Distinction de genres, programmatisme et communisation - Roland Simon

mardi, 8 juillet 2008

Distinction de genres, programmatisme et communisation

Vu le sujet, je me sens contraint(e) de signaler que tout au long de ce texte je me suis dispensé(e) du travail fastidieux à l’écriture et à la lecture consistant à ajouter des (e). Quand c’est nécessaire, le lecteur (trice) le fera d’elle (lui)-même.

Introduction : hommes / femmes / communisation

La révolution, telle que ce cycle de luttes en produit les caractéristiques et la porte comme communisation est suspendue à l’abolition de la distinction de genres. Pas d’abolition de la division du travail, pas d’abolition de l’échange et de la valeur, pas d’abolition du travail (non coïncidence de l’activité individuelle et de l’activité sociale), pas d’abolition de la famille, pas d’immmédiateté des rapports entre individus les définissant dans leur singularité, sans abolition des femmes et des hommes. Il ne peut y avoir d’autotransformation des prolétaires en individus vivant comme individus singuliers, sans abolition des identités sexuelles. Toutes les mesures de communisation ne pourront aboutir si elles ne résolvent pas (en s’y attaquant spécifiquement) cette question en en abolissant les termes.

Tant qu’existe un rapport hommes / femmes, il ne peut y avoir d’immédiateté des rapports entre individus les définissant dans leur singularité, en effet une construction sociale se présentera comme naturelle et une division de la société sera considérée comme allant de soi et subsumant les individus singuliers. Par cette division générale, abstraite, allant de soi, toutes les autres divisions seront conservées parce que cette division est construite par toutes les autres, même si, en tant que telle, elle ne structure aucune société, car elle ne définit aucun rapport de production, ni aucun mode de production.

Il faut parvenir à penser par quel processus social on parvient à la situation où la distinction entre les sexes n’a plus de pertinence sociale. That is the question. Je commencerai par la construction sociale du groupe femmes, puis j’étudierai la dimension économique du rapport hommes / femmes dans le mode de production capitaliste, enfin je teminerai sur la question de l’abolition de la distinction de genres dans le programmatisme et dans la révolution comme communisation.

I ) LA CONSTRUCTION SOCIALE DU GROUPE FEMMES

Il faut comprendre comment le rapport hommes / femmes est lui-même construit pour comprendre l’abolition de ses termes. Pour comprendre comment ce rapport est construit, il ne faut pas partir de la reproduction (biologique) et de la place spécifique des femmes dans cette reproduction (Françoise Héritier), mais de ce qui rend cette place spécifique et lui donne un sens social : les modes de production jusqu’à aujourd’hui. Le caractère historiquement récurrent de l’appropriation des femmes exprime la récurrence, dans tous les modes de production jusqu’à aujourd’hui, de l’augmentation de la population comme principale force productive, ce qui n’est pas plus un rapport naturel que n’importe quel autre rapport de production économique et ne va pas sans scission de la société entre travailleurs et non-travailleurs.

L’appropriation de cette force productive implique l’appropriation de la personne qui en est porteuse. Appropriée en tant que personne, elle n’est pas une entité sociale reconnue, pouvant se faire valoir socialement en tant que telle, cela implique alors l’appropriation de toute son activité, c’est là que nous avons la création et le passage à la catégorie de travail domestique (qui n’est dans aucune relation nécessaire avec tel ou tel type d’activités concrètes). On ne part pas d’une catégorie présupposée, les « femmes », pour expliquer pourquoi elles sont dominées, on part de la domination, d’un rapport social historique, pour produire « les femmes ».

Les femmes font des enfants, mais il n’y a rien là de naturel à ce que ce fait définisse une « entité sociale » plus que tout autre caractéristique ou détermination. Si « faire des enfants » devient la définition d’un groupe de personnes, les femmes, cela est une pure construction sociale. L’augmentation de la population comme principale force productive permet de considérer les différences biologiques dans la reproduction comme seulement quelque chose à laquelle un rapport social donne un sens, ce n’est pas quelque chose en attente d’avoir un sens, mais totalement construit, comme différence, socialement. Construction qui implique l’appropriation des femmes et leur soumission à cette fonction.

C’est cette appropriation qu’on appelle « genre ». Si le genre n’existait pas, ce qu’on appelle le sexe serait dénué de signification, et ne serait pas perçu comme important : ce ne serait qu’une différence physique comme les autres. Le genre n’est pas une construction sociale érigée sur la base de groupes déjà constitués par la nature. Ce qui est physique (et dont l’existence n’est pas en cause) n’est pas le substrat du genre, c’est le genre qui crée le sexe, autrement dit, qui donne un sens à des traits physiques qui, pas plus que le reste de l’univers physique, ne possède de sens intrinsèque. Mais la distinction construite (traits physiques) est pertinente pour la distinction elle-même. A partir de là, il faut se garder d’une « anthropologie des origines », le vrai point de départ de la compréhension de cette construction est le point où la question peut apparaître parce qu’elle apparaît comme une question, ce point c’est le mode de production capitaliste : son rapport contradictoire au travail et à la population (voir plus loin).

On ne peut laisser de côté, comme dénué d’importance, que la définition sociale des genres définisse un sexe. Quand la distinction sociale met en scène une distinction anatomique, c’est-à-dire quand la distinction anatomique est construite comme distinction sociale, quand elle fait sens, il faut en rendre compte en tant que telle : une distinction anatomique qui fait sens. La perception de l’humanité comme partagée entre porteurs potentiels d’enfants et non-porteurs n’est pas une « perception spontanée », c’est une construction sociale, mais une fois cette construction sociale effectuée, on peut affirmer qu’il existe deux sexes et seulement deux. C’est une construction sociale objective. Placer la logique reproductive en position structurante, ce qui est le fait de tous les modes de production (ce qui est une construction sociale) réduit un ensemble complexe de variables physiques à une classification dichotomique, socialement construite et imposée s’il le faut.

Si toutes les sociétés jusqu’à aujourd’hui repose sur l’augmentation de la population comme principale force productive, c’est qu’elles sont des sociétés de classes. La division de la société qui en résulte entre travailleurs et non-travailleurs se double immédiatement d’une autre division qui lui est interne mais dont les termes ne se recouvrent pas : une division genrée de la société. En effet, jusqu’au capital inclus où la chose devient contradictoire, la source principale du surtravail est bien sûr le travail ce qui signifie l’augmentation de la population. La nécessaire appropriation du surtravail, phénomène purement social (le surtravail ne tient pas à une supposée surproductivité du travail) crée les genres et la pertinence sociale de leur distinction sexuelle. C’est le surtravail qui structure les deux partitions (travailleurs / non-travailleurs ; hommes / femmes). Il n’y a pas deux systèmes de classes parce qu’il n’y a pas deux modes de production et parce qu’il y a qu’un seul surtravail. En fait, il n’y a pas de surtravail sans division genrée de l’humanité. Contradiction entre travailleurs et non-travailleurs et contradiction entre hommes et femmes sont des corollaires et ne se superposent pas. La seconde, tout en ne définissant aucun mode de production spécifique n’en est pas moins une contradiction spécifique qui ne se réduit pas à la première. Le « patriarcat » n’a jamais été ni un rapport de production, ni un mode de production. L’histoire du patriarcat est une illusion d’optique historique, tout comme, à un autre niveau, l’histoire de l’Etat, de la religion, de l’art… S’il n’existe ni histoire du patriarcat, ni même d’histoire des rapports hommes / femmes, c’est qu’il s’agit d’un rapport chaque fois spécifiquement reproduit par chaque mode de production qui en est la condition. Le rapport entre hommes et femmes est consubstantiel à l’existence même de l’exploitation et du surtravail. Le surtravail est le concept structurant les deux divisions sans les confondre (prolétaires / capitalistes ; hommes / femmes). Dans le mode de production capitaliste, on commettrait une erreur, si on établissait la succession des catégories économiques dans l’ordre de leur influence historique.

L’appropriation de la principale force productive et source du surtravail est effectuée par tous les hommes de par la simple distinction genrée de la société. Mais tous les hommes n’en tirent pas profit de façon identique (en quantité et en qualité) et dans la même mesure selon leur place dans la division entre travailleur et non-travailleur.

II ) DIMENSION ECONOMIQUE DU RAPPORT ENTRE HOMMES ET FEMMES DANS LE MODE DE PRODUCTION CAPITALISTE

1) Travail domestique / travail nécessaire / surtravail

Le rattachement de l’épouse (et des enfants) à la classe du mari est théoriquement et socialement valide. En rester à la définition des classes sur la base de la distribution des moyens de production (la « première distribution » de Marx) est insuffisant. Le rapport entre les classes est un rapport qui se reproduit, qui s’autoprésuppose, donc qui inclut toutes les conditions de son propre renouvellement. Le salaire c’est la valeur de la reproduction de la force de travail et de la « race des travailleurs » (Salaire prix et profit p. 46) et non le paiement de la « valeur du travail » (expression absurde). Le rapport de dépendance (la relation d’entretien dans laquelle se trouve la femme) est le produit même du salaire en tant que reproduction de la force de travail et non « paiement du travail ». Le salaire suppose et reproduit sur sa base la famille et ses rapports de dépendance. Ce rapport de dépendance n’est pas un autre rapport de production car il n’a aucune autonomie et aucun principe de renouvellement propre (cf. Théorie sur la plus-value t.1, p. 177-178). Si le conjoint ne retourne pas travailler, il ne peut renouveler l’opération vis-à-vis de sa femme : son exploitation de sa femme ne produit pas les conditions de son renouvellement.

Seule une théorie non programmatique de la lutte des classes et une théorie de la révolution comme abolition de toutes les classes, comme abolition du prolétariat et du salariat peut prendre en compte l’antagonisme interne inclus dans le salaire comme reproduction de la force de travail et même plus, considérer que cet antagonisme interne est et devra être un élément déterminant de l’abolition du salariat

Dire que le salaire paie la reproduction de la force de travail et de la « race des travailleurs » nous fait franchir le seuil de l’« intimité ». Même s’il n’y a pas, dans le cadre familial, de travail productif gratuit, de par la nature du salaire même, la famille est le lieu d’une exploitation économique, celle des femmes, qui bénéficie d’abord au conjoint, c’est-à-dire aux hommes en général. Nous avons ici un rapport de domination qui découle de ce qu’est le salaire : la domination et la fourniture du travail domestique dépendent premièrement de l’existence du surtravail et, deuxièmement, du contenu même de la relation salariale.

Il faut se garder d’une fausse évidence : « les femmes accomplissent le travail domestique ». Non, c’est le travail accompli par les femmes qui, parce qu’accompli par elles, dans un certain rapport, est le « travail domestique ». Ainsi le travail domestique ne recouvre pas une liste de travaux concrets et définis prélablement à leur assignation aux femmes (tout au plus, les hommes aident – participent – au travail domestique). Par définition le travail domestique est sexué, ce n’est pas le travail qui s’appliquerait à l’intérieur de la « maison » mais celui qui est effectué par la personne qui appartient, en situation dépendante, à la « maison » en tant que structure sociale. Si le travail des femmes est, en ce sens, le travail domestique, c’est que la définition fondamentale du groupe « femmes » par leur appropriation en tant que personne exclut leur activité du champ des relations sociales. Celle qui est appropriée en tant que personne ne produit rien qui en tant qu’objet ou activité puisse se détacher d’elle comme sa propriété et rentrer dans le champ général de l’économie. C’est le travail domestique, travail des femmes, et en tant que tel exclu de l’économie. Ce travail peut parfois être aussi effectué par des hommes, il demeure travail féminin, une société, simplement parce qu’elle est reproduction d’elle-même et donc « survit » aux individus qui la composent, est une structure de positions et de fonctions avant d’être un ensemble d’individus concrets. Les femmes accomplissent un travail qui, dans un mode de production déterminé et en vertu des déterminations de ce mode de production, ne crée pas de valeur, ce n’est pas l’effet du hasard s’il leur est assigné. L’appropriation des femmes, inhérente à tous les modes de production y compris le capitalisme, crée le travail domestique à l’intérieur de la structure sociale de cette appropriation : la famille. Ce travail ne crée pas de valeur, il n’est pas du travail productif.

La valeur est un rapport social et le travail abstrait n’existe que comme système général de l’échange des marchandises (Rubin). Un produit ou un service qui n’est ni acheté, ni échangé (qui, en outre, n’est pas destiné à l’échange), n’est pas valeur. Si le travail domestique créait un certain type de valeur, il devrait être possible de parler de travail domestique abstrait socialement nécessaire. Aucun métabolisme social ne permet de déterminer l’heure de travail domestique abstrait et la valeur d’une heure de femme au foyer. Dans la mesure où ce travail n’est pas médié par le marché, aucun mécanisme social ne permet d’indiquer le nombre d’heures de travail domestique nécessaire en moyenne pour produire la nourriture d’une famille et l’entretien d’une maison (le coût horaire de la main-d’œuvre de remplacement ne peut être un mode de calcul satisfaisant, les normes et le rythme de l’effectuation du travail et la réalité concrète du produit fini recherché sont difficilement comparables).

Mais, dira-t-on, ce travail produit une marchandise : « il produit la force de travail, marchandise qui va être échangée, donc il est productif de valeur ». Non. Il n’est pas productif de valeur car son produit propre ou ses services propres, utiles à la production de la force de travail, ne rentrent eux-mêmes dans aucun rapport d’échange avec le dépositaire de la force de travail et ne peuvent y entrer de par leur effectuation dans le cadre domestique. On peut le regretter, on peut combattre cette situation, on peut réclamer qu’il y ait un rapport d’échange, mais tant que la chose n’est pas faite cette activité ne produit pas de valeur. Le travail domestique n’entre pas dans la détermination de la valeur de la force de travail reproduite, ce qui revient à un cadeau pour le capitaliste qui achète cette force de travail à sa valeur. Ce temps de travail est utile, indispensable même à la reproduction de la force de travail et il a en outre l’immense avantage pour le capitaliste de se dérouler dans une relation sociale telle, la relation conjugale, qu’il ne produit pas de valeur.

Il y a une autre raison. La reproduction de la personne, l’épouse, est incluse dans la valeur de cette force de travail, ce qui est inclus ce n’est pas le prix de son travail (ce qui n’existe pour personne) mais de sa reproduction quelle que soit ensuite (et cela est prévu) la forme que prend, dans la famille, cette rétribution (l’« entretien ») et le rapport de domination qui est cohérent à cette rétribution. Si on faisait mine de lui « payer son travail » (« salaire ménager »), on ne lui paierait en fait, comme à tout le monde, que le coût de sa reproduction et non son travail. Ce qu’elle recevrait directement ne pourrait qu’être défalqué de la valeur de la force de travail de son mari. La même chose ne peut être payée deux fois. On peut considérer que ce serait en quelque sorte un « progrès » pour elle, mais le rapport économique réel n’en serait pas modifié (le mari pourrait être chargé par l’Etat ou l’entreprise de vérifier la bonne fourniture du service pour lequel l’épouse est directement rémunérée, dans le cadre des échanges marchands le pire est toujours le plus sûr).

A la différence de toute autre marchandise, la force de travail ne « réalise » sa valeur en étant achetée que dans la mesure où elle produit son équivalent dans le procès de production. La valeur que l’ouvrier reçoit pour sa reproduction, pour sa force de travail, il doit la produire, c’est dans le procès de production capitaliste que l’ouvrier produit l’équivalent de la valeur de sa force de travail. La marchandise force de travail doit être vendue et consommée comme productrice de valeur pour réaliser sa valeur. Elle a une valeur, mais aucune contrepartie de cette valeur n’existe avant que l’ouvrier ne la produise. « A la maison », l’ouvrier consomme des produits finis en tant que valeur d’usage et le travail de son épouse en tant que travail particulier, travail concret. La valeur de la force de travail quant à elle, c’est dans le procès de production qu’il en produit l’équivalent. Le travail de l’épouse ne crée pas immédiatement le fonds sur lequel elle est entretenue comme l’ouvrier de l’électroménager ou d’ailleurs crée immédiatement (sous réserve de la vente) le fonds sur lequel il est payé.

Cette particularité de la réalisation de la force de travail (ne réaliser sa valeur que dans la mesure où elle produit son équivalent) n’est qu’une autre façon de concevoir la circulation capitaliste. La circulation capitaliste implique que la transmission de la valeur des produits consommés par la force de travail se fasse sans modification de valeur. Autrement dit la circulation capitaliste définit comme non-créatrice de valeur la consommation ouvrière et les actes qui l’accompagnent. Cette consommation apparaît dans cette circulation comme un pur phénomène de circulation entre capitalistes.

Les modalités selon lesquelles s’accomplit dans la consommation de l’ouvrier la transformation de ces biens en reproduction de la machine à fabriquer de la valeur est un don gratuit que le travail domestique fait constamment au capitaliste pour la seule raison que l’un est le capitaliste et l’autre l’ouvrier. Ce n’est donc pas dans le simple cadre de l’échange et de la production de valeur qu’il faut aborder la question du travail domestique dans le capitalisme, mais dans le cadre du salaire, c’est-à-dire du rapport entre travail nécessaire et surtravail. Le travail domestique ne crée pas de valeur, mais il accroît le surtravail accaparé par le capitaliste qui échange le salaire contre la force de travail. Le salaire paie la valeur des marchandises entrant dans la reproduction de la force de travail ce qui n’inclut pas le temps de travail nécessaire à leur élaboration ultérieure à leur achat (la cuisine ou le meuble IKEA) ou à leur entretien pour les maintenir en tant que valeur d’usage. C’est seulement du point de vue du capitaliste qui paie le salaire que ce temps de travail est du travail gratuit. C’est une réduction du temps de travail nécessaire correspondant à la consommation ouvrière et à la reproduction de l’ouvrier. Pour le porteur et vendeur de la force de travail, le travail de son épouse ne crée que du « temps libre ».Il ne crée aucune valeur supplémentaire par rapport à ce que serait la valeur de sa force de travail s’il s’occupait lui-même de sa reproduction.

Lors de la furieuse introduction des femmes dans l’industrie avec le développement du machinisme, les capitalistes se sont vite aperçus que le travail domestique (avec l’impossibilité dans laquelle les femmes se trouvaient à l’accomplir) réduisait le travail nécessaire et accroissait le surtravail. L’accroissement du surtravail que le capital absorbe par la mutiplication des journées de travail simultanées (introduction des femmes) produisait de lui-même une contre-tendance : l’augmentation des dépenses ouvrières de reproduction et donc du temps de travail nécessaire à la reprodution des forces de travail ouvrières familiales.

Avec la transformation de tous les membres de la famille en main-d’oeuvre exploitable, dans le chapitre du Livre I sur la grande industrie, Marx écrit : « Comme certaines fonctions de la famille, comme le soin et l’allaitement des enfants, ne peuvent être tout à fait supprimées, les mères de famille confisquées par le capital sont plus ou moins forcées de louer des remplaçantes. Les travaux domestiques, tels que la couture, le raccomodage, etc. doivent être remplacés par des marchandises toutes faites. A la dépense amoindrie en travail domestique correspond une augmentation des dépenses en argent (c’est moi qui souligne). Les frais de la famille du travailleur croissent par conséquent et balancent le surplus de la recette. Ajoutons à cela qu’il devient impossible de préparer et de consommer les subsistances avec économie et discernement. » (K, t.2, note p. 79). Tout cela, ajoute Marx est passé sous silence par l ’économie politique officielle. Dans une autre note, il précise : « on voit comment le capital en vue de son propre accroissement avait usurpé le travail que nécessite la consomation de la famille (c’est moi qui souligne) » (K, t. 2, note p.78-79). Le travail domestique diminue le temps de travail nécessaire donc augmente la partie de la journée de travail qui est composée de surtravail.

Le capital a à sa disposition trois façons d’ « usurper » ce temps de travail domestique, soit en le laisant tel quel comme travail domestique (dans ce cas, il l’usurpe en tant que diminution de la partie de la journée de travail composée de travail nécessaire), soit en absorbant ce temps (c’est-à-dire en absorbant les femmes), mais alors à terme le temps de travail nécessaire augmentera, soit en combinant les deux, en cherchant à gagner sur les deux tableaux. La troisième solution est bien entendu la plus prisée par le capitaliste. Depuis plus de 20 ans, la « solution » c’est le temps partiel, imposé dans l’immense majorité des cas.

Tant que le capital ne produit pas lui-même la norme de consommation, les marchandises entrant dans cette consommation ouvrière et le cadre de vie du travailleur, selon des rapports sociaux et des techniques qui en réduisent la valeur, la massification de la force de travail provoquée par la machine et la grande industrie provoque, après une première période d’euphorie capitaliste, un renchérissement de la reproduction de la force de travail. Dépasser cet enchérissement sera l’oeuvre essentielle du fordisme, mais alors c’est le cadre familial comme cadre de la reproduction qui est remis en cause, il n’est plus qu’un moyen terme entre une force de travail individuelle qui ne vaut que comme quote-part de la force sociale disponible et cette force sociale disponible globale dont l’Etat est d’abord le garant de la reproduction générale avant qu’elle acquiere une forme adéquate au capital en devenant l’affaire de capitaux particulier (assurances, formation, accords de branches, d’entreprises, distribution de bons...). Actuellement, l’attaque de toutes les formes de salaire indirect et de services publics, destinés, en partie, à se substituer à certaines tâches domestiques entraîne que la charge de la reproduction doit être reportée sur un autre rapport social (domestique ?). Les conséquences d’un tel retournement sont présentement difficilement prévisibles.

Les femmes travaillent aussi et le mode de production capitaliste doit toujours composer avec le travail féminin de telle sorte que travail et travail domestique s’y articulent pour créer chacun les conditions nécessaires à l’obligation de l’autre. Même quand une grande majorité de femmes travaillent, on peut encore dire que leur rapport à leur reproduction demeure celui de l’ « entretien » (Delphy). Le couple n’a pas le même sens objectif pour lui et pour elle, le marché du travail renvoie les femmes au mariage : la carrière objectivement la plus profitable (même en travaillant). La dissymétrie préexiste à l’association, elle est la cause de cette association. Le salaire féminin fonctionne comme « second salaire » (cela est possible car ce qui est déterminant c’est le salaire comme reproduction de la force de travail familiale) et ce faisant les femmes sont réinscrites dans le cadre du travail domestique dont le capitaliste profite via la valeur de la force de travail.

Le marché du travail est purement capitaliste (et non « patriarcal » et capitaliste), parce la place des femmes assignées au travail domestique en plus du travail salarié est aussi purement capitaliste. Si purement capitaliste que ce sont les nécessités mêmes de la valorisation du capital qui module l’entrée et la sortie du travail des femmes de sa pure localisation dans le domaine domestique, sans jamais les en dispenser.

L’appropriation des femmes en tant que productrice de la principale force productive (l’augmentation de la population) implique l’appropriation de la personne qui la produit et par là de toute son activité en ce que l’appropriation de sa personne l’exclut de la société. Le travail domestique ne peut être accaparé par le capitaliste (via la valeur de la force de travail) sans un rapport de domination qu’exercent tous les hommes. Le « temps libre » et la division sexuée du marché du travail sont les effets en retour de la contrainte par laquelle seule s’effectue le travail domestique. Ce temps libre résulte d’une domination et non d’une exploitation qui, elle, est ailleurs, même si elle inclut cette domination comme un de ses moments (appropriation de l’augmentation de la population comme force productive et dévalorisation de la force de travail). Dans le mode de production capitaliste, l’exclusion des femmes hors de l’espace public est plus radicale que dans les modes de production antérieur. Le capitalisme définit un travail productif absolument séparé de toutes les activités reproductives de la sphère privée. La force de travail libre qui porte ce travail productif doit aller se vendre. La scission entre production et reproduction, habitat et lieu de production, est parfaite, structurelle, définitoire du mode de production fondé sur le travailleur libre. La famille conjugale, c’est la famille du travailleur libre, n’en déplaise à Engels (voir plus loin). L’espace domestique est défini socialement comme une exclusion et une réclusion. Les femmes pourront entrer sur le marché du travail mais sur la base de cette exclusion. Leur entrée sur le marché du travail, leur participation au travail productif sera toujours défini comme le travail de « celles-qui-existent-ainsi-dans-l’exclusion » et dont la valeur de la force de travail est ainsi dévalorisée.

2) Mode de production / surtravail / hommes-femmes / rapport de domination

Le résultat économique du travail domestique se matérialise dans le partage de la journée de travail. Mais la possibilité de cet abaissement du temps de travail nécessaire et de l’accroissement corrélatif du surtravail est extérieure au procès de travail lui-même. Cette croissance du surtravail ne se confond pas d’elle-même avec le procès de travail, c’est en cela qu’il lui faut pour exister quelque chose de plus que le rapport économique. Ce rapport de domination, on peut le nommer « patriarcat » à condition de ne pas tomber dans l’illusion anthropologique d’une histoire du patriarcat. Pour cela il faut rapidement revenir sur la combinatoire des rapports de production en mode de production et sur comment des rapports de domination peuvent se redévelopper sur la base du rapport capitaliste

Le concept de rapport de production désigne les rapports sociaux que les hommes entretiennent entre eux dans le procès de production de leurs conditions matérielles d’existence. L’ensemble cohérent de ces rapports constituent un mode de production. En tant que mode de production, cet ensemble cohérent de rapports de production inclut l’articulation des instances de domination et de représentation de la société comme totalité, c’est-à-dire l’aliénation de l’individu à sa communauté inhérente à toutes les formes d’exploitation (religion, Etat, politique, parenté…). Pris historiquement (chronologiquement) les rapports de production sont premiers, pris théoriquement, conceptuellement, c’est le mode de production. Même si historiquement la marchandise, la monnaie, la rente ou le crédit existent antérieurement au mode de production capitaliste, conceptuellement, c’est le mode de production capitaliste (ou capitalisme) qui définit ce que sont la marchandise, le travail salarié, le capital, le crédit, la rente…

Un mode de production est le résultat de la combinatoire de trois éléments : travailleurs, non-travailleurs, conditions de production. Le troisième élément se scinde en deux : moyens de production, moyens de subsistance. Entre ces trois éléments peuvent exister trois types de relations : propriété, possession, séparation. Chaque combinaison peut, dans sa mise en mouvement, s’effectuer de deux façons : coïncidence entre le procès de travail et l’extraction de surtravail ou non-coïncidence. Les modes de production fondés sur la non-coïncidence sont ceux où l’exploitation ne peut être effective, ne peut se réaliser, sans être domination. Ces modes de production passent essentiellement par la domination, l’exploitation inclut la domination. Ce n’est pas le cas du capitalisme.

Il faut définir les concepts de « domination » et « d’exploitation ». L’exploitation est un concept strict : appropriation par le non-travailleur d’un surplus matériel accumulable reproduisant et / ou élargissant le fonds permettant le renouvellement de l’opération. La domination est un concept beaucoup plus flou et polysémique. Il y a domination quand le travailleur est un individu particulier, c’est-à-dire dont l’appartenance à une communauté quelconque présuppose l’effectuation de son activité, cela inclut généralement la disjonction (spatiale / temporelle) du temps de travail en temps de travail nécessaire et surtravail. La domination est également pour les mêmes raisons un processus idéologique. En effet si l’exploitation acquiert, dans cette situation, un caractère d’évidence, c’est au prix de l’idéologie qui recouvre l’appartenance à la communauté.

Cependant des rapports de domination peuvent se redévelopper sur la base de l’exploitation capitaliste. Cela de deux façons : premièrement à partir de et dans l’exploitation elle-même, précisément dans la manière dont s’articule les trois moments de l’exploitation (face à face de la force de travail et du capital en tant que capital potentiel ; subsomption du travail sous le capital ; transformation de la plus-value en capital additionnel) ; deuxièmement à partir des disjonctions existantes, dans le mode de production capitaliste lui-même, entre procès de travail et croissance du surtravail – c’est-à-dire sur la base qui conceptuellement détermine la domination. Le caractère jamis acquis de la transformation de la plus-value en capital additionnel et les disjonctions entre procès de travail et croissance du surtravail font que, à l’intérieur du rapport d’exploitation, le capital réapparaît comme domination, contrainte extérieure sur l’individu.

D’une part, nous avons, dans l’exploitation, la possibilité générale de l’existence d’un rapport de domination, d’autre part, la façon dont nous avons défini l’insertion du travail domestique dans la relation entre travail nécessaire et surtravail fait qu’il ne peut accroître le surtravail sans être pris dans un rapport de domination. Le rapport domestique est inclus dans le salaire qui est la reproduction de la force de travail et de la « race des travailleurs ». De par la disjonction entre le procès de travail dans lequel est consommée productivement la force de travail et cette modalité de croissance du surtravail que représente le travail domestique, son effet ne peut être accaparé par le capitaliste sans un rapport de domination. Le rapport entre hommes et femmes n’est pas réductible à la contradiction entre les classes, les hommes n’agissent pas en contremaitres pour le compte du vrai patron, le capitaliste, ils agissent pour leur propre compte en tant qu’hommes. La domination masculine ne médie pas l’exploitation capitaliste. Si cette domination accroît le surtravail c’est que surtravail et domination masculine, appropriation des femmes et de leur activité, sont donnés simultanément, appartiennent au même concept de surtravail. Mais c’est là exactement que le mode de production capitaliste a un problème avec les femmes.

3) Le mode de production capitaliste a un problème avec les femmes

Le mode de production capitaliste est le premier mode de production qui a un probléme avec le travail et l’augmentation de la population comme « principale force productive ».

« Comme nous l’avons vu la loi du capital c’est de créer du surtravail, du temps disponible. Il ne peut le faire qu’en mettant en mouvement du travail nécessaire, c’est-à-dire en procédant à l’échange avec l’ouvrier. Sa tendance est donc de créer le plus possible de travail, en même temps que de réduire le travail nécessaire à un minimum. Le capital s’efforce donc à la fois d’augmenter la population ouvrière et de rendre une partie de celle-ci surnuméraire et inutile jusqu’à ce que le capital puisse l’utiliser. (C’est ce qui confirme notre théorie de la surpopulation et du capital en surplus). (…) Le capital ne peut surmonter la limite naturelle constituée par la journée de travail vivant qu’en plaçant simultanément une journée de travail à côté de l’autre, bref en accroissant dans l’espace le nombre des journées de travail simultanées. (...) C’est pourquoi le capital sollicite l’augmentation de la population : le procès réel de diminution du travail nécessaire permet de mettre en mouvement du travail nécessaire nouveau (et donc du surtravail).

Au demeurant, l’accroissement de la population augmente la force productive du travail, ne serait-ce qu’en permettant une division et une coopération plus grande du travail. L’accroissement de la population est une force naturelle du travail : elle ne se paie pas. A ce niveau, nous appelons force naturelle la force sociale. Toutes les forces naturelles du travail en société sont des produits historiques. (…) Ainsi, le capital s’efforcera d’augmenter la population ouvrière en même temps qu’il diminue constamment la partie nécessaire du travail de celle-ci (et en met une partie en réserve). Au reste l’augmentation de la population est l’un des moyens principaux de diminuer la partie nécessaire. Au fond, tout cela n’est qu’une application de son rapport avec la journée de travail. » (Marx, F.1, p. 355-356-357)

En conséquence de la définition de la population ouvrière comme force productive, les catégories hommes et femmes sont simultanément toujours reproduites, absolument pas contingentes (ce ne sont pas des « choix comportementaux » - Butler -), mais, avec le mode de production capitaliste, ces catégories ne vont plus de soi, car c’est la population comme principale force productive qui, avec le capital, ne va plus de soi.

« Tant que la contradiction n’est pas apparue, les conditions, dans lesquelles les individus entrent en relation entre eux sont des conditions inhérentes à leur individualité, elles ne sont nullement extérieures et seules, elle permettent à ces individus déterminés et existant dans des conditions déterminées de produire leur vie matérielle et tout ce qui en découle ce sont donc des conditions de leur manifestation actives de soi et elles sont produites par cette manifestation de soi. En conséquence, tant que la contradiction n’est pas encore intervenue, les conditions déterminées, dans lesquelles les individus produisent correspondent donc à leur limitation effective, à leur existence bornée, dont le caractère limité ne se révèle qu’avec l’apparition de la contradiction et existe de ce fait pour la génération postérieure. Alors cette condition apparaît comme une entrave accidentelle, alors on attribue à l’époque antérieure la conscience qu’elle était une entrave. » (Marx, l’Idéologie allemande, Ed. Sociales, p. 98).

Avec le mode de production capitaliste, la contradiction « est apparue » (celle de la population comme principale force productive), mais il est impossible d’y échapper sans une abolition de ce mode de production. Ce mode de production prépare en son sein, une lutte de classe qui abolissant le capital, ne pourra échapper à la question, pour chacun, des « conditions inhérentes à son individualité », question déterminée par cette « contradiction apparue » et à dépasser, c’est-à-dire ici être un « homme » ou une « femme ». L’apparition comme contradiction de la reproduction genrée de l’humanité est identique au rapport contradictoire du capital et du travail à l’intérieur du MPC, c’est-à-dire identique au capital comme contradiction en procès (F2, p. 222). C’est pour cela qu’il faudra chercher à montrer comment c’est dans le travail féminin actuel que toutes les contradictions se nouent (cf. infra).

III ) L’ABOLITION DE LA DISTINCTION DE GENRES

1 ) Le programmatisme aime les femmes

L’exploitation spécifique des femmes en tant que telles dans le mode de production capitaliste ne peut pas être comparée à des modes d’exploitation racistes de la force de travail dans la mesure où celle des femmes touche à la nature même du MPC dans son rapport au travail, elle se relie à la définition même de la valeur de la force de travail – dans son concept – , à la définition du surtravail et au rapport contradictoire pour lui même du rapport du capital au travail et à la population. Si le marxisme et l’anarchisme, le mouvement ouvrier en général, ont toujours eu un problème avec les femmes c’est que sans un dépassement du programmatisme cette spécificité est tout simplement informulable, invisible, hors du champ des possibles.

Seule une théorie non programmatique de la lutte des classes et une théorie de la révolution comme abolition de toutes les classes, comme abolition du prolétariat et du salariat peut prendre en compte l’antagonisme interne inclus dans le salaire comme reproduction de la force de travail et même plus, considérer que cet antagonisme interne est et devra être un élément déterminant de l’abolition du salariat. Il faut une critique du MPC et une théorie de la révolution non programmatiques qui ne considèrent pas le travail et l’augmentation de la population comme un fait naturel de toute production humaine pour saisir que c’est une construction sociale qui fait une différence ayant un sens de la différenciation des fonctions biologiques de la reproduction. Le programmatisme fait de la question un élément pré-historique ou pré-théorique (la division naturelle du travail) ; le féminisme radical (non essentialiste ou différentialiste) en fait un tabou théorique naturaliste.

Dans sa spécificité, la lutte féminine est la condition sine qua non du dépassement de la lutte de classe programmatique. La position commune des hommes vis-à-vis du travail féminin est, dans le MPC, définitoire de la position du travailleur salarié (surtravail, salaire comme valeur de la reproduction de la force de travail). Tant que le combat demeure celui du travailleur salarié ou même le combat pour la libération du travail il contient en lui-même, dans le travail salarié, l’appropriation des femmes. La lutte de classe n’ira « d’elle-même » à l’abolition du prolétariat dans l’abolition du capital que dans la confrontation révolutionnaire avec la lutte féminine dans sa spécificité. La nature de cette spécificité de la contradiction entre hommes et femmes c’est le dépassement du programmatisme. Si nous revenions sur des luttes ou grèves spécifiquement féminines et sur les caractéristiques propres de l’activité des femmes dans les luttes révolutionnaires depuis la révolution française ou même la révolution anglaise, nous serions surpris d’y découvrir, en actes, les contradictions et les impasses du programmatisme – jusqu’à et y compris l’apparition du féminisme moderne dans les années 60 / 70. Une étude méticuleuse des mouvements révolutionnaires révélerait certainement que l’activité des femmes dans ces mouvements participe de l’impossibilité du programmatisme dans ses propres termes, de ses contradictions et de son dépassement.

* Quelques grèves et révolutions

Hormis une participation au combat, plus rare qu’une certaine légende née du caractère précisément choquant de cette présence le laisse entendre, la Commune de 1871 cantonne les femmes dans leur rôle social traditionnel (cantinières, ambulancières, employées des fourneaux et des hopitaux). Il serait intéressant de voir s’il est possible d’opposer cette situation à leur rôle durant les premiers jours de la Commune.

Au tournant du siècle, Emile Pataud et Emile Pouget, syndicalistes révolutionnaires, écrivent Comment nous avons fait la Révolution (publié par erreur sous le titre Comment nous ferons la Révolution, Ed. Tallandier, sans date ) qui se présente comme une tentative de description du fonctionnement de la société communiste. En guise de conclusion, le dernier chapitre a pour titre « La Libération de la femme ». La « libération de la femme » c’est l’industrialisation des tâches ménagères comme si celles-ci lui étaient dévolues par nature, quant au reste… Dans une société fondée sur l’émancipation du travail, sa répartition et son organisation rationnelle, « la femme » en est exclue : « Dans l’organisation nouvelle, il avait été jugé inutile de fixer pour la femme – comme on l’avait fait pour l’homme, - l’obligation morale de fixer un temps de travail déterminé. On avait considéré que sa haute fonction de maternité possible la libérait de tous les autres devoirs sociaux.(op. cit., p. 292)

Du syndicaliste révolutionnaire Pouget à Lénine le bolchévique, la « libération de la femme » c’est la rationalisation du travail productif par la collectivisation féminine des tâches domestiques. A aucun moment, les hommes ne sont concernés ni impliqués dans une redistribution des rôles. La question de la distinction de genres n’est pas attaquée à la base et aucune révolution programmatique ne peut le faire.

C’est Engels qui a posé les bases théoriques de la façon dont la question de la distinction de genres est posée dans le cadre du programmatisme : désagrégation de la famille bourgeoise avec la disparition de sa base économique ; renouveau de la famille après la révolution. Un extrait de L’Origine de la famille, de la propriété et de l’Etat résume la chose. Après avoir expliqué que dans la classe bourgeoise, le souci de l’héritage et de l’appariement des fortunes règle le mariage, Engels poursuit : « L’amour sexuel ne peut être et n’est règle véritable des relations avec la femme que dans les classes opprimées, c’est-à-dire, de nos jours, dans le prolétariat, que ces relations soient ou non officiellement sanctionnées. Mais c’est qu’ici tous les fondements de la monogamie classique sont sapés. Il ne s’y trouve aucune propriété, pour la conservation et la transmission de laquelle furent précisément instituées la monogamie et la suprématie de l’homme ; il y manque donc tout stimulant pour faire valoir la suprématie masculine. (…) Et par surcroît, depuis que la grande industrie, arrachant la femme à la maison, l’a envoyée sur la marché du travail et dans la fabrique, et qu’elle en fait assez souvent le soutien de la famille, toute base a été enlevée dans la maison du prolétaire, à l’ultime vestige de la suprématie masculine – sauf, peu-être encore, un reste de la brutalité envers les femmes qui est entrée dans les mœurs avec l’introduction de la monogamie.

« C’est seulement la grande industrie de nos jours qui a rouvert – et seulement à la femme prolétaire – la voie de la production sociale ; mais dans des conditions telles que la femme si elle remplit ses devoirs au service privé de la famille (c’est moi qui souligne), reste exclue de la production sociale et ne peut rien gagner ; et que, par ailleurs, si elle veut participer à l’industrie publique et gagner pour son propre compte, elle est hors d’état d’accomplir ses devoirs familiaux. » (Engels, op. cit., pp. 69 à 78).

La femme au privé, l’homme au social, le caractère naturellement féminin des tâches domestiques (« devoirs ») : tout est présupposé dans la problématique d’Engels. La révolution c’est les femmes au travail productif et la socialisation des tâches domestiques pour leur permettre cette entrée massive dans le travail productif. Ce qu’Engels avait pourtant sous les yeux n’influent en rien sur son analyse : les femmes prolétaires entraient à l’usine et devaient en outre « accomplir leurs devoirs familiaux » mais plus encore, il n’échappait pas à Marx ou à Engels, par ailleurs, que cette entrée dans le travail productif, non seulement soulevait souvent l’hostilité des hommes mais encore loin de réaliser une « égalité » était la production de différences nouvelles (emplois sous-qualifiés, différences de salaires, travaux les plus répétitifs…), si bien que l’usine non seulement ne palie pas à la soumission domestique, mais encore usine et soumission domestique se reproduisent et se légitiment l’une l’autre. Engels peut écrire de belles et fortes phrases sur « l’esclavage domestique » et sur les femmes comme étant « la classe prolétaire », mais en ne reliant l’asservissement des femmes qu’à la monogamie et celle-ci à l’héritage, en conséquence les ménages prolétaires sont censés échapper à cette situation. Il est remarquable que même les faits qu’Engels ou Marx sont capables de décrire et d’analyser quand il s’agit d’économie ou de décrire une réalité sociale, sortent de leur champ théorique possible quand il s’agit spécifiquement de la question de la définition et de la relation entre les sexes. C’est la « révolution sociale » telle qu’elle est pour eux et leur époque qui produit cette cécité.

Toute l’évolution postérieure à la révolution n’est plus alors qu’affaire de mœurs et de mentalités, terrain sur lequel Engels refuse expressément de s’aventurer (p. 79). C’est là que, dans la révolution russe, Kollontaï perçoit que se situe un problème qu’elle n’aborde que sous cet angle des mœurs et des mentalités. Elle voit, d’expérience, que cette problématique d’Engels (reprise par Bebel), n’aboutit pas d’elle-même, dans la révolution sociale, à l’émancipation de la femme, mais c’est sur la base même de la limite de cette perspective qu’elle cherche à la dépasser. La base économique, vue comme la monogamie dans le cadre de la propriété privée, ayant été supprimée la suite doit être affaire de mœurs et de mentalités, c’est la seule voie que la problématique même laissait ouverte pour comprendre sa propre insuffisance quand celle-ci apparaissait, à la suite de la révolution, tant pratiquement que théoriquement.

En Espagne, dans le processus même de la guerre civile et avec la constitution du groupe anarcho-syndicaliste Mujeres Libres, les choses se compliquent. Le premier groupe de Mujeres Libres est formé en 1934. Alors que les fondatrices pensent que le déclenchement de la guerre civile va mettre un terme à leurs activités, c’est à ce moment là que le mouvement prend une réelle extension populaire et sort du groupe d’intellectuelles qui l’avait fondé : « la guerre a rompu les murs de l’antique foyer » reconnaissent-elles. Il y a ici un point fondamental : si la contradiction contenue dans le rapport entre hommes et femmes n’est pas soluble dans la lutte des classes, c’est cependant cette dernière qui peut massivement la mettre sur la table. Même si les contradictions ne se confondent pas, leur ordre et leur dépendance sont déterminées par les rapports au sein de la société capitaliste.

Tout au long de leur existence les groupes Mujeres Libres sont en butte à la condescendance si ce n’est à l’hostilité des autres composantes du Mouvement Libertaire (M.L). Ce dernier, en octobre 1938, refuse l’adhésion du mouvement au ML au motif suivant : « Une organisation féminine serait pour le mouvement un élément de désunion et d’inégalité et cela aurait des conséquences négatives pour l’essor des intérêts de la classe ouvrière ». Cependant, si ce n’est par sa simple existence dans la sphère publique (là est la dynamique), Mujeres Libres ne remet que très marginalement en cause les rôles sociaux constituant la distinction de genres. Les déclarations contre l’asservissement du foyer sont très claires, mais c’est pour mettre l’effectuation des tâches attachées au foyer domestique « au service de la collectivité et non d’un seul individu ». Il s’agit de mettre en avant les « compétences maternantes » et les « valeurs féminines » : soins aux réfugiés, aux blessés, aux orphelins, création d’écoles, de dispensaires… « La femme en tant que compagne de l’homme, en tant que mère, mais aussi en développant sa propre personnalité doit influencer l’épanouissement de l’être humain » (Mujeres Libres, décembre 1938). Quand l’anarchiste Emma Goldman envoie un message de soutien au mouvement, elle écrit : « le sexe féminin est le plus important parce qu’il perpétue l’espèce ».

Il s’agit de créer, dans la lutte, les conditions sociales et culturelles du dépassement du « patriarcat », la lutte féminine est destinée à faire entrer dans la révolution la « solidarité », valeur féminine, comme « ciment social de la lutte ».

Nous pouvons critiquer toutes les limites de Mujeres Libres et certaines critiques furent exposées sur le moment même, cependant cette revendication de la « solidarité », « valeur féminine », comme « ciment social de la lutte » s’inscrit, pour Mujeres Libres, dans une critique de la « révolution linéaire ». C’est-à-dire d’un processus révolutionnaire séparant son but des modalités mêmes de sa recherche et de sa réalisation. En bref, de ses moyens. En cela, un mouvement comme Mujeres Libres déstabilise de l’intérieur le programmatisme, il manifeste ses contradictions internes et son impossibilité dans ses propres termes. Mujeres Libres, comme on l’a vu, ne remet pas radicalement en cause la distinction de genres et les rôles sexuels. Si la révolution c’est l’émancipation du travail, elle conserve la proclamation de la population comme principale force productive (cf. Goldman et Kollontaï). La production de cette force productive doit être elle-même émancipée, rationnalisée, libérée, sans être, en tant que telle, remise en cause, ce qui ne peut pourtant être évité de par ce qui est contenu dans cette « émancipation », cette « rationalisation » : l’apparition publique des femmes.

C’est sur des questions de sexe, dans son acception la plus « immédiate », que se fait, dès le début de l’année 37, le renvoi des femmes du front et la remise en ordre de la distinction de genres, un instant bouleversée par sa simple apparition publique. La libération du travail signifie que la production de travailleurs devient l’acte fondateur consciemment reconnu de la société (cf . Emma Goldman). Cela signifie des hommes et des femmes qui, en tant que telles, existants comme femmes, sont à contrôler par les sentiments, l’amour, la conjugalité, elles sont à conserver, en tant que femmes, au service du travail libéré. Le refus de la libération des relations sexuelles dans la révolution n’est pas qu’une question de morale et de préjugés : le sexe produit des travailleurs (libres). C’est, dans son fondement, un problème de cul.

On peut poursuivre les aventures des femmes, des hommes et de la lutte de classe avec ce que montrent les grèves féminines.

Une grève d’ouvriers est une grève ; une grève d’ouvrières est une grève de femmes. Le caractère sexuée de la grève est incontournable, tant par la façon dont les ouvrières elles-mêmes poursuivent et comprennent leur grève que par l’attitude de leurs adversaires : patrons, encadrement et parfois ouvriers et syndicats. Le plus souvent, dans leur cours, les grèves entérinent et reproduisent la condition féminine et la distinction de genres plus qu’elles n’amorcent une remise en cause de celles-ci. La condition d’épouse et de mère des ouvrières ne s’arrête pas à la porte de l’usine, même en grève, comme on a pu le voir très récemment lors de la grève des hypermarchés.

Xavier Vigna dans L’Insubordination ouvrière dans les années 68, Essai d’hitoire politique des usines (Presses Universitaires de Rennes) consacre un important chapitre aux grèves féminines. « Si toute grève rompt avec l’ordre usinier et marque ainsi une transgression, les grèves féminines redoublent l’effraction. Elles s’affrontent en effet à l’ordre usinier et à la division sexuelle des rôles qui assignent aux femmes la soumission et le statut de dominés. Ces grèves mettent en œuvre une opposition multiple avec certains hommes. Tout d’abord, la direction d’une entreprise présente toujours des figures masculines qui cristallisent l’animosité des grévistes. (…) De plus, dans l’habillement et la confection en particulier, les ouvrières grévistes mènent l’action sans et bien souvent contre les ouvriers, coupeurs ou régleurs, qui bénéficient d’une considération et par là de salaires supérieurs. Dans la grève de PIL à Cerizay, à la CIP à Haisnes, et chez SCALPEN à Quimper à l’été 1976, un homme seulement se joint aux ouvrières ; à Cerizay toujours, ce sont des hommes qui évacuent violemment des locaux de l’entreprise les grévistes venues négocier. Ainsi ces grèves féminines avivent une opposition féminin / masculin, qui recoupe souvent l’opposition OS / OP à l’intérieur du groupe ouvrier de l’entreprise considérée. » (op. cit., pp. 117-118).

Depuis le XIXème siècle, les grèves féminines suscitent un discours qui met en cause la sexualité des grévistes et jette ainsi l’opprobre sur ces dernières. La transgression que la grève opère serait alors la preuve d’une moralité déplorable, d’une sexualité dissolue.

Contrairement à toute la vulgate sur l’universalité de la lutte de classe, les luttes des ouvrières ne font pas disparaître, loin de là, leur situation de femmes. On peut même penser que dans la condition ouvrière et par elle est renforcée la subordination de la condition féminine. C’est « en tant qu’ouvrières » que les femmes aboliront leur condition, mais seulement contre leur condition d’ouvrières.

2 ) Le travail féminin dans le capital restructuré

La montée inexorable du travail féminin suit, apparemment paradoxalement, la crise de la fin des années 60 et le cours de la restructuration qui s’en suivit. Le développement du travail féminin suit la destruction de l’identité ouvrière, le développement de la précarité et de la flexibilité dont elles sont les premières victimes. Le travail à temps partiel c’est avant toute chose du travail féminin. On ne peut parler de la croissance du travail des femmes sans en considérer immédiatement le contenu qualitatif dans le mode de production restructuré à l’issue de la crise. En parler de façon simplement absolue, quantitative, c’est passer à côté de sa signification. Dans le le mode de production capitaliste restructuré, la montée du travail féminin participe de l’instauration de la porosité entre chômage et emploi et de la démultiplication sur un plus grand nombre de têtes de la masse globale du travail nécessaire.

Les femmes existent. Elles existent au moment où la porosité entre emploi, précarité, chômage devient dominante et où l’action du prolétariat peut renverser l’ordre de la définition réciproque entre chômage et emploi avec toutes les conséquences que cela peut avoir pour le cours révolutionnaire de la lutte de classes. Jusqu’à la période actuelle, soit elles étaient exclues du cadre institutionnel de la définition de l’emploi salarié et du chômage de par les secteurs et les modes d’activités qui leur étaient dévolus dans la division sociale du travail, soit le mode de régulation traditionnel du chômage féminin était encore efficient, soit elles étaient subordonnées à l’emploi de l’époux et leur chômage disparaissait.

Avec la crise, l’emploi féminin n’a pas fonctionné comme « armée de réserve », bien au contraire celui-ci augmente au lieu de régresser. Le travail féminin confère même dans ses caractéristiques spécifiques la coloration générale des nouvelles modalités de l’emploi qui se mettent en place dans la crise et la restructuration. De toute façon, dans ces nouvelles modalités de l’exploitation du travail vivant par le capital, c’est la notion même d’armée de réserve qui est devenue caduque. « Ce que l’on observe de façon tout aussi prononcée, c’est la ténacité des mécanismes de discrimination, de division sexuelle du travail et c’est aussi l’apparition de nouvelles formes d’inégalités. Si la crise de l’emploi n’a pas, comme dans d’autres périodes, chassé les femmes de l’emploi, si elle ne les a pas renvoyées dans leur foyer, elle a accentué leur vulnérabilité aux intempéries du marché du travail. Si bien que l’on voit se recréer, et pas seulement se perpétuer, des différences entre hommes et femmes qui vont complétement à contre-courant de l’irrésistible montée de l’activité féminine. La féminisation du marché du travail ne s’est pas accompagnée d’une mixité du monde du travail. Les professions féminisées ont continué à se féminiser, les métiers masculins sont restés des “métiers d’hommes”, des bastions imprenables. (...) La concentration des femmes dans un tout petit nombre de secteurs d’activité reste un des traits dominants de la structure de l’emploi.” (Margaret Maruani, Emploi des femmes : un tableau contrasté, in AC : Données et arguments, t.2, p 106, Ed Syllepse)

Et si ces différences entre hommes et femmes, loin d’aller à contre-courant de « l’irrésistible montée de l’activité féminine », en étaient la principale raison ? Poser la question c’est y répondre. Le travail féminin est un condensé des nouvelles modalités de l’emploi dans la mesure même où ce sont ces nouvelles modalités qui font qu’elles restent sur le marché du travail et qu’elles y prennent une place de plus en plus grande. Le temps partiel est la grande spécificité du travail féminin dans la période actuelle. Le temps partiel est devenu la figure moderne de la division sexuelle du marché du travail. En France, les femmes représentent près de 85% des personnes qui travaillent à temps partiel.

Il n’est donc pas étonnant que, bien que représentant 45% de la population active, les femmes semblent toujours invisibles . Des grandes conférences sur l’emploi aux diverses négociations de conventions collectives interprofessionnelles, on cherche vainement la moindre mention particulière sur les femmes, si ce n’est, sans les nommer, les mesures incitatives au temps partiel. Cet « oubli », c’est finalement la reconnaissance de la généralité de leur position « particulière ». En 1998, par leur présence massive dans la lutte des chômeurs et précaires, c’est le renversement historique de la définition réciproque entre chômage et emploi salarié, comme enjeu de la lutte de classes, qui était affirmé.

Pour parodier Marx dans les Manuscrits de 1844, on pourrait dire : dans cette présence des femmes dans le prolétariat apparaît de façon sensible, réduite à un fait concret, la mesure dans laquelle sa lutte en tant que classe est devenue sa propre remise en cause, ou celle dans laquelle sa remise en cause est devenue son existence comme classe. Du caractère de cette présence résulte la mesure dans laquelle le prolétariat est devenu pour lui-même quelque chose de contingent, et se saisit comme tel ; le rapport de la situation des femmes à l’exploitation comme définition du prolétariat est le rapport le plus “naturel” du prolétariat à sa négation.

Nous avons dit qu’avec le mode de production capitaliste, la contradiction « est apparue » (celle de la population comme principale force productive). Ce mode de production prépare en son sein, une lutte de classe qui abolissant le capital, ne pourra échapper à la question, pour chacun, des « conditions inhérentes à son individualité », question déterminée par cette « contradiction apparue » et à dépasser. C’est, peut-être dans la situation du travail féminin dans le capital restructuré, que la contradiction apparaît. Le travail féminin exprime la situation général en tant que travail féminin, c’est-à-dire toutes les contradictions de l’exploitation capitaliste dans son rapport au travail au travers de la domination spécifique sur les femmes résultant de ce rapport même du capital au travail (toujours nécessaire ; toujours de trop). C’est donc, à partir de la lutte de classe, au niveau de l’exploitation, que peut être dépassé le rapport hommes-femmes, parce que ce rapport le contient, et que dans la façon dont il le contient toutes les contradictions ont été réunies.

3 ) « L’humanité ne se pose que les questions qu’elle peut résoudre », mais poser une question ce n’est pas la résoudre

La situation et la lutte des femmes contre la domination masculine possède objectivement un contenu et une base spécifiques, elle est simultananément à l’intérieur et en relation (jamais confondue) avec la contradiction entre prolétariat et capital. Cette base est celle de la lutte contre leur appropriation par tous les hommes qui est constitutive de l’exploitation et sans laquelle la lutte contre l’exploitation ne peut dépasser l’affirmation et la libération du travail (principale force productive qui serait enfin reconnue comme telle). Lutte non seulement spécifique mais déterminante dès que la perspective d’abolition du capital est celle de l’abolition de toutes les classes et elle ne peut le devenir qu’avec cette lutte spécifique. Dans la lutte spécifique contre la domination masculine c’est le dépassement du programmatisme qui existe ou au moins qui est en jeu. Ce n’est pas par hasard que le « second féminisme » apparaît à la fin des années 60 et se développe au début des années 70 sur les limites et l’échec des années 68.

Dire qu’il ne peut y avoir de révolution comme communisation sans abolition des hommes et des femmes, ne veut pas dire que puisque la révolution ne peut plus être que communisation la question sera donc résolue. Cela signifie que la révolution comme communisation peut aller à l’échec. La révolution comme communisation est le processus social permettant de parvenir à la situation où la distinction entre les sexes n’a plus de pertinence sociale, mais il ne faut pas confondre la construction de la question dans la révolution comme communisation et la nécessité de sa résolution.

C’est une vision totalement sclérosée de ce qu’est l’extension et l’approfondissement d’une lutte que de considérer que la constitution propre d’un groupe de femmes est forcément identitaire et une limite de cette lutte. Ce groupe n’invente pas le probléme qui le constitue en tant que groupe particulier face au problème général de la lutte, il naît de la question que la différence des « sexes » a fait apparaître au cours de la lutte. Il est souvent bon que la contradiction apparaisse. Ceux qui accusent ce type d’action de battre en brèche l’universalisme du prolétariat oublient que si ce type d’actions existe c’est justement pour combattre la vision « essentialisante » et / ou hostile qui peut se développer dans le cours même de la lutte (cf. le mouvement piquetero et la longue histoire du programmatisme). Seule une théorie pour laquelle la révolution est l’abolition de toutes les classes peut regarder en face ces problèmes et ne pas les traiter comme des entraves circonstancielles ou accidentelles, juste comme quelque chose à dépasser au plus vite.

On ne peut faire comme si les différences, les segmentations ne reposaient sur rien, n’étaient pas objectives vis-à-vis d’une entité supérieure : la situation commune d’exploités. L’unité ne se fera pour le prolétariat que dans son abolition, ce qui ne pourra aller sans conflits internes du fait de sa reproduction toujours impliquée par celle du capital jusqu’à son abolition. Ce sera une question intriquant la révolution et la contre-révolution.

Il y a une domination des femmes non seulement dans la famille mais à l’échelle de toute la production et de la reproduction du capitalisme. Les hommes en retirent toutes sortes de bénéfices matériels (modes de vie, segmentation du marché du travail) qui sont internes, définitoires de leur existence de travailleur salarié. Tant que globalement la classe ouvrière (hommes et femmes) lutte pour la défense de sa condition ou même pour son émancipation (programmatisme), la question de la domination masculine n’est posée que marginalement, au mieux en termes de revendication féminine de l’égalité qui en tant que telle ne peut aller qu’à l’échec et ses actions participent de l’impossibilité dans ses propres termes de la révolution programmatique, de l’émancipation du travail (on pourrait considérer l’activité féminine dans les révolutions comme le marqueur de leur échec).

La révolution comme communisation met pratiquement le problème de la distinction de genres comme inhérente à l’exploitation sur la table. Cependant, même si domination masculine et exploitation capitaliste sont construites socialement de façon coextensive (nature du surtravail et rapport salarial), même si l’abolition de l’une ne peut aller sans l’abolition de l’autre, les contradictions qui portent leur dépassement ne sont pas identiques. La lutte des femmes contre la domination masculine n’est pas soluble dans la lutte du prolétariat contre l’exploitation capitaliste. Si on peut dire que la contradiction entre le prolétariat et le capital, dans son devenir révolutionnaire comme communisation, mettra la distinction des genres (forcément hiérarchique) sur la table, elle ne porte pas en elle, en tant que telle, le dépassement de cette question auquel sa réussite est pourtant suspendue. La constitution du groupe femmes en humanité seconde, en « deuxième sexe » est irréductible a priori à la contradiction entre le prolétariat et le capital. Cette dernière porte en elle-même le dépassement de toutes les classes, l’abolition de la propriété, de la division du travail, de l’échange et de la valeur, du travail, de l’économie, la production de rapports entre individus les définissant dans leur singularité, mais elle n’a pas, en elle-même, les moyens de la réalisation de ce qu’elle porte.

L’appropriation des femmes, c’est-à-dire la contradiction qui construit et oppose les hommes et les femmes, est inscrite dans l’existence même du surtravail, mais les groupes sociaux que cette appropriation construit contradictoirement ne sont pas identiques aux classes (prolétaires et bourgeois) que la contradiction fondée sur le surtravail (exploitation) oppose. La question est unique, abolition du surtravail, mais les protagonistes de sa résolution sont reliés entre eux par des contradictions différentes. La distinction genrée de l’humanité est sous-entendue, incluse, dans la contradiction entre le prolétariat et le capital, mais celle-ci, strictement en tant que contradiction entre des classes, ne porte pas le dépassement de cette distinction. Cette distinction définit un « groupe » dominée, les femmes, dont la domination est essentielle à l’exploitation mais qui lui-même n’est pas une classe et dont l’objet de lutte propre est la domination masculine et la partition sexuée de la société. Le fait que la constitution de ce groupe soit essentiellement liée à toutes les contradictions entre les classes fait que son entrée en scène est toujours liée aux périodes révolutionnaires, et que toutes les femmes simplement parce qu’elles sont femmes ne participent pas à la lutte de ce groupe. La « bourgeoise » peut participer en tant que femme à la lutte féministe tant que celle-ci demeure dans la problématique de l’égalité ou du différentialisme, mais dans la lutte féminine même un clivage doit apparaître s’il s’agit de l’abolition de la division genrée de l’humanité elle-même qui, elle, est intrinsèque au surtravail. La fin du surtravail c’est la fin de la division genrée de l’humanité et elle ne sera cette fin que comme fin de cette division.

L’augmentation de la population comme principale force productive, fondement de toutes les formes de surtravail, définit, dans une société de classes, une partition antagoniste de la société dont les éléments ne sont pas immédiatement ceux qui s’opposent dans l’extraction de ce surtravail. C’est en cela que la contradiction qu’est l’exploitation ne peut que mettre sur la table la question de la distinction de genres, mais ne porte pas immédiatement en elle-même les moyens et les forces sociales réalisant son abolition comme communisation. A tout point de vue, la communisation sera une révolution dans la révolution.

R.S