La restructuration telle qu’en elle-même - Roland Simon

mardi, 25 septembre 2007

Premier point de méthode

Il faut considérer le mode de production capitaliste issu de la restructuration pour lui-même, en cherchant ses propres critères de cohérence et de reproduction, et non le définir ou le juger par rapport à la période précédente (« Trente Glorieuses » ou « fordisme ») promue en norme du capital.

Deuxième point de méthode

Il faut se garder de la confusion entre les contradictions dans lesquelles fonctionne nécessairement le mode de production capitaliste et la « crise » ou même de considérer sa reproduction constamment en tant que « crise potentielle ». Cela reviendrait à imaginer qu’un capitalisme qui fonctionnerait correctement serait un capitalisme sans contradictions, ni tensions.

Troisième point de méthode

Tout se restructure : entreprises, procès de travail, circulation du capital, transports, systèmes sociaux, Etats, classes, cycle mondial, etc. On multiplie les restructurations pour ne pas voir la restructuration de la valorisation du capital, c’est-à-dire de l’exploitation, c’est-à-dire de la contradiction entre le prolétariat et le capital. Mon but ici est de proposer une synthèse qui puisse être qualifiée de restructuration du mode de production capitaliste. S’il y a restructuration, c’est une restructuration de la contradiction entre les classes : la structure, le contenu de la lutte de classe, la production de son dépassement sont alors modifiés. Plus on multiplie les restructurations, plus on masque cela.

Nous n’envisagerons la restructuration que selon trois déterminations : la transformation du rapport salarial et du marché du travail ; les modifications du procès de production immédiat ; la mondialisation de la reproduction du capital.

La restructuration dans ses déterminations

1 ) La transformation du niveau des salaires et du marché du travail.

A ce niveau, le capitalisme restructuré ne fonctionne plus sur « l’équilibre keynésien » ou « fordiste » entre le salaire comme « coût » et comme « investissement ». Cela ne signifie qu’une chose : la restructuration n’est pas « fordiste » (le fordisme ne pouvait être effectif que dans un nombre limité d’aires nationales centrales).

Le « compromis » dit « fordiste » n’a pas disparu, pas plus que l’Etat-providence, il ne structure plus le rapport entre prolétariat et capital, il est lui-même devenu un élément des nouvelles modalités de l’exploitation. La précarité est générale en ce qu’elle structure l’ensemble du rapport d’achat-vente entre le travail et le capital, et non comme élimination pure et simple de ce qui n’est pas elle. La précarité n’est pas seulement cette part de l’emploi que l’on peut qualifier stricto sensu de précaire. Les emplois « stables » adoptent les caractéristiques de la précarité : flexibilité, mobilité, disponibilité constante, sous-traitance précarisant l’emploi même « stable » des PME, le fonctionnement par objectifs dans les grandes entreprises.

La revitalisation du mode absolu d’extraction de la plus-value passe par un achat global de la force de travail. Avec le développement général de la précarité, de la flexibilité et de toutes les formes de contrats déterminés, le chômage n’est plus cet en-dehors de l’emploi salarié qu’il était durant les « Trente Glorieuses ». La segmentation de la force de travail se résoud en un achat global de celle-ci par le capital et une utilisation de chaque force de travail individuelle selon les besoins ponctuels de la valorisation. La force de travail est alors présupposée comme propriété du capital, non seulement formellement (le travailleur a toujours appartenu à toute la classe capitaliste avant de se vendre à tel ou tel capital), mais réellement en ce que le capital paie sa reproduction individuelle en dehors même de sa consommation immédiate qui pour chaque force de travail est accidentelle. Inversement, la force de travail directement en activité, consommée productivement, voit son travail nécessaire, lui revenant en fraction individuelle, défini non par les besoins exclusifs de sa propre reproduction, mais en tant que fraction de la force de travail générale (représentant la totalité du travail nécessaire), fraction du travail nécessaire global. Il tend à y avoir péréquation entre revenus du travail et revenus d’inactivité et institutionnellement contagion entre les deux. De ce point de vue, dans les « aires développées » (nous verrons plus loin pourquoi ce concept est à manier avec précautions), la dissociation du revenu d’activité et du revenu de subsistance serait une simplification considérable. C’est la voie ouverte dans de nombreux pays par le cumul dégressif des minima sociaux avec une reprise d’emploi, destiné à faciliter le passage des minima aux emplois à temps partiels (qui visent essentiellement la partie « dormante » de la main d’œuvre féminine) ou à durée déterminée. L’augmentation du taux d’activité ou taux d’emploi, c’est-à-dire la proportion d’emplois rapportée à la population totale, est une des caractéristiques essentielles de la restructuration. Il ne s’agit plus pour la classe capitaliste de réduire la demande de travail (temps partiel, abaissement de l’âge de la retraite, etc.), mais d’encourager l’offre.

Cet achat global modifie de fond en comble le fonctionnement de l’Etat-providence, celui-ci, là où il existait, ne disparaît pas. Il se segmente lui aussi pour assurer l’employabilité permanente de la totalité de la main-d’œuvre disponible, il ne joue plus seulement sur la population salariée, mais sur le taux d’activité et la population disponible. C’est le passage du Welfare au Workfare. Au niveau du surtravail, la création de plus-value sur le mode absolu est activée non seulement parce que, mondialement, un plus grand nombre de travailleurs entre dans le procès de travail pour un travail nécessaire en croissance moindre, mais aussi de par l’intensification du procès de travail qui en résulte, de par l’allongement du temps de travail global, et de par l’accélération de la rotation du capital fixe. Si le travail nécessaire est étendu à la reproduction de la force de travail globale, c’est parce que le surtravail dépend aussi, quant à lui, de cette force de travail globale, facteur de croissance de l’intensité, de la productivité et de l’extension de la main-d’œuvre disponible.

Pour rétablir a minima les conditions de la réalisation, une partie croissante de la plus-value est recyclée, distribuée, via la financiarisation de l’économie, vers les couches supérieures du salariat. La croissance des inégalités n’est pas un défaut du dispositif, que l’on pourrait corriger ou qui serait contraire à l’intérêt bien compris d’un capitalisme idéal, c’est une pièce essentielle, fonctionnelle, de ce nouveau « régime d’accumulation » (si l’on veut employer l’expression). Cela ne résout pas le problème de la réalisation d’une façon aussi « vertueuse » que le « fordisme », mais c’est elle qui existe. Le niveau très élevé du taux d’autofinancement des entreprises dans les pays centraux indique que la plus grande partie de ces revenus financiers est orientée vers la consommation. Ces revenus financiers ont un caractère fonctionnel dans le système d’accumulation actuel, ils sont devenus un élément essentiel de la réalisation.

La situation actuelle recèle une énigme : le taux de profit remonte à un rythme beaucoup plus rapide que le taux d’accumulation. C’est le manque d’opportunités d’investissements rentables qui conduit à recycler autrement la plus-value extraite et à gonfler la sphère financière : le gonflement de la sphère financière n’est pas une entrave à l’ « économie réelle », mais son résultat. C’est mondialement qu’il faut situer le problème, il était facile de parler de « compromis fordiste » quand les quatre cinquièmes de l’humanité en étaient exclus. La croissance fantastique de la force de travail mobilisée par le capital à l’échelle mondiale supprime toute la pertinence de la liaison entre la production, la productivité et la réalisation sur une échelle nationale ou même régionale. Cela signifie que les modifications structurelles dans la relation entre production, profit et réalisation « s’incarnent » en une organisation géographique des échanges (cf. les relations commerciales et financières entre les Etats-Unis et la Chine par exemple). Les risques inhérents au circuit actuel de réalisation sont bien connus : le surendettement des ménages américains, la perpétuation des investissements étrangers de capitaux aux Etats-Unis. Le système est à la merci du moindre « accident ». Mais l’accumulation capitaliste n’a jamais brillé par sa stabilité et son absence de contradictions. L’important est de regarder le système qui existe et d’en mesurer ses limites et non de dire qu’il n’existe pas parce que ses limites résideraient dans le fait de ne pas être comme le précédent (la même chose en « mieux »).

2) Les transformations du procès de travail. a) Les « limites du taylorisme » : valeur et coopération

On ne peut pas considérer les déterminations mêmes du capital comme des obstacles insurmontables à sa restructuration.

Souvent, en se fondant sur des récits d’ouvriers, on soutient que le taylorisme ne peut fonctionner sans, paradoxalement, une initiative ouvrière. Le taylorisme correspondrait au capitalisme en tant qu’il est en quête de valeur, laquelle doit être sécable, repérable et séparable dans quelque chose d’homogène : le temps. Mais il serait inadéquat au capitalisme en tant qu’il met en œuvre une coopération.

Ce qu’on nous présente parfois comme limites du taylorisme, ce sont tout bonnement des contradictions inhérentes au mode de production capitaliste, il est évident alors que celui-ci ne peut, quoi qu’il fasse, s’en sortir. Soit les « contradictions » qui lui sont inhérentes sont aussi sa dynamique, soit le règne du capital aurait dû s’achever, dès son apparition, avec la manufacture sérielle.

b) Innovations techniques et innovations organisationnelles

Depuis le début des années 1990, le « taylorisme informatisé » a relancé la productivité de façon suffisamment énergique pour qu’elle flirte avec ses taux de croissance des années 1960. La seconde moitié des années 1990 voit disparaître le fameux paradoxe de Solow : « on voit des ordinateurs partout sauf dans les indices de productivité ». L’écart entre exécution et direction est inhérent au capital, ce n’est donc pas en le supprimant mais au contraire en l’approfondissant qu’il surmonte les limites d’une organisation historique du travail. Par l’introduction de l’informatique dans le procès de travail, le capital a répondu au savoir collectif et à la prégnance que les ouvriers développaient sur la chaîne fordiste classique, il a supprimé beaucoup de temps morts en saturant les postes de travail, il a maximisé les temps-machines (accélérant la rotation du capital fixe). Il a donné aux forces sociales du travail développées dans la coopération une existence adéquate à sa propre nature en ce qu’elles sont désormais objectivées dans des organes spécifiques du capital fixe. Le capital n’a pas humanisé la chaîne, toutes les expériences du début des années 1970 sont restées des expériences marginales. Mais, ironie de l’histoire, c’est sur la base de ces expériences organisationnelles que l’électronique et l’informatique donneront, quelques années après, toute leur mesure.

Actuellement, la production en flux c’est la généralisation sociale de la chaîne. Pendant longtemps, les freins sociaux (refus du travail divisé, déqualifié, poids des logiques de métier, services de maintenance) et les freins techniques (complexité des équipements, incapacité à stocker le savoir des spécialistes pour le mettre à disposition de salariés peu qualifiés de façon décentralisée…) ont suffi à empêcher le modèle de la chaîne de s’étendre au-delà de la chaîne d’assemblage final dans l’industrie automobile et dans quelques autres activités, malgré ses avantages déterminants au point de vue des délais et des stocks. Le flux c’est également la possibilité de la substitution à une « grosse usine » de plusieurs unités distinctes installées à proximité de leurs clients principaux. Toute la logique de l’organisation de la production par métiers est déstabilisée, la disparition de l’identité ouvrière n’est une déduction logique de la structure du rapport d’exploitation restructuré que parce qu’elle est une multitude de « micro faits » qui touchent l’ensemble de la reproduction du rapport entre prolétariat et capital.

Ce qui caractérise la période actuelle c’est l’extension massive à tous les secteurs d’activité, dans l’industrie et les services, des principes tayloriens d’organisation du travail. Le taylorisme est maintenant en train de devenir le mode de travail dominant dans la totalité des activités économiques. La nouvelle organisation du travail, c’est le taylorisme.

c) Organisation du procès de travail / collectif ouvrier / cycle de luttes

Les ouvriers se sont révoltés contre le taylorisme. Cette organisation du travail était devenue un formidable dispositif de résistance ouvrière. Ce qui a échoué à Turin et ailleurs, ce n’est pas l’échange des « hauts salaires » contre la réduction à un statut de « pion ». Les « hauts salaires » étaient pour ceux qui n’étaient pas des pions (ouvriers professionnels, employés…) et le statut de « pion » pour ceux qui n’avaient pas de « hauts salaires ». La constante de l’automne chaud de 1969 aux usines FIAT est la revendication par les OS de fortes augmentations salariales alors que la CGIL, s’appuyant sur d’autres catégories ouvrières que les OS, cherche constamment à ramener les conflits... sur le contrôle de l’organisation du travail. Les limites du taylorisme, dans la phase d’expansion antérieure, ne relèvent pas du seul procès de travail, mais de la combinaison de celui-ci avec la création d’une force de travail homogène dans un marché du travail où le chômage est restreint et dans une situation de gains de productivité élevés. Le taylorisme était une machine de guerre contre l’OP, mais il a fini par produire une force de travail à la fois collective au niveau de l’usine et sociale au niveau de la reproduction d’ensemble qu’il s’est révélé incapable d’absorber, ce n’était une limite du procès de travail que parce que c’était une lutte des classes.

Sur tous les fronts, du marché du travail au procès productif dans sa matérialité, en passant par le Welfare et la représentation syndicale et politique, la classe capitaliste a su déstructurer la puissance ouvrière telle qu’elle s’était manifestée et reconstituer d’autres dispositifs de mobilisation productive de la force de travail qui ont fini par faire système. La classe capitaliste était face à deux nécessité : briser le collectif ouvrier ; briser la relation entre hausse du salaire et gains de productivité. C’est à partir de cela, qu’elle a « bricolé », au fil de l’eau, une nouvelle organisation du travail dans le procès de production immédiat.

Que cela soit dans les secteurs anciennement taylorisés où l’organisation du travail est profondément modifiée, ou dans les secteurs, bien plus nombreux, où les méthodes tayloriennes s’imposent de façon différentes mais en conservant les principes de base du taylorisme, le collectif ouvrier est bouleversé. Des catégories sont expulsées ou confinées à des tâches subalternes : les OS, les ouvriers de métier (les anciens « seigneurs des ateliers »), les jeunes issus de l’enseignement technique court. Les ouvriers professionnels dont les acquis techniques sont remis en question et leur autonomie contestée, face aux opérateurs et aux techniciens, ne savent plus ce qu’ils sont (comme la maîtrise). D’autres sont « valorisés » : les ouvriers opérateurs de conduite de système automatisés, les techniciens de production. Ces derniers deviennent le pivot autour duquel s’organise ce processus de déclassement / reclassement du collectif.

Le travail a été réorganisé en groupes ou équipes autour d’un « moniteur » (échelon intermédiaire entre ouvriers et chef d’équipe), un système de primes collectives et individuelles a été instauré, un autocontrôle des équipes est mis en place, la petite maîtrise a été relayée par des jeunes BTS. La prime d’équipe amène le rappel à l’ordre des « déviants » par le groupe lui-même, ceux qui ne veulent ou ne peuvent accepter les formes minimales de « participation » sont marginalisés. En même temps, la présence massive d’intérimaires fait peser une menace permanente sur les ouvriers tout en les déchargeant souvent des postes de travail les plus durs.

La nouvelle organisation du travail a fait disparaître du paysage l’ « élite ouvrière », l’ouvrier professionnel autonome dans son travail. Les OP, figure essentielle de l’ancien cycle de luttes, socialisaient les OS dans le cadre d’institutions proprement ouvrières et représentaient un espoir de promotion. Il existe maintenant un trou entre le niveau des OS et celui des techniciens, totalement coupés des ouvriers malgré leur présence physique dans les ateliers de fabrication.

3) La mondialisation

La mondialisation du capital, n’est pas une caractéristique à côté d’autres caractéristiques, elle est la forme générale de la restructuration, ce n’est qu’ainsi qu’existe la fluidité de la reproduction du capital. Elle n’en est pas la dynamique, qui demeure la plus-value relative, mais la synthèse de toutes les caractéristiques.

La mondialisation n’est pas une extension homothétique des rapports capitalistes sur chaque parcelle des territoires constituant la planète, mais une structure spécifique d’exploitation et de reproduction du rapport, tel qu’il s’est restructuré, comme géographie. Segmentation, flexibilité, abaissement de la valeur de la force de travail dans les combinaisons sociales de sa reproduction et de son entretien, sont devenus en eux–mêmes des processus de diffusion illimités, tout comme la transformation de la plus-value en capital additionnel ou l’appropriation des forces sociales du travail. N’aborder les transformations du marché mondial que comme concurrence entre les capitaux n’est qu’une vision partielle de la mondialisation.

a) Homogénéité, hiérarchie et développement capitaliste endogène

Le capitalisme ne suppose pas un espace homogène où chaque porteur de marchandise équivaudrait à son voisin. Quand il s’agit du porteur de la marchandise bien particulière qu’est la force de travail, le capital se délecte de la diversité des origines de cette marchandise, de ses particularités, de l’originalité de ses modes de formation et de reproduction, de sa segmentation. La fragmentation et l’homogénéité de l’espace de l’accumulation capitaliste résident conjointement dans la transformation de la valeur en prix de production incluant la péréquation des taux de profit.

Le capitalisme ne suppose pas plus un « espace homogène » (c’est-à-dire celui de la petite production marchande), qu’il ne suppose qu’un pays ne devient capitaliste qu’en développant les conditions du capital de façon endogène. Poser la question « peuvent-ils industrialiser le tiers-monde ? » (Souyri), en imaginant que la réponse positive serait la concurrence d’égal à égal entre les Etats-Unis et Taïwan, l’un et l’autre comme ensemble cohérent et autocentré, c’est bien sûr ne pouvoir y répondre que négativement. Au jeu de la concurrence mondiale, pour les chaussures de sport, il est évident que l’Indonésie ou le Vietnam ne peuvent rivaliser avec le fabricant américain Nike (ou inversement… ?). L’entrée sur le marché mondial est contrôlée par un nombre restreint de firmes, il est d’entrée de jeu un « espace maillé » (Michalet). Il s’agit de l’enchevêtrement de trois niveaux : les structures mises en place par les grandes firmes et leurs sous-traitants ; les « marchés » internes hiérarchisés des multinationales ; les alliances entre ces multinationales. L’accès au marché mondial échappe rarement à ce maillage.

b) Capital financier et mondialisation

La mondialisation est un phénomène à trois dimensions : la dimension des échanges de biens et de services, la dimension des investissements directs à l’étranger et la dimension de la circulation des capitaux financiers. Les trois dimensions sont bien sûr interdépendantes et la succession des configurations historiques de la mondialisation est la résultante de la transformation de la hiérarchie des interdépendances entre ces trois dimensions (Charles-Albert Michalet, Qu’est-ce que la Mondialisation, Ed. La Découverte). De là, Michalet construit trois configurations qui sont des « types idéaux » : la configuration inter-nationale ; la configuration multi-nationale ; la configuration globale. La dernière est la configuration actuelle liée à la domination du capital financier. Mais, Michalet ne va pas au-delà de cette typologie, c’est-à-dire ne relie pas organiquement en tant que procès général du capital la hiérarchie des interdépendances et les modalités d’extraction de la plus-value.

Il est tout à fait juste que la circulation financière ne crée ni valeur, ni plus-value. Il faudrait cependant déjà remarquer, ce qui n’est pas négligeable, qu’elle redistribue le profit, qu’elle est le vecteur essentiel de sa péréquation. Elle effectue cette péréquation non seulement entre les capitaux de l’ « économie réelle », mais encore entre les fractions fonctionnelles du capital (capital productif, capital commercial, capital financier). En ce sens, elle est formatrice du cycle mondial du capital. Dans la formation d’un cycle mondial du capital, la circulation financière et sa logique débordent et s’étendent aux autres dimensions dites « réelles » de l’économie : la production et les échanges de biens et de services. Le capital productif passe par des dynamiques financières qui définissent sa rentabilité et comment sa crise s’ordonne à ce niveau.

Dans le système mondial, les Etats et les ensembles régionaux d’Etats se trouvent être maintenant les espaces nécessaires à la définition et à la gestion des différenciations internes à la totalité. Ces zones, dans la logique financière, ont vocation à se confondre avec des zones monétaires (dollar, yen, euro), entre lesquelles pourront jouer les arbitrages entre les différents taux des marchés financiers et les taux des changes qui, s’ils sont dépendants des anticipations (et de la réalisation effective) de profits, traduisent les conditions de la valorisation dans le langage déterminant les déplacements de capitaux. Si le cadre national change de niveau de pertinence en ce qu’il n’est plus l’élément de base d’une multi-nationalisation, il a en charge dans le cadre des regroupements continentaux de gérer, comme moyen terme, la spécialisation régionales infranationales.

On ne peut constater d’un côté la prégnance des logiques financières, et, de l’autre, se contenter de dire que la vérité est dans le capital productif comme si les premières n’informaient pas le second. Le capital ne s’échappe jamais en une valorisation fictive mais la valorisation du capital en tant que valorisation du capital productif (la seule) peut être subordonnée aux règles de la valorisation du capital fictif, c’est-à-dire les règles de la « capitalisation ». Nous avons là tout simplement une tendance contenue dans le concept même de capital qui est une puissance sociale, l’ « indépendance » du capital argent étant la forme achevée de cette puissance sociale.

c) La mondialisation : valorisation des inégalités et dissociation territoriale

Les territoires des pays « sous-développés » devenant des « nouveaux pays industriels » ou « émergents » sont des « territoires dissociés » ou des « systèmes-mosaïques » (Laurent Carroué, Géographie de la mondialisation, Ed. Armand Colin). Un tel territoire national dissocié et à l’extraversion systémique pose pour l’Etat des problèmes d’unité et de construction nationale en même temps que, pour le prolétariat, les contraintes de sa reproduction échappent à toutes nécessités se bouclant sur cette aire « nationale ». La logique de « dissociation des territoires » n’est pas qu’une détermination du rapport Nord – Sud, mais générale de la restructuration, elle transforme également les aires dominantes anciennement constituées.

Pour les nombreux pays qui en vivent, le commerce extérieur n’est pas la juxtaposition d’entités réellement autonomes, mais, le plus souvent, une organisation intrafirme. Aussi bien le développement des industries lourdes que celui d’industries légères produisant des biens de consommation ne s’inscrivent pas dans le cadre national d’une accumulation extensive, seul cadre où l’on pourrait considérer leur développement comme bloqué par rapport à une « variable externe » : le marché mondial considéré comme une constante.

d) Déstructuration et recomposition

La déstructuration de tous les capitaux nationaux paraît évidente, tant dans les économies émergentes, mais aussi, ce qui est beaucoup plus intéressant pour comprendre la nature du phénomène, dans les centres les plus développés. A regarder le cadre national ou local, le capital déstructure, à considérer les trois niveaux d’échelles (mondial, continental, national ou local), quel que soit le secteur d’activités, le capital structure fortement l’espace de sa valorisation, c’est-à-dire de la reproduction des rapports sociaux capitalistes. La structuration est ailleurs, dans les formes étatiques / infra-étatiques / supra-étatiques d’aménagement des territoires et de gestion de la main-d’œuvre, dans la structure des firmes et des réseaux. Si celles-ci n’assurent qu’une fraction minoritaire de la production capitaliste mondiale, elles contrôlent et hiérarchisent les secteurs dans lesquels elles sont actives et, pour la quasi totalité des entreprises, elles sont le passage obligé pour accéder au marché. La destructuration n’est qu’une illusion d’échelle. Mais la juxtaposition de stratégies de firmes cohérentes, à leur niveau, ne donne pas ipso facto la cohérence de la reproduction des rapports sociaux capitalistes.

e) La mondialisation : disjonction entre valorisation du capital et reproduction de la force de travail

La nouvelle organisation mondiale capitaliste impose, à l’échelle planétaire, le contenu et la forme du rapport d’exploitation capitaliste tel qu’il est sorti de la restructuration née dans la défaite ouvrière du début des années soixante-dix. Là où il y avait une localisation jointe des intérêts industriels, financiers et de la main-d’œuvre peut s’installer une disjonction entre valorisation du capital et reproduction de la force de travail.

Il est facile d’imaginer la cohérence mondiale de la valorisation si l’on reste au niveau d’échelle le plus grand : des hypercentres capitalistes regroupant les fonctions hautes (finances, haute technologie, centres de recherche …) ; des zones secondes avec des activités nécessitant des technologies intermédiaires, regroupant la logistique et la diffusion commerciale, zones à la limitation floue avec les périphéries consacrées aux activités de montages souvent en sous-traitance ; enfin, zones de crises et « poubelles sociales » dans lesquelles prospèrent tout une économie informelle sur des produits légaux ou non. Cette économie « noire » non seulement permet la survie de ces zones mais encore par les trafics de main-d’œuvre, d’énergie, de capitaux d’origine « non déclarée », permet la fluidité des régions qui les entourent. Si la valorisation du capital est unifiée au travers de ce zonage, il n’en est pas de même de la reproduction de la force de travail. Chacune de ces zones à des modalités de reproduction spécifique. Dans le premier monde : des franges à hauts salaires avec privatisation des risques sociaux imbriquées dans des fractions de la force de travail où sont préservés certains aspects du « fordisme » et d’autres, de plus en plus nombreuses, soumises à l’achat global de la force de travail. Dans le deuxième : régulation par de bas salaires imposés par une forte pression des migrations internes et la grande précarité de l’emploi, îlots de sous-traitance internationale plus ou moins stables, peu ou aucune garantie des risques sociaux, migrations de travail. Dans le troisième : aides humanitaires, trafics divers, survie agricole, régulation par toutes sortes de mafia et de guerres plus ou moins microscopiques mais aussi par la revification des solidarités locales et ethniques. Le capitalisme est en train de réussir le tour de force de retravailler clans, ethnies, « sociabilité primaire », à les durcir comme des organes spécifiques de la reproduction de sa force de travail disponible. La disjonction est totale entre la valorisation mondiale unifiée du capital et la reproduction de la force de travail adéquate à cette valorisation. Entre les deux, la relation réciproque de stricte équivalence entre production de masse et modalités de la reproduction de la force de travail, qui définit le fordisme, a disparu.

La mise en abîme de ce zonage est une détermination fonctionnelle du capital, elle maintient, malgré la rupture entre les deux, des marchés mondiaux en expansion et une extension planétaire de la main-d’œuvre disponible, cela en dehors de leur relation nécessaire sur une même aire de reproduction prédéterminée. La rupture d’une relation nécessaire entre valorisation du capital et reproduction de la force de travail brise les aires de reproduction cohérente dans leur délimitation régionale ou même nationale. Dans ce nouveau monde, un peu partout s’installe un système de répression prépositionné dans une étroite conformité entre l’organisation de la violence et celle de l’économie jusqu’à effacer la distinction entre guerre et paix, entre opérations de police et guerres. Un mode de régulation.

f) Une unification de l’espace capitaliste

Cette unification n’a jamais été aussi étroite, parce que justement il n’y a plus d’espaces autonomes et autocentrés et qu’elle est effective, à tous les niveaux d’échelle, par l’interpénétration des espaces les plus modernes et les plus marginaux. C’est précisément cette unité extrême dans l’interpénétration, la fin du chacun chez soi, que souvent, tout à notre nostalgie fordienne, nous ne voyons que comme éclatement.

Disjonction entre reproduction de la force de travail et valorisation du capital ; mise en abîmes dans chaque espace particulier de la hiérarchie mondiale, c’est sur ces deux points liés entre eux que se jouent maintenant la cohérence de la reproduction mondiale des rapports sociaux capitalistes. Le « chaos » saute aux yeux au point qu’il nous éblouit. Mais ce chaos n’est que l’ordre de la restructuration capitaliste. Les déterminations fondamentales du rapport d’exploitation restructuré sont étendues mondialement et partout reproduites à toutes les échelles par la fluidité de la reproduction du capital qu’impose l’extraction de plus-value sous son mode relatif. La localisation, territorialement jointe, de la reproduction de la force de travail et de la valorisation du capital était l’obstacle paradigmatique à cette fluidité et résumait tous les autres.

De la Chine au Mexique, en passant par l’Afrique même, l’extension vertigineuse de la misère urbaine est une formidable extension des échanges, ces masses urbanisées récentes sont happées par les circuits d’échanges, leur misère même en est le résultat.

Principes généraux de la restructuration : un critère, les cycles de luttes.

Ce qui importe pour décider s’il y a eu une restructuration ou non du rapport social capitaliste, ce n’est pas l’accumulation de faits, mais le critère choisi pour les juger. Si l’on choisit la dynamique du système on ne peut que conclure que la restructuration a eu lieu, à la condition de prendre au sérieux ce critère, c’est-à-dire de ne pas demander à un système modifié de remplir les conditions du système antérieur.

Le principe de base synthétique de la restructuration consiste dans l’abolition et la reformulation de tout ce qui peut faire obstacle à l’autoprésupposition du capital, à sa fluidité. Le capital restructuré est toujours le capital, il connaît de graves difficultés, mais ce sont ses difficultés propres et non le fait qu’il n’est plus maintenant ce qu’il était « autrefois ». Dans un système d’exploitation où l’emploi salarié est organisé comme précaire et en rotation sur des masses parfois énormes, le capital libère une masse de travail disponible supérieure à celle qu’il absorbe productivement, c’est à la fois la condition de ces nouvelles modalités d’exploitation et un réel problème de « régulation ». La disjonction entre la valorisation du capital et la reproduction de la force de travail, qui est une caractéristique générale de la mondialisation du rapport d’exploitation, nous donne un régime de développement problématique dans lequel le redressement du taux de profit ne se traduit pas ipso facto par un redressement du taux d’accumulation. Actuellement, dans le procès de travail, la classe capitaliste a du mal à trouver la « combinaison optimale » entre modifications organisationnelles et modifications technologiques. L’économie du néotaylorisme contemporain est parvenue à casser, au moins provisoirement, la tendance séculaire du capitalisme à voir son intensité capitalistique, c’est-à-dire le besoin de capital immobilisé par unité de valeur ajoutée produite, augmenter sans cesse. Cependant, cette « nouvelle jeunesse du capitalisme » (Guillaume Duval), est tout de même problématique : les gains de productivité ne sont plus croissants ; les progrès de l’automatisation qui pourraient les rendre croissants sont en partie bloqués, les investissements matériels et donc la section de la production des moyens de production sont régulièrement en souffrance ; la plus-value dégagée, du fait même des modalités d’accroissement de la rentabilité, trouve difficilement des opportunités rentables d’investissements ; le besoin en capital des entreprises est limité ; la politique salariale restrictive, corollaire des politiques organisationnelles, limite structurellement la réalisation.

Mais, ce critère lui-même n’est pas pertinent, car il demeure dans l’objectivité du discours et de l’analyse économiques. Une restructuration du mode de production capitaliste est une restructuration du rapport d’exploitation, en cela elle est une restructuration de la contradiction entre le prolétariat et le capital.

C’est la façon dont étaient architecturés, d’une part, l’intégration de la reproduction de la force de travail, d’autre part, la transformation de la plus-value en capital additionnel et enfin l’accroissement de la plus-value sous son mode relatif dans le procès de production immédiat, qui était devenue une entrave à la valorisation sur la base de l’extraction de plus-value sous son mode relatif. Contre le cycle de luttes antérieurs, la restructuration a aboli toute spécification, statuts, welfare, « compromis fordien », division du cycle mondial en aires nationales d’accumulation, en rapports fixes entre centre et périphérie. Tout ce qui pouvait faire obstacle à la fluidité de l’auto-présupposition du capital, tant dans le procès de production immédiat (travail à la chaîne, coopération, production-entretien, travailleur collectif, continuité du procès de production, sous-traitance, segmentation de la force de travail) que dans la reproduction de la force de travail et sa mobilisation (travail, chômage, formation, welfare), ainsi que dans les modalités de l’accumulation et de la circulation est aboli (service public, bouclage de l’accumulation sur une aire nationale, inflation glissante, dématérialisation de la monnaie, « partage des gains de productivité »). La nouveauté de la période réside dans la structure et le contenu de la contradiction entre le prolétariat et le capital qui se situe au niveau de la reproduction.

Dans cette restructuration est abolie et dépassée la contradiction qui avait soutenu l’ancien cycle de luttes entre, d’une part la création et le développement d’une force de travail créée, reproduite et mise en oeuvre par le capital de façon collective et sociale, et, d’autre part, les formes apparues comme limitées de l’appropriation par le capital, de cette force de travail, dans le procès de production immédiat, et dans le procès de reproduction. C’était là, la situation conflictuelle qui, dans le cycle de luttes antérieur, se manifestait comme identité ouvrière confirmée dans la reproduction même du capital et qu’abolit la restructuration. De cette identité ouvrière produite et confirmée dans la reproduction du capital découlait tant un puissant mouvement ouvrier que les pratiques de rupture avec lui qu’étaient l’autonomie et l’auto-organisation. Il n’existe pas de restructuration du mode de production capitaliste sans défaite ouvrière. Cette défaite a été celle de l’identité ouvrière, des partis communistes, du syndicalisme, de l’autogestion, de l’auto-organisation, du refus du travail. C’est tout un cycle de luttes qui a été défait, sous tous ces aspects, la restructuration est essentiellement contre-révolution, cette dernière ne se mesure pas au nombre de morts.

Agir en tant que classe c’est actuellement d’une part n’avoir pour horizon que le capital et les catégories de sa reproduction, d’autre part, c’est, pour la même raison, être en contradiction avec sa propre reproduction de classe, la remettre en cause.

Il ne s’agit pas d’un simple changement de forme et même de contenu, mais d’une transformation de la composition de la classe ouvrière et donc de sa pratique. Le nouveau cycle de luttes n’est pas un miracle structuraliste, mais l’action d’une classe ouvrière recomposée. Il s’agit de la disparition des grands bastions ouvriers et de la prolétarisation des employés, de la tertiarisation de l’emploi ouvrier (spécialistes de l’entretien, conducteurs d’engins, chauffeurs routiers, livreurs, manutentionnaires, etc - ce type d’emploi est maintenant majoritaire chez les ouvriers), du travail dans des entreprises ou des sites plus petits, d’une nouvelle division du travail et de la classe ouvrière avec l’externalisation des activités à faible valeur ajoutée (travailleurs jeunes, payés au smic, souvent intérimaires, sans perspective professionnelle), de la généralisation des flux tendus, de la présence de jeunes ouvriers pour qui la scolarisation a rompu le fil des générations et qui rejettent massivement le travail en usine et la condition ouvrière en général, des délocalisations, de la segmentation mondialisée de la force de travail, de son emploi, de sa reproduction.

Ce n’est pas la figure du précaire, en tant que position sociale particulière, qui, en elle-même, est la nouvelle figure centrale de la recomposition ouvrière, c’est cet ouvrier socialement taylorisé et par là même contaminé par toutes les caractéristiques de la précarité.

Le paradoxe de cette nouvelle composition de classe est de faire disparaître la reconnaissance de l’existence de la classe ouvrière au moment même où sa condition s’étend et où cette « disparition » n’est que l’effet de cette nouvelle composition et de sa segmentation. Quand le rapport contradictoire entre le prolétariat et le capital ne se définit plus que dans la fluidité de la reproduction capitaliste, le prolétariat ne s’oppose au capital que dans le mouvement où il est lui-même reproduit comme classe. Cet affrontement du prolétariat à sa propre constitution en classe est maintenant le contenu de la lutte de classe et l’enjeu de celle-ci est la remise en cause par le prolétariat de sa propre existence comme classe et de toutes les classes.