Les premi-ère-er-s chrétien-ne-s communistes

Les premi-ère-er-s chrétien-ne-s communistes

Les premi-ère-er-s chrétien-ne-s étaient communistes. Voilà comment nous le savons.

Quand j’ai écrit le livre All Things in Common, The Economic Practices of the Early Christians (Toutes les choses en commun : les pratiques économiques des premi-ère-er-s chrétien-ne-s) certaines personnes ont suggéré que j’abandonne l’utilisation du mot « communisme » dans mon texte. Leur raison était juste : le mot ‘communisme’ fait référence à deux choses très négatives : des régimes totalitaires comme celui de la Russie staliniste ou la Chine maoïste, une utopie lointaine dans laquelle le monde entier vivrait sans être propriétaire de rien et où il n’y aurait aucun état. La définition classique et habituelle, la définition qui représente réellement quelque chose dans la réalité, est, en fait, basiquement, rien de plus que toutes relations sociales ou toutes structures dans lesquelles fonctionne le principe de « chacun-e en fonction de sa capacité pour chacun-e en fonction de ses besoins ». Voilà le cadre moral principal de coagulation sociale de la structure. Plutôt que remplacer le mot par un autre, j’ai affronté une problématique visant à découvrir ce que le mot ‘communisme’ veut réellement dire. Le principe a également été de le comparer avec d’autres principes de relations sociales impliquant une idée de hiérarchie ou d’échange. La raison pour laquelle je garde le mot ‘communisme’ est simple : ce mot-là est celui qui convient le mieux aux premières pratiques des premi-ère-er-s chrétien-ne-s, qui les ont différencé-e-s du monde romain ; le plus j’étudie cette problématique, le plus j’en suis convaincue.

Beaucoup de lect-rice-eur-s de la Bible – des chrétien-ne-s, des universitaires, ou les deux – arrivent au passage que l’on trouve dans les paragraphes 2:42-47 et 4:32-37, et, automatiquement, en viennent à la question : « était-ce du communisme ? ». Et par ‘communisme’, la question est la suivante : « est-ce que ça ressemble à l’URSS ? » ou « était-ce comme une collectivisation ? » ou encore : « ont-iëls aboli la propriété privée pour la rendre socialisée ? » Puis la lecture continue et iëls arrivent au chapitre cinq avec l’histoire de Ananias et Saphira où ces deux personnes avaient complète autorité sur leur propriété. Soupir de soulagement – « après tout, ce n’était pas du communisme, simplement de la charité, merci bien ; le capitalisme se porte bien et nous pouvons revenir à des questions plus importantes. » Une autre chose que les gens font, c’est accepter que cela a été du communisme au niveau des propriétés ; ensuite, iëls en arrivent à dire que cela devait être seulement un peu d’huile dans une poêle, plus tard, la propriété semble exister.

Un grand nombre de problèmes existent avec cette approche. Tout d’abord, la question est mauvaise.

Durant le premier siècle, la propriété avait été définie principalement par les lois romaines ; un petit groupe de religieux jui-ve-f-s n’allaient pas faire changer cela. Les premi-ère-er-s chréti-ene-en-s n’avaient aucun pouvoir pour faire changer les lois sur la propriété. Iëls ne constituaient pas un gouvernement souverain et étaient donc assujetti-e-s à la loi romaine – donc, se demander si iëls étaient assujetti-e-s à une propriété socialisée n’a aucun sens, cela ne dépendait pas d’eules. Un autre problème était qu’il existe beaucoup de preuves montrant qu’il ne s’agissait pas d’une simple ‘charité’ ni ‘un peu ‘d’huile dans la poêle’– au lieu de ça, il s’agissait d’un changement substantiel dans les réalités économiques de la communauté chrétienne, c’était normatif, ça a duré longtemps (au moins, jusqu’à la fin du deuxième siècle)

La preuve existe dans le nouveau testament lui-même. Dans l’épître de Paul, on peut trouver des références à un système de distribution de nourriture. Une régulation existe également pour les systèmes de distribution de nourriture. Vous vous souciez du fait que des personnes aient un avantage du système de distribution ‘communiste’. Pas seulement dans l’épître de Paul, mais aussi à l’extérieur du nouveau testament, dans des documents comme le Didaché (ou « Doctrine du Seigneur transmise aux nations par les douze apôtres »). En fait, il existe des descriptions, faîtes par des prêtres chrétiens, qui décrivent réellement, en détail, des rassemblements chrétiens où des duels de partage sont fait, en même temps qu’une distribution – il devait même être fait une distinction entre le partage de biens matériels avec des choses comme l’échange de compagne (les chrétien-ne-s faisaient la première chose mais pas la seconde). Il peut aussi être trouvé des sources externes, comme le poète romain Lucian, se moquant des chréti-ène-en-s pour leur communisme, décrivant un charlatan qui va, arnaquant les chrétien-ne-s du fait de leur charité – en fait, description est faite du communisme en tant qu’élément descriptif du mode de vie des chrétien-ne-s.

Ces preuves-là, avec beaucoup d’autres, prouvent bien il ne s’agissait pas d’un simple acte de philanthropie. Si la régulation de la communauté avait besoin d’être mise en place afin de prévenir les abus, si les personnes en dehors de la chrétienté la définissaient par le communisme existant, si les pères de l’Eglise ont décrit les systèmes de partage et ont dû se prémunir contre toute mauvaise interprétation concernant le partage de leurs femmes – alors nous pouvons voir qu’il s’agissait là de bien plus que de la charité. Des preuves peuvent également être trouvées (ou être adressées) à des communautés à travers tout l’empire romain. Leurs dates vont de la moitié du premier siècle à la fin du deuxième siècle.

Donc, quelque chose de significatif, d’une grande étendue, qui a duré longtemps, est arrivé. Mais qu’était-ce ? C’est à ce moment qu’utiliser une définition correcte du communisme – qui est celle utilisée par certains anthropologistes (tel-le-s que David Graeber) : une relation sociale, ou une structure ou le principe moral principal est « de la part de chacun-e en fonction de ses capacités pour chacun-e en fonction de ses besoins. » en opposition à du troc ou une éthique partant du haut pour aller vers le bas. Cela arrivait à point nommé. De plus, nous pouvons trouver des parallèles historiques, particulièrement les Essenie-ne-s (décrit par Philo et Josephus dont les écrits apparaissent parmi les manuscrits de la mer morte) qui étaient très proches des écrits chrétiens en beaucoup de sens (à la fois d’un regard pratique et d’un regard théologique et eschatologique). Il est également possible de se tourner vers les écrits de tradition hellénistique, le terme grec pour « toutes les choses en commun » (Panta Koina, or Apanta Koina) étant également beaucoup utilisé dans des discussions grecques de philosophie ou sur l’amitié.

Quand nous examinons les données qui incluent des communautés parallèles avec leurs textes, quand nous posons cela dans le cadre de relations sociales (par opposition aux droits de propriété, ou au cadre politique) nous finissons avec une image relativement claire. L’impression donnée est que ce qui était arrivé découlait de deux cas de pratique. D’une part, un communisme « formel », dans ce qui était un système régularisé et formel, autrement, un système qui pourrait être appelé « communisme non formel » du fait qu’il s’agissait d’un diktat moral qui régissait les comportements et les attitudes.

Le « communisme formel » a été une collection de biens et sa distribution pour les veuves, les orphelin-e-s, les personnes dans le besoin. Cela a été fait aux endroits où il y avait une distribution organisée de manière quotidienne envers les veuves, et cela afin qu’elles puissent réellement en vivre – l’échange n’était pas petit, il a s’agi d’un véritable système d’allocations.

Le « communisme informel » était un des courants pouvant être trouvés dans l’acte 4:32 où il est dit « personne ne déclarait que ce qu’iël détenait lui appartenait. » (ou « Personne ne déclarait avoir propriété sur une quelconque possession »). Cela nous ramène au principe moral qui dit « chacun-e en fonction de ce qu’iël peut faire, envers chacun-e en fonction de ses besoins » ; ce que les chrétien-ne-s faisaient, réorganisant leurs obligations dans leurs systèmes en fonction des un-e-s et des autres – cela allait de choses comme un système de marché ou un système de patronage – vers un système communiste. Iëls créaient alors une communauté dans laquelle les personnes avaient comme obligation principale le fait de partager avec leurs prochain-e-s. On en arrivait à un point où toutes idées de propriété n’avaient pas lieu d’être. Dans ces sociétés, il pouvait être dit « Personne ne déclarait avoir propriété sur une quelconque possession ».

Donc, dans un sens, en modifiant le système moral, en modifiant les obligations, les premi-ère-er-s chrétien-ne-s ont créé le communisme sans jamais avoir à faire avec une quelconque loi sur la propriété. Iëls ont tout simplement ajusté leur idéologie ainsi que leur système moral.

Cela pourrait, pour les modernistes post-lumière, être difficile à comprendre totalement. En effet, nous vivons dans un monde dominé par la logique capitaliste. Dans ce monde, rien n’existe qui ne ressemblerait à une obligation inhérente. Il n’y a que des droits et des libertés négatives. Dans l’Ancien Monde, une obligation morale était primordiale, la liberté était comprise comme étant suivant un sentier moral, pas en suivant la volonté d’une seule personne. Quand nous pensons à un partage « volontaire », nous nous imaginons comme étant un choix personnel. Son régime serait notre volonté propre – cela ne correspondrait pas à la vision ancienne. Les chrétien-ne-s ancestra-les-ux pourrait dire (comme cela été parfois le cas) que ce partage était « volontaire » dans le sens qu’il n’était pas forcé. Mais une personne n’était pas libre de ne pas partager. De la même manière que chacun-e était libre d’idolâtrer quelque chose (cette comparaison a été faite par le prêtre nord-africain Tertullian).

Donc, d’une certaine manière, nous avions là un communisme qui n’était pas renforcé par des arrangements amenés par une propriété étatique mais plutôt par une force morale dictée par les chrétien-ne-s.

Ce diktat peut être trouvé partout : dans les enseignements des apôtres du Didache, jusqu’aux enseignements de Jésus, qui disait ces sermons dans la plaine ou dans d’autres endroits, jusqu’au épître de saint Jean et de Saint-Jacques, les épîtres selon Saint Barnabé, ou d’autres meneu-se-r-s des premi-ère-er-s meneu-se-r-s chrétien-ne-s en même temps que les derniers pères de l’Eglise. Il peut être très facile de lire ses écrits comme étant de simples métaphores, ou des écrits spirituels ; mais si nous les lisons comme étant ce qu’ils sont, nous pouvons comprendre comment le communisme chrétien a eu lieu. Si on prend l’exemple du sermon dans la plaine où Jésus nous parle de donner sans attendre en retour – si tu prends cela libéralement, tu auras une bonne définition du communisme. Si on pouvait s’attendre à ce que les premi-ère-er-s chrétien-ne-s donnent mais sans rien attendre en retour – vous comprenez une relation économique qui pourrait être basée sur l’échange (quid pro quo) avant de devenir du communisme. Ou encore, prenez l’avertissement donné par Jésus afin de « servir » l’autre. Nous pouvons opposer cela a un-e « bienfait-eur-rice » (en tant que titre de patronage), si on comprend cela littéralement, vous avez un avertissement envers toute relation basée sur une hiérarchie (un patronage) et cela peut être changé en une idée du communisme. Des exemples comme celui-ci peuvent être trouvés partout dans la bible.

Donc, qui était ces gens ? Les chrétien-ne-s (le terme « chrétien-ne-s » ne peut pas réellement être utilisé lorsqu’on parle des premiers membres du mouvement initié par Jésus, mais il peut être utilisé de manière anachronique) commencent à Jérusalem juste après la crucifixion de Jésus. Tout d’abord, il s’agit des pauvres. Les personnes de Galilée et des Judée non éduquées (le fait qu’iëls n’avaient aucune éducation est confirmé par les premi-er-ère-s païen-ne-s et pharisaïques opposant-e-s au christianisme, sur lequel iëls étaient très à cheval). C’étaient régulièrement des paysan-ne-s sans terre, des pêcheu-se-r-s, des travailleu-se-r-s au contrat, des personnes sans en avoir ; mais il existe des preuves que, relativement tôt, il y avait des personnes que, maintenant, nous appellerions issues de la classe moyenne ou même un peu supérieure. Nous savons cela grâce au fait qu’il existe des preuves que certains lieux étaient vendus dans le seul but de la distribution. Il est fait mention dans les lettres de Saint-Paul de quelques propriétaires de petites entreprises. Relativement tôt, le mouvement s’est étendu à toute la Palestine, jusqu’en Syrie et la Turquie moderne, par-dessus, jusqu’en Égypte et en Afrique du Nord.

Au début, il s’agissait strictement d’un mouvement au sein du judaïsme, plutôt comme les essénien-ne-s mais rapidement après, le courant Paulinien a débuté, essayant de créer un mouvement universel. Avec Paul, sont arrivé-e-s des personnes qui, avant, étaient des personnes qui avaient peur de Dieu. En d’autres termes, il s’agissait de personnes nées en dehors du judaïsme, et qui ne s’y étaient pas converties (là réside une véritable épreuve, pensez à la circoncision) mais qui, cela dit, étaient attirées par le système juif ainsi que par son mode de vie. Ces personnes se sont rapprochées d’une synagogue locale. Finalement, un tas de personnes non juives ont rejoint le mouvement ce qui a créé une fracture entre les personnes locales – suiveuses de Jean – qui voulaient rendre le mouvement universel, et les autres, Jamésiennes – suiveuses de Jésus – qui désiraient s’en tenir à la tradition en conservant un mouvement juif, conservant les paroles contenues dans la Torah.

Il est important de faire remarquer que, au tout début de la chrétienté, le système traditionnel du culte civique, pour beaucoup de personnes, devenait éculé. De nombreuses personnes rejoignaient des religions mystérieuses, beaucoup d’autres sont devenu-e-s jui-f-ve-s, d’autres s’essayaient à des mouvements philosophes nouveaux. Pour beaucoup de personnes, le judaïsme était très attrayant du fait du système avec un seul Dieu, de ses racines historiques, du monothéisme – le système païen habituel n’avait aucun système étique défini (pour cela, il fallait aller voir des philosophes, pas aller au temple). Leur système temporel était cyclique, pas linéaire, et leurs dieux étaient vraiment puissants (et n’attiraient pas tout le temps la sympathie). Pas le Dieu unique de justice que l’on pouvait trouver dans le judaïsme du premier siècle. La chrétienté paulinienne avait enlevé ce qui était (probablement) le plus gros facteur qui retenait les personnes de devenir juives. Les régulations de la Torah. Ainsi, le mouvement a grandi plutôt rapidement et, à la fin du deuxième siècle (qui avait commencé par la révolte de Bar Kochbar dans les années 130) les non-jui-f-ve-s ont commencé à dépasser en nombre les personnes juives.

Avec cet avènement rapide du christianisme (certaines estimations placent la population chrétienne à quelque chose comme 10 % lorsque que l’empereur Constantin a pris le pouvoir), le cadre du communisme est resté en place. Au moins jusqu’au deuxième siècle, et cela a continué à être le cas dans beaucoup d’endroits dans des formes diverses et variées. Très tôt, la chrétienté est devenue multiculturelle, et même plus : un mouvement à travers les classes (au moins, très tôt, des individu-e-s des classes moyenne et moyenne supérieure), cela a constituait le cadre étique du communisme, ce qui a été régulièrement renforcé, comme on peut le voir dans les premiers écrits du christianisme. Cela se voit depuis la lettre de Jean condamnant les personnes riches au dernier « Eastern Fathers » (traduction ?) condamnant fermement la propriété privée. Finalement, ceci dit, cette vision du communisme est devenue de plus en plus faible, reléguée auprès de quelques spécialistes religieux (des moines) et l’idée d’un compromis qui était, avant, détenue par des personnes riches et puissantes mais devenue chrétiennes pour des raisons potentiellement moins pieuses. La notion Augustinienne selon laquelle ce n’est pas ce que tu es qui compte c’est, simplement, ce qui est dans ton cœur. À mon sens, nous avons là quelque chose qui va sonner le glas idéologique de cela. C’est résumé dans ce que les Augustinien-ne-s disaient à propos des personnes riches battant leurs esclaves.

Citation :

Un homme riche trouve facile de dire : serviteur homme ! « Espèce d’esclave pourri-e ! » Cela paraît être arrogant. Mais si iël ne le dit pas, iël pourrait bien perdre le contrôle de son foyer. Fréquemment, iël le contrôle de meilleure manière en étant violant par la parole, au lieu de lea battre sauvagement. Il dit ça sous la pression de devoir garder son foyer en ordre. Mais iël doit faire attention à ne jamais garder ça pour lui. Iël aura à faire attention à ce que cela ne reste jamais au fond de son cœur. Iël devra faire attention à ne jamais le laisser être vu ou entendu par Dieu.

Cela entrait en opposition avec les théologiens tels que Ambrose, qui avaient une vision traditionnelle

Citation:

Ce que vous distribuez aux pauvres ne vous appartient pas ; au lieu de cela, vous leurs rendez quelque chose qui leur appartient. Vous seul-e êtes la personne qui va usurper ce qui a été donné pour le bien commun. La terre appartient à tout le monde. Pas seulement aux riches.

La vision augustinienne était beaucoup plus populaire auprès des personnes décisionnaires (cela paraît être compréhensible). Cette vision l’a emporté.

L’origine de ce genre de christianisme communiste a commencé avec Jésus et la proclamation qu’il a faite pour le jubilé, sa relation avec le royaume eschatologique de Dieu. Mais cela est quelque chose restant probablement pour un moment différent. Vraiment énormément plus de choses peuvent être dîtes et les preuves doivent encore être amenées. Mais pour cela, vous devrez vous procurer le livre.

http://wipfandstock.com/all-things-in-common.html

Roman A Montero
Traduit par Matthieu Bisbarre