L’intervention et le courant communisateur - Bernard Lyon

mercredi, 18 juin 2008

En dépit de son titre, cette note pour une discussion n’aborde pas la question de l’intervention à proprement parler, mais porte plutôt sur le devenir social du concept-clé de notre théorie : la communisation. C’est à dire sur formation d’une situation dans laquelle on doit envisager qu’une forme d’intervention est possible avec toutes les réserves quant à l’emploi de ce terme, désignant une action venue de l’extérieur et arrivant dans un cadre qui l’accueille ou la repousse.. Il ne s’agit pas de rejeter tout le travail à faire autour de l’affirmation d’une théorie révolutionnaire, de sa diffusion, de la constitution de noyaux plus ou moins stables sur cette base et des activités de ces noyaux. Cependant, au terme « intervention », il faut préférer la description de l’activité de partisans de la communisation, engagés dans des luttes de classe avec les conflits et les écarts qui les traversent

Cette activité se situe dans le cours quotidien de la lutte de classes réellement, concrètement productif de son propre dépassement comme révolution communiste, il faut comprendre ces activités comme produites dans ce cours comme une de ses déterminations pratiques, comme un de ses éléments, et cela dans ses caractéristiques théoriques (au sens restreint) elles-mêmes. Cette production théorique n’existe pas en soi, en tant que corps constitué, face et précédant ce cours immédiat, c’est pourquoi la théorie doit être perçue comme élément réel des luttes. La situation à l’issue de la restructuration est telle qu’il n’y a plus de base pour l’affirmation du prolétariat en vue de libérer le travail productif. Le travail immédiat (le seul productif de plus-value) n’est plus l’élément essentiel du procès de travail, même s’il reste, et restera toujours, essentiel au procès de production en tant que production de plus-value. Il n’existe plus d’identité ouvrière propre face au capital et confirmée par lui. Maintenant, l’existence sociale du prolétariat est, et reste, face à lui comme étant le capital même. La contradiction du prolétariat au capital est alors immédiatement contradiction à sa propre nature d’être une classe du capital, le rapport au capital qui définit le prolétariat comme classe apparaît comme une contrainte exercée par le capital.

Le dépassement du capital est unitairement abolition des classes et donc du prolétariat dans l’abolition du capital, dans la communisation de la société qui est ainsi abolie comme communauté séparée de ses membres. La société c’est la communauté séparée de ses membres, elle est toujours société de classes incarnée par la classe dominante. L’abolition de la classe dominante, la classe du capital, est abolition de l’Etat et de la société qu’il représente en tant qu’Etat du capital. Les prolétaires abolissent le capital en produisant contre lui une communauté immédiate à ses membres, ils se transforment en individus immédiatement sociaux, dans des relations interindividuelles et transindividuelles immédiates. Relations entre individus singuliers et groupes affinitaires qui ne sont plus chacun l’incarnation d’une catégorie sociale, même les catégories supposées naturelles mais données par la société comme les sexes sociaux de femme et d’homme. L’abolition des classes, l’abolition de la société, c’est aussi immédiatement l’abolition de son caractère sexué, caractère qui existe comme domination masculine assignée certains en tant qu’hommes médiant l’exploitation capitaliste de la capacité enfantante de la moitié des humains, la production de la force de travail, assignée comme fonction à certaines en tant que femmes. L’abolition des classes est l’abolition des hommes et des femmes qui sont des fonctions sociales assignées.

Ce procès de la révolution est communisation, production du communisme sans transition autre que la révolution elle-même. Il n’y a pas d’étape entre la révolution et le communisme : ni socialisme, ni une quelconque forme de pouvoir ouvrier ou de gestion ouvrière stable. La situation actuelle du rapport de classe est le produit de l’ensemble du procès historique du capital : comme exploitation, comme mode de production, comme économie, comme société capitaliste, comme Etat, c’est-à-dire comme contradiction permanente (l’exploitation), irréductible et s’approfondissant, entre la classe capitaliste et le prolétariat. Dans les cycles de luttes antérieurs, le prolétariat, en implication réciproque avec le capital, produisait le dépassement communiste de manière adéquate au contenu de sa contradiction avec le capital. Cette révolution – bien qu’impossible dans ses propres termes - était le dépassement réel, dont l’impossibilité n’existe comme évidente que du point de vue du dépassement que la contradiction de classe produit maintenant. Avec la mise en place de la situation présente, le prolétariat n’oppose plus au capital la positivité que le capital lui confirmait : être la classe du travail productif. Le prolétariat projetait son affirmation en programmant une étape historique de développement libre de la productivité et donc de la caducité de la valeur. Cette étape transitoire au communisme était l’intégration nécessaire par le prolétariat du devenir, sous son contrôle, de l’arc historique du capital. Cette période pouvait être conçue comme Etat ouvrier (par les marxistes) ou comme gestion communale ou syndicale (par les anarchistes), cela ne changeait rien à l’essentiel. L’impossibilité de cette intégration de l’arc du capital, était l’impossibilité de l’auto-exploitation car l’exploitation est toujours le rapport de classes distinctes.

En Russie très vite, après quelques tentatives d’autogestion, il se créa une nouvelle classe exploiteuse à partir des structures révolutionnaires, parce que la bourgeoisie avait été chassée, mais le travail productif était toujours à développer. Ce fut la contre-révolution adéquate à la révolution programmatique, pas moins sanglante ou moins barbare qu’une contre-révolution plus visiblement bourgeoise. C’est à cause de la nature de cette contre-révolution que l’ultra-gauche a été incapable de voir que ce qu’elle appelait capitalisme d’Etat était quand même vraiment le socialisme. Car cette contre-révolution spécifique ne rétablit pas la propriété privée, elle résolut le problème de l’impossibilité de l’auto-exploitation ouvrière en inventant l’exploitation par l’Etat ouvrier et sa classe entrouverte à la promotion ouvrière, le Parti. C’est ce type absolument spécifique de développement capitaliste qui expliquait l’attachement que lui manifestait une grande partie de la classe ouvrière des pays du capitalisme bourgeois classique. Cette forme « programmatique » (on aurait pu dire « travailliste » - en anglais « labourist » - s’il n’y avait eu préemption du Labour party) de la lutte de classe est maintenant globalement dépassée (ainsi que sa contre-révolution) et l’horizon est totalement et simplement capitaliste. Le « socialisme réel » (qui était réellement le socialisme, c’est-à-dire l’économie capitaliste étatisée à idéologie ouvrière et à marché du travail non-libre) s’est effondré dans la restructuration de la domination réelle où elle n’avait plus sa place. Il apparaissait que la domination réelle était directement antagonique à sa péréquation à priori et à son non-marché du travail. Le socialisme s’étant tout de même articulé au capitalisme libéral mondial, la restructuration mondiale l’a liquidé, sa disparition fut si soudaine qu’elle donna l’impression hallucinante qu’il s’était évaporé aux soleils de Tchernobyl et de l’Afghanistan pour se perdre dans les ténèbres insondables de la « guerre des étoiles » de Reagan.

Cette disparition et celle concomitante du mouvement ouvrier ont éternisé le capital dans le champ de l’économie et de la société, le seul champ temporel qui peut exister jusqu’à leur abolition. Dans cette éternisation du capital, le Démocratisme Radical a, à la fois, enterré et suppléé au programmatisme en renvoyant aux luttes de classe leur propre limite : sa propre existence comme classe est, pour le prolétariat, la limite à dépasser de sa lutte en tant que classe. Le démocratisme radical est alors la construction pour elles-mêmes des limites réelles des luttes comme corpus de revendications et de « solutions » au problèmes du capital : exigence de l’adéquation du capital à son idéologie qui prône la démocratie et l’égalité sociale, démocratie totale, économie solidaire et développement durable. Le démocratisme radical a sans doute connu l’apogée de son d’existence dans les années 1995 à 2003, il constitue néanmoins un obstacle que les luttes auront à bousculer. La caractéristique actuelle de la contradiction de classe qui est de ne pas permettre l’existence d’un « au-delà » (socialiste) du capital dans le présent du capital, pose à la fois son éternisation et la détermination de son abolition.

Dans les luttes de classe, le caractère revendicatif ne peut pas se dépasser sur sa propre base, dans la crise du rapport d’exploitation, la prise en main d’unités du capital s’impose comme une nécessité de survie immédiate, et implique le développement de l’autogestion d’autres d’éléments, eux-mêmes indispensables à la survie de ces premiers emparements. Ce mouvement s’impose à lui-même sa poursuite comme lutte, il devient son propre but comme poursuite de la lutte.

L’expansion conflictuelle, dans et contre le capital, des emparements d’éléments de tous ordres de la société capitaliste, ce développement de l’autogestion, se contredit lui-même, comme autogestion, par le développement en son sein d’un dépassement de l’échange, par la gratuité et l’unité dans la lutte des éléments saisis. Il se constitue une communauté de prolétaires qui ne veulent plus l’être et qui se transforment par la lutte en individus singuliers immédiatement sociaux. L’autogestion, l’auto-organisation, se dépassent en communisation : elles se dépassent en refusant toute stabilisation qui serait une forme de ré-étatisation et d’économie de crise potentiellement contre-révolutionnaire. Ce dépassement est lutte interne simultanée à la lutte contre la société capitaliste.

La communisation est révolution dans la révolution.

Elle est lutte des prolétaires pour leur unité dans la lutte, lutte dans laquelle ils cessent d’être des prolétaires ! La communisation n’est pas la réappropriation des capitaux par leurs prolétaires, ils ne se réapproprient rien, les capitaux sont décapitalisés radicalement, ils ne sont plus propriété, ils sont désobjectivés comme capital, comme réification de rapports sociaux, ils sont ramenés à leur éventuelle utilisation pour la lutte comme moyen de vie et/ou d’extension de la décapitalisation.

La communisation réelle n’est pas l’application pratique d’une anticipation théorique abstraite. Le concept de communisation n’est pas une invention intellectuelle répondant à une situation sociale pratique invivable et muette, il est le produit de la ressaisie autocritique des luttes qui, depuis les années 60, montrent la fin du programme, par l’absence de toute volonté d’affirmation étatique des prolétaires, Les luttes montrent aussi au travers d’activités changeantes, émeutes, grèves sans revendications dans les années 70, activités d’écart et émeutes encore, des années 90 et 2000 le refus actif - contre le capital - de la condition prolétarienne, y compris au sein de l’autogestion .

L’élaboration de la théorie de la communisation s’est faite au cours de l’entrée en crise du mode de production capitaliste à la fin des années 60 et du commencement du procès de restructuration contre-révolutionnaire du capital à partir du début des années 70. Elle est le dépassement de la contradiction dans laquelle était enfermée l’Ultra-gauche qui critiquait les formes de l’affirmation et de la montée en puissance du prolétariat (parti de masse, syndicat, parlementarisme) tout en conservant la révolution comme affirmation de la classe. Elle est également le dépassement de l’impasse de l’autonomie ouvrière, heureusement moins sanglante, des années 60/70. La critique partielle et formelle de l’ultra-gauche prônant encore l’affirmation directe par les conseils ouvriers se radicalise alors en théorie de l’autonégation d’un prolétariat théorique toujours vu comme révolutionnaire par nature, prolétariat théorique révolutionnaire, nettement distingué de la classe ouvrière réelle aliénée, qui ne pouvait être vue que défendant le travail salarié. Cette conception d’une contradiction prolétariat/classe ouvrière a débouché – la restructuration se poursuivant et l’identité ouvrière disparaissant – sur l’abandon de l’idée d’une nature révolutionnaire du prolétariat, même cachée sous la classe ouvrière. La contradiction prolétariat/classe ouvrière a été une façon transitoire de sortir de l’impossibilité de l’affirmation de la classe, cette pure lutte de concepts supposait que la nature du prolétariat ne pouvant se manifester qu’en détruisant toutes les formes d’existence de la classe dans la société capitaliste, classe qui pouvait même être appelée « capital variable ».

Toute affirmation d’une nature révolutionnaire, même sous la forme de l’affirmation d’une pure négativité, est dépassée quand la révolution comme production du communisme est le moyen même de la destruction du capital, et de l’abolition des classes. Production dans laquelle aucune nature du prolétariat ne s’exprime, dans laquelle seule la contradiction des classes est à l’œuvre, et où le communisme est produit contre le capital, tout simplement parce qu’il est consciemment nécessaire pour la lutte contre l’exploitation et contre la crise même de l’exploitation. La critique cohérente du capital, incluant son procès historique, est actuellement indissociable de l’affirmation de la perspective communisatrice. Cette critique systématisant le contenu des écarts dans la limite des luttes est en polémique avec les anarchistes de gauche et les partisans immédiatistes du communisme. La théorie de la communisation à venir, comme dépassement de l’autodéfense des prolétaires contre le capital qui s’attaque à leur reproduction immédiate, ne se présente pas comme solution, comme choix stratégique que les prolétaires devraient faire.

La perspective communisatrice existe comme moyen d’auto-compréhension du mouvement de dépassement de la lutte défensive simplement socialisatrice, maintenant cette perspective est un renforcement des activités qui posent le dépassement en critiquant l’auto-organisation et l’autogestion de l’économie par les travailleurs. La perspective communisatrice est une articulation entre le caractère théoricien des luttes et la production « théorique » au sens restreint. C’est dans cette situation qu’existe un champ d’expansion épidémique du concept de communisation.

L’élaboration poursuivie de la perspective communisatrice implique qu’elle intègre maintenant la nécessité de devenir incontournable parmi toutes sortes de partisans d’une révolution, voire même, comme disent modestement les démocrates radicaux, d’une transformation sociale. Le programme ouvrier révolutionnaire n’existe plus, le Démocratisme Radical aura été sa disparition et ce qui en a subsisté comme forme politique (sous - politicienne) de la limite des luttes. Dans ce cycle l’articulation avec les luttes immédiates doit donc être pensée à partir des éléments théoriques suivants :
- La théorie comme élément réel des luttes.

- Le caractère théoricien des luttes.
- La formation d’écarts dans le caractère de classe des luttes, c’est-à-dire dans leur limite, identique à leur nature même d’être de classe.

- L’apparition d’un courant théorique communisateur.

- La production du dépassement sur l’ensemble du cycle, ayant débuté dès les années 70.

- Le dépassement comme non-transcroissance des luttes nécessitant une rupture.

- La crise économique comme crise du rapport d’exploitation, comme crise de la reproduction des classes.

L’élément synthétique peut être l’existence du courant communisateur.

Sans doute peut-on articuler l’action des partisans de la communisation avec l’apparition d’écarts, sans les considérer du tout comme des déclencheurs mais plutôt comme des « dénicheurs ». La situation implique la formation d’écarts dans les luttes : les communisateurs ont par nature des atomes crochus avec ces potentialités.

On ne peut pas penser que la communisation se fasse sans qu’elle se nomme. Le devenir hégémonique du concept n’est en aucune façon une condition à la communisation, dont la détermination est la crise révolutionnaire du rapport d’exploitation. Cependant, le procès de dépassement communisateur aura vu le concept se répandre, dans la conflictualité au sein des luttes au sein de l’auto-organisation. Dès maintenant, il y a une bagarre entre ce que le courant communisateur avance et les restes fossilisés de l’ultra-gauche conseillo-bordiguiste. Certes, ces restes sont insignifiants mais il y a aussi, sinon bagarre, du moins polémique avec un courant immédiatiste-alternativiste qui est bien moins négligeable. L’hégémonie du concept passe maintenant par l’analyse autocritique des luttes en cours et non par la critique déjà dépassée du programme.

Cette bagarre et cette polémique ne sont pas destinées à populariser le concept, qui porte sur le sens des luttes, sur le sens du cours du capital, sur le débouché des luttes dans la crise qui vient, mais elles le diffusent et ce concept peut être intégré par bien des schémas a priori de révolution. Il peut être synonyme de collectivisation, d’autogestion (si, si, je l’ai vu !). Il peut être synonyme de constitution de l’unité des prolétaires en lutte. Les prolétaires en lutte créent entre eux des rapports nouveaux dont la médiation est la lutte contre la médiation, le capital, la désignation de cette unité dans la lutte comme communisation signifie, pour ceux qui l’utilisent, qu’ils font le lien direct entre les luttes actuelles et la révolution, ce qui est essentiel, mais ce lien est ici marqué d’immédiatisme, il autonomise la dynamique de la période, et en construit l’idéologie, qui débouche inévitablement sur un mode de vie alternatif, ce n’est pas le mode vie qui est à critiquer, c’est la posture interventionniste qui en découle. Les tendances plus ou moins immédiatistes auront tort jusqu’à ce qu’elles aient raison, mais alors ça se saura ! Le terme de communisation a été aussi considéré comme plus clair qu’anarchosyndicalisme, sans voir d’opposition entre eux. Le terme peut fonctionner comme une étiquette politique, et on la collera à tous ceux qui parleront de communisation, ils seront des communisateurs comme on peut être trotskiste ou ultra-gauche, c’est ainsi et il faut « faire avec ».

Le développement du concept, que le courant communisateur élabore en permanence, est aussi le développement d’un réseau de petits groupes et d’individualités qui n’est pas homogène et qui comprend des divergences, mais encore plus divergentes seront, comme on l’a vu, les réappropriations du concept au-delà de ce réseau. Les divergences, voire les contradictions, dans la compréhension du concept, désignant l’abolition positive du capital par les prolétaires s’autotransformant en individus immédiatement sociaux.sont inévitables mais ne sont porteuses aucune possibilité de « fausse route » pour la communisation réelle, car le concept ne crée pas le mouvement : il est une auto – saisie nécessaire du mouvement. Le courant communisateur se développe en liaison (quelle qu’en soit la forme) avec les luttes, ses concepts sont utilisés pour intégrer ces luttes à une perspective, cette utilisation génère des divergences et des interprétations qui peuvent être, immédiatistes, alternativistes, idéologiques ou étonnamment productives !

La théorie de la communisation, dans sa liaison avec les luttes de classe, produit l’eau dans laquelle elle nage, c’est le devenir banal de cette théorie qui est déjà un élément réel des luttes, qui lui permettra d’être, de plus en plus, la théorie critique de luttes de plus en plus théoriciennes. La diffusion du concept de communisation sera l’unification des deux formes de la lthéorie et leur permettra d’avoir une langue commune . Cette diffusion permettra des polémiques et fera émerger, dans les luttes, une expression possible de la perspective de dépassement qui ne sera pas, comme c’est souvent le cas maintenant, un implicite à décrypter.

Attendons-nous à être surpris et dérangés par le succès de la communisation.