions on a pu voir au coude-à-coude employeurs et employés. Comme on a pu entendre des directeurs de festival ou de compagnie soutenir publiquement les intermittents en lutte. Cependant, de-ci de-là des contradictions sont apparues entre employeurs et employés sur les méthodes à utiliser. En effet ces premiers préfèrent les prises de parole lors des représentations à la grève du personnel. Une prise de parole ne nuit ni aux festivals ni aux compagnies à l’opposé de la grève (ou du blocage) qui nuit aux intérêts économiques des employeurs. Mais les employés n’ont pas le choix des moyens : face à une attaque économique, il ne peut y avoir qu’une riposte économique, et c’est la grève.

Attaque économique

Les cotisations versées aux différentes caisses dont celle du chômage sont la part socialisée de notre salaire. Et, comme pour l’assurance maladie ou les retraites, ceux qui travaillent cotisent pour ceux qui ne travaillent pas. C’est de la solidarité sociale. En décidant de diminuer les montants reversés aux chômeurs, aux retraités, aux malades, ceux qui nous gouvernent détruisent cette solidarité.

Dans le nouvel accord ceux qui travaillent plus et donc cotisent plus, toucheront plus d’indemnité. C’est un glissement de la solidarité vers l’épargne individuelle.

Sous prétexte d’équilibrer les comptes de la caisse d’assurance-chômage, de plus en plus d’allocataires sont et seront exclus.

On pourra considérer sereinement l’équilibre des différentes caisses quand l’État aura versé les sommes faramineuses qu’il doit et que les patrons cesseront d’être exonérés de charges. Pour l’instant, la seule chose que l’employé peut y faire c’est de toucher un excellent salaire et donc de cotiser hautement.

Déjà, nos employeurs devraient nous salarier chaque heure travaillée ; mais il est parfois d’usage, grâce à une complicité entre patron et salarié, que notre travail soit “rémunéré” en partie par nos allocations-chômage. Ceci profite toujours plus à l’ensemble des employeurs qu’à l’ensemble des employés en fin de compte.

Ce n’est pas par un contrôle étatique qu’on empêchera ces pratiques corporatistes ; c’est en exigeant que chaque journée, chaque heure de travail soit salariée, que nos allocations retrouveront leur fonction - qui est de permettre aux travailleurs sans emploi de vivre et non pas aux patrons de nous faire travailler sans nous payer de salaire


Offensive patronale et étatique généralisée

Aujourd’hui le nouvel accord sur l’assurance-chômage des intermittents rentre dans le cadre d’une offensive généralisée visant à abaisser le coût du travail, et va dans le sens de l’intégration des annexes 8 et 10 dans la nouvelle convention chômage générale, le PARE.

Les négociations de ce type d’accord associent des représentants des employeurs et des représentants des salariés - représentatifs par le seul fait de la Loi.

Cet accord doit avoir l’aval du gouvernement pour être appliqué. Le mouvement d’opposition actuel porte sur ce dernier point. L’État refusant son agrément, l’accord serait renégocié. Une renégociation ne concernerait que nos conditions d’indemnisation et pas nos salaires.

S’il est nécessaire aujourd’hui de s’opposer à la remise en question de notre chômage cela ne nous libère pas de la nécessité de lutter pour de meilleures conditions de travail et un meilleur salaire. Et cette lutte permanente est l’affaire de chacun d’entre nous tant que le salariat existera.

... grève générale !

Une forte augmentation des salaires directs etsocialisés, dans le spectacle comme ailleurs, renflouerait donc les caisses et réglerait, au moins pour un temps, les problèmes du chômage, des retraites, de l’assurance maladie.

Mais une telle perspective est en totale contradiction avec le capitalisme qui n’a de cesse, pour faire du profit, d’abaisser le coût du travail et donc aujourd’hui d’attaquer massivement les salaires.

Chaque offensive du capitalisme détériore un peu plus nos conditions de vie et nous contraint à nous opposer au coup par coup. Tant que nous restons sur la défensive, ce système, qui se nourrit du fruit de notre travail, perdure et même se renforce.

C’est par une contre-attaque générale que nous pourrons aller au-delà. Pour cela notre force est la solidarité de classe entre tous les exploités. C’est en s’organisant entre nous, en décidant à la base et en agissant directement, dès à présent, que nous pourrons abolir le salariat pour vivre dans un monde sans classes, sans État, sans exploitation ; un monde d’individus libres.

Vive la grève générale !
Vive la révolution sociale !

Confédération Nationale du Travail - Association Internationale des Travailleurs
Union Locale de Marseille (secteur spectacle)

Classe contre Classe - Tract CNT-AIT, Marseille

lundi, 31 mai 2004

L’Etat, comme tout patron, cherchera à nous plumer tant que nous ne l’aurons pas abattu. Il a clairement annoncé la nécessité de se réformer. Si nous luttons aujourd’hui contre lui, en rejetant absolument son projet, ce n’est pas tant parce que ses « choix » seraient mauvais, mais bien parce qu’ils s’appliquent à nous, travailleurs, et qu’il s’agit de dégrader encore nos conditions de vie pour la survie du système. Parce qu’encore une fois le Capital veut nous faire payer sa « modernisation », indispensable à la survie du capitalisme : en résumé, accroître les profits.

Aujourd’hui, une partie des institutions de l’Etat (le « service public ») coûte trop cher, en fonction des normes de rentabilité capitalistes. Pas l’armée ou la police, qui assurent le maintien de la domination, mais l’éducation, la santé, les transports, etc. qui assurent la survie de millions de travailleurs. Pour maintenir son fonctionnement, l’Etat doit limiter ses dépenses, notamment en baissant les salaires (réformes des retraites), diminuer le nombre de ses employés en « allégeant » ses administrations (décentralisation), et remplacer autant que possible ses salariés actuels par d’autres, avec des contrats « précaires ». L’Etat français est en retard sur la restructuration mondiale du capitalisme, et il veut nous faire payer la facture.

La réforme des retraites est essentiellement une baisse massive du salaire socialisé, de nos salaires. Dans le public comme dans le privé, nos revenus présents et à venir seront diminués dans leur ensemble, pour la baisse des coûts de fonctionnement de l’Etat et l’accroissement des profits. Parce que le salaire n’a jamais été autre chose que la part qui nous échoit pour survivre, que ce soit sous forme de paye, de retraites, de RMI, d’allocations chômage ou d’assurance maladie. Les patrons nous achètent le prix suffisant pour rester en vie, compétitifs, efficaces. Qu’on en souffre ou qu’on en crève, peu importe.

Il ne s’agit pas de trouver une autre solution, une réforme au capitalisme pour qu’il perdure. Il affiche aujourd’hui ses nécessités brutales : la baisse de nos revenus pour le maintien du profit. Nous ne pouvons pas faire marche arrière, tant l’enjeu est élevé. Il ne s’agit ni d’une « vision du service public », ni de l’aménagement d’un « trou dans la caisse », ni d’un « projet de société », mais encore une fois du rapport entre profit et salaire, encore plus à notre désavantage. Les besoins du Capital et l’Etat se montrent tels qu’ils sont, radicalement opposés à nos intérêts de classe ; y céder reviendrait à accepter encore plus leur domination. Nous n’avons que faire des besoins de la classe dominante qui seront toujours de nous exploiter d’avantage. Nous avons notre solidarité pour y résister, et pour abattre ce système qui se nourrit de notre travail. Pour rompre avec le capitalisme, abolir le salariat et vivre libres dans un monde libre, lutte de classe, grève générale et révolution sociale !

Vive l’anarchie !

Soyons Ingérables - Tract CNT-AIT, Marseille

lundi, 31 mai 2004

L’Etat huile les rouages du Capital dans lesquels nous sommes tous, exploités, pris sans distinctions. Tous, travailleurs des entreprises privées ou des services publics, subissons la modernisation du capitalisme qui nécessite autant la refonte des statuts des uns que la transformation des conditions de travail, d’embauche et de licenciement des autres. Certes, on ne dit pas profits dans les entreprises publiques, on parle plutôt de rentabilité, de coûts à réduire.

Pour tous, c’est pourtant bien, au quotidien, l’accentuation de la pression sur nos vies qui est en oeuvre. Le Capital et l’État s’emploient à nous gérer au profit des intérêts de la classe dominante. Face à cela, il n’est pas « d’idée du service public » qui tienne, pas de « politique sociale d’entreprise », de « partenariats » qui servent les intérêts des prolétaires. Nous ne pouvons pas décider de nos vies, surtout pas en accord avec ceux qui en profitent. Notre travail ne nous appartient pas ; notre travail, c’est de la plus-value, de la richesse à prendre pour les patrons de tous types. Alors ils la prennent, ils la volent, et ils le feront aussi longtemps que le salariat existera. Ainsi va la lutte de classes, qui ne cessera que lorsque nous y mettrons fin.

Attaque générale

Aujourd’hui, on assiste à la restructuration du secteur public, avec la mise en conformité de ces entreprises au fonctionnement global, mondial, capitaliste en somme de notre société. Par exemple en appliquant la décentralisation, qui est une forme de délocalisation de ses administrations ou de ses services, avec la nécessaire concurrence entre les boîtes et donc les travailleurs, la gestion de plus en plus pressante, la destruction des statuts et donc, au final, l’embauche massive de précaires sous des conditions très variables, depuis les CES de 6 mois jusqu’au contrats à durée déterminée de 5 ans. Ce n’est que la partie « publique » de ce qui est déjà en marche forcée dans le « privé » : l’État doit tout autant gérer ses employés comme le font les autres patrons, que se mettre, dans sa composition, à l’unisson du reste de la société : l’éducation, les transports, le téléphone, la poste et la médecine ne peuvent pas dépareiller du paysage mondial capitaliste. Public, privé, ici ou ailleurs, l’exploitation est la même quel que soit le patron.

Depuis longtemps, les recettes pour l’accroissement des profits, pour satisfaire à la seule nécessité que connaisse le Capital, sont bien connues. Elles sont présentes partout, petites ou grandes entreprises, et dans le monde entier. Partout les patrons nous exploitent avec ces méthodes là. Partout, le travail est intensifié, plus productif mais toujours aussi peu payé, voire moins. Partout, les patrons mettent en œuvre la flexibilité, depuis les cadences de travail dans les usines qui tournent en continu, jusqu’à la mobilité permanente des équipes malléables, des ateliers à dimension variable, des services rentabilisés. Pour pouvoir nous exploiter dans n’importe quel cadre, le travail a été déqualifié. Partout, nous sommes interchangeables, corvéables à toute heure et en tout lieu. Partout, salariés, chômeurs, nous voyons baisser nos salaires présents ou à venir. La précarité a toujours été notre lot. L’attaque est générale, parce que c’est ainsi que la société capitaliste se modernise, accaparant notre labeur. Le capitalisme prospère depuis trop longtemps !

Le salariat est notre lot. Il régit nos conditions de vie. Quelle que soit sa forme, il fait de nous tous, exploités, des précaires. Jamais ce système ne nous permettra de réaliser pleinement nos vies, et les réformes successives n’ont pu que le renforcer. Aujourd’hui, nous n’avons plus d’autre choix pour nous y opposer que de lutter pour l’abolir.

Riposte de classe !

L’attaque capitaliste que soutient l’État est générale, opposons une riposte de classe unitaire. Ne laissons personne gérer nos vies, et surtout pas notre colère. Par l’unité de tous ceux qui subissent l’exploitation, par-delà les différences de boîtes, de statuts, de frontières, nous pouvons à tout moment rompre avec ce système. Pour une révolution immédiate, sans aucune transition, nous avons des armes de classe, l’action directe, la grève et notre solidarité pour attaquer le Capital et abattre l’État !

Pour ne plus jamais être dépossédés, abolissons la propriété, les classes sociales, le capitalisme ! Pour vivre libres dans une société libre, cassons la machine à exploiter !

CRAC comme... - La dissolution de Precari Nati et la naissance du CRAC, Centro di Ricerca per l’Azione Comunista 2002

samedi, 29 mai 2004

CRAC COMME CRISE, CRAC COMME RUPTURE, CRAC COMME... MERDE, C’EST DE LA BONNE

L’organisation est l’organisation des tâches, pour cela il est nécessaire que les groupes se coordonnent pour l’action ; à partir de cette constatation, l’organisation, la politique, le militantisme, le moralisme, les martyres, les sigles, même notre étiquette, font partie du vieux monde.
(Exergue du site autprol.org)

Le CRAC, Centre de Recherches pour l’Action Communiste, est un groupe qui est né de la dissolution du collectif territorial Precari Nati (Nés Précaires).

Les camarades du CRAC ont identifié les limites suivantes de leur expérience précédentes :

Precari Nati portait en lui les ambiguïtés d’un groupe de travailleurs précaires qui voulait assumer un point de vue de classe d’ensemble tout en maintenant de ce point de vue, notre position ferme sur la centralité de la classe, dans un va-et-vient entre les deux. Le ciment du groupe était principalement une position subjective de classe qui dans le même temps existait au détriment d’une référence consciente et explicite à une position politique, qui aurait dû naître d’un débat et d’un approfondissement théorique. Ceci a généré la confusion qui consistait à se concevoir soit comme un groupe politique, soit comme un groupe d’intervention, en ne réussissant à n’être pleinement ni l’un ni l’autre.
• Par certains aspects, nous avons exalté et célébré la classe, en retombant dans une dimension ultra-économiste qui inhibait l’effort de recherche pour le développement de la théorie révolutionnaire. On produisait l’équation entre être prolétaire et être révolutionnaire. Ne voyant pas la classe comme l’un des nombreux produits de la société capitaliste, on n’en retenait que le côté négatif-révolutionnaire, jusqu’à considérer la classe comme un pur sujet. On en arrivait à confondre l’autonomie prolétarienne avec des formes dures de syndicalisme. On parlait d’autonomie prolétarienne, mais en l’absence d’un mouvement de classe on y substituait notre propre activisme.
• À la différence de Precari Nati, le CRAC repart sur l’idée qu’il existe une séparation effective entre la minorité de classe révolutionnaire et la classe elle-même. En re-situant le CRAC dans la première, nous voulons redéfinir et valoriser le rôle des avant-gardes communiste. Nous réfutons, toutefois, le schéma qui voit le rapport entre l’avant-garde et la classe comme un rapport entre dirigeants et exécutants, auquel correspond la distinction entre les niveaux politiques et économiques. Les autocélébrations a priori de beaucoup de regroupements politiques qui se définissent comme avant-garde de la classe, démontrant par là leurs dispositions à réduire la lutte de classes à une question formelle et organisationnelle, ne nous intéressent pas. La classe engendre spontanément des avant-gardes à l’intérieur d’elle-même, qui se déterminent numériquement par rapport à la puissance sociale du prolétariat et à sa capacité relative d’auto-organisation. Être forts ne signifie pas militer dans un groupe de masse, mais être là avec des moyens adéquats quand la classe manifeste sa puissance. Ce n’est pas donner vie à un groupe de masse, mais à un groupe qui soit un instrument pour la classe.
• Chez Precari Nati l’enracinement territorial a eu un effet de repliement sur le local, de même qu’il a rendu difficile la confrontation avec le mouvement politique, que nous voyions toujours plus renfermés sur des positions et des modes d’intervention « autoréférencés ». Le niveau territorial d’intervention ne doit pas être abandonné, mais il ne doit pas être le seul. Les articulations du capital sont internationales, de cela ressort la nécessité de porter attention aux thématiques Nationales et Internationales, et la nécessité l’élargir le plus possible l’« espace » sur lequel nous agissons et sur lequel se place la lutte de classe.
• L’analyse de la crise du capitalisme est pour le CRAC un nœud important. Celle-ci a été un objet de débat politique entre les diverses composantes révolutionnaires du mouvement ouvrier et elle porte en elle la résolution théorique de beaucoup de questions importantes pour le mouvement de la classe. Chez Precari Nati l’analyse de la crise était formulée de manière intuitive, maintenant nous voulons approfondir l’analyse de manière à la rendre davantage « vérifiable » et transmissible.
• Il y a eu dans le groupe une dimension collective insuffisante et une dimension individualiste prononcée, qui traduisait la différence entre ceux qui pensaient avoir des idées brillantes et ceux qui au contraire « assistaient » passivement. Un groupe n’est pas une école où l’on distribue des notes, mais un gymnase où l’on s’entraîne à jouer en équipe. Il n’y a pas plus de compétition que de recherche d’une culture dominante, mais une même tension théorico-pratique. On ne doit pas nécessairement tous parler, mais tout le monde doit avoir quelque chose à dire. En développant une attitude collective, beaucoup de nos limites et de nos craintes pourraient apparaître comme les ridicules questions d’un groupe paroissial.

Ainsi s’est conclue une phase. Les militants du CRAC continuent à s’inscrire dans une structure de rencontre et de contre-information pour les travailleurs mais, à la différence d’avant, avec leur propre indépendance par rapport à ces expériences.
Le CRAC se positionne comme un groupe de recherche et non comme une organisation d’ensemble, dans la mesure où il tentera dans son travail de définir le programme communiste, c’est-à-dire le contenu du communisme qui se développe dans la lutte des classes. L’organisation communiste effective ne pourra démarrer qu’à partir des exigences de la lutte de classes.
Pour le moment, c’est un laboratoire où l’on cherche à développer la théorie et la pratique révolutionnaire, à répandre [riversare] sur tous les champs d’intervention où opèrent les militants du CRAC.
Bien que n’étant pas une organisation, le CRAC participe au processus de convergence des regroupements révolutionnaires au niveau international. La capacité d’action et de pouvoir de la classe se manifeste non dans les formes que celui-ci prendra mais dans la force effective de celle-ci. Le rapport qui existe entre les révolutionnaires et la classe est lié à cela.
Le CRAC peut se définir comme un groupe de communistes internationalistes, qui n’ont rien à partager avec les politiques social-démocrates et nationalistes, incarnées dans le syndicalisme et le parlementarisme qui, dans cette phase de la crise du capitalisme, sont des formes contre-révolutionnaires.
Nous considérons que le Capitalisme est un rapport social, et à ce titre il doit être combattu dans tous ses aspects. L’État est un attribut du système de production du capital et sa destruction est une condition nécessaire de la révolution communiste, dont le contenu est l’abolition du prolétariat vers la communauté humaine.

Dans sa spécificité, l’activité du CRAC est centrée sur les champs suivants :
• Recherche et bilan des courants révolutionnaires du mouvement prolétarien ;

• Analyse de la société actuelle ;

• Développement et soutient à l’autonomie prolétarienne.

Le CRAC a son organe d’expression qui est la revue qui prend le nom du collectif : CRAC

La lutte "sale" des nettoyeurs de train en Italie, septembre 2001 juillet 2002 - Lotta Sporca/Centro di Ricerca per l’Azione Comunista, Turin 2002

samedi, 29 mai 2004

(Extraits de la conclusion)

« L’unique tâche d’un homme qui pense et aime la vérité consistait - en face de la première explosion du soulèvement des ouvriers de Silésie - non pas à penser en maître d’école mais plutôt à étudier le caractère qui lui est propre. Pour cela il faut avant tout une certaine perspicacité scientifique et un certain amour des hommes, tandis que pour l’autre opération une phraséologie toute prête, immergée dans un creux égoïsme, suffit amplement.
« L’émeute industrielle si partielle soit-elle, renferme en elle-même une âme universelle.
« (...) une révolution sociale se place au point de vue de la totalité, parce qu’elle part du point de vue de chaque individu réel, parce que l’être collectif dont l’individu s’efforce de ne plus être isolé est le véritable être collectif de l’homme, l’être humain. »

Marx, Gloses marginales critiques à l’article le Roi de Prusse et la réforme sociale, Spartacus, 1970, trad.. J. Camatte, pp. 85 et 88-89 [1].

La lutte des nettoyeurs de trains pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses à qui se place, dans le processus d’organisation de classe, du point de vue de la transformation des relations sociales actuelles.
Les réflexions qui suivent se sont construites à la suite des initiatives de fin avril et ont été intégrées et modifiées au jour le jour au cours de discussions entre camarades intéressés par cette expérience.
L’étalement dans le temps du conflit (de l’automne passé au mois d’avril de cette année), son intensité en trois moments distincts particulièrement significatifs (mi-décembre 2001, février et avril de cette année), son caractère simultanément local et national, la fraction de la classe concernée, ses contenus et les formes de lutte imposent une analyse et une réflexion sur l’état actuel du conflit de classes, tout autant que les questions qui restent en suspens et les problèmes encore ouverts.
« (...) les actions autonomes n’ont été que rarement considérées comme les premiers symptômes d’un nouveau mouvement dont l’organisation ne pouvait apparaître et se développer que dans la lutte elle-même. Pratiquement, les tentatives d’analyses essaient d’expliquer l’échec de ces actions, soit par leur “manque d’organisation”, soit par l’inexistence d’un parti révolutionnaire, le “manque de conscience”, le retard idéologique, etc. Toutes ces critiques relèvent en fait des schémas anciens ou traditionnels (...). » [2]
À notre avis, l’autoclarification du mouvement réel et de ses limites est un moment essentiel du développement de l’autonomie prolétarienne, entendue également comme capacité autonome de construction [3]..
L’autoclarification, par conséquent, est un effort de compréhension de la dynamique d’une lutte dans ses limites et dans ses perspectives, destiné à saisir les motifs d’intérêt qui sortent du cadre du conflit particulier, un effort qui ne s’éteint pas avec la fin de la lutte, dans la mesure où son but est de l’insérer dans un processus géographiquement et temporellement plus ample, en en saisissant les conséquences imprévisibles dans l’immédiat.
Il n’est pas possible d’estimer sur le fond l’ampleur de l’écho, pour le mouvement général de la classe, d’un événement particulier : sa réelle réception et son enregistrement sont des choses que l’on ne peut connaître que quand le fleuve karstique de la lutte de classes, dans son parcours accidenté et invisible, revient à la surface et montre ce qu’il a retenu et fait sien.
Quand une lutte, accumulant toute une série de contradictions non résolues et de questions sans réponses, tend vers un point de rupture et a déjà éprouvé la force qui naît de l’union des travailleurs, elle a devant elle différentes perspectives. Elle peut être récupérée par les secteurs les plus dynamiques du système de reproduction des rapports sociaux actuels, ou réprimées, ou bien elle peut s’étendre aux autres secteurs de classe avec lesquels elle a su tisser des relations et fournir, peut-être même indirectement, une riposte a une condition commune. Naturellement ces perspectives ne s’excluent pas mutuellement, et les différentes combinaisons des deux premières dans l’action du parti de l’ordre, n’interdit pas le développement de la troisième, qui, au contraire prend souvent forme en relation avec le comportement de la classe dominante et en réaction à celui-ci. [4]

I

Revenons à la lutte des nettoyeurs de trains, en voyant rapidement l’organisation du travail et la composition sociale des travailleurs.
Les tâches, la taille de l’équipe et sa composition contractuelle et sociale, le type de roulement, etc., changent selon le type de train et sur la base du travail à effectuer.
Les équipes sont formées sur les plateformes par les chefs de garages en fonction du personnel disponible et des exigences du travail de la journée.
Le travail est à cycle continu : sept jours sur sept, 365 jours par an.
40% des trains qui arrivent dans les garages ou dans les gares repartent immédiatement, le nettoyage doit donc être fait just in time, tandis que les 60% restants repartent dans la journée.
Trois type de travaux sont faits dans les trains.
Le premier, appelé « volante » et qui requiert à peu près trois-quart d’heures par train est effectué sur les trains de banlieues qui convergent sur Milan de toute la Lombardie, par des équipes de 10 personnes en moyenne (...).
Sur quelques trains, selon le cas, et en général sur les trains « longue distance » (appelés « trains du choléra »), est effectué le second type de travail dit « particulier », qui nécessite environ 4 heures et est payé aux entreprises adjudicataires selon le temps passé ; par exemple, les housses des appuis-têtes les plus sales ou les sièges en mauvais état sont remplacés.
Le troisième type de travail, qui est périodiquement effectué sur tous les trains, et appelé « radical » : les wagons sont sortis des rails, leur partie inférieure est nettoyée ; à l’intérieur on applique un traitement ad hoc, et à l’extérieur on efface les graffitis et autres inscriptions.
Pour le nettoyage « radical » sont employés seulement les anciens, les mieux payés, qui travaillent 5 jours par semaine.
Pour les nettoyages « particuliers » et pour toutes les tâches en général plus complexes des traitements ad hoc, sont employés des travailleurs « fixes » [5] qui travaillent par roulement de 8 heures (7 heures et 37 minutes effectives). Environ 40% sont des immigrés.
Pour le nettoyage « volante », sont employés quasi exclusivement des travailleurs immigrés, embauchés à l’initiative des chefs de garage sur un contrat précaire, qui travaillent par roulement de 6 heures (6 heures effectives !).

La segmentation interne donnée par les différents profils contractuels, qui correspondent essentiellement aux origines différentes des travailleurs, n’ont été dépassées que partiellement durant la lutte ; les travailleurs jouissant de la plus grande ancienneté, rejetant les conditions de ré-embauche revues à la baisse ont fait « la locomotive » et les travailleurs les plus jeunes et précaires, « la remorque ».
On peut cependant diviser les travailleurs en deux groupes.
Le premier est celui des travailleurs italiens, pour la majorité des immigrés « historiques » du Sud, avec un contrat « fixe », de meilleures conditions de rétribution et une grande ancienneté (10-20 années de service), dont certains doivent leur propre ascension et celle de membres de leur famille, à leurs liens avec les syndicats.
Beaucoup sont d’anciens ouvriers d’usine mis à la porte durant le cycle de restructuration à cheval entre la seconde moitié des années soixante-dix et la première moitié des années quatre-vingt. Ils ont en général un bas niveau de scolarisation et la plupart du temps les plus âgés parlent exclusivement le dialecte de leur région d’origine ; ils ont une faible qualification professionnelle, de la difficulté pour trouver un autre emploi, et souvent ils ont un autre travail.
Même parmi les travailleurs italiens il y a une part de précaires, qui depuis toujours ont un contrat à durée déterminée (« Ça fait trente ans que je subis l’attaque de l’article 18 [6] », a observé amèrement un travailleur interviewé).
La majorité a famille et enfants, et elle est consciente du fait que les nouvelles conditions de travail auraient entraîné une drastique diminution de salaire (les salaires nominaux sont inchangés depuis dix ans, et tournent entre 900 et 1000 euros).
Les délégués et les travailleurs les plus actifs ont tous une expérience syndicale et politique acquise au cours de leurs précédents emplois :

- Ils en ont retiré une pratique syndicale et une conception combative de l’organisation, critique par rapport à l’actuelle politique syndicale qu’ils jugent indigne du vrai syndicalisme.

- Ils sont sans cesse en conflit avec les permanents, qui se débarrassent de leur travail comme s’il s’agissait d’un travail quelconque avec le même esprit qu’un banquier ou un charcutier quand ils font le leur, et ils regrettent que les permanents de la FILT [7] soient presque tous des cheminots, alors que peu d’entre eux viennent du support ferroviaire.

- Ils ont un sens aigu du rôle de délégué, à tenir, selon eux, avec orgueil et responsabilité sans jouer les prima donna (même quand ils sont sous l’attique de la gare !).

- Ils sont sincèrement choqués que quelques délégués prennent une charge représentative seulement pour bénéficier des heures de délégation syndicale, et ils pensent que dans une situation aussi éclatée, où ce n’est pas comme à l’usine avec les ateliers, mais 1000 personnes sur 12-15 bases distantes de 6-7 kilomètres ou plus, les délégués devraient faire leur devoir et non se la couler douce.

- Ils ne supportent pas que les travailleurs prennent la carte du syndicat, comme ils s’abonnent au stade, convaincus d’être dans une catégorie qui donne envie de vomir et qui n’a relevée la tête que pour peu de temps.

- Tous jettent de la merde sur le gouvernement de centre-droite et sur l’arrogance des patrons, peu, seulement les syndicalistes de base, se souviennent des méfaits du centre-gauche.

Le second groupe de travailleurs est en majorité composé d’immigrés : même si quelques uns d’entre eux font un travail plus complexe et absorbant, et si quelques autres sont devenus chefs d’équipe, l’immense majorité travaille avec des contrats à durée déterminée, beaucoup à temps partiel, et est trimbalée entre les divers garages, quais et plateformes, pour suppléer aux milles éventualités imposées par un turn over élevé.
Ils sont souvent d’immigration récente et ne parlent quasiment pas italien, même s’ils ont un niveau de scolarité plus élevé que leurs collègues italiens ; ils gardent pour eux le strict minimum de leur salaire et envoient le reste à leur famille, en Asie du Sud (Inde, Pakistan, Bangladesh, Sri-Lanka), en Amérique latine et en Afrique du Nord.
S’ils adhèrent à un syndicat, ils le font exclusivement pour les « services » que celui-ci garantit. Aucun d’entre eux n’a d’expérience politique antérieure dans son pays d’origine dans des formations communistes ou une expérience de conflit avec les autorités politico-judiciaires.
Ces travailleurs ont fréquenté les assemblées générales, ils ont participé à la grève et ont été parmi les derniers, le 25 avril, à quitter la gare centrale, mais ils n’ont pas trouvé chez les autres travailleurs la disponibilité nécessaire pour les consulter et les informer régulièrement de ce qui se passait ; ils n’ont pas été perçus comme des camarades de travail. [8]
Cette « masse critique » de travailleurs immigrés précaires tend à être la moins sensible à la logique du chantage au licenciement, dans la mesure où elle a toujours dû prendre en compte cette instabilité dans sa propre situation de travail. [9] Elle a suivi la lutte moyennant un rapport de confiance avec quelques travailleurs à l’intérieur de l’équipe ou du garage, mais elle n’a pas exprimés ses propres besoins : la force explosive des contradictions qu’elle vie sur son poste de travail et dans la société.
Les travailleurs « fixes » de leur côté, on fait de la nécessité de donner la parole à ces travailleurs une question subsidiaire, les reléguant à un rôle secondaire, sinon marginal ; ainsi ils n’ont pas pris en charge, dans une logique de soutien mutuel, leurs exigences et ils n’ont pas su allier leurs propres objectifs avec ceux des travailleurs disposant de garanties moindres, socialement moins protégés [10].
Quoi qu’il en soit, sans nous laisser aller à des hypothèses sur ce qui aurait pu arriver, nous pouvons affirmer que la composante des travailleurs précaires, immigrés pour la plupart, aura en Italie, dans les services en général mais pas seulement, un rôle toujours plus déterminant. Il faut en saisir dès à présent le potentiel offensif pour la lutte de classes, en stimulant l’organique participation et la tendance à entraîner le conflit vers une émancipation sociale plus globale.
Dans les interviews et dans les discussions, des attitudes racistes se sont montrées de la part de quelques travailleurs parmi les plus anciens, qui attribuent aux immigrés la dégradation de leur propre condition et acceptent tacitement que leur charge de travail soit augmentée. L’existence de ces attitudes est prise en compte par les travailleurs immigrés comme une partie intégrante de leur condition  ; les camarades intervenus directement dans le conflit ont cherché en conséquence, par-dessus tout, à faire en sorte que les travailleurs se socialisent entre eux [11].
Lorsque la situation contractuelle vacille, la précarité s’étend à ce que l’on appelle les travailleurs garantis, faisant du coup s’évanouir la différence entre « fixes » et « précaires ». C’est cette condition de commune incertitude que l’on peut utiliser comme bras de levier pour affirmer la tendance à la transformation de la condition prolétarienne.
La force de la classe devient une force effectivement propulsive dans la mesure où, dans la lutte même, sont dépassées ses luttes internes.
Les formes d’organisation du travail qui modèlent l’action collective, dans ce cas le travail en équipe et dans différents garages, sont l’adhésif initial, tandis que l’effort pour impliquer de manière positive tous les travailleurs des différents secteurs de l’entreprise, ici les autres travailleurs de l’entreprise de service et les autres travailleurs des chemins de fer, est un moment ultérieur du développement de la force de la classe. Le premier moment n’est pas complètement accompli, le second, pour autant que nous le sachions, a été seulement partiellement ouvert.
Entrer immédiatement en contact, au lieu d’attendre dans les garages ou sur les plateformes, une oreille collée à la radio et un œil sur la télévision, comme le font les autres travailleurs, aurait jeté les bases pour une réelle construction organique [collegamento] de la lutte, comme cela c’est passé par contre en partie plus tard.
La « Coordination nationale » a cherché, non sans difficultés, suppléer ce déficit initial, sachant que, même la volonté la plus généreuses des travailleurs les plus actifs, ne peut remplacer les exigences réelles qui jaillissent des luttes.
La tentative de se coordonner avant l’échéance du 6 mai [date de fin des contrats précaires, N.d.T.] a été un travail de jonction d’anneaux différents et un travail minutieux de tissage - pour paraphraser un de ses organisateurs - qui a impliqué les travailleurs les plus actifs, peut-être RSU [12], adhérents aux syndicats, fortement représentatifs sur les lieux de travail, mais isolé et peu pris en considération, déjà auparavant, par la bureaucratie syndicale, qui s’est levé le cul seulement quand le couvercle de la marmite à sauté.
Les appartenance syndicales différentes des travailleurs, avec les degrés relatifs d’implication, et les fortes poussées locales pour se concentrer sur soi, même après que les relations aient été en partie établies, donnent le cadre général dans lequel se sont déroulées les choses. Dans une telle situation, l’action peut être d’autant plus efficace et incontrôlable que l’autonomie des initiatives locales et le caractère horizontal de la communication sont importants, que la coordination est souple et interchangeable ; a contrario l’action sera d’autant plus inefficace qu’elle sera déléguée a un organisme central, non contrôlable par les travailleurs, simple gérant d’un flux d’informations et de décisions provenant du centre.

Un aspect important est la solidarité démontrée à divers titres par les autres travailleurs.
A Milan, les travailleurs des ateliers de réparation ferroviaire de Greco, outre le fait de fournir le matériel pour les banderoles Les licenciements ne passeront pas et Non aux licenciements, accrochées sur les murs extérieurs de la gare centrale, se sont déclarés disponibles pour la grèves des travailleurs du nettoyage en avril.
Quelques camarades syndicalistes de base ont contribués à la formation d’une coordination nationale.
Un travailleurs embauché par l’entreprise Gorla à l’occasion de l’adjudication du nettoyage des bâtiments communaux et des écoles, a cherché a mettre en contact le conflit déjà entamé par lui et ses camarades de travail contre l’accord de merde signé par les syndicats avec celui des travailleurs du nettoyage des trains et des gares ; il est intervenu à une assemblée des nettoyeurs de trains à la Chambre du Travail, le 10 avril, dénonçant la duplicité de l’attitude des syndicats qui, entre autre, n’avaient pas mis en rapport les travailleurs de l’entreprise en question qui travaillaient sur des chantiers différents ; il est aussi intervenu le 25 avril, avec ses camarades de travail, pour exprimer sa solidarité avec la lutte.
Ce qui a effectivement manqué c’est la solidarité active des travailleurs du secteur ferroviaire, eux aussi touchés par la restructuration des chemins de fer, qui payent encore leur héritage corporatiste et une incapacité d’action commune avec tous les autres travailleurs du secteur.

II

« Les syndicats parlent toujours d’unité, les groupes de front, de comités, etc. ; dans toute grève où s’exprime l’autonomie de l’action, personne ne parle plus de cela, car la lutte est le fait de tous les travailleurs en marche. »

H. Simon, Nouveau mouvement, 1974, p. 8 [13]

(...)

À Milan, le 5 décembre, il a suffit d’un simple bouche à oreille pour organiser l’occupation des quais. En février il a suffit d’une assemblée de quelques minutes à la gare centrale, dans laquelle seuls les syndicalistes s’interrogeaient sur ce qu’il fallait faire et voulaient discuter démocratiquement sur comment continuer, alors que tout le monde savait, depuis une semaine de mobilisation, ce qu’il fallait faire et l’avait déjà fait.
Bien que la lutte eût un caractère national, la nécessité de relations entre les différentes réalités territoriales a été prise en compte comme priorité seulement après février . Le syndicat, même débordé et victime à plusieurs reprises des railleries des travailleurs, a pu cependant se poser comme unique instance en mesure de traiter pour tous les travailleurs. Les contestations, plutôt vives, n’ont pas été absentes - injures et bousculades contre les « vendus » au cours de l’assemblée de la Chambre du Travail à Porta Vittoria à Milan en février et une bagarre avortée dans le souterrain du quai n.6 à la gare centrale.
Les travailleurs les plus actifs, qui ont fait confiance à la présumée honnêteté et détermination des différents délégués et envoyés syndicaux, qui semblaient vouloir conduire la lutte jusqu’au bout [14], ont tenus les autres travailleurs jusqu’au 25, en leur faisant croire que les quais de toutes les gares d’Italie seraient occupés dès 10 heures du matin ; il s’agissait bel et bien d’une escroquerie, uniquement destinée à créer l’attente d’un « grand événement », tenir à l’œil les travailleurs et en même temps maintenir le « moral des troupes ».
Le syndicalisme de base (CUB) [15], de son côté, a oscillé entre la nécessité d’être reconnu au niveau de l’entreprise (à travers les élections des RSU) et à la table des négociations à Rome, et un soutien tiède à la lutte : son apport, durant les journées d’avril, a été visiblement insuffisant (nonobstant le fait que quelques uns de ses adhérents soient engagés en première ligne dans le conflit).
En d’autres termes, le syndicalisme de base a admis dans son action une sorte de « division sociale du travail » dans la lutte : les travailleurs directement impliqués luttaient, d’autres supportaient, d’autres encore négociaient  ; de cette manière l’action des premiers est subordonnée aux exigences de la médiation, et vient implicitement légitimer a priori le résultat de la négociation elle-même, quel qu’il soit [16].
Les travailleurs qui sont montés sur les toits [de la gare centrale de Milan quelques jours après la signature de l’accord du 25 avril, et qui ont entrepris une grève de la faim, N.d.T.] ont été l’exemple vivant des oscillations continues du militant syndical habilissime à flairer les mensonges, doté d’une remarquable capacité d’organisation et d’entraînement, prompt à prendre sur lui la responsabilité d’initiatives de lutte de façon autonome, mais dans le même temps capable d’accepter, et par-dessus-dessus tout de faire accepter, les pires saloperies, incapables de mener jusqu’au bout la critique de l’organisation syndicale, prompt à prendre en charge la démobilisation. Ces travailleurs, à peine mis au courant de la « grille technique », vendue comme un accord, ont dit que pour eux ça ne changeait rien, que ce communiqué, ils auraient pu le faire de chez eux et l’expédier, et 30 minutes après deux des leurs sont descendus en dessous pour convaincre les autres de la bonne qualité de l’accord.
Ils s’étaient demandés, les jours précédents, ou mieux les nuits précédentes, pourquoi c’était à eux et à quelques autres, de tout coordonner [Si erano domandati... perchè toccasse a loro e a pochi altri, coordinare...] sans que les permanents bougent d’un pouce, et pourtant ils se sont laissés convaincre par ceux-ci qui ont su toucher leur sens des responsabilités.
S’ils n’étaient pas descendus, cette « masse de débiles qui contrôlent encore la gare, avec à sa tête quelques jeunes cons et des vieux cons qui ne font rien d’autre que semer la zizanie » (pour reprendre les mots d’un syndicaliste) auraient pu s’énerver et occuper les quais ou quelque chose de ce genre. Dans tous les cas, s’ils n’étaient pas descendus pour parler avec les permanents, ils auraient implicitement délégitimé le syndicat.
Plus grand est le sens des responsabilités de ces travailleurs dans les confrontations avec l’organisation, c’est-à-dire plus est développé leur conscience politique, et plus est annihilé leur instinct social et leur sentiment d’appartenance à la classe.
Les délégués « de gauche » balancent entre la fonction de représentants au sein des travailleurs des revendications syndicales et celles de représentants des travailleurs au sein du syndicat, demeurant quoi qu’il en soit embourbés dans le marais démocratique de l’action syndicale.
La nuit du 24 avril - quand à 22 heures la grèves de 48 heures proclamée par les syndicats était terminée, mais on n’avait pas d’informations sur la marche des tractations à Rome, qui duraient depuis l’après-midi, sans qu’aucun déblocage ne soit entrevue - la situation est devenue encore plus problématique.
Les délégués, appelés par les travailleurs sur leur portable, continuaient à répondre : « Pour le moment, on ne peut rien garantir, parce que eux ne garantissent rien, ne faites rien, nous ne savons rien, il n’y a rien, restez assis là où vous êtes et ne faites rien. »
Les uniques certitudes étaient d’une part la pression des chefs et des petits chefs pour faire reprendre le travail et d’autre part la volonté des ouvriers de faire une grève illimitée, jusqu’à l’éclaircissement définitif de leur propre futur.
L’entreprise n’avait pas renoncé, durant les jours précédents, à réquisitionner les travailleurs, les contraignant à assurer le service minimum, bien que la loi établisse que la réquisition étant de la compétence de la Préfecture, elle ne peut être le fait de l’entreprise pour laquelle on travaille (encore moins lorsque l’ordre est expédié par télégramme !).
Jusqu’à la nuit, en outre, quelques travailleurs avaient continué à se rendre dans les garages et les gares, appelant à ne pas travailler, tandis que les représentants syndicaux cherchaient à expliquer, en pur langage démocratico-syndical, le « renvoie des responsabilités de la situation sur l’entreprise », à laquelle il fallait répondre en tenant son « propre poste de travail » et par l’autoréduction des cadences, en essayant de faire croire aux travailleurs que Gorla [la société privée de nettoyage], les payerait pareil.
D’un côté les ouvriers, comme en février, n’avaient pas l’intention de reprendre le travail, de l’autre, la pression de l’entreprise et l’absence d’informations précises n’étaient pas faits pour les aider.
Exemplaire est aussi la rigidité avec laquelle le même bonze syndical a traité les informations sur les « tractations en dents de scie ». [trattative saltate]

- Dis-moi, quelles informations officielles tu as ?

- Aucunes...

- Alors me casses pas les couilles ! Tu as un représentant syndical ? (en référence à un envoyé qui revenait de Rome) - Tu lui fais confiance ? Alors écoute ce qu’il te dit !
Très probablement, jusqu’à ce que les conditions objectives à l’intérieur du processus de crise-restructuration-précarisation soient matures, il sera difficile que prenne forme non seulement une critique du syndicat, mais de la forme et de l’action syndicale en tant que telle. On ne doit pas voir dans la rupture un donné de fait, mais une tendance qui constitue, jusqu’à aujourd’hui, une hypothèse de travail politique qui coupe les ponts avec les aspects les plus néfastes du vieux mouvement ouvrier [17]].
Cette hypothèse politique est interne à la dialectique du « anticiper-suivre » et à la capacité de faire « précipiter » le mouvement réel, qui est le sens profond de toute théorie et pratique d’une minorité révolutionnaire.

III

« Donc, quelle sera la méthode ? Celle de la démonstration théorique, de la culture ? Nous devrons attendre encore plusieurs siècles pour “préparer” les prolétaires ? Non, par Dieu, la voie de la propagande n’est pas la théorie mais le sentiment, en tant que celui-ci est le reflet spontané des besoins matériels dans le système nerveux. »

Amadeo Bordiga

Les travailleurs, dans leur action, ne sont se pas limités à la grève, qui certes aurait occasionnée quelques désagréments mais n’aurait pas cassée la routine des transports de la force de travail « banlieusarde » et le système de transport ferroviaire ; ils sont allés jusqu’à l’occupation des quais et au blocage routier. Ainsi, ils n’ont pas limité leur rage d’action à une seule gare, mais ils l’ont élargie à la ville entière, se déplaçant en masse d’un lieu de travail à l’autre.
Du point de vue de la capacité offensive, ça a été le moment le plus haut atteint par cette lutte, qui s’est déployée sur le terrain de l’adversaire le frappant quand et où il l’attendait le moins, neutralisant temporairement sa capacité de réaction - ils nous évacueront des quais, alors nous occupons les rues ; ils utilisent des jaunes, alors on les fout dehors ; ils savent que nous irons ici, alors on les attaquera ailleurs.
L’imprédictibilité des actions, le caractère indéchiffrable des codes de communication, les canaux de relations invisibles ont été constamment recherchés par les grévistes, mais pas toujours complètement réalisés. Par exemple, le matin du 22 avril, les travailleurs en repos s’étaient donné rendez-vous à la gare centrale, pour se diriger ensuite en un point précis pour bloquer les trains de marchandises qui transportaient des automobiles à peine sorties d’usine et attendues dans l’urgence. À peine sortis de la gare, ils se sont trouvés face à un déploiement considérable des forces de l’ordre, ce qui a empêché l’action programmée. (Cela n’est que l’une des lourdes interventions intimidatrices de la police.)
Lorsque la grève démarre le 23 avril, les travailleurs ont une seule chose en tête : aller sur les quais et y rester. La façon dont ils avaient testée leur force en décembre et en mai, à travers la conquête d’une identité collective, avait rendu l’action explosive. Pour cela aussi, les pratiques qui n’étaient pas l’occupation des quais ont eu un médiocre appeal, étant considérées par les travailleurs comme une simple « garniture » de la lutte, tout au plus un terrain de préparation : on savait que la partie serait jouée sur un autre mode. Ces pratiques ne font pas autre chose que diluer le potentiel efficace de la lutte, démoralisent, sont synonymes de perte d’argent dans l’enveloppe de la paye, frustrent la volonté de faire, désorientent : on nous disperse en autant de groupes qui s’interrogent sur quoi faire, alors que dans l’action on est un tout.

[Le chapitre IV est consacré à la lutte des mineurs de Jiu de Roumanie en 1999 ; le chapitre V aux luttes de Cellatex et Moulinex. En exergue de celui-ci, il y a la citation suivante :

« La classe des travailleurs et la classe capitaliste n’ont rien en commun. Il ne peut pas y avoir de paix entre la faim et la pauvreté qui règnent parmi les millions de travailleurs et les quelques uns qui composent la classe patronale, qui possèdent toute la richesse de la vie. »

Préambule des IWW, 2 janvier 1905

(...)

VI

« Le prolétariat réclame une approche spécifique qui permette de saisir le développement subjectif...
Le prolétariat concret n’est pas un objet de connaissance : il est travail, lutte, il se transforme : on ne peut pas, en définitive, l’atteindre théoriquement, mais seulement pratiquement, en participant à son histoire...
Cette classe ne peut être connue seulement qu’à partir d’elle-même, seulement à condition que celui qui l’interroge introduise la valeur de l’expérience prolétarienne, mette les racines dans sa situation et fasse sien l’horizon social et historique de la classe ; pour autant que l’on rompt avec les conditions immédiatement données par le système d’exploitation. »

C. Lefort, L’expérience prolétarienne. (Retraduit de l’italien)..

Les luttes « sales » comme celles-ci [y compris Cellatex et Moulinex, N.d.T.], peuvent stimuler les militants qui entendent se libérer des illusions démocratiques et des représentations sociologiques du prolétariat.
Les militants qui n’entendent pas être les dindons de la farce doivent par dessus tout comprendre ce qui se passe, participer directement et contribuer à l’ « externalisation » (pour utiliser à notre manière le mot préféré des patrons) des motifs de la lutte, en s’appuyant sur l’universalité de l’expérience prolétarienne, sur la créativité et sur le goût pour le partage actif.
Qui a participé activement à la totalité du conflit connaît les difficultés auxquelles on est confronté, difficultés qui ne peuvent être résolues par des proclamations, des slogans, des idéologies et des pratiques d’appareil.
La nécessité de créer des expériences/instruments de communication directe et de soutien mutuel (comme une caisse de solidarité, des initiatives de contre-informations locales et des moments de réflexion collective) a émergé, une nécessité qui est et sera toujours plus à l’ordre du jour dans les luttes futures.
De cette façon, chacun pourra sortir du rôle de « tifoso » et devenir co-auteur de son propre destin.
Quand on participe à une lutte de l’ « extérieur », il n’est pas toujours facile de faire comprendre les raisons de son propre intérêt et de sa disponibilité pour y participer.
Expliquer que l’on n’est ni les représentants d’un parti ou d’un syndicat ni des journalistes - alors que l’on pose un tas de questions et que l’on cherche à enregistrer paroles et images -, expliquer cela lorsque son propre parcours est en devenir, n’est pas simple, y compris pour soi-même.
Qu’il s’agisse de traduire un tract dans une autre langue, de recueillir des fonds ou de mettre à disposition des connaissances, des expériences, des lieux de rencontre et des instruments de communication, la contribution d’une subjectivité militante est entièrement à définir dans la perspective du mouvement réel.

VII

« La bourgeoisie et le prolétariat sont enfants d’une époque nouvelle. Tous les deux tendent, dans leur action sociale, à éliminer toutes les survivances du passé. Ils doivent, en vérité, mener une lutte tout à fait sérieuse, mais celle-ci ne peut être menée jusqu’au bout qu’à partir du moment où bourgeois et prolétaires se trouvent seuls et face à face. Le vieil armement doit être jeté à la mer afin que le navire soit « prêt pour la bataille », à la différence qu’alors la bataille ne se déroule pas entre deux navires, mais à bord du même bâtiment, entre les officiers et l’équipage. »

F. Engels, La question militaire prussienne et le parti ouvrier allemand, 1865. (Retraduit de l’italien).

Au cours de la lutte le balancier peut incliner soit vers la dissolution pratique des contenus de la civilisation du capital, soit vers sa consolidation, en jouant sur la division et la concurrence (par exemple travailleurs « fixes » contre travailleurs précaires et vice versa, travailleurs d’une localité donnée contre une autre et ainsi de suite).
Le prolétariat, en tant qu’il est à l’intérieur du rapport capitaliste, oscille entre la nécessité de sa propre reproduction sociale et la lutte contre cette nécessité. Dans cette dynamique interne à la lutte entre les classes, il ne peut y avoir séparation des deux termes, sinon la contradiction qui est à la base de la polarisation sociale disparaît [se non viene consumata in profondità la contradizzione che sta alla base della polarizzazione sociale].
La résolution de l’énigme de la libération du prolétariat réside dans sa capacité à libérer les énergies emprisonnées dans les rapports de production actuels, en l’utilisant pour la transformation de la société qui emporte sur son passage tout le vieux monde de l’économie politique.
Qui interprète une lutte comme rupture, même momentanée, de la reproduction des rapports sociaux capitalistes, qui pense que la tension vers l’autonomie de la classe s’enregistre soit dans l’approfondissement des contradictions existantes - brisant le modèle bourgeois des rapports sociaux, comme la division sociale, raciale et sexuelle du travail -, soit dans le développement de capacités d’organisation adéquates au conflit, ne peut que saisir les éléments positifs présents dans la lutte des nettoyeurs de trains.
L’appareil mobilisé pour saboter la « lotta sporca » devait par dessus tout empêcher que, pour le « pont » du 25 avril, le trafic ferroviaire soit bloqué ou ralenti.
Il devait aussi empêcher que cette lutte entre positivement dans l’imaginaire social et qu’elle soit reconnue, dans ses contenus et ses formes, comme une lutte de tous les prolétaires.

Il existe une K7 vidéo réalisée par Autoprol retraçant la lutte au jour le jour.

[1] La traduction italienne dit : « ...parce que la communauté, contre la séparation de laquelle l’individu réagit, est la véritable communauté de l’homme, l’essence humaine. »

[2] Nouveau Mouvement, H. Simon, 1974, p. 3.

[3] L’autonomie prolétarienne est un processus historique à travers lequel le prolétariat se rend conscient de sa propre condition et des moyens aptes à la dépasser. Quelques-uns de ces moments peuvent être :- refus de la soumission aux lois de l’économie que la capital présente comme naturelles. En pratique, refus du productivisme et de l’idéologie de la hiérarchie du travail.- organisation de la violence prolétarienne illégale et anti-institutionnelle, capable de s’opposer, dans la défense de la classe, à la violence de l’État, non pas dans le sens de la construction du « bras armé » du prolétariat, mais comme autogestion de l’affrontement par les prolétaires eux-mêmes ;- critique et dépassement des conceptions hiérarchiques et autoritaires sur le terrain social et individuel (moralisme, répression, etc.), et des obligations fonctionnelles à la soumission des prolétaires à la classe dominante, par l’intermédiaire de moments d’organisation qui, remettant en cause la division entre fonctions de direction et fonctions d’exécution, initie l’unification du travail intellectuel et manuel, aujourd’hui dans la lutte, demain au sein de tout le complexe de la vie sociale.

[4] Sa généralisation à l’intérieur d’un contexte de difficile gestion des contradictions sociales - perte de légitimité du pouvoir politique et chute verticale de crédibilité des organisations historiques du mouvement ouvrier dans lesquelles une partie importante de la classe ouvrière est encadrée et encadrable ; forte tension à la rupture avec l’ordre social existant au cœur de l’exploitation capitaliste, dans le secteur tertiaire (transports, système de santé, entretien des aires urbaines, etc.) et dans le système de formation, éducatif et scolaire - amènerait à la formation d’organes qui se placeraient dans une perspective de double pouvoir ; dans un tel cas les énergies accumulées par le mouvement social pourraient trouver un débouché insurrectionnel.

[5] « fissi », en italien. Il s’agit en fait de travailleurs « garantis », possédant un contrat de travail à durée indéterminée. (N.d.T.)

[6] La modification de l’article 18 du Statut des travailleurs qui est un acquis de l’« Automne chaud » de 1969 et interdit le licenciement en l’absence de « cause juste », prévoit que, pour quelques catégories de salariés, en particulier dans le Sud, et enfin de rendre plus flexible les conditions d’embauche, le licenciement reconnu abusif n’entraîera plus la réintégration mais sera compensé par une indemnité financière (N.d.T.).

[7] La Fédération des transports de la CGIL.(N. d.T.).

[8] Le marché mondial du travail puise quotidiennement dans une masse prolétarisée et à prolérariser qui se déplace de la périphérie aux centres de l’exploitation capitaliste. L’appareil de disqualification, mobilisé par le système dominant contre ces prolétaires, rend chronique leurs conditions d’exclusion et est un élément constituant du racisme « démocratique ». (...).

[9] En situation de précariat, quand elle devient sujet social actif dans une lutte, la force de travail multinationale peut difficilement être encadrée et contrôlée par les syndicats ; dans d’autres situations, lorsqu’elle accède à la stabilité, elle peut au contraire constituer la colonne vertébrale de l’organisation syndicale et en devenir l’élément dynamique, comme c’est arrivé pour les secteurs manufacturiers de la région de Brescia et de Varese, où à la mi-mai a éclaté la première grève de travailleurs immigrés contre les conditions de travail et la Ligue Bossi-Fini.
En Italie, comme cela s’est passé en Allemagne, en France et en Suisse, le syndicat peut être un instrument d’intégration et un canal de représentation politique pour une partie de la force de travail multinationale, relativement plus protégée et défendable avec un rapport de travail plus stable, de meilleurs conditions de logement, de plus grandes capacité linguistiques ; et c’est précisément cette plus grande intégration qui l’expose de façon continue au chantage du licenciement.

[10] On a eu un exemple des conséquences de cette attitude le 25 avril, alors que de la table de négociation à Rome est communiqué la « grille technique » (*) : il était évident que celle-ci ne disait absolument rien sur les travailleurs précaires (dont les contrats s’achevaient le 6 mai sans qu’ils leur soit proposé de les renouveler), mais ceux qui le feront remarquer seront peu nombreux et quasiment personne ne cherchera à l’expliquer aux intéressés, pénalisés entre autre par des difficultés de compréhension dues à la langue ! Vendue comme une victoire, si elle avait été correctement comprise dans son contenu - ou mieux dans son absence de contenu - cette « grille » aurait fait monter la colère et provoqué la réaction des travailleurs précaires, qui se seraient exprimés immédiatement dans le blocage des quais.
(*) La « grille technique » est l’accord de principe signé par le gouvernement, la Ferrovie dello Sato, les syndicats et quelques entreprises adjudicataires, qui fixe les bases de la négociation à venir. Pour la CGIL l’accord permet de sauver l’occupation, obligeant les entreprises à appliquer l’accord. (Lotta sporca, p. 22) - N.d.T.

[11] Par « socialisation », nous n’entendons pas le brin de causette sur les journaux de foot, et les considérations sur les starlettes, les soubrettes, le courrier des lecteurs [letterine] ou les railleries pe’ fa’ passà ‘a jurnata [pour passer le temps, en napolitain dans le texte], mais le processus à travers lequel une condition de commune oppression est reconnue comme telle et critiquée à partir des divers points de vue des sujets.

[12] Les RSU sont des sortes de conseils d’entreprise, liés à une tradition italienne remontant aux années 70 (le nom des RSU date, lui, des années 80) . N.d.T.

[13] Dns la traduction italienne les « groupes » qui renvoient dans le texte aux « avant-gardes » radicales, deviennent la « gauche traditionnelle ».

[14] La conscience d’arriver « au bout de la fin » n’a pas d’importance que l’objectif soit atteint ou non, pour autant que ce soit en luttant ; c’est ce qui est ressorti dans plusieurs discussions avec les travailleurs (« To the bitter end [Jusqu’à la fin amère] », dit un mineur anglais des districts charbonniers durant la grève du milieu des années quatre-vingt).

[15] La CUB (Confédération unitaire de base), s’est formée en 1991. Elle rassemble les RdB (Rappresentanze di Base) , la FMLU (un syndicat alternatif fondé chez les métallos dans les années 90). La CUB est actuellement le regroupement le plus important au sein du syndicalisme « alternatif ». N.d.T.

[16] Une gestion collective des tractations est possible, mais elle présuppose un niveau de non séparation entre les « représentants » et les « représentés » qui dérive d’un rapport de force dans lequel la lutte économique est un étage d’un conflit plus ample qui revêt les caractéristiques d’une véritable guerre sociale. [la note cite ensuite l’exemple des négociations de Dantzic en août 1980 qui étaient suivies en permanence par l’ensembledestravailleurssitués à l’extérieur, et celui des piqueteros argentins qui ne proposent des représentants qu’au dernier moment pour des raisons de facilité - N.d.T.]. Dit autrement, le plan de la lutte et le plan de la négociation sont des plans différents et par certains côtés antithétiques, dans lesquels le premier peut être dirigé par les travailleurs eux-mêmes, et c’est le seul plan sur lequel ils peuvent se commettre ; l’autre, à moins d’une mise en œuvre absolument transparente et « assembléiste » des tractations, conduit en grand secret et sans possibilité de contrôle, est un plan sur lequel on ne doit pas parier un sou !

[17] On peut faire remonter le débat sur le vieux mouvement ouvrier à ces petits groupes ou individus isolés qui dans les années 30 essayent de faire un premier bilan des expériences révolutionnaires des années du premier après-guerre (...) [Le reste de la note fait référence au « communisme des conseils » et cite Bourrinet, Canne Meier.... N.d.T.