Combler le fossé numérique entre la gauche et le capitalisme, une mission urgente pour la gauche

Rezgar Akrawi: Cette lutte ne consiste pas seulement à comprendre la structure de la domination numérique. Il s'agit de pénétrer dans la forteresse numérique du capitalisme, pas de rester à ses portes en criant de l'extérieur. Tout comme Marx et Engels ont transformé les sciences de leur époque en outils contre le capitalisme, la gauche doit aujourd'hui devenir une force active dans ce domaine — et non un observateur passif ou un utilisateur soumis au sein du système capitaliste numérique.

Submitted by rezgar2 on January 6, 2026

Combler le fossé numérique entre la gauche et le capitalisme, une mission urgente pour la gauche

Rezgar Akrawi
Chercheur de gauche spécialisé dans la technologie et les questions de gauche

La lutte pour la libération socialiste au XXIe siècle ne peut s'appuyer sur les outils du siècle précédent. À une époque où les algorithmes dominent, où la conscience publique est gérée par l'intelligence artificielle, et où les politiques et visions sont façonnées par le big data, la gauche se pose à une question fondamentale : comment des mouvements encore organisés selon la logique traditionnelle et des outils de terrain obsolètes peuvent-ils affronter un capitalisme numériquement avancé ayant atteint des niveaux technologiques sans précédent ?
Ce texte n'est pas seulement un appel au développement d'outils, mais aussi un appel à un changement de la conscience organisationnelle et intellectuelle vers une compréhension plus profonde du champ de bataille numérique. Ce n'est pas simplement une lacune dans les compétences techniques. C'est un vide dans la prise de conscience que la sphère numérique n'est plus neutre. C'est un espace basé sur les classes selon tous les standards. Le capitalisme contrôle, programme, organise et subjugue. La gauche, en revanche, souffre d'un déclin de sa présence, d'un champ d'influence qui se resserre et, dans certains cas, d'une absence totale d'une vision numérique claire.
Cette entrée ouvre la porte à une discussion plus profonde sur le rôle central de la technologie tant dans la domination que dans la libération. Elle soutient que surmonter la fracture numérique n'est plus un luxe organisationnel mais une nécessité pour la survie de la gauche. La bataille ne se fait plus seulement sur le terrain. Elle se déroule également dans les algorithmes, la sensibilisation, les données et les réseaux numériques. Cet article constitue une première contribution à une vision socialiste critique de l'intelligence artificielle du point de vue de la gauche numérique. Il examine à la fois comment l'IA approfondit la domination capitaliste et comment elle pourrait être explorée comme un outil de libération dans un cadre socialiste. Ce n'est pas qu'un exercice théorique. C'est une tentative pratique-théorique de susciter une conversation de gauche sur l'intelligence artificielle et d'offrir des alternatives réalistes pour libérer la technologie du contrôle des États puissants et des entreprises monopolistiques. Au minimum, il s'agit d'une proposition visant à définir et réguler son rôle à court terme, et à le guider au service de la justice sociale, de l'égalité et de la démocratie.
La lutte autour de la technologie n'est pas une lutte contre la science elle-même, mais contre la monopolisation de la science par des forces dominantes qui l'utilisent pour accroître le profit et renforcer le contrôle. L'intelligence artificielle ne doit pas être vue comme une menace en soi, mais comme un nouveau champ de bataille façonné par l'équilibre des forces sociales, politiques, économiques et intellectuelles.
En temps de crise, le capitalisme se réinvente et se restructure en utilisant des outils scientifiques et technologiques avancés. Cela lui permet de surmonter des défis sans changer son noyau d'exploitation. Par exemple, lors de la crise financière mondiale de 2008, les gouvernements capitalistes ont utilisé la science, la technologie et les fonds publics pour sauver l'économie, permettant au système financier de continuer tout en transférant les coûts de l'échec à la classe ouvrière. De même, pendant la pandémie de COVID-19 en 2020, beaucoup à gauche pensaient que le capitalisme entrait dans une crise terminale. Pourtant, le capitalisme a réussi à survivre une fois de plus. Les gouvernements et les grandes entreprises ont accéléré leur utilisation de l'automatisation, de l'intelligence artificielle et du télétravail, permettant à l'économie capitaliste de persister en utilisant de nouvelles méthodes malgré les confinements mondiaux. Cependant, ce changement a entraîné une diminution de la dépendance à la main-d'œuvre humaine, une augmentation des profits des entreprises, ainsi qu'une insécurité d'emploi généralisée ou des licenciements.
Ces évolutions montrent comment le capitalisme utilise la science et la technologie comme outils pour surmonter les crises et se restructurer pour survivre. Le capitalisme emprunte même et emploie certains concepts marxistes ou socialistes, comme l'intervention de l'État ou le soutien aux groupes marginalisés, mais seulement temporairement et uniquement pour stabiliser le système. Une fois la crise terminée, ces mesures sont annulées et l'exploitation reprend avec des outils encore plus avancés.
Compte tenu des défis de l'ère numérique, la gauche doit tirer des leçons de cette flexibilité et de cette avancée scientifique. Elle ne doit pas abandonner ses valeurs libératrices, mais plutôt remodeler et moderniser son discours, ses outils et ses stratégies de manière scientifique pour suivre le rythme du changement rapide. Cela inclut l'utilisation d'outils scientifiques modernes non seulement pour analyser avec précision les questions sociales, économiques et politiques, mais aussi pour créer un discours politique réaliste et fondé sur des preuves, et pour développer des mécanismes organisationnels flexibles qui élargissent la base de la gauche. C'est particulièrement important pour attirer les jeunes générations ayant grandi dans un monde dominé par la technologie.
Utiliser les outils et idées scientifiques développés par le capitalisme pour la gestion des crises ne signifie pas adopter les valeurs capitalistes. C'est une utilisation stratégique de ces outils au service de la justice sociale, de l'égalité et de la réduction des disparités de classe. C'est un pas vers la construction d'un système socialiste plus humain et juste.
La première révolution industrielle transforma la production matérielle grâce à l'utilisation des machines et de la vapeur, stimulant la croissance industrielle et l'exploitation capitaliste des ouvriers dans les usines. La seconde révolution a étendu ce modèle avec l'électricité et les chaînes de montage, concentrant davantage le capital et le contrôle entre les mains des bourgeois. La troisième révolution industrielle, fondée sur l'informatique et les communications, a introduit une nouvelle étape de division du travail grâce à l'informatique et à l'automatisation numérique, facilitant la communication humaine et brisant les monopoles médiatiques. Aujourd'hui, la révolution numérique — ou ce qu'on appelle la quatrième révolution industrielle — crée un nouveau bond qui remodele les structures de savoir et de pouvoir et redéfinit les relations sociales, en faisant une arène clé pour la lutte des classes.
À l'ère numérique, la connaissance, les données et l'information sont devenues des ressources de production essentielles. Ils sont exploités pour renforcer le contrôle capitaliste. Cela rend la propriété de la technologie et le contrôle des flux d'information des facteurs vitaux dans le conflit de classes moderne. Les moyens de production ne se limitent plus aux usines, fermes et bureaux. Les données et les algorithmes sont désormais essentiels pour reproduire la domination capitaliste de manière invisible — en contrôlant l'opinion publique et en guidant le comportement social.
Malgré ces changements radicaux, la plupart des organisations de gauche restent en retard numériquement. Cela les désavantage face à la machine numérique sophistiquée du capitalisme. Le problème n'est pas seulement le manque d'outils, mais aussi l'absence d'une vision politique claire pour utiliser la technologie au service de la lutte. La fracture numérique qui fait face à la gauche ne concerne pas seulement l'accès aux ressources. Cela reflète un échec plus profond à comprendre que la transformation numérique est désormais une condition existentielle pour soutenir et développer la lutte socialiste. Sans outils numériques, la gauche ressemble à une « fourmi » face à un « éléphant ». Le capitalisme possède désormais une capacité inégalée à dominer la sphère numérique, façonner la conscience publique, diriger l'information et réprimer tout mouvement alternatif. Si ce fossé persiste, la gauche continuera à faire face à l'exclusion et à la restriction numériques, limitant sa capacité à s'organiser, à influencer et à présenter ses alternatives humanistes.
La gauche est actuellement en train de perdre une partie de la bataille car elle considère toujours la technologie comme une préoccupation secondaire, plutôt que comme un front principal dans la lutte des classes. Mais cette bataille n'est pas terminée. La victoire ne viendra pas des slogans, mais de la transformation de la vision en programmes concrets, fondés sur l'utilisation consciente et efficace de la technologie et sur l'offre d'alternatives viables à la domination numérique capitaliste. La gauche ne doit pas rester en position défensive. Elle doit s'engager activement dans la lutte technologique avec une stratégie claire — une stratégie où elle n'est pas un utilisateur passif de la technologie, mais une force qui remodele son avenir.
Lorsque la gauche parvient à intégrer la technologie dans son projet émancipateur, elle peut passer de la marginalisation numérique à devenir une force organisatrice dynamique, capable de s'adapter à l'ère numérique. Il peut développer de nouveaux outils et stratégies pour affronter la domination capitaliste avec un plus grand équilibre et éventuellement reprendre l'initiative dans les luttes futures.
Néanmoins, peu importe à quel point la technologie devient avancée, elle ne pourra jamais remplacer l'organisation humaine consciente. La véritable force de tout mouvement progressiste de gauche ne réside pas uniquement dans ses outils — aussi importants soient-ils — mais dans sa force humaine organisée capable d'utiliser ces outils pour atteindre ses objectifs. L'intelligence artificielle et la technologie peuvent renforcer les capacités de lutte, d'organisation et de mobilisation, mais elles ne pourront jamais remplacer la solidarité, l'organisation politique ou l'action de base. Ce sont les principaux moteurs d'un changement réel et durable. Les outils numériques doivent compléter — et non remplacer — la lutte politique directe.
En tant que gauche, nous visons à présenter des alternatives émancipatrices dans divers domaines de la société : économie, justice, droits, égalité et transformation socialiste. Pourtant, nous manquons toujours d'une vision numérique de gauche complète et claire pour contrer la domination technologique capitaliste, malgré le rôle important que cette domination joue dans le renforcement de l'idéologie capitaliste pour les générations futures.
La leçon dialectique clé est que la technologie n'est pas un outil neutre. C'est un champ de bataille de classe qui doit être abordé avec une conscience scientifique et stratégique. La science n'a jamais été un progrès purement objectif. Cela a toujours dépendu de qui le contrôle, de son utilisation et de quel but. Le problème ne réside pas dans l'intelligence artificielle elle-même, mais dans sa monopolisation par les puissances capitalistes et son redéploiement pour approfondir le conflit des classes.
Par conséquent, la gauche ne peut pas s'arrêter à critiquer la technologie ou son utilisation. Elle doit développer ses propres alternatives progressistes et de gauche. Elle doit proposer de nouveaux cadres pour la manière dont la technologie peut fonctionner au sein de systèmes démocratiques et transparents sous surveillance sociale. La technologie doit servir des objectifs humanistes, pas seulement le profit et l'exploitation.
Cette lutte ne consiste pas seulement à comprendre la structure de la domination numérique. Il s'agit de pénétrer dans la forteresse numérique du capitalisme, pas de rester à ses portes en criant de l'extérieur. Tout comme Marx et Engels ont transformé les sciences de leur époque en outils contre le capitalisme, la gauche doit aujourd'hui devenir une force active dans ce domaine — et non un observateur passif ou un utilisateur soumis au sein du système capitaliste numérique.

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