Meeting - Revue Internationale pour la Communisation (2003–2008)

'Meeting' was a journal and website focused on communisation, whose driving-force was the French group 'Theorie Communiste' and its followers. One of the outcomes of the work of 'Meeting' was the emergence of the English-language group/journal 'Endnotes'. The texts contained here are mostly in French, with some in English, and, to the best of our knowledge, contain most, if not all, of their output.



Meeting, How to – J. (Saturday, 29 May 2004)

Meeting is available as

We mean to engage a debate over communisation within the frame stated by the text called Invitation. [libcom note: 'Invitation' is published below]

The content of the printed review comes out as a choice made by those involved in the project, amongst contributions published on the web site. [libcom note: the website is now defunct]

This choice is made along the debates taking place here around and finally during the assembly forecasting each issue.

The web site will keep record of all contributions regardless of the selection being made for the printed issue.

Selection criteria will be under permanent definition resulting from the debates upon contributions being made.



Outside Back Cover – (Sunday, 22 January 2006)

A communising current has already established itself across diverse theoretical expressions and certain practices in contemporary struggles.
This current manifests itself in a certain number of individuals and groups sharing today (each in their own way, as much theoretically as practically):

Communisation is not a program to be applied, nor even something that we can already describe, but the ways to it are to be explored and this exploration must be international. The diversity and internal oppositions, not to mention conflicts, within this communising current define its existence and must be recognised.



Invitation – (Friday, 7 November 2003)

1. Having initially come together within the publishing collective Senonevero, we have decided to put together a review that will be printed by Senonevero and which will act as a space for debate and encounters.

2. This review is in the first instance to be an active reflection of theoretical and editorial activity consecrated to the communist revolution - as this activity exists today in Europe, and overseas if the winds are favourable.

3. We recognise a communising current that has already established itself across diverse theoretical expressions and certain practices in contemporary struggles.

4. This current manifests itself in a certain number of individuals and groups sharing today (each in their own way, as much theoretically as practically):

the recognition that all permanent organisation of the class, all organisation prior to struggles and persisting beyond them, is immediately confronted by failure.

the conviction that the only existing revolutionary perspective is that of the destruction of capitalism and, indissolubly, all classes.

the certitude that the class struggle between the proletariat and the capitalist class is everywhere in the world the unique dynamic of this destruction.

the criticism of all revolutionary perspective envisaging a period of transition form capitalism to communism.

the conviction that the destruction of capitalism does not open the way to communism but can only be the immediate communisation of all relations between individuals.

5. Communisation is not a program to be applied, nor even something that we can already describe, but the ways to it are to be explored and this exploration must be international. The diversity and internal oppositions, not to mention conflicts, within this communising current define its existence and must be recognised.

6. We are taking the initiative of a materialisation of this current through some texts which seem to us to express it most explicitly, in their own way, in the diversity of their intentions and the practices in which they participate. If this turns out to be possible we envisage encounters beyond the simple ‘fabrication’ of the review.

7. We have no intention of ‘writing’ this review alone. Instead, we want to put diverse texts to ‘work’ at their own overcoming, at their deepening, through their confrontation and mutual recognition; as much as from new ad hoc theoretical production engendered by these encounters.

This review is in the process of elaboration. An internet site had been made available for those who decide to participate in this process:
http://meeting.senonevero.net
As well as a PO Box at the following address:
ICN, BP 31, Marseille , Cedex 20. France.

At the end of February/beginning of March 2004, an editorial meeting will be held to complete the first issue and to speak of the follow-up in regard to the people and material brought together. If the review is a first step it does not exhaust the variety of possible exchanges (though we hope to avoid the exchange of blows).

Le collectif Meeting

Meeting 1

Meeting 1 journal

Sommaire – mardi, 1er juin 2004

Meeting Invite – (Collectif Senonevero)

Peut-on vraiment parler de « courant communisateur » ? – François

Communisation, mais... – K. Nésic

Trois thèses sur la communisation – Denis

Sur la communisation – R.S

Sur le courant communisateur – Alain

Nous avons les moyens de vous faire parler – (Aufheben)

Si on doit être en grève, que ce soit pour toujours – (Alcuni fautori della comunizzazione)

Après la reprise, les luttes du Printemps 2003 en France – C.C.
Les grèves de mai-juin 2003 en France – R.S

Tracts de la CNT-AIT, Marseille
Grèves intermittentes
Classe contre classe
Soyons ingérables

Les textes qui suivent ne figureront pas dans la revue imprimée :
Centro di Ricerca per l’Azione Comunista
CRAC comme crise, CRAC comme rupture, CRAC comme... merde, c’est de la bonne...
La Lutte « sale » des nettoyeurs de train en Italie

Invite

dimanche, 2 novembre 2003

1 Réunis au départ dans le collectif d’édition « SENONEVERO » nous avons entrepris d’élaborer une revue (titre envisagé Meeting ) que Senonevero se chargera de publier et, de façon plus large, de mettre en place un lieu de débats et de rencontres.

2 Cette revue se veut, dans un premier temps, un reflet actif de l’activité théorique et éditoriale consacrée à la révolution communiste, telle que cette activité existe aujourd’hui en Europe, et au-delà des mers si les vents nous sont favorables.

3 Nous constatons que d’ores et déjà un courant communisateur existe au travers d’expressions théoriques diversifiées et de certaines pratiques dans les luttes actuelles.

4 Ce courant est le fait d’un certain nombre d’individus ou de groupes partageant aujourd’hui (chacun à leur façon), tant théoriquement que pratiquement :

- la constatation que toute organisation de classe permanente, préalable aux luttes ou persistant au-delà, est immédiatement confrontée à son échec.

- la conviction que la seule perspective révolutionnaire actuelle est celle de la destruction du capitalisme et indissociablement de toutes les classes,

- la certitude que la lutte de classes entre le prolétariat et la classe capitaliste est partout dans le monde l’unique dynamique de cette destruction,

- la critique de toute perspective révolutionnaire incluant une période de transition vers le communisme,

- la conviction que la destruction du capitalisme n’ouvre pas la voie au communisme mais ne peut qu’être immédiatement la communisation de tous les rapports entre les individus.

5 La communisation n’est pas un programme qu’il faudrait appliquer, ni même quelque chose que l’on pourrait d’ores et déjà décrire, mais les voies qui y conduisent sont à explorer et cette exploration se doit d’être internationale. La diversité et les oppositions internes, pour ne pas dire les conflits, au sein de ce courant communisateur sont définitoires de son existence et elles doivent être reconnues.

6 Nous prenons l’ initiative d’une matérialisation de ce courant à travers des textes qui nous paraissent l’exprimer de la façon la plus explicite, à leur manière, dans la diversité de leurs intentions et des pratiques dont ils participent. Si cela s’avère possible nous envisageons des rencontres au-delà de la simple « fabrication » de la revue.

7 Nous n’avons pas vocation à « écrire » cette revue tous seuls. Pour cela, nous voulons faire « travailler » ces textes à leur propre dépassement, à leur approfondissement, à travers la confrontation et la reconnaissance mutuelle ; ainsi qu’à partir des productions théoriques nouvelles ad hoc, suscitées par leur rencontre dans la revue.

8 Cette revue est en cours d’élaboration. A la disposition de celles et ceux qui décident de participer à cette élaboration, un site internet est ouvert : Meeting

Fin février - début mars 2004, une assemblée rédactionnelle se réunira pour boucler le premier numéro et parler de la suite en fonction du matériel et des personnes réunis. Si la revue est un premier pas, elle n’épuise pas la variété des échanges possibles (nous chercherons à éviter les échanges de...coups).

Commentaires :

  • > Invite, jean françois, 30 juin 2004

    il faudrait m’expliquer
    1. la différence entre certitude et conviction
    2. la perdurance inutile de l’organisation au-delà des lutttes : vous voulez-dire des luttes décisives, je suppose, mais peut-être me trompé-je lourdement
    3. la lutte des classes comme unique dynamique de la destruction du capital : ouh ouh, R.S. es-tu vraiment là ? la destruction (’révolution’) est bien plutôt ce qui surgit à même la lutte des classes pour la désarticuler, il me semble, à moins qu’on aime ici la lutte des classes, comme dans le gauchisme.
    merci !


    • > Invite, jean françois, 20 juillet 2004

      ps : j’oubliais
      4.pas de transition. signifié-ce que rien ne prépare la révolution comme point d’inflexion qualitatif dans l’exacerbation de la lutte des classes organique au système ? ou bien seulement que la révolution ne continue pas le capital par d’autres moyens, entendons qu’elle ne trouve aucunement son achèvement au terme d’un processus qui consisterait dans l’investissement progressif des institutions existantes ? encore faudrait-il s’entendre sur la notion d’investissement des institutions.


      • > Invite, , 2 août 2004

        pour continuer mon soliloque et clarifier le propos, c’est la notion de transcroissance de s luttes qui me paraît un tantinet obscure, et son refus par conséquent aussi. est-ce à dire qu’il n’y a pas de maturation dela révolution que j’ai qualifiée erronément d’inflexion au lieu de cristallisation, au terme d’un procès de concentration ou de rebroussement de la contrariété. s’il s’agit d’exclure la maturation comme accomplissement de la contradiction en procès, cela signifie ou bien la reproduction pure et simple à un niveau de concentration supérieure, le socialisme, et le déplacement du problème, puisque la question dela négation pourrait ne pas manquer de subsister, si on entend par négation tout autre chose que l’acceeption dialectique, ce qui ne semble pas etre du tout le cas chez RS : à savoir, démolition ou contrariété spinozienne (qui n’a rien à voir encore une fois avec la contrariété oppositive des contraires dialectiques) - autre tache aveugle de TC/meeting.
        et alors on est d’accord. mais s’il s’agit d’exclure tout procès de composition purement stratégique d’un sujet antagoniste, contraire, à même la lutte des classes, alors je ne vois pas pourquoi la question de l’organisation continue de hanter le débat, même honteusement. or la révolution cristallise le procès dep rocès de réversion amorcé par l’accrochage d’un macro-sujet antagoniste, ou alors on est dans joachim da fiore.
        plusieurs taches aveugles donc à mon sens dans la préface de Danel : le statut de l’auto-négation (la rupture de la dialectique serait-elle un effet de la dialectique ?) et la question du procès révolutionnaire, auquel on semble opposer un coup de baguette magique de mesures communisatrices immédiates.
        autre tache aveugle : l’immédiateté. qui est confondue avec l’instantanéité,et la médiation avec la procès temporel. c’est tout l’apport de l’operaisme qui passe par dessus bord.
        le procès s’ente immédiatement dans la démolition, mais n’en demeure pas moins procès, c’est-à-dire succession.


        • > Invite, jean françois, 5 août 2004

          interlude gratificatoire : toutes ces critiques doivent se lire comme toujours sur fond de complicité ; bravo à toute l’équipe de meeting, enfin une revue, des livres qui donnent du grain à moudre, j’ignorais jusqu’à peu à peu près tout de l’existence d’un pareil courant, et je découvre un véritable petit continent. une problématique traitée à fond, à nouveau.


  • > Invite, Patlotch, 15 janvier 2005

    d’abord : mERCI... de faire sauter mes barricades intérieures et de débloquer mes bricolages théorico’praxicocos & Ci°

    J’en étais resté à Debord, à moitié compris, l’autre moitié étant d’avoir, au feeling, saisi en quoi il fut "trahi". Vingt ans de PCF tombé dedans naïvement à vingt ans et remonter la pente... décalé de deux "cycles de luttes", reconduisant le décalage...

    ce dire "merci", pour me réconcilier avec ce qui, cela paraîtra incredible, me fit, en 1971, à l’âge de vingt ans, adhérer à l’UEC : une invitation à la philosophie marxiste, par un anar qui pour le coup, y resta 6 mois, mais dont le charisme fit des adhésions au giron pécéfié pour plus d’un lustre. Toujours est-il que c’est sur la base de la so called "philosophie marxiste" que j’ai vécu et investi cette aventure, depuis l’après-68 (au mai du printemps, nous étions juchés sur le toit du Lycée technique de Roanne, à y braver les ’fascistes’ sous le regard amusé de la police, et mon aimée du moment -j’avais 17 ans- était fille d’un officier de la CRS... Ô Cid Ô ma douleur !)

    Bref. Je me ferai l’écho des enjeux "communisants (-sateurs... sateuses ?)" sur mon site Communisation, aux armes etc...

    Je me réserve, n’ayant découvert ’vos’ thèses que la semaine dernière, étant tombé dedanse comme dans le lait cruche, d’y apporter mon point de vue mal armé bien que bien intentionné, mais sans complexe néanmoins au vu, de la néanmoins science affichée bien que déniée, et des malheurs et vertus au niveau des échanges.

    Après ça, restera un mystère : les histoires faisant les individus, en cons dictions des terres minés, et tel individu inscrivant sa ’virgule’, dans l’histoire. Merci donc à Roland Simon, pour son sens aigu de la ponctuation.

    CHABARDEMENT

Peut-on vraiment parler de "courant communisateur" ? Réponse à l’Invite - F.D.

lundi, 31 mai 2004

1 Dans le cadre du collectif d’édition « Senonevero », j’avais il y a deux ans critiqué comme formaliste la démarche consistant à se poser d’emblée des questions sur le fonctionnement d’une éventuelle revue, avant même d’avoir défini son contenu et donc sa nécessité. Je reconnais aujourd’hui que l’invite à participer à l’élaboration d’une « revue internationale pour la communisation », judicieusement intitulée Meeting, dit mieux que le premier projet sur quelles bases et dans quel but on veut ouvrir un nouvel « espace de discussion ».

2 Qu’il existe dans les luttes actuelles des pratiques et des théories diversifiées voire opposées mais visant toutes la communisation, j’en suis bien d’accord. Je partage aussi l’idée que ces pratiques et théories ont en commun la critique de toute organisation de classe permanente, la négation de toute médiation ou transition entre la révolution et le communisme et - bien que ce point fasse tout de même un peu problème pour les anticitoyennistes - l’affirmation de la lutte des classes comme seule dynamique de la destruction du capitalisme. Je ne suis par contre pas sûr qu’on puisse à bon droit parler de « courant communisateur ».

3 En première analyse, cette formule paraît tout à fait satisfaisante. Le qualificatif « communisateur », renvoyant à « communisation », signifie que la révolution « n’est pas un programme qu’on pourrait appliquer ni même quelque chose qu’on pourrait déjà décrire », mais un processus dans lequel nous sommes embarqués et dont il faut « explorer les voies ». Le terme « courant » indique bien que les pratiques et théories tendant à la communisation sont en cours d’élaboration, dans un mouvement plus large qu’on peut comprendre à la fois comme celui de la lutte historique et comme celui de la lutte actuelle entre la classe capitaliste et le prolétariat.

4 Il y a pourtant un problème. Construire à partir des quelques positions définies dans l’invite un « courant communisateur », c’est d’abord fédérer un peu vite les différentes pratiques et théories « intéressantes » - qui ne sont d’ailleurs pas même nommées - et c’est ensuite accréditer un peu l’idée que ce courant est toujours en situation de communiser la société capitaliste, puisque ce qui le définit comme communisateur se perd dans l’abstraction de la dynamique de la lutte des classes. Or nul ne peut soutenir qu’elle approche aujourd’hui de ce point de fusion où se pose concrètement la question de l’abolition de l’exploitation et des classes ou, dit positivement, la question de la production de l’immédiateté des rapports entre individus singuliers. Le sous-titre même de Meeting, « revue pour la communisation », implique la reconnaissance de la différence entre ce qui est simplement visé et ce qui est effectivement et actuellement atteint. Sans pour autant lever l’ambiguïté du terme « communisateur ».

5 D’autre part, le mot « courant  », désignant dans le texte des individus et groupes déjà engagés dans des activités visant la communisation, pose le sujet révolutionnaire comme sujet politique virtuellement autonome. Ce qui est ici en cause, ce n’est pas la forme d’activité plus ou moins spécialisée que prend et conservera sans doute jusqu’à l’approche de la révolution cet engagement (qui n’a rien d’existentiel). Ce n’est pas non plus la nécessité actuelle de se définir aussi face à l’ennemi citoyenniste, en allant au-delà de la dénonciation anticitoyenniste. C’est la surprenante indétermination du rapport de ces pratiques et théories de rupture aux luttes actuelles du prolétariat, dans lesquelles on nous dit pourtant qu’elles se développent, et donc la non-intégration dans la définition même de la tâche théorique de ce facteur inhibant que représente l’activité pour le moment strictement défensive de la classe.

6 La double confusion tendancielle entre le but et le mouvement, d’une part, le prolétariat et ses fractions radicales, d’autre part, est sans doute provisoirement inévitable. Elle participe de l’autonomisation de la dynamique des luttes, dans ce cycle où le prolétariat produit tout son être dans le capital et donc où la reproduction du système est l’horizon quotidien de la lutte de classe. Mais cette situation actuelle de la théorie peut rendre difficile une véritable confrontation théorique. Certains camarades peuvent absolutiser le mouvement et poser la communisation comme toujours possible, sans trop chercher à déterminer où en est le processus, voire poser le processus comme en principe indéterminé, sans répondre sur le fond aux critiques de T.C. Ceux de T.C. peuvent quant à eux fort bien définir et redéfinir la communisation dans l’analyse du cours du capital et des luttes sans intégrer suffisamment ce qui dans ce cours fonde le besoin d’intervention et la conception indéterministe.

7 Des deux côtés, par manque d’un changement théoricien dans le cours des luttes, on risque d’avoir du mal à « faire travailler les textes à leur propre dépassement ». Des deux côtés, on risque de raisonner comme si la notion de « courant communisateur » ne faisait pas problème, ceci en raison même de l’éloignement de la communisation effective. Car bien que l’analyse concrète des luttes concrètes puisse en partie améliorer la précision du « préviseur », l’éloignement du but force à et permet de se contenter d’abord de l’abstraction la plus générale du processus de la communisation et d’une définition très politique du sujet communisateur.

8 Le pari de Meeting n’est donc vraiment pas gagné d’avance. Je souhaite bien sûr que la revue paraisse et devienne un organe d’échanges théoriques réguliers et fructueux au moins à l’échelle européenne, l’approfondissement du débat n’ayant rien à perdre à son élargissement. Mais je crains qu’on ne construise un sujet révolutionnaire ad hoc pour les besoins de la problématique fondatrice de la revue et j’aimerais donc que soit mise à l’ordre du jour la question du « courant communisateur ».

François

novembre 2003

Commentaires :

  • > Peut-on vraiment parler de "courant communisateur" ?, GCI, 29 novembre 2004

    VOICI NOTRE CONTRIBUTION A LA QUESTION DE LA COMMUNISATION. BONNE LECTURE...

    Communisation ?

    Une autre idéologie centriste soi-disant neuve, consiste en ce qu’on appelle aujourd’hui la "communisation". On affirme par exemple, dans le tract cité plus haut pour son intéressante critique au pseudo-anticapitalisme, et qui est signé "des libertaires" : "Pour tendre à la production de nouveaux rapports sociaux, les attaques contre le capitalisme doivent déjà contenir une communisation de la lutte et des rapports qui s’en dégagent. Il n’y a plus aucun projet positif, aucune affirmation prolétaire possible à l’intérieur du Capital."
    Bien sûr, nous sommes d’accord avec le fait que dans la lutte contre le capital nous devons développer des relations nouvelles et qu’il n’y a aucune affirmation prolétarienne possible à l’intérieur du capital. Le problème, c’est ce "petit mot", devenu à la mode dans certains milieux pseudo-révolutionnaires : "communisation". Comme si le communisme se faisait peu à peu, comme s’il pouvait se développer sans détruire préalablement le capitalisme, comme s’il pouvait surgir sans anéantir totalement le capitalisme , comme si le marché capitaliste pouvait disparaître sans qu’un despotisme humain ne s’exerce contre lui. Au fond, cette théorie n’est pas neuve non plus. Dès le début du 20ème siècle certains secteurs de la social-démocratie développèrent ce qu’ils dénommèrent alors "socialisation" : la société devait se "socialiser" peu à peu.

    Il est clair que les défenseurs de la théorie de la "communisation" considéreront ce parallèle comme une offense et protesteront en disant qu’il s’agit de quelque chose de tout à fait différent. Cependant, dans la pratique on introduit dans les deux cas une conception gradualiste, et on nie ouvertement le saut de qualité que constitue l’insurrection, la dictature contre le taux de profit et la valeur, sans lequel parler de communisation ou de socialisation ne peut que semer la confusion et servir la réaction.

    D’autre part, l’idéologie actuelle de la "communisation" surgit d’un groupe qui n’a jamais rompu avec la social-démocratie, avec le léninisme et l’eurocentrisme. Théorie Communiste est un groupe typiquement eurocentriste pour qui, tout ce qui se passe en Europe est le fait du prolétariat, et tout ce qui se passe loin d’Europe est le fait de masses populaires (ils ont été jusqu’à qualifier la révolte prolétarienne en Irak en 1991 de "soulèvement populaire" !). De même, Théorie Communiste soutient ouvertement qu’en Russie, à l’époque de Lénine, régnait la dictature du prolétariat ! Pour les révolutionnaires internationalistes, il est clair que cette dictature s’exerça contre le prolétariat et qu’il s’agissait de la vieille dictature capitaliste, comme nous l’avons démontré dans différentes analyses (52). Sur ces bases (qui assimilent le programme du prolétariat au développement du capitalisme défendu par Lénine) et sur base de la théorisation selon laquelle la question de la transition révolutionnaire serait historiquement dépassée parce que le programme du prolétariat aurait été réalisé par le capital (53), on considère que le prolétariat pourrait se nier lui-même et réaliser le communisme sans se fortifier comme classe et imposer sa dictature (ce qui est ouvertement révisionniste).

    Cette théorie pourrait sembler moderne et attirante, mais elle n’est absolument pas claire sur la question essentielle de la révolution, de l’insurrection et de l’action révolutionnaire et dictatoriale de destruction de la société bourgeoise. Comment le prolétariat pourrait-il se nier sans se constituer en force ? Certainement pas à l’intérieur du capitalisme, comme le prétend la social-démocratie. En s’organisant en dehors et contre lui. En s’organisant en dehors de ses structures, parlementaires, syndicales et contre ses cortèges et ses manifestations de moutons, en se constituant en force antagonique à tout ce cirque. Ce n’est qu’en se constituant en force internationale, en parti révolutionnaire de destruction du monde bourgeois que le prolétariat peut, dans le même processus, se nier et détruire le capital et l’Etat. Faire croire que le monde pourrait être communisé en dehors de la puissance organisée du prolétariat en parti, c’est collaborer avec tout le spectre politique gauchiste bourgeois qui s’applique à nier justement le plus important : la rupture violente et totale de l’ordre capitaliste par la révolution ; le saut de qualité, la conspiration révolutionnaire et l’insurrection, l’organisation internationale du prolétariat en parti communiste, son œuvre destructrice de toute la société bourgeoise. Parler de communisme sans se référer à tout cela est utopique et réactionnaire.

    Si la terminologie classique des révolutionnaires en lutte pour le parti révolutionnaire, pour la dictature révolutionnaire du prolétariat ou pour un semi-état prolétarien,... dérange les camarades "libertaires" qui écrivent ce tract, qu’ils en choisissent une autre, mais surtout qu’ils ne renoncent pas à l’essentiel : la lutte insurrectionnelle, la destruction par la violence du capitalisme. De nombreux révolutionnaires, de Bakounine à Flores Magón utilisèrent des termes tels que dictature des frères internationaux, dictature de l’anarchie, dictature des conseils ouvriers et même "parti libéral", sans pour autant (et c’est en cela qu’ils étaient révolutionnaires) renoncer à l’essentiel : la nécessité de la concentration de la violence révolutionnaire, de la lutte armée révolutionnaire, la nécessité de liquider le capitalisme par la violence de classe.

    Dans le milieu où évoluent nos camarades "libertaires", il ne s’agit pas d’une question de mots. En envisageant une communisation sans dictature révolutionnaire du prolétariat, ces camarades renoncent réellement à la révolution sociale (54).

    http://www.geocities.com/icgcikg

    • > Peut-on vraiment parler de "courant communisateur" ?, Calvaire, 3 décembre 2004

      Je pense personnellement que le GCI devrait apprendre à lire plus loin que le bout de leur dogmatique nez. Leur commentaire est plein d’incompréhension manifeste des théories développées autour du concept de communisation dans la revue Meeting et de leur diversité.

      Je prendrai juste un exemple, le premier jet de l’incompréhension manifeste.

      ’’Le problème, c’est ce "petit mot", devenu à la mode dans certains milieux pseudo-révolutionnaires : "communisation". Comme si le communisme se faisait peu à peu, comme s’il pouvait se développer sans détruire préalablement le capitalisme, comme s’il pouvait surgir sans anéantir totalement le capitalisme , comme si le marché capitaliste pouvait disparaître sans qu’un despotisme humain ne s’exerce contre lui. Au fond, cette théorie n’est pas neuve non plus. Dès le début du 20ème siècle certains secteurs de la social-démocratie développèrent ce qu’ils dénommèrent alors "socialisation" : la société devait se "socialiser" peu à peu.’’

      Ce passage commence par un jugement de valeur sans arguments : ’’devenu à la mode dans certains milieux pseudo-révolutionnaires’’.

      Puis, l’incompréhension globale du concept de communisation :
      ’’Comme si le communisme se faisait peu à peu, comme s’il pouvait se développer sans détruire préalablement le capitalisme, comme s’il pouvait surgir sans anéantir totalement le capitalisme , comme si le marché capitaliste pouvait disparaître sans qu’un despotisme humain ne s’exerce contre lui’’.

      Comme il n’y a pas de transcroissance entre les luttes particulières, les luttes quotidiennes ou encore les luttes de classe et la révolution, la communisation ne peut se réaliser dans le cadre du capitalisme car la communisation est le moment de rupture et de destruction totales du monde capitaliste. Comme le dit Christian Charrier : ’’La prochaine révolution sera communisation de la société, c’est-à-dire sa destruction, sans "période de transition" ni "dictature du prolétariat", destruction des classes et du salariat, de toute forme d’État ou de totalité subsumant les individus...’’ Dans ce cadre, la communisation ne peut exister avec le capitalisme ou dans ses marges car la communisation est destruction de la société et de tout ce qui la fonde. Il ne faut pas confondre immédiateté sociale des individus se réalisant dans la destruction des médiations capitalistes, marchandes, salariales... et immédiatisme qui parle plus d’une révolution du quotidien dans le monde capitaliste. Comme le dit François Danel : ’’C’est cette pratique immédiatiste - la révolution comme mode de vie, la révolution en marche dans nos vies, au quotidien - qui, née d’une mauvaise compréhension de ce qu’est le capital et nous dedans, reproduit en retour cette mauvaise compréhension comme idéologie de la révolte’’. Il n’a rien de commun entre immédiatisme et l’immédiateté sociale de la communisation. Je n’ai pas entendu non plus qui que ce soit développant les théories de la communisation et participant à Meeting dire que la révolution sera un dîner de gala et qu’elle se fera sans qu’un mouvement révolutionnaire ne détruise la société, ce que vous appelez très généralement avec des propos quasi humanistes, du moins référant à une humanitude, de despotisme ’’humain’’.

      Aussi, la communisation comme destruction, révolution, abolition des classes... n’a rien à voir avec la sociale-démocratie qui se vit comme l’aile molle du programmatisme, de l’affirmation/émancipation du prolétariat comme classe et du travail comme sa composante essentielle, et qui voudrait concilier tout au plus le capitalisme et la société du travail autogéré par les prolétaires, bref qui voudrait tout au plus que l’autogestion du capitalisme. La communisation est la destruction de la société et de ce qui la fonde dont principalement dans ce cadre le capitalisme et non l’autogestion de celle-ci et encore moins l’affirmation à travers la politique électoraliste bourgeoise du pouvoir ouvrier, pouvoir que nous savons s’exercer contre les travailleurs et les travailleuses plus souvent qu’autrement.

      Je suis d’ailleurs probablement un des seuls à prendre en considération véritable l’immédiatisme comme plus qu’une erreur.

      Cette réponse n’est qu’un début...


      • Pouvoir et révolution, GCI, 7 décembre 2004

        Nous allons tenter d’exposer ici, en quelques lignes, l’antagonisme global existant entre la conception de la révolution sociale et l’idéologie aujourd’hui particulièrement à la mode qui voudrait changer le monde sans détruire le pouvoir du capital.

        L’ennemi cherche en permanence à déformer la conception révolutionnaire. C’est pour cette raison que les partisans des thèses de la non lutte pour le pouvoir s’obstinent à affirmer que la différence entre réforme et révolution est dépassée. C’est faux, rien n’a été dépassé ! Tant que la révolution sociale n’aura pas eu lieu, subsistera l’antagonisme entre révolution et sauvetage du capitalisme à l’aide de réformes ! Ce qui se passe en réalité, c’est que ces réformistes n’osent tout simplement pas assumer ce qu’ils sont. Ils savent que pour semer efficacement la confusion sur le plan idéologique, ils doivent se présenter comme un doux mélange de réformisme et de révolution. Mais même sur ce point, ils ne font preuve d’aucune originalité ! Kautsky a passé sa vie à faire de l’équilibrisme entre ce qu’on appelait alors réforme et révolution et, pratiquement, sa conception a agi comme l’un des freins idéologiques les plus puissants, c’est-à-dire comme une des meilleures armes de la contre-révolution.

        Nous l’avons relevé dans les différents exemples de cette revue : ce n’est pas seulement la lutte pour le pouvoir que ces gens repoussent, non, ce qu’ils rejettent par dessus tout, c’est la lutte pour la destruction du pouvoir bourgeois et, par conséquent, la lutte pour la constitution d’un pouvoir prolétarien, la lutte révolutionaire dans sa totalité.

        Et de fait, la lutte révolutionnaire est obligatoirement une lutte pour le pouvoir. Ou le pouvoir est entre les mains du capital, ou c’est la révolution qui le détient. Il n’y a pas de demi-mesure ! Même si, régionalement, il peut y avoir une brève période correspondant à ce qui a été défini au cours de l’histoire comme la dualité des pouvoirs (par exemple, en Russie 1917) -et en laissant ici de côté le fait que ce concept n’a jamais servi la révolution mais a toujours été source de confusion- nous devons affirmer qu’une telle situation ne peut perdurer, elle doit nécessairement se résoudre, soit en faveur de la conservation de l’ordre, soit pour la révolution sociale : si l’on ne détruit pas le pouvoir du capital, celui-ci détruit nécessairement le pouvoir surgi de la révolte. Toute illusion de contre ?pouvoir sans action destructive du pouvoir du capital ne peut que favoriser la réorganisation de ce dernier. Voilà ce que les actuels partisans de la théorie du contre-pouvoir passent volontairement sous silence. Ils omettent également de dire qu’aucune des situations actuelles n’est comparable à une situation définie comme dualité des pouvoirs. Et ce serait faire preuve d’une totale ingénuité -si ce n’était pure propagande bourrgeoise- que de prétendre que les Colimaçons zapatistes pourraient un jour devenir un véritable contre-pouvoir ! Pour que le contraste soit encore plus évident, rappelons qu’en Russie en 1917, il s’agissait d’une insurrection prolétarienne contre l’Etat bourgeois et que, si l’on peut trouver un sens à parler de “double pouvoir”, cela faisait référence à la décomposition révolutionnaire des forces répressives qui refusaient de plus en plus ouvertement les ordres de l’Etat et qui, par régiments entiers, se soulevaient, se mettaient au service des organes prolétariens que la révolution créait au fur et à mesure de son développement.

        Ceci étant dit, en cette période où le manque de connaissance du programme de la part du prolétariat et des avant-gardes qui s’affirment dans la rue est tout à fait tragique, il nous paraît indispensable d’affirmer quelques éléments centraux de la lutte révolutionnaire qu’occultent ou défigurent systématiquement l’ensemble des théories actuelles voulant “changer le monde sans prendre le pouvoir” ou prônant la “socialisation ou la communisation du monde” sans destruction du pouvoir du capital.

        La révolution sociale implique deux aspects inséparables :

        • la destruction de l’appareil armé de la bourgeoisie et plus globalement celle de l’Etat capitaliste dans sa totalité, ce qui inclut évidement toutes les institutions qui assurent la reproduction de la domination de classe et l’exploitation (partis, syndicats, églises, prisons, armés, écoles,...)

        • la destruction de la dictature économique du capital, dictature qui se nourrit de l’autonomie des structures productives, des décisions autonomes prises par les unités productives basées sur la propriété privée des moyens de production.

        Si le premier point est bien connu des avant-gardes internationalistes, le second est malheureusement moins connu et a été très peu explicité par les différents groupes révolutionnaires au cours de l’histoire. Tout au long de son œuvre, Marx met en évidence que la clé de la société marchande (et le capitalisme est la société marchande généralisée !) réside dans le fait que la production est privée et qu’elle ne devient sociale qu’au travers de l’échange. L’indispensable destruction de la production pour l’échange implique la destruction du caractère privé de la production, et donc, la destruction des décisions autonomes des entreprises ainsi que des entreprises elles-même, en tant que sujet de décision libre et indépendante, base des droits démocratiques. Cela ne peut se réaliser que si la production est directement sociale ce qui implique la centralisation organique de toutes les décisions concernant la production, c’est-à-dire la dictature révolutionnaire des producteurs associés. La révolution ne doit pas seulement détruire le mode de distribution (comme voudrait le faire tout socialisme bourgeois), elle doit aussi détruire le mode et le contenu de la production et décider sur des bases totalement différentes quoi produire et comment le produire.

        Autrement dit, la barbarie de la société capitaliste ne réside pas seulement dans le fait que les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres, comme se fatigue à le répéter le socialisme vulgaire. La barbarie de la société capitaliste réside dans le fait que l’objectif de la production n’est pas l’être humain mais le profit. Depuis des siècles, les marchandises produites ne sont que la caricature de ce dont l’être humain a besoin (les valeurs d’usage ne sont rien d’autre qu’un support pour la valeur !). Les choses et les services produits comme marchandises, contiennent la marque indélébile de la production privée de marchandises, une production dont le but est de réduire l’homme en esclavage. Non seulement les objets de consommation sont contaminés par la dictature historique du taux de profit –ils sont créés, non pas pour la vie humaine, mais pour être vendus-, mais les moyens de production eux-mêmes ont été conçus non pas pour épargner du travail mais pour augmenter le taux de profit. C’est pour cela que la révolution sociale implique la remise en question de la totalité de la production matérielle, la liquidation de toute décision autonome (d’entreprise, municipale, d’assemblée...) qui se prend nécessairement en fonction des possibilités d’échange. La base de la révolution sociale ne peut être que le changement total de l’ensemble des rapports de production et de l’objectif de la production, sans quoi tout discours sur la “ nouvelle société ” n’est que masturbation idéaliste. La profondeur de la révolution sociale se mesurera précisément à sa capacité à transformer radicalement (à la racine !) l’ensemble de la production, à sa capacité à abolir les décisions autonomes de la propriété privée et par conséquent les relations d’exploitation, à sa capacité à imposer organiquement et de façon généralisée des besoins humains qui fassent de toute production une production humaine. Pour la première fois, l’être humain ne sera plus déterminé par les rapports de production, ce sera lui qui, en décidant de tous les aspects de la production matérielle, anéantira la domination qu’exerce sur lui le monde objectif (l’économie) et pourra commencer à vivre sa véritable histoire en tant qu’humanité consciente.

        Les réformistes, avec leurs théories de non lutte pour le pouvoir, nient l’ensemble des aspects de la lutte révolutionnaire : ils nient non seulement la nécessité de détruire le capital comme force politique, répressive et idéologique, ce qui est évidemment déjà très grave, mais ils récusent également la nécessité la détruire la production privée, dont le principe d’autonomie de décision constitue pourtant la clé de la production pour l’échange, l’essence du capitalisme comme mode de production marchand généralisé. Ils rejettent la destruction du capitalisme, mais aussi la construction conséquente et incontournable d’une force politique révolutionnaire centralisée. Le grand vide théorique qu’on retrouve chez ces réformistes à propos de l’Etat de la période de transition découle évidemment de leur idéologie de non destruction de l’Etat bourgeois et de leur rejet (implicite ou explicite selon les cas) de la dictature du prolétariat, qui est la négation en acte de tout Etat.

        L’apologie des unités autonomes (ou des gouvernements locaux autonomes dans le cas de Marcos & Cie), de l’occupation et de la gestion autonome des entreprises, de l’autogestion de quartier, locale, productive, distributive et le concept même de défense de tous les particularismes en une entité supérieure (la multitude !), l’apologie des réseaux d’échange, des réseaux diffus, ne fait que pousser au développement de ces bases autonomes et de fait nécessairement privées, qui constituent la clé de la société marchande, de la société bourgeoise. Multitudes, réseaux diffus, autogestions, réseaux d’échange ne peuvent rien faire d’autre que produire en tant qu’unités privées autonomes, ils ne peuvent que reproduire le caractère privé de la production. Le maximum auquel cette très “libertaire” société multiple d’échange puisse aspirer est une petite réforme distributive (et même cela, nous le voyons tout à fait limité car le réformisme actuel, en pleine catastrophe sociale, est incapable de changements véritables), et encore, uniquement si cette petite réforme ne dérange pas trop l’une ou l’autre force du capital armé. Mais unités multiples et variées, Conseils de bons ou de mauvais gouvernements, “Caracoles” ou coopératives, entreprises grandes ou petites, fermes écologiques et/ou autogérées, occupées ou sous contrôle ouvrier, tous et toutes chercheront irrémédiablement à devenir rentables et se révéleront donc absolument impuissants face à l’absurde (inhumaine) production actuelle, fruit de siècles de dictature de la valeur ayant réduit l’être humain en esclavage. La dictature du taux de profit continuera à diriger ce qui est produit et comment on le produit.

        La dictature révolutionnaire du prolétariat, au contraire, liquidera les racines mêmes de cette société, elle imposera la dictature des besoins humains contre toute production autonome et contre le mercantilisme qui en découle, elle liquidera la production pour l’échange (et donc pour le profit) et remettra en question la totalité des “choses” produites (qui, de fait, ont été conçues sur base de critères inhumains), afin de forger une production matérielle enfin décidée par l’être humain, enfin conçue pour libérer l’homme du travail, une production en fonction de ses véritables besoins et désirs humains. Jusqu’à présent, l’homme n’a jamais décidé de sa propre histoire, ce sont les contradictions matérielles, et en particulier les rapports sociaux de production, qui se sont imposés à lui. Sans destruction du capital, la liberté de l’homme et l’autonomie de décision ne sont rien d’autre que dictature de la valeur sur l’espèce humaine. La condition pour que l’être humain entreprenne sa propre histoire est, justement, qu’il impose ses réels besoins d’être humain et qu’il détruise violemment et sans aucune complaisance la loi économique qui se dissimule derrière les mots liberté, autonomie, démocratie, autogestion... : la loi de la valeur.

        extrait de notre revue centrale Communisme N°56

        http://www.geocities.com/icgcikg

        • > Pouvoir et révolution, Calvaire, 8 décembre 2004

          ’’Nous allons tenter d’exposer ici, en quelques lignes, l’antagonisme global existant entre la conception de la révolution sociale et l’idéologie aujourd’hui particulièrement à la mode qui voudrait changer le monde sans détruire le pouvoir du capital.’’

          Je ne sais pas à qui répond ici le GCI car personne qui participe à Meeting pense que la révolution peut s’opérer sans détruire le Capital. Et personne non plus pense qu’un simplement changement social en-dehors de la révolution comme communisation est vraiment suffisamment intéressant.


        • > Pouvoir et révolution, , 8 décembre 2004

          Je suis allé sur le site du GCI, les guides et organisateurs du communisme, pour y placer le texte de l’Invite et peut être quelques éléments tirés des deux textes sur la communisation (en respectant le nombre de caractères de leur message, il faut être correct), il faut s’entraider entre révolutionnaires, je suis toujours favorable à l’échange entre amis, mais cela est impossible. Aucun texte n’est prévu pour qu’on puisse en discuter, seul un courrier est prêvu... C’est dommage, leurs lecteurs ne pourront profiter du caractère fructueux de tous les échanges comme peuvent le faire les lecteurs du site de Meeting. Je propose que l’on ouvre sur Meeting une rubrique-concours de la bêtise satisfaite qui décernerai le trophée du Gros Curé Imbu. Entre les lauréats, par tirage au sort en présence des huissiers Pannekoek et Bordiga sera désigné le futur prolétaire-dictateur controlé par la base et constamment renouvelable à condition qu’il soit membre du GCI ou d’un organisme affilié ou similaire.
          RS


      • > Peut-on vraiment parler de "courant communisateur" ?, , 9 décembre 2004

        Réponse de TC à la critique du GCI publiée dans le numéro 18

        Réponse à l’ " Organe Central en français "du " Groupe Communiste Internationaliste ”, " Guide et organisateur de l’action communiste "(sic)

        Chers guides et organisateurs

        Il va sans dire que cette lettre n’est qu’une mise au point publiée dans TC et n’a jamais été envoyée au GCI avec lequel nous n’entamons aucune discussion.

        Pourquoi vous êtes-vous soudainement intéressés à nous ? Il est évident que nous ne méritons pas les quelques pages que vous nous consacrez dans la mesure où nous sommes dans l’incapacité de vous répondre car la question de la construction du Grand-Parti-Révolutionnaire-Prolétarien est sortie de l’histoire il y a maintenant presque un siècle et des préoccupation théoriques il y a une trentaine d’années. La théorie a toujours un peu de retard à l’allumage, la vôtre exceptée qui est définitivement éteinte. Centristes, droitiers, gauchistes, sociaux-démocrates, gradualistes, nous succombons et implorons un peu d’indulgence. Nous nous consolons en pensant que vous n’avez jamais ouvert un numéro de Théorie communiste (voir plus bas) et nous vous en remercions.

        Mais alors, pourquoi ? Voyons voir, réfléchissons, nous avons comme un doute. Ne serait-ce point dans ces quelques arpents de neige que l’on appelle le Québec que se trouverait la solution ? Depuis des années vous labourez ces terres et voilà que là-bas, coup sur coup, certains ont l’ingratitude de parfois s’intéresser à d’autres qu’à vous. Et pourtant que d’efforts et de mansuétude ! Par exemple, les auteurs de la " Belle province "peuvent continuer à se dire " libertaires ”, mais à condition qu’ils soient pour le Parti, et pas pour la communisation, et même s’ils se disent " libertaires "vous les trouvez gentils ... à condition qu’ils viennent chez vous.

        Une telle abnégation doit vous coûter et vous méritez amplement votre autoproclamation comme " guides et organisateurs de l’action communiste ”. De notre côté, nous sommes un " petit groupe restreint d’initiés ”, comme vous le dites si bien dans votre fatuité, et n’ayant aucune ambition organisationnelle nous ne pouvons que constater ce que d’autres font d’idées puisées dans TC. Nous nous en réjouissons parfois, et nous critiquons souvent. A ce propos, votre excommunication de TC s’orne de deux citations. Pour la première vous précisez la référence, mais cela a beau ressembler à du TC, cela n’en est pas (ce qui n’empêche que, malgré de nombreuses réserves sur ce texte, c’est avec plaisir que nous pourrions discuter avec ses auteurs) ; pour la seconde c’est, d’après vous, une " perle "qui se passe tellement de commentaires, qu’elle se passe également de références. Là où vous êtes fourbes c’est quand votre façon de l’introduire dans votre texte ne peut que laisser comprendre que c’est une citation de TC. Or, elle se trouve page 17 d’une brochure intitulée " Catastrophe et révolution "qui n’est pas une production de TC et qui fut même longuement critiquée, cette citation même, dans TC 16 (à ce propos prenez-vous vos lecteurs pour de tels imbéciles non-initiés que vous rajoutez à cette citation la signification des sigles ONU et FMI ? ). Là également, sur la base de ce texte et de notre critique, nous entrenons des rapports théoriques et amicaux forts agréables avec son auteur. C’est certainement un effet de notre opportunisme doctrinal.

        On ne saurait être guides sans être magnanimes, dites nous, s’il-vous-plait, ce qui l’emporte chez vous de la bêtise ou de la malhonnêteté. Pour vous aider à répondre à cette délicate question voici quelques citations de Théorie Communiste à propos de nos monstrueuses déviances.

        " Eurocentrisme ”

        * " Cela ne nous gêne pas d’appeler mouvement du prolétariat cette série de luttes (en Equateur) incluant celles du "mouvement indien" essentiellement paysan. Non seulement ces dernières s’inscrivent dans des luttes urbaines et industrielles récurrentes et ne prennent leur ampleur que dans ce contexte. Mais encore nous appelons prolétariat la polarisation sociale de la contradiction qu’est la baisse tendancielle du taux de profit en activités contradictoires ”. (TC 16, p.16)

        * " Les émeutes de 88 (en Algérie) ont avant tout une origine ouvrière, fin septembre, début octobre, les grèves se multiplient et une grève générale est prévue pour le 5 octobre. Face à l’augmentation des prix, les salaires sont toujours bloqués : les émeutes éclatent les 5 et 6 octobre 88. "(TC 11, p. 82)

        * "L’histoire et l’analyse de l’Intifada, c’est l’histoire et l’analyse d’un mouvement prolétarien et de sa limite intrinsèque : le nationalisme. (...) L’hitoire de l’Intifada est une perpétuelle tension entre sa nature fondamentale de mouvement prolétarien et le nationalisme. "(TC 11, p. 115)

        * " Tout d’abord le pouvoir en Irak ne change pas, il aurait fallu pour cela trouver un compromis national, chose impossible, quel principe de développement et de rapport au capital mondial aurait pu servir de base à ce compromis ? Il est bien plus préférable de laisser le pouvoir central massacrer la révolte ouvrière chiite du sud (cf. ‘La guerre des Shuras ”, brochure parue à Montréal), ce qui donne un avertissement à l’Iran et aux ouvriers du secteur pétrolier dans les pétromonarchies (...). (TC 11, p. 162)

        * " A partir de la fin 78 et au début 79 (en Iran), le mouvement déterminant de la période est le vaste mouvement de luttes du prolétariat ". (TC 11, p. 97)

        " Gradualisme ”

        * " La communisation est une action révolutionnaire produisant immédiatement de nouveaux rapports comme lutte contre le capital, elle n’est en aucune façon un état social. Elle ne peut créer d’enclaves, elle ne peut que l’emporter mondialement ou disparaître totalement. Il n’y a pas de différence entre l’action révolutionnaire et son but, les mesures de communisation sont des mesures de lutte, chaque mesure ne s’effectue que comme anticipation de la mesure suivante, elles n’existent que comme dynamique, cours accéléré de la révolution se répandant. La victoire ou la défaite de la révolution sera rapide, mais des éclatements se produiront à répétition en divers points du monde jusqu’à ce qu’un éclatement ou sans doute plusieurs éclatements simultanés ne l’emportent, mais il n’y aura pas de révolution partielle, il n’y aura pas d’acquis à défendre. "(TC 16, p. 10-11)

        * " Nos orientations dans la période actuelle, c’est la critique des rapports de production capitalistes restucturés, c’est donc la critique de l’alternativisme, c’est l’affirmation que le communisme n’est pas démocratie vraie, n’est pas économie sociale, qu’il ne répond pas à la question de comment relier les individus entre eux ; c’est l’affirmation de la rupture révolutionnaire comme incontournable.

        C’est l’affirmation enfin que la révolution communiste est révolution prolétarienne, que c’est le prolétariat en tant que classe qui abolit les classes en produisant le communisme, qu’il trouve dans ce qu’il est contre le capital la capacité de communiser la société. "(TC 13, p. 3)

        * " Le prolétariat met à jour dans sa lutte contre le capital les notions de salaire et de profit, pose par sa lutte la richesse produite et accumulée dans sa forme sociale de capital, c’est-à-dire impliquant l’existence du salariat, de la plus-value, de la marchandise, qui le définissent lui-même ; il commence à s’emparer des moyens de production comme mesure de sa lutte contre le capital. On est alors au stade où le mouvement comme lutte quotidienne atteint son point de fusion, l’eau va se mettre à bouillir, à changer d’état. Le moment du saut qualitatif est celui où, à partir de là, la classe, dans la lutte contre le capital, produit le propre fait d’être une classe comme une contrainte extériorisée, imposée par le capital. C’est le moment déterminant de la lutte des classes. Mais l’eau a beau bouillir, a beau avoir changé d’état c’est toujours de l’eau, heureusement.

        Heureusement, car dans cette situation où l’appartenance de classe est la relation conflictuelle avec le capital, le prolétariat lorsqu’il "s’empare des moyens de production”, le fait comme mesure dont la forme et le contenu lui sont fournis par ce qu’il est : abolition de l’échange, de la valeur, de la propriété, de la division du travail, des classes, etc. ; sur la base de l’échange, de la valeur, etc. C’est le moment où son action de classe n’a pour contenu que l’abolition des classes, la communisation de la société. L’eau cesse alors d’être de l’eau, même sous forme de vapeur.

        La crise est ce moment de l’histoire du mode de production capitaliste où se noue l’irréconciliabilité absolue entre la logique de l’accumulation capitaliste et les revendications ouvrières que cette accumulation même implique, parce qu’elle les fait siennes en tant que mouvement nécessairement contradictoire de l’exploitation. La révolution ne procède pas directement de la résistance quotidienne, des luttes revendicatives, elle en est l’aboutissement non comme une transcroissance, mais comme dépassement produit de cette irréconciliabilité. "(TC 13, p. 27)

        " Le peuple ”

        * " Tant que le mode de production capitaliste se reproduit, le prolétariat est nécessairement soumis à ses formes d’existence car le capital est le sujet constamment renouvelé de la reproduction du rapport, et la contradiction du prolétariat avec le capital trouve tout aussi nécessairement ses limites, qui peuvent aller jusqu’au nationalisme et au racisme, dans les formes de l’autoprésupposition du capital. "(TC 16, p. 4)

        * " Le populisme se nourrit et se revivifie continuellement aux limites des luttes du prolétariat, quand celui-ci ne peut se dégager soit des contradictions relatives à une reproduction non spécifiquement capitaliste de la force de travail, soit d’une fixation de la contradiction entre prolétariat et capital au niveau de la reproduction d’une force de travail potentielle, soit du cadre d’une économie duelle où l’articulation entre les deux secteurs n’apparaît dans leur implication réciproque que comme misère et richesse, soit, et c’est souvent le cas, de tout cela à la fois . "(TC 11, p. 99)

        " Léninisme ”

        * " La compréhension de la prise du pouvoir par les Bolchéviks comme la victoire de la révolution prolétarienne est le point où se bloquent toutes les dynamiques théoriques de la Gauche "italienne”, son "trou noir”. Ce n’est qu’après la deuxième guerre mondiale qu’une partie de la Gauche abandonne la notion "d’Etat prolétarien”. Par là la Gauche se condamne à n’avoir qu’une compréhension critique théorique de type politique de la montée en puissance de la classe comme affrontant son affirmation autonome. Sinon c’est reconnaître la prise du pouvoir par les Bolchéviks comme contre-révolution.

        C’est pour avoir franchi ce pas, ayant été pratiquement contrainte dans le cours de la révolution de s’opposer au bolchévisme et à l’Internationale, que la dynamique ouverte par la Gauche germano-hollandaise fut infiniment plus porteuse et productive et par là-même, plus erratique. "(TC 14, p. 44)

        * " Les Gauches, même la Gauche germano-hollandaise, ne saisissent jamais la véritable nature de la révolution russe : révolution programmatique ayant pour contenu l’affirmation autonome de la classe et par là-même trouvant dans la capacité du travail à revendiquer la gestion de la société capitaliste, donc dans ce qui est sa puissance même à l’intérieur du capital, acquise dans le passage en subsomption réelle, sa limite se formalisant contre elle-même comme une contre-révolution que les partis issus de la seconde internationale sont plus ou moins aptes, selon leur situation spécifique, à prendre en charge, à formaliser.

        Quand la Gauche germano-hollandaise pose la révolution bolchévique comme révolution bourgeoise et contre-révolution, elle passe à côté de l’essentiel de cette révolution bourgeoise : sa spécificité en tant que contre-révolution. Elle n’existe comme révolution bourgeoise, dans sa possibilité même et ses caractéristiques, que comme contre-révolution, sur les limites de la révolution prolétarienne programmatique. Quand l’ultra-gauche voit le côté contre-révolutionnaire du bolchévisme (Otto Rühle), c’est simplement pour opposer dans la révolution russe, de façon non liée, la révolution bourgeoise et "l’élément prolétarien”, ou pour parler d’une révolution bourgeoise s’appuyant sur le prolétariat (G.I.C.), sans déterminer théoriquement le contenu et le déroulement de cet appui, sans le caractériser. "(TC 14, p. 46)

        * " Si la critique de la contre-révolution bolchévique demeure formelle, c’est qu’elle n’est pas reliée au contenu de la révolution dans cette phase historique de la contradiction entre le prolétariat et le capital, phase dans laquelle elle ne pouvait que déboucher sur la montée en puissance de la classe à l’intérieur du capital et son affirmation comme pôle dominant de la société. La contre-révolution bolchévique s’articule alors nécessairement avec la révolution. Les Gauches, même la Gauche germano-hollandaise, ne saisirent jamais la véritable nature de la révolution russe : révolution ayant pour contenu l’affirmation autonome de la classe et par là-même trouvant, dans la capacité du travail à revendiquer la gestion de la société, donc dans ce qui est sa puissance même à l’intérieur du capital, acquise dans le passage en subsomption réelle, sa limite se formalisant contre elle-même, comme une contre-révolution que les partis issus de la Seconde Internationale sont plus ou moins aptes, selon leur situation spécifique, à prendre en charge, à formaliser. Implacablement, la révolution comme affirmation de la classe se transforme en gestion du capital, se renverse en contre-révolution à laquelle elle fournit son propre contenu. "(TC15, p. 75)

        Voir la suite sur le site de TC http://www.theoriecommuniste.org
        au numéro 18 de la revue


    • > Peut-on vraiment parler de "courant communisateur" ?, GCI, 6 décembre 2004

      Ooops ! il manquait les notes 52, 53 et 54 de notre contribution à la critique de la "communisation".

      52. Voir à ce sujet notre série d’articles sur la période 1917-1923 in "Le Communiste : Russie, contre-révolution et développement du capitalisme" n°28, décembre 1988, et plus particulièrement les articles intitulés "La conception social-démocrate de la transition au socialisme" et "Contre le mythe de la transformation socialiste. La politique économique et sociale des bolcheviques".

      53. Voici une perle qui se passe de commentaires : "De toute façon, le programme du prolétariat avait été réalisé par le capital ! La république démocratique universelle on l’avait : c’était l’ONU (Organisation des Nations Unies) plus le FMI (Fond Monétaire International). Le développement des forces productives aussi : c’étaient les cadences infernales plus l’automation."

      54. Il ne nous semble pas important, ni pertinent d’approfondir les élucubrations de Théorie Communiste, parce que ce petit groupe d’initiés s’est amusé a redéfinir tous les concepts, et entrer dans les détails nécessiterait de trop longs éclaircissements terminologiques. Disons simplement que les aspects les plus caricaturaux de leur programme, tels la théorie du dépassement du programmatisme, le dépassement historique de la transition, la théorie de l’auto-négation du prolétariat sans son affirmation en tant que classe, découlent du fait que, par "programme", Théorie Communiste entend le programme de la social-démocratie ; par "transition", la transition léniniste, par "affirmation du prolétariat", l’affirmation du pouvoir des bolcheviques en Russie... Toute cette construction se base sur les concepts social-démocrates, et perd tout intérêt dès le moment où on définit ces termes en fonction de la critique communiste des bolcheviques, telle qu’elle fut notamment reprise au sein de la Troisième Internationale par ce qui s’appelait la Gauche Communiste allemande, italienne,... et en général internationale.

      http://www.geocities.com/icgcikg

      • > Peut-on vraiment parler de "courant communisateur" ?, Calvaire, 9 décembre 2004

        (Voir le point 54 de la critique du GCI)

        Franchement, le GCI dépasse tout en terme d’argumentation. TC est trop complexe pour que cela vale la peine d’approfondir leur pensée et comme ils ne pensent pas dans les mêmes termes que la Gauche communiste, ils perdent tout intérêt. Franchement... Cela est bien piètre comme analyse marxiste.


  • >Anti-spam, le webmestre, 9 décembre 2004

    le racisme et la xénophobie véhiculés par les blagues belges ne passeront pas par nous, en conséquence nous arrêterons là la pollution des forums du site par les spams du GCI. A bon entendeur, basta !


Communisation, mais... - Karl Nésic, extrait de l’appel du vide - Trop loin 2002

lundi, 31 mai 2004

Alors que la gauche communiste, après 1914-18, tendait à une synthèse, tel n’est pas le cas de ce qui surgit autour de 1968 - et cela en souligne les limites.
D’une part, les groupes devenus symboliques de 68 se reliaient très indirectement aux courants de la gauche communiste historique.
D’autre part, leur inter-relations témoignent non d’une convergence, mais de vraies scissions.
Socialisme ou Barbarie, dès ses origines (1947-49), mettait en avant l’antagonisme entre bureaucratie et prolétariat, confirmé par la tendance ouvrière à l’autonomie et à la formation de conseils en Allemagne de l’Est (1953) et en Hongrie (1956), ainsi que par de nombreuses grèves sauvages des deux côtés de l’Atlantique.
Dans les années soixante, par sa critique de la vie quotidienne ; l’IS comprend ce que signifie la domination réelle du capital, et oblige à voir la révolution comme bouleversement de l’ensemble des conditions d’existence. Les situationnistes reprennent le thème des conseils ouvriers pour les dès-ouvriériser en appliquant l’autogestion à la totalité de la vie.
À la même époque, l’operaïsme italien (qui ne doit rien à la gauche communiste, et peu au gauchisme) st le seul courant à anticiper des aspects essentiels des luttes de classes qui s’annonçaient : rôle central des O.S., contestation des appareils, refus du travail.
Que Socialisme ou Barbarie ait sombré avant 1968, ou que les racines de l’opéraïsme plongent dans le réformisme (Panzieri était memebre du Comité central du PC italien, Tronti devint plus tard sénateur) invite à réfléchir aux détours parfois suivis par les idées révolutionnaires. Les courants que nous avons cités, et qui tous trois allaient au-delà de l’ouvrièrisme comme du prolétariat au sens traditionnel, auront - en partie malgré eux - contribué à la force du mouvement social de ces années. (D’autres au contraire, incontestablement révolutionnaires, les héritiers thésaurisateurs des gauches italiennes et allemandes par exemple, auront eu un impact après près nul sur les évènements.)
Chacun des trois, quoi qu’on en pense par ailleurs, a organisé son activité en fonction de sa visée, et s’est finalement trouvé (à titre posthume pour S ou B) en phase avec ce que l’époque portait de plus radical. Une intuition - née elle-même d’une réflexion sur une réalité - rencontrait une pratique historiquement significative.
Dans la quinzaine d’années que symbolise la date de « 68 », une perspective différente apparaît, reliée à ces trois courants tout en les dépassant : le refus de l’organisation syndicale et partidaire : le rejet de toute phase de transition visant à créer les bases du communisme, lesquelles existent pleinement ; l’exigence d’une transformation de la vie quotidienne, de nos façons de nous nourrir, loger, déplacer, aimer... ; le refus de la séparation entre révolution « politique » et « sociale » ou « économique », et de la séparation entre destruction de l’État et création de nouvelles activités porteuses de rapports sociaux différents ; la conviction enfin que toute résistance au vieux monde qui ne l’entame pas de manière décisive en tendant à l’irréversible, finira par le reproduire. Tout cela, un terme insatisfaisant mais que nous adoptons provisoirement le résume : la révolution comme communisation.
Or cette critique qui a probablement culminée en Italie en 1977, n’a pas réussi à s’affirmer. Non seulement la communisation n’a eu guère d’efficience sociale, mais elle ne s’est presque pas formalisée, échouant à se donner des expressions sinon cohérentes, du moins convergentes. L’insistance (justifiée mais détachée de son sens) sur l’autonomie en est résultée, et demeure la seule postérité de cette époque à jouer un rôle social, influençant la contestation radicale renaissante depuis une dizaine d’année. De la perspective, on retient surtout la forme, l’auto-activité, qui n’en est que la condition nécessaire, non le mouvement profond.
Ainsi, à peine mise au jour, l’intuition de la révolution comme communisation s’est émiettée. Le communisme reste une abstraction dogmatique. Le point de rupture possible (le lieu, les formes d’organisation, les méthodes) dans la continuité du capitalisme contemporain n’apparaît ni en pratique ni en théorie.

Perte de la totalité

Il en découle un éclatement de la « critique unitaire » du monde, dont les fragments reflètent aujourd’hui les multiples dimensions du mouvement communiste à la manière d’un miroir brisé. Aussi nous est-il impossible de nous retrouver dans la plupart de ses expressions présentes.
Celles par exemple qui rejettent la place centrale de l’être humain dans son rapport avec les autres et avec la nature [1]. (Pour nous, l’être humain n’est naturel qu’au sens où il cherche et modifie sa propre nature et se faisant celle qui l’entoure. Seul un homme peut faire la critique de l’anthropomorphisme. Il n’y a pas plus à affronter la nature qu’à y retourner. La lutte pour le communisme st activité humaine, et sans doute la première à pouvoir être assumée comme telle. Cette auto-transformation engage l’ensemble des rapports humains, l’ensemble de ses relations (langage, production, amour, etc.), et passe aussi par la fabrication d’objets en liaison avec ce qui entoure l’espèce humaine.)
Celles aussi qui nient toute perspective révolutionnaire aujourd’hui, et en déduisent que la lutte des classes et l’aspiration communiste furent de fausses bonnes idées, le mouvement prolétarien n’ayant abouti qu’à étendre et approfondir la domination du capital sur le monde. Ses lumières nous éclaireraient donc aujourd’hui aussi peu que celles des astres morts [2].
Cells également pour qui une révolution communiste reste possible, mais découlera de l’activité d’individus, les différenciations et distinctions de classe ayant été résolues par l’évolution même du capital, en particulier lors de son passage d’une domination formelle à réelle [3]. (Ce monde nous paraît au contraire divisé en classes dont la contradiction demeure le moteur de son évolution et de sa possible révolution. Par sa place dans la reproduction du capital, parce qu’il la rend possible mais pour cela peut aussi la détruire, le prolétariat reste le sujet historique de la révolution.)
Partielles encore, les thèses qui maintiennent la notion de révolution prolétarienne, mais la comprennent comme parachèvement de l’arc historique du capital [4]. (Le prolétariat cesse ainsi d’être sujet historique : il n’est plus que l’agent obligé de ce bouleversement. D’auteur de sa propre abolition, il devient une contradiction du capital à lui-même. Par un curieux paradoxe, ceux pour qui le prolétariat a échoué tant qu’il s’affirmait comme travail dans le capital, sont les mêmes qui absolutisent le prolétariat. Non pas à la façon des ouvriéristes, mais en faisant du prolétariat le secret du salut du monde. C’est la recherche d’un automatisme historique.)
Terminons provisoirement par la thèse qui met au premier plan la lutte contre le travail, en ne voyant dans ce dernier qu’un résidu déjà à la fois dépassé par le capital (automatisation, désindustrialisation, etc.), et refusé par des prolétaires chaque jour plus rebelles. Contrairement aux ouvriers des grandes usines englués dans le culte de la production et la revendication salariale, les salariés de plus en plus mobiles et précaires seraient le ferment d’un avenir révolutionnaire proche, sinon en voie de réalisation. En d’autres termes, l’ouvrier de jadis, meilleur ennemi du prolétaire, serait heureusement en voie d’extinction [5]. (Constatons qu’ici aussi, c’est le capital qui est supposé balayer les obstacles à l’émancipation. Mais quel nouveau mouvement st né de la précarité ? Celle-ci (re)pose les mêmes contradictions que la condition d’OP ou d’OS. Aucune forme du salariat ne garantit son éclatement révolutionnaire.)
Nous n’avons pas passé en revue diverses partialités pour en proposer maintenant le dépassement grâce à notre « solution ». Entre les immédiatistes et les désincarnés, entre les automatistes et les activistes, toute synthèse actuelle ne saurait que créer des chimères. Convergences... et « tri » ne s’imposeront que lorsqu’émergera une critique communiste pratique, minoritaire certes mais capable d’un minimum d’existence sociale.

Une compréhension du monde déréalisée

Le caractère très minoritaire de la critique théorique communiste, significatif de la période, ne constitue pas sa faiblesse la plus grave. Celle-ci tient à ce que la compréhension du monde y soit profondément déréalisée, et présente finalement une image inversée de celle que nous donne à voir le capital. Il n’est pas indifférent que ce corpus théorique (en Europe et aux Ètats-Unis en tout cas) se soit construit et formalisé après et sur l’échec du mouvement social des années 1965-80.
L’évolution présente du capital prolétarise massivement (par l’accroissement du nombre des salariés, des salariables et des non salariables quasiment définitifs, etc.) mais semble faire du prolétariat un absent. Aussi, soit il est théorisé comme disparu définitivement, soit il est sommé de réaliser enfin le communisme.
Quant tout nous rabâche que le prolétariat est un fantôme, des révolutionnaires le décrivent comme la cause ultime du cours de la politique mondiale. Ré-écrire l’actualité pour y lire la lutte de classes est un exercice parfois utile, mais la facilité à le répéter suffi à en montrer les limites. (En guise de travaux pratiques, nous suggérons de préparer d’ores et déjà l’analyse marxiste des futures grandes grèves et/ou émeutes en Chine à la lumière du développement spécifique du capitalisme dans ce pays depuis les guerres de l’opium. Autres options : la configuration pétrolière au lendemain de la crise irakienne, Sida et prolétariat, écolologie et capital, etc.) Mieux vaudrait se demander pourquoi la lutte des classes détermine tout de l’histoire contemporaine, sauf la révolution prolétarienne. N’est-ce pas la faiblesse des traits communistes de cette lutte qui incite à pareil systématisme ? Alors que la possibilité du communisme disparaît de l’imaginaire social des prolétaires, sans parler même des échecs du mouvement communiste jusqu’à nos jours, on absolutise ainsi révolution et prolétariat.

Un catastrophisme idyllique

Cette absolutisation se traduit par une vision idyllique du déroulement de la révolution, souvent assimilé à une fête enlevant toute réalité à la contre-révolution. Partant de cette vérité profonde qu’en s’abolissant le prolétariat abolit les classes, et qu’en s’émancipant il émancipe l’humanité, on imagine une dissolution des classes à laquelle l’immense majorité de la population participerait automatiquement sans effort ni conflits, puisque chacun, du garçon de café au manager en passant par le directeur d’école et le petit commerçant, y trouverait immédiatement son compte. Si le principe est juste, la conclusion est vite tirée. On oublie qu’une révolution est aussi une période d’exacerbation des conflits sociaux, d’affirmation brutale des antagonismes d classe, et qu’en face de nous nous trouveront des groupes déterminés à user de tous les moyens pour que les choses restent en l’état. Le capital et ses gestionnaires ne quitteront pas sur la pointe des pieds la scène de l’histoire parce que l’heure de leur départ aura enfin sonné. L’histoire offre maints exemples du contraire, de Dollfuss écrasant préventivement le prolétariat autrichien dans les années trente, à la stratégie de la tension en Italie à partir de 1969 pour marginaliser les radicaux.
Une révolution communiste aura beau ne ressembler à aucune autre, elle ne serait pas moins une gigantesque conflagration faite de poussées convergentes et divergentes, au sein des prolétaires eux-mêmes, entre le prolétariat et les autres classes et couches sociales, impliquant des affrontements dont tous ne se règleront pas pacifiquement. Bien qu’elle n’ait pas besoin d’apparaître aujourd’hui, il existe une haine de classe à l’encontre des prolétaires, de la part de catégories dont la reproduction sociale repose notamment sur la conviction qu’elles n’ont pas que leurs chaînes à perdre. La domination réelle du capital a transformé ces comportements mais ne les a pas abolis. Ils s’effaceront avec la dissolution des logiques sociales qui les entretiennent, mais certainement pas en quelques semaines ou mois. Rappelons l’attitude des classes moyennes chiliennes à l’encontre des prolétaires avant le coup d’État de Pinochet.
La disparition apparente de la classe ouvrière, la massification des classes moyennes et ce qu l’on a pris pour l’inessentialisation du travail, tout cela s’est traduit par une mise à mort symbolique de la classe ouvrière. La généralisation du salariat ne signifie pourtant pas que chacun soit prolétaire. C’est l’exploitation des OS qui contient celle de l’ingénieur (parce qu’elle la rend possible), et non l’inverse. C’est l’ouvrier qui rappelle à l’ingénieur, non par le simple partage d’une condition, mais par la lutte, la grève, l’affrontement avec le patron, que l’humanité (et la vie de l’ingénieur comme de l’ouvrier) est réduite à de la force de travail. L’OS voit son activité bien davantage enfermée dans la forme du travail que le cadre supérieur (ou moyen), d’autant qu’en général l second organise ou supervise le travail du premier. Confondre la salarialisation générale avec une prolétarisation universelle, c’est faire du prolétariat une réalité objective, forte statistiquement et donc socialement, et faire du nombre la condition première d’un succès révolutionnaire.
Le moins que l’on puisse dire est que le rapport dialectique entre critiques pratique et théorique est largement distendu, et que les idées communistes ne sont pas près de devenir force matérielle, quand la théorie tend soit à se perdre dans l’immédiat, soit à devenir prédictive, scientiste, et à se donner des garanties. Le besoin de démontrer la « nécessité » de la révolution est un signe quasi certain de son impossibilité. (On débattait beaucoup de la « crise finale » dans les années trente...) la recherche de certitudes proches de la croyance en dit long sur la compréhension de la possibilité même d’une révolution. La seule critique socialement existante est aujourd’hui celle du réformisme.

[1] Nous pensons à tout ce que recouvre le mot « primitivisme », entre autres les textes d John Zerzan.

[2] C’est ce qu’un lecteur pourrait conclure au fil des diverses série de la revue Invariance. Pour les numéros disponibles, s’adresser à François Bochet, Moulin des Chapelles, 87800 Janailhac.

[3] Cf. par exemple la revue Temps Critiques (BP 2005, 34024 Montpellier Cedex 11).

[4] Théorie Communiste (BP 17, 84300 Les Vignères) et les ouvrages publiés par Senonevero illustrent cette position, qualifiée en 1978 par Jacques Camatte de « structuralisme prolétarien » (article reproduit dans Forme et histoire, Milan 2002).

[5] Notamment le groupe allemand Krisis, et son Manifeste contre le travail (Ed. Léo Scheer).

Commentaires :

  • > Communisation, mais..., , 23 juillet 2004

    sauf erreur, panzieri était membre du PSI, jamais du PCI ; comme le jeune negri, d’ailleurs, à 25 ans conseiller communal socialiste.


Trois thèses sur la communisation - Denis

lundi, 31 mai 2004

Ces thèses se conçoivent comme une contribution au débat, non comme le résultat d’une réflexion aboutie. Toutes peuvent servir de point de départ à autant de discussion, ou de polémiques.
Il s’agit de coller à la nature de la revue Meeting qui est conçue comme un « work in progress » : où des questions sont posées, qui ne trouveront peut-être leurs réponses que dans les rencontres et les numéros qui vont suivre, ou ailleurs, ou jamais.

Première thèse : la communisation est une question actuelle

En tant qu’action révolutionnaire, destruction du capitalisme, production du communisme, la communisation ne décrit pas un mouvement réel, ou qui a déjà eu lieu dans l’histoire. Elle est d’abord un concept qui découle d’une certaine vision du communisme et elle conçoit le moment révolutionnaire en fonction de cette vision.
Cette vision du communisme et de la révolution, c’est celle, bien entendu, qui apparaît par exemple à travers le texte liminaire de la revue Meeting (« L’invite ») : la critique de toute organisation de classe permanente et de toute période de transition entre la révolution et le communisme, l’idée, surtout, que la destruction du capitalisme est en même temps la « communisation immédiate du rapport entre les individus ». Le communisme achevé se caractérise par des rapports entre individus qui se passent de médiation. La communisation est à la fois la « mise en commun » c’est-à-dire l’instauration de ces rapports sociaux non médiés et par extension une manière de désigner le processus tout entier de la production du communisme. Ce néologisme permet de faire comprendre que la destruction du capital et la production du communisme est une activité du prolétariat révolutionnaire au moment de la révolution, pas quelque chose qui « se fait tout seul » : le communisme est un rapport social qui est à créer.
La communisation est donc avant tout ce concept qui « donne de la chair » à une vision de la révolution qui, à raison, est radicalement critique vis-à-vis de toute conception qui fait de la convergence des luttes, ou de l’édification d’un monde différent au sein de celui-ci, ou de la construction d’un fortin du prolétariat au sein du monde du capital, les voies d’accès au communisme ; mais qui, par la force de ses critiques même, risque de sembler par trop abstraite et, pour tout dire, sans guère de rapport avec la lutte des classes dans son état actuel. On critique tellement le moindre mouvement de révolte (Chiapas, antimondialisation, black-bloc, etc...) qu’on ne voit plus trop d’où pourrait venir la transformation sociale.
Pour autant, un tel concept risque de ne rien résoudre si, d’une certaine manière, on s’arrête à son seuil. Le principal écueil, c’est que si on considère une fois pour toute la communisation comme le problème du moment de la révolution, alors il n’y a rien à en dire : c’est au fond le point de vue de l’auteur du texte Peut-on vraiment parler de courant communisateur ?, écrit en réponse à « L’invite ». L’humanité ne se pose que les problèmes qu’elle peut résoudre : la communisation est le problème de la révolution, pas de maintenant.
Comment, toutefois, se contenter d ‘écarter ainsi la question si on veut réellement chercher à comprendre comment on peut aller des luttes actuelles au communisme ? La communisation est ce qui rend concevable le communisme car elle fait de sa production un processus (sans pour autant rétablir la période de transition) et une activité (sans pour autant rétablir l’avant-garde).
Si donc on pose la problématique de la communisation comme centrale, il faut donc bien pouvoir en dire quelque chose, et ce quelque chose s’appuie forcément (sinon sur quoi ?) sur ce qu’est la lutte des classes actuelle, ou ce qu’elle a été jusque-là, avec ses impasses, ses contradictions, aussi ses secteurs marginaux ou « abstracteurs de la dynamique du cycle de lutte actuel ».
Le débat sur la communisation ne peut tout simplement pas faire l’impasse sur la révolte, sur le refus de l’aliénation, sur le besoin de communisme qui s’exprime de manière plus ou moins claire, et plus ou moins massive, au sein du prolétariat : car même si rien de tout cela n’est en lui-même la production future du communisme, ou même le levier sur lequel cette production future s’appuierait, ce qui fait que le communisme sera produit, peut-être, demain, et ce qui provoque la rébellion, aujourd’hui, est sinon semblable, du moins comparable, similaire, commensurable : c’est à dire évaluable à l’aune d’une mesure commune.

Deuxième thèse : il existe une aire qui pose la question de la communisation au sein de la lutte des classes.

Sous des appellations différentes, la question de la communisation a traversé l’histoire du mouvement ouvrier depuis ses origines, aux débuts de la révolution industrielle, jusqu’à nos jours. Elle a pu prendre la forme de l’utopie, des communautés libertaires, de l’illégalisme, de diverses conceptions sur « l’autonomie », etc... À chaque fois, la problématique était la même : comment s’y prendre pour réaliser l’immédiateté des rapports sociaux. La question de la communisation s’est posée aussi dans des moments ou la révolution semblait proche, et où par exemple l’établissement de rapports non-hiérarchiques paraissait un des fronts même de la lutte : dans certains secteurs de la révolution espagnole de 1936, par exemple.
Il est certain que dire que la question de la communisation a été posée ne signifie pas que le mouvement ouvrier l’a envisagée dans les mêmes termes que ceux qui peuvent être employés actuellement. Le plus souvent, même lorsque la problématique de la communisation a été abordée, celle-ci n’est pas apparue comme telle, mais plutôt sous une forme alternativiste. L’alternative est pour le débat sur la communisation une tentation toujours renouvelée par ce qu’inscrite dans sa problématique même : la réponse la plus simple à l’idée de la communisation des rapports sociaux semble être l’établissement d’un monde nouveau, ici et maintenant, au sein du monde ancien, dans laquelle ce lien social différent serait immédiatement établi. L’exigence était celle d’un communisme tout de suite, sans attendre une hypothétique révolution, et sans se perdre dans un militantisme qui employait des moyens totalement opposés au but affiché : mais il n’y avait souvent d’autre « alternative » qu’au pire un repli sur une communauté restreinte, au mieux des spéculations sur la possibilité de former un contre-monde capable à terme, après une croissance régulière, de l’emporter sur celui du capital. La critique théorique de l’alternative a été menée, de manière convaincante, depuis longtemps : et l’échec répété de toutes les tentatives alternatives devrait logiquement décourager tous ceux qui restent tentés par l’aventure. La persistance de la tentation alternative nous renseigne assez sur la puissance de ce besoin de communisme qui traverse l’histoire du mouvement ouvrier : l’analyser en terme de débat sur la communisation permet d’en faire une critique positive, c’est à dire qui prend ce besoin en considération.

Troisième thèse : poser les bases d’un mouvement communisateur est une tâche théorique et pratique

L’enjeu du débat sur la communisation consiste à reformuler la question ancienne pour pouvoir affirmer la validité de la démarche tout en critiquant l’alternative : il s’agit ainsi de créer un mouvement communisateur, au sein de l’aire qui pose la question de la communisation dans la lutte des classes : ce qui est une spécificité de la période actuelle, c’est que la non-confirmation de l’identité prolétarienne redonne vigueur à cette aire en éloignant les perspectives programmatiques de changement social

Dans l’idéal, ce mouvement communisateur, une fois constitué, se voit partie intégrante de la lutte des classes ; il est un élément de celle-ci, un élément parmi d’autres qui n’est ni en avance, ni en retard sur les autres. Sa singularité repose sur sa capacité à concevoir la communisation pour s’approcher de ce qu’elle pourrait être tout en sachant qu’elle ne serait jamais aboutie sans devenir une réalité massive. Le mouvement communisateur est donc d’une certaine manière la capacité du communisme à être produit, et qui sait qu’il n’est que cela.
Le mouvement communisateur constitué se caractérise ainsi :

- les pratiques du mouvement communisateur nourrissent la théorie de la communisation laquelle, en retour, les oriente : ou encore, on peut dire que la théorie de la communisation n’est rien d’autre que le retour réflexif du mouvement communisateur sur lui-même.

- ces pratiques sont un débouché au besoin de communisme immédiat, c’est à dire sans médiation mais aussi non différé, qui se fait sentir dans l’aire communisatrice et qui, trop souvent jusque là, s’épuise dans l’impasse de l’alternative.

- enfin, ces pratiques ont un effet. Les luttes auxquelles les prolétaires du mouvement communisateur participent, et dans lesquelles leurs pratiques et leurs modes de fonctionnement émergent, ne sont pas semblables aux luttes au cours desquelles les pratiques communisatrices sont absentes ou embryonnaires. Pour autant, ces luttes, de nature différente, ne sont absolument pas en elles-même capables de provoquer ou d’accélérer la révolution : elles ne sont ni plus ni moins susceptibles de provoquer leur dépassement que n’importe quelle autre lutte.

Ces trois aspects, théorique, existentiel et effectif, décrivent le rôle et le positionnement du mouvement communisateur dans le cours commun actuel des luttes. Cependant, l’importance de la constitution du mouvement communisateur se comprend aussi à travers l’analyse de son rôle au cours de la période révolutionnaire.
La révolution est le moment où les conditions générales de la domination capitaliste sont remises en cause. Le rapport social capitaliste s’effondre, et un autre type de rapport peut le remplacer. Mais lequel ? La production du communisme n’est en rien automatique, même dans une telle période : le communisme est un dépassement produit, et donc cette production est le fruit d’une activité consciente et volontaire .
La question est donc : pourquoi le communisme ? Dans un tel moment révolutionnaire, les possibilités offertes au prolétariat sont nombreuses. Certains mènent à la production du communisme, les autres ne font que restaurer le capital. L’existence d’un mouvement qui pose la question de la communisation et tente d’y répondre, comme il l’a toujours fait, par une pratique (une pratique « théorique », une pratique qui tente d’être une réponse à la question théorique de la communisation), joue alors un rôle important, voire déterminant. Non que ce que sont les réponses ou tentatives de réponses du mouvement communisateur servent de modèle ou d’exemple à la communisation au moment de la révolution : bien au contraire, il est permis de penser que la modification fondamentale des conditions dans lesquelles la question sera posée (dans le prolétariat en entier et non dans une de ses franges, dans un moment de crise profonde du capital et non sous sa domination ordinaire...) engendrera des réponses totalement différentes et peut-être même inimaginables pour le mouvement communisateur dans la période antérieure. Mais la pratique du mouvement communisateur aura cette vertu de poser la communisation comme le moyen et la fin de la lutte des prolétaires, et donc de faire du communisme un des devenir possible, et même la seule possibilité de la remise en cause du capital. Ce que la pratique du mouvement communisateur apportera à la révolution, c’est la problématique de la communisation , problématique qu’aucune théorie qui ne serait en même temps expérimentation ne serait capable de fournir.

Il ne faut pas confondre ce qui est appelé ici la « diffusion de la problématique de la communisation » avec une quelconque « prise de conscience » que le mouvement communisateur rendrait possible au moment de la révolution. Certes, ce moment est bien celui où ce qui semblait jusque-là inoxydable s’effondre visiblement : pour autant, on ne peut pas en faire l’instant du dévoilement, celui ou le vrai, tout d’un coup, s’imposerait comme une évidence... La « conscience » est vaste, multiple, et excède de loin les réalités de l’instant, même (surtout) sous la domination capitaliste. L’idée de communisme est connue de tous, crainte par certains, espérée par d’autres, indifférente à la plupart car considérée comme une chimère. La révolution, le communisme, n’ont pas besoin d’être diffusés comme connaissances . Ce qui convainc, ce ne sont jamais des idées toutes seules, ce sont des pratiques. Certes, comme une pratique n’existe pas sans retour réflexif sur elle-même (on ne fait pas quelque chose en n’en pensant rien, on a toujours une interprétation de ce qu’on fait), ce sont bien des idées aussi qui peuvent convaincre, mais des idées effectives, des idées qui ont un prolongement pratique et qui sont elles-même le prolongement d’une pratique.

Nota Bene : désobjectivation, désubjectivation, avant-garde .

On pourra peut-être penser que le schéma proposé ici pour la révolution réactive la vieille distinction entre conditions objectives et conditions subjectives. La crise du capital, sous sa forme économique, serait la condition objective : et l’existence du mouvement communisateur serait la condition subjective.
Voyons pourquoi il n’en est rien.
La crise du capital est une crise du rapport social qui apparaît sous sa forme économique. Comme l’ont dit d’excellents théoriciens, l’objectivation est un processus du capital. Il est donc normal que cette crise apparaisse d’abord sous la forme objective que lui a conféré le capital lui-même, c’est à dire sous une forme de crise économique, mais bien entendu ce n’est pas l’économie en tant que telle qui est en crise, c’est ce qui fonde le capitalisme, c’est à dire le rapport social capitaliste. Lorsque cette crise est suffisamment profonde, le processus devient celui de la désobjectivation, la crise dès lors n’est pas qu’économique mais bien la crise de la domination capitaliste explicitement remise en cause par les prolétaires : c’est ce qui débouche sur la révolution.
A l’inverse, la révolution se fait aussi par un processus de désubjectivation. C’est parce que le rapport social s’est objectivé dans les lois d’airain de l’économie qu’il est subjectif d’affirmer qu’il est possible de vivre sans la domination capitaliste : aussi la pratique du mouvement communisateur dans le monde capitaliste est-elle bien une pratique subjective. Le moment de généralisation de cette pratique est aussi celui de sa désubjectivation, puisque ce n’est plus la question d’un choix opéré par certains individus situés dans une frange du prolétariat, c’est alors la pratique globale de la classe.
Il est vrai que pour la subjectivité du mouvement communisateur, le moment de la révolution apparaît comme un moment de crise qui semble d’autant plus objectif qu’il est hors de portée de la volonté des membres du mouvement communisateur de la déclencher de quelque manière que ce soit. Le moment révolutionnaire apparait définitivementcomme quelque chose d’exterieur, qu’il faut attendre, qu’il n’est pas en son pouvoir à lui de provoquer.
Pour le prolétariat en général, le moment de la révolution aussi sera celui de la désubjectivation, puisqu’il cessera d’être ce qu’il a été jusque-là - le prolétariat. Mais le mot « désubjectivation » recouvre là deux réalités différentes : le mouvement communisateur affirme quelque chose de spécifique au sein de la lutte des classes, et donc la désubjectivation pour lui signifie d’abord l’abandon de sa spécificité au sein du prolétariat. Pour le prolétariat dans son ensemble, la désubjectivation signifie qu’agissant comme dernier sujet de l’histoire, il s’abolira lui-même en abolissant les classes
Il est donc essentiel d’affirmer que la subjectivité particulière du mouvement communisateur n’en fait pas pour autant un sujet particulier de la révolution.

Sur la communisation - R.S.

lundi, 31 mai 2004

Essayer de définir la communisation, c’est s’attaquer à un concept en formation. Plus qu’élaborer une définition, il s’agit plutôt d’en délimiter les angles d’attaque.

Le programmatisme est caduc

Mon point de départ est le concept de programmatisme. Le programmatisme repose sur une pratique et une compréhension de la lutte des classes dans laquelle une des classes, le prolétariat, trouve, dans sa situation, la base du dépassement de la contradiction et de l’organisation sociale future. Son activité dans la lutte des classes et cette organisation deviennent alors un programme à réaliser. Dans la lutte des classes entre le prolétariat et le capital, le prolétariat est l’élément positif qui fait éclater la contradiction, la révolution est alors l’affirmation du prolétariat : dictature du prolétariat, conseils ouvriers, période de transition, Etat dégénérescent, autogestion généralisée, « société des producteurs associés », etc. La résolution de la contradiction est donnée comme un des termes de la contradiction. Le prolétariat est investi d’une nature révolutionaire qui le fait être contradictoire au capital, qui se module selon les conditions historiques plus ou moins mûres et qui se déclinent comme éléments d’un programme. Cette contradiction n’est plus alors le rapport social capitaliste lui-même, que le prolétariat, de par sa situation dans le rapport, est amenée à abolir.
Le programmatisme n’est pas seulement une théorie, il est avant tout la pratique du prolétariat dans laquelle la montée en puissance de la classe dans le mode de production capitaliste (de la social-démocratie à l’Ultra-gauche) est positivement le marche-pied de la révolution et du communisme qui ne sont que la transcroissance et l’achèvement de cette montée en puissance. Il est la pratique du prolétariat du début du XIXème s. jusqu’à la fin des années 60. Cependant, lié de façon essentielle à la subsomption formelle du travail sous le capital, il se « décompose » dans la première phase de la subsomption réelle.
C’est à cette situation que met fin la restructuration du mode de production capitaliste engagée dans les années 70, et c’est une nouvelle structure et un nouveau contenu de la contradiction entre le prolétariat et le capital, l’exploitation, qui définissent maintenant un nouveau cycle de luttes. Ce n’est donc pas à partir d’une nature immuable de la révolution et du commmunisme qui aurait été plus ou moins brièvement et totalement approchée au cours de l’histoire que je parlerai de la communisation, mais à partir de cette nouvelle situation.

Restructuration et nouveau cycle

De la façon la plus succcinte, je définis le résultat de la restructuration comme la contradiction entre le prolétariat et le capital se nouant au niveau de la reproduction du mode de production donc de la reproduction des classes et de leur rapport. En conséquence, le prolétariat, en contradiction avec le capital, dans le cadre de l’exploitation, ne produit plus dans ce rapport aucune confirmation de lui-même face au capital. L’enjeu de la lutte de classe est, dans sa contradiction au capital, sa propre remise en cause, sa propre abolition. Il en résulte une situation proprement renversante. D’une part, le prolétariat ne lutte quotidiennement et n’est une classe révolutionnaire que dans sa stricte définition en tant que classe de ce mode de production ; d’autre part, la limite de toutes ses luttes actuelles se ramène toujours au fait d’être une classe et d’agir en tant que telle. C’est la dynamique et simultanément la limite de ce cycle de luttes.
En décembre 95, dans la lutte des sans-papiers, des chômeurs, des dockers de Liverpool, de Cellatex, d’Alstom, de Lu, de Marks and Spencer etc., telle ou telle caractéristique de la lutte apparaît, dans le cours de la lutte elle-même, comme limite en ce que cette caractéristique spécifique (service public, demande de travail, défense de l’outil de travail, refus de la délocalisation, de la seule gestion financière, etc.), contre laquelle le mouvement se heurte, souvent dans les tensions et les affrontements internes de son recul, se ramène toujours au fait d’être une classe. Si, dans ce cycle, la limite de chaque lutte c’est fondamentalement le fait d’agir en tant que classe, la limite est alors inhérente et existera nécessairement toujours de façon spécifique à la lutte et selon les modalités de la reproduction du mode de production capitaliste dont le prolétariat est une classe (il n’en était pas ainsi tant que le prolétariat pouvait opposer au capital une réorganisation de la société sur la base de ce qu’il était dans cette société).
Si nous pouvons quotidiennement constater que chaque lutte bute sur ce qui la constitue comme action de classe, il en va autrement en ce qui concerne la transformation de cet « agir en tant que classe », devenu limite, en remise en cause par le prolétariat de son propre rapport au capital : la communisation. C’est-à-dire la transformation de quelque chose qui, pour l’instant, se résoud dans la reproduction du capital en quelque chose qui soit activement, dans la lutte de classe, la remise en cause par le prolétariat de sa propre situation de classe. Nous en avons eu des aperçus fugitifs dans le « mouvement d’action directe », dans la lutte des chômeurs et précaires, nous en avons un indice au travers des transformations de la composition de classe du prolétariat mais la « remise en cause » est encore largement une déduction théorique.
Déduction effectuée sur la base :

- de l’effondrement de toute perspective de montée en puissance, d’affirmation et de libération du prolétariat.

- de la limite actuelle de toutes les luttes dans le fait même d’être lutte de classe. Limite qui est la dynamique de ces luttes.

- de la recomposition du prolétariat.

- du contenu et de la structure de la contradiction entre le prolétariat et le capital restructuré (contradiction au niveau de la reproduction : être en contradiction avec le capital, c’est être en contradiction avec sa propre reproduction comme classe).
A partir du moment où la lutte des classes se situe au niveau de la reproduction, c’est dans n’importe quelle lutte que le prolétariat ne peut, ni ne veut, rester ce qu’il est. Il ne s’agit pas forcément de déclarations fracassantes oud’actions « radicales », mais de toutes les pratiques de « fuite » ou de dénégation par les prolétaires de leur propre condition, les luttes suicidaires à la Cellatex, la grève de Vilvoorde et bien d’autres où éclate que le prolétariat n’est rien séparé du capital et qu’il ne peut demeurer comme ce rien (qu’il réclame sa réunion avec le capital ne supprime pas l’abîme qu’ouvre la lutte, la reconnaissance et le refus par le prolétariat de lui-même comme cet abîme). Dans le cours actuel des luttes, si la remise en cause n’est encore qu’une déduction théorique c’est qu’elle est aussi beaucoup plus que cela.
Le cycle de luttes actuel est la résolution de l’énigme de la lutte de classe : comment une classe agissant strictement en tant que classe peut-elle être l’abolition de toutes les classes. Cette résolution, c’est la communisation telle qu’on la déduit de ce cycle de luttes.


La révolution est immédiateté du communisme

L’essentiel du concept de communisation tient en un seul point : la révolution comme abolition du capital n’est pas un préalable à l’instauration du communisme, elle ne peut réussir qu’en étant l’instauration immédiate du communisme.
Dire qu’il y a des problèmes qui ne se résoudront pas « du jour au lendemain » c’est vrai, ils sont bien réel. Que le communisme ait à résoudre dans un premier temps des problèmes que lui lègue le capitalisme (inégalités de développement, transformation qualitative des instruments de production, élimination d’installations dangereuses, déconcentration de la population, suppression dans ses formes matérielles - inscrites dans l’espace - de l’opposition entre villes et campagnes, « réhabilitation » d’anciens espaces agricoles ou « naturels ») ne crée pas pour autant une période ou des activités où il ne « fonctionnerait » pas selon ce qu’il est, d’après sa nature propre, et cela jusqu’à ce que soit atteint un certain niveau de développement qui est en définitive absolument infixable. Le communisme n’est pas la fin de l’histoire, il a des problèmes à résoudre hérités du mode de production capitaliste et peut-être même, en cette occasion de rupture avec toute l’histoire antérieure de l’aliénation, des problèmes hérités de mode de production antérieurs (la question mériterait d’être soulevée). Il posera lui-même ses propres problèmes, génèrera des antagonismes et des dynamiques, ces problèmes et cette dynamique relevant de la tension à l’autonomisation de la communauté dans la mesure où l’immédiateté sociale de l’individu est un ensemble de rapports et non une essence inhérente à chaque individu. C’est dans ce rapport entre la tension à l’autonomisation de la communauté et la diversité que le communisme existe et se projette comme histoire. Le communisme est la communauté humaine en construction permanente et en tension permanente entre l’universalité et la diversité parce qu’elle ne possède pas d’étalon abstrait entre les activités diverses (en cela également le communisme n’est pas une énième version de la « société transparente »). Mais quels que soient ces problèmes, ceux dont il hérite ou les siens propres, il fonctionnera d’emblée sur ses propres bases, sinon il ne sera pas. Avec la révolution, c’est toute détermination sociale préalable comme contrainte à reproduire (l’appartenance de classe), c’est toute présupposition antérieure à reproduire, antérieure aux rapports que les individus, en tant qu’individus, définissent entre eux, en même temps qu’ils définissent leurs besoins, la satisfaction de ceux-ci et les modalités de cette satisfaction, qui sont abolies. L’abolition des classes signifie tout autant l’abolition de l’activité comme subjectivité, que de son produit comme objectivité face à elle, c’est en cela que l’abolition du travail salarié est abolition du travail. L’abondance que crée la révolution communiste n’est pas de l’ordre de l’avoir mais de l’être ensemble, de la communauté. Tout cela se produit dans le mouvement même de la révolution, c’en est même le contenu.
Quand on a des problèmes avec les premiers temps du communisme et que l’on commence à faire le « réaliste timoré » avec des expressions du genre « ce n’est pas du jour au lendemain », c’est que l’on a des problèmes dans la conception de la révolution qui demeure conçue sur la base fournie par un développement objectif des forces productives, dont le prolétariat, et de leur libération de la mesquinerie capitaliste. En fait, ce que l’on considère la plupart du temps comme des questions à résoudre dans les premiers temps du communisme, ne sont le plus souvent que des mesures communistes que les prolétaires révolutionnaires devront prendre dans le cours de la révolution, en ce que cette dernière n’est pas le communisme contre le capital, mais la production du communisme médiée par son opposition réelle au capital. Mesures pragmatiques et tactiques dans le cours de la révolution. Abolir la valeur ou l’Etat, créer de nouveaux rapports ayant pour contenu l’immédiateté sociale de l’individu, c’est-à-dire la relation entre individus dans leur singularité, sont des mesures tactiques de combat des prolétaires en révolution contre le capital.

L’immmédiateté n’est pas un immédiatisme

Mais attention, lorsque du doigt nous traçons sur la carte le chemin à parcourir, nous ne sommes pas pour autant parvenus au but ; c’est dans la lutte des classes de ce cycle de luttes que l’énigme se pose et doit être résolue. L’immédiateté du communisme n’est pas son immédiatisme.
L’immédiatisme de l’alternativisme ou du « mouvement d’action directe » sait très bien que la lutte des classes est primordiale, mais il attend de cette lutte que les ouvriers n’agissent plus en tant que tels pour être révolutionnaires. Or, la communisation de la société ce sera des mesures communistes prises par des ouvriers parce qu’ils sont ouvriers, parce qu’en tant que tels ils existent définis dans et contre toutes les déterminations du capital. L’immédiatisme suppose que la transformation de la société ne serait possible qu’après que les prolétaires aient abandonné leurs vieux habits de prolétaires. Il envisage la communisation comme une « longue marche » dans le mode de production capitaliste. L’immédiatisme ne peut s’achever que dans l’alternative. On perd le concept même de communisation si l’on ne considère pas que la production du communisme s’effectue parce que les prolétaires, en lutte contre le capital comme prolétaires, abandonnent, dans cette lutte, leurs vieux habits de prolétaires, parce qu’ils sont immergés dans les contradictions du capital qui les constituent comme prolétaires. L’abolition de la condition prolétarienne est l’auto-transformation des prolétaires en individus immédiatement sociaux, c’est la lutte contre le capital qui nous fera tels, parce que cette lutte est une relation qui nous implique avec lui. La communisation ne se constitue pas en mode de vie face au capital, mais sera le dépassement des luttes revendicatives dans le cadre immédiat du travail ou de la reproduction de la force de travail, c’est-à-dire dans le cadre de l’exploitation. La révolution n’est ni la révélation d’une nature révolutionnaire du prolétariat toujours déjà là, ni le résultat du face à face de deux mondes : celui du capital et celui de l’alternative communiste se constituant face à lui. Si la révolution est le dépassement du mode de production capitaliste produit par le développement historique de la contradiction entre le prolétariat et le capital, cela signifie qu’elle est soumise au développpement des contradictions de classes de cette société, à leur histoire. La question de la communisation est sous sa forme la plus concrète celle de la relation entre ce cycle de luttes et la révolution.

Du cycle de luttes actuel à la communisation

Dans chaque cycle de luttes le cours quotidien de la lutte de classe produit s’articule à la révolution de façon spécifique, soit comme transcroissance (dans le cadre du programmatisme), soit comme dépassement produit dans le cycle actuel.
Dans ce cycle de luttes, le cours quotidien de la lutte des classes donne forme à la contradiction telle qu’elle devient et se structure dans la crise et la révolution. Ce nouveau cycle a des caractéristiques fondamentales qui le différencient radicalement du programmatisme : la disparition de l’identité ouvrière, le fait que toute lutte trouve dans ce qui la définit sa propre limite comme reproduction du capital (limites que cette reproduction lui signifie chaque fois de façon spécifique, selon ses propres caractéristiques), le fait qu’affronter le capital c’est affronter sa propre constitution en classe. C’est de par ces caractéristiques mêmes du cours quotidien que la crise de ce rapport contradictoire entre le prolétariat et le capital peut devenir communisation. La communisation est l’achèvement / dépassement du nouveau cycle de luttes, déterminé par le contenu de celui-ci : la contradiction au niveau de la reproduction du rapport, la coalescence entre la constitution en classe du prolétariat et sa contradiction avec le capital, la disparition corollaire de toute identité ouvrière. La contradiction entre les classes est devenue la “condition” de sa propre résolution comme immédiateté sociale de l’individu.
Cependant ce n’est pas à une nature révolutionnaire que nous avons affaire, mais au cours de la contradiction entre le prolétariat et le capital, telle qu’elle est le cours quotidien de la lutte des classes et le cours dynamique des contradictions du capital. Elle constitue et nécessite la crise de la reproduction capitaliste comme médiation à son dépassement. Cela, parce que la contradiction devient nécessairement économie dans son procès, sous une forme historique chaque fois spécifiée. Le capital se reproduit et donc l’économie existe, sa crise ne sera pas autre chose que la crise économique, mais la crise économique est la crise du rapport social, une crise du rapport d’implication réciproque. Cela n’a rien à voir avec l’affirmation selon laquelle la crise ne sera pas qu’économique mais aussi sociale, aussi politique etc. La crise de ce cycle de luttes, en tant qu’elle est crise du rapport social capitaliste, inclut une activité de la classe capable d’être communisation. Il ne s’agit pas de quelque chose qui est donné d’emblée et qui imposerait sa nature à la crise, mais bien de la pratique du prolétariat dans cette crise
Cependant, la relation entre les luttes actuelles et la révolution doit être approchée à l’intérieur de l’activité de la classe. Nous savons qu’il ne s’agit pas d’une transcroissance, mais si nous n’abordons pas cette question en tant qu’activité de la classe, nous conférons à la crise un rôle démiurgique, en ne la concevant que comme crise du capital modifiant l’activité de la classe, modification qu’elle ne fait alors que subir. Quel est du point de vue de l’activité de la classe, le contenu de ce passage, de ce dépassement ?

La communisation est le dépassement produit de ce cycle

La révolution est un conflit entre les classes, elle est la détermination ultime du procès contradictoire du capital comme contradiction entre le prolétariat et le capital. Le procès de dépassement de la lutte revendicative s’amorce dans la lutte revendicative elle même, lorsque celle-ci, à l’intérieur d’elle-même, pose ses exigences sans tenir compte de la logique de reproduction du système et, par là, tend à remettre en question les conditions mêmes de l’existence de l’exploitation. C’est-à-dire simplement lorsqu’elle devient, dans son cours de lutte revendicative, jusqu’au-boutiste, dépassant par là sa cohérence de lutte revendicative.
Se trouver dans une situation, où c’est l’abolition de la société dans laquelle nous sommes nous mêmes engagés qui devient l’objectif du mouvement, de plus dans une situation sociale où en nous-mêmes, que ce soit comme salariés, prolétaires ou travailleurs, on ne peut plus se conférer une identité à libérer contre cette société, un projet de réorganisation de celle-ci sur la base du salariat ou du travail producteur de valeur, se trouver dans cette situation et agir en conséquence, c’est là que s’amorce la communisation. Cela signifie que l’appartenance de classe qui était nécessité, définition sociale préalable à reproduire parce qu’impliquant sa reproduction, devient contingente. Toute grève, toute lutte n’est pas potentiellement la révolution, mais nous ne pourrons jamais définir à l’avance le moment où la lutte revendicative produit son propre dépassement.
Ce dépassement de la contradiction entre les classes est le moment où lutter contre le capital, devient, dans le cours de la lutte, remettre en cause sa propre condition de prolétaire qui est alors produite, dans le cours du conflit, comme une contrainte extérieure, en même temps que c’est en tant que prolétaire que l’on se bat contre le capital et que simultanément on produit des rapports nouveaux. On communise la société, c’est-à-dire qu’on la supprime en tant que substance autonome du rapport entre les individus, qui se rapportent à eux-mêmes dans leur singularité. Les rapports sociaux antérieurs, sans que cela tienne à un plan d’ensemble (inexistant et impossible), se délitent dans cette activité sociale où l’on ne peut faire de différence entre l’activité de grévistes et d’insurgés et la création d’autres rapports entre les individus, de rapports nouveaux, dans lesquels les individus ne considèrent ce qui est que comme moment d’un flux ininterrompu de production de la vie humaine.
A partir de là, ce dépassement n’est pas un processus interne à la classe, mais son conflit avec le capital et l’évolution des rapports de forces, donc des objectifs et de la conscience théorique qui se déterminent dans la lutte. La communisation est soumise à l’histoire de l’accumulation du capital et à sa crise. Qu’est ce qui peut faire de cette crise une crise finale ? Rien d’autre que son déroulement, et non l’accomplissement d’un sens ou d’une tendance. C’est la crise du mode de production capitaliste dans les termes du mode de production capitaliste résultant de la baisse tendancielle du taux de profit, contradiction entre des classes (c’est en cela que la question souvent posée : “jusqu’à quel point devra-t-il baisser ?”, n’a pas de sens.). Ce n’est pas l’irreproductibilité de cette contradiction qu’est l’exploitation qui produit la communisation. C’est le dépassement d’un cycle de luttes spécifique et la pratique du prolétariat qui en résulte alors comme pratique dans cette crise qui se définissent comme communisation, rendant la contradiction entre le prolétariat et le capital irreproductible.

Le dépassement de la situation du prolétariat est la définition du communisme

L’immédiateté sociale de l’individu, cela signifie fondamentalement l’abolition de la division de la société en classes, scission par laquelle la communauté est étrangère à l’individu. On peut alors approcher positivement ce que sont les individus immédiatement sociaux, ou plutôt ce que sont les rapports d’individus immédiatement sociaux dans leur singularité. Leur auto-production dans leurs rapports réciproques n’implique jamais une reproduction dans un état qui serait une particularisation de la communauté, ce qui est impliqué par la division du travail, la propriété et les classes. Les individus immédiatement sociaux traitent consciemment tout objet comme activité humaine et dissolvent l’objectivité en un flux d’activités (dépassement du prolétariat comme dissolution de la propriété sur la base de la propriété) ; ils traitent leur propre activité comme particularisation concrète de l’activité humaine (dépassement du prolétariat comme dissolution de la division du travail sur la base de la division du travail) ; ils considèrent pratiquement leur production et leur produit, dans leur coïncidence, comme étant leur propre fin en soi et incluant leurs déterminations, leurs possibilités d’effectuation et leurs finalités (dépassement du prolétariat comme dissolution de l’échange et la valeur) ; et finalement ils posent la société comme étant à produire constamment dans le rapport entre individus, et chaque relation comme prémisse de sa transformation (dépassement du prolétariat comme dissolution des classes).
Dans tout cela, nous retrouvons le prolétariat comme dissolution des conditions existantes sur la base, dans le mouvement, de ces conditions. A partir de là, en un moment historique particulier, nous trouvons sa capacité à traiter sa propre définition comme classe comme une contrainte extériorisée, dans le capital, contre lui. Tout ce que nous pouvons dire de la communisation (et du communisme) découle de ce que le prolétariat est dans son rapport au capital, par là elle est un moment de l’histoire de ce rapport. Comment une classe agissant strictement en tant que classe peut-elle abolir les classes ? C’est dans l’histoire du mode de production capitaliste, comme contradiction entre le prolétariat et le capital, que nous devons chercher, par bribes, la résolution de l’énigme.

Sur le courant communisateur - Alain de Bernard Lyon

lundi, 31 mai 2004

Le mouvement communisateur est l’effectuation même de la révolution, ce dont nous parlons c’est d’un courant politique favorable à la communisation si le mot n’était pas imprononçable ce serait le courant « communisationniste ». Ce courant est l’héritier direct de l’ultra-gauche mais un héritier qui a fait un sérieux inventaire ! Il a critiqué radicalement tout le corpus de l’ultra-gauche il a repris et achevé la critique du programme ouvrier entamée par elle mais qui se limitait à la critique les médiations de l’affirmation du prolétariat à savoir le syndicat et le parti en conservant l’élément essentiel l’organe de pouvoir, le conseil d’où le nom de conseillistes qu’ont eu les ultra-gauches les plus conséquents ceux qui ne récupéraient pas le parti d’une façon ou d’une autre. Le concept de communisation est apparu dans la critique de l’ultra-gauche et celui de courant communisateur est né dans l’approfondissement de cette critique et dans l’élaboration d’une théorie dépassant la vision de la révolution comme résultant de l’accession du prolétariat à l’autonomie, autonomie qui était sensée révéler une nature révolutionnaire postulée du prolétariat autonomie qui serait comme un ultime préalable à la révolution et à fortiori au communisme.
Il faut partir de la situation immédiate dans laquelle se constitue le courant communisateur, c’est-à-dire d’abord de la critique du démocratisme radical et ensuite de la critique du programme d’affirmation du prolétariat bien que ce programme soit maintenant et depuis longtemps dépassé, c’est ainsi que le courant communisateur apparaît publiquement (même si la critique du programmatisme et la reconnaissance de la restructuration capitaliste ont précédé de dizaines d’années celle de démocratisme radical).
Le courant communisateur est donc un courant politique ou théorique qui développe une conception de la révolution,. en critiquant le démocratisme radical, et son dérivé politicien le citoyennisme, comme forme possible d’une contre-révolution à venir, mais il fait cette critique en posant que ce nouveau réformisme n’est en rien rabattable sur ce qu’était le réformisme ouvrier ; face aux courants révolutionnaires de l’époque de l’affirmation programmatique du prolétariat. Ce qui signifie que le courant communnisateur ne va pas ( ou en tout cas ne devrait pas) opposer la juste ligne révolutionnaire à la fausse ligne réformiste démocrate-radicale comme si le démocratisme radical pouvait ne pas exister .Il ne saurait y avoir de promotion fondée d’une ligne juste, parce que le démocratisme radical est produit comme la limite même de la lutte de classe dans la période présente, période où la contradiction du prolétariat et du capital ne porte plus son propre approfondissement comme avenir du capital. Le prolétariat portait cet avenir intégré dans sa pratique : pratique dans laquelle il cherchait à s’affirmer pour libérer des forces productives que le capital ne saurait plus qu’entraver. Le démocratisme radical est indissociable de la perspective d’abolition des classes et nous sommes embarqués avec et contre lui !
Dans la période actuelle où être en contradiction avec capital c’est être en contradiction avec sa condition de classe, la lutte de classe a comme dynamique la mise en cause de cette appartenance de classe, cette mise en cause contre le capital s’exprime fréquemment de manière autonomisée comme affirmation de l’Homme comme individu déjà au-delà des classes, dans une forme à la fois anticipatrice et rétroactivement antéprogrammatique, c’est dire à la manière des théoriciens utopistes et du jeune Marx, d’avant la solidification du programme ouvrier socialiste. Cette apparente résurgence de l’humanisme théorique est causée par la forme restructurée de l’exploitation, qui n’apparaît plus relever de la seule mise en œuvre du travail, mais être maintenant dans la nature même d’un travail, qui ne pouvant donc plus être libéré pose l’Homme et non plus le travailleur, comme objet de la libération. Dans les luttes le prolétariat ne se pose plus idéologiquement comme classe pour soi (politico-syndicale), bien au contraire le caractère de masse de sa lutte, apparaît comme une intersubjectivité non subsumée par l’action de classe comme un tout ; c’est dans cette mesure que l’idéologie de l’Homme et de l’individu est propulsée, c’est, pour nous, dans le cadre de l’autonomisation de la dynamique de la période, l’idéologisation inévitable et transitoire d’un mouvement qui porte, médiée par la crise, l’abolition des classes. L’affirmation dans les luttes, contre les grands shows de la mondialisation et contre les contre-shows de l’anti-mondialisme, d’une subjectivité révolutionnaire individuelle qui, se situant déjà dans un au-delà du capital peut rejoindre, malgré son illusion humaniste, l’intersubjectivité en acte à laquelle on a pu assister dans les AG et les collectifs du mouvement du printemps 2003, ce peut être une prémisse de l’autotransformation des prolétaires en individus immédiatement sociaux. Dans le mouvement de 2003 les syndicats ont été maintenus/laissés dans leurs rôles institutionnels de représentants des grévistes auprès de l’Etat, ce n‘était plus du tout parce qu’ils organiseraient la grève, mais exactement au contraire parce qu’ils ne l’organisaient pas dans le quotidien, et se trouvaient renvoyés à une fonction qui ne dominait rien et qui, dans les « temps forts », mettait en scène un « suivi » d’un mouvement gréviste inter-subjectif et non pas autonome.
L’intersubjectif est tout à fait différent de l’autonomie, en ce que l’autonomie renvoie à la classe telle qu’elle est dans le capital, face au capital, et pour le capital, alors que l’intersubjectif pose un prolétariat qui n’est (tendanciellement) plus par et pour le capital, en n’étant plus pour lui-même ; l’intersubjectivité le renvoie au-delà de lui-même, elle n’est pas une subsomption, elle pointe l’autotransformation en rapports immédiatement sociaux.
« classe contre classe c’est fini, on va vers : la classe contre les classes »
L’autonomisation de la dynamique c’est aussi bien l’apparition même d’un courant se disant pour la communisation, que l’idéologie immédiatiste humaniste radicale ; il y a de l’immédiatisme dans le courant communisateur, et par l’autocritique englobante de cet aspect de lui-même le courant appelle à lui des éléments en train de se dégager des formes programmatiques ultimes (Le prolétariat ne devra-t-il pas se constituer en dernier préalable à la communisation ? Aufheben)
La dispersion de la grève de 2003 , le caractère de lutte pour la lutte, l’intermittence de la grève, le « partage du travail » avec le syndicalisme relégué à la représentation, sans que quiconque ne s’en offusque ni ne s’en félicite, le caractère convivial des cadres/lieux de l’action, indiquent beaucoup sur le processus d’abolition des classes : emparement désobjectivant du capital dans les faits, sans proclamation, sans flonflons, ni drapeaux. Même la délégation/relégation des syndicats à certaines fonctions dit quelque chose d’essentiel, en ce qu’il y aura des délégations de tâches, toujours dans les faits, mais délégations sans gloire et révocables à tout instant, comme aimaient le dire les conseillistes de la belle époque, cependant maintenant, la révocabilité c’est l’oubliabilité !
Donc le courant communisateur face maintenant au démocratisme radical ( en totale opposition avec les reliquats fossilisés de l’ultra-gauche qui sermonnent les mouvements sociaux de redevenir des luttes de classe bien programmatiques qu’ils ne peuvent plus être) critique la disparition de tout horizon révolutionnaire, non pour tâcher de le rétablir, mais pour poser la production du dépassement, mais qu’est-ce que cette critique peut-elle poser s’agissant d’un dépassement à produire ? C’est ici que les analyses théoriques entraînent naturellement avec elles une promotion du communisme, voire de la communisation. C’est ici que peut exister une tendance à espérer ce parti de la communisation. Dans notre activité d’édition de discutions, de réunions, de recherche de moyens de faire connaître nos positions, cet aspect promotion est incontournable, il peut d’ailleurs être lié à des aspects alternativistes, car cette promotion est aussi une autonomisation de ce que qui est l’essentiel de la période.
Il faut aussi s’attendre à voir des concepts,, comme la production de l’immédiateté sociale des individus être utilisés dans des problématiques d’autonomie de la classe, qui continueront de se placer dans un cadre finalement encore programmatique. Nous allons donc avoir des échos de deux côtés d’une part auprès de partisans de l’autonomie, de filiation tant anarchiste qu’ultra-gauche, et d’autre part auprès de franges « radicales » activistes, théorisant comme communnisation leurs démarches alternativistes. La volonté de vivre le communisme maintenant est produite dans la lutte de classe maintenant, il ne s’agit ni de considérer cette volonté comme un revival anachronique du phalanstère, ni comme un réformisme, ni comme une anticipation de la communisation, mais comme un élément réel de la lutte de classe, avec lequel la polémique est nécessaire, sans assimiler cette volonté au démocratisme radical ni y voir un « allié privilégié », d’autant plus que vis à vis de ce courant, la théorie du prolétariat classe du capital - classe de la communisation est le sujet même de la polémique.
Il faut nous placer dans la perspective d’un certain succès, donc il faut que nous sachions que nous allons être mal compris, c’est tant-pis/tant-mieux ! L’autonomisation de ce qui est la dynamique du cycle de luttes est un phénomène absolument normal,, et totalement naturel à la période et, d’une certaine façon, il n’y a aucune mauvaise compréhension des thèmes que nous élaborons, la polémique est plutôt un élément constitutif des thèmes mêmes ! La tentative de rapprochement que nous faisons entre nous, est aussi une sortie de la clandestinité. Les moyens dont il est question dans l’Appel (à un parti de la communisation) sont des moyens globalement pris dans une perspective alternativiste, mais nous devons chercher à avoir ces moyens : rencontres, publications, locaux, imprimeries, nous devons développer un réseau sans chercher un quelconque purisme, la diversité de nos publications actuelles nous garantissant de ne pas perdre notre possibilité d’élaboration conflictuelle de nos analyses.
Le courant communisateur est déjà l’aire dans laquelle à nous sommes, l’époque de la traversée du désert (la restructuration) est finie. Le projet de revue internationale est essentiel. Il est souhaitable que s’organise une rencontre internationale, sur des thèmes que cette première réunion devrait faire émerger. Ces thèmes pourront être utilisés comme moyen d’analyse par des gens qui n’auront pas l’idée de se considérer comme étant sur des positions communisatrices. Je donnerai comme exemple, la condition prolétarienne comme une contrainte de la classe capitaliste, ou l’immédiateté des classes.
Notre projet sera un élément de polarisation du courant, nos propres divergences garantissant que nous ne risquons pas d’instaurer un unanimisme stérile ! Parce que la fin du programmatisme ( le paradigme ouvrier de la révolution) est reconnue sous divers noms : « vieux mouvement ouvrier » « travaillisme » ou tout simplement et clairement « socialisme » nos analyses correspondent à un besoin, la communisation est un concept attendu, les concepts sont intégrés en fonction des besoins en utilisant toutes les ambiguïtés que ces concepts renferment,. la critique de ces utilisations sera pour nous une voie essentielle, pour comprendre comment la communisation peut s’initier comme réponse pratique, c’est à dire ambiguë, contenant sa propre limite. La révolution sera confrontée à la contre-révolution, et en essayant de ne pas faire d’amalgame et de politique-fiction, la réception du concept de communnisation, sera pour nous un champ de confrontation, non pour lutter contre l’alternativisme, mais pour faire exister une conception, où crise et production du dépassement sont intriqués et ne sont ni produits l’un par l’autre ni produits tous-deux par « le capital » mais sont tous-deux la lutte de classe. C’est parce que certains disent qu’ils veulent vivre le communisme et répandre l’anarchie que nous pouvons nous concevoir dans un mouvement communisateur, même si personne ne vivra le communisme ni ne répandra l’anarchie !
Si nous ne concevons notre action, ni comme une lutte pour la construction d’une sorte de succédané de parti,, ni pour une quelconque hégémonie de nos analyses, nous la concevons bien comme partie-prenante et activité d’extension de cette aire de la communisation, en sachant. qu’elle ne sera pas une anticipation de la communisation réelle. La communisation réelle l’approfondissement de l’intersubjectivité de la lutte pour la lutte devenant communisation des rapports contre le capital, dépassant le jusqu’au-boutisme des revendications de défense de la condition prolétaire. Le dépassement c’est la transformation de la défense de la condition prolétaire en son abolition, sans qu’elle change d’orientation ni d’acteurs, acteurs qui se transformeront en individus immédiatement sociaux contre le capital pour et par cette lutte. Si cette aire n’est ni un parti ni une anticipation du communisme elle est un espace politico-pratique c’est-à-dire qu’il est à la fois un « lieu » théorique et des lieux physiques, lieux de vie et de rencontres, lieux d’élaboration de notre compréhension des luttes et du cours du capital et des lieux de rassemblement des moyens sa divulgation. C’est pourquoi la réponse, à la normande, à la question de François : Existe-t-il un courant communisateur ? est à la fois oui et non, oui dans la mesure très étroite où il existe bien des gens qui posent la révolution comme production immédiate du communisme, non dans la mesure où ces partisans de la communisation ne constituent pas encore vraiment un courant. Pour que ce courant existe-il faut tout d’abord, qu’il ait conscience de lui-même, et ensuite, il faut que ce courant pose que cette communisation ne peut être que l’action du prolétariat abolissant son exploitation par la classe capitaliste, abolissant cette classe et sa propre condition de classe, abolissant les classes. L’existence du courant communisateur est donc l’existence d’une aire polémique à l’interne mais cette existence même est le produit de polémiques.
Le courant communisateur est/sera le produit de bagarres politiques-théoriques,et il mènera immédiatement ces bagarres contre plusieurs adversaires : Contre le démocratisme radical d’abord, contre l‘opposition unilatérale au démocratisme radical ensuite, contre les tentations alternativiste (tout en les intégrant d’une certaine façon théorique critique), contre les reliquats fossilisés de l’ultra-gauche, contre les restes de programmatisme prolétarien encore présents chez des gens qui nous sont proches, contre, surtout peut-être, la très puissante tendance à substituer l’humanité au prolétariat (en les assimilant l’un à l’autre) comme « faisant » la révolution, cette tendance intègre par-là la soi-disant disparition du prolétariat (éventuellement au profit de la multitude ) éliminant toute dynamique de l’exploitation et du capital, et posant que c’est à tout moment que la communisation est possible, ou au mieux qu’il existe des opportunités à saisir ou à manquer, et enfin contre la forme radicale de cette dernière tendance, qui éternise le capital et importe chez les communistes la pure idéologie économique moderne de la classe capitaliste, celle de l’auto-dépassement d’un capital qui aurait aboli la valeur, ou l’ayant vidée de son contenu le travail abstrait se valoriserait dans la spéculation, la théorie de la valeur-travail étant consubstantielle à la théorie de l’exploitation, le prolétariat est ainsi nié radicalement, d’ailleurs cette thèse va de pair avec l’idée que le travail n’est maintenu par les capitalistes que pour occuper/aliéner les prolétaire,s seuls les capitaux archaÏques se valorisant encore sur l’exploitation du travail. Le courant communisateur est un courant polémique, mais ses participants sont dans les luttes de classe sans jamais se poser « en tant que » communisateurs nous sommes dans les luttes de classe avec nos conceptions et même parce que nous les avons, mais nous n’y sommes jamais « en tant que » pour autant le courant sans être en concurrence avec les démocrates radicaux doit se faire connaître, ses thèses doivent devenir incontournables. Les positions communisatrices sont indispensables, vu le sens actuel du mouvement du capital et des luttes, vu le développement des conflits, et de guerres terroristes « privées » et d’Etat, il faut que le citoyennisme et l’altermondialisme ne soient pas hégémoniques, il faut que toujours, existe la critique révolutionnaire acharnée, des « solutions » démocratiques qui sont aussi déjà des solutions militaires, quand voit des pacifistes européens combattre l’empire jusqu’au dernier irakien ou au dernier palestinien. Il faut avoir les moyens d’indiquer dans les luttes et de manière non-idéologique, c’est à dire non - promotionnelle la perspective communiste, car si la démocratie est actuellement la réponse à tout, le caractère jamais achevé, et maintenant guerrier, de la restructuration, commence à apparaître. Le cours des luttes et du développement du capital sera encore long avant que le dépassement se produise ; dans la crise de ce cycle de luttes initié au début des années 90 , ce dépassement produit contient le développement du courant communisateur, d’abord comme critique de la limite des luttes, limite et critique de la limite étant toutes deux produites par ces luttes. Bien que la communisation ne sera pas la victoire de ce courant son apparition n’est pas le résultat d’une évolution interne de la théorie communiste mais bien celui des luttes de classe ne développant plus l’affirmation du travail, mais tendant à se remettre en cause comme le montre les critiques du travail et même si ces critiques importent dans le travail c’est dire dans le prolétariat la contradiction entre le capital et le prolétariat. Le courant communisateur dans les luttes c’est empiriquement la théorie élément réel des luttes.

Communisation vs socialisation

La question de la communisation est celle du dépassement par le prolétariat, ou plutôt par les prolétaires, de leur action défensive, en une activité d’emparement du capital, qui soit non pas une socialisation, c’est à dire un mode de gestion de l’économie, mais la constitution d’une communauté d’individus qui soient immédiatement ses constituants. La communisation se fait au travers de l’emparement des moyens de subsistance, de communication, de transport, et enfin de production au sens restrictif. La communisation des rapports, la constitution de la communauté humaine/le communisme se réalise pour, dans et par la lutte contre le capital, dans cette lutte on ne peut pas opposer la prise en main des moyens matériels et la transformation des prolétaires en individus immédiatement sociaux c’est la même activité. La radicale différence avec la socialisation c’est que ce n’est pas un changement de la propriété des moyens matériels. Il n’y a pas dans la communisation appropriation des biens par une quelconque instance : Etat, commune, voire conseil, qui représente qui domine les prolétaires en action d’expropriation du capital et qui en fasse ainsi une appropriation. Le changement de régime de propriété est la constitution d’une nouvelle forme d’économie : le socialisme, même si actuellement il s’agira plutôt d’économie solidaire et heureusement, car lorsque le socialisme était réellement possible, le communisme ne l’était pas. La communisation ne constitue pas une économie, elle se sert de tout mais n’a pas d’autre but qu’elle même. La communisation n’est pas lutte pour le communisme elle est le communisme qui se constitue contre le capital.
Mais si l’action communisatrice est le débouché de la lutte de classe dans la crise révolutionnaire, la même action d’emparement peut être, comme on l’a vu, communisation ou socialisation , toute action de ce type peut être l’une ou l’autre, tout dépend de la dynamique, tout dépend du cadre en constante transformation, c’est à dire que tout dépend de la lutte contre le capital qui s’approfondit et s’étend ou se ralentit et périclite très vite. Tout dépend aussi de la lutte dans la lutte contre le capital. La constitution du communisme est intriquée avec la constitution d’une forme ultime d’alternative héritière du socialisme. La tendance à la constitution d’instances cherchant à faire de l’emparement des moyens matériels une socialisation économique, sera permanente jusqu’à la communisation complète. Cette permanence d’une tendance contre -révolutionnaire au sein du mouvement de la révolution, c’est l’existence jusqu’au bout d’une dimension « programmatique » d’affirmation et de libération du travail. Le maintient de ce programmatisme est produit par l’existence non encore abolie du capital, tant que le capital existe face au prolétariat, même au prolétariat en train de l’abolir, c’est à dire en train de s’abolir lui même, le prolétariat conserve un reliquat de positivité et même cette positivité du travail est réactivée dans le procès révolutionnaire puisque la reproduction sociale devient dans ce procès dépendante de l’action des prolétaires. Le seul dépassement de cette dimension c’est la victoire de la communisation qui est l’abolition acquise de la classe capitaliste et du prolétariat. Le dépassement de cette contre-révolution ne sera pas toujours irénique, il ne se fera pas toujours « dans le mouvement », elle ne sera pas une version vraie et accélérée du « dépérissement de l’Etat » prévu dans le socialisme. Toute forme étatique ou para - étatique fera toujours tout pour se maintenir au nom même de la nécessité de son dépérissement ultérieur !. C’est au nom même de l’abolition des classes que la démocratie radicale fera tout pour maintenir ou restaurer des structures électives, selon elle nécessaires pour éviter la constitution d’une nouvelle couche dirigeante auto - instituée et incontrôlée. La constitution du communisme est intriquée à la constitution d’une forme ultime du socialisme.
La lutte pour « ramener à la raison » les fractions du prolétariat les plus en pointe dans l’expropriation du capital, sera d’autant plus violente qu’elle se présentera comme la défense de la révolution démocratique, refusant que des « minorités » ne compromettent les acquis de la majorité.
La communisation n’aura jamais d’acquis, toutes les expropriations constituant la communauté immédiate seront remises en cause en tant que pures expropriations, prise en main sauvages, elles seront proclamées socialisations dès que le mouvement ralentira, et que se constituera une instance para - étatique, pour défendre ce qui, à ce moment là, apparaîtra comme des acquits et comme des é1éments de la constitution d’une possible nouvelle économie. Tout se passera sur le plan géographique, sur le plan horizontal, et non sur le plan sectoriel différenciant les types d’activités. Les limites seront partout et l’intrication révolution/contre-révolution générale dans des conflits multiples et chaotiques. L’extension est le mouvement de la victoire, le ralentissement celui de la contre-révolution par la défense des acquis. La lutte du capital pour reprendre le contrôle social sera double sans que cela soit une stratégie. D’une part Etats et consortiums lutteront sur des bases relativement claires pour rétablir leur domination et relancer l’exploitation, d’autre part la société capitaliste se maintiendra sur des bases totalement ambiguës de pouvoirs populaires et d’autogestion , ces fractions pouvant se combattre ou s’allier, en fonction de la situation et donc du développement du mouvement de communisation. Des fractions du prolétariat insurgé seront écrasées, d’autres seront « retournées », se ralliant à des mesures conservatoires de survie, d’autres insurrections prendront le relais. Certaines fractions retournées/engluées relanceront les expropriations sauvages, et l’organisation de la lutte par ceux qui luttent et uniquement pour la lutte, sans représentation, sans contrôle par quiconque au nom de quoi que se soit, reprenant la constitution du communisme qui n’est pas un but de la lutte, mais le contenu de la lutte. Les idéologies contre-révolutionnaires seront nombreuses, à commencer, peut-être, par celle de la survie de l’économie : préservons des mécanismes économiques, ne détruisons pas toute logique économique, pour pouvoir en construire une nouvelle ensuite ou plutôt immédiatement liée à elle, celle de la démocratie.
Démocratie et économie solidaire seront sur le plan idéologique les deux grandes constructions à abattre, elles se combineront avec d’autres systèmes en fonction des lieux. Elles se combineront surtout avec l’idéologie des communautés qui peuvent être les plus diverses : nationales, raciales, religieuses, ou purement locales, et c’est probablement les plus dangereuses, parce que se présentant comme spontanées et inévitables. Les communautés seront déclinées à l’infini et ces idéologies peuvent prendre toutes les couleurs politiques : conservatrices, réactionnaires, démocratiques et bien - sûr, avant tout révolutionnaires, et là l’intrication révolution /contre-révolution est la règle. Cependant il ne faut pas imaginer la lutte anti - idéologique comme différente de la communisation elle-même, c’est dans la communisation que se combattent les idéologies, parce qu’elles font partie de ce que le mouvement abolit. Dans la lutte communisatrice le côté militaire ne peut pas être différencié mais là constitution du communisme ne peut pas ne pas avoir à s’opposer sur ce plan là à la contre-révolution. Les aspect de violence ouverte ne déboucheront pas sur la constitution d’un front, si un tel front se constituait la révolution aurait perdu, au moins là où ce front se situerait, et jusqu’à sa résorption. La révolution sera à la fois géographique et sans front, les départs de communisation seront toujours locaux et en expansion immédiate et très rapide, comme des départs de feu, même éteints ces feux couveront sous l’autogestion et les communautés citoyennes. Le communisme sortira d’un immense pugilat, le processus de communisation sera bien une période de transition, mais pas du tout une période calme de construction socialiste et/ou démocratique entre une période chaotique révolutionnaire et le communisme, mais sera bien le chaos même entre le capital et le communisme. Il est clair qu’une telle anticipation, bien que raisonnée, n’a rien d’emballant ! Ce n’est pas la barbarie qui n’a pas de sens, mais ce n’est pas la voie royale des lendemains qui chantent ! Mais c’est une perspective qui s’ancre dans la situation actuelle du capital et des luttes, dans la lutte actuelle entre la restructuration et la résistance du prolétariat. C’est une perspective qui pose le dépassement de ces luttes, non en droite ligne, mais dans la crise qui vient de la restructuration actuellement en place. C’est en fin de compte la seule perspective réaliste, face à l’impasse citoyenniste, de l’alternative démocratique radicale au capitalisme ultra libéral, c’est la seule réponse dont la réalité ne dépende pas de la justesse d’une stratégie. L’intrication révolution/contre-révolution implique toute 1 `organisation que se donne le mouvement de la lutte de classe, une coordination, un collectif (mais plutôt la première que la deuxième ) ou toute autre forme, peut être la lutte organisée, ou tendre à une représentation de cette lutte, et à évoluer, dans une situation de délitement de l’Etat, vers une forme para - étatique. Il ne s’agit pas d’une opposition entre organisation et spontanéité (tout est toujours spontané) mais de l’opposition entre expropriation et appropriation, communisation et socialisation, cette dernière nécessitant que la société existe c’est dire qu’elle soit différenciable « des gens », « gens » dont nous allons parler maintenant. Dans les luttes récentes on a vu les prolétaires en lutte, construire entre eux ce qu’on peut appeler une intersubjectivité, non subsumée par une unité idéologique syndicale et politique et laisser les syndicats organiser une représentationpurement scénique de cette unité, qui bien que représentation nécessaire, n’a pas empêché cette inter - subjectivité, qui n `a pas empêché l’organisation réelle est quotidienne. C’était bien une inter - subjectivité en ce que c’étaient des sujets face à leur objet le capital. Dans le mouvement d’abolition du capital il y a désobjectivation de celui - ci, il y a abolition du rapport sujet - objet du rapport capital - prolétariat (rappelons que cette abolition est le contenu du processus révolutionnaire , la communisation et que tant qu’il n’est pas achevé, on a toujours ce rapport sujet - objet, même si le sujet et en train d’abolir son objet en tant que tel, c’est dans ce rapport que l`abolition se fait, c’est à dire que les prolétaires abolissent le capital qui les fait prolétaires, sujets face à l’objet, la société capitaliste tout entière ) le processus révolutionnaire de désobjectivation du capital est donc aussi processus de désubjectivisation du prolétariat c’est ce processus que nous désignons comme auto - transformation des prolétaires en individus immédiatement sociaux., cette transformation n’est jamais acquise, avant d’être achevée, en ce sens ce sont les prolétaires qui font la révolution jusqu’au bout, parce que jusqu’au bout, ils abolissent le capital qui les fait prolétaires.
La communisation et la socialisation ne forment pas une contradiction, la contradiction reste capital - prolétariat, elle ne devient pas une contradiction interne au prolétariat, même si il y a un devenir de totale opposition entre les deux perspectives, elles sont intriquées, et prises toutes deux dans la contradiction capital/prolétariat. La lutte du prolétariat contre le capital devient abolition des classes par l’expropriation du capital mais cette action même, dans son opposition au capital, redonne une force à l’affirmation du travail quand elle est stoppée par la classe capitaliste (c’est là qu’existent les acquis qu’on a vus). C’est l’affirmation conjoncturelle du travai1 par l’impossibilité du communisme et non plus l’impossibilité du communisme par l’affirmation structurelle du travail. Cette affirmation provisoire et par défaut du travail, avance bien un état social, dont le devenir serait un Etat social donc une forme contre-révolutionnaire, le mouvement du prolétariat doit éventuellement s’opposer à ce qu’il vient de poser. Le procès d’auto-transformation en individus immédiatement sociaux, peut, dans la lutte contre le capital et donc contre la classe capitaliste, être aussi une lutte contre des prolétaires défendant la condition prolétarienne. Lutte de la communisation contre la socialisation.

Ce texte essaye de montrer un peu plus « concrètement » ce que signifie la formule « la contre-révolution se construit sur les limites de la révolution » . Dans la période où eurent lieu les tentatives révolutionnaires de 17 à 37, la structure générale de la contradiction prolétariat/capital, portait l’affirmation de la classe du travail et donc la construction du socialisme, maintenant la contradiction porte la mise en cause de l’appartenance de classe et donc la structure générale pose la communisation. Cette structure n’empêche pas que les limites existent toujours, même si le sens du mouvement en est le dépassement. La limite est consubstantielle à chaque mesure révolutionnaire et cette limite n’est dépassée que dans la mesure suivante, c’est le caractère de classe du mouvement de communication qui est sa limite, il est le dépassement de son propre caractère limité, puisqu’il est abolition des classes et donc du prolétariat.
Le prolétaire est l’individu privé d’objectivité, dont l’objectivité est face à lui dans le capital, il est réduit à la pure subjectivité, il est sujet libre, porteur d’une force de travail ne pouvant devenir travail en acte qu’après avoir été achetée, et donc mise en œuvre par son propriétaire capitaliste, le sujet libre est relié à l’objectivité en soi, le capital fixe qui subsume sa force de travail, se la soumet et se l’incorpore dans le procès de travail. L’abolition du capital c’est l’abolition de l’objectivité en soi, dans l’emparement des moyens matériels, et l’abolition du sujet prolétaire dans la production de l’individu immédiatement social. C’est ce que nous appelons la désobjectivation et désubjectivisation simultanée produites par l’emparement de la totalité sociale, action qui la détruit comme distincte des individus. La totalité distincte c’est la société indépendante, de par sa division en classe, et sa représentation dans la classe dominante . L’abolition des classes c’est l’abolition de la société, la création de la société socialiste voire communiste, c’est toujours et encore le maintien de l’indépendance de la communauté, par rapport à ses membres, qui ne sont sociaux que par la médiation de la société. La communisation c’est la fin de toute médiation entre les individus, mais dans la révolution, il y a encore médiation par le capital, puisque l’activité est abolition du capital ! La communisation »en tant qu’elle est médiée par son objet même, porte toujours la possibilité que sa médiation s’autonomise, dans la constitution de la révolution en structure différente de l’action révolutionnaire. Sans cesse cette tendance existera qui est l’institutionnalisation de la révolution, l’institutionnalisation du communisme donc la socialisation de la société, pas la socialisation immédiate de l’individu.

Un meeting permanent

La revue « Meeting » se donne comme objectif de polariser un courant, qui affirme que le débouché révolutionnaire de la lutte de classe, est la communisation immédiate de la société, et en aucune façon l’instauration d’une période transitoire de construction d’une économie sociale destinée à créer les bases d’un communisme ultérieur. Cette publication a un mode de fonctionnement très collectif et très ouvert, elle se veut un « meeting » permanent. Le fonctionnement par forum électronique et par Assemblées Générales créera des liens directs personnels qui sont la seule organisation qui vaille. Les participants sont engagés dans des actions, des groupes très divers et par eux ces activités se trouvent mises en réseau et en débats. Ce réseau est autant la confluence de bilans de luttes que l’analyse du sens du cours des luttes et du cours du capital ( avec lequel elles constituent dans et contre l’exploitation le mode de production capitaliste) qu’une démarche de résistance théorique et pratique à l’agression permanente que constitue la restructuration jamais achevée du capital, résistance à la contre-révolution permanente, qui opprime, réprime et désespère les prolétaires isolés, et les petits bourgeois déclassés qu’il y a parmi nous.
Salariés et chômeurs (contraints ou plus ou moins volontaires) précaires, ou fonctionnaires montrés du doigt, nous sommes attaqués, avec toute la classe du travail salariée, notre résistance ce sont nos luttes, notre réseau en fait partie. C’est même dans notre réseau que nous pouvons résister le mieux. Le courant communisateur ne s’imagine pas communiser un quelconque morceau de la société, il lutte pour la communisation, c’est à dire qu’il lutte pour que le débouché communisateur soit présent, comme pratique théorique d’auto-analyse des luttes. La résistance à la pression capitaliste c’est la pratique théorique collective, c’est l’entraide, c’est la récupération et la réorientation, de moyens à la fois de vie et d’action. Si l’on n’adhère pas à « Meeting » la participation au projet est la participation à un réseau qu’il serait d’une ironie un peu pédante de l’appeler parti. Le milieu « anarchiste de gauche » ou anticitoyenniste radical devrait pouvoir aussi se polariser par rapport au projet « Meeting ». L’auto-analyse des luttes n’est pas une intervention mais au contraire se fonde sur la participation aux luttes, l’autoanalyse agit dans les luttes et par les luttes car ce sont elles qui posent les problématiques théoriques, qui sont théoriciennes. Même si la revue ne cherche pas à se diffuser largement elle peut fournir la matière de tracts, d’affiches, des thèmes de réunions.
«  Hasta la communisacion siempre  ! »
Le projet est à long terme et il est ambitieux, la frange qu’il vise est relativement large et présente partout, elle jouxte le courant libertaire avec lequel elle polémique et qu’elle pousse à l’autocritique. Le courant communisateur dépasse l’anti-citoyennisme, reprend ses critiques contre l’altermondialisme et leur donne un grand réalisme en ne considérant pas que l’altrermondialisme puisse ne pas être, mais au contraire en partant de l’inévitabilité du démocratisme radical. il donne à sa critique une issue positive. La communisation ne fournit pas une norme pour juger les luttes et les idéologies, elle fournit une anticipation de leur dépassement. L’anticipation de la communisation articule les luttes actuelles à la révolution, parce qu’elle est une pratique théorique maintenant, et pas un aboutissement en soi, hors du cours de la contradiction des classes
Le dépassement produit du capitalisme est l’auto - dépassement des luttes contre le capital, contre son mouvement de restructuration poursuivie allant vers sa crise révolutionnaire (s’initiant comme crise économique). La pratique théorique pro-communisation est élément réel inévitable de ce dépassement produit, justement, parce qu’il est produit. La discussion pour savoir si la communisation est un mouvement automatique ou une action volontaire, est une question issue du programme d’affirmation du travail, dans lequel le prolétariat se posait comme héritier du capital, à la fois inéluctablement et comme profitant des faiblesses du capital transitoires du MPC laissant une opportunité à saisir ou à manquer. Le dilemme d’une inéluctabilité qui n’était finalement qu’une possibilité,, était résolu par la forme parti, ou éventuellement celle du syndicat, chargée d’assurer la saisie des manettes, et d’appliquer les lois de l’histoire, en développant les forces productives que le capital laissait en panne ! Le programme socialiste était toujours un programme d’achèvement de la tâche historique du capitalisme , si le programme n’existe plus c’est aussi la marque de cet achèvement. La contradiction capital/prolétariat ne se reproduit pas à un niveau supérieur pris en charge par un prolétariat gérant sa propre disparition, concomitante à la dégénérescence de l’Etat .La tâche historique du capital aura été d’inessentielialiser le travail dans la production. Maintenant la lutte contre l’alternative ne pose pas une autre alternative qui serait, de fait, sinon ouvertement, un retour au programme socialiste ni une communisation, qui serait non seulement production immédiate du communisme contre le capital, mais encore cela immédiatement (tout de suite) c’est à dire, fantasmatiquement, non-produite , c’est à dire non - incluse dans la crise généralisée du capital. La lutte pour la communisation se place dans la perspective du dépassement produit dans lequel la radicalisation des luttes et l’entrée en crise du capitalisme ne font qu’un sans que l’un ne déclenche l’autre, le processus est inéluctable mais il est le processus heurté et chaotique de la contradiction des classe : exploitation/luttes de la classe.
Le courant communisateur va être l’analyseur du courant anticitoyenniste et du courant libertaire - la critique radicale « négative » voulant abolir le démocratisme radical pour libérer la lutte de classe,et la critique « positive » libertaire voulant seulement peser sur l’alternative officielle pour la gauchir. Les deux courants seront soumis par la perspective communisatrice à une provocation à l’autoanalyse. L’impasse citoyenniste et l’impossibilité de l’abolition de cette impasse débouchent sur l’exigence du communisme universel sans transition, le caractère époustouflant, démesuré de l’exigence est médié par le sérieux et l’inépuisable patience des gens qui lancent le projet. Notre optimisme radical et tranquille est notre seule arme, il nous a porté jusqu’à la situation dans laquelle la communisation prouve se possibilité réelle, par l’évidence de la résolution qu’elle est du problème de la révolution prolétarienne abolissant le capital et le prolétariat. Nous sommes en meeting permanent jusque là.

Nous avons les moyens de vous faire parler Compte-rendu de Hotlines : Call Centre ; Inquiry, Communism - Duisburg, Kolinko, 2002

lundi, 31 mai 2004

Introduction

Depuis quelques années, on peut observer dans certains cercles à la gauche du léninisme un regain d’intérêt pour le concept et la pratique de l’enquête ouvrière et pour la politique de " l’autonomie " en général . En un moment où la lutte de classe est souvent considérée comme à son plus bas niveau, certains ont eu recours aux catégories de la composition de classe pour tenter de comprendre " où nous en sommes et vers quoi nous allons " avec les rapports sociaux capitalistes. Pour certains, l’enquête ouvrière a permis de répondre à la question fort débattue " que pouvons-nous faire, quel est le rôle des révolutionnaires dans les moments de faible mobilisation de la classe ? "
L’un de ces groupes est le collectif Kolinko basé dans la région de la Ruhr en Allemagne, qui a fait de l’enquête ouvrière la base de sa pratique. Leur livre Hotlines : Call Centre, Inquiry, Communism décrit en détail la mise en œuvre de ce projet sur trois ans dans la région. Il expose la compréhension et l’application par le groupe de l’enquête ouvrière. On y trouve une analyse des centres d’appel et de la restructuration dans les secteurs clients, comme les banques, le commerce, les télécommunications, les services ainsi qu’une analyse de la nouvelle organisation du processus de travail ; des récits subjectifs de l’expérience quotidienne et de refus individuels du travail dans les centres ; une critique des formes de lutte collective ; une proposition de créer des " noyaux révolutionnaires " pour mener des enquêtes et en échanger les résultats à l’échelle régionale et internationale. En annexe sont reproduits les questionnaires et les tracts utilisés dans les " interventions ".
La promotion par Kolinko de l’enquête ouvrière comme projet politique a été critiquée de deux points de vue opposés : d’une part, on les a accusés de s’engager dans une sociologie radicale ; d’autre part, on leur a reproché leur militantisme de type léniniste. Ils ont rejeté les deux critiques. Ce compte-rendu a pour objet d’aborder quelques thèmes dégagés par cette tension entre sociologie et intervention liée à leur pratique et de déterminer s’ils ont réussi à se frayer un passage entre les deux écueils.
L’enquête de Kolinko sur les centres d’appel pose quelques problèmes que nous examinerons dans cet article : la nature de la lutte de classe, le rôle des groupes " révolutionnaires " dans les luttes (si tant est qu’ils en aient un), et ce que pourrait bien être une " pratique révolutionnaire ". Nous poserons aussi la question de savoir si l’enquête ouvrière est un outil approprié pour " l’intervention révolutionnaire " - ou plutôt si l’idée même d’" intervention révolutionnaire " a un sens.

Le contexte de l’enquête

L’injonction de Mao à s’instruire au contact de la classe ouvrière - " pas d’enquête, pas de droit à la parole ! " - fut entendue dans le monde par les groupes maoïstes, qui envoyèrent des taupes dans les usines de nombreux pays occidentaux dans les années 60 et 70. Souvent ils se trouvaient en concurrence avec d’autres militants léninistes qui eux aussi étaient allés dans les usines avec l’idée de guider les travailleurs. Kolinko s’efforce de prendre ses distances d’avec ces pratiques, et dans son emploi de l’enquête ouvrière, prend pour référence le travail effectué sur cette voie par plusieurs groupes révolutionnaires. Pour comprendre la relation de l’activité de ces groupes aux luttes de la classe à l’époque et décrire le développement théorique des catégories de " composition de classe " et d’ " autonomie ouvrière " ou d’" auto-activité " qui sous-tendent le projet d’enquête ouvrière de Kolinko , il est utile de comparer ce projet au travail de la tendance Johnson-Forest aux Etats-Unis, de Socialisme ou Barbarie en France, et des Quaderni Rossi et des opéraïstes en Italie.

Dans les usines

L’enquête ouvrière, ou la " recherche militante " comme l’a nommée le groupe allemand Wildcat, est le plus souvent associée à la tradition ouvriériste italienne. Pourtant deux groupes, la tendance Johnson-Forest aux Etats-Unis et Socialisme ou Barbarie en France, ont été à bien des égards les précurseurs de l’opéraïsme.
Dans les années 1950, ces deux groupes ont consacré une bonne part de leur énergie à explorer " l’expérience prolétarienne authentique " jusqu’alors négligée par le dogmatisme de parti et développé des théories de l’autonomie ouvrière contre la conception du rôle passif de la classe qui était celle des divers courants du marxisme, tant " orthodoxe " que " révisionniste ". Les deux groupes avaient rompu avec le trotzkisme sur sa défense critique de l’Union Soviétique comme " Etat ouvrier dégénéré " et rejetaient la politique consistant à subordonner à l’Ouest les luttes de la classe aux intérêts de l’URSS. La question soviétique une fois écartée de leur chemin, ils décidèrent d’enquêter sur la situation réelle dans les usines et de se concentrer sur le " comportement autonome " des ouvriers.

La tendance Johnson-Forest

Pour la tendance Johnson-Forest , née en 1941, l’URSS était devenue un " Etat capitaliste ". En 1946, Johnson et Forest publièrent le Capitalisme d’Etat et la Révolution mondiale, qui faisait la " théorie d’un stade du capitalisme mondial " et rompait avec le marxisme orthodoxe et sa fixation sur la question de la propriété formelle des moyens de production. En rupture avec ce formalisme, leur analyse était fondée sur les relations entre les conditions de travail concrètes et l’auto-activité et l’auto-organisation des ouvriers aux Etats-Unis durant les années 30 et 40.
La tendance était née sur fond d’une intense lutte de classe aux Etats-Unis. Les nouvelles formes de la production - avec l’organisation des usines selon les schémas tayloristes et fordistes, dont les chaînes de montage dans l’industrie automobile représentaient le type - avaient engendré un niveau des luttes de classe élevé, et les travailleurs des nouvelles usines développaient des grèves " sur le tas " (NdT : c’est-à-dire avec occupations). Dans un processus de recomposition permanente, la migration de Noirs du Sud rural et de métayers contraints de quitter leur terre pour le Nord industriel en raison de la sécheresse à l’époque du dust-bowl, contribua à la formation d’un nouveau prolétariat toujours moins qualifié voire non qualifié, négligé par les syndicats de métier traditionnels de la Fédération Américaine du Travail (AFL).
En 1936 eut lieu la première grève " sur le tas " à l’usine de Flint de la General Motors, à laquelle 140 000 ouvriers prirent part. En 1937, toute la compagnie fut paralysée à cause de l’occupation des usines de Flint et de Cleveland. Les ouvriers semblaient avoir trouvé le talon d’Achille de la nouvelle production industrielle à la chaîne et paraissaient capables d’exercer leur pouvoir. En 1937, on compta 447 grèves " sur le tas " impliquant plus de 300 000 ouvriers. Ce fut dans l’une de ces luttes que le Congrès des Organisations Industrielles (Congress of Industrial Organisations : CIO) apparut comme syndicat industriel moderne, organisant les femmes, les Noirs, et les ouvriers non qualifiés.
Les luttes se poursuivirent durant les années 40 et 50 ; il y eut bien des cas de grèves sauvages dans l’industrie automobile, par exemple, où le travail à la chaîne fut attaqué directement et dans une ou deux usines au point de bloquer la production de toute l’entreprise. La tendance Johnson-Forest essaya de reconnaître cette " auto-activité " ouvrière et de se relier à la lutte de classe par différentes méthodes. En premier lieu, à travers Correspondence, un bulletin reflétant " les formes utilisées par la classe pour s’exprimer ". Un éditorial de 1953 contient cet avertissement : " il nous faut observer très attentivement tout changement dans la culture vivante de la classe ou toute indication sur les choses (les rapports) que ces changements reflètent ". Correspondence fut un réel forum ouvrier. La tendance Johnson-Forest accordait une grande importance à la réalisation des journaux " par et non pour les ouvriers ". En second lieu, à travers des entretiens - c’était la méthode " enregistrer et reconnaître ". La tendance Johnson-Forest mettait l’accent sur la circulation des idées et des expériences, et considérait que le rôle des journaux et entretiens était de l’assurer. En troisième lieu, en allant dans les usines " pour développer des liens organiques avec la classe ouvrière ", pour " apprendre et non enseigner ". Si les membres de cette Tendance n’aspiraient nullement à diriger formellement les ouvriers, il est clair qu’ils tentaient à travers ces expériences de hâter les luttes. Selon Martin Glaberman " notre idée n’était pas que nous n’allions pas devenir des militants ou des meneurs, mais que nous n’avions pas à devenir une direction formelle ".
Le projet de la Tendance allait donc clairement au-delà de la sociologie : sur les discussions avec d’autres ouvriers qui menèrent à des grèves sauvages, Glaberman fait cette observation : " nous nous sentions fiers de pouvoir jouer un rôle dans le lancement d’un tel projet ; ce genre d’expérience vous donne le sentiment d’être d’une importance inestimable pour la classe ouvrière, et que les ouvriers n’auraient pas fait ça d’eux-mêmes. Vous avez un pouvoir indépendant. " Sur la relation entre le groupe révolutionnaire et la classe ouvrière, Glaberman est d’avis qu’ " il doit y avoir un moyen de communication entre l’un et l’autre, avec la société considérée comme un tout et avec la classe ouvrière. Dans les deux directions. Il ne s’agit pas de donner des leçons, mais aussi d’apprendre. " Une tension apparaît ici, qui ressurgit dans le projet de Kolinko, entre l’attitude consistant à privilégier l’auto-activité des ouvriers et la prétention du groupe révolutionnaire de parler au nom de toute la classe, et peut-être de changer par des interventions décisives le cours des luttes.
Dans le travail de la tendance Johnson-Forest centré sur les rapports internes à la sphère de la production, le produit qui exerça la plus grande influence fut peut-être l’Ouvrier américain (1947) . Dans cette brochure, un ouvrier d’usine décrit les conditions de travail, la division du travail, et les expériences subjectives des ouvriers semi-qualifiés de la production de masse ainsi que leurs attitudes (souvent contradictoires) envers le travail et son organisation, les grèves, le coulage des cadences, et le syndicat. Cette description est suivie d’une analyse théorique par l’un des membres du groupe, Ria Stone. Elle expose les raisons de s’intéresser à l’expérience d’un jeune ouvrier et de publier son témoignage : " De nos jours, c’est la classe ouvrière américaine qui fournit les fondements d’une analyse de la transition économique du capitalisme au socialisme, c’est elle qui démontre concrètement que la nouvelle société se développe à l’intérieur de l’ancienne. " Comme le dit Martin Glaberman dans son introduction, " l’expérience ouvrière devait fournir la base du développement continu de la théorie, c’est-à-dire la base de l’analyse continue de la société capitaliste et de la révolution socialiste qui se crée en elle. "
Cela contredisait l’affirmation léniniste traditionnelle que les ouvriers peuvent seulement développer " une conscience trade-unioniste ". Glaberman parle de la relation dialectique entre l’analyse théorique et l’expérience pratique des ouvriers, bien qu’il y ait eu séparation entre l’intellectuel et l’ouvrier. " La fusion de l’ouvrier et de l’intellectuel en une totalité n’avait été atteinte par aucun groupe marxiste. Mais en même temps que l’Ouvrier américain prouvait cette séparation, il prouvait la tentative pour la surmonter, même si ce n’était que par la juxtaposition formelle de deux articles. " Comme nous le verrons plus loin, les gens de Kolinko tentent de surmonter la séparation par l’enquête ou " l’auto-enquête ".
Les expressions ultérieures de la Tendance Johnson-Forest, à savoir le Comité de Publication de Correspondence et Facing Reality, continuèrent à publier des rapports et des analyses sur les conditions de la grande industrie aux Etats-Unis, où l’on peut voir les commencements d’une exploration de la relation entre la réorganisation du processus de production et les formes de l’organisation ouvrière. Ces textes avaient toujours pour objectif d’être lus par des ouvriers et non par des universitaires.
Dans Be His Payment High or Low : The American Working Class of the Sixties (Que son salaire soit élevé ou bas : la classe ouvrière américaine dans les années 60), Martin Glaberman décrit le changement de nature de la lutte en réponse à la modernisation du processus de production, à l’automation et la mécanisation. " Les ouvriers sont engagés aujourd’hui dans un processus de réorganisation, correspondant à la réorganisation de la production par le capital, ils sont à la recherche de nouvelles formes d’organisation adéquates à leurs besoins " (p 13). Glaberman voit dans les vagues de grèves sauvages et de sabotages une recherche de nouvelles formes de lutte en dehors des syndicats. Pour Paul Jacob, ceux-ci sont devenus, à travers leurs relations contractuelles avec la direction de l’usine " partie de la direction, non pas seulement une force qui défend les ouvriers (a force for justice), mais aussi une partie intégrante du système d’autorité qui fait fonctionner l’usine. " (p 4) Les mêmes thèmes parcourent déjà le livre antérieur de Glaberman, Punching Out (1952) , où le contrôle ouvrier de la production est vu comme le but ultime de ces luttes.
Nous pouvons voir dans la tendance Johnson-Forest une critique en partie opératoire du rôle des syndicats : en devenant délégués syndicaux, Glaberman et les autres furent amenés à conclure qu’ils " renforçaient le contrat et les règles de l’entreprise ". " Si vous devenez délégué syndical (committeeman), vous avez un rôle objectif, et qui que vous soyez, vous n’êtes qu’un bureaucrate alternatif " (thème plus tard développé par Socialisme ou Barbarie). Glaberman pensait que l’auto-activité des ouvriers avait créé les syndicats et les autres institutions, qui s’étaient ensuite bureaucratisées et retournées contre les ouvriers.
La relation contradictoire entre les ouvriers et les syndicats est évidente dans Wartime Strikes - the Struggle against no strike pledge in the UAW during World War II (NdT : " les Grèves durant la guerre - la Lutte contre le pacte antigrèves dans le syndicat de l’industrie automobile durant la Seconde Guerre mondiale "). Ce livre examine en détail les grèves sauvages menées dans l’industrie automobile par une majorité d’ouvriers se méfiant du pacte antigrèves que la majorité des ouvriers avait accepté : il examine aussi la composition changeante de la classe ouvrière américaine en général et celle de l’industrie automobile en particulier.
Dans la révolte de la base contre l’accélération des cadences et les syndicats, les gens de la tendance Johnson-Forest voyaient un rapport entre le développement des forces productives et le pouvoir ouvrier, qui mènerait à la révolution socialiste et à la gestion de la production par les travailleurs eux-mêmes. Selon Harry Cleaver (dans son livre Reading Capital Politically - NdT : " Pour une lecture politique du Capital "), la tendance Johnson-Forest " reconnaissait l’autonomie de la classe ouvrière, à la fois par rapport au capital et par rapport à ses organisations officielles : les partis et les syndicats "

Socialisme ou Barbarie

En France, l’organisation Socialisme ou Barbarie (disposant d’une revue du même nom) connaissait un développement parallèle. Les deux groupes étaient en réalité en contact et collaboraient sur nombre de projets. Formé en 1949 par des militants en rupture avec la IV° Internationale trotzkiste, une fois de plus sur la question de la défense critique de l’URSS, Socialisme ou Barbarie commençait aussi à centrer son attention sur la question de la véritable expérience ouvrière dans le processus de production. Ceci en opposition avec la pratique stalinienne (du Parti Communiste et de la Confédération Générale du Travail) tendant à mettre les luttes ouvrières au service de la défense de l’URSS ou des manœuvres parlementaires.
En rompant avec l’objectivisme de l’orthodoxie marxiste qui ne comprenait le travail et la classe ouvrière qu’en termes économiques comme en rejetant la croyance que le développement des forces productives mènerait automatiquement au communisme, Socialisme ou Barbarie promut une théorie marxiste activiste et " non dogmatique ". Le groupe mit l’accent sur la centralité du processus de production et sur le besoin de l’analyser systématiquement, en développant une " science du travail à objectif révolutionnaire " (Claude Lefort in l’Expérience prolétarienne ). L’exploration de l’expérience ouvrière du processus de production était fondamentale pour la reconstruction d’un authentique mouvement de classe et pour le renouvellement de la théorie de la révolution, dans laquelle " la plus grande force productive, la classe révolutionnaire elle-même " ne faisait pas que réagir à des conditions objectives d’une manière automatique mais agissait en fonction de l’ensemble de son expérience. " L’histoire du prolétariat est expérience, et cette expérience doit être comprise comme un processus d’auto-organisation. "
Le travail de description et d’analyse de la relation entre les conditions de travail dans les usines, le processus de travail, et le comportement des ouvriers produisit une série de textes publiés dans la revue sur la Vie en usine (G. Vivier), le Journal d’un ouvrier de chez Renault (D. Mothé) . Le groupe soutint aussi un bulletin " clandestin " (underground), Tribune Ouvrière, dans l’usine de Renault-Billancourt. Une bonne part de ce travail fut produit sous l’impulsion d’une soudaine explosion de luttes dans les années 50, en particulier les grèves de 1953, 1955, et 1957. (En 1953, il y eut 4 millions de travailleurs en grève contre des mesures d’austérité du gouvernement Laniel ; en 1955, des luttes acharnées eurent lieu dans les chantiers navals et les usines métallurgiques de Saint-Nazaire et de Nantes - S ou B souligne que ces luttes échappaient au contrôle des syndicats et devenaient autonomes ; en 1957, le mouvement de grève impliquait une bonne part du secteur tertiaire.)
On peut trouver un exemple typique de l’approche du groupe dans le texte d’Henri Simon, Une expérience d’organisation ouvrière , description détaillée de la formation d’un " conseil d’employés " dans une compagnie d’assurances. " Nous voulions situer l’expérience dans le cadre d’ensemble de l’entreprise, et dans ce but, analyser la structure et l’évolution corollaire des conditions de travail d’une part, la mentalité et le comportement des employés d’autre part. "
Des membres de Socialisme ou Barbarie tentèrent une investigation systématique de l’expérience prolétarienne : Lefort, inspiré par l’exemple de l’Ouvrier américain, proposa de recueillir des témoignages sur l’expérience ouvrière, dans le but de mieux comprendre les rapports sociaux spécifiques dans et en dehors de l’usine. Les domaines à explorer comprenaient les relations entre les ouvriers ; leur relation au travail (leur " fonction productive " dans l’usine), à la technologie et à l’organisation du processus de production ; leur relation aux mesures de rationalisation des patrons ; la division du travail et la hiérarchie des salaires et fonctions ; la connaissance ouvrière de l’organisation sociale, la perception par les ouvriers de leurs relations à la société considérée comme un tout, et leur relation à la tradition et à l’histoire prolétarienne. L’objectif de cette analyse était de découvrir si les travailleurs construisaient une expérience commune et si cette expérience contenait de nouvelles relations sociales et des tendances communistes. Les témoignages devaient être une contribution à la théorie comme à la pratique révolutionnaire. Ce projet ne fut pas mené à bien systématiquement, mais certains témoignages furent reçus, et des discussions entre les membres du groupe et les ouvriers enregistrées.
Les membres de Socialisme ou Barbarie considéraient leur rôle comme étant à la fois d’analyse et d’agitation. Simon réfléchit sur l’expérience de la compagnie d’assurances : " La création d’un conseil du personnel des Assurances Générales-Vie, dans une firme où les syndicats traditionnels étaient solidement implantés, démontre que, là où existe un noyau de militants lucides, patients, et résolus, les employés peuvent se regrouper sur un terrain pratique et prendre en leurs propres mains leur propre défense. " (Kolinko espérait-il ce type de résultat ? Il y a bien sûr une importante différence : dans le cas analysé par Simon le noyau de militants ne venait pas de l’extérieur, mais travaillait déjà dans l’entreprise.)
Socialisme ou Barbarie se débattit avec le dilemme posé par son insistance sur l’organisation autonome des travailleurs d’une part, et la récupération de leurs luttes par la bureaucratie du travail d’autre part. " Leur oscillation entre la révolte spontanée et la lutte menée par les chefs syndicaux signifie que les travailleurs sont à la recherche d’une solution aux problèmes posés par leur opposition à la fois à la bourgeoisie capitaliste et à la bureaucratie. "
En tentant de résoudre ces contradictions, des tensions surgirent à l’intérieur de l’organisation sur la question du parti. Cornelius Castoriadis envisageait un nouveau parti, en opposition aux organisations existantes " dégénérées ", rassemblant l’avant-garde révolutionnaire diffuse dispersée dans tout le pays. " Le programme de cette organisation devrait être le socialisme, incarné dans le pouvoir ouvrier, le pouvoir total des conseils ouvriers qui réalisera la gestion ouvrière de l’entreprise et de la société. "
La fraction " autonome " dirigée par Lefort était de son côté sceptique sur le besoin d’une organisation de forme parti. " Le prolétariat ne pouvait développer son pouvoir qu’au moyen de formes d’organisation autonomes. Tout dépendait de cela et non du parti, qui n’était qu’une expression historique déterminée d’expériences spécifiques du travail et pouvait donc s’avérer superflu ou même indésirable en d’autres circonstances. C’est pourquoi Socialisme ou Barbarie ne devait pas tant s’intéresser à la révolution et à la conquête du pouvoir d’Etat qu’aux expériences faites par la classe ouvrière dans le processus de son auto-organisation. "
Les recherches de Socialisme ou Barbarie sur les conditions objectives et l’expérience subjective du processus de production les menèrent à une critique de la technologie : la division des tâches particulières, le tapis roulant de la chaîne étaient des méthodes utilisées par la direction pour augmenter leur contrôle sur les ouvriers. En prescrivant exactement chaque mouvement à faire en rapport avec celui des machines, elle pouvait s’attaquer davantage à leur indépendance. La technologie était donc d’abord une technologie de classe. La déqualification qu’induisaient les changements dans le processus de production avait aussi des conséquences sur l’expérience collective des ouvriers. Dans la Vie en usine, Vivier développe une analyse de l’homogénéisation de la condition prolétarienne qui anticipe dans une certaine mesure la thèse ultérieure des ouvriéristes italiens sur " l’ouvrier-masse ".
Le travail de Socialisme ou Barbarie, dans l’élan de celui de la tendance Johnson-Forest, peut être considéré comme précurseur de l’enquête ouvriériste sur la composition de classe.
Ces deux courants voyaient que la nouvelle structure du processus de production (le taylorisme, " l’Organisation Scientifique du Travail ", le fordisme, avec le rythme de travail dicté par les machines) inscrivait sa marque sur la vie quotidienne et la conscience des ouvriers. Pour la tendance Johnson-Forest et Socialisme ou Barbarie, il s’agissait d’étudier les conséquences de ces changements sur " l’auto-organisation " des ouvriers. Les deux tendances prévoyaient que le nouveau prolétariat développerait son pouvoir jusqu’au point où il assumerait à son tour l’organisation de la production.

Les ouvriéristes italiens

Ces deux courants influencèrent le développement de l’enquête sur l’expérience prolétarienne dans l’Italie en industrialisation rapide des années 50 et 60. De jeunes dissidents des partis socialiste et communiste y tentaient d’appliquer la critique de l’économie politique de Marx au dévoilement des relations de pouvoir fondamentales dans la société de classes moderne. Ce faisant, ils furent amenés à confronter le Capital à " l’étude réelle de l’usine réelle ", afin de mieux comprendre les nouvelles manifestations d’une action de classe indépendante.
Le militant de chez Renault, Daniel Mothé, influença particulièrement les premiers ouvriéristes dans leur idée qu’il existe parmi les ouvriers une opposition permanente, bien que contradictoire, à l’organisation capitaliste du travail.
Certains de ces dissidents marxistes italiens considéraient la sociologie bourgeoise comme susceptible d’être utilisée d’une manière radicale - et même que l’enquête sociologique pouvait être le moyen d’établir une nouvelle relation organique entre les intellectuels et les ouvriers, fondée sur leur travail commun pour produire une connaissance " venant d’en bas ". Romano Alquati estimait cependant que l’usage de la sociologie ne pouvait être qu’une première approximation de cette " auto-recherche " que l’organisation autonome de la classe ouvrière exigeait.
Depuis la fin des années 50, de nouvelles vagues de luttes éclataient dans les usines, surtout parmi les travailleurs non qualifiés du Sud, qui découvraient de nouvelles formes d’organisation comme l’assemblée et le conseil, et utilisaient les grèves tournantes d’un département de l’usine à l’autre. Les syndicats étaient peu présents dans ces luttes, qui n’avaient pas seulement pour but de plus hauts salaires mais s’opposaient en général aux conditions de travail sous le nouveau régime du taylorisme et de la chaîne de montage. C’est dans ce contexte que le groupe formé autour de Raniero Panzieri commença à discuter de l’enquête ouvrière. Quaderni Rossi était un groupe hétérogène ; un courant sociologiste-objectiviste voulait analyser les conditions régnant dans les usines et utilisait des techniques d’entretien de la sociologie du travail américaine. Pour ce courant, la classe ouvrière apparaissait simplement comme l’objet de la recherche - la relation sujet / objet du concept léniniste de parti était reproduite, le parti étant censé apporter aux ouvriers la conscience de classe de l’extérieur. D’un autre côté, une forme plus subtile de léninisme caractérisait le courant " politique-interventionniste " de Quaderni Rossi, qui comprenait l’enquête ouvrière comme un moyen d’organiser les luttes. Leur intention était de faire des ouvriers à la fois le sujet et l’objet de l’enquête. En partant des luttes informelles dans les usines, du sabotage sur les chaînes de montage, ils espéraient construire un nouveau parti ouvrier comme fonction d’une autonomie ouvrière auto-organisée. L’enquête ouvrière devait faciliter ce processus et elle était vue comme un concept politique permettant d’éviter de se détacher de la classe et de tomber dans le réformisme des partis et syndicats ouvriers existants. Comme devait le dire Asor Rosa dans Classe Operaia, la revue qui succéda à Quaderni Rossi : " S’il existe des raisons pour lesquelles la classe ouvrière doit vaincre et détruire la domination du système capitaliste, on ne peut les trouver que dans les caractéristiques matérielles objectives de la classe elle-même. "
Les études d’Alquati sur la Fiat (commencées en un moment où l’entreprise était calme) et sur Olivetti étaient fondées sur une recherche menée avec l’aide de la fraction critique de la Confederazione Generale Italiana del Lavoro (CGIL) durant les années 50.
Bien qu’un peu journalistiques, ces études examinaient la situation, la position, et les attitudes des travailleurs de ces usines, en particulier celles des techniciens. Alquati espérait que l’enquête se transformerait en auto-enquête conduite par les travailleurs eux-mêmes. L’ouvrier n’était pas vu comme un simple informateur, mais l’enquête devait créer une situation où les travailleurs deviennent sujets et ne restent pas des forces extérieures. En réalité, les quelques enquêtes organisées par le groupe formé autour de Quaderni Rossi ne furent pas à la hauteur de cette aspiration. Comme le dit un membre de Kolinko : " Il n’y avait pas d’enquête ouvrière autonome, mais une relation contradictoire entre l’autonomie informelle et spontanée des ouvriers sur les chaînes et quelques intellectuels, qui essayaient de soutenir ce processus en faveur d’une nouvelle organisation politique. Ce n’était possible qu’en raison de l’existence d’une résistance ouvrière spontanée, d’une part, et du fossé s’ouvrant entre les ouvriers et les organisations ouvrières historiques d’autre part. "
Pour Alquati, l’enquête était d’abord un prétexte pour établir des contacts avec les ouvriers. Ces contacts devaient permettre de faciliter la compréhension de l’usine et de la situation subjective des ouvriers ; et cette compréhension servirait en retour aux ouvriéristes dans l’organisation concrète des luttes ouvrières ainsi que dans l’analyse des conflits internes aux organisations politiques. Le but de l’enquête était aussi de mettre en évidence l’organisation autonome et spontanée des ouvriers à l’intérieur de l’usine. Quaderni Rossi a toujours insisté sur l’importance du " travailleur collectif " ; à travers l’enquête, le groupe formé autour d’Alquati espérait démontrer que le " travailleur collectif " n’existait pas seulement comme producteur de capital, mais qu’on pouvait aussi l’analyser en termes politiques et soutenir son combat contre le capital.
A travers des entretiens et des discussions avec les ouvriers, Alquati et d’autres se formèrent une image nouvelle de la classe ouvrière. La première étude d’Alquati sur la Fiat, centrée sur la position des techniciens, était fort imprégnée d’idéologie autogestionnaire - les travailleurs passaient dans la discussion de la critique de leur travail individuel à la mise en question de la rationalité de la division du travail dans l’entreprise. Alquati voyait une nouvelle " figure " dans les jeunes techniciens qui avaient reçu un enseignement technique, n’étaient pas satisfaits du travail, et avaient confiance en leur capacité à diriger la production eux-mêmes - mais ils n’avaient en réalité qu’à accomplir quelques tâches simples et répétitives.
Au moment des grèves sauvages de la Fiat en 1963, lorsque le syndicat fut écarté de la direction de la lutte et que les ouvriers n’avancèrent aucune revendication, Alquati avait rejeté l’autogestion et le contrôle ouvrier comme tentatives des syndicats de lier le travail à l’accumulation. Il voyait dans la spontanéité de ces actions ainsi que dans "l’organisation invisible" des ouvriers sur le lieu de travail la forme embryonnaire de la conscience ; la forme parti restait donc nécessaire (une organisation de classe formelle sous contrôle des travailleurs).
Dans son travail ultérieur sur Olivetti, Alquati fit allusion au développement de la thèse de " l’ouvrier-masse ", corollaire de la décomposition de la classe ouvrière qualifiée. " Alquati considérait alors l’introduction d’une nouvelle machinerie comme indicateur du niveau général et de la qualité des rapports de force entre classes à ce moment. Avec l’application croissante des innovations productives de Ford à l’industrie du Nord dans les années 50, l’objectif de Taylor d’une désintégration " scientifique " du prolétariat avait remporté une importante victoire. "
Les ouvriéristes considéraient que la déqualification et la concentration des travailleurs dans les usines avaient créé un nouveau sujet prolétarien hégémonique, dont l’expérience était homogène. A la différence des ouvriers qualifiés qui avaient combattu autrefois pour le contrôle du processus de production, le travail de l’ouvrier-masse était totalement subsumé sous le capital, ce qui amenait le nouveau sujet à combattre le capital comme tel, dans son existence technique.
Au moment où la composition de classe de " l’ouvrier-masse " avait atteint son apogée à la fin des années soixante, les ouvriéristes, dont beaucoup étaient organisés dans Potere Operaio, avaient à peu près abandonné l’enquête et recentraient leur travail sur une forme plus directe d’intervention dans les usines à travers les comités de base. Pour Potere Operaio, " le seul point de départ valable pour toute théorie se voulant révolutionnaire était l’analyse du comportement de la classe ouvrière dans les secteurs les plus avancés de l’économie. "
Avec la défaite des luttes de " l’ouvrier-masse ", la composition de classe prit un nouveau sens pour un courant de l’ouvriérisme, alors que Toni Negri développait la thèse de l’operaio sociale - un nouveau prolétariat diffus dans toute la société résultant de la décomposition de l’ouvrier-masse " par la restructuration et la " massification ultérieure du travail abstrait ". Désormais déconnectée de toute recherche empirique dans la sphère de la production, la composition de classe fut privée de sa base matérielle. Ce n’est qu’à la fin des années soixante-dix que certains ouvriéristes (les éditeurs de Primo Maggio) proposèrent un retour à l’enquête, mais à une enquête contrainte à suivre les ouvriers en dehors de l’entreprise - car l’époque était jugée révolue où " l’usine produisait la politique et l’enquête était la lutte ".

Wildcat, Kolinko,
et la redécouverte de l’enquête

L’émergence de la tendance Johnson-Forest, de Socialisme ou Barbarie, et des Quaderni Rossi était indissolublement liée aux nouvelles formes de production, à la formation d’une nouvelle classe ouvrière, et aux nouvelles formes de lutte. Dans chacun de ces cas, l’enquête (au sens large) était attribuée à et provoquée par une situation de luttes sur le lieu de travail. (Sauf à la Fiat, où régnait un calme relatif, mais Alquati espérait exacerber l’antagonisme au moyen de son enquête.)
En décidant de ressusciter la pratique de l’enquête ouvrière, Kolinko a ironiquement inversé la situation - et peut-être mis la charrue avant les bœufs. Il semble que le groupe essaie maintenant d’utiliser l’enquête comme outil radical et peut-être même qu’il tente de provoquer les luttes de manière volontariste, en un temps de faible mobilisation de la classe. On a montré que l’enquête ouvrière n’avait de sens qu’à l’époque de " l’ouvrier-masse ", quand la classe ouvrière avait atteint le sommet de sa puissance et de son homogénéité à l’intérieur du capitalisme. De ce point de vue, les enquêtes ouvrières étaient un produit de leur temps, et se trouvaient donc dépassées par les évènements, puisque les luttes d’usine de la fin des années soixante aboutirent à la défaite de la classe. Kolinko n’est pas de cet avis et décrit ses objectifs ainsi : " Notre but est maintenant de comprendre les conditions réelles de la sphère de l’exploitation et de nous donner les moyens de bien connaître les possibilités et les points de départ de nouvelles luttes afin de pouvoir les soutenir. "
Le projet de Kolinko apparaît d’une certaine manière comme une tentative de revenir à l’ouvriérisme classique ou comme une version mise à jour de l’enquête ouvrière, sans le léninisme ou l’idéologie autogestionnaire des courants de l’époque précédente. (Chacun de ces courants - la tendance Johnson-Forest, Socialisme ou Barbarie, et l’opéraïsme - était plus ou moins divisé selon ce double clivage.)
Mais qu’est-ce qui a mené Kolinko à ce projet d’enquête ? Nous décrivons ici le parcours du groupe allemand Wildcat pendant les années 70 et 80, leur " tournant vers la théorie " des années 90, et l’émergence de Kolinko comme rejeton de Wildcat incluant quelques jeunes du premier groupe.
Wildcat (le groupe et le journal), qui pourrait être caractérisé comme un réseau influencé par l’opéraïsme, a fondé son travail sur l’analyse du lieu de travail et des luttes sociales. Il a toujours mis l’accent sur l’activité autonome de la classe ouvrière en dehors des syndicats et contre eux (d’où son nom). À travers des analyses détaillées de l’expérience concrète de la classe (comme par exemple dans la brochure la Lutte de classe dans une ville allemande ), Wildcat espérait comprendre plus clairement les rapports de classes actuels. Dans leur " recherche militante " étaient engagés des membres du groupe qui prenaient des boulots dans le même lieu de travail dans le but d’y faire de l’agitation et d’y publier des rapports sur la situation des luttes sur leurs lieux de travail. Wildcat, avec ses liens à l’aile " sociale-révolutionnaire " du mouvement autonome , faisait partie de la mouvance plus large des " jobbers ", dont les militants prenaient des boulots précaires. " Le "jobbing" était une manière de s’en tirer en faisant des petits boulots merdiques pour peu de temps dans le but d’avoir du temps pour nous-mêmes, pour la lutte politique et pour le plaisir. " Dans cette mouvance, on avait l’idée que le travailleur précaire et très mobile avait le potentiel d’un nouveau sujet (révolutionnaire). Vers le début des années 90, avec la chute du mur de Berlin , l’effondrement de la gauche radicale et des Autonomen et la pratique consciente du "jobbing" , et le calme social apparent sur le front de la production, les membres de Wildcat commencèrent à mettre en question l’utilité du journal, dont la diffusion chutait. Ressentant le besoin d’un processus de clarification théorique face à la nouvelle situation, Wildcat cessa de publier son journal et créa à la place une revue théorique interne, Wildcat Zirkular.
Durant leur " repli sur la théorie ", Wildcat continua à s’intéresser à la question de la recherche militante, et en 1995 décrivit ainsi les tâches d’une nouvelle enquête : " Un nouveau travail collectif d’enquête doit maintenant commencer qui tente de déterminer à quoi peut aboutir la recomposition mondiale du prolétariat. Il faut d’abord vérifier cette hypothèse à travers de nombreuses discussions avec les travailleurs de l’usine moderne, avec les employés précaires, les immigrés, les prétendus travailleurs " à leur compte ", etc. En second lieu, il nous faut développer une terminologie précise. Et en troisième lieu, un tel travail impliquerait notre intervention active à travers des initiatives de lutte et des tentatives d’organisation. Ceci afin d’accélérer le processus de compréhension et de découvrir les tendances communistes cachées, qui accompagnent les mouvements de classe. "
Après plusieurs années de discussion théorique, les gens de Kolinko ont décidé en 1999 d’entreprendre cette tâche eux-mêmes. La restructuration et l’émergence de la " nouvelle économie " a particulièrement touché la région de la Ruhr, où le groupe est basé. Le but du groupe était de vérifier l’hypothèse d’un nouveau cycle capitaliste d’accumulation fondé sur la " nouvelle économie ", sur une réorganisation correspondante du travail et potentiellement sur un nouveau cycle de luttes. La décision de Kolinko de mener une enquête ouvrière dans les centres d’appel reflétait peut-être l’idée courante il y a quelques années que ces centres, avec leur concentration de nombreux travailleurs semi-qualifiés ou non qualifiés et précaires sous un seul toit, allaient être les nouvelles usines et que de là pourrait bien surgir le nouveau sujet prolétarien.
Environ quarante ans plus tôt en Italie, le cercle formé autour d’Alquati avait considéré que " toute une série de processus objectifs et subjectifs se déroulaient à la Fiat posant les bases d’une résurgence de la lutte de classe à l’intérieur de l’entreprise " . Les gens de Kolinko semblent avoir pensé qu’une situation analogue pouvait se développer dans les centres d’appel, qui étaient eux-mêmes le résultat de la " recomposition technique " dans les banques, le commerce, les assurances, les télécommunications, et de la taylorisation du travail dans ces secteurs, etc. Cette restructuration avait pour objectif d’infliger une défaite à la force de travail retranchée dans ces secteurs et de briser certains comportements ou certaines positions des travailleurs, afin d’intensifier l’exploitation à travers la flexibilisation, la précarisation, et le contrôle informatique du travail. Pour Kolinko, la grève de la Citybank à Bochum à la fin de 1998 contre le transfert de son centre d’appel semblait annoncer le nouveau cycle de luttes attendu : il ne restait qu’à lancer une enquête ...

Problèmes de l’enquête ouvrière
comme pratique révolutionnaire

La démarche de Kolinko consistait à prendre des boulots dans les centres d’appel, à utiliser des questionnaires pour tenter de lancer la discussion, et des tracts pour faire de l’agitation. Certains entretiens étaient menés afin d’obtenir des informations sur l’organisation du travail, la machinerie, la hiérarchie, le comportement des travailleurs, d’autres avaient pour objectif la discussion et l’agitation, d’autres encore l’échange d’informations avec d’autres lieux de travail. Pour chacun de ces entretiens, ils écrivaient des questionnaires en espérant que la méthode serait adoptée par d’autres travailleurs. " Le plus important était que les entretiens ne restent pas à sens unique mais deviennent une vraie discussion et même une "auto- enquête" où d’autres utilisent les questionnaires dans leurs secteurs et échangent les résultats des discussions. "
Bien que Kolinko ait mené seulement quelques entretiens avec une douzaine de travailleurs non-membres du groupe, leur projet d’enquête a incontestablement quelques mérites. Premièrement, bien que Kolinko admette que les interventions menées au moyen des questionnaires et des tracts n’ont guère eu l’impact recherché, c’étaient dans leurs propres termes des succès isolés, comme le suggère ce rapport sur l’entreprise Medion de Mühlheim : " Le premier tract sur les centres d’appel a fait de grosses vagues à Mühlheim. Partout dans l’entreprise, les travailleurs se mettaient à discuter, même des gens qui ne se connaissaient pas du tout avant " (p 162). Le rapport précise ensuite que bien que ces discussions allaient en déclinant, la direction améliora les conditions de travail peu après ; mais il laisse ouverte la question de savoir si le tract et les discussions qu’il provoqua ont eu quelque influence sur la décision de la direction.
Deuxièmement, le processus de l’enquête amena les membres du groupe auteurs du rapport à creuser leurs idées sur le capital et la lutte de classe et donc à en discuter entre eux durant des heures, en se référant à " des situations réelles de l’exploitation sur le lieu de travail, comme travailleurs ".
Troisièmement, le projet d’enquête posait d’importantes questions sur la composition de classe, le changement des relations d’exploitation à travers la restructuration et l’introduction de nouvelles technologies, le rapport entre les travailleurs et le processus de travail, et la nature de la lutte de classe. " Enquêter signifie comprendre que la coopération quotidienne des travailleurs et leurs formes de lutte font système et découvrir la nouvelle socialité (communiste) qui s’y cache. " (p 10)
Hotlines est utile par sa description détaillée et par son analyse de la restructuration dans différents secteurs de la sphère de circulation qui est à l’origine de l’essor des centres d’appel et des changements corollaires dans les rapports de travail, la déqualification, la relation entre les travailleurs et entre les travailleurs et les machines. Dans la voie tracée par la critique de la technologie capitaliste de Panzieri, Kolinko analyse l’emploi des machines et de la technologie dans le processus de travail comme comportement de classe, pour rationaliser la production et soumettre de manière autoritaire le travail vivant. En tant que critique des rapports existants dans les centres d’appel, Hotlines est donc utile.
Mais finalement et dans ses propres termes, le projet de Kolinko souffrit d’un manque de luttes dans le secteur choisi. Les "nouvelles usines", avec leur concentration de travailleurs sous un seul toit, ne parvinrent pas à throw up les luttes de l’ouvrier-masse à la chaîne. Les quelques luttes dans les centres d’appel que mentionne Kolinko étaient surtout défensives et s’opposaient à la détérioration des salaires et des conditions de travail et aux licenciements liés aux restructurations des entreprises. Il s’agissait d’une décomposition politique sur le lieu de travail, sans la recomposition tant espérée à travers de nouveaux mouvements.
L’évaluation faite par Kolinko du manque de luttes dans les centres d’appel trahit un certain volontarisme : ils croient que les travailleurs n’ont pas appris la bonne façon de lutter. " Jusqu’ici les travailleurs des centres d’appel n’ont pas trouvé "leur" forme de lutte, celle qui utilise les possibilités inhérentes aux centres d’appel en tant que centres de communication. D’autres travailleurs - par exemple ceux de l’automobile - ont eu besoin d’une génération pour apprendre à se servir de la chaîne de montage pour la coordination des grèves et le sabotage. Voulons-nous attendre aussi longtemps ? " (p 128) Les gens de Kolinko croyaient manifestement que l’enquête fonctionnerait comme accélérateur des luttes ; ils restent finalement sur leur déception : " Nous nous sommes demandé à quoi peuvent bien servir les tracts et les autres formes d’intervention si l’auto-activité des travailleurs dont on parle n’existe pas. Nous ne pensons pas que les interventions dans une période où les luttes sont relativement faibles dégénèrent inévitablement en avant-gardisme ou bien en syndicalisme, mais elles restent extérieures. Ce pourrait être pour cette raison que l’enquête est restée entre nos mains et n’est pas devenue une "auto-enquête par les travailleurs eux-mêmes", qui nous permettrait de discuter le contenu politique de la vie quotidienne au travail avec les autres travailleurs et de parvenir à élaborer une stratégie commune pour développer la lutte de classe. " Etait-il naïf de la part de Kolinko d’espérer que son projet d’enquête serait bien accueilli par les travailleurs des centres d’appel ?
Les membres de Kolinko se plaignent que les critiques de leur projet se limitent à des critiques à un niveau théorique, ou pire idéologique, et qu’on discute peu de l’expérience réelle et des méthodes utilisées dans l’enquête. Nous accordons peu d’importance aux détails techniques de l’enquête dans cet article, parce que nous ne croyons pas que les problèmes rencontrés par Kolinko tenaient à la méthode. C’étaient plutôt des problèmes tenant à l’enquête militante en tant que telle.
Kolinko, qui emprunte beaucoup à la tradition ouvriériste / autonomiste, fait une critique du léninisme, de la forme parti, des syndicats et du syndicalisme, du basisme, du conseillisme, de l’autogestion, etc, en privilégiant l’auto-activité des travailleurs, et pose la question de la "conscience" : " La "conscience politique", la conscience pour affronter le capital comme une classe, ne peut être apportée aux travailleurs de l’extérieur, mais peut seulement se développer dans la lutte elle-même. "
En dépit de leurs positions affirmées, nous dirions plutôt qu’ils tombent dans le piège en tentant d’apporter la " conscience " à la classe sous la forme voilée de l’enquête. Le questionnaire, avec ses questions didactiques et parfois même paternalistes, semble avoir pour intention de faire jaillir la conscience. On a parfois l’impression qu’il est presque manipulateur ; ou que les "bonnes" réponses sont fortement suggérées, tout comme à l’école. On pourrait trouver ici un lien avec certaines techniques patronales incluant l’usage de questionnaires pour donner aux travailleurs le sentiment d’être intégrés et écoutés. En un sens et les patrons et les révolutionnaires essaient d’amener les travailleurs à faire ce qu’ils veulent qu’ils fassent. D’une certaine façon les gens de Kolinko, tout en chassant l’avant-gardisme léniniste par la porte (puisqu’ils veulent que les travailleurs s’auto-organisent), essaient presque de le faire rentrer par la fenêtre, armés de leur alibi antiléniniste, au moyen de la forme subtile ou déguisée de conscientisation qu’est le questionnaire,.
Ils voient leur rôle comme un " rôle de soutien à la réflexion et la discussion des travailleurs au moyen de tracts, d’entretiens, et d’autres formes d’intervention et de proposition ". De manière significative, on nous dit : " Globalement le questionnaire n’a pas donné un résultat "représentatif". Nous ne savons même pas si le questionnaire a ouvert la conscience ou les yeux d’autres camarades en d’autres centres d’appel. " (p 16)
Hotlines est un tissu de contradictions, tout le livre est imprégné d’un sentiment d’autocritique. Mais finalement l’autocritique n’est pas intégrée dans l’analyse ou, si elle l’est, c’est seulement comme alibi, qui permet de continuer à militer. Kolinko parle d’agitation, d’interventions bien ciblées, mais dit aussi : " Nous savons ... que nous ne pouvons pas déclencher des luttes ou un mouvement. " L’autocritique de Kolinko ressemble fort à l’autodéfense préventive du militant.
Kolinko soutient que l’enquête ouvrière est aussi un processus d’auto-enquête, qu’ils se posent eux-mêmes les questions qu’ils posent aux autres travailleurs, et que l’enquête devrait être un processus de discussion, d’échange d’idées, et de compréhension où chacun apprend de l’autre. Pourtant dans leur série de tracts hotlines diffusés dans les centres d’appel, beaucoup des questions posées ont déjà trouvé leurs réponses. En fait le problème décrit par Kolinko, c’est comment faire le lien entre les luttes concrètes et la totalité sans donner de leçons aux travailleurs.
Comme nous l’avons vu, Kolinko espérait que leur enquête pousserait les travailleurs des centres d’appel à mener leur propre "auto-enquête". Comme nous l’avons vu, c’était aussi le but de quelques ouvriéristes italiens. Il y a tout de même un peu de "fausse conscience" dans cet idéal d’auto-enquête - en réalité les travailleurs n’ont pas besoin d’enquête, pas même d’une "auto-enquête". Le problème n’est pas tant que les travailleurs ne sont pas conscients de leur situation d’exploitation ; la question est plutôt de savoir ce qu’ils peuvent faire dans cette situation.
Kolinko écrit : " c’est seulement comme partie du mouvement, dans lequel les travailleurs en lutte analysent eux-mêmes leurs conditions et leurs relations, que l’enquête peut se transformer en recherche conjointe d’un monde nouveau. " Ce qui reste ici implicite, c’est que les travailleurs ne font pas maintenant cette analyse, qu’ils se battent en aveugle, et que l’enquête doit donc leur apprendre à voir.
Kolinko reproche aux ouvriéristes italiens de n’avoir pas renoncé au rapport sujet / objet de la conception léniniste, qui fait du parti l’éducateur apportant la "conscience" à la classe de l’extérieur. Dans la conception de Kolinko, l’enquête comme intervention ou " l’auto-enquête " est censée créer une situation où les travailleurs sont sujets, pourtant nous pourrions répondre que même cet interventionnisme destiné à stimuler l’auto-activité comporte un résidu léniniste. Kolinko décrit ainsi l’une des fonctions souhaitées de leur questionnaire pour la discussion et l’agitation : " Le questionnaire est aussi une aide quand on fait face aux travailleurs et à leurs comportements, en cherchant des points de rupture et des moments de révolte... " Il semblerait que les gens du groupe se voient eux-mêmes comme des mentors révolutionnaires.
On peut bien dire que l’enquête s’enracine dans la vieille conception social-démocrate ou léniniste que les travailleurs livrés à eux-mêmes manquent de "conscience". Seulement dans le cas de Kolinko il semble que le problème soit ainsi conçu : les travailleurs ne savent pas comment s’organiser eux-mêmes, et le militant joue un rôle indispensable en stimulant les discussions de telle sorte que les travailleurs produisent eux-mêmes leur "conscience".
Comme l’a remarqué un membre de Kolinko, Quaderni Rossi n’a pas organisé beaucoup d’enquêtes concrètes - et la plupart furent organisées de l’extérieur. Ils n’ont pas surmonté la division entre les "sujets" et les "objets" de l’enquête. Mais comme le reconnaît Kolinko, le projet sur les centres d’appel ne l’a pas surmontée non plus. Kolinko perfectionne soigneusement la technique de l’enquête dans le but de résoudre ces problèmes. Il semble bien pourtant que les problèmes soient inhérents à l’enquête et que l’auto-enquête soit une chimère.
En pratique les longs questionnaires (156 questions dans la partie " faits et vue d’ensemble ") ne résolvent sans doute pas le problème de la communication sociale, comme l’atteste l’embarras que certains membres de Kolinko disent avoir éprouvé quand ils essayaient d’amener à répondre leurs camarades de travail. Le questionnaire rappelle la politique démocratique, les sondages d’opinion, et les référendums ; il apparaissait probablement à la plupart des gens comme une forme de communication très artificielle et aliénée. Un problème connexe est que la plupart des travailleurs ne voient aucun intérêt à répondre à des questions sur le travail ; ils aimeraient seulement le fuir. L’une des approches utilisées était de les inviter à boire un verre après le travail ; on imagine qu’ils étaient peu enthousiastes à l’idée de parler boulot.
Dans son évaluation autocritique du projet, Kolinko reconnaît certains de ces problèmes : " On nous a demandé si nous tirions un bénéfice de ces entretiens. Au début, nous avions l’idée qu’une discussion naîtrait des entretiens avec les autres travailleurs, discussion dans laquelle serait critiquée l’organisation quotidienne du travail. Mais nous avons mené seulement quelques entretiens avec une douzaine de travailleurs, il est donc difficile de répondre à la question. Nous avons fini par connaître ces "autres travailleurs", mais plus à travers des contacts politiques que par le travail. Durant les entretiens, nous discutions un peu, mais il y avait trop de questions. " (p 16) " Certains d’entre nous préféraient discuter au travail plutôt que mener des entretiens ... " (p 192)
Ces problèmes de communication sont liés au malaise dont certains membres de Kolinko ont parlé à propos de l’enquête ; devaient-ils admettre ouvertement qu’ils étaient là pour faire de l’agitation ou pas ? S’ils l’admettaient, ils couraient le risque d’être aussi méprisés que tous les autres militants ; s’ils ne l’admettaient pas, la relation entre l’enquêteur et les autres travailleurs avait quelque chose de malhonnête. Ils souffraient beaucoup dans les deux cas.
Assurément, Kolinko présente le projet d’enquête en termes ambitieux : " C’est ainsi que nous voyons notre enquête et notre intervention dans les centres d’appel ces trois dernières années : comme un projet révolutionnaire mis en œuvre dans un secteur particulier mais qui tente de comprendre et critiquer la totalité des rapports capitalistes. " (p 10)
Mais l’enquête ouvrière correspond-elle à la crise du militant, au besoin de combler une lacune dans la pratique à travers " l’intervention prolétarienne " ? (p 14) L’idée que l’enquête ouvrière pourrait déclencher la lutte dans les centres d’appel est aussitôt rejetée par les membres de Kolinko : ils reconnaissent le danger de " tenter de compenser la passivité des travailleurs par notre propre activisme " (p 23).
Nous sommes ici sur le terrain de la psychologie du militant, où les besoins subjectifs de l’activiste peuvent diverger de ceux des (autres) prolétaires. Intéressante est cette remarque de Kolinko : " nous avions nous-mêmes l’idée que "l’enquête" serait pour nous une libération " (p 14). L’enquête aide les enquêteurs à se former une image de gens qui font vraiment quelque chose, qui peuvent faire la liste de leurs contacts avec la classe et jouer le rôle du militant révolutionnaire ouvrier. Les révolutionnaires ont donc besoin de se sentir reliés à la classe ! L’enquête représente pour le militant une tentative de surmonter la dichotomie entre la théorie et la pratique.
On pourrait voir quelque chose d’artificiel dans le choix des militants de travailler dans les centres d’appel - Kolinko dit " nous nous sommes jetés dans les bagnes industriels de la "Nouvelle Economie" " (p 10) ; ce qui semble mal s’accorder avec le but affiché de surmonter " la culture gauchiste ... du sacrifice de soi ". Cette pratique pourrait créer des situations où, pour l’amour du projet politique, les militants restent dans des emplois auxquels ils auraient normalement cherché à échapper, par exemple en prenant un boulot moins assommant ou bien en réclamant une allocation de chômage. Une tension surgit alors du fait de la séparation entre les besoins du prolétaire et ceux du militant.
En recommandant l’enquête ouvrière, Kolinko suggère que les futurs enquêteurs déterminent les secteurs où des luttes se développent et se concentrent sur ces secteurs. Pour des militants, le premier besoin est d’être engagé dans la lutte (ou dans la chasse à la lutte). Ils ne recommandent pas d’enquêter là où l’on se trouve travailler. " Le plus souvent, tu es là où tu es par hasard ; et cela n’a pas grand sens de traîner dans un secteur où rien ne se passe et où aucun conflit n’éclate. "
Ce besoin particulier suffit à séparer le militant des autres prolétaires et crée inévitablement un rapport tordu entre les militants et les autres. En tant qu’il s’oppose à Pierre ou Pierrette Prolo, le militant a besoin d’être en lutte. Les prolétaires sont indifférents au travail qu’ils accomplissent, ils cherchent seulement les meilleures conditions de travail et le meilleur salaire. Ce n’est pas le cas du militant qui cherche le boulot qui offre les meilleures perspectives de lutte.
L’enquête ouvrière pourrait être utile dans la mesure où elle éclairerait un peu la réalité du lieu de travail. Mais dans le regain d’intérêt pour l’enquête comme pratique révolutionnaire, ne peut-on voir une tentative de la transformer en pierre philosophale de l’intervention ?

Le rôle du groupe révolutionnaire

Comment les gens de Kolinko conçoivent-ils donc leur rôle comme groupe révolutionnaire ? Les remarques suivantes nous en donnent une idée claire : " Dans le but de trouver la réponse à la question "qu’est-ce qui rend les luttes révolutionnaires ?", il nous faut discuter de l’histoire des luttes ... mais cela ne suffit pas : il nous faut aussi étudier la réalité de classe dans la sphère de l’exploitation, être nous-mêmes présents dans les conflits ... Bien sûr pas en jouant le rôle d’une quelconque "avant-garde révolutionnaire". L’histoire montre que leur intervention a plutôt servi à discipliner les luttes, en les menant à quelque arrangement interne aux rapports capitalistes, en rétablissant les hiérarchies et la loi de la valeur. Nous ne voulons pas attendre "l’inévitable" issue historique de la lutte de classe - rien n’est inévitable si nous comprenons le capitalisme comme un rapport conflictuel ou comme un antagonisme. Nous voulons être engagés dans les luttes et lutter nous-mêmes. " Le rôle du groupe révolutionnaire est alors d’intervenir dans les luttes sans devenir une avant-garde. L’enquête fournit à Kolinko un moyen d’intervention.
Mais il faut poser la question : pourquoi l’enquête ouvrière est-elle nécessaire ? Pour établir des liens entre les différents lieux de travail ? Nous pouvons ici faire la comparaison avec le rôle de facteur de la classe qu’ICO s’est donné, avec l’idée de Precari Nati du rôle crucial du groupe révolutionnaire , par contraste avec Echanges et Mouvement et les extrêmes précautions des autres conseillistes pour n’intervenir d’aucune manière, afin de ne pas contaminer le mouvement de la classe. Kolinko tente de naviguer entre les deux écueils de la conception avant-gardiste de l’organisation / intervention et du non interventionnisme des conseillistes. Il tente de pratiquer une intervention qui promeuve l’auto-activité des travailleurs. Le cercle peut-il être carré ?
Si des liens entre les lieux de travail et les secteurs de production et de reproduction de la force de travail sont établis, ils le sont dans des moments de la lutte de classe où les mouvements gagnent toute la société. On peut soutenir que la tentative de supprimer ces séparations en pratique, de compenser le manque de luttes de la classe correspond à la fétichisation de l’enquête ouvrière comme outil radical.

La question de la séparation

Kolinko cherche à résoudre en théorie le problème de la séparation : " La relation à d’autres travailleurs exploités n’est jamais "tactique" - comme celle des fonctionnaires à un sujet révolutionnaire - ni "pédagogique" ". Ils semblent pourtant vouloir adopter le rôle du révolutionnaire : " l’organisation révolutionnaire n’est pas "l’organisation d’autres travailleurs", mais celle de révolutionnaires qui connaissent leur chemin dans la sphère de l’exploitation et sont en même temps à la recherche de tendances annonçant un mouvement révolutionnaire. "
" Nous ne pouvons susciter des luttes, mais nous pouvons résumer les discussions les plus avancées, discerner les points faibles du contrôle capitaliste et critiquer les travailleurs. Nous pouvons aussi généraliser ces expériences et les faire circuler dans la sphère de l’exploitation. Le rapport des révolutionnaires aux travailleurs est celui d’un processus collectif : où se trouve la possibilité d’un pouvoir ouvrier et d’une autolibération dans les expériences quotidiennes de l’exploitation ? " Un processus collectif certes, mais avec une division du travail - les révolutionnaires fonctionnant comme intelligence de la classe et assumant le rôle de sermonner les travailleurs quand ils ne se comportent pas bien.
Les gens de Kolinko se voient-ils comme des militants allant de l’extérieur vers l’intérieur de la classe ? Ils diraient sans doute qu’elle est loin d’être homogène, qu’ils ne forment eux-mêmes sur le lieu de travail qu’un groupe parmi d’autres, et qu’ils sont là pour gagner de l’argent tout comme les autres. Ils se voient donc à la fois comme des travailleurs et comme des intellectuels ou des théoriciens, à la différence de la séparation établie dans l’Ouvrier américain.
Comme une des motivations de l’enquête est pourtant de " rejoindre la classe " et " d’entrer en contact avec les travailleurs ", nous pouvons soutenir que l’enquête implique le point de vue de la séparation.
Kolinko a besoin de comprendre ce qui se passe, non pas seulement dans un secteur, mais partout (et c’est un besoin qu’on peut comprendre). Il propose que des groupes animés des mêmes idées pratiquent des enquêtes dans les secteurs stratégiques où les luttes éclatent et qu’ils établissent un réseau mondial sur cette base. On a l’impression qu’en s’engageant dans leur propre enquête, ils veulent en même temps se faire une vue d’ensemble, un peu comme les stratèges révolutionnaires qui restent en dehors du champ de bataille de la lutte de classe.
La réponse courante à ces arguments est qu’en venir à de telles conclusions mène seulement à une sorte de paralysie " ultragauchiste " qui, en l’absence de toute pratique, amène des théoriciens en chambre à patauger dans leur merde. Nous soutenons pourtant que l’intervention et la non-intervention ont toutes deux pour prémisses la séparation - celle du groupe révolutionnaire qui, d’une manière ou d’une autre, se voit comme à part de la classe ou de la lutte de classe.

Problèmes de la critique des syndicats et des conceptions de la classe par " l’ultragauche " : " passivité de la classe " VS " autonomie de la classe "

Un mouvement qui est brisé est un mouvement qu’on peut briser

Les gens de Kolinko sont exaspérés par l’incapacité des travailleurs des centres d’appel à agir indépendamment des syndicats et des works councils, sauf sur une base individuelle (quand il s’agit par exemple d’inventer des trucs pour tirer au flanc). Le groupe rapporte de nombreux cas de luttes qui se terminent par des négociations menées par les syndicats et les works councils, avec des gains négligeables pour les travailleurs. Il se peut qu’une position antisyndicale rigide ait une certaine validité dans le contexte allemand du "partenariat social" corporatiste entre l’Etat, les employeurs, et les syndicats. La critique du rôle récupérateur des syndicats tend cependant à devenir idéologique dans les groupes de "l’ultragauche". On caractérise en général les syndicats comme fonctionnaires du capital et comme soupapes de sécurité dissipant l’énergie révolutionnaire d’une classe qui, sinon, serait insoumise. Avec une telle conception, on risque de ne pas comprendre le processus de la lutte. La classe développe une critique des syndicats lorsqu’elle se trouve en situation de le faire, c’est-à-dire dans des luttes et des situations où elle est relativement forte. Il est dangereux de voir les travailleurs comme une masse idiote et passive trompée par les syndicats. C’est une contradiction commune à bien des analyses de "l’ultragauche", qui tendent à distinguer une classe pure, autonome par rapport aux institutions extérieures du mouvement ouvrier (syndicats et partis gauchistes) et, ce faisant, concluent finalement que la classe a été trompée par l’idéologie de ces forces extérieures.
Nous soutenons que la critique des syndicats faite par Kolinko et leur primat de " l’auto-activité ", de l’organisation autonome, et des grèves sauvages reflète une telle position idéologique " ultragauchiste ". Cette position fixe les hauts points de la lutte de classe, quand le rapport des forces est tel qu’il est dans l’intérêt collectif des travailleurs d’agir en dehors des syndicats ou contre eux, et cherche à les préserver comme principes ou critères d’après lesquels on juge la situation présente. D’après notre expérience, l’attitude des travailleurs envers les syndicats varie : certains sont plutôt pour, d’autres contre, d’autres encore pour et contre en même temps ou dans des situations différentes, et beaucoup indifférents. Pourtant dans des situations de conflit concrètes, leur attitude envers les syndicats ne sera pas fondée sur des considérations idéologiques, mais plutôt sur des considérations pratiques : ils se demanderont plutôt s’il y a quelque chose à gagner en suivant le syndicat ou bien en agissant en dehors. Au contraire, la critique "ultragauche" des syndicats ne se réfère pas aux situations qui se présentent concrètement. Il ne s’agit pas pour autant d’être naïf et de soutenir que " les travailleurs ont toujours raison " ou qu’ils ne sont pas atomisés. C’est plutôt qu’en l’absence d’une situation de lutte généralisée les travailleurs sentent que leurs possibilités sont plus limitées. Ça n’indique pas nécessairement un manque de "conscience de classe".
En développant leur notion d’autonomie de classe, les gens de Kolinko mettent beaucoup l’accent sur le travailleur collectif et la coopération dans le processus de travail - ils voient dans le réseau ou la collectivité ( ?) des travailleurs une force latente qui pourrait être retournée contre le capital. Certains ont cependant critiqué l’idée qu’une autonomie des travailleurs serait possible dans ou contre le capital : selon cette critique, la coopération des travailleurs dans la production ne devrait pas être comprise comme quelque chose qui serait approprié par le capital et que les travailleurs pourraient donc se réapproprier, car c’est le capital qui réunit les travailleurs dans le processus de production. Ce qui n’est bien sûr pas une façon de nier l’antagonisme qu’engendre le travail aliéné et qui s’exprime dans la lutte de classe.
Nous soutenons que la notion d’autonomie ne peut décrire l’existence contradictoire de la classe ouvrière dans le capitalisme. Cette contradiction est soigneusement exprimée par Sandro Studer qui affirme la nécessité d’examiner " la relation quotidienne entre les travailleurs et les forces productives qui est toujours ambiguë. En elle coexistent l’acceptation et le refus du travail capitaliste, l’objectivation passive du travailleur et sa résistance (collective) subjective sous la subsomption de la force de travail au processus productif. "

Conclusion

Le projet d’enquête conduit par Kolinko a le mérite de nous éclairer sur la situation des centres d’appel de la Ruhr. Mais Hotlines manque peut-être d’une analyse théorique des raisons du faible niveau des luttes collectives des travailleurs et de l’absence d’une recomposition politique corollaire de la nouvelle " composition technique " dans les centres d’appel. Et si nous élargissons la question, pouvons-nous rendre compte de la non-émergence d’un " nouveau sujet " de la restructuration capitaliste ? L’hypothèse de Wildcat d’une recomposition mondiale du prolétariat demeure pour le moment invérifiée. Si l’enquête était généralisée à un niveau mondial, nous serions assurément intéressés par les résultats !
Pour le moment, l’enquête ouvrière pourrait être utile aux qui la mènent (les " révolutionnaires " travaillés par un besoin pressant de " faire quelque chose ") ainsi qu’à des gens comme nous (" révolutionnaires " / " marginaux " / racaille tirant sur le chômedu, dont la plupart n’ont jamais eu de vrai boulot de prolo), qui pourraient trouver un intérêt à lire quelque chose sur la situation dans les centres d’appel, par exemple. Les tentatives de vendre le livre aux gens qui travaillent dans les centres d’appel ont eu sans doute moins de succès.
Comme instrument d’intervention politique, nous pensons que l’enquête est vouée à l’échec . Nous avons vu qu’avec sa notion d’" auto-enquête ", Kolinko tente à la suite des ouvriéristes italiens de construire une troisième voie entre la sociologie et le militantisme léniniste. Malheureusement, leur projet semble confirmer qu’une telle troisième voie est impraticable.
Hotlines se termine par une proposition assez ambitieuse : Kolinko veut avoir une vue d’ensemble de la situation internationale de la classe. En invitant les groupes " révolutionnaires " à suivre leur exemple et mener des enquêtes et interventions, à la fois au niveau régional et international, Kolinko envisage la formation de " noyaux " (p 130) échangeant des informations sur les luttes dans différentes zones et secteurs. L’emploi du terme " noyau " est ici révélateur ; pour nous, il implique une conception du rôle de dynamisation des luttes de la minorité révolutionnaire. Kolinko semble vouloir dépasser les limites des luttes actuelles et la séparation des travailleurs par le moyen de l’intervention planifiée des " révolutionnaires ". Tout se passe à peu près comme si l’enquête ouvrière devait remplacer le développement organique des luttes et des mouvements sociaux. Et Kolinko envisage de jouer un rôle actif pour lier les luttes entre elles au-delà des limites sectorielles et nationales.
Il est curieux qu’ayant reconnu l’échec de son propre projet, Kolinko cherche maintenant à l’étendre sur une grande échelle.
C’est peut-être un signe du succès limité du projet d’enquête ouvrière qu’au lieu de la pratiquer, Kolinko fasse maintenant des tournées pour lancer le livre et faire du prosélytisme - " nous avons quelque chose à vous dire " .
Ce compte-rendu peut sembler un peu dur. Nous n’avons pourtant pas voulu démolir l’activité de nos camarades - après tout, nous n’avons rien de mieux à proposer s’il s’agit de proposer " quelque chose à faire " dans le moment présent ... Rien, si ce n’est prendre part à la lutte de classe telle qu’elle nous affecte.
(NdT : Il serait bon de reproduire la petite BD qui suit la conclusion dans la version anglaise originale : elle résume toute la critique.)

Si on doit être en grève que ce soit pour toujours - tract de Alcuni fauttori della comunizzazione

lundi, 31 mai 2004

A propos de la grève générale d’avril 2002, en Italie.

Les esclaves insensibles aux basses tâches/qui vivent dans le flux sempiternel/de choses banales, fondus et réduits/dans une seule identité/à cause de différences qui n’ont ni lois/ni signification ni but » [1] sont aujourd’hui appelés à une grève générale. Son objectif, aux dires des promoteurs, est la défense de nos droits et de notre dignité. Mais en quoi consiste cette défense ? Dans le fait de s’opposer à la prétention du duo patronat-gouvernement de porter d’autorité à son accomplissement ce qui avait été établi et généralement déjà réalisé durant les années de concertation par les divers gouvernements de centre-gauche. Et ceci en bonne entente avec les « représentants du monde du travail ».
Les mêmes syndicats qui aujourd’hui appellent à la grève, depuis vingt-cinq ans -à partir du moment où, à la moitié des années soixante-dix, ils firent leurs les impératifs de la restructuration et épousèrent la « politique du sacrifice » (au nom de la « sortie de la crise », de la « défense de l’ordre républicain » et de la « lutte contre le terrorisme ») - prônent la flexibilité du travail (avec la destruction progressive de la « rigidité ouvrière »), cogèrent l’organisation de la production et assurent la discipline du travail (c’est-à-dire les bases de la productivité pour le capital), et pontifient sur l’absolue nécessité de réformer la « structure du salaire » et d’abaisser le coût du travail.
Cette participation active du syndicat à la restructuration du mode de production capitaliste ne fut pas un « fléchissement » occasionné par un rapport de force défavorable, éventuellement réversible. Il est lié au contraire à l’exigence vitale pour le capital de vaincre un cycle international de luttes ouvrières, ouvert au cours des années soixante-dix et au début des années quatre-vingt.
Aujourd’hui, après la restructuration du mode de production capitaliste, l’Économie est un processus de reproduction qui ne tolère aucun point de cristallisation, aucune fixation qui soit en mesure de faire obstacle à sa nécessaire fluidité et à ses constantes et traumatiques mutations. Contre le cycle de lutte précédent, la restructuration a aboli toute spécification, statut, « welfare », « compromis fordiste » ; toute division du cycle mondial en aires nationales d’accumulation, en rapports fixes entre centre et périphérie, en zones d’accumulation, interne (Est-Ouest). L’extraction de la plus-value doit constamment modifier et abolir tout obstacle en ce qui concerne le procès de production immédiat, la reproduction de la force de travail, le rapport entre les capitaux [2].

Les différentes formes de travail dites « atypiques » - en vérité toutes semblables dans la notoire infamie qui fait passer la pire exploitation d’aujourd’hui pour le viatique d’une modernité toujours à venir - ont été introduites et ont proliféré de manière d’autant plus large que les syndicats ont pris part à la définition des formes contractuelles et de l’organisation de la production (quand ce n’est pas à la gestion directe des agences de travail temporaire et de placement privées).
Pour faire avaler les pilules toujours plus amères aux salariés, on s’est réclamé de la compétitivité du « système Italie », ou de l’entrée dans l’Europe ou d’autres « Utiles Idioties », comme les dangers de l’immigration, les interventions humanitaires (belliqueuses), les opérations de police internationales, la guerre au terrorisme. Step by step, pas à pas, on est finalement arrivé aux difficultés actuelles.
Désormais, la situation est telle qu’aujourd’hui le racket au gouvernement produit un effet qui ne manque pas de stupéfier de nombreux membres de la communauté scientifique : le mouvement syndical, par tous donné pour mort après plusieurs années de démission concertée, paraît s’être réveillé à une nouvelle vie. Mais le phénomène est d’autant plus stupéfiant sur le plan biochimique qu’il est banal sur le plan politico-social. Que demande en réalité le ressuscité ? Rien d’autre qu’une reconnaissance en rapport avec le rôle qu’il a finalement joué dans la gestion du système, comme principal vecteur de diffusion des « droits » et de la « citoyenneté » dans le « monde du travail ».
Dans la mesure où ils se proposent de gérer et gouverner la production, les représentants du travail ne peuvent pas admettre que celle-ci n’existe pas, sinon comme contrainte, comme production continue de modalités d’intégration et de participation de chacun dans ce « monde du travail » systématiquement produit par des générations et des générations d’esclaves salariés.
Et tandis que le capital autocritique (les Gorz, les Rifkin, les Negri) est déjà en train de célébrer la fin du travail et va jusqu’à proposer l’introduction d’un salaire citoyen, une gauche désormais inutile parce qu’elle a déjà accompli son mandat - représenter l’absence historique du mouvement prolétarien et faire obstacle à toute instance d’abolition du travail salarié -, tente de concurrencer le gouvernement néo-libéral en se donnant un masque néo-travailliste.
Dans les années au cours desquelles, précisément, le capital autocritique découvrait « la fin du travail », le néo-libéralisme pratique de cette clique affairiste devenue ensuite clique de gouvernement, exerçait son néo-travaillisme pratique à travers une immense entreprise de mise au travail et d’asservissement. Et la gauche, qui pendant des années n’a rien fait d’autre que chercher à accréditer sa vocation néo-libérale, vient aujourd’hui ré-endosser ses habits néo-travaillistes. Bref, le conflit entre le centre-droit et les syndicats qui remplit les pages des journaux est une pantomime, une dispute pour savoir qui est le plus apte à manier la carotte et le bâton.
Ils ne savent pas, peut-être, ceux qui s’enflamment pour girotondi, ces « rondes citoyennes » sur la ligne du Piave que celle-ci fut la tombe de dizaines de milliers de conscrits, immolés sur l’autel de la guerre impérialiste ? Et que pour cette raison elle fut haïe par les prolétaires qui avec Caporetto [3] avaient manifesté leur propre séparation d’avec l’État et ses Unions sacrées ? Les exhibitions bien ordonnées de « protestations civiles », avec le victimisme qui les caractérise, ont au contraire comme unique résultat la contemplation de droits et d’une légalité en vertu de laquelle on pourrait, et devrait, s’identifier à l’État, avec son système de droits et de devoirs.
L’art. 18, que les travailleurs sont appelés à défendre au nom de leur propre dignité, est un emplâtre sur une jambe de bois, appliqué sur l’indignité du travail salarié et des rapports sociaux qu’il produit. Sous la pression de l’offensive patronale, on risque d’oublier que la fonction du droit du travail est d’occulter la nature même de ce que les économistes et les courtiers de l’achat-vente appellent le « marché du travail » : ou bien que là, tout a lieu au prix de la vie. Là, la vie s’échange contre le capital comme communauté réelle, et la « dignité humaine » n’a aucun droit de citoyenneté.
Là, il ne s’agit pas de défendre de vieux droits ou de redemander l’accès à une nouvelle citoyenneté politique : à travers le salariat « l’être collectif dont le travailleur est isolé est un être collectif d’une toute autre réalité, d’une toute autre ampleur que l’être politique. L’être collectif dont le sépare son propre travail est la vie même, la vie physique et intellectuelle, les mœurs humaines, l’activité humaine, la jouissance humaine, l’être humain. » [4]
Chaque « citoyen-travailleur » qui sait et voit comment il travaille et comment il consomme, et comment est la vie elle-même à être niée dans ce sempiternel cycle de travail et de consommation qui lui interdit de se livrer à une quelconque véritable activité, ne croit pas vraiment à la possibilité d’un « usage différent » de l’Économie, ni a aucune volonté de vivre dans un « Pays normal ». Il constate que la normalité du capitalisme l’appelle à la construction d’un monde de choses et de relations qui l’opprime radicalement, comme il lui apparaît clairement que « normalement » le rapport social capitaliste auquel - une fois rendu à la discipline du cycle travail/consommation - il prend part, produit un monde horrible, un monde de vaches folles et de bombes « intelligentes », où l’on trafique à coup de millions dans tous les trafics, submergé de marchandises inutiles, plié à la main de fer frénétique du just in time, et empoisonné par toutes sortes de nocivités.
Ce ne sont pas seulement le gouvernement et la Confindustria [5] qui menacent la dignité du travail. C’est le travailleurs lui-même qui, en tant que producteur (de marchandises) et citoyen (dans l’État), construit de ses propres mains un monde indigne et sa propre indignité, quand il abdique de l’énorme puissance de l’expression de son humanité niée et du refus (mauvaise volonté, absentéisme, autorédution des cadences, grèves sauvages, sabotage, etc.
jusqu’à cette dynamique insurrectionnelle qui seule pourra briser les pouvoirs, aujourd’hui apparemment invincibles, qui dominent ce monde).
Aujourd’hui, enfin, le voile consensuel dont avaient été recouverts les vieux mensonges mercantiles commence à se déchirer, usé par

un malaise et une inquiétude qui cherchent encore les mots pour se dire et les formes d’action pour s’affirmer.
Gênes 20-21 juin 2001 : matracages, véhicules blindés lancés comme des bisons, tabassages, un camarade mort et des centaines de blessés, pour confirmer que les appareils d’État ne sont pas dévolus à la distribution de ces droits civiques que le démocratisme voudrait étendre et rénover, mais au contraire au maintien de l’ordre avec l’efficience brutale à chaque fois nécessaire. Et puis des fleuves d’encre pour couvrir l’essentiel : dans les combats de rue de ces deux journées, après vingt ans de silence, la communauté universelle de lutte qui constitue le sens profond de l’action des hommes quand ils se lèvent contre la domination du capital et de l’État, a retrouvé la voix en Italie.

SI ON DOIT DESCENDRE DANS LA RUE, que ce ne soit pas pour défiler en cortège, même en fanfare sur l’air d’« un autre monde possible », mais pour bloquer les rues à la manière des piqueteros, ces prolétaires Argentins qui coupent la circulation pour saigner le capital.
SI LA GREVE DOIT ETRE GENERALE, c’est l’univers entier du travail qui doit s’arrêter, dans toutes ses articulations et ses modes : habituels et atypiques, à durée indéterminée et temporaire, dans l’économie officielle ou souterraine, dans l’« économie sociale » et dans l’économie privée ou publique, qu’il s’agisse du « travail communicant » ou de celui qui fait suer et cracher, matériel ou immatériel, de nature cognitive ou animale.
SI ON DOIT VIVRE, que ce soit pour rendre la vie impossible aux puissants - y compris contre sa propre impuissance supposée ou décrétée.

[1] William Wordsworth, Preludio, VII, 700-4, traduction de l’Italien.

[2] Théorie Communiste, n.17, septembre 2001, p. 8-9.

[3] La bataille de Caporetto (aujourd’hui Koarid en ex-Yougoslavie, alors en Italie) eût lieu de 24 oct. 1917. L’offensive austro-allemande rompit le front italien et dans sa retraite l’armée italienne y laissa 329 000 prisonniers. La bataille entraîna de nombreuses désertions parmi les hommes de troupe. À partir du 26 novembre le front se stabilisa sur la ligne du Piave (un fleuve à la frontière autrichienne) qui fut à nouveau le théâtre de très violents combats. La référence évoque le fait de présenter les girotondi comme une « nouvelle ligne du Piave » nationale et patriotique. Je rappelle que ceux-ci consistent à former une ronde qui se répète régulièrement autour d’une école, par exemple, pour défendre le service public de l’éduction (NdT).

[4] K. Marx, Gloses marginales critiques à l’article « Le roi de Prusse et la réforme sociale ».

[5] L’équivalent italien du MEDEF (NdT).

Après la reprise, les luttes du Printemps 2003 en France – C.C.

lundi, 31 mai 2004

I - QUELLE VICTOIRE ?

Dans un entretien publié par Le Figaro, François Fillon, ministre français des Affaires sociales, déclare, à propos de la réforme des retraites, que « la résistance du gouvernement face à une contestation sociale, pour la première fois depuis longtemps, est un tournant dans l’histoire de la droite et du centre ». (Libération du 28 juin 2003). Cela signifierait-il que le Juppé « droit dans ses bottes » de 1995 était un adversaire moins redoutable que le quatuor Raffarin, Fillon, Sarkozy et Ferry ? C’est ce que dit implicitement Fillon, mais cela n’est rien d’autre que le coup de pied de l’âne au cheval de retour. Cela ne dispense pas pour autant de s’interroger sur les raisons de cette « résistance » du gouvernement.

Le premier motif qui vient naturellement à l’esprit est que cette résistance est le corollaire de la « faiblesse » du mouvement. Reste alors à expliquer cette faiblesse. De manière plus sérieuse que le « courage politique » des Raffarin et consort, on peut y voir l’effet d’un rapport de force favorable à la classe capitaliste, au gouvernement, en l’occurrence, face aux grévistes. Mais cela n’explique pas pourquoi ce rapport de force s’est ainsi déplacé depuis 1995, ou mieux : pourquoi les sept semaines de grève de mai-juin n’ont pas permis de construire un rapport de force favorable au mouvement ?
Il est possible de mettre en avant la tiédeur des cheminots, notamment des agents de conduite, et les menées de la Fédération CGT afin que la SNCF n’apparaisse pas comme le fer de lance du mouvement ou, pour le moins, comme un composante essentielle de celui-ci : contrairement à décembre 1995 où l’entreprise était directement concernée à travers la négociation du Contrat de Plan, au printemps 2003 les syndicats avaient déjà des questions sur le feu à traiter en interne (le plan Starter, en l’occurrence, cf. infra) par rapport auxquelles ils ne souhaitaient certainement pas se trouver en position de faiblesse en cas de défaite). Compte tenu de la capacité de nuisance des cheminots, sans commune mesure avec celle des enseignants, cela peut effectivement avoir joué un rôle. Mais sur le fond cette explication reste extérieure aux grèves elles-mêmes, dans la mesure où elle renvoie aux non-grévistes. On peut toujours dire qu’une lutte échoue parce qu’elle ne s’est pas généralisée... ce qui n’explique pas pourquoi elle ne s’est pas généralisée !
Reste alors la thèse classique de la « trahison » des syndicats qui, en l’espèce, n’auraient pas appelé à la « grève générale », laquelle aurait permis de faire basculer les choses... ce qui suppose, entre autre, qu’en décembre 1995 la victoire a été acquise grâce à la fidélité des syndicats ; on verra que ce n’est pas là le problème. En outre, j’ai déjà signalé l’ambiguïté de l’appel des grévistes aux syndicats pour qu’ils appellent à la « grève générale » [1], ambiguïté en ce sens que cet appel suppose une « unité » de la classe qui ne peut exister qu’à un niveau généra [2]l - le niveau politique dans l’État - alors que le cours quotidien du conflit témoigne souvent du contraire.
À rester dans cette problématique on ne peut que s’enliser dans des contradictions ou des paradoxes [3] et égrener les fausses questions habituelles que l’on vient de passer en revue, qui ne débouchent sur rien sinon sur de nouvelles questions. Pour s’en sortir, il faut recadrer le problème et changer totalement d’horizon.

S agissant du « tournant », Fillon ne croit pas si bien dire, à ceci près que le tournant en question n’est pas celui qu’il croit. Il est exact que par rapport au mouvement de décembre 1995 qui avait obtenu le retrait du plan Juppé, les semaines de mai-juin 2003 se soldent de ce point de vue par un échec, mais l’enjeu de ces semaines était-il réellement d’obtenir le retrait du plan Fillon ? Où se trouve la défaite : dans le vote surréaliste des articles de loi à l’Assemblée ou dans le fait d’arrêter la grève et de reprendre le travail ? ce qui n’est pas, en soi, une « défaite » que l’on pourrait opposer à une « victoire », (à moins de supposer que l’objectif du mouvement était le « refus du travail « ce qui est aussi surréaliste que le vote de l’Assemblée !)
À lire les propos des grévistes sur la fin du mouvement, il apparaît souvent que les regrets ne portent pas sur le fait de la réforme (même si évidemment cela ne fait plaisir à personne), ni sur le fait de la reprise du travail (ce qui ne déplait pas forcément à tout le monde), mais sur le fait de la « sortie de grève » avec toutes les formulations alambiquées auxquelles celle-ci a pu donner lieu (la « sortie de grève reconductible », par exemple, à la gare Montparnasse et dans un établissement scolaire de Cavaillon) [4]. Ce qui est important ce n’est donc pas la défaite au sens classique (échec de la revendication) mais l’arrêt de la grève, ce qui change tout. Ça change tout en ce sens qu’alors que la dialectique échec/victoire suppose la lutte comme finalisée par la revendication, le cours du conflit de la grève à la sortie de grève, affirme la lutte (parce que telle ou telle revendication) comme réalité immédiate du conflit, c’est-à-dire le fait que l’identité de la classe prolétaire dans son rapport à la classe capitaliste, c’est la lutte et que cette lutte n’est rien d’autre que l’affirmation de l’antagonisme de classe : on ne lutte pas « pour » mais « parce que » [5]. Ceci, dit dans le sens où les camarades du CRAC peuvent écrire que le fait d’aller « jusqu’au bout du bout », objectifs atteints ou non,importe peu pour autant que ce soit en luttant [6]. La différence entre la forme de la lutte et son contenu n’a plus lieu d’être.

Ainsi Fillon peut pavoiser. Mais comme l’imbécile qui regarde le doigt quand on lui montre la lune, ce qu’il ne voit pas (encore), c’est que le tournant dont il s’agit ne concerne pas l’histoire de son nombril, mais l’histoire de la lutte de classes. Le gouvernement a gagné un combat qui n’était pas celui des grévistes. Il n’a donc rien obtenu parce qu’il n’y avait rien à obtenir, sinon une victoire dans un combat qui n’a pas été réellement mené. La gloriole d’un ministre ne change rien au sens de la punition infligées aux grévistes sur la question du paiement des jours de grèves, punition qui a plus de sens pour le mouvement de mai-juin que tout autre discours de circonstance - j’y reviens tout de suite.

Il ne semble pas que l’attitude des grévistes au cours des semaines de mai-juin 2003 telle que j’ai essayé de l’analyser, ait été différente de celle des acteurs de décembre 1995, dans une certaine mesure. Dans un texte de 1996 [7], B. Astarian faisait en effet déjà remarquer que les grèves n’avaient rien fait d’autre que défendre le strict statu quo et que le mouvement ne s’était ouvert à aucune réforme et a fortiori n’en avait proposé aucune. Mieux : il note que les grévistes ont affronté l’État en tant que salariés purs et simples face à un patron ordinaire et que le service public n’a pas été traité comme le service public, mais comme une société publique de service quelconque. Ce qui signifie que les grévistes étaient là pour refuser de travailler plus longtemps, « ce qui est une façon de dire que leur carrière ne les intéresse nullement et qu’ils sont pressés d’en finir. » La crispation des grévistes sur la stricte défense du statu quo ante, doit donc être comprise comme plus que la seule défense de relatifs privilèges. Conclusion : « En se comportant comme de mauvais citoyens, les fonctionnaires grévistes se sont révélé être de simples prolétaires de notre époque. » Cette analyse, particulièrement éclairante, se trouve être parfaitement valable pour le mouvement de mai-juin 2003, à cette différence près que ce coup-ci, ces mauvais citoyens ont été punis comme de simples prolétaires. C’est que sur une base semblable il y a aujourd’hui une différence que l’on peut percevoir dans les rapports entre les syndicats et les grévistes.
En 1995, les syndicats se sont retrouvés dans le mouvement comme un poisson dans l’eau (même s’ils ont du prendre le train en marche), ce qui n’a pas été le cas en 2003 où l’on a souvent eu l’impression que les appareils suivaient le mouvement en freinant des deux pieds, contraints et forcés par leurs bases. Astarian explique le rapport de 1995 par le fait que les syndicats faisant eux-mêmes parti du statut qui était l’objet central du conflit comme cogestionnaires du système, il y avait une véritable adéquation entre leur activité en tant qu’institution défendant son fromage et en tant que représentant des salariés défendant leur statut. Or cette adéquation a disparu en 2003 : les syndicats n’avaient pas à préserver a priori un statut qui avait déjà trouvé une nouvelle forme dans un système dont ils avaient déjà approuvé le contenu principiel et, simultanément, ils ont eu de plus en plus de mal à représenter des salariés qui défendaient de moins en moins leur statut et de plus en plus leur position de grévistes...

Pour terminer sur ce point, je voudrais rappeler cet échange entre des enseignants grévistes et un responsable syndical, qui me paraît particulièrement représentatif de ce qui s’est joué au cours de ces semaines de mai-juin : les premiers reprochent aux syndicats leur tiédeur, leur mutisme et leurs atermoiements face à l’appel à la grève générale, et conditionnent leur adhésion à cet appel ; le second leur répond en leur reprochant de ne s’intéresser qu’aux « grands conflits » et, par leurs menaces, de mettre en péril l’action des syndicats lorsqu’il s’agira d’intervenir à l’occasion des mouvements de personnels, des conflits avec la hiérarchie et de leur « gestion de carrière » [8] Que les syndicalistes fassent du syndicalisme est la moindre des choses. Mais que dire de ces grévistes qui bloquent un TGV postal au cours de la nuit et reprennent tranquillement le travail le lendemain matin ? Ou de ses salariés d’un centre de tri postal qui votent la grève en AG le dimanche pour le lundi - qui est un jour calme du point de vue de la charge de travail ; ce qu’ils savent parfaitement au moment du vote - en conséquence de quoi ils décident de reprendre le travail le lundi sans autre forme de procès... Des salariés, qui font grève les jours où il y a du travail et travaillent les jours où il n’y en a pas ! C’est logique, en temps normal, de se faire porter pâle les jours chargés plutôt que les jours calmes, mais c’est une singulière logique de grève pour qui est censé faire grève le plus possible pour appuyer ses revendications... Une drôle de logique qui n’a pas échappée à l’État-patron et autres responsables de régies municipales.

II - LA PUNITION

1. Appliquer la loi

Dans un passé récent (mais qui avec les grèves de ces dernières semaines apparaît chaque jour plus lointain) la reprise du travail était accompagnée de la rituelle négociation sur le paiement des jours de grève ou, pour le moins, sur les modalités de rattrapage des journées perdues. Toutes les mesures existantes tendaient à rendre la grève plus ou moins indolore pour le porte-monnaie des grévistes. Tel fut le cas en décembre 1995, à la SNCF par exemple, où les jours de grèves furent convertis en jours de congé et où il fut appliqué un large étalement des retenues de salaire. Selon la même logique, à l’Éducation Nationale lors des grèves anti-Allègre de l’hiver 2000, Lang avait soldé le mouvement par des prélèvements représentant au total de trois à cinq jours de salaire ; Allègre, pour sa part, avait agit de même en 1998 à l’issue des grèves en Seine-Saint Denis (Libération du 17 juin 2003). Plus rien de tout cela aujourd’hui : pas question de négocier le paiement d’une partie des jours de grève alors que Matignon demande aux ministères de prélever les retenues sur salaire le plus rapidement possible. C’est ainsi que le 18 juin, à l’Assemblée, Delevoye, ministre de la Fonction publique, a rappelé la règle : « les fonctionnaires sont payés après service fait. Là où le service n’est pas fait pour raison de grève, le fonctionnaire n’est pas payé et nous appliquerons la loi. » (Libération du 19 juin).

Appliquer la loi, à l’Éducation Nationale, signifie appliquer l’arrêt Aumont, une jurisprudence aux effets ravageurs qui autorise à prélever aussi les jours non travaillés « pris en sandwich » entre deux jours de grèves : en Seine-Saint-Denis, à la Réunion (où l’arrêt engloberait les quinze jours des vacances de Pâques), cela peut conduire à doubler la facture... je suppose qu’il en va de même dans les autres départements. Tout cela, au motif que tout « cadeau » fait aux grévistes « serait inaudible aux non-grévistes » (dixit « le ministère », Libération du 17 juin). Mais les enseignants peuvent se rassurer : la loi, qui prévoit que leur revenu ne peut tomber en dessous du RMI, les protège ! À la SNCF, la direction a décidé que les feuilles de paye des cheminots seraient amputées au minimum de trois à quatre jours de grève par mois, limitant ainsi l’étalement des ponctions (Ibid.). À la Régie des Transports de Marseille (RTM) les retenues sur salaire seront échelonnées sur trois mois (la Provence du 18 juin) : sachant qu’un traminot travaille en moyenne 22 jours par mois et que la grève a duré 15 jours, sur la base d’un salaire moyen de 6.500 Frs, la retenue mensuelle sera de 1.477 Frs par mois (soit 23% du salaire mensuel) - Pour la petite histoire, aucun des syndicalistes présent à la « négociation » n’a osé annoncer la nouvelle aux traminots massés sous le fenêtre de la direction... jusqu’à ce que FO finisse par s’y coller.

On a vu que pour les enseignants, le motif invoqué est le fait que de tels « cadeaux » seraient « inaudibles pour les non grévistes ». À la RTM, le motif en est que la grève étant l’ultime recours en cas de conflit entre un salarié et son employeur le mouvement des traminots contre la loi Fillon correspond à un « certain dévoiement du droit de grève » (dixit la direction) dans la mesure où l’État, qui porte la loi, n’est pas le patron des traminots de la Régie. CQFD - une théorie qui aussitôt énoncée à valu à la Régie une semaine supplémentaire de grève alors que la reprise du travail était quasiment votée...
On peut expliquer cette attitude nouvelle par la présence d’une « droite dure » au gouvernement, une droite qui, comme le dit Lhubert, secrétaire général de la fédération CGT des fonctionnaires, « affiche sa volonté de faire taire les personnels en les frappant sur leurs revenus le plus durement possible » (Libération du 17 juin). On peut l’expliquer aussi par la défaite sans appel qu’à subit le mouvement, par la « trahison » des syndicats, etc. Tout cela est en partie vrai, mais ça n’explique pas tout et reste formel. Le refus de négocier le paiement des jours de grève a un contenu autre que simplement répressif, revanchard ou dissuasif.

Il semble qu’une tendance à l’assouplissement de la rigidité des premiers jours de la fin du conflit se fasse valoir (Libération du 19 juin) dans le sens d’une prise en compte des situations locales a contrario de la position initiale de Raffarin : selon Delevoye « il appartient (...) à chaque gestionnaire d’étaler les retenues dans les limites permises par la pratique et par la jurisprudence. ». Mais l’on sait ce que vaut la jurisprudence Aumont à l’Éducation Nationale. En ce qui concerne la pratique, à la SNCF, Sud-Rail note bien que la nouvelle direction de l’entreprise a adopté des directives plus « carrées » lors des conflits, mais que les exigences en termes d’application au niveau local étaient très lâches : « Tout dépendait des régions. En 2001, il y a eu des conversions de jours de grève en jours de congés, ce qui d’ailleurs arrangeait parfois les dirigeants locaux en peine d’honorer les jours de congés dus aux cheminots [c’est la même chose à la RTM, n.d.a.]. Idem pour l’étalement des retenues de salaires. » Il semble toutefois que, pour le coup, les dirigeants locaux aient reçu la consigne de ne transiger sur rien (Libération, op. cit.) - notons au passage que le gouvernement sait encore centraliser quand il le faut où il faut ! et que la « dialectique » local/national,économie/politique sait s’inverser pour les besoins de la punition des grévistes.
Quoi qu’il en soit, et sans préjuger du seuil jusqu’auquel sera poussée la logique initiale, il n’empêche qu’elle existe et qu’elle a été formulée explicitement dès l’abord et déjà mise en œuvre dans certains cas. Que Delevoye arrondisse les angles à l’Assemblée ne change pas nécessairement les choses sur le terrain. Les motifs invoqués pour motiver cette nouvelle logique ne sont pas innocents, ce ne sont pas des paroles en l’air. Et ils peuvent à leur façon permettre de comprendre sur la fond cette nouvelle logique.

2. Un cadeau inaudible pour les non-grévistes

À l’Éducation Nationale, on l’a vu, le paiement des jours de grève ou toute autre mesure visant à alléger le coût du conflit pour les salariés grévistes serait un « cadeau inaudible pour les non-grévistes » - le terme de « cadeau » est déjà significatif en lui-même. L’inversion de problématique que suppose cette position est de taille : il s’agit ni plus ni moins d’évaluer la position de gréviste à l’aune de celle de non-gréviste pour traiter une question qui concerne les grévistes... les grévistes deviennent alors des non-non-grévistes  ! Si l’on croise le propos du ministère avec celui de Delevoye à l’Assemblée (§ 2) il devient évident que désormais faire grève revient à se mettre en défaut par rapport à l’impératif du travail, norme absolue incarnée par les non-grévistes, c’est-à-dire ceux qui n’ont pas cessé le travail. Mais de quel travail s’agit-il ? Il ne s’agit pas du travail salarié comme rapport social, tel qu’il définit la relation entre capitalistes et salariés, il s’agit strictement du travail tel qu’il s’effectue ici et maintenant, dans l’entreprise, du travail qui pour le salarié à sa traduction en bas et à droite de sa feuille de paie (le plus souvent !).. Cela fait une (grosse) différence que Delevoye ne fait que confirmer à propos des fonctionnaire pour justifier le non-paiement des jours de grève, lorsqu’il dit que ceux-ci sont payés pour le service rendu et qu’ils ne sont pas payés si le service n’est pas rendu. Le refus a priori de négocier le paiement des jours de grève, l’accélération et l’aggravation des retenues devient dans ce cadre proprement une punition pour faute, un acte disciplinaire et la grève un acte d’indiscipline ; d’où l’appel à la loi, à la jurisprudence... lorsqu’elle va dans le sens requis par la nouvelle donne. Les grévistes se sont mis hors la loi (du travail), ils doivent être punis. C’est logique...

3. La question du préavis : la grève appartient-elle ou non aux salariés ?

À la SNCF, un autre conflit post-reprise porte justement sur un différent juridique entre les syndicats et la direction (Libération du 17 juin). Depuis plusieurs années, celle-ci estime qu’un préavis de grève reconductible ne couvre que les cheminots en grève depuis le premier jour et met en situation « illégale » ceux qui prennent le conflit en marche. Les syndicats, de leur côté, s’appuient sur une jurisprudence de la cour de cassation sociale de 1999 qui affirme que la « grève appartient aux salariés ». Derrière cette très belle formule, il y a l’idée que chaque salarié peut rejoindre une grève reconductible quand bon lui semble et donc être couvert par le préavis : la grève est donc posé comme un fait salarial, le droit de grève protège le salarié sans dépendre du préavis, avant d’être un fait d’entreprise moyennant le dépôt du préavis par les syndicats, qui règle le conflit par-delà ses acteurs effectifs. Or, à l’occasion du conflit de mai-juin, certains grévistes ont débrayé après le premier jour du préavis et ont été mis en « absence irrégulière » et encourent donc non seulement une retenue de salaire qui s’applique hors toute négociation mais encore une sanction disciplinaire. Selon Sud-Rail la chose n’est pas nouvelle. Ce qui l’est, en revanche, c’est que par le passé les responsables locaux revenaient souvent en arrière après le conflit alors qu’aujourd’hui il apparaît que cela est beaucoup plus difficile. Ce qui se joue dans cette affaire, c’est la position de gréviste elle-même, dont le salarié se trouve dessaisi au profit du règlement de la grève, ce qui place le gréviste qui débraye hors du cadre préalable du préavis en position d’absent sans justification et le met en position d’irrégularité par rapport au règlement intérieur de l’entreprise. La chose est moins radicale que dans la fonction publique : le gréviste hors préavis n’est pas renvoyé au non-gréviste mais à la règle de la grève, sur le fond cependant c’est la même (nouvelle) donne. Aujourd’hui, faire grève, cesser le travail sur la base stricte de la position de salarié revient à se mettre en défaut par rapport à l’impératif du travail - au sens que l’on vient de préciser (qui présuppose ici le dépôt du préavis) et donc être redevable d’une punition. Le non-paiement des jours de grève s’apparente à une amende. Ce qui est en question, à l’Éducation nationale comme à la SNCF, ce n’est pas le motif de la grève, le fait de réclamer le retrait de la loi Fillon, mais le fait même de la grève c’est-à-dire la cessation du travail.

4. Le dévoiement du droit de grève

La direction de la Régie des Transports Marseillais refuse de payer le coût d’un conflit qui n’implique pas directement l’entreprise et qui, en ce sens, s’apparente à un « dévoiement du droit de grève ». Ce dévoiement apparaît donc comme un exercice indu du droit, comme le fait de l’exercer pour des motifs qui dépassent les limites strictes de l’entreprise, c’est-à-dire le rapport immédiat entre les salariés et leurs employeurs. Ce qui revient une fois de plus à affirmer avant toute chose l’impératif du travail et donc son corollaire qui est la grève comme défaut à cet impératif et donc les retenues de salaires comme punition.

Au-delà de leurs différences, ces attitudes patronales et gouvernementales face à la question du paiement des jours de grève, constituent un ensemble cohérent qui fait apparaître que le point d’achoppement est moins le rejet de la loi Fillon et de la décentralisation, c’est-à-dire l’enjeu immédiat du conflit, que le fait d’avoir fait grève, d’avoir cessé le travail pour cela. Comme si le statut même de la grève s’était modifié, comme si l’on était sorti du cadre conflictuel habituel ou encore comme si la conflictualité avait changé de nature.
Ici encore on peut constater que le patron de la RTM est en parfait accord avec Delevoye en ce qui concerne l’impératif du travail : les salariés sont payés pour travailler sur leur lieu de travail, s’ils ne le font pas, ils ne sont pas payés. Une fois encore, c’est logique, certes, mais dans sa crudité cette logique est radicalement différente de celle à travers laquelle les conflits étaient auparavant appréhendés. À sa manière, également, la position de la SNCF sur les préavis de grèves reconductibles participe de la même logique : en voulant dessaisir les salariés de leur droit d’entrer en grève quand bon leur semble, elle recadre strictement la grève sur le rapport de travail définit par l’entreprise.

5. La sortie du cadre conflictuel passé

La négociation sur le paiement des jours de grève, telle qu’elle était la règle auparavant n’était pas un cadeau : au-delà de la volonté d’en finir rapidement, en acceptant le principe même de la réduction, autant que faire se peut, du coût du non-travail pour les salariés grévistes, cette négociation supposait une reconnaissance de la légitimité sociale de la lutte et, d’une certaine façon, une « utilité » de celle-ci, un sens au niveau de la totalité du rapport de classes au-delà de la polarisation que tout conflit met en œuvre. Or , aujourd’hui, l’attitude gouvernementale et patronale confirme cette polarisation de classe après la fin du mouvement. Faire des grévistes des « non-non-grévistes », dessaisir les salariés de la grève au profit de la dimension entrepreneuriale de celle-ci à travers le respect du préavis, voir un dévoiement du droit de grève lorsque celui-ci s’applique à un objet qui sort du cadre strict de l’entreprise, sont autant d’attitudes qui consistent à considérer que faire grève c’est se mettre en défaut par rapport à l’impératif de travail ce qui nécessite de punir les contrevenants en leur faisant payer la grève au prix fort. Contrairement à ce qui peut apparaître au premier coup d’œil, cette attitude n’est pas une régression, une attitude réactionnaire par rapport aux pratiques antérieures, elle ne revient pas à nier simplement la légitimité sociale des conflits mais à affirmer qu’il n’existe plus de totalité médiatisée au niveau de laquelle ils pourraient trouver leur juste place. C’est, d’une certaine manière, pour la classe capitaliste, se rendre compte que la lutte n’a désormais plus d’autre objectif que la lutte elle-même, que la lutte contre elle-même, et elle s’emploie à répondre à cette situation nouvelle avec des moyens adaptés. Les retenues de salaires, le plus possible et de la manière la plus disciplinaire possible, sont cohérentes avec l’état de l’antagonisme de classes qui se met en place dans la reconfiguration actuelle du procès de subordination de la classe prolétaire par la classe capitaliste. Dans cette reconfiguration, la grève revient à se mettre en défaut par rapport à l’impératif du travail, par là elle se développe comme insubordination et la réponse patronale/gouvernementale comme retour à l’ordre, c’est-à-dire remise au travail, purement et simplement, mais non sans avoir fait payé la faute commise au prix fort.

6. Un cadre pour la nouvelle conflictualité

Il peut apparaître bien restrictif d’aborder ces semaines de mai-juin à partir de la question du (non)paiement des jours de grève, bien restrictif et bien profane. Pourtant, à y regarder de près comme on vient de le faire, et quand bien même on ne considérerait que comme des « indices » les cas qui viennent d’être analysés, on finit par voir de quel « crime » il s’agit sans avoir besoin de « chercher la femme » : il faut bien reconnaître que in fine, la question du coût de la grève pour les grévistes est une sorte de clef de voûte qui constitue un ensemble cohérent, du point de vue salarial et patronal. Cette nouvelle cohérence repose sur ce que j’ai appelé l’immédiateté sociale des classes, un terme qui renvoie d’abord à la stricte polarisation du rapport de classe, hors de toute médiation étatique, et que je propose de compléter ici par la thèse de l’impératif du travail et le statut nouveau de la grève qui est son corollaire. Les semaines de mai-juin permettent de dégager le premier cadre d’une nouvelle conflictualité, dit autrement : les modalités nouvelles de l’implication réciproque antagonique de la classe prolétaire et de la classe capitaliste. Pour la reste, seules les luttes futures permettront d’aller plus loin sur cette voie (mais une analyse rétrospective de décembre 1995 ne serait pas inutile)..

III - SOLDE DE GREVE À LA SNCF

Jusqu’à présent, selon un syndicaliste, « lors des grèves Gallois [9] avait toujours su proposer une issue à la CGT » (Libération du 11 juin 2003), or dans le conflit de mai-juin, cela n’a pas marché faute de « grain à moudre » puisque le dossier du régime général des retraites n’était pas du ressort de la SNCF. Prévoyant la difficulté, les fédérations cheminotes ont tenté d’associer à leur préavis des revendications salariales négociables en interne. Mais cette main tendue à la direction a été repoussée dès le 6 juin lors d’une rencontre avec les syndicats. Selon le témoignage d’un participant, « la direction a expliqué que l’entreprise n’avait pas les ressources pour mener ces négociations actuellement » et, selon un point de vue « interne », « ce n’est pas la grève qui convaincra la SNCF de mettre la main à la poche. » (Libération du 11 juin). On a vu ce que cela a donné du point de vue de la sortie de grève à la gare Montparnasse. Fin du premier épisode.

Le second épisode est intervenu le 26 juin, lorsque Gallois a présenté aux directeurs d’établissements puis aux syndicats un plan d’économie baptisé Starter, lequel a été soumis le 9 au conseil d’administration : « Nous allons faire des économies sur tous les postes. D’au moins 100 millions d’euros, en passant au peigne fin les dépenses courantes, sans tabou. Du train de vie de l’entreprise aux achats à renégocier, en passant par la masse salariale qui représente 50% du chiffre d’affaire et les investissements. » (G. Pepy, Directeur général de la SNCF, interview pour La Vie du Rail, cit. in Libération du 5 juillet 2003). Lequel journal précise pour sa part que le plan consiste à couper dans toutes les dépenses, sauf les investissements (10 juillet 2003), ce qui est plus crédible.

Quoi qu’il en soit du détail de ce plan, ce n’est pas là l’important, l’important c’est que ces 100 millions sont explicitement posés en référence aux 250 millions de perte qui auraient été occasionnés par la grève, ce qui revient à mettre le plan de redressement de l’entreprise sur le dos des grévistes. Cela est peut-être un argument crédible par les abonnés de La Vie du Rail mais au-delà tout le monde sait que le plan est directement lié au « projet industriel » de l’entreprise pour les années 2003-2005 et prévu de longue date, en outre la CGT et la CFDT rappellent justement que les difficultés de l’entreprise ne datent pas des grèves - on a vu plus haut comment dans la cours de la grève la direction de la SNCF refusait a priori toute négociation salariale. Ce qui compte, donc, ce n’est pas tant le plan de redressement que le rapport établi par la direction entre celui-ci et la grève qui fait de l’antagonisme de classe une variété nouvelle de « risque industriel », à mille lieu du « pacte social » scellé en 1999 à l’occasion de l’accord sur les 35 heures. Dans ces conditions, Sud Rail n’a pas tord de sentir à travers cette annonce « une forte odeur de vengeance d’après-grève » (Libération du 5 juillet 2003)

J’ai déjà parlé du caractère « punitif » du refus de négocier les modalités de récupération des jours de grève et émis quelques hypothèses sur la signification de cette punition à travers les motifs invoqués pour justifier le paiement sec à l’Èducation nationale et à la R.T.M.. Il est intéressant de voir comment, après coup, on retrouve la même problématique à la SNCF à propos du plan de redressement « occasionné » par les pertes commerciales dues à la grève de mai-juin.

Il y a d’abord la question de l’impératif du travail mis en avant par Raffarin au sujet des salariés de la fonction publique. À la SNCF, selon un cadre (Hubert Joseph-Antoine, en l’espèce, ça ne s’invente pas !), le refus de la direction nationale de payer les jours de grève a été ressenti comme un soutien : « C’était important de dire : chaque jour de grève sera payé par les grévistes. Localement, pour le management, c’est une question de crédibilité » - on a vu qu’auparavant l’usage voulait que les responsables locaux adaptent au cas par cas les directives nationales -, une fermeté qui fait espérer une « rupture  » durable dans la gestion des conflits (Libération du 10 juillet 2003, je souligne).

Corollairement, la responsable des guichets de la gare Montparnasse estime que « le conflit a exacerbé cette tension entre deux mondes qui cohabitent à la SNCF. Ceux qui refusent de proposer la première classe en guichet, ceux qui refusent de porter l’uniforme de la SNCF “parce qu’on n’est pas chez Disney”, ceux qui refusent d’entendre parler de rentabilité du service public. (...) qui n’intègrent pas l’équation économique de l’entreprise. » et ceux pour qui la « conscience du client » est devenue « un élément fondamental, au même titre que la sécurité » (Libération du 10 juillet). On verra comment ces salariés modèles avaleront l’« équation économique de l’entreprise » lorsque celle-ci bloquera leur salaire et leur avancement...

Le second point est celui du dévoiement du droit de grève, que l’on a déjà rencontré à propos du conflit des traminots marseillais. Selon G. Pepy, « ce conflit est aussi un paroxysme. Parce que le lieu du conflit, censé être interprofessionnel, s’est trouvé être principalement la SNCF alors que l’enjeu, le régime général de retraites, ne la concernait quasiment pas. » « La CGT a mené un conflit politique sans aucun rapport avec l’entreprise, explique un membre de la direction. Ils nous ont dit de ne pas nous en mêler, que c’était une affaire entre le gouvernement et eux. Comme si le sujet SNCF pouvait être mis entre parenthèses. » Et quand la CGT et la CFDT, le conflit s’essoufflant, ont proposé une sortie de crise, sous forme de négociation salariale, on leur a fermé la porte au nez. (Libération du 10 juillet). Retour à la case départ, c’est-à-dire à la sortie de grève.

Un mois après la fin du conflit, on retrouve ainsi à la SNCF la problématique que l’on avait déjà rencontrée à la RTM et à l’Éducation nationale : l’affirmation de l’impératif du travail, et donc la grève comme défaut par rapport à cet impératif et la définition du droit de grève comme droit attaché au contrat de travail avec telle ou telle entreprise et non à la position de classe salariale. La grève, donc, définie par rapport au fait que tel salarié s’est vendu à tel capitaliste particulier (et non plus comme arme de la classe dans son ensemble) et donc la punition pour qui contrevient à cette nouvelle règle. Comme le dit la direction de la SNCF, les grévistes cheminots ne peuvent pas mettre « le sujet SNCF (....) entre parenthèses », ils ne peuvent donc pas faire grève pour autre chose que des histoires de cheminots...

[1] Le mouvement de mai-juin 2003 dans l’immédiateté sociales des classes, la Matérielle n. 7, § 19.

[2] Marx identifie clairement ce niveau « général », du point de vue du paradigme ouvrier de la révolution, lorsqu’il distingue « la tentative de forcer les capitalistes, au moyen de grèves, etc., de telle ou telle usine ou branche d’industrie, à réduire le temps de travail » qui « est un mouvement purement économique » et « le mouvement ayant pour but de faire édicter une loi des huit heures, etc. » qui est « un mouvement politique. » Et il poursuit : « c’est ainsi que partout les mouvements économiques isolés des ouvriers donnent naissance à un mouvement politique, c’est-à-dire un mouvement de la classe pour réaliser ses intérêts sous une forme générale, une forme qui possède une force générale socialement contraignante. » (Lettre à Bolte du 23 novembre 1871, je souligne). Il y aurait beaucoup à dire sur ce passage... À propos de cette « dialectique » entre le général et le particulier, le national et le local, je note dans le compte-rendu de la rencontre de la Poudrière au sujet de la désaffection par les grévistes des AG départementales : « Est-ce à dire que dès l’instant où la lutte se délocalise pour accéder à un niveau supérieur de centralité territoriale et de pouvoir, elle perd sa raison d’être, elle n’est plus elle-même ? Que les niveau centraux sont des lieux institutionnels dont les grévistes n’ont rien à faire par définition ? Qui leur sont un territoire étranger du fait de la nature même de ce territoire par rapport à la nature de la lutte ? » (la Matérielle, op. cit., La rencontre de la Poudrière, § 4). Il ne s’agit pas de privilégier le particulier sur le général, le local sur le national... mais de pointer une dynamique dans la lutte, des déplacements qui s’effectuent de ce point de vue.

[3] Ainsi, la revue Temps critique explique le mouvement de mai-juin par une contradiction entre la capacité d’auto-organisation dont ont fait preuve les enseignants grévistes et leur attachement à l’État-Providence qui « empêche le mouvement de trouver son autonomie politique » (Retraites à vau-l’eau et vies par défaut, contre le capital : assaut !, supplément au n° 13). Il ne faut pas confondre le refus de la décentralisation selon St. Luc avec la défense du centralisme républicain selon St. Jules. Je pense en outre que dans ce conflit les enseignants se sont déterminés avant tout en tant que salariés et non spécifiquement en tant que tel.

[4] Le mouvement de mai-juin 2003..., § 21à 24.

[5] Cf. op. cit., § 19.

[6] Dans ce numéro : Lotta sporca, note 13.

[7] Décembre 1995 en France : Début de la fin des illusions, non publié.

[8] À quand la grève générale ? Voir sur le site Grève 84, 30 mai 2003.

[9] Louis Gallois est président de la SNCF, nommé par Juppé, depuis 1996. En 1981 il a été directeur de cabinet de Chevènement au ministère de la Recherche et de la Technologie, puis Recherche et Industrie (à ce titre il a géré les nationalisations, la restructuration de la sidérurgie et la faillite de Creusot-Loire). Enfin, en 1988 il a suivi Chevènement comme directeur de cabinet au ministère de la Défense. Après cet intermède politique il a été successivement PDG de la SNECMA à partir de 1989 et de l’Aérospatiale à partir de 1992.

Les grèves de mai-juin 2003, en France - R.S.

lundi, 31 mai 2004

Le texte qui suit utilise principalement comme matériel de base :

- la brochure publiée par le groupe Traits noirs, http://traitsnoirs.lautre.net intitulée Les grèves de mai-juin 2003 en Avignon, brochure dans laquelle on trouve en autres : Un témoignage sur les grèves dans l’éducation nationale de 2003 dans le Vaucluse  ; Mai 2003 : que dire aujourd’hui d’un mouvement social multiforme (textes disponibles également dans Dans le monde une classe en lutte - Echanges et Mouvement, BP 241, 75866 Paris Cedex 18, France -) ; une chronologie locale et nationale du mouvement ; deux comptes rendus d’une réunion de réflexion tenue à Marseille par des membres ou des proches de la CNT, de Théorie Commmuniste et de la Matérielle,

- la Lettre de Mouvement Communiste n°10, juin 2003, (BP 1666, Centre monnaie 1000, Bruxelles 1, Belgique)

- deux tracts de la CNT-AIT de Marseille : Soyons ingérables  ; Classe contre classe , (CNT-AIT de Marseille, Vieille bourse du travail, 13 rue de l’Académie 13001 Marseille), disponibles sur le site Grève 84.

- Modeste rapport pour comprendre l’actuelle position avancée du mouvemeent enseignant, texte diffusé par la revue l’Oiseau-tempête (21 ter rue Voltaire 75011, Paris), disponible également sur le site : http://anglemort.ouvaton.org/

- deux textes de la revue Temps critiques  : Retraites à veau-l’eau et vies par défaut  ; Qualifier la grève pour catalyser les luttes (BP 2005, 34024 Montpellier cedex 01),

- deux textes de la revue en ligne la Matérielle  : Le mouvement de mai-juin dans l’immmédiatete sociale des classes et La punition, http://lamaterielle.chez.tiscali.fr...

- le site de coordination Grève 84, ouvert pendant les luttes du printemps, site maintenant fermé, mais dont le matériel est consultable à partir du site http://anglemort.ouvaton.org/

- le site réseau des bahuts dont la couverture des événements fut presque nationale,

- diverses coupures de presse, essentiellement Le Monde.

mon expérience personnelle, en tant qu’enseignant, dans les grèves sur Cavaillon et le Vaucluse.

Sur la base de ce matériel et en l’utilisant souvent de façon critique, je me limiterai à aborder quelques points, plus ou moins importants, mais dont l’approche me paraît susceptible de pouvoir faire avancer l’analyse de ce mouvement de grèves et de manifestations qui s’est révélé, par bien des aspects, pour le moins étrange et réfractaire aux « grilles de lecture » habituelles.

« Ça a pris »

Les grèves ne furent générales, massives et continues que dans l’Education Nationale (EN), elle furent parfois massives mais brèves et intermittentes dans les autres services publics (Etat, Régies, régimes spéciaux), elles ne furent pas totalement absentes dans le secteur privé mais très occasionnelles et marginales.
Si l’on considère les choses d’une façon très pragmatique, il n’y a là rien d’étonnant. La transformation du régime des retraites (pensions) ne touchait directement et immédiatement que les fonctionnaires, dont le gros bataillon de l’EN, les régimes spéciaux (SNCF, RATP, EDF, Poste...) n’étaient pas immédiatement menacés, les salariés du privé, quant à eux, avait déjà subi la réforme de 1993. Au printemps 2003, il est évident qu’aucun cheminot ou traminot ne se fait la moindre illusion sur le maintien, à termes, de son régime spécial, mais la menace n’est pas directe et imminente. La difficulté de la mobilisation sur un thème comme la retraite est encore plus grande dans des secteurs où la précarisation de l’emploi est beaucoup plus étendue comme à La Poste.
Sur cette base, en dehors de l’EN, les grèves ne pouvaient que mobiliser les « professionnels » de la revendication : petit encadrement et militants syndicaux que l’on vit, dans les dépôts, les centres de tri, les antennes locales (du moins dans les Bouches du Rhône et le Vaucluse), inciter les travailleurs à la grève avec beaucoup de conviction et peu d’effets massifs et durables.
La question la plus pertinente ne me paraît donc pas porter sur l’absence de « généralisation », sur « pourquoi cela n’a pas pris ? », mais sur le fait que « ça a pris ». « Ça a pris », mais de façon diffuse, ponctuelle, discontinue. Nous nous attacherons pour tenter de définir ce qui a « pris », à trois aspects de ces grèves : les AG interpro ; le yo-yo des grèves ; l’appel à la grève générale.

Les AG interpro

Sur les AG interpro les avis paraissent partagés. Le texte diffusé par l’Oiseau-tempête reconnaît bien dans les AG interpro un « élargissement » des luttes (ou au moins une tentative d’élargissement) et la possibilité de faire le point sur les mobilisations respectives, mais tout cela se ferait à l’encontre des relations directes et sous le contrôle des syndicats. En revanche, lors de la rencontre de quelques camarades à Marseille où il fut question des AG interpro sur Marseille, Cavaillon, Arles et le nord-Vaucluse, il apparaissait que les syndicats n’avaient pas le contrôle de ces AG. Sur Cavaillon, en dehors des enseignants, les participants (Poste, SNCF, Impôts, France Télécom, Equipement, EDF, Hôpital, et deux fois deux délégués CGT des routiers) étaient souvent adhérents d’un syndicat, mais ne prenaient qu’exceptionnellement la parole à ce titre. Si l’AG était majoritairement peuplée de syndiqués dont pas mal de délégués, cela ne tenait pas, à mon sens, d’une volonté de contrôle mais bien plutôt de ce que, en dehors de l’EN, les grèves étaient le plus souvent de leur fait et de leur détermination à les étendre au-delà des « temps forts ». La discussion sur le rôle et les limites des « temps forts » étant même un des sujets essentiels des discussions. En 1995, j’avais également proposé la tenue d’AG interpro, le délégué CGT cheminot m’avait alors répondu que l’UL était là pour ça et c’en était resté là. Le même, en 2003, participait au AG en attendant son tour de parole. Du fait que les grèves ne tenaient pas, les AG se réunissaient à 18 h ou 19 h, en dehors des heures de travail pour la plupart des intéressés. Pour une AG interpro en période de grèves cela peut paraître paradoxal, ni plus ni moins que ne l’étaient les grèves elles-mêmes. Parallèlement aux Interpro, tout groupe de grévistes (ou non à ce moment là) pouvait participer pleinement à toutes les AG, en prenant la parole non seulement pour informer de la situation dans son secteur mais également, après les précautions d’usage, pour donner son avis sur les possibilités ou les modalités d’action de ceux chez qui il était, sans participer, bien sûr, au vote sur la grève.
L’AG interpro, sur Cavaillon, ne s’est pas cantonnée à l’échange d’informations mais a organisé six actions : un barrage filtrant sur le pont de la Durance entrainant un blocage de l’important noeud routier qu’est Cavaillon avec le MIN et les centrales d’achat des grandes surfaces de la région qui sont installées sur la zone industrielle ; une opération « péage gratuit » sur l’autoroute ; une réunion publique d’informations ; une manifestation dans la ville ; la prise de contact avec les entreprises privées - essentiellement transports routiers, activité essentielle à Cavailllon - ; l’arrêt du TGV postal sur les voies menant à la plateforme de tri-paquets. Cette dernière action, à la demande des ouvriers de la plateforme, surtout les précaires, était destinée à réimpulser la grève sur leur site. Si de ce point de vue ce ne fut , le lendemain, qu’un « succès » éphémère de 24 h, la plus grande réussite fut, pour ceux qui étaient de l’équipe de nuit, de pouvoir s’asseoir le long du quai de débarquement en regardant, à 300 mètres, les phares du TGV immobilisé et de jouir de l’affolement du chef. La prise de contact avec les entreprises privées fut un échec, pourtant la plus importante, La Flèche Cavaillonnaise (transport routier, première entreprise privée du département), a connu au même moment une grève de trois jours des caristes-préparateurs de commandes qui s’est soldée par l’augmentation de salaires réclamée, nous ne réussimes qu’à voir un ouvrier qui nous dit que l’ambiance et la pression de la direction dans les entrepôts étaient telles qu’il était impossible que quelqu’un d’extérieur se montre. Vrai ? Faux ? Bouclage syndical de la grève ? Convictions plus ou moins fondée des grévistes que leur affaire n’avait rien à voir avec la nôtre ? Nous en sommes restés là. Il va sans dire que la taille de la ville de Cavaillon (25000 habs) a été un élément déterminant du mode de déroulement de l’interpro, mais il faut tenir compte que, durant ce mois et demi de luttes diverses et discontinues, ce sont souvent des villes de cette dimension (souvent même plus petites si l’on considère les écoles primaires et les services commmunaux) qui ont donné la couleur et l’importance du mouvement.
Les interpros ont été le lieu privilégié où s’est manifesté cette caractéristique nouvelle et difficile à cerner de ce mois et demi de grèves intermittentes (hors mis l’EN) : le fait que les grèves prenaient parfois pour un ou deux jours, mais ne « tenaient pas », a amené à la lumière le mélange permanent entre travail et résistance au travail qui est le quotidien de la lutte de classe. En dehors de la présence aux AG interpro, il n’y avait pas, aux Impôts, à France Télécom, à la plateforme paquets, de jours de travail sans AG tout aussi animée que les jours de grève. Il s’est même produit, à ce sujet, un fait étonnant, alors que ce jour là l’Equipement départemental n’était pas en grève, une équipe qui n’était pas de service a bloqué avec ses engins la cité administrative d’Avignon.

Des grèves segmentées et intermittentes

On peut considérer le yo-yo des grèves comme une faiblesse de ce mouvement et croire par ce jugement avoir réglé l’affaire. Si ce fut de façon indéniable une faiblesse du mouvement, cela ne fut pas par rapport à une nomenclature préalable définissant la grève parfaite (ce qui n’apporte strictement rien à la compréhension d’un mouvement), mais par rapport à la volonté des gréviste, à ce moment là, d’étendre les grèves et de les rendre durables. Dans la « faiblesse », ce qui nous intéresse ce n’est donc pas que « cela n’ait pas pris », mais que cela « a pris »... de cette façon. Et c’est cette « façon » que, maintenant, nous devons comprendre pour elle-même, positivement, et non comme un absence.
La continuité de la grève dans l’EN a permis l’installation de ce climat où d’autres entraient dans la grève en utilisant le mot d’ordre syndical officiel et l’argumentaire de la menace sur les retraites, mais en fait pour de toutes autres raisons touchant tous les aspects de la vie au travail : horaires, précarisation, sanctions, perte d’identité professionnelle etc. Sur Cavaillon, à la plateforme paquet, les motivations essentielles étaient la précarité et les sanctions continuelles sur la conduite des charriots-élévateurs ou le non-respect des consignes « vigipirate ». A France Télécom, c’était la programmation de la fermeture de l’antenne (une cinquantaine de salariés) et le déplacement du personnel sur Apt et Avignon (fermeture finalement réalisée en novembre 2003). Aux Impôts, la rancoeur accumulée à la suite de l’échec de la longue grève des années précédentes. Les grèves tenaient plus de l’ « acte d’indiscipline » (La Matérielle) que d’une logique revendicative visant son unification. Dans cette situation, l’échec de l’action visant à étendre les grèves et à les rendre durables fut vécu comme une faiblesse du mouvement, sans se rendre compte, sur le moment, que c’était d’autres grèves (au pluriel) qui se déroulaient que celle (au singulier) que l’on voulait étendre.
Ce caractère diffus et discontinu c’est tout d’abord pendant le moi et demi du mouvement l’intrication entre être en lutte, en grève parfois, et être au travail, ce n’est pas sans répercussion et signification sur ce qu’est être au travail et sur le niveau de désaffection et de répulsion face au travail.
Ce caractère diffus et discontinu c’est aussi comme le souligne le texte d’Echanges le signe de la persistance et de l’extension des affrontements à l’ensemble du pays, sans sortir du « localisme » de l’organisation et des actions. La combinaison impulsée par les luttes entre localisme et extension est un des traits les plus déroutant du mouvement : une ubiquïté du « même » qui ne supprime pas la différence. Un des traits essentiels du mouvement (dans les limites de mon expérience) fut la méfiance extrême vis-à-vis de toutes les formes d’AG dépassant la connaissance immédiate des participants entre eux, conjointement à une utilisation intensive du réseau internet où l’on constatait que tout le monde faisait la même chose au même moment.
Enfin, ce caractère diffus et discontinu, reflète les « tendances profondes de l’ensemble du combat social » : des luttes « apparemment marginales, mais persistantes » (Echanges). Ces luttes sont souvent spécifiques à l’appel de collectifs locaux, régionaux ou nationaux surgis de la lutte elle-même ». Le texte parle même de « lame de fond » et de « nouvelle voie de l’autonomie » (j’aborderai plus loin la question de l’autonomie et de l’auto-organisation dans les luttes du printemps). La question est évidemment celle de la nature de cette « lame de fond ». Les textes de La Matérielle avancent deux hypothèses : le prolétariat ne se consitue que dans son opposition à la classe capitaliste ; la disparition de toute « unité préalable » de la classe et la disparition même de toute notion d’unité.
La nature de la « lame de fond » est bien dans la segmentation qu’aucune totalité ou « immédiateté sociale » ne viennent sauver. La totalité, c’est-à-dire la polarisation de la société en classes, n’est pas présente dans chaque segment ni dans leur possible addition momentanée, elle est leur segmentation elle-même en ce qu’elle suit et n’existe que dans les linéaments, les ruptures et les découpages de la reproduction du capital dans laquelle le prolétariat ne trouve plus aucune confirmation de lui-même. Son unité, car unité il y a, lui est étrangère, pour lui-même n’existe que l’immédiateté de la segmentation. Les nostalgiques du Grand Parti et de l’unité des gros batailllons de la classe ouvrière se bercent d’illusions en considérant que cette segmentation est subie, elle est le plus souvent voulue, construite et revendiquée. La nature de la segmentation, c’est dans la lutte de classe une activité d’extraénisation par le prolétariat de sa propre définition comme classe :une unité objectivée dans le capital.
Dans tout ce mouvement du printemps, comprendre la segmentation comme une faiblesse à dépasser dans l’unité, c’est poser une question formelle et lui appporter une réponse tout aussi formelle. La diffusion de ce mouvement, sa diversité, sa discontinuité constituaient son intérêt et sa dynamique même. « Aller plus loin », ce n’est pas supprimer la segmentation dans l’unité, ce n’est pas une réponse formelle qui est peut-être déjà caduque, il ne s’agit pas de perdre la segmentation, les différences. « Aller plus loin », c’est, dans d’autres circonstances, la contradiction entre ces luttes de classes dans leur diversité et l’unité de la classe objectivée dans le capital. Il ne s’agit pas de dire que plus la classe est divisée, mieux c’est, mais que la généralisation d’un mouvement de grèves n’est pas synonime de son unité, c’est-à-dire du dépassement de différences considérées comme purement accidentelles et formelles. Il s’agit de commmencer à comprendre ce qui se joue dans ces mouvements diffus, segmentés et discontinus : la création d’une distance avec cette unité « substantielle » objectivée dans le capital. Cette extrême diversité conservée et même approfondie dans un mouvement plus général en contradiction avec le capital et cette unité objective qu’il représente est peut-être une condition de l’articulation entre les luttes immédiates et la communisation.
Il est encore difficile de dire si cette situation est conjoncturelle (nature des secteurs en lutte, lutte « défensive » ou de statu quo, phase d’accélération en France du rattrapage de certains retards dans la restructuration mondiale ...) ou définitoire du rapport entre les classes dans le capital restructuré, toujours est-il qu’elle est maintenant une détermination incontournable de la lutte des classes.
Cette logique éclatée des grèves s’est déroulée dans l’interaction d’une double continuité temporelle dont le texte de La Matérielle intitulé Le mouvement de mai-juin 2003 dans l’immédiateté sociale des classes propose une conceptualisation : d’un côté, la succession discontinue des « temps forts » ; de l’autre, le temps continu de l’action. La première temporalité serait celle de la « représentation », de la « position » ; la seconde celle de l’ « action », de l’ « opposition ». La « représentation » consiste, dans la « grosse manifestation », à « montrer les salariés en grève », en revanche, « dans le cours quotidien de la lutte, ce que l’on fait vaut mieux que ce que l’on montre ».
Si être une classe n’existe que comme opposition et surtout que comme manifestation de cette opposition, on comprend que la question de l’ « unité de la classe » devient éminemment problématique. Il n’y a plus de « médiation a priori  » assurant l’unité de la classe : syndicale, politique, idéologique. « Il n’y a plus d’unité de la classe en dehors de la lutte elle-même », plus d’unité « substantielle » mais une « intersubjectivité » qui n’a rien à voir avec la perspective classique de la construction de l’unité au cours de la lutte. Dire que « la lutte n’a plus désormais d’autre objectif que la lutte elle-même » pointe quelque chose que l’on perçoit intuitivement comme exact, cependant La Matérielle se livre peut-être à une généralisation théorique hâtive. Jamais aucune action particulière, aucun départ ponctuel de grève, ni le mouvement du printemps dans son ensemble, n’ont été entrepris sans l’objectif de peser contre le projet gouvernemental ou au moins de « se faire entendre » (une des expressions majeures de ces journées de grèves et de manifestations). La lutte a toujours eu un autre objectif qu’elle-même, ce que pointe la formule de La Matérielle c’est que les salariés en lutte sont maintenant séparés des formes de représentation et d’unité qu’ils trouvent toutes faites. Les syndicats existent toujours et ont été une référence constante dans les luttes du printemps, mais ils ne sont plus que le signe d’une « position » dans la société, qu’une représentation et un prestataire de service. Une telle situation n’a pas pour conséquence obligatoire le caractère dispersé et discontinu des grèves, elle explique seulement que la généralisation qui a réellement eu lieu a eu ce caractère. Elle interdit également l’interprétation du mouvement sur le mode de la « faiblesse » par rapport à ce qui aurait dû être.
Dans les grèves du printemps « position » et « opposition » étaient constamment intriquées, même si le « dosage » de l’une ou de l’autre était variable selon les types d’actions, les types d’AG et même les types de manifestations et le moment où elles eurent lieu dans le cours du mouvement.
Ainsi la grande manifestation du 6 mai et la plus grande du 13 étaient inscrites profondément dans le « temps continu de l’action ». Ce n’est qu’après le 13 mai que les manifs prennent nettement l’allure de simples démonstration de « position » ou de « représentation » quand s’installe la temporalité des « temps forts » se dissociant de l’ « action continue ». Cependant, malgré cette dissociation de plus en plus manifeste, la manif demeure un lieu de contact et de mise au point des actions pour les jours à venir. La circulation est énorme à l’intérieur des cortèges. En outre, à l’intérieur de la « grosse manif » de « représentation », sa fonction de simple « représentation » n’étouffe jamais totalement sa fonction de « continuité de l’action ». Deux fois, sur Avignon, après le 13 mai, la manif qui doit se limiter au tour de ville à l’extérieur des remparts, sur les bords du Rhône (c’est-à-dire nulle part) et s’achever par un pique-nique / flon-flon à proximité du fameux pont, est massivement « détournée » vers le centre ville contre la Mairie et la Préfecture (protégées par les CRS) et les locaux de France bleue Vaucluse qui sont investis ainsi que ceux de l’Inspection Académique.
En ce qui concerne les AG, d’après les limites de mon expérience, les AG d’établissements dans le secondaire de l’EN (collèges et lycées) étaient strictement du côté de l’ « action continue », ainsi que les AG de secteurs regroupant primaire et secondaire, de même pour les AG sur les autres services publics même lorsqu’elles ne débouchaient que sur un soutien de l’action des autres  ; les AG interpro balançaient entre « action » et « représentation » ; les AG départementale, quant à elles, n’étaient que « représentation » où se jouaient quelques enjeux de pouvoir entre syndicats.
Des actions pouvaient, quant à elles, être exclusivement « représentatives », comme le blocage simultané de tous les ponts du Rhône de Lyon à Arles. Cela, même si cette action a été mise en place par des coordinations avec une participation rêtive des syndicats.
Tout cela pour dire que la question de la « généralisation » du mouvement ne s’est pas exclusivement joué du côté de la « continuité de l’action » et que dans celle-ci la lutte ne devient pas à elle-même son propre objectif.
A première vue, par les « temps forts », les syndicats ont enterré et désarticulé l’ « action continue ». En réalité, je ne pense pas que l’on puisse trancher de façon exclusive dans le grand débat qui a affecté le mouvement du printemps. La répétition des « temps forts » a-t-elle été une stratégie syndicale plus ou moins délibérée destinée à briser la généralisation des grèves ? A-t-elle, à l’inverse, permis de les entretenir et de les faire durer bien que de façon discontinue ? A-t-elle, plus vraisemblablement, été l’accompagnement syndical du mouvement tel qu’il était ? La simple lecture chronologique des événements montre déjà une chose : les directions syndicales soufflent le froid sur le chaud et le chaud sur le froid. Comme diraient les économistes, elles mènent une politique contracyclique. De ce point de vue, il est évident que, au moins pendant les deux premières semaines de mai, les temps forts, relativement très espacés par rapport à ce que l’on verra par la suite, et l’absence de préavis de grève reconductible ont un rôle indéniable de refroidissement du mouvement. L’espacement et l’absence de préavis sont destinés à éviter tout emballement du mouvement de grève.
Débarrassons nous de l’éternelle discussion sur les syndicats. Les syndicats ne trahissent pas, mais dire qu’ils tiennent tout simplement leur rôle, sans préciser celui-ci, ou en en faisant des intermédiaires entre l’Etat (ou le capital) et les ouvriers, n’avance également pas à grand chose si l’on ne dit pas pourquoi leur action est efficace ; ce que l’on ne peut faire qu’en dépasssant une vision instrumentaliste qu’elle soit de simple rôle ou de trahison.
On ne comprend rien aux syndicats et au syndicalisme en général, si on se contente de les considérer comme manipulant de l’extérieur l’activité de la classe ouvrière ou comme une courroie de transmission de l’Etat à l’intérieur de la classe. Il faut une bonne fois pour toutes reconnaître que la classe ouvrière ou le prolétariat (ici , la différence, si elle existe, importe peu) est une classe du mode de production capitaliste, qu’elle est dans un rapport conflictuel d’implication réciproque avec le capital (même si elle peut être à même de dépasser ce rapport). Ce rapport, l’exploitation, est la dynamique même de la reproduction du mode de production, de l’accumulation du capital. Dans cette contradiction qu’est l’exploitation, le prolétariat produit le capital et se reproduit lui-même dans son rapport à lui. Les intérêts respectifs sont simultanément irréconciliables et le fondement même de la reproduction respective des termes.
Le syndicalisme exprime ce procès, il exprime l’activité de la classe en ce qu’elle implique conflictuellement le capital et présuppose son rapport à lui. Mais, et c’est fondamental, c’est dans le capital que la reproduction de ce rapport trouve constamment les conditions de son renouvellement. C’est en cela que, fonction de l’implication réciproque, le syndicalisme se trouve nécessairement amené à envisager le renouvellement de ce rapport sur la base des nécessités du capital, il n’a pas le choix. Le conflit ne peut dépasser le carcan de la logique économique capitaliste, et les syndicats sont les garants qu’il s’y maintient. De là découle toutes les pratiques immédiates du syndicalisme : fonction de l’activité de la classe, dans son implication réciproque avec le capital, le syndicat ne peut alors que travailler à conforter et à reproduire cette implication. Les syndicats jouent leur partition mais ne peuvent la jouer et la faire plus ou moins entendre dans les luttes que parce qu’ils sont l’expression fonctionnelle d’une situation réelle de la classe.
Il est facile d’écrire que les travailleurs doivent s’occuper eux-mêmes de leurs affaires, ne rien attendre des syndicats, ne rien leur demander (lettre de MC). Le problème c’est que les travailleurs n’agissent pas ainsi. En même temps qu’ils s’occupent eux-mêmes de leurs affaires, ils demandent aux syndicats de s’en occuper parce que, dans certaines circonstances et pour certaines « affaires », ils considèrent, avec raison, les syndicats comme étant aussi eux-mêmes. Durant le printemps 2003, ce ne sont pas seulement les militants syndicalo-gauchistes de SUD, de LO ou de la Ligue qui cherchaient à « pousser » les syndicats, mais des milliers de travailleurs. Avant même de leur réclamer la « grève générale », ils leur demandaient des préavis de grève ou de se prononcer sans ambiguïté pour les grèves reconductibles.
Durant les quinze premiers jours de mai, si la grève ne prend pas massivement en dehors de l’EN, c’est de la faute aux syndicats. Les travailleurs veulent « aller plus loin », il sera très dur au syndicats, après le 13 mai de faire reprendre le travail à la RATP ou la SNCF (comme après le 2 juin à la SNCF), mais ils y parviendront assez rapidement, car si les travailleurs veulent « aller plus loin », c’est avec leurs syndicats. On peut parler d’ « illusions », d’ « erreurs » ou même de manque de « conscience de classe », cela ne change rien à l’affaire. Les travailleurs ne demandent pas ici à d’autres de faire ce qu’ils ne sont pas capable de faire eux-mêmes. C’est à eux-mêmes en tant que syndicats (qu’ils soient adhérents ou pas) qu’ils demandent d’ « aller plus loin ». Quand les syndicats n’iront pas plus loin, ils s’arrêteront, parce que « leurs affaires » dont ils avaient alors à s’occuper étaient des affaires syndicales. Quand les travailleurs « s’occupent de leurs affaires » ou quand ils demandent à leurs syndicats de s’en occuper, ce n’est pas des mêmes affaires dont il s’agit. Dans tous les secteurs à régimes spéciaux de retraite, l’attaque et le danger n’étaient pas imminents. La lutte, en tant que généralisation unitaire d’une revendication, était de l’ordre de la prévention, de la garantie à obtenir, elle se situait d’emblée dans l’ordre de la négociation. Elle était substantiellement syndicale au sens où nous avons défini le syndicalisme comme existence fonctionnelle de la classe ouvrière dans l’implication réciproque entre le capital et le prolétariat. Ce que font les directions syndicales, dans ces départs de grèves de la première quinzaine de mai, c’est de les cadrer dans ce qu’elles sont, d’affirmer leur propre nature. Par l’action des syndicats, c’est la propre nature de leur grève qui s’impose aux travailleurs. Plus tard, dans les dix premiers jours de juin, en réclamant la grève générale aux syndicats, les grévistes du printemps 2003 ne se sont pas trompés, n’ont pas été trompés, ne se sont pas faits des illusions. En dehors de l’EN, c’était une grève qui, lorsqu’elle visait sa généralisation comme unité sur des revendications communes, ne pouvait être que syndicale : la définition de la place à moyen terme de la reproduction de la force de travail dans la reproduction du capital. C’est dans sa dispersion qu’elle a pu être parfois autre en exprimant une critique de la situation sociale générale des salariés. Critique sans revendication ou, ce qui revient au même, s’exprimant dans une collection illimitée de revendications.
Faire grève est devenue maintenant un acte d’indiscipline, au sens où les transformations de la reproduction du capital, la rupture de tous les compromis, font que la grève perd toute légitimité au regard de cette reproduction. La grève n’est plus un moment du « plan » aurait dit les opéraistes. Il ne peut y avoir d’activité syndicale sans grève, mais la grève elle-même, simplement parce qu’elle est arrêt du travail n’a plus aucune légitimité pour le capital, par là, elle est devenue un problème à l’intérieur de l’activité syndicale. La disjonction entre le petit appareil d’encadrement syndical et les directions, que confirme n’importe quelle expérience, même restreinte, du mouvement du printemps, témoigne de ce problème. Dans le fait même de la grève, il y a maintenant quelque chose de problématique pour le syndicalisme
Les syndicats ont finalement accompagné le caractère dispersé du mouvement et, dans les manifs massives et les temps forts, ils lui ont donné sa généralisation comme unité à côté de sa diversité (l’unité qui a eu lieu, pas celle qui n’a pas eu lieu ou « aurait pu avoir lieu »).
Après le 13 mai et l’échec de la généralisation attendue, il se produit une étrange coexistence entre d’un côté, l’allure que prend spontanément le mouvement de grèves dans sa généralisation diffuse, dispersée et intermittente et, d’un autre côté, la logique syndicale d’acceptation négociée de la réforme des retraites. Cette coexistence entre les luttes dans leur diversité et l’unité de la classe objectivée dans le capital et représentée par les syndicats ne fut pas pousser jusqu’à la confrontation. Les termes sont demeurés à la fois conflictuel et se légitimant réciproquement. Depuis le référendum sur les retraites à EDF, les déclarations de Le Duigou au Congrès de Montpellier, la présence de Bernard Thibault au Congrès du PS, la CGT avait montré qu’elle était largement ouverte à cette réforme et à sa négociation. Les temps forts, essentiellement impulsés par la CGT, ne doivent être que des appuis dans la perspective de la négociation.
Ce mouvement de grèves diverses, dispersées et discontinues qui n’a lui pour perspective que le retrait pur et simple du projet Fillon utilise les « temps forts » et les manifestations pour se relancer en tant qu’action continue, pour scander celle-ci. Ce mouvement est la multiplication d’autres grèves, diverses, qui se côtoient sur le plus petit commun dénominateur du rejet de ce plan (une sorte de symbole). Mais ce mouvement n’a pas qu’un simple rapport utilitaire avec les « temps forts ». Si, dans les AG, quelque soit les secteurs, tout le monde discute de la validité des « temps forts » et beaucoup la conteste, la stratégie syndicale accompagne le mouvement, d’une part formellement par son caractère elle-même discontinue et, d’autre part, parce que le mouvement, quelle que soient les critiques faites aux syndicats, demeure fondamentalement un mouvement syndical dans sa nature générale : quelle place nous réserve le capitalisme dans sa reproduction ? Cette place, durant toutes les actions, y compris celles des journées de grèves, a toujours été comprise comme le résultat d’un choix entre plusieurs possibles et non comme une nécessité, c’est-à-dire que le rapport d’exploitation n’est jamais apparu dans le mouvement comme ce qui reliait les protagonistes. Les temps forts représentaient en dehors d’elle, mais à partir d’elle, cette diversité des luttes. En ce que les grèves se côtoyaient dans leur diversité et segmentation, ce mouvement eut sa généralisation, mais ce ne fut pas la grève. La généralisation de ce mouvement ce furent les manifestations
Cette étrange coexistence entre le caractère segmenté et discontinu du mouvement et des grèves et la stratégie syndicale des « temps forts » s’est retrouvée jusque dans la « sortie de grève » (je reprends ici les deux comptes rendus de la réunion de Marseille dans la brochure de Traits Noirs). Considérer la fin des grèves comme « sortie de grève » c’est d’une part, reprendre l’expression typiquement euphémistique du vocabulaire syndical classique. La résolution des cheminots de la Gare Montparnasse a trouvé la formule alambiquée de « sortie de la grève reconductible » (Libération du 13 juin 2003), ce qui n’exclut pas tout à fait que dans le mouvement général de reprise, appuyée par les directions syndicales, des actions ponctuelles de grève soient lancées - ne serait-ce que pour épuiser les « irréductibles ». Mais, d’autre part, cette formule alambiquée traduit sans doute une situation réellement alambiquée. Lorsque j’ai proposé en AG de secteur de voter la « sortie de la grève reconductible » ce fut en dehors de l’influence de dirigeants syndicaux. Si cette « sortie » fut votée (de justesse) le jeudi 12 juin (le soir même de la grande manif à Marseille où nous avions tous crié « grève générale »), il fut décidé au même moment que la reprise n’aurait lieu que le mardi 17 juin. Sortir de la grève était devenu problématique parce que les grèves ne se sont pas dérouléees selon une dynamique continue de montée en puissance, mais plutôt un mouvement de yo-yo alternant des phases dures, des moments de grande détermination et des moments d’atonie. Le brouillage de la frontière entre les journées de grève et celle de reprise du travail s’est poursuivie jusque dans le vote et l’expression de la « sortie de grève ».

L’appel à la grève générale

Le principal effet de cette coexistence (qui est demeurée pacifique), ce fut l’appel à la grève générale dans les deux premières semaines de juin, c’est-à-dire les deux dernières semaines du mouvement de manifestations et de grèves. Je demeure persuadé que globalement le mouvement est resté un mouvement de nature syndicale, dans le sens le plus général que j’ai donné au syndicalisme. Les grévistes ne se sont pas trompés, ne se sont pas faits des illusions en réclamant aux syndicats cette grève générale. Ils n’ont pas réclamé aux syndicats ce qu’eux-mêmes ne faisaient pas mais auraient souhaité faire, ils ont réclamé aux syndicats autre chose que ce qu’ils faisaient. Il est difficile cependant de présenter l’appel aux syndicats à proclamer la grève générale comme la simple continuation du mouvement de grèves.
C’est le personnel de l’EN, le seul secteur où la grève est relativement permanente qui ne voit d’issue non pas dans la grève générale mais dans l’appel aux syndicats à appeler à la grève générale (ce n’est pas exactement la même chose). Il est évident pour tous (même pour ceux qui la réclament) que la grève générale n’est pas là, n’est pas dans les potentialités du moment (surtout autour du 10 juin). En appelant les syndicats à appeler à la grève générale, le mouvement principalement dans l’EN (c’est de là que viennent ces appels) a changé de base. Il est poussé à ce changement par la nature continue que la grève a pris dans ce secteur et qu’il cherche maintenant à faire imposer aux autres secteurs, sans se rendre compte que ce n’est pas la nature continue de la grève en elle-même qui importait, mais la mobilisation active continue de chacun. Dans le recul du mouvement, le fait d’avoir été le seul secteur en grève relativement permanente s’autonomise de l’activité des grévistes eux-mêmes comme une caractéristique de fait, indépendante de cette activité, elle s’en sépare et on la confie aux directions syndicales. C’est leur propre action qui maintenant domine les grévistes quand le caractère continu de leur action de grévistes apparaît, dans le moment de recul, en décalage et même inadéquate à ce que fut le reste du mouvement. Ce que cette action n’était pas quinze jours auparavant quand elle était le fil du temps continu de l’activité et de l’opposition par laquelle la classe existe à elle-même comme distinction par rapport à son unité et son existence objectivées dans la reproduction du capital. C’est le mouvement de grèves qui s’est différencié de lui-même en lui-même, dans cet appel, comme mouvement de grève (au singulier) générale. Il n’a pas cherché à créer ou ressusciter quelque chose d’ « impossible » ou d’ « anachronique », l’unité de la classe existe toujours bel et bien, elle est une unité objective dans la reproduction du capital, faire appel aux syndicats c’était simplement reconnaître cette unité au niveau même où elle existe, comme une hypostase. C’est la dualité des six ou huit semaines de grèves et d’actions qui est alors apparue clairement. C’est donc avec raison que La Matérielle fait remarquer que cet appel s’adresse aux centrales syndicales pour leur reprocher de ne pas le lancer. Comment mieux dire que le changement de base du mouvement est aussi dans sa continuité, quand il se sépare de lui-même, quand il s’hypostasie, il ne s’oublie pas.
En conclusion, les grèves du printemps 2003 et le mouvement dans son ensemble se sont construits autour de deux axes qu’il est délicat de généraliser hâtivement comme constitutif d’un nouveau cycle de luttes : la classe ne se consitue que comme activité (action continue et dispersion car il n’y a plus d’unité préalable autre qu’objectivée dans la reproduction du capital) ; la nature de la segmentation, c’est dans la lutte de classe une activité d’extraénisation par le prolétariat de sa propre définition comme classe.

L’indiscipline

Les grèves du printemps fournissent des éléments ne permettant d’approcher qu’intuitivement cette notion d’indiscipline.
La rupture de la barrière du métier est le premier élément. Cette rupture ne doit pas être considérée comme une simple conjonction de forces, une addition de secteurs en grève (ou envisageant de l’être) destinée à accroître la force de chacun et de l’ensemble, tout en laissant intacte la nature de la revendication et de l’action dans chacun des secteurs s’additionnant. Cette rupture contient le rejet de toute la reproduction sociale. Faire grève n’est plus une normalité du rapport capitaliste, mais un acte d’indiscipline.
On peut alors préciser la notion d’indiscipline. L’indiscipline n’est pas le conflit à l’intérieur de la règle du jeu « systémique », elle apparaît lorsque ce conflit inclut la règle du jeu elle-même : la reproduction. L’indiscipline est un refus de la règle du jeu. La rupture des barrières de métiers n’est pas un simple processus quantitatif mais contient une transformation qualitative.
Un deuxième élément permettant d’approcher cette idée d’indiscipline est à chercher dans la forme même des grèves, dans leur « faiblesse ». Les grèves avaient des motifs officiels (qui n’étaient pas des prétextes), mais elles portaient en fait sur des choses innégociables : le mépris, une vie « minable », la relégation sociale, l’insécurité permanente, être jetables, transparents, la sale gueule du chef. Portant sur des choses innégociables, les grèves n’avaient aucune raison d’être maintenues pour obtenir satisfaction (ni, non plus, de s’arrêter ou de ne pas reprendre). Sur la plateforme paquets, un vendredi, la grève est votée pour le lundi. Le lundi, la première équipe arrive et constate qu’il n’y a que très peu de travail en attente, elle décide aussi sec de ne pas faire grève et d’attendre le lendemain où la charge de travail est plus importante. La grève a lieu le mardi. Une petite anecdote. Quelques jours avant la rentrée scolaire de septembre 2003, je croise au supermarché une institutrice, gréviste déterminée du printemps, mais nullement militante ou « théoricienne de la révolution ». Elle me dit en riant : « on recommence à la rentrée ! » ; je réponds bêtement : « il va falloir trouver un sujet ». « Mais non - me dit-elle - , on fait grève et les syndicats trouveront bien une raison ».
Nous pouvons compléter cette approche impressionniste de la notion d’indiscipline par un troisième aspect : la subjectivité des acteurs des grève (nous sommes là sur un terrain théorique des plus glissants). Le thème de la subjectivité est lié à ce que la classe se définit dans une opposition au capital qui n’inclut plus une « unité » ou une « identité » préalable de la classe. Avec la disparition du « vieux mouvement ouvrier », de toute confirmation d’une identité ouvrière ou d’une « unité préalable » de la classe, c’est-à-dire quand la contradiction entre les classes se situe au niveau de la reproduction du rapport capitaliste, la lutte de classe paraît être devenue une auto-mise en scène de sujets (jusque sous la forme la plus triviale de l’importance de leur répercussion médiatique dans le « choix » des actions). La plupart des luttes actuelles ne nous donne à voir à leur surface que l’interaction de sujets libres et individuels se regroupant de façon toute aussi libre et aléatoire dans toutes sortes d’AG ou de Collectifs.
L’indiscipline est le côté actif de la disparition d’une « unité préalable », du « mouvement ouvrier », de la confirmation d’une identité ouvrière dans la reproduction du capital. L’indiscipline est la forme d’apparition de la constitution de la classe dans son contraire, donc une indiscipline par rapport à elle-même, mais aussi, dans le même mouvement, par rapport au capital, car, à l’intérieur de la polarisation nécessaire de la totalité en classes antagonistes, elle fait apparaître cette nécessité dans sa négation. En fait, par l’indiscipline du sujet, c’est le mouvement objectif actuel de la constitution de la classe qui apparaît dans la réalité de la vie de tous les jours comme étant lui-même problématique.

La critique du travail

Si l’on quitte ses lunettes radicales, dans le mouvement du printemps, la volonté de ne pas se faire allonger le temps de travail (la durée de cotisations) ou réduire les droits à la retraite et le taux de remplacement, n’est pas une « critique du travail », ni « indirecte » ni « par défaut ». C’est une acceptation du travail en ce qu’il donne des droits. Le mouvement n’est jamais allé au-delà de la reconnaissance et de l’acceptation du travail comme d’une contrainte nécessaire, mais en tant que contrainte nécessaire il doit être la condition d’ouverture de droits sur la société : santé, revenu décent, retraite, allocations de chômage, etc. Bien sûr, tout au long de ces grèves et manifestations, ont été affirmées la volonté de ne pas se « tuer au travail », d’avoir du temps libre, mais toujours parce qu’on le mérite en raison du travail effectué. Ce n’était pas une « critique du travail », mais celle de la rupture d’un contrat.

De la « défense du bout de gras » au démocratisme radical

Disons, pour faire rapide, que j’appelle ici « démocratisme radical », ce que d’autres appellent « citoyennisme ».
Le démocratisme radical se veut, dans le meilleur des cas, la critique du mode de production capitaliste pour laquelle il ne s’agit plus pour le prolétariat d’abolir ses conditions d’existence, c’est à dire abolir le mode de production capitaliste et lui-même, mais de maitriser ses conditions d’existence. Pour cela ce mouvement social trouve dans la démocratie revendiquée comme radicale la forme et le contenu le plus général de son existence et de son action (maîtrise, contrôle). Le prolétaire est remplacé par le citoyen, la révolution par l’alternative.
Sa raison d’être est actuelle, elle réside dans la restructuration présente où la reproduction de la classe ne comporte plus aucune confirmation d’une identité ouvrière opposable au capital comme base d’une réorganisation de la société (une affirmation de la classe contre le capital). Quand dans les luttes, le prolétariat pose la contradiction au niveau de la reproduction du rapport entre les classes, quand il est en contradiction avec le capital qu’en produisant tout son être dans le capital, il en résulte cette chose inédite, c’est agir en tant que classe qui devient la limite de la lutte de classe du prolétariat. C’est cette limite que le démocratisme radical formalise et promeut : entériner l’existence de la classe dans le capital. Le capital n’est plus un mode de production, mais une logique économique imposée à la société. Tout n’est qu’une question de contrôle. Vu le sujet de ce contrôle, l’individu, ce contrôle sera la démocratie.
Dans le mouvement de grèves et de manifestations du printemps 2003, le démocratisme radical a été son discours constant, sa limite permanente et intrinsèque si ce n’est son contenu même. Pourtant, ce qui paraît si massif et évident n’allait pas de soi. L’affrontement entre les classes portait sur une attaque directe de la classe capitaliste sur le salaire et sur le partage entre salaire et profit. La lutte portait donc sur le « défense du boût de gras », non sur la démocratie et un choix de société.
La question qui se pose est alors la suivante : pourquoi et comment un mouvement revendicatif sur la « défense du boût de gras » ne s’est compris lui-même et ne s’est exposé que dans les termes du démocratisme radical ? C’est-à-dire en termes de choix de société : libéralisme contre solidarité, décentralisation contre égalité, Etat « indifférent » et « arrogant » contre démocratie, privatisation contre service public. On peut immédiatement avancer une réponse toute simple. Dans chacune de ces oppositions, même si c’est d’une façon totalement mystifiée, chaque second terme représente une réalité actuelle ou une revendication de ce qu’elle devrait être que l’on suppose (souvent avec raison) plus favorable que ce que contient le premier terme. Les salariés du public décrivent et défendent un « service public à la française » totalement mythique, mais ceux d’entre eux qui ont déjà gouté de la décentralisation ou de la privatisation regrettent peut-être un mythe, mais très certainement les réalités de ce mythe.
Le lieu de naissance du démocratisme radical à l’intérieur de la lutte revendicative, c’est l’amalgame entre libéralisme et capitalisme (tendance spontanée et en grande partie justifiée par la réalité immédiate du mouvement). Le service public, le keynésianisme, etc., ne sont plus un moment dépassé du capitalisme mais deviennent quelque chose d’anti-capitaliste. Face au libéralisme qui est la réalité actuelle du capitalisme, le capitalisme passé devient un anti-capitalisme, tout en demeurant ouvertement un autre projet de société capitaliste (apaisée, négociée, sociale...). C’est la base sur laquelle vont s’élever toutes les constructions idélogiques possibles et imaginables, mais bien réelles et bien efficaces car en adéquation avec la lutte et les revendications. La lutte revendicative devient indissociable du démocratisme radical en devenant un autre projet, un autre choix de société.
Le démocratisme radical était chez lui dans ce mouvement de grèves et la simple dénonciation ne nous avance à rien dans la compréhension du mouvement réellement existant. Si le démocratisme radical était chez lui, si l’amalgame que je soulignais entre libéralisme et capitalisme a pu si facilement et si spontanément se réaliser, c’est que l’objet même de la lutte était le salaire, non directement lié à l’exploitation, mais en tant que socialisé par l’Etat. Le mouvement s’inscrivait au niveau de la reproduction du rapport d’ensemble entre prolétariat et capital, mais dans une spécificité telle que ce moment de la reproduction était séparé des autres moments de l’exploitation. Si le premier moment du rapport d’exploitation, le face à face de la force de travail et du capital en soi, était en grande partie présent au travers de la précarité, des vacataires, etc., le deuxième moment, celui de la subsomption du travail sous le capital, de l’extraction de plus-value dans le procés immédiat, était le grand absent. Jamais la richesse sociale à partager, les gains de productivité, n’ont été corrélés à leur seule origine, l’exploitation du travail. Une telle corrélation était même totalement niée dans la revendication de « taxer tous les revenus », revendication qui occulte que profit, intérêt, rente ne sont que des fractions de la plus-value. Le moment de la reproduction, en tant que troisième moment, était, dans les luttes du printemps devenu une question pour elle-même, une question dont la résolution pouvait exister à ce seul niveau. Séparée de la nécesité même du mode de production capitaliste qui est l’extraction de plus-value, elle pouvait apparaître comme une question de choix. Le démocratisme radical en devenait l’expression naturelle.
Si l’on peut cependant parler de limite à propos du démocratisme radical dans les luttes de ce printemps, c’est que dans la démocratisme radical le mouvement ne s’est pas hissé, non pas au niveau d’une hypothétique et normative radicalité, mais au simple niveau où était à ce moment là son adversaire. La réforme des retraites et la décentralisation, dans la restructuration du mode de production capitaliste qui ne résulte du choix ou du calcul d’aucun grand stratège, fut-il l’OMC, mais de la défaite du cycle du luttes antérieurs dans les annnées 1960 et 1970, est une nécessité capitaliste et non un choix libéral. Alors que la nécessité de la réforme des retraites du secteur public et de la décentralisation avait été contestée dans les AG de grévistes, la résistance déterminée du gouvernement a démontré sa nécessité, non pas sur le papier, dans l’abstraction du raisonnement économique soi disant neutre, mais concrètement, dans le mouvement même de la lutte des classes. La problématique du choix, inhérente au démocratisme radical, a « empoisonné » le mouvement de grèves et de manifestations dans quasiment toutes ses actions. Il s’agissait de se faire entendre parce que nous avions raison, ce que nous réclamions, arguments et calculs à l’appui, non seulement était possible mais en outre était l’option la plus désirable et la plus favorable pour l’ensemble de la société. L’échec du mouvement en a été pour cela ressenti avec d’autant plus d’aigreur et de rancoeur par les grévistes qu’on punissait, en outre, par des retenues de salaires sanglantes.

Autonomie, A.G., syndicats

La multiplication des AG dans l’EN et dans les autres secteurs qui furent momentanément en grève (des AG avaient lieu, même les jours où il n’y avait pas grève), le fait que ces AG se tenaient aussi bien au niveau le plus immédiat de l’établissement (scolaire ou autre), qu’au niveau de la ville ou du département, ont amené spontanément beaucoup de commentateurs des grèves et des manifestations du printemps à situer ce mouvement dans le cadre de la continuité et de la persistance d’un « courant autonome » de la lutte de classe (cf. Echanges).
Admettons pour l’instant l’existence de ce « courant autonome » persistant, sous diverses formes, depuis les années 1960. Il nous faut cependant en préciser les caractéristiques actuelles dans le mouvement du printemps.
La première caractéristique de l’autonomie de ce mouvement c’est l’au-delà de son contenu revendicatif. Si dans l’EN, le mouvement a été si long et s’est auto-entretenu, c’est qu’en réalité, sous les deux grandes revendications portant sur les retraites et la décentralisation, il y avait quelque chose d’innégociable qu’aucune organisation syndicale ne pouvait prendre en charge. « Les actions partent d’un noyau dur de deux ou trois meneurs qui essaiment ensuite dans les établissements » (un inspecteur d’académie d’Ile-de-France, Le Monde du 11 juin 2003). « Les nouveaux enseignants n’ont pas la culture du syndicalisme de type école normale, où les mobilisations étaient très encadrées, très construites. Là, on se trouve face à des enseignants qui sont antisystème » (un conseiller de Xavier Darcos, spécialiste des syndicats, ibid). « On est face à de jeunes enseignants qui se comportent comme des électrons libres, qui n’ont pas le sentiment d’appartenir à un système. » (Michel Payard, inspecteur d’académie adjoint de Seine-Saint-Denis, Le Monde du 27 juin 2003).
Ce quelque chose d’innégociable c’était la perte d’identité professionnelle des enseignants. Partout en France, il serait possible de faire coïncider une carte des établissements les plus déterminés dans la grève avec celle des zone d’éducation prioritaire (ZEP) et des zones sensibles. C’est-à-dire de faire coïncider la détermination et la durée dans la grève avec les lieux où aucun enseignant ne peut continuer à se faire des illusions sur le contenu de sa fonction. La grève était à la fois une dénégation rageuse de cette situation et la reconnaissance des illusions perdues.
Les AG furent des organes de luttes et de revendications, mais, pour qui les a un peu fréquentées de l’intérieur, ce furent aussi les organes d’une grande catharsis (« décharge émotionnelle libératrice, liée à l’extériorisation du souvenir d’événements traumatisants et refoulés », dit le Larousse) qui a pris son temps.
La deuxième caractéristique de cette autonomie, qui fut la principale, a été l’extrême localisme de l’organisation et de l’action. Début mai, les deux premières AG de secteur sur Cavaillon furent présidées par les représentants syndicaux qui très officiellement s’installaient à une table face aux grévistes. Les débats de ces deux premières AG n’avaient pour sujet que l’organisation de l’organisation : désignation de délégués pour des AG départementales ou autres. Ce qui s’accompagnait de questions aussi passionnantes que celles-ci : délégué par écoles ou établissements ; délégués syndicaux d’office ou non, accompagnés ou non de délégués de base ; comment équilibrer la représentativité des délégués selon l’importance des établissements qu’ils représentent, etc. A la troisième AG (après 5 jours de grève), alors que les représentants syndicaux s’installaient comme d’habitude, spontanément tout le monde en a eu assez et deux institutrices ont été désignées pour mener l’AG. La représentante de la FSU (professeur au lycée de Cavaillon et qui se trouvait être la responsable départementale) est partie et nous ne la revîmes plus en AG de tout le mouvement. Dans le même élan, il fut décidé de laisser tomber les questions d’organisation de l’organisation et de se fixer des actions et une organisation de celles-ci en fonction de leur contenu et des volontaires. A partir de là, chaque fois que la question de la représentation à l’AG départementale s’est posée, chacun pensait qu’il nous fallait un ou des représentant(s), mais il ne s’est jamais trouvé personne pour se sacrifier.
Il résulte de cette deuxième caractéristique du mouvement (son localisme extrême) une troisième caractéristique. Il n’y a pas eu de rejet des syndicats, mais instauration d’une sorte de division du travail. Les AG se voulaient absolument maîtresses des actions, des réunions qu’elles décidaient et des tracts qu’elles rédigeaient. En revanche, tout au long du mouvement, avant même l’appel à la grève générale demandée aux directions syndicales nationales, l’organisation des manifestations départementales, la négociation des revendications, étaient abandonnées aux directions syndicales. Cela, même si à deux reprises, sur Avignon, le trajet de la manifestation fut violemment contesté par nombre de manifestants et la manif massivement détournée de son trajet officiel. Dans cettte division du travail, il me paraît inexact de dire que le mouvement « échappe aux syndicats » (Lettre de Mouvement Communiste), il semble exact, comme le dit la lettre qu’ils ne l’initient pas (principalement là où il démarre : en Ile de France), mais s’ils le « rattrapent et l’encadrent bien », ce n’est pas en brisant son autonomie au niveau où elle existe, mais en occupant le terrain qu’en toute conscience celle-ci leur laisse. Cette division du travail est plus ou moins acceptée des deux côtés. Du côté des AG de base, elle répond à cette mise en scène du sujet dont nous avons parlé à propos de l’indiscipline et à l’unité de la classe comme quelque chosed’objectifn’existant que dans la reproduction du capital.Cette unité se confond alors avec sa représentation. Comment pourra se construire, dans un mouvement général de lutte de classe, une « unité » qui n’en soit pas une, mais une inter-activités  ? Je n’en sais rien, mais la lutte de classe nous a souvent prouvé son infinie inventivité.
La quatrième caractéristique de cette autonomie est de n’avoir défini aucun futur. Dans cette quatrième caractéristique, nous retrouvons l’autoconstruction du mouvement comme démocratisme radical. Dans les grèves et leur organisation durant le printemps 2003, l’autonomie n’a jamais eu pour contenu une rupture avec l’intégration de la défense et de la reproduction de la condition prolétarienne dans le mode de production capitaliste, mais le choix d’une autre reproduction possible, d’une autre société capitaliste. Nous avons eu davantage affaire à une division du travail avec les syndicats qu’à un affrontement avec ce que le syndicalisme représente comme reproduction de la classe ouvrière en tant que fonction du capital. C’est-à-dire que l’autonomie n’a eu aucun contenu autonome. Il ne s’agit pas de dire que le mouvement n’a pas été révolutionnaire, ce qui n’a aucun sens et aucun intérêt, mais cette quatrième caractéristique nous permet de dire qu’il ne fut pas autonome.
L’autonomie suppose que la définition sociale de la classe ouvrière lui est inhérente. On ne peut parler d’autonomie que si la classe ouvrière est capable de se rapporter à elle-même contre le capital et de trouver dans ce rapport à soi les bases et la capacité de son affirmation comme classe dominante. Il s’agit de la formalisation de ce que l’on est dans la société actuelle comme base de la société nouvelle à construire en tant que libération de ce que l’on est. Tout cela a disparu. De la fin de la première guerre mondiale jusqu’au début des années 1970, l’autonomie et l’auto-organisation n’étaient pas simplement la grève sauvage et un rapport plus ou moins conflictuel avec les syndicats. L’autonomie était un processus révolutionnaire allant de l’auto-organisation à l’affirmation du prolétariat comme classe dominante de la société, au travers de l’affirmation du travail comme organisation de la société. En dégageant la « véritable situation » du prolétariat de son intégration dans le mode de production capitaliste, l’autonomie était la révolution en marche, la révolution potentielle. Si cela était explicitement le propos de l’Ultra-Gauche, et parfois des trotskistes, ce n’était pas qu’une idéologie. L’auto-organisation, la puissance syndicale et le mouvement ouvrier ont appartenu au même monde de la révolution comme affirmation de la classe. L’affirmation de l’être véritablement révolutionnaire qui se manifestait dans l’autonomie ne pouvait avoir le moindre début de réalité s’il n’était pas le bon côté désaliéné de la même réalité qui vivait dans un puissant mouvement ouvrier « encadrant » la classe. Le mouvement ouvrier était lui aussi la garantie de l’indépendance de la classe prête à réorganiser le monde à son image, il suffisait de révéler à cette puissance sa véritable nature, en la débureaucratisant, en la désaliénant. Il n’était pas rare que les ouvriers passent de la constitution, nécessairement éphémère, d’organisations autonomes de luttes à l’univers parallèle et auto-organisé du stalinisme triomphant. Autonomie et stalinisme se nourrissaient et se confortaient mutuellement
Dans tous les discours actuels sur l’autonomie, il est remarquable de constater que c’est la révolution qui a disparu. Ce qui avant le début des années 1970 était la raison d’être elle-même du discours sur l’autonomie, sa perspective révolutionnaire est devenu quasiment indicible. Défendre et valoriser l’autonomie devient autosuffisant et l’on se garde bien d’y articuler une perspective révolutionnaire, les opéraïstes ayant été les derniers à le faire. Echanges reconnaît que chaque manifestation du « courant autonome » tombe dans des « avatars » constamment renouvelés, et le Mouvement Communiste, pour qui « l’autonomie ouvrière mord encore » (La Lettre de Mouvement Communiste, n° 12, sur les grèves dans les transports urbains en Italie, en décembre 2003) attend d’elle qu’elle se constitue en mouvement politique grace au soutien d’une organisation politique structurée défendant...l’autonomie (cf. le texte, par ailleurs passionnant, de Mouvement Communiste sur l’Argentine). Pour d’autres comme Aufheben, en Angleterre, ou semble-t-il Dauvé et Nesic, l’autonomie ne serait qu’une forme n’ayant aucun contenu ou signification en elle-même, mais une telle position de repli est en elle-même une contradiction intenable dans la mesure où sa simple énonciation entend que l’autonomie n’est pas qu’une forme mais une potentialité. Mais une « potentialité » qu’il est devenu impossible de définir. S’il y a actuellement des luttes anti-syndicales, des grèves sauvages, il n’y a plus d’autonomie. C’est la capacité même, pour le prolétariat, de trouver, dans son rapport au capital, la base pour se constituer en classe autonome et en grand mouvement ouvrier qui a disparu. L’autonomie et l’auto-organisation ont été un moment historique de l’histoire de la lutte de classe et non des modalités d’action formelles. L’autonomie et l’auto-organisation signifient que le prolétariat est capable de trouver en lui-même sa propre définition face au capital, que sa contradiction avec le capital n’est pas son rapport à lui mais ce qu’il est pour lui-même face au capital. En un mot qu’il est la classe du travail, de la production, à libérer de la domination et de l’exploitation capitaliste.
Dans les luttes actuelles, le prolétariat reconnaît le capital comme sa raison d’être, son existence face à lui-même, comme la seule nécessité de sa propre existence. Ce sont les aspects dynamiques des luttes, c’est simultanément leur formalisation comme démocratisme radical. Dans ses luttes, le prolétariat se donne toutes les formes d’organisation nécessaires à son action. Mais quand le prolétariat se donne les formes d’organisation nécessaires à ses buts immédiats (la communisation sera également un but immédiat), il n’existe pas pour lui-même en tant que classe autonome. L’auto-organisation et l’autonomie n’étaient possibles que sur la base de la constitution d’une identité ouvrière, constitution que la restructuration a balayé.
En elle-même, l’autonomie fige la révolution comme affirmation du travail et la réorganisation communiste des rapports entre les individus sur cette base et avec ce contenu. La plupart des critiques de l’auto-organisation demeurent des critiques formelles, elles se contentent de dire : l’auto-organisation n’est pas « bonne en soi » mais n’est que la forme d’organisation d’une lutte, c’est le contenu de celle-ci qui compte. Cette critique ne pose pas la question de la forme elle-même, et ne pense pas cette forme comme un contenu, et comme étant en elle-même significative.
Si l’autonomie comme perspective disparaît c’est que la révolution ne peut avoir pour contenu que la communisation de la société c’est-à-dire pour le prolétariat sa propre abolition. Avec un tel contenu, il devient impropre de parler d’autonomie et il est peu probable qu’un tel programme passe par ce que l’on entend habituellement par « organisation autonome ». Le prolétariat ne peut être révolutionnaire qu’en se reconnaissant en tant que classe, il se reconnaît ainsi dans chaque conflit et à plus forte raison dans une situation où son existence en tant que classe sera la situation qu’il aura à affronter. C’est sur le contenu de cette « reconnaissance » qu’il ne faut pas se tromper, il ne faut pas continuer à l’envisager avec les catégories de l’ancien cycle comme si celles-ci allaient de soi comme formes naturelles de la lutte de classe. Se reconnaître comme classe ne sera pas un « retour sur soi » mais une totale extraversion comme autoreconnaissance en tant que catégorie du mode de production capitaliste. C’est déjà, dans les quatre caractéristiques ici décrites, la définition de ce que l’on est comme classe comme n’étant immédiatement que notre rapport au capital que l’on trouve. Cette « reconnaissance » sera en fait une connaissance pratique, dans le conflit, non de soi pour soi, mais du capital.

Grèves intermittentes - Tract CNT-AIT, Marseille

lundi, 31 mai 2004

Ayant pour but de réduire le déficit de la caisse d’assurance-chômage, l’accord signé par les partenaires sociaux le 26 juin 2003 consiste à faire des économies essentiellement sur le dos des salariés.

Si cet accord est mis en application, il aura pour effet d’exclure un grand nombre de travailleurs du spectacle du régime spécifique de chômage. Perdre son chômage ne veut pas dire forcément perdre son travail, donc nous continuerons à travailler et à cotiser mais de moins en moins d’entre nous percevront une allocation.

Cet accord prévoit la création de deux annexes distinctes, l’une pour les techniciens, l’autre pour les artistes. Cette division, sur des critères d’emploi occupé et non plus d’employeur, laisse présager lors de prochaines négociations une mise en concurrence des deux annexes quant à leur “rentabilité”.

Une seule arme : la grève

Depuis quelques semaines de nombreux travailleurs du spectacle ont manifesté leur désaccord face à cette décision de la commission paritaire de l’Unedic, et continuent de s’opposer à tout agrément du gouvernement. Il y a eu diverses manifestations dans le cadre de l’exercice de nos métiers (grèves et prises de parole publiques) ou en dehors de ce cadre (défilés, actions anti-MEDEF, prises de parole publiques). Parfois, lors de ces actions on a pu voir au coude-à-coude employeurs et employés. Comme on a pu entendre des directeurs de festival ou de compagnie soutenir publiquement les intermittents en lutte. Cependant, de-ci de-là des contradictions sont apparues entre employeurs et employés sur les méthodes à utiliser. En effet ces premiers préfèrent les prises de parole lors des représentations à la grève du personnel. Une prise de parole ne nuit ni aux festivals ni aux compagnies à l’opposé de la grève (ou du blocage) qui nuit aux intérêts économiques des employeurs. Mais les employés n’ont pas le choix des moyens : face à une attaque économique, il ne peut y avoir qu’une riposte économique, et c’est la grève.

Attaque économique

Les cotisations versées aux différentes caisses dont celle du chômage sont la part socialisée de notre salaire. Et, comme pour l’assurance maladie ou les retraites, ceux qui travaillent cotisent pour ceux qui ne travaillent pas. C’est de la solidarité sociale. En décidant de diminuer les montants reversés aux chômeurs, aux retraités, aux malades, ceux qui nous gouvernent détruisent cette solidarité.

Dans le nouvel accord ceux qui travaillent plus et donc cotisent plus, toucheront plus d’indemnité. C’est un glissement de la solidarité vers l’épargne individuelle.

Sous prétexte d’équilibrer les comptes de la caisse d’assurance-chômage, de plus en plus d’allocataires sont et seront exclus.

On pourra considérer sereinement l’équilibre des différentes caisses quand l’État aura versé les sommes faramineuses qu’il doit et que les patrons cesseront d’être exonérés de charges. Pour l’instant, la seule chose que l’employé peut y faire c’est de toucher un excellent salaire et donc de cotiser hautement.

Déjà, nos employeurs devraient nous salarier chaque heure travaillée ; mais il est parfois d’usage, grâce à une complicité entre patron et salarié, que notre travail soit “rémunéré” en partie par nos allocations-chômage. Ceci profite toujours plus à l’ensemble des employeurs qu’à l’ensemble des employés en fin de compte.

Ce n’est pas par un contrôle étatique qu’on empêchera ces pratiques corporatistes ; c’est en exigeant que chaque journée, chaque heure de travail soit salariée, que nos allocations retrouveront leur fonction - qui est de permettre aux travailleurs sans emploi de vivre et non pas aux patrons de nous faire travailler sans nous payer de salaire


Offensive patronale et étatique généralisée

Aujourd’hui le nouvel accord sur l’assurance-chômage des intermittents rentre dans le cadre d’une offensive généralisée visant à abaisser le coût du travail, et va dans le sens de l’intégration des annexes 8 et 10 dans la nouvelle convention chômage générale, le PARE.

Les négociations de ce type d’accord associent des représentants des employeurs et des représentants des salariés - représentatifs par le seul fait de la Loi.

Cet accord doit avoir l’aval du gouvernement pour être appliqué. Le mouvement d’opposition actuel porte sur ce dernier point. L’État refusant son agrément, l’accord serait renégocié. Une renégociation ne concernerait que nos conditions d’indemnisation et pas nos salaires.

S’il est nécessaire aujourd’hui de s’opposer à la remise en question de notre chômage cela ne nous libère pas de la nécessité de lutter pour de meilleures conditions de travail et un meilleur salaire. Et cette lutte permanente est l’affaire de chacun d’entre nous tant que le salariat existera.

... grève générale !

Une forte augmentation des salaires directs etsocialisés, dans le spectacle comme ailleurs, renflouerait donc les caisses et réglerait, au moins pour un temps, les problèmes du chômage, des retraites, de l’assurance maladie.

Mais une telle perspective est en totale contradiction avec le capitalisme qui n’a de cesse, pour faire du profit, d’abaisser le coût du travail et donc aujourd’hui d’attaquer massivement les salaires.

Chaque offensive du capitalisme détériore un peu plus nos conditions de vie et nous contraint à nous opposer au coup par coup. Tant que nous restons sur la défensive, ce système, qui se nourrit du fruit de notre travail, perdure et même se renforce.

C’est par une contre-attaque générale que nous pourrons aller au-delà. Pour cela notre force est la solidarité de classe entre tous les exploités. C’est en s’organisant entre nous, en décidant à la base et en agissant directement, dès à présent, que nous pourrons abolir le salariat pour vivre dans un monde sans classes, sans État, sans exploitation ; un monde d’individus libres.

Vive la grève générale !
Vive la révolution sociale !

Confédération Nationale du Travail - Association Internationale des Travailleurs
Union Locale de Marseille (secteur spectacle)

Classe contre Classe - Tract CNT-AIT, Marseille

lundi, 31 mai 2004

L’Etat, comme tout patron, cherchera à nous plumer tant que nous ne l’aurons pas abattu. Il a clairement annoncé la nécessité de se réformer. Si nous luttons aujourd’hui contre lui, en rejetant absolument son projet, ce n’est pas tant parce que ses « choix » seraient mauvais, mais bien parce qu’ils s’appliquent à nous, travailleurs, et qu’il s’agit de dégrader encore nos conditions de vie pour la survie du système. Parce qu’encore une fois le Capital veut nous faire payer sa « modernisation », indispensable à la survie du capitalisme : en résumé, accroître les profits.

Aujourd’hui, une partie des institutions de l’Etat (le « service public ») coûte trop cher, en fonction des normes de rentabilité capitalistes. Pas l’armée ou la police, qui assurent le maintien de la domination, mais l’éducation, la santé, les transports, etc. qui assurent la survie de millions de travailleurs. Pour maintenir son fonctionnement, l’Etat doit limiter ses dépenses, notamment en baissant les salaires (réformes des retraites), diminuer le nombre de ses employés en « allégeant » ses administrations (décentralisation), et remplacer autant que possible ses salariés actuels par d’autres, avec des contrats « précaires ». L’Etat français est en retard sur la restructuration mondiale du capitalisme, et il veut nous faire payer la facture.

La réforme des retraites est essentiellement une baisse massive du salaire socialisé, de nos salaires. Dans le public comme dans le privé, nos revenus présents et à venir seront diminués dans leur ensemble, pour la baisse des coûts de fonctionnement de l’Etat et l’accroissement des profits. Parce que le salaire n’a jamais été autre chose que la part qui nous échoit pour survivre, que ce soit sous forme de paye, de retraites, de RMI, d’allocations chômage ou d’assurance maladie. Les patrons nous achètent le prix suffisant pour rester en vie, compétitifs, efficaces. Qu’on en souffre ou qu’on en crève, peu importe.

Il ne s’agit pas de trouver une autre solution, une réforme au capitalisme pour qu’il perdure. Il affiche aujourd’hui ses nécessités brutales : la baisse de nos revenus pour le maintien du profit. Nous ne pouvons pas faire marche arrière, tant l’enjeu est élevé. Il ne s’agit ni d’une « vision du service public », ni de l’aménagement d’un « trou dans la caisse », ni d’un « projet de société », mais encore une fois du rapport entre profit et salaire, encore plus à notre désavantage. Les besoins du Capital et l’Etat se montrent tels qu’ils sont, radicalement opposés à nos intérêts de classe ; y céder reviendrait à accepter encore plus leur domination. Nous n’avons que faire des besoins de la classe dominante qui seront toujours de nous exploiter d’avantage. Nous avons notre solidarité pour y résister, et pour abattre ce système qui se nourrit de notre travail. Pour rompre avec le capitalisme, abolir le salariat et vivre libres dans un monde libre, lutte de classe, grève générale et révolution sociale !

Vive l’anarchie !

Soyons Ingérables - Tract CNT-AIT, Marseille

lundi, 31 mai 2004

L’Etat huile les rouages du Capital dans lesquels nous sommes tous, exploités, pris sans distinctions. Tous, travailleurs des entreprises privées ou des services publics, subissons la modernisation du capitalisme qui nécessite autant la refonte des statuts des uns que la transformation des conditions de travail, d’embauche et de licenciement des autres. Certes, on ne dit pas profits dans les entreprises publiques, on parle plutôt de rentabilité, de coûts à réduire.

Pour tous, c’est pourtant bien, au quotidien, l’accentuation de la pression sur nos vies qui est en oeuvre. Le Capital et l’État s’emploient à nous gérer au profit des intérêts de la classe dominante. Face à cela, il n’est pas « d’idée du service public » qui tienne, pas de « politique sociale d’entreprise », de « partenariats » qui servent les intérêts des prolétaires. Nous ne pouvons pas décider de nos vies, surtout pas en accord avec ceux qui en profitent. Notre travail ne nous appartient pas ; notre travail, c’est de la plus-value, de la richesse à prendre pour les patrons de tous types. Alors ils la prennent, ils la volent, et ils le feront aussi longtemps que le salariat existera. Ainsi va la lutte de classes, qui ne cessera que lorsque nous y mettrons fin.

Attaque générale

Aujourd’hui, on assiste à la restructuration du secteur public, avec la mise en conformité de ces entreprises au fonctionnement global, mondial, capitaliste en somme de notre société. Par exemple en appliquant la décentralisation, qui est une forme de délocalisation de ses administrations ou de ses services, avec la nécessaire concurrence entre les boîtes et donc les travailleurs, la gestion de plus en plus pressante, la destruction des statuts et donc, au final, l’embauche massive de précaires sous des conditions très variables, depuis les CES de 6 mois jusqu’au contrats à durée déterminée de 5 ans. Ce n’est que la partie « publique » de ce qui est déjà en marche forcée dans le « privé » : l’État doit tout autant gérer ses employés comme le font les autres patrons, que se mettre, dans sa composition, à l’unisson du reste de la société : l’éducation, les transports, le téléphone, la poste et la médecine ne peuvent pas dépareiller du paysage mondial capitaliste. Public, privé, ici ou ailleurs, l’exploitation est la même quel que soit le patron.

Depuis longtemps, les recettes pour l’accroissement des profits, pour satisfaire à la seule nécessité que connaisse le Capital, sont bien connues. Elles sont présentes partout, petites ou grandes entreprises, et dans le monde entier. Partout les patrons nous exploitent avec ces méthodes là. Partout, le travail est intensifié, plus productif mais toujours aussi peu payé, voire moins. Partout, les patrons mettent en œuvre la flexibilité, depuis les cadences de travail dans les usines qui tournent en continu, jusqu’à la mobilité permanente des équipes malléables, des ateliers à dimension variable, des services rentabilisés. Pour pouvoir nous exploiter dans n’importe quel cadre, le travail a été déqualifié. Partout, nous sommes interchangeables, corvéables à toute heure et en tout lieu. Partout, salariés, chômeurs, nous voyons baisser nos salaires présents ou à venir. La précarité a toujours été notre lot. L’attaque est générale, parce que c’est ainsi que la société capitaliste se modernise, accaparant notre labeur. Le capitalisme prospère depuis trop longtemps !

Le salariat est notre lot. Il régit nos conditions de vie. Quelle que soit sa forme, il fait de nous tous, exploités, des précaires. Jamais ce système ne nous permettra de réaliser pleinement nos vies, et les réformes successives n’ont pu que le renforcer. Aujourd’hui, nous n’avons plus d’autre choix pour nous y opposer que de lutter pour l’abolir.

Riposte de classe !

L’attaque capitaliste que soutient l’État est générale, opposons une riposte de classe unitaire. Ne laissons personne gérer nos vies, et surtout pas notre colère. Par l’unité de tous ceux qui subissent l’exploitation, par-delà les différences de boîtes, de statuts, de frontières, nous pouvons à tout moment rompre avec ce système. Pour une révolution immédiate, sans aucune transition, nous avons des armes de classe, l’action directe, la grève et notre solidarité pour attaquer le Capital et abattre l’État !

Pour ne plus jamais être dépossédés, abolissons la propriété, les classes sociales, le capitalisme ! Pour vivre libres dans une société libre, cassons la machine à exploiter !

CRAC comme... - La dissolution de Precari Nati et la naissance du CRAC, Centro di Ricerca per l’Azione Comunista 2002

samedi, 29 mai 2004

CRAC COMME CRISE, CRAC COMME RUPTURE, CRAC COMME... MERDE, C’EST DE LA BONNE

L’organisation est l’organisation des tâches, pour cela il est nécessaire que les groupes se coordonnent pour l’action ; à partir de cette constatation, l’organisation, la politique, le militantisme, le moralisme, les martyres, les sigles, même notre étiquette, font partie du vieux monde.
(Exergue du site autprol.org)

Le CRAC, Centre de Recherches pour l’Action Communiste, est un groupe qui est né de la dissolution du collectif territorial Precari Nati (Nés Précaires).

Les camarades du CRAC ont identifié les limites suivantes de leur expérience précédentes :

Precari Nati portait en lui les ambiguïtés d’un groupe de travailleurs précaires qui voulait assumer un point de vue de classe d’ensemble tout en maintenant de ce point de vue, notre position ferme sur la centralité de la classe, dans un va-et-vient entre les deux. Le ciment du groupe était principalement une position subjective de classe qui dans le même temps existait au détriment d’une référence consciente et explicite à une position politique, qui aurait dû naître d’un débat et d’un approfondissement théorique. Ceci a généré la confusion qui consistait à se concevoir soit comme un groupe politique, soit comme un groupe d’intervention, en ne réussissant à n’être pleinement ni l’un ni l’autre.
• Par certains aspects, nous avons exalté et célébré la classe, en retombant dans une dimension ultra-économiste qui inhibait l’effort de recherche pour le développement de la théorie révolutionnaire. On produisait l’équation entre être prolétaire et être révolutionnaire. Ne voyant pas la classe comme l’un des nombreux produits de la société capitaliste, on n’en retenait que le côté négatif-révolutionnaire, jusqu’à considérer la classe comme un pur sujet. On en arrivait à confondre l’autonomie prolétarienne avec des formes dures de syndicalisme. On parlait d’autonomie prolétarienne, mais en l’absence d’un mouvement de classe on y substituait notre propre activisme.
• À la différence de Precari Nati, le CRAC repart sur l’idée qu’il existe une séparation effective entre la minorité de classe révolutionnaire et la classe elle-même. En re-situant le CRAC dans la première, nous voulons redéfinir et valoriser le rôle des avant-gardes communiste. Nous réfutons, toutefois, le schéma qui voit le rapport entre l’avant-garde et la classe comme un rapport entre dirigeants et exécutants, auquel correspond la distinction entre les niveaux politiques et économiques. Les autocélébrations a priori de beaucoup de regroupements politiques qui se définissent comme avant-garde de la classe, démontrant par là leurs dispositions à réduire la lutte de classes à une question formelle et organisationnelle, ne nous intéressent pas. La classe engendre spontanément des avant-gardes à l’intérieur d’elle-même, qui se déterminent numériquement par rapport à la puissance sociale du prolétariat et à sa capacité relative d’auto-organisation. Être forts ne signifie pas militer dans un groupe de masse, mais être là avec des moyens adéquats quand la classe manifeste sa puissance. Ce n’est pas donner vie à un groupe de masse, mais à un groupe qui soit un instrument pour la classe.
• Chez Precari Nati l’enracinement territorial a eu un effet de repliement sur le local, de même qu’il a rendu difficile la confrontation avec le mouvement politique, que nous voyions toujours plus renfermés sur des positions et des modes d’intervention « autoréférencés ». Le niveau territorial d’intervention ne doit pas être abandonné, mais il ne doit pas être le seul. Les articulations du capital sont internationales, de cela ressort la nécessité de porter attention aux thématiques Nationales et Internationales, et la nécessité l’élargir le plus possible l’« espace » sur lequel nous agissons et sur lequel se place la lutte de classe.
• L’analyse de la crise du capitalisme est pour le CRAC un nœud important. Celle-ci a été un objet de débat politique entre les diverses composantes révolutionnaires du mouvement ouvrier et elle porte en elle la résolution théorique de beaucoup de questions importantes pour le mouvement de la classe. Chez Precari Nati l’analyse de la crise était formulée de manière intuitive, maintenant nous voulons approfondir l’analyse de manière à la rendre davantage « vérifiable » et transmissible.
• Il y a eu dans le groupe une dimension collective insuffisante et une dimension individualiste prononcée, qui traduisait la différence entre ceux qui pensaient avoir des idées brillantes et ceux qui au contraire « assistaient » passivement. Un groupe n’est pas une école où l’on distribue des notes, mais un gymnase où l’on s’entraîne à jouer en équipe. Il n’y a pas plus de compétition que de recherche d’une culture dominante, mais une même tension théorico-pratique. On ne doit pas nécessairement tous parler, mais tout le monde doit avoir quelque chose à dire. En développant une attitude collective, beaucoup de nos limites et de nos craintes pourraient apparaître comme les ridicules questions d’un groupe paroissial.

Ainsi s’est conclue une phase. Les militants du CRAC continuent à s’inscrire dans une structure de rencontre et de contre-information pour les travailleurs mais, à la différence d’avant, avec leur propre indépendance par rapport à ces expériences.
Le CRAC se positionne comme un groupe de recherche et non comme une organisation d’ensemble, dans la mesure où il tentera dans son travail de définir le programme communiste, c’est-à-dire le contenu du communisme qui se développe dans la lutte des classes. L’organisation communiste effective ne pourra démarrer qu’à partir des exigences de la lutte de classes.
Pour le moment, c’est un laboratoire où l’on cherche à développer la théorie et la pratique révolutionnaire, à répandre [riversare] sur tous les champs d’intervention où opèrent les militants du CRAC.
Bien que n’étant pas une organisation, le CRAC participe au processus de convergence des regroupements révolutionnaires au niveau international. La capacité d’action et de pouvoir de la classe se manifeste non dans les formes que celui-ci prendra mais dans la force effective de celle-ci. Le rapport qui existe entre les révolutionnaires et la classe est lié à cela.
Le CRAC peut se définir comme un groupe de communistes internationalistes, qui n’ont rien à partager avec les politiques social-démocrates et nationalistes, incarnées dans le syndicalisme et le parlementarisme qui, dans cette phase de la crise du capitalisme, sont des formes contre-révolutionnaires.
Nous considérons que le Capitalisme est un rapport social, et à ce titre il doit être combattu dans tous ses aspects. L’État est un attribut du système de production du capital et sa destruction est une condition nécessaire de la révolution communiste, dont le contenu est l’abolition du prolétariat vers la communauté humaine.

Dans sa spécificité, l’activité du CRAC est centrée sur les champs suivants :
• Recherche et bilan des courants révolutionnaires du mouvement prolétarien ;

• Analyse de la société actuelle ;

• Développement et soutient à l’autonomie prolétarienne.

Le CRAC a son organe d’expression qui est la revue qui prend le nom du collectif : CRAC

La lutte "sale" des nettoyeurs de train en Italie, septembre 2001 juillet 2002 - Lotta Sporca/Centro di Ricerca per l’Azione Comunista, Turin 2002

samedi, 29 mai 2004

(Extraits de la conclusion)

« L’unique tâche d’un homme qui pense et aime la vérité consistait - en face de la première explosion du soulèvement des ouvriers de Silésie - non pas à penser en maître d’école mais plutôt à étudier le caractère qui lui est propre. Pour cela il faut avant tout une certaine perspicacité scientifique et un certain amour des hommes, tandis que pour l’autre opération une phraséologie toute prête, immergée dans un creux égoïsme, suffit amplement.
« L’émeute industrielle si partielle soit-elle, renferme en elle-même une âme universelle.
« (...) une révolution sociale se place au point de vue de la totalité, parce qu’elle part du point de vue de chaque individu réel, parce que l’être collectif dont l’individu s’efforce de ne plus être isolé est le véritable être collectif de l’homme, l’être humain. »

Marx, Gloses marginales critiques à l’article le Roi de Prusse et la réforme sociale, Spartacus, 1970, trad.. J. Camatte, pp. 85 et 88-89 [1].

La lutte des nettoyeurs de trains pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses à qui se place, dans le processus d’organisation de classe, du point de vue de la transformation des relations sociales actuelles.
Les réflexions qui suivent se sont construites à la suite des initiatives de fin avril et ont été intégrées et modifiées au jour le jour au cours de discussions entre camarades intéressés par cette expérience.
L’étalement dans le temps du conflit (de l’automne passé au mois d’avril de cette année), son intensité en trois moments distincts particulièrement significatifs (mi-décembre 2001, février et avril de cette année), son caractère simultanément local et national, la fraction de la classe concernée, ses contenus et les formes de lutte imposent une analyse et une réflexion sur l’état actuel du conflit de classes, tout autant que les questions qui restent en suspens et les problèmes encore ouverts.
« (...) les actions autonomes n’ont été que rarement considérées comme les premiers symptômes d’un nouveau mouvement dont l’organisation ne pouvait apparaître et se développer que dans la lutte elle-même. Pratiquement, les tentatives d’analyses essaient d’expliquer l’échec de ces actions, soit par leur “manque d’organisation”, soit par l’inexistence d’un parti révolutionnaire, le “manque de conscience”, le retard idéologique, etc. Toutes ces critiques relèvent en fait des schémas anciens ou traditionnels (...). » [2]
À notre avis, l’autoclarification du mouvement réel et de ses limites est un moment essentiel du développement de l’autonomie prolétarienne, entendue également comme capacité autonome de construction [3]..
L’autoclarification, par conséquent, est un effort de compréhension de la dynamique d’une lutte dans ses limites et dans ses perspectives, destiné à saisir les motifs d’intérêt qui sortent du cadre du conflit particulier, un effort qui ne s’éteint pas avec la fin de la lutte, dans la mesure où son but est de l’insérer dans un processus géographiquement et temporellement plus ample, en en saisissant les conséquences imprévisibles dans l’immédiat.
Il n’est pas possible d’estimer sur le fond l’ampleur de l’écho, pour le mouvement général de la classe, d’un événement particulier : sa réelle réception et son enregistrement sont des choses que l’on ne peut connaître que quand le fleuve karstique de la lutte de classes, dans son parcours accidenté et invisible, revient à la surface et montre ce qu’il a retenu et fait sien.
Quand une lutte, accumulant toute une série de contradictions non résolues et de questions sans réponses, tend vers un point de rupture et a déjà éprouvé la force qui naît de l’union des travailleurs, elle a devant elle différentes perspectives. Elle peut être récupérée par les secteurs les plus dynamiques du système de reproduction des rapports sociaux actuels, ou réprimées, ou bien elle peut s’étendre aux autres secteurs de classe avec lesquels elle a su tisser des relations et fournir, peut-être même indirectement, une riposte a une condition commune. Naturellement ces perspectives ne s’excluent pas mutuellement, et les différentes combinaisons des deux premières dans l’action du parti de l’ordre, n’interdit pas le développement de la troisième, qui, au contraire prend souvent forme en relation avec le comportement de la classe dominante et en réaction à celui-ci. [4]

I

Revenons à la lutte des nettoyeurs de trains, en voyant rapidement l’organisation du travail et la composition sociale des travailleurs.
Les tâches, la taille de l’équipe et sa composition contractuelle et sociale, le type de roulement, etc., changent selon le type de train et sur la base du travail à effectuer.
Les équipes sont formées sur les plateformes par les chefs de garages en fonction du personnel disponible et des exigences du travail de la journée.
Le travail est à cycle continu : sept jours sur sept, 365 jours par an.
40% des trains qui arrivent dans les garages ou dans les gares repartent immédiatement, le nettoyage doit donc être fait just in time, tandis que les 60% restants repartent dans la journée.
Trois type de travaux sont faits dans les trains.
Le premier, appelé « volante » et qui requiert à peu près trois-quart d’heures par train est effectué sur les trains de banlieues qui convergent sur Milan de toute la Lombardie, par des équipes de 10 personnes en moyenne (...).
Sur quelques trains, selon le cas, et en général sur les trains « longue distance » (appelés « trains du choléra »), est effectué le second type de travail dit « particulier », qui nécessite environ 4 heures et est payé aux entreprises adjudicataires selon le temps passé ; par exemple, les housses des appuis-têtes les plus sales ou les sièges en mauvais état sont remplacés.
Le troisième type de travail, qui est périodiquement effectué sur tous les trains, et appelé « radical » : les wagons sont sortis des rails, leur partie inférieure est nettoyée ; à l’intérieur on applique un traitement ad hoc, et à l’extérieur on efface les graffitis et autres inscriptions.
Pour le nettoyage « radical » sont employés seulement les anciens, les mieux payés, qui travaillent 5 jours par semaine.
Pour les nettoyages « particuliers » et pour toutes les tâches en général plus complexes des traitements ad hoc, sont employés des travailleurs « fixes » [5] qui travaillent par roulement de 8 heures (7 heures et 37 minutes effectives). Environ 40% sont des immigrés.
Pour le nettoyage « volante », sont employés quasi exclusivement des travailleurs immigrés, embauchés à l’initiative des chefs de garage sur un contrat précaire, qui travaillent par roulement de 6 heures (6 heures effectives !).

La segmentation interne donnée par les différents profils contractuels, qui correspondent essentiellement aux origines différentes des travailleurs, n’ont été dépassées que partiellement durant la lutte ; les travailleurs jouissant de la plus grande ancienneté, rejetant les conditions de ré-embauche revues à la baisse ont fait « la locomotive » et les travailleurs les plus jeunes et précaires, « la remorque ».
On peut cependant diviser les travailleurs en deux groupes.
Le premier est celui des travailleurs italiens, pour la majorité des immigrés « historiques » du Sud, avec un contrat « fixe », de meilleures conditions de rétribution et une grande ancienneté (10-20 années de service), dont certains doivent leur propre ascension et celle de membres de leur famille, à leurs liens avec les syndicats.
Beaucoup sont d’anciens ouvriers d’usine mis à la porte durant le cycle de restructuration à cheval entre la seconde moitié des années soixante-dix et la première moitié des années quatre-vingt. Ils ont en général un bas niveau de scolarisation et la plupart du temps les plus âgés parlent exclusivement le dialecte de leur région d’origine ; ils ont une faible qualification professionnelle, de la difficulté pour trouver un autre emploi, et souvent ils ont un autre travail.
Même parmi les travailleurs italiens il y a une part de précaires, qui depuis toujours ont un contrat à durée déterminée (« Ça fait trente ans que je subis l’attaque de l’article 18 [6] », a observé amèrement un travailleur interviewé).
La majorité a famille et enfants, et elle est consciente du fait que les nouvelles conditions de travail auraient entraîné une drastique diminution de salaire (les salaires nominaux sont inchangés depuis dix ans, et tournent entre 900 et 1000 euros).
Les délégués et les travailleurs les plus actifs ont tous une expérience syndicale et politique acquise au cours de leurs précédents emplois :

- Ils en ont retiré une pratique syndicale et une conception combative de l’organisation, critique par rapport à l’actuelle politique syndicale qu’ils jugent indigne du vrai syndicalisme.

- Ils sont sans cesse en conflit avec les permanents, qui se débarrassent de leur travail comme s’il s’agissait d’un travail quelconque avec le même esprit qu’un banquier ou un charcutier quand ils font le leur, et ils regrettent que les permanents de la FILT [7] soient presque tous des cheminots, alors que peu d’entre eux viennent du support ferroviaire.

- Ils ont un sens aigu du rôle de délégué, à tenir, selon eux, avec orgueil et responsabilité sans jouer les prima donna (même quand ils sont sous l’attique de la gare !).

- Ils sont sincèrement choqués que quelques délégués prennent une charge représentative seulement pour bénéficier des heures de délégation syndicale, et ils pensent que dans une situation aussi éclatée, où ce n’est pas comme à l’usine avec les ateliers, mais 1000 personnes sur 12-15 bases distantes de 6-7 kilomètres ou plus, les délégués devraient faire leur devoir et non se la couler douce.

- Ils ne supportent pas que les travailleurs prennent la carte du syndicat, comme ils s’abonnent au stade, convaincus d’être dans une catégorie qui donne envie de vomir et qui n’a relevée la tête que pour peu de temps.

- Tous jettent de la merde sur le gouvernement de centre-droite et sur l’arrogance des patrons, peu, seulement les syndicalistes de base, se souviennent des méfaits du centre-gauche.

Le second groupe de travailleurs est en majorité composé d’immigrés : même si quelques uns d’entre eux font un travail plus complexe et absorbant, et si quelques autres sont devenus chefs d’équipe, l’immense majorité travaille avec des contrats à durée déterminée, beaucoup à temps partiel, et est trimbalée entre les divers garages, quais et plateformes, pour suppléer aux milles éventualités imposées par un turn over élevé.
Ils sont souvent d’immigration récente et ne parlent quasiment pas italien, même s’ils ont un niveau de scolarité plus élevé que leurs collègues italiens ; ils gardent pour eux le strict minimum de leur salaire et envoient le reste à leur famille, en Asie du Sud (Inde, Pakistan, Bangladesh, Sri-Lanka), en Amérique latine et en Afrique du Nord.
S’ils adhèrent à un syndicat, ils le font exclusivement pour les « services » que celui-ci garantit. Aucun d’entre eux n’a d’expérience politique antérieure dans son pays d’origine dans des formations communistes ou une expérience de conflit avec les autorités politico-judiciaires.
Ces travailleurs ont fréquenté les assemblées générales, ils ont participé à la grève et ont été parmi les derniers, le 25 avril, à quitter la gare centrale, mais ils n’ont pas trouvé chez les autres travailleurs la disponibilité nécessaire pour les consulter et les informer régulièrement de ce qui se passait ; ils n’ont pas été perçus comme des camarades de travail. [8]
Cette « masse critique » de travailleurs immigrés précaires tend à être la moins sensible à la logique du chantage au licenciement, dans la mesure où elle a toujours dû prendre en compte cette instabilité dans sa propre situation de travail. [9] Elle a suivi la lutte moyennant un rapport de confiance avec quelques travailleurs à l’intérieur de l’équipe ou du garage, mais elle n’a pas exprimés ses propres besoins : la force explosive des contradictions qu’elle vie sur son poste de travail et dans la société.
Les travailleurs « fixes » de leur côté, on fait de la nécessité de donner la parole à ces travailleurs une question subsidiaire, les reléguant à un rôle secondaire, sinon marginal ; ainsi ils n’ont pas pris en charge, dans une logique de soutien mutuel, leurs exigences et ils n’ont pas su allier leurs propres objectifs avec ceux des travailleurs disposant de garanties moindres, socialement moins protégés [10].
Quoi qu’il en soit, sans nous laisser aller à des hypothèses sur ce qui aurait pu arriver, nous pouvons affirmer que la composante des travailleurs précaires, immigrés pour la plupart, aura en Italie, dans les services en général mais pas seulement, un rôle toujours plus déterminant. Il faut en saisir dès à présent le potentiel offensif pour la lutte de classes, en stimulant l’organique participation et la tendance à entraîner le conflit vers une émancipation sociale plus globale.
Dans les interviews et dans les discussions, des attitudes racistes se sont montrées de la part de quelques travailleurs parmi les plus anciens, qui attribuent aux immigrés la dégradation de leur propre condition et acceptent tacitement que leur charge de travail soit augmentée. L’existence de ces attitudes est prise en compte par les travailleurs immigrés comme une partie intégrante de leur condition  ; les camarades intervenus directement dans le conflit ont cherché en conséquence, par-dessus tout, à faire en sorte que les travailleurs se socialisent entre eux [11].
Lorsque la situation contractuelle vacille, la précarité s’étend à ce que l’on appelle les travailleurs garantis, faisant du coup s’évanouir la différence entre « fixes » et « précaires ». C’est cette condition de commune incertitude que l’on peut utiliser comme bras de levier pour affirmer la tendance à la transformation de la condition prolétarienne.
La force de la classe devient une force effectivement propulsive dans la mesure où, dans la lutte même, sont dépassées ses luttes internes.
Les formes d’organisation du travail qui modèlent l’action collective, dans ce cas le travail en équipe et dans différents garages, sont l’adhésif initial, tandis que l’effort pour impliquer de manière positive tous les travailleurs des différents secteurs de l’entreprise, ici les autres travailleurs de l’entreprise de service et les autres travailleurs des chemins de fer, est un moment ultérieur du développement de la force de la classe. Le premier moment n’est pas complètement accompli, le second, pour autant que nous le sachions, a été seulement partiellement ouvert.
Entrer immédiatement en contact, au lieu d’attendre dans les garages ou sur les plateformes, une oreille collée à la radio et un œil sur la télévision, comme le font les autres travailleurs, aurait jeté les bases pour une réelle construction organique [collegamento] de la lutte, comme cela c’est passé par contre en partie plus tard.
La « Coordination nationale » a cherché, non sans difficultés, suppléer ce déficit initial, sachant que, même la volonté la plus généreuses des travailleurs les plus actifs, ne peut remplacer les exigences réelles qui jaillissent des luttes.
La tentative de se coordonner avant l’échéance du 6 mai [date de fin des contrats précaires, N.d.T.] a été un travail de jonction d’anneaux différents et un travail minutieux de tissage - pour paraphraser un de ses organisateurs - qui a impliqué les travailleurs les plus actifs, peut-être RSU [12], adhérents aux syndicats, fortement représentatifs sur les lieux de travail, mais isolé et peu pris en considération, déjà auparavant, par la bureaucratie syndicale, qui s’est levé le cul seulement quand le couvercle de la marmite à sauté.
Les appartenance syndicales différentes des travailleurs, avec les degrés relatifs d’implication, et les fortes poussées locales pour se concentrer sur soi, même après que les relations aient été en partie établies, donnent le cadre général dans lequel se sont déroulées les choses. Dans une telle situation, l’action peut être d’autant plus efficace et incontrôlable que l’autonomie des initiatives locales et le caractère horizontal de la communication sont importants, que la coordination est souple et interchangeable ; a contrario l’action sera d’autant plus inefficace qu’elle sera déléguée a un organisme central, non contrôlable par les travailleurs, simple gérant d’un flux d’informations et de décisions provenant du centre.

Un aspect important est la solidarité démontrée à divers titres par les autres travailleurs.
A Milan, les travailleurs des ateliers de réparation ferroviaire de Greco, outre le fait de fournir le matériel pour les banderoles Les licenciements ne passeront pas et Non aux licenciements, accrochées sur les murs extérieurs de la gare centrale, se sont déclarés disponibles pour la grèves des travailleurs du nettoyage en avril.
Quelques camarades syndicalistes de base ont contribués à la formation d’une coordination nationale.
Un travailleurs embauché par l’entreprise Gorla à l’occasion de l’adjudication du nettoyage des bâtiments communaux et des écoles, a cherché a mettre en contact le conflit déjà entamé par lui et ses camarades de travail contre l’accord de merde signé par les syndicats avec celui des travailleurs du nettoyage des trains et des gares ; il est intervenu à une assemblée des nettoyeurs de trains à la Chambre du Travail, le 10 avril, dénonçant la duplicité de l’attitude des syndicats qui, entre autre, n’avaient pas mis en rapport les travailleurs de l’entreprise en question qui travaillaient sur des chantiers différents ; il est aussi intervenu le 25 avril, avec ses camarades de travail, pour exprimer sa solidarité avec la lutte.
Ce qui a effectivement manqué c’est la solidarité active des travailleurs du secteur ferroviaire, eux aussi touchés par la restructuration des chemins de fer, qui payent encore leur héritage corporatiste et une incapacité d’action commune avec tous les autres travailleurs du secteur.

II

« Les syndicats parlent toujours d’unité, les groupes de front, de comités, etc. ; dans toute grève où s’exprime l’autonomie de l’action, personne ne parle plus de cela, car la lutte est le fait de tous les travailleurs en marche. »

H. Simon, Nouveau mouvement, 1974, p. 8 [13]

(...)

À Milan, le 5 décembre, il a suffit d’un simple bouche à oreille pour organiser l’occupation des quais. En février il a suffit d’une assemblée de quelques minutes à la gare centrale, dans laquelle seuls les syndicalistes s’interrogeaient sur ce qu’il fallait faire et voulaient discuter démocratiquement sur comment continuer, alors que tout le monde savait, depuis une semaine de mobilisation, ce qu’il fallait faire et l’avait déjà fait.
Bien que la lutte eût un caractère national, la nécessité de relations entre les différentes réalités territoriales a été prise en compte comme priorité seulement après février . Le syndicat, même débordé et victime à plusieurs reprises des railleries des travailleurs, a pu cependant se poser comme unique instance en mesure de traiter pour tous les travailleurs. Les contestations, plutôt vives, n’ont pas été absentes - injures et bousculades contre les « vendus » au cours de l’assemblée de la Chambre du Travail à Porta Vittoria à Milan en février et une bagarre avortée dans le souterrain du quai n.6 à la gare centrale.
Les travailleurs les plus actifs, qui ont fait confiance à la présumée honnêteté et détermination des différents délégués et envoyés syndicaux, qui semblaient vouloir conduire la lutte jusqu’au bout [14], ont tenus les autres travailleurs jusqu’au 25, en leur faisant croire que les quais de toutes les gares d’Italie seraient occupés dès 10 heures du matin ; il s’agissait bel et bien d’une escroquerie, uniquement destinée à créer l’attente d’un « grand événement », tenir à l’œil les travailleurs et en même temps maintenir le « moral des troupes ».
Le syndicalisme de base (CUB) [15], de son côté, a oscillé entre la nécessité d’être reconnu au niveau de l’entreprise (à travers les élections des RSU) et à la table des négociations à Rome, et un soutien tiède à la lutte : son apport, durant les journées d’avril, a été visiblement insuffisant (nonobstant le fait que quelques uns de ses adhérents soient engagés en première ligne dans le conflit).
En d’autres termes, le syndicalisme de base a admis dans son action une sorte de « division sociale du travail » dans la lutte : les travailleurs directement impliqués luttaient, d’autres supportaient, d’autres encore négociaient  ; de cette manière l’action des premiers est subordonnée aux exigences de la médiation, et vient implicitement légitimer a priori le résultat de la négociation elle-même, quel qu’il soit [16].
Les travailleurs qui sont montés sur les toits [de la gare centrale de Milan quelques jours après la signature de l’accord du 25 avril, et qui ont entrepris une grève de la faim, N.d.T.] ont été l’exemple vivant des oscillations continues du militant syndical habilissime à flairer les mensonges, doté d’une remarquable capacité d’organisation et d’entraînement, prompt à prendre sur lui la responsabilité d’initiatives de lutte de façon autonome, mais dans le même temps capable d’accepter, et par-dessus-dessus tout de faire accepter, les pires saloperies, incapables de mener jusqu’au bout la critique de l’organisation syndicale, prompt à prendre en charge la démobilisation. Ces travailleurs, à peine mis au courant de la « grille technique », vendue comme un accord, ont dit que pour eux ça ne changeait rien, que ce communiqué, ils auraient pu le faire de chez eux et l’expédier, et 30 minutes après deux des leurs sont descendus en dessous pour convaincre les autres de la bonne qualité de l’accord.
Ils s’étaient demandés, les jours précédents, ou mieux les nuits précédentes, pourquoi c’était à eux et à quelques autres, de tout coordonner [Si erano domandati... perchè toccasse a loro e a pochi altri, coordinare...] sans que les permanents bougent d’un pouce, et pourtant ils se sont laissés convaincre par ceux-ci qui ont su toucher leur sens des responsabilités.
S’ils n’étaient pas descendus, cette « masse de débiles qui contrôlent encore la gare, avec à sa tête quelques jeunes cons et des vieux cons qui ne font rien d’autre que semer la zizanie » (pour reprendre les mots d’un syndicaliste) auraient pu s’énerver et occuper les quais ou quelque chose de ce genre. Dans tous les cas, s’ils n’étaient pas descendus pour parler avec les permanents, ils auraient implicitement délégitimé le syndicat.
Plus grand est le sens des responsabilités de ces travailleurs dans les confrontations avec l’organisation, c’est-à-dire plus est développé leur conscience politique, et plus est annihilé leur instinct social et leur sentiment d’appartenance à la classe.
Les délégués « de gauche » balancent entre la fonction de représentants au sein des travailleurs des revendications syndicales et celles de représentants des travailleurs au sein du syndicat, demeurant quoi qu’il en soit embourbés dans le marais démocratique de l’action syndicale.
La nuit du 24 avril - quand à 22 heures la grèves de 48 heures proclamée par les syndicats était terminée, mais on n’avait pas d’informations sur la marche des tractations à Rome, qui duraient depuis l’après-midi, sans qu’aucun déblocage ne soit entrevue - la situation est devenue encore plus problématique.
Les délégués, appelés par les travailleurs sur leur portable, continuaient à répondre : « Pour le moment, on ne peut rien garantir, parce que eux ne garantissent rien, ne faites rien, nous ne savons rien, il n’y a rien, restez assis là où vous êtes et ne faites rien. »
Les uniques certitudes étaient d’une part la pression des chefs et des petits chefs pour faire reprendre le travail et d’autre part la volonté des ouvriers de faire une grève illimitée, jusqu’à l’éclaircissement définitif de leur propre futur.
L’entreprise n’avait pas renoncé, durant les jours précédents, à réquisitionner les travailleurs, les contraignant à assurer le service minimum, bien que la loi établisse que la réquisition étant de la compétence de la Préfecture, elle ne peut être le fait de l’entreprise pour laquelle on travaille (encore moins lorsque l’ordre est expédié par télégramme !).
Jusqu’à la nuit, en outre, quelques travailleurs avaient continué à se rendre dans les garages et les gares, appelant à ne pas travailler, tandis que les représentants syndicaux cherchaient à expliquer, en pur langage démocratico-syndical, le « renvoie des responsabilités de la situation sur l’entreprise », à laquelle il fallait répondre en tenant son « propre poste de travail » et par l’autoréduction des cadences, en essayant de faire croire aux travailleurs que Gorla [la société privée de nettoyage], les payerait pareil.
D’un côté les ouvriers, comme en février, n’avaient pas l’intention de reprendre le travail, de l’autre, la pression de l’entreprise et l’absence d’informations précises n’étaient pas faits pour les aider.
Exemplaire est aussi la rigidité avec laquelle le même bonze syndical a traité les informations sur les « tractations en dents de scie ». [trattative saltate]

- Dis-moi, quelles informations officielles tu as ?

- Aucunes...

- Alors me casses pas les couilles ! Tu as un représentant syndical ? (en référence à un envoyé qui revenait de Rome) - Tu lui fais confiance ? Alors écoute ce qu’il te dit !
Très probablement, jusqu’à ce que les conditions objectives à l’intérieur du processus de crise-restructuration-précarisation soient matures, il sera difficile que prenne forme non seulement une critique du syndicat, mais de la forme et de l’action syndicale en tant que telle. On ne doit pas voir dans la rupture un donné de fait, mais une tendance qui constitue, jusqu’à aujourd’hui, une hypothèse de travail politique qui coupe les ponts avec les aspects les plus néfastes du vieux mouvement ouvrier [17]].
Cette hypothèse politique est interne à la dialectique du « anticiper-suivre » et à la capacité de faire « précipiter » le mouvement réel, qui est le sens profond de toute théorie et pratique d’une minorité révolutionnaire.

III

« Donc, quelle sera la méthode ? Celle de la démonstration théorique, de la culture ? Nous devrons attendre encore plusieurs siècles pour “préparer” les prolétaires ? Non, par Dieu, la voie de la propagande n’est pas la théorie mais le sentiment, en tant que celui-ci est le reflet spontané des besoins matériels dans le système nerveux. »

Amadeo Bordiga

Les travailleurs, dans leur action, ne sont se pas limités à la grève, qui certes aurait occasionnée quelques désagréments mais n’aurait pas cassée la routine des transports de la force de travail « banlieusarde » et le système de transport ferroviaire ; ils sont allés jusqu’à l’occupation des quais et au blocage routier. Ainsi, ils n’ont pas limité leur rage d’action à une seule gare, mais ils l’ont élargie à la ville entière, se déplaçant en masse d’un lieu de travail à l’autre.
Du point de vue de la capacité offensive, ça a été le moment le plus haut atteint par cette lutte, qui s’est déployée sur le terrain de l’adversaire le frappant quand et où il l’attendait le moins, neutralisant temporairement sa capacité de réaction - ils nous évacueront des quais, alors nous occupons les rues ; ils utilisent des jaunes, alors on les fout dehors ; ils savent que nous irons ici, alors on les attaquera ailleurs.
L’imprédictibilité des actions, le caractère indéchiffrable des codes de communication, les canaux de relations invisibles ont été constamment recherchés par les grévistes, mais pas toujours complètement réalisés. Par exemple, le matin du 22 avril, les travailleurs en repos s’étaient donné rendez-vous à la gare centrale, pour se diriger ensuite en un point précis pour bloquer les trains de marchandises qui transportaient des automobiles à peine sorties d’usine et attendues dans l’urgence. À peine sortis de la gare, ils se sont trouvés face à un déploiement considérable des forces de l’ordre, ce qui a empêché l’action programmée. (Cela n’est que l’une des lourdes interventions intimidatrices de la police.)
Lorsque la grève démarre le 23 avril, les travailleurs ont une seule chose en tête : aller sur les quais et y rester. La façon dont ils avaient testée leur force en décembre et en mai, à travers la conquête d’une identité collective, avait rendu l’action explosive. Pour cela aussi, les pratiques qui n’étaient pas l’occupation des quais ont eu un médiocre appeal, étant considérées par les travailleurs comme une simple « garniture » de la lutte, tout au plus un terrain de préparation : on savait que la partie serait jouée sur un autre mode. Ces pratiques ne font pas autre chose que diluer le potentiel efficace de la lutte, démoralisent, sont synonymes de perte d’argent dans l’enveloppe de la paye, frustrent la volonté de faire, désorientent : on nous disperse en autant de groupes qui s’interrogent sur quoi faire, alors que dans l’action on est un tout.

[Le chapitre IV est consacré à la lutte des mineurs de Jiu de Roumanie en 1999 ; le chapitre V aux luttes de Cellatex et Moulinex. En exergue de celui-ci, il y a la citation suivante :

« La classe des travailleurs et la classe capitaliste n’ont rien en commun. Il ne peut pas y avoir de paix entre la faim et la pauvreté qui règnent parmi les millions de travailleurs et les quelques uns qui composent la classe patronale, qui possèdent toute la richesse de la vie. »

Préambule des IWW, 2 janvier 1905

(...)

VI

« Le prolétariat réclame une approche spécifique qui permette de saisir le développement subjectif...
Le prolétariat concret n’est pas un objet de connaissance : il est travail, lutte, il se transforme : on ne peut pas, en définitive, l’atteindre théoriquement, mais seulement pratiquement, en participant à son histoire...
Cette classe ne peut être connue seulement qu’à partir d’elle-même, seulement à condition que celui qui l’interroge introduise la valeur de l’expérience prolétarienne, mette les racines dans sa situation et fasse sien l’horizon social et historique de la classe ; pour autant que l’on rompt avec les conditions immédiatement données par le système d’exploitation. »

C. Lefort, L’expérience prolétarienne. (Retraduit de l’italien)..

Les luttes « sales » comme celles-ci [y compris Cellatex et Moulinex, N.d.T.], peuvent stimuler les militants qui entendent se libérer des illusions démocratiques et des représentations sociologiques du prolétariat.
Les militants qui n’entendent pas être les dindons de la farce doivent par dessus tout comprendre ce qui se passe, participer directement et contribuer à l’ « externalisation » (pour utiliser à notre manière le mot préféré des patrons) des motifs de la lutte, en s’appuyant sur l’universalité de l’expérience prolétarienne, sur la créativité et sur le goût pour le partage actif.
Qui a participé activement à la totalité du conflit connaît les difficultés auxquelles on est confronté, difficultés qui ne peuvent être résolues par des proclamations, des slogans, des idéologies et des pratiques d’appareil.
La nécessité de créer des expériences/instruments de communication directe et de soutien mutuel (comme une caisse de solidarité, des initiatives de contre-informations locales et des moments de réflexion collective) a émergé, une nécessité qui est et sera toujours plus à l’ordre du jour dans les luttes futures.
De cette façon, chacun pourra sortir du rôle de « tifoso » et devenir co-auteur de son propre destin.
Quand on participe à une lutte de l’ « extérieur », il n’est pas toujours facile de faire comprendre les raisons de son propre intérêt et de sa disponibilité pour y participer.
Expliquer que l’on n’est ni les représentants d’un parti ou d’un syndicat ni des journalistes - alors que l’on pose un tas de questions et que l’on cherche à enregistrer paroles et images -, expliquer cela lorsque son propre parcours est en devenir, n’est pas simple, y compris pour soi-même.
Qu’il s’agisse de traduire un tract dans une autre langue, de recueillir des fonds ou de mettre à disposition des connaissances, des expériences, des lieux de rencontre et des instruments de communication, la contribution d’une subjectivité militante est entièrement à définir dans la perspective du mouvement réel.

VII

« La bourgeoisie et le prolétariat sont enfants d’une époque nouvelle. Tous les deux tendent, dans leur action sociale, à éliminer toutes les survivances du passé. Ils doivent, en vérité, mener une lutte tout à fait sérieuse, mais celle-ci ne peut être menée jusqu’au bout qu’à partir du moment où bourgeois et prolétaires se trouvent seuls et face à face. Le vieil armement doit être jeté à la mer afin que le navire soit « prêt pour la bataille », à la différence qu’alors la bataille ne se déroule pas entre deux navires, mais à bord du même bâtiment, entre les officiers et l’équipage. »

F. Engels, La question militaire prussienne et le parti ouvrier allemand, 1865. (Retraduit de l’italien).

Au cours de la lutte le balancier peut incliner soit vers la dissolution pratique des contenus de la civilisation du capital, soit vers sa consolidation, en jouant sur la division et la concurrence (par exemple travailleurs « fixes » contre travailleurs précaires et vice versa, travailleurs d’une localité donnée contre une autre et ainsi de suite).
Le prolétariat, en tant qu’il est à l’intérieur du rapport capitaliste, oscille entre la nécessité de sa propre reproduction sociale et la lutte contre cette nécessité. Dans cette dynamique interne à la lutte entre les classes, il ne peut y avoir séparation des deux termes, sinon la contradiction qui est à la base de la polarisation sociale disparaît [se non viene consumata in profondità la contradizzione che sta alla base della polarizzazione sociale].
La résolution de l’énigme de la libération du prolétariat réside dans sa capacité à libérer les énergies emprisonnées dans les rapports de production actuels, en l’utilisant pour la transformation de la société qui emporte sur son passage tout le vieux monde de l’économie politique.
Qui interprète une lutte comme rupture, même momentanée, de la reproduction des rapports sociaux capitalistes, qui pense que la tension vers l’autonomie de la classe s’enregistre soit dans l’approfondissement des contradictions existantes - brisant le modèle bourgeois des rapports sociaux, comme la division sociale, raciale et sexuelle du travail -, soit dans le développement de capacités d’organisation adéquates au conflit, ne peut que saisir les éléments positifs présents dans la lutte des nettoyeurs de trains.
L’appareil mobilisé pour saboter la « lotta sporca » devait par dessus tout empêcher que, pour le « pont » du 25 avril, le trafic ferroviaire soit bloqué ou ralenti.
Il devait aussi empêcher que cette lutte entre positivement dans l’imaginaire social et qu’elle soit reconnue, dans ses contenus et ses formes, comme une lutte de tous les prolétaires.

Il existe une K7 vidéo réalisée par Autoprol retraçant la lutte au jour le jour.

[1] La traduction italienne dit : « ...parce que la communauté, contre la séparation de laquelle l’individu réagit, est la véritable communauté de l’homme, l’essence humaine. »

[2] Nouveau Mouvement, H. Simon, 1974, p. 3.

[3] L’autonomie prolétarienne est un processus historique à travers lequel le prolétariat se rend conscient de sa propre condition et des moyens aptes à la dépasser. Quelques-uns de ces moments peuvent être :- refus de la soumission aux lois de l’économie que la capital présente comme naturelles. En pratique, refus du productivisme et de l’idéologie de la hiérarchie du travail.- organisation de la violence prolétarienne illégale et anti-institutionnelle, capable de s’opposer, dans la défense de la classe, à la violence de l’État, non pas dans le sens de la construction du « bras armé » du prolétariat, mais comme autogestion de l’affrontement par les prolétaires eux-mêmes ;- critique et dépassement des conceptions hiérarchiques et autoritaires sur le terrain social et individuel (moralisme, répression, etc.), et des obligations fonctionnelles à la soumission des prolétaires à la classe dominante, par l’intermédiaire de moments d’organisation qui, remettant en cause la division entre fonctions de direction et fonctions d’exécution, initie l’unification du travail intellectuel et manuel, aujourd’hui dans la lutte, demain au sein de tout le complexe de la vie sociale.

[4] Sa généralisation à l’intérieur d’un contexte de difficile gestion des contradictions sociales - perte de légitimité du pouvoir politique et chute verticale de crédibilité des organisations historiques du mouvement ouvrier dans lesquelles une partie importante de la classe ouvrière est encadrée et encadrable ; forte tension à la rupture avec l’ordre social existant au cœur de l’exploitation capitaliste, dans le secteur tertiaire (transports, système de santé, entretien des aires urbaines, etc.) et dans le système de formation, éducatif et scolaire - amènerait à la formation d’organes qui se placeraient dans une perspective de double pouvoir ; dans un tel cas les énergies accumulées par le mouvement social pourraient trouver un débouché insurrectionnel.

[5] « fissi », en italien. Il s’agit en fait de travailleurs « garantis », possédant un contrat de travail à durée indéterminée. (N.d.T.)

[6] La modification de l’article 18 du Statut des travailleurs qui est un acquis de l’« Automne chaud » de 1969 et interdit le licenciement en l’absence de « cause juste », prévoit que, pour quelques catégories de salariés, en particulier dans le Sud, et enfin de rendre plus flexible les conditions d’embauche, le licenciement reconnu abusif n’entraîera plus la réintégration mais sera compensé par une indemnité financière (N.d.T.).

[7] La Fédération des transports de la CGIL.(N. d.T.).

[8] Le marché mondial du travail puise quotidiennement dans une masse prolétarisée et à prolérariser qui se déplace de la périphérie aux centres de l’exploitation capitaliste. L’appareil de disqualification, mobilisé par le système dominant contre ces prolétaires, rend chronique leurs conditions d’exclusion et est un élément constituant du racisme « démocratique ». (...).

[9] En situation de précariat, quand elle devient sujet social actif dans une lutte, la force de travail multinationale peut difficilement être encadrée et contrôlée par les syndicats ; dans d’autres situations, lorsqu’elle accède à la stabilité, elle peut au contraire constituer la colonne vertébrale de l’organisation syndicale et en devenir l’élément dynamique, comme c’est arrivé pour les secteurs manufacturiers de la région de Brescia et de Varese, où à la mi-mai a éclaté la première grève de travailleurs immigrés contre les conditions de travail et la Ligue Bossi-Fini.
En Italie, comme cela s’est passé en Allemagne, en France et en Suisse, le syndicat peut être un instrument d’intégration et un canal de représentation politique pour une partie de la force de travail multinationale, relativement plus protégée et défendable avec un rapport de travail plus stable, de meilleurs conditions de logement, de plus grandes capacité linguistiques ; et c’est précisément cette plus grande intégration qui l’expose de façon continue au chantage du licenciement.

[10] On a eu un exemple des conséquences de cette attitude le 25 avril, alors que de la table de négociation à Rome est communiqué la « grille technique » (*) : il était évident que celle-ci ne disait absolument rien sur les travailleurs précaires (dont les contrats s’achevaient le 6 mai sans qu’ils leur soit proposé de les renouveler), mais ceux qui le feront remarquer seront peu nombreux et quasiment personne ne cherchera à l’expliquer aux intéressés, pénalisés entre autre par des difficultés de compréhension dues à la langue ! Vendue comme une victoire, si elle avait été correctement comprise dans son contenu - ou mieux dans son absence de contenu - cette « grille » aurait fait monter la colère et provoqué la réaction des travailleurs précaires, qui se seraient exprimés immédiatement dans le blocage des quais.
(*) La « grille technique » est l’accord de principe signé par le gouvernement, la Ferrovie dello Sato, les syndicats et quelques entreprises adjudicataires, qui fixe les bases de la négociation à venir. Pour la CGIL l’accord permet de sauver l’occupation, obligeant les entreprises à appliquer l’accord. (Lotta sporca, p. 22) - N.d.T.

[11] Par « socialisation », nous n’entendons pas le brin de causette sur les journaux de foot, et les considérations sur les starlettes, les soubrettes, le courrier des lecteurs [letterine] ou les railleries pe’ fa’ passà ‘a jurnata [pour passer le temps, en napolitain dans le texte], mais le processus à travers lequel une condition de commune oppression est reconnue comme telle et critiquée à partir des divers points de vue des sujets.

[12] Les RSU sont des sortes de conseils d’entreprise, liés à une tradition italienne remontant aux années 70 (le nom des RSU date, lui, des années 80) . N.d.T.

[13] Dns la traduction italienne les « groupes » qui renvoient dans le texte aux « avant-gardes » radicales, deviennent la « gauche traditionnelle ».

[14] La conscience d’arriver « au bout de la fin » n’a pas d’importance que l’objectif soit atteint ou non, pour autant que ce soit en luttant ; c’est ce qui est ressorti dans plusieurs discussions avec les travailleurs (« To the bitter end [Jusqu’à la fin amère] », dit un mineur anglais des districts charbonniers durant la grève du milieu des années quatre-vingt).

[15] La CUB (Confédération unitaire de base), s’est formée en 1991. Elle rassemble les RdB (Rappresentanze di Base) , la FMLU (un syndicat alternatif fondé chez les métallos dans les années 90). La CUB est actuellement le regroupement le plus important au sein du syndicalisme « alternatif ». N.d.T.

[16] Une gestion collective des tractations est possible, mais elle présuppose un niveau de non séparation entre les « représentants » et les « représentés » qui dérive d’un rapport de force dans lequel la lutte économique est un étage d’un conflit plus ample qui revêt les caractéristiques d’une véritable guerre sociale. [la note cite ensuite l’exemple des négociations de Dantzic en août 1980 qui étaient suivies en permanence par l’ensembledestravailleurssitués à l’extérieur, et celui des piqueteros argentins qui ne proposent des représentants qu’au dernier moment pour des raisons de facilité - N.d.T.]. Dit autrement, le plan de la lutte et le plan de la négociation sont des plans différents et par certains côtés antithétiques, dans lesquels le premier peut être dirigé par les travailleurs eux-mêmes, et c’est le seul plan sur lequel ils peuvent se commettre ; l’autre, à moins d’une mise en œuvre absolument transparente et « assembléiste » des tractations, conduit en grand secret et sans possibilité de contrôle, est un plan sur lequel on ne doit pas parier un sou !

[17] On peut faire remonter le débat sur le vieux mouvement ouvrier à ces petits groupes ou individus isolés qui dans les années 30 essayent de faire un premier bilan des expériences révolutionnaires des années du premier après-guerre (...) [Le reste de la note fait référence au « communisme des conseils » et cite Bourrinet, Canne Meier.... N.d.T.

Meeting 1, non-journal texts

Meeting, How to - J.

Saturday, 29 May 2004

Meeting is available as

- a web site

- a printed issue

We mean to engage a debate over communisation within the frame stated by the text called Invitation.

The content of the printed review comes out as a choice made by those involved in the project, amongst contributions published on the web site.

This choice is made along the debates taking place here around and finally during the assembly forecasting each issue.

The web site will keep record of all contributions regardless of the selection being made for the printed issue.


Selection criteria will be under permanent definition resulting from the debates upon contributions being made.

Invitation

Friday, 7 November 2003

1. Having initially come together within the publishing collective Senonevero, we have decided to put together a review that will be printed by Senonevero and which will act as a space for debate and encounters.

2. This review is in the first instance to be an active reflection of theoretical and editorial activity consecrated to the communist revolution - as this activity exists today in Europe, and overseas if the winds are favourable.

3. We recognise a communising current that has already established itself across diverse theoretical expressions and certain practices in contemporary struggles.

4. This current manifests itself in a certain number of individuals and groups sharing today (each in their own way, as much theoretically as practically):
the recognition that all permanent organisation of the class, all organisation prior to struggles and persisting beyond them, is immediately confronted by failure.
the conviction that the only existing revolutionary perspective is that of the destruction of capitalism and, indissolubly, all classes.
the certitude that the class struggle between the proletariat and the capitalist class is everywhere in the world the unique dynamic of this destruction.
the criticism of all revolutionary perspective envisaging a period of transition form capitalism to communism.
the conviction that the destruction of capitalism does not open the way to communism but can only be the immediate communisation of all relations between individuals.

5. Communisation is not a program to be applied, nor even something that we can already describe, but the ways to it are to be explored and this exploration must be international. The diversity and internal oppositions, not to mention conflicts, within this communising current define its existence and must be recognised.

6. We are taking the initiative of a materialisation of this current through some texts which seem to us to express it most explicitly, in their own way, in the diversity of their intentions and the practices in which they participate. If this turns out to be possible we envisage encounters beyond the simple ‘fabrication’ of the review.

7. We have no intention of ‘writing’ this review alone. Instead, we want to put diverse texts to ‘work’ at their own overcoming, at their deepening, through their confrontation and mutual recognition; as much as from new ad hoc theoretical production engendered by these encounters.

This review is in the process of elaboration. An internet site had been made available for those who decide to participate in this process:
http://meeting.senonevero.net
As well as a PO Box at the following address:
ICN, BP 31, Marseille , Cedex 20. France.

At the end of February/beginning of March 2004, an editorial meeting will be held to complete the first issue and to speak of the follow-up in regard to the people and material brought together. If the review is a first step it does not exhaust the variety of possible exchanges (though we hope to avoid the exchange of blows).

Le collectif Meeting

November 2003

Meeting, mode d’emploi

samedi, 1er novembre 2003

Meeting existe sous deux formes :

- une revue papier,

- un site internet.

Notre but est de provoquer un débat sur la communisation dont le texte Invite définit, pour nous, le cadre.
Le sommaire de la revue papier résulte d’un choix fait par les participants au projet parmi toutes les contributions qui sont sur le site.
Ce choix s’effectue dans les discussions et l’assemblée précédant chaque numéro.
Le site est le lieu de la mise en débat de toutes les contributions proposées.
Il conserve les textes non retenus dans le numéro précédent et ouvre sur le numéro suivant.
Les discussions sur les textes sont la définition permanente des critères de jugement.
Chaque numéro est précédé d’une assemblée des participants au projet.

Meeting 2

Meeting 2 journal

Sommaire du N°2 ‒ dimanche, 12 juin 2005

Tout est à eux Rien n’est à nous ‒ Pépé
Nous ne sommes pas « Anti » ‒ B. Lyon
Argentine : Une lutte de classe contre l’autonomie ‒ R.S.
L’écart ‒ R.S.
Unification du prolétariat et communisation ‒ R.S.
Prolétaires, encore un effort pour être communisateurs... ‒ Joachim Fleur
Réflexions autour de l’« Appel » ‒ Denis
Un autre emploi de l’argent ‒ Anonyme
La communisation... point d’orgue ‒ C. Charrier
Un « Meeting permanent » ! Sans blague ? ‒ F. Danel
Le courant communisateur sujet politique ? ‒ B. Lyon
Lettre à Meeting ‒ Maxime et le Niveleur
Résumé thématique des Forums ‒ R.S.
Ceci pourrait être un éditorial ‒ Denis

Tout est à eux Rien n’est à nous ! - Pépé

dimanche, 10 avril 2005

L’usine, l’air pollué, le petit chef taré et le petit chef intelligent , la police, les mouroirs à vieux, le pauvre qui implose de faim au Sud et le pauvre qui explose de mauvaise graisse au Nord,

Lula, l’école, le chômage, les 35 heures et la flexibilité, l’État, la prison pour les pauvres méchants, le tourisme industriel pour les pauvres gentils et le trekking alternatif pour les pauvres branchés, la crèche à 4 mois pour que papa et maman retournent plus vite au flux tendu, la valeur d’échange ET la valeur d’usage,

la télé assommoir définitif et absolu, la Société métabolisme du Capital, Chavez, le petit deux pièces moisi qui te saigne 15 ans, le service public où des pauvres se prenant pour plus riches encadrent les pauvres se prenant pour des clients, le cadre de gauche,

la communication en boîte et la solitude de tous, le bureau, le petit macho qui joue au patron chez lui pour oublier l’humiliation de sa vie au travail, le syndicat qui négocie le prix de ta vie, les profits qui n’en finissent plus de gonfler et leur taux qui n’en finit plus de tendre à baisser,

l’autogestion de la merde qui nous sert de monde, les partis contremaîtres du Capital, la vedette heureuse qui te chie tous les soirs dans le poste, la vedette malheureuse qui te pleure tous les soirs dans le poste, le sous-commandant Marcos,

l’armée, l’atelier, l’autre monde possible grâce à l’État redevenu fréquentable, la banlieue délabrée, la famille nucléaire, le bébé pour oublier ou perpétuer tout ça, les cours d’eau pourris, le pauvre qui n’a plus que Dieu pour le protéger du capital contre le pauvre qui croit maîtriser sa vie en votant,

l’épouvantail Le Pen et l’icône Bové,

la société que l’on produit et qui se dresse tous les jours face à nous, contre nous,

changer la vie et changer d’avis, le travail, la retraite, la petite voiture en plastique payée une fortune pour aller bosser,

la propriété privée, Che Guevara et Ben Laden, le nationalisme, la fierté du travailleur, l’argent et le troc, la nostalgie qui t’invente un passé serein et te bride la tête, la modernité qui t’asphyxie l’intelligence...

Tout cela serait à NOUS ?

QU’ILS GARDENT TOUT !

TOUT EST Á EUX, RIEN N’EST Á NOUS !!!

Et si un jour on arrive à exproprier tout ça, ce ne sera certainement pas pour l’organiser autrement !

Tout a été essayé, rêvé, commencé : l’État ouvrier, dégénéré ou pas, la République des conseils, le président syndicaliste, l’État gendarme du poulailler libre, l’autogestion ici ou partout...Tout est à eux !

Il va nous falloir de l’imagination, camarades !

Commentaires :

  • > Tout est à eux Rien n’est à nous !, , 12 avril 2005

    Le tout est de donner l’exemple. Tu sais déjà te servir d’Internet camarade ! Bravo ! Tu vois que tout n’est pas perdu. Un peu de courage. Et de l’exercice. J’espère que tu nous prépare-nous autre chose. Ton résumé de l’Encyclopédie des nuisances est stimulant (mais tu as en oublié tout un tas, des saloperies épouvantables qui nous guettent par ces temps de misère et d’opulence éhontées, comme l’imagination au pouvoir pronée par des pisse-froid à la plume facile).


    • > Tout est à eux Rien n’est à nous !, Patlotch, 13 avril 2005

      Question imagination, j’ai pas à me forcer pour être simplet. Je me dis donc que, les temps courant za nos pertes, si on en prenait un peu plus pour savoir ce dont on ne veut plus, ils y courrrrrrrrrrrrait (coolirait ? court-rirait ? couragerait ?... ) peut-être moins vite.

      Autrement dit, savoir dire NON, et pourquoi pas avec talent ? La littérature ne remplace certes pas tous les arguments, mais dans ce cas, ça vaut pour tout le monde. C’est important, et pas si courrang malgré les apparences, de savoir dire NON. Alors le temps vient de savoir plus précisément A QUOI, de savoir POUR/QUOI. Pour aller PLUS LOIN. A ceux qui le font ici, les coups sont étrangement épargnés, en quoi j’entends comme un coup bas. Hargneux. Répétitif. Laid. Inutile. Creux.

      Je préfèrerais donc écouter des arguments, tout « simplètement » (si si, c’est du Marx, mais je n’ai pas le mot allemand...)

      Patlotch, 13 avril


      • > Tout est à eux Rien n’est à nous !, Goldfax, 14 avril 2005

        "simplètement" ?... Je ne sais pas si ça existe en allemand, mais, comme il connaissait le français, il a dû l’écrire dans cette langue.


    • > Tout est à eux Rien n’est à nous !, pépé,Marseille, 24 avril 2005

      Ce petit texte n’avait pas la prétention d’être une quelconque encyclopédie de quelques nuisances que ce soit.
      Il est en fait un coup de gueule d’après manifs, suite à la frustration d’entendre, manifs après manifs à Marseille, le slogan "tous ensemble..." remplacé par "tout est à nous, rien est à eux".
      Cela faisait quelques temps que j’avais envie de coller sur les murs une liste non exhaustive de tout ce que je considérais comme "à eux" et surement pas "à nous"...
      Ce slogan me parait être un excellent résumé du programmatisme, de cette affirmation d’un prolétariat qui va "s’emparer de la société dont il est devenu l’âme", pour reprendre la belle formule de TC...
      Cela dit, la liste est infinie et reste ouverte et je rajoute, là tout de suite :
      " le commerce, international, parallèlle, clandestin ou équitable, l’individu beaudruche philosophique....."


  • > Tout est à eux Rien n’est à nous !, Calvaire, 13 avril 2005

    L’imagination créatrice et communisatrice au-delà de ce que cela a d’idéalisme...


    • > Tout est à eux Rien n’est à nous !, , 14 avril 2005

      Bon courage...


Nous ne sommes pas « Anti » - Bernard Lyon

mercredi, 25 mai 2005

Nous ne sommes pas anti c’est-à-dire que nous ne sommes pas contre les formes extrêmes de l’exploitation, de l’oppression, de la guerre ou autres horreurs. Etre anti c’est choisir un point particulièrement insupportable et tenter de constituer une alliance contre cet aspect du réel capitaliste.
Ne pas être anti cela ne veut pas dire être maximaliste et proclamer à tort et à travers que l’on est pour la révolution totale et que hors de ça il n’y a que réformisme, ça veut dire que lorsque l’on s’oppose au capital dans une situation vraie, on ne lui oppose pas un bon capital. Une revendication, un refus ne posent rien d’autre que ce qu’ils sont : lutter contre le recul de l’âge de la retraite n’est pas promouvoir une meilleure gestion des salaires directs et socialisés, lutter contre la restructuration n’est pas être antilibéral, c’est s’opposer ici et maintenant à ces mesures, et ce n’est d’ailleurs qu’ainsi que les luttes peuvent se dépasser elles-mêmes. Nous ne sommes ni anti-ceci ou anti-cela ni « radicaux », nous posons dans les luttes immédiates la nécessité de la communisation parce que seule la perspective, non-immédiate, de la communisation peut être l’analyseur autocritique des luttes et donc, comme tel, participer de la production historique du dépassement du capital.
Si l’antilibéralisme ou au moins l’anti-ultralibéralisme, qui fait actuellement se constituer une union nationale, un frontisme à peu près total, fournit un exemple aveuglant de la démarche anti qui permet de se positionner dans un front, qu’il soit organisé dans le genre d’Attac ou qu’il soit plus informel. L’archétype de cette attitude est l’antifascisme, d’abord idéologie des fronts populaires en Espagne et en France, puis le drapeau unissant la coalition militaire russo-anglo-saxonne contre l’axe germano-japonais. L’antifascisme a eu une vie très longue puisqu’il a été l’idéologie officielle des États démocratiques occidentaux comme des États socialistes orientaux jusqu’à la chute du mur en 1989.
À côté de l’antifascisme a existé l’anticolonialisme, idéologie alliant le socialisme et le nationalisme dans le cadre du monde tripartite de la guerre froide. Cette idéologie structurante des biens nommés fronts de libération nationale mettait les luttes des prolétaires colonisés et celles des éléments bourgeois locaux subsistants sous la direction politique et militaire de couches bureaucratiques autochtones produites par les administrations coloniales. L’anticolonialisme ou l’anti-impérialisme était aussi le cadre de l’alliance de ces bureaucraties démocratiques-révolutionnaires avec le camp socialiste. Ces idéologies ont donc toujours fonctionné comme idéologie d’État (existant ou se constituant) dans le cadre de confrontations et de guerres, mondiale ou locales, entre les pôles d’accumulation capitaliste. Dans les métropoles l’anti-impérialisme était, avec l’antifascisme un élément essentiel pour les partis communistes d’après la 2ème guerre, il se présentait comme la défense de la patrie du socialisme et du « camp de la paix », il articulait la gestion conflictuelle quotidienne de l’exploitation avec le capital à une perspective mondiale dans laquelle le socialisme restait à l’offensive. L’anti-impérialisme a été, et dans une certaine mesure reste, un cadre de mobilisation intrinsèquement lié à la guerre et pour la guerre.
L’antiracisme, frère de l’antifascisme, est maintenant devenu aussi l’idéologie d’État qui accompagne et absout le racisme d’État, pratique et massif, qui s’est développé en France, à partir de l’entrée en crise manifeste du capital, dans les années 70. La politique antiouvrière de restructuration capitaliste a « racisé » l’ensemble du prolétariat, d’abord en le divisant entre « Français » et « immigrés » puis par « l’ethnicisation » et le dit « communautarisme ». Cette situation met l’antiracisme dans une position intenable. S’il se confirmait que les « petits blacks » ont manifesté un racisme contre les « petits blancs » (juste retour des choses qui boucle le maelström) les antiracistes nous auraient de toute façon déjà dit que ce ne serait pas du racisme mais un ressentiment social ! Merveilleuse imbécillité qui suppose que le racisme serait biologique. Il sera toujours vrai que l’antiracisme se portera aussi bien que le racisme sans jamais le freiner. Lors des grandes luttes, en 1995 ou en 2003, Le Pen disparaît du paysage et on ne se rappelle même pas de son existence, et ce n’était pas l’effet de l’antiracisme.
Revenons à l’antilibéralisme, en Angleterre ou aux USA on n’hésite pas à l’appeler anticapitalisme, le « capitalisme » étant compris comme le fait des multinationales, qui pratiquent des politiques dénoncées comme étranglant les pays du Sud, détruisant leurs économies (cf. Argentine) et particulièrement leurs agricultures, massacrant les écosystèmes terrestres, mettant les travailleurs des métropoles en concurrence avec ceux de pays « émergents », pratiquant un « dumping social » qui les précarise, les flexibilise, et en fait des travailleurs pauvres. À ces politiques on oppose la taxe Tobin, le commerce équitable, la souveraineté alimentaire, le revenu garanti, une régulation démocratique mondiale, l’économie solidaire. C’est tout l’attirail de l’antilibéralisme qui est ainsi qualifié d’anticapitalisme. Devant cela que dire ? Que l’anticapitalisme véritable c’est autre chose, que cela postule la communisation ? C’est à l’évidence sans intérêt, dans le cadre de l’anti il y a toujours une course pour être le vrai anti, c’est d’autant plus vain que cet anticapitalisme là est l’anticapitalisme réel, celui qui fédère le front que tout anti-isme pose.
Parmi tous les anti qui circulent on trouve depuis longtemps l’antisionisme. De quoi agit-il ? Historiquement les partis et les théoriciens qui s’opposaient au sionisme étaient les partis ouvriers de Russie, de Pologne et de Lituanie et leurs différents leaders Trotski, Menen, Lénine, Luxembourg. La lutte contre le Tsarisme et l’antisémitisme, dans le cadre de la résistance à l’exploitation quotidienne d’un prolétariat juif misérable, opprimé, et très régulièrement la cible des pogroms organisés par la police secrète, avait donné naissance à deux courants dans le mouvement ouvrier juif : l’un, internationaliste et autonomiste sur le plan culturel ( promotion du Yiddish) avec comme principale organisation - qui était malgré de nombreux conflits et une période de scission, la branche juive du Parti ouvrier social démocrate de Russie - le Bund (Fédération générale des travailleurs juifs de Russie et Pologne) avec Memen : l’autre, sioniste, dont la principale organisation était le Poalé Tsion (Ouvriers de Sion) avec Borochov, fondateur du sionisme socialiste, qui proclamait que la libération des juifs était impossible en diaspora et qu’il fallait créer un État socialiste juif en Palestine. Le Bund combattait violemment les organisations et l’idéologie sioniste et proclamait que le dépassement de l’antisémitisme ne pouvait se faire que dans le socialisme, que le sionisme était à la fois une désertion de la lutte réelle, la promotion d’une solution impossible et même une attaque de la vraie culture juive, la culture Yiddish, culture d’un peuple au milieu d’autres peuples, en Europe et nulle part ailleurs . C’est l’opposition juive au sionisme qui peut logiquement être décrite comme antisionisme. L’opposition arabe à la colonisation juive en Palestine et au mandat anglais s’oppose à cette colonisation et pas réellement au sionisme, ce qui supposerait de lui opposer un autre objectif qui réponde à la cause qui le produit, comme on l’a vu avec le Bund. Par la suite les organisations nationalistes palestiniennes refusèrent d’appeler l’ État d’Israël par son nom le qualifiant d’« entité sioniste » pour ne pas reconnaître le fait accompli. Cela non plus n’a rien à voir avec l’antisionisme. Même si le fait que leurs ennemis se disant sionistes, il est assez naturel que les Palestiniens se disent de leur côté antisionistes, c’était une posture qui permettait de se rattacher (symboliquement après le génocide) aux mouvements révolutionnaires juifs, et ainsi de pouvoir prétendre à une position à la fois anticolonialiste, de libération nationale et de « progressisme » adéquate à la structuration du monde par la guerre froide.
Par ailleurs l’antisionisme est devenu un euphémisme pour antisémitisme, tant la dénonciation d’un caractère impérialiste pro-US d’Israël se conjugue facilement avec la dénonciation de la « dictature des marchés » de Wall Street , maintenant centre de la « mondialisation libérale », ennemie des peuples au sein de laquelle le « lobby sioniste » est le nouveau nom de la finance juive internationale. Il est frappant de voir comment, dans le cadre de l’antimondialisme, les vieux clichés antisémites peuvent prendre un coup de jeune !
En tout cas nous ne sommes pas plus antisionistes qu’anti-impérialistes ou même anti-guerre, s’opposer à la guerre peut, dans une situation particulière, être le premier moment d’un mouvement des prolétaires, se dépassant en lutte contre l’État capitaliste, qui déclenche ou entretient une guerre pour se maintenir, mais les mouvements pacifistes accompagnent la marche à la guerre. Le mouvement mondial contre la guerre contre l’Irak en est le dernier exemple.
Pour notre part, nous ne sommes anti-rien, nous sommes pro-communisation, ce qui n’est pas être plus radicalement anti que les autres, anti-aliénation ou anti-travail par exemple.
Pro-communisation nous le sommes dans les luttes qui existent maintenant contre l’offensive poursuivie du capital, contre la restructuration actuellement accomplie mais qui se poursuivra tout de même sans cesse, parce que sa spécificité même est d’avoir aboli toute fixation et donc d’être définitivement inachevée, jusqu’à ce que nous achevions le capital. Nous nous opposons ici et maintenant aux mesures anti-salariales. S’opposer à l’exploitation et à son aggravation n’est pas faire de l’anticapitalisme ni même du communisationnisme, c’est être dans la lutte de classe présente, dans le mouvement de production pratique et théorique du dépassement, non pour dire « une seule solution la communisation » mais pour que la politique anti-ouvrière soit posée, même de manière très minoritaire, comme une nécessité du capital et non comme un choix dicté par les « ayatollahs de l’idéologie libérale » ( dire cette nécessité du capital est heureusement de plus en plus audible). Toute définition d’un courant comme anti interdit son auto-saisie comme élément dynamique d’un dépassement. Il faut saisir son adversaire comme ne pouvant pas ne pas être. Le dépassement est celui du cours des luttes du capital et du prolétariat dans leur unité, il est le dépassement des deux par le prolétariat. Toute définition anti se meut dans les antinomies du capital, être anti c’est toujours promouvoir un élément opposé existant . La promotion d’un élément opposé existant, ou qui paraît exister dans une potentialité immédiate, comme une « autre mondialisation » ou même comme l’autonomie prolétarienne, non seulement ne se met pas dans l’optique du dépassement, mais pose une stratégie, des étapes, pour parvenir à son but. Toute promotion d’un élément existant fonctionne sur le modèle historique du programme ouvrier, qui affirmait la classe telle qu’elle était, ainsi que le travail tel qu’il était, se demandant seulement de combien on pourrait le réduire en mettant tout le monde au turbin.
Maintenant, et c’est nouveau, est-ce que faire ressortir certains aspects des luttes qui nous semblent indiquer le sens du dépassement est une promotion d’un élément existant qui induit une stratégie ?
Si en Argentine la condition prolétarienne est remise en cause au sein même de luttes qu’on peut qualifier d’autogestionnaires, le souligner n’est pas promouvoir un élément de cette société, ce n’est donc pas élaborer une stratégie. Souligner la formation d’un écart dans le bouclage contre-révolutionnaire des luttes , l’existence d’un courant communisateur capable de repérer ces éléments, fait aussi parti de cet écart qui indique le dépassement. Tout le cours du capital qui tend actuellement à ne plus boucler son cycle dans la reproduction des classes, indique aussi le dépassement dans la crise, au terme du cycle actuel d’accumulation.
Être contre n’est pas être anti, lutter contre la restructuration qui est aggravation de l’exploitation n’est pas être anti-restructuration, ce qui voudrait dire que la restructuration pourrait ne pas se poursuivre, les antinucléaires prouvent de la façon la plus caricaturale qu’être anti c’est promouvoir d’autres éléments existants, ici d’autres énergies, d’autres consommations, ce qui est totalement différent de s’opposer à la construction des réacteurs avec tout ce que ça implique de destruction , de militarisation de l’espace et de pollution ad vitam eternam.
Dans le cours des luttes nous sommes opposés à l’anticapitalisme, à l’antifascisme, à l’antiracisme, à l’antisionisme, compléments incontournables de tous les communautarismes, nous ne serons pas pour autant anti-communautaristes, anti-démocrates, ni même, et peut-être surtout pas anticitoyennistes. Opposés à la socialisation et voulant l’abolition de la société nous sommes positifs, nous ne sommes que pour le communisme.

Commentaires :

  • > Nous ne sommes pas « Anti », , 27 mai 2005

    "la perspective non-immédiate de la communnisation"

    ai-je bien lu : non immédiate ? c’est la perspective, hein, pas la communisation - qui, il est vrai, prend ici deux n, mais je pense qu’il ne s’agit moins d’une de nuance que d’une coquille.


  • > Nous ne sommes pas « Anti », Patlotch, 3 juin 2005

    la constatation que tous ceux qui sont contre sont entre hier et demain présentement confrontés à leur échec ?

     :)))

    Patlotch


Argentine : Une lutte de classe contre l’autonomie - R.S.

vendredi, 12 novembre 2004

Voir que l’auto-organisation et l’autonomie se sont trouvées contestées en leur sein c’est aller à l’essentiel des luttes sociales en Argentine. Sous peine de reproduire ce qu’il combat (le mode de production capitaliste et toutes ses catégories) et par là de constater, désabusé et vaincu, la disparition de son auto-organisation et de son autonomie, le prolétariat est contraint de dépasser ce stade. Nous n’avons pas vu une faible ou inaccomplie auto-organisation ou autonomie, mais ce qu’elles sont et ne peuvent qu’être en tant que formalisation de l’existant. Leur limite apparaît comme leur récupération. Mais récupération inhérente, inscrite dans les gènes. Ce n’est pas parce que l’auto-organisation persiste au-delà de la lutte qu’elle change de sens, elle révèle alors le sens qu’elle avait déjà dans la lutte, lutte qui, en elle-même, ne peut aller plus loin qu’en n’étant plus auto-organisation et autonomie.
J’utiliserai principalement trois sources : le Recueil de textes argentins publié par Mutines Séditions (BP 275, 54005 Nancy Cedex), le numéro de Macache du printemps-été 2004 (macache@internetdown.org) et la brochure Luttes sociales en Argentine diffusée par Les Chemins non-tracés, BP 259, 84011 Avignon Cedex 01.

L’auto-organisation telle qu’en elle-même.

Les premiers barrages (piquetes), dans les années 90 étaient souvent le fait d’employés des services publics qui protestaient contre leurs fréquents impayés de salaires. C’est au milieu des années 1990 que sont nés les premiers mouvements de chômeurs piqueteros qui ont systématisé cette forme d’action. L’UTD de Général Mosconi (Gral Mosconi), dans la province de Salta, qui a été la première organisation à obtenir des Planes Trabajar (150 pesos - 45 euros - pour 20h de travail, le salaire moyen est de 400 pesos) utilisés, au début, par les collectivités publiques. « Les mouvements piqueteros ont ensuite obtenu la gestion directe d’une partie de ces plans, les bénéficiaires travaillent donc au service des mouvements, ce qui d’ailleurs posent quelques problèmes de clientélisme, surtout dans les mouvements de chômeurs des partis d’extrême gauche. Mais l’activité la plus intéressante de ces mouvements est la mise en place dans leurs quartiers d’un système communautaire financé en partie par ces Planes. Des micro-projets productifs sont mis en place afin de répondre aux besoins des habitants : boulangeries, potagers, fabriques de briques, cantines communautaires (il faut ajouter à la liste une fabrique de vêtements, nda)... Certains mouvements récupèrent également des terres pour leurs activités ou pour de nouveaux logements. Il va de soi que l’État ne voit pas d’un très bon œil cette organisation "parallèle" des plus pauvres et la question de déposséder ces mouvements de la gestion de ces Planes de manière à les priver de leurs bases est fréquemment posée » (extrait de la présentation des textes issus des mouvements piqueteros dans la brochure Luttes sociales en Argentine).
De la distribution des Planes par l’État, il serait rapide et unilatéral d’en déduire sans nuances une institutionnalisation des mouvements piqueteros. L’UTD de Gral Mosconi est l’organisation qui est allée le plus loin dans la mise en place des projets productifs, elle a été la première à obtenir des Planes et la première à en obtenir la gestion, mais c’est le mouvement qui a connu (et connaît encore) la pire répression et le plus grand nombre de tués. « L’administration de Planes Trabajar a été pour les mouvements piqueteros un facteur complexe, dans la mesure où cela les rend vulnérables au maniement qu’en fait le pouvoir ; et les convertit dans le même temps en médiateurs des demandes des exclus. Dans ce contexte, l’expérience de la UTD Mosconi apporte des critères intéressant où la faiblesse, travaillée collectivement, se transforme en force, vu qu’ils ont su combiner la lutte pour les Planes Trabajar avec une forme d’organisation collective de la production dans laquelle s’appliquent ces plans, dans laquelle se forge une nouvelle conscience sociale, et les bases authentiques d’un pouvoir populaire. Dans le même temps, ils ont continué le combat avec les entreprises de pétrole pour de véritables postes de travail (la province de Salta est riche en pétrole, la privatisation de l’entreprise nationale YPF, au début des années 90, a provoqué une explosion du chômage, les routes coupées sont celles du pétrole, d’où l’impact et la répression, nda) » (texte de l’Université populaire des Mères de la Place de Mai in Luttes sociales en Argentine, p.11).
L’octroi des Planes par l’État n’a pas été le résultat de sa largesse compassionnelle, il n’a pas non plus modifié l’autonomie en la détournant ou en l’institutionnalisant, il a été quasiment son acte de naissance, il en était la revendication et la composante essentielle qui l’a constituée en tant que telle. Á Mosconi, le premier barrage de routes remonte à 1997 : « Nous allions obtenir ce qui devait être pour nous, mais ce fut la municipalité qui se l’accapara, les gens de la municipalité avaient placé tous les leurs (...). Donc, en 98 nous sommes sortis une autre fois, et nous avons décidé de ne rien demander à la capitale. Donc nous nous sommes indépendantisés de la municipalité, nous avons reçu 1776 plans qui sont actuellement utilisés dans l’UTD » (une activiste de l’UTD Mosconi, in Luttes sociales en Argentine, p.16). Depuis lors l’UTD a élaboré autour de 600 ouvrages.
Á la fin de l’année 2000, outre la gestion des plans de travail, l’UTD avait placé, au moyen de sa Bourse de travail, 600 personnes dans l’industrie pétrolière et 450 dans des travaux agricoles. « L’UTD ne lutte pas seulement pour les travailleurs sans emploi. Elle intervient également dans la fixation des conditions de salaires et de travail dans la construction, les travailleurs ruraux ou ceux des industries pétrolières privées, secteurs où les syndicats soit brillent par leur absence, soit trahissent directement leurs affiliés. "Les syndicats sont restés à la marge, ils sont tous achetés, ils ne vont pas bloquer les accès aux entreprises pétrolières, nous si. Donc les compagnies préfèrent négocier avec nous. Les périodes de repos, les horaires de travail, tout. Les travailleurs qui bénéficiaient des conventions collectives rurales ou de l’UOCRA (syndicat de la construction), nous les avons fait passer à celle du secteur pétrolier, de 250 dollars à 1200 / 1500 dollars. Ici, nous sommes arrivés à faire passer l’heure dans la construction de 0,89 à 2,50 dollars" (un activiste de l’UTD Mosconi) » (Luttes sociales en Argentine, p. 13). Il ne s’agit pas d’un nouveau type de syndicat, un autre activiste insiste sur le fait qu’ « on revendique pour l’ensemble du peuple ». Par exemple, les communautés indigènes (la province de Salta est à l’extrême nord-ouest de l’Argentine, à la frontière bolivienne) qui centrent leur principale revendication sur le problème de la terre sont intégrées dans le mouvement. L’organisation territoriale des luttes en Argentine est un point primordial du mouvement. En elle-même, l’organisation territoriale est un dépassement des corporatismes et du métier, elle implique également l’intégration dans la lutte de tout ce qui fait les relations sociales du moment, à leurs risques et périls.
Ce qui distingue ce mouvement est sa préoccupation centrée sur le développement de projets productifs qui mettent en avant les potentialités économiques de la région. « Quand nous avons inauguré une fabrique de vêtements, produit d’un accord entre l’UTD et Pluspetrol, les fonctionnaires nous disaient : "Comment va-t-il y avoir une fabrique de vêtements si ils s’en vont ?", et je leur répondis : "Cela ne m’importe pas, ce qui m’importe c’est l’impact social et économique". Le projet n’était pas de l’UTD, mais d’un particulier qui me l’avait donné parce que les fonctionnaires politiques ne voulaient rien savoir, donc Pepino et moi avons parlé avec le gérant de Pluspetrol qui a donné la toile et les machines. Nous recyclons aussi du plastique que nous échangeons contre des outils des entreprises pétrolières. Nous pensons faire une poubelle électromécanique qui coûte 50 000 dollars pour recycler le plastique, l’aluminium et le carton (le matériel recyclé est échangé à l’entreprise Refinor contre des outils, du ciment, du fer, de la chaux..., nda). Quand nous en parlons aux fonctionnaires politiques, ils nous regardent de haut en bas et pensent que nous sommes fous, ou simplement cela ne leur convient pas parce qu’on touche à tous les pouvoirs, ce qui est le domaine des politiques, pas le nôtre, mais toi tu ne peux pas le leur laisser et ne pas le faire, sinon quelle alternative donnes-tu à tes enfants et à ceux qui viennent derrière ? (...) La UTD n’a pas de personnalité juridique, ce n’est pas quelque chose de formel, elle a gagné un espace parce qu’elle fait ce que les partis politiques et les ONG n’ont pas fait (souligné par moi). (...) Quand le gouvernement a donné les Planes Trabajar, il croyait que nous allions défricher ou balayer les rues, mais quand nous sommes allés discuter à Buenos Aires nous leur avons dit que ces Planes étaient une marginalisation. Je ne vais pas demander des Planes Trabajar, je vais lutter pour nos ressources : le gaz et le pétrole, pour que les compagnies pétrolières réinvestissent l’argent qu’ils prennent ici, pour que les profits pétroliers, gaziers servent aux projets productifs. (...) Nous sommes en train de faire pratiquement le travail du gouvernement (souligné par moi) mais tandis qu’eux se remplissent les poches, nous nous remplissons de procédures judiciaires. Ceci est la différence, nous, nous devons lutter pour essayer de survivre, de nous en sortir, mais ils ne nous laissent pas faire...ils ne nous laissent pas faire... » (un activiste du MTD, in Luttes sociales en Argentine, pp 14-15).
« Quand on coupe l’accès aux industries pétrolières, cela leur coûte entre 5000 et 20 000 dollars par heure » (un activiste). Pour tout cela (y compris des projets concernant la rénovation de l’aéroport et de l’hôpital de Mosconi), les études sont réalisées par le « Bureau technique » de l’UTD sur la base d’un « Plan régulateur » développé par des professionnels et des techniciens de YPF (l’ancienne entreprise nationale du pétrole, nda). Le fait de mettre la pression sur les entreprises pétrolières et gazières, non seulement permet à l’UTD de faire employer des travailleurs et d’arracher de meilleures conditions de travail et de salaires, mais également d’obtenir les matériaux et les outils pour réaliser ses projets productifs. Nous sommes en pleine lutte autonome et auto-organisée. Quelles que soient les restrictions ou les « critiques » apportées à cette autonomie, celles-ci sont intrinsèques à ce qu’est l’auto-organisation et à son devenir.
« Les partis, syndicats et organisation de gauche et d’extrême gauche ont parfaitement joué leur rôle en s’empressant d’investir assemblées, mouvements piqueteros et groupe de soutien aux usines occupées pour leur donner une direction politique et œuvrer à la création du fameux "front commun des luttes" ». Cela avec un certain succès en reprenant les thèmes de l’anti-impérialisme, du nationalisme et de l’anti-FMI. Des leaders piqueteros participent aux élections dans la logique de la création d’un contre-pouvoir représentatif et alors que la désaffection vis-à-vis des élections allait grandissante jusqu’en 2001, la participation aux élections présidentielles atteint un taux de participation de 80 %.
Dans le même mouvement, tout en dénonçant l’État, les piqueteros lui réclament l’attribution de « plans de travail » et les assemblées exigent des tribunaux qu’ils s’occupent des conflits qui les opposent aux compagnies d’eau et d’électricité. Peu après son élection, Kirchner lance un plan Manos a la obra destiné à créer 2000 emplois, géré par 17 organisations dont le Bloc Piquetero. Quant aux travailleurs des « usines récupérés », ils en sont la plupart du temps à réclamer l’ « étatisation sous contrôle ouvrier ». On peut toujours dire avec raison que les travailleurs font ce qui est possible et ce que dicte un rapport de force, mais ce qui nous intéresse c’est la nature présente de ce possible et les oppositions qui naissent au sein de ce possible, en dehors de toute vision normative radicale.
Les mouvements de protestation demeurent le plus souvent dans le cadre du système existant en demandant à l’État d’en atténuer les effets. Les assemblées se contentent de gérer la situation, essayant d’améliorer l’ordinaire par des achats groupés chez les producteurs, en se procurant des biens par le biais de collectes auprès des supermarchés ou en adressant des réclamations à l’État. « Le gouverneur de Buenos Aires a invité les assemblées de quartier à collaborer aux "conseils de gestion et de participation" mis en place par la municipalité, sur le modèle de la démocratie participative (et de l’intégration sociale à la brésilienne dans les mairies du PT de Lula), tout en expulsant les plus gênantes (souligné par moi). Le "mouvement" des assemblées qui reposait sur des liens récents, peu profonds et souvent fragiles, semble à présent survivre d’une manière totalement artificielle » (Mutines Séditions). Simultanément, une politique de « nettoyage » de la ville a été mise en place : expulsion le 25 février 2003 d’un immeuble squatté par des familles depuis plus de vingt ans, expulsion très rapide, le 23 mars, d’un bâtiment que venaient de prendre des membres du MTD Anibal Veron, expulsion le 14 avril de tout un pâté de maisons.
« Les premiers piquets, qui visaient à obtenir de la nourriture, des soins médicaux gratuits ou l’arrêt des coupures d’eau et d’électricité par des actions directes et viraient souvent à l’émeute et aux pillages, ont été remplacés par des barrages de routes symboliques portant les revendications de travail "authentique" (un vrai travail contre un vrai salaire) ou de "plans de travail" et de "chefs de familles", 150 pesos attribués par l’État ou la municipalité contre 20 h de travail par semaine. Depuis que les organisations piqueteras ont obtenu le droit de gérer elles-mêmes ces allocations, leur attribution est devenue un véritable enjeu, non seulement face aux gouvernants, mais aussi entre les divers groupes » (Mutines Séditions). On peut s’interroger sur l’ « autogestion de la misère », sur la nature et les perspectives d’une telle autogestion qui n’a remis en cause ni la production elle-même (produire quoi, et pour qui ?) ni ses conditions (pénibilité et dangerosité du travail, maintien des horaires...), mais on passe alors à côté de la question principale qui porte sur la nature même de l’autogestion, de l’auto-organisation et de l’autonomie. Il est facile de dire qu’il n’y a pas d’autogestion possible à l’intérieur du système capitaliste, mais l’autogestion généralisée ayant aboli l’État et la domination capitaliste ne serait toujours que la gestion des entreprises (de toutes les entreprises) et de leurs liaisons, de leurs échanges.
C’est pendant l’occupation que vient l’idée de « récupérer » et de « faire tourner la boîte », les ouvriers ont d’abord été amenés à récupérer leur entreprise pour ne pas mourir de faim. Le destin des entreprises récupérées est contrasté, certaines périclitent rapidement ou sont victimes d’une répression immédiate, d’autres parviennent à s’insérer dans les circuits capitalistes classiques ( IMPA - aluminium ; Zanon - céramique ). Avec la chute du peso en janvier 2002 l’Argentine peut difficilement se payer des produits importés, d’où un important marché interne à investir et un discours nationaliste et anti-impérialiste au sein des entreprises récupérées. Il y a eu jusqu’à 170 usines récupérées avec comme caractéristiques communes proclamées : l’absence de hiérarchie, la prise de décision en AG, l’égalité des salaires. Toutes les « entreprises récupérées » doivent affronter deux questions majeures : prétendre légalement à la propriété ; rembourser les dettes (il s’agit d’entreprises la plupart du temps en faillite). La façon de répondre à ces questions définit deux groupes d’ « entreprises récupérées » : le mouvement des coopératives (majoritaire) ; le « contrôle ouvrier ». Le premier définit l’entreprise comme une structure juridique classique avec conseil d’administration, l’entreprise paie des impôts et rembourse ses dettes. Le second revendique la nationalisation de l’entreprise ce qui permet l’annulation des dettes.
On ne peut pas utiliser l’argument de la distribution des Planes pour soutenir que les mouvements de piqueteros ne sont plus autonomes et auto-organisés. S’il est important d’insister sur ce caractère autonome et auto-organisé des mouvements, c’est pour montrer que ce qu’ils deviennent n’est pas une dégénérescence, une institutionnalisation, une sclérose de l’auto-organisation et de l’autonomie, mais la manifestation la plus claire, la vérité, ni bonne, ni mauvaise de ce qu’elles sont aujourd’hui : la formalisation de ce que l’on est dans la société actuelle comme base de la société nouvelle à construire en tant que libération de ce que l’on est. Mais la société nouvelle comme la libération de ce que l’on est a disparu de l’horizon, il ne reste que le premier terme qui devient alors l’enfermement dans ce que l’on est, premier terme à l’intérieur duquel et contre lequel apparaît la dynamique de ce cycle de luttes qui se définit d’abord comme un écart par rapport au contenu même de l’auto-organisation.
Tous les partisans de l’autonomie s’accordent à dire, avec quelques nuances, que l’autogestion ne remet pas le capitalisme en question. À y regarder de plus près, ils refusent dans le détail ce qu’ils acceptent en gros. Ils accepteraient la prise en mains des usines par les ouvriers si ceux-ci s’emparaient de toutes les usines mettant ainsi fin (d’après eux) de façon totale au capitalisme. On ne peut parler à longueur de temps de l’autonomie et de l’auto-organisation comme la voie royale de la révolution et cracher dans la soupe chaque fois que celles-ci se présentent sous prétexte que ce n’est pas la bonne, la vraie, la « très précise ». Cela revient à être essentiellement pour l’autonomie à condition qu’elle n’ait aucune existence, à promouvoir un principe abstrait que l’on sait devoir demeurer tel.
Pour tous les prophètes de l’autonomie l’important est la dénégation de l’autonomie réellement existante car ils sont enfermés dans une contradiction insurmontable : d’un côté, la révolution est une affirmation de ce qu’est le prolétariat qui va gérer les usines, en conséquence l’autonomie et l’auto-organisation sont la voie de la révolution en marche ou de la révolution toujours potentielle ; de l’autre, les manifestations actuelles de l’autonomie et de l’auto-organisation sont de façon massive et récurrente la confirmation de la classe comme classe du mode de production capitaliste (« nous avons fait le travail des partis politiques, des ONG, du gouvernement »). À l’intérieur de cette limite, la seule perspective, la seule dynamique qui se fait jour est celle qu’ouvre tout ce qui va à l’encontre de cette autonomie, mais qui, ce faisant, est pour eux invisible car allant à l’encontre de leur conception toujours programmatique de la révolution. On peut être un puriste de l’auto-organisation ou de l’autonomie, il n’empêche que l’auto-organisation ce sont les usines autogérées par les travailleurs eux-mêmes et la gestion par les mouvements piqueteros eux-mêmes des Planes Trabajar (même les heures de travail sont maintenant effectuées au sein des mouvements).
Dans toutes ces approches, l’autonomie désigne n’importe quelle activité où des prolétaires se concertent directement pour faire quelque chose ensemble, une sorte de forme générale de l’action indépendante des institutions. C’est l’historicisation et la périodisation de la lutte des classes qui disparaissent. On ne peut parler d’autonomie que si la classe ouvrière est capable de se rapporter à elle-même contre le capital et de trouver dans ce rapport à soi les bases et la capacité de son affirmation comme classe dominante. Tout cela a disparu. Si l’on peut, à la rigueur, encore parler d’auto-organisation celle-ci n’a plus l’autonomie comme perspective ou contenu, c’est-à-dire la perspective d’émancipation de ce que la classe est dans des rapports de production qui n’apparaissent alors que comme « contrainte ». L’auto-organisation peut être alors une forme de lutte efficace mais qui ne sort pas de son rapport au syndicalisme. Si l’autonomie comme perspective disparaît c’est que la révolution ne peut avoir pour contenu que la communisation de la société c’est-à-dire pour le prolétariat sa propre abolition. Avec un tel contenu, il devient improbable et plus encore impropre de parler d’autonomie.
À l’heure actuelle, en Argentine ou ailleurs, la révolution ne peut être pour le prolétariat que sa propre abolition, il est peu probable qu’un tel programme passe par ce que l’on entend habituellement par « organisation autonome ». Les quelques cas d’occupations avec reprise de la production appelant à la reprise de l’entreprise par l’État sont le vrai contenu actuel de l’autonomie (l’autonomie de la classe ouvrière c’est le travail et la valeur). La grande période de l’autonomie des luttes, en Argentine, à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix est achevée non pas seulement parce que factuellement on ne relève pas des luttes semblables, mais en raison des transformations mêmes dans le mode d’exploitation, dans la composition de la classe ouvrière, dans les modalités de sa reproduction. Le Rodrigazo en 1975, avec les conseils de zones, apparaît comme le champ du cygne de cette période et de cette époque de la lutte de classe. Déjà durant cette période, l’autonomie n’aboutit qu’à la formulation de programmes de nationalisations et de planification ou à un renouveau syndical.
L’autonomie n’est plus ce qu’elle était : la formalisation de ce que l’on est dans la société actuelle comme base de la société nouvelle à construire en tant que libération de ce que l’on est. Elle demeure la tentative de mise en forme, pour soi, de ce qui existe, mais la « libération » de ce qui existe n’est plus la révolution. Une seule chose semble compter, que les assemblées soient « une auto-organisation spontanée », peu importe ensuite que les revendications de ces assemblées soient : fin du corralito, nationalisations, effacement de la dette extérieure, une certaine autarcie (des tendances nationalistes). En Argentine, l’autonomie ouvrière stricte est révolue et il n’y a plus d’ « autonomie » que formalisant des luttes sur la reproduction, souvent interclassistes.
Face à l’auto-organisation comme « programme révolutionnaire », un membre du MTD Solano ne pourrait qu’humblement bredouiller : « Dans les conditions dans lesquelles nous vivons aujourd’hui, il est impossible d’avoir une autonomie (face à l’État, nda) comme celle que nous souhaiterions, même pour les gens qui font partie du mouvement. La situation de grande misère et de manque de ressources dans laquelle nous nous trouvons, nous amène à dire : "Soit nous mourrons de faim dans le quartier soit nous mourrons au cours d’une marche ou d’un barrage routier." (...). Il est très difficile dans ces conditions d’imaginer des alternatives qui ne passent pas par le recours à l’État. Nous nous sommes trouvés confrontés à ce problème en de nombreuses occasions mais il nous a laissés sans réponse. » (témoignage in Mutines Séditions, p. 39).

Autonomie et communisation

La revendication et l’utilisation des Planes provoquent des discussions tendues à l’intérieur de certains MTD, il existe même de franches contestations de ceux-ci : « Nombreux sont ceux, y compris dans les mouvements piqueteros, qui critiquent les Planes Trabajar, les considérant "misérables" à moins de considérer cela comme une solution d’urgence et de revendiquer parallèlement un changement global » (Luttes sociales en Argentine, p.11). Mais l’essentiel de la contestation est interne, elle est dans le mouvement même de l’auto-organisation réellement existante.
Dans un texte argentin de décembre 2002 (Mutines Séditions, p. 29) on peut lire cette analyse parfaitement lucide (jusqu’à un certain point) : « Ce que les politiciens nomment "contrôle ouvrier" devrait en réalité s’appeler contrôle graduel des ouvriers. Les promoteurs du "coopératisme", pour renforcer les secteurs industriels productifs lorsque les entrepreneurs ont quitté le navire, incitent les travailleurs des entreprises en faillite à se transformer en patrons capitalistes, c’est-à-dire à exploiter à leur tour d’autres travailleurs (ou eux-mêmes aurait pu dire l’auteur, nda). Tout ceci sert le capitalisme. Ceux qui réclament l’ "étatisation" cherchent à tromper les travailleurs en leur faisant croire qu’ils sont l’État, alors qu’en réalité l’État c’est ceux qui le dirigent, puisqu’il s’agit d’une structure hiérarchique. Ces gens de gauche répugnent à nous voir construire une société sans exploitation. Ils veulent diriger les masses de manière dictatoriale et nous parlent d’ "assemblées de travailleurs" uniquement pour nous mettre au pas, car s’ils prennent le pouvoir, ils imposeront une multitude de hiérarchies techniques, politiques, centralistes et bureaucratiques. »
Laissons de côté toute la rhétorique de la tromperie. Sous peine de sombrer dans une misère encore plus grande, les travailleurs n’ont souvent pas d’autres choix que de faire tourner les usines « à leur profit » en tant que travailleurs, c’est-à-dire selon les règles de survie de ces entreprises dans une économie capitaliste. « Étatisation » ou « coopératisme » ne trompent pas les travailleurs qui luttent pour la survie de leur entreprise, c’est-à-dire de leur salaire. La « tromperie » ne fait que rassurer le « révolutionnaire » face au fait que les travailleurs ne le sont pas. Ce que ces quelques lignes dénoncent de façon formelle, comme tromperie ou hiérarchie, est inhérent à la « récupération des usines » et cela quelle que soit l’extension du mouvement. L’institutionnalisation du « coopératisme », des « nationalisations », des « assemblées de travailleurs » n’est que le devenir inéluctable de la récupération des usines et de toutes les formes d’auto-organisation. On peut imaginer toutes les usines récupérées, cela ne changerait rien. Tant que les travailleurs s’auto-organisent comme travailleurs (l’auto-organisation ne peut, par définition, être que cela) les « usines récupérées » seront des usines capitalistes, quels que soient ceux qui les dirigent. Ce qui s’est passé d’essentiel en Argentine, c’est que toutes les formes d’auto-organisation, d’autonomie, de récupération, d’assemblées ont immédiatement rencontré leurs limites sous la forme d’une opposition et d’une contradiction interne les traitant comme perpétuation de la société capitaliste.
« Il est déjà assez préoccupant de voir ceux qui ont fait leur trou parmi les plus opprimés être chargés de distribuer des liasses de billets à leurs armées d’affamés désespérés. Mais il est intolérable qu’ils viennent en plus expliquer en gueulant au premier micro qui se présente qu’ils ne sont pas des délinquants et qu’ils prouveront à la société que leurs demandes sont pacifiques. Ce faisant, c’est aux autorités qui emploient la force contre leurs frères qu’ils disent que les délinquants ce sont les autres, ils les désignent, les balancent, les livrent... Ces vigiles sont l’espoir du système » (texte argentin, Mutines Séditions p. 33).
« Ils (les partis) ont appliqué leur stratégie militaro-policière aux mouvements sociaux - groupes de chômeurs ou assemblées - sur lesquels ils ont fait main basse (...). Pourtant on est encore surpris de voir le flic piquetero marcher main dans la main avec d’Elia (dirigeant de la FTV), Alderete (des CCC) et compagnie. Ce sont les mêmes dirigeants du Bloc piquetero qui, lors des occupations de banques et de mairies, accusèrent des militants de la coordination Anibal Veron d’être des flics » (Mutines Séditions p.34)
On peut bien sûr parler de « récupération » mais on n’a rien expliqué, quand on analyse l’auto-organisation on ne peut laisser de côté le sujet qui s’auto-organise. Ce sont les travailleurs, les ouvriers qui s’auto-organisent, et qui s’auto-organisent en tant que tels. Il n’y a pas de dynamique propre de l’auto-organisation, la seule dynamique est celle de la lutte, de la contradiction avec la classe capitaliste. C’est cette dynamique de la lutte dans les circonstances actuelles qui à l’intérieur de l’auto-organisation remet en cause, va à l’encontre de l’auto-organisation, de façon de plus en plus visible. Dans les circonstances actuelles du développement du mode de production capitaliste et de la fin de l’identité ouvrière confirmée dans la reproduction du capital, la dynamique de la lutte a pour contenu que toutes les conditions d’existence de la société sont devenues quelque chose sur quoi les prolétaires non seulement ne possèdent aucun contrôle, mais encore sur quoi aucune organisation sociale ne peut leur en donner. C’est en cela qu’il n’y a, de façon de plus en plus évidente, de dynamique actuellement dans les luttes que contre l’auto-organisation. C’est en cela qu’il y a, à l’intérieur de la limite générale des luttes dans le cycle actuel qui est le fait même d’agir en tant que classe, limite qui se formalise dans le triomphe de l’auto-organisation, un écart qui se crée. Ecart à l’intérieur même de la limite qui est la production effective de la dynamique de ce cycle de luttes et l’existence théorique du courant communisateur.
« Impossible de ne pas évoquer également ici ce qui fait l’orgueil "du peuple" et des spécialistes en communication sociale : les usines occupées par les travailleurs que certains considèrent comme une pré-révolution, d’autres comme relevant du bon sens et beaucoup comme "une démonstration de ce dont l’homme est capable". Pour notre part, nous pensons qu’au-delà de la nécessité, il s’agit là de la forme de cogestion la plus réactionnaire et d’un bon exemple de la capacité du système à se recycler pour survivre. (...) Nous comprenons bien sûr la nécessité de survie et le fait que certains défendent ce droit inaliénable, mais de là à en faire l’étendard de la lutte, il y a un abîme, le même qui sépare le droit de "réclamer" de la notion d’"expropriation". Dans les conditions actuelles, les travailleurs deviennent peu à peu contre-révolutionnaires. Ils ne pensent déjà plus à changer le monde mais à préserver leur emploi » (texte argentin, Mutines Séditions p.33).
Abolir le capital c’est par là même se nier comme travailleur et non s’auto-organiser comme tel, c’est un mouvement d’abolition des entreprises, des usines, du produit, de l’échange (quelle que soit sa forme). Le prolétariat comme classe et comme sujet de la révolution s’abolit comme tel dans l’abolition du capital. Le processus de la révolution est celui de l’abolition de ce qui est auto-organisable. L’auto-organisation est le premier acte de la révolution, la suite s’effectue contre elle.
Ce qui se joue dans ces clivages et ces luttes internes, c’est que la lutte ne peut « aller plus loin » qu’en n’étant plus auto-organisation, qu’en mettant à jour ses propres limites en tant qu’auto-organisation. « Aller plus loin », cela signifie la remise en cause du sujet qui est celui de l’auto-organisation, c’est-à-dire l’autotransformation des prolétaires en individus immédiatement sociaux. Cette autotransformation s’amorce dans la lutte revendicative et va au-delà d’elle. Allant au-delà d’elle elle est amenée à aller au-delà de ce que formalisent l’auto-organisation et l’autonomie : être une classe de cette société qui est l’ultime limite de l’abolition de cette société.
« Nous ne souhaitons pas nous intégrer. En tout cas, moi je ne veux pas recommencer à me faire exploiter, par aucun patron (...). Certainement pas. Je ne me bats pas pour qu’ils recommencent à m’exploiter. Personnellement, je crois comme beaucoup de compagnons que nous ne sommes pas faits pour être exploités, mais ceci est une autre question. Nous savons précisément ce que nous n’attendons pas de l’organisation. La nouveauté consiste à découvrir chaque jour jusqu’où nous voulons aller et ce que nous sommes en train de construire. C’est quelque chose qui n’est pas fermé, pas achevé, mais que nous allons penser jour après jour. Notre manière de nous organiser est dynamique, elle suit son chemin en réfléchissant sur tout. C’est vrai que nous sentons l’adrénaline monter quand nous sortons couper une route, mais ce qui est nouveau, c’est que ce qui se passe lors du barrage n’est pas séparé de nos vies. C’est la réalité de notre manière de nous organiser : ce qui s’exprime lors du barrage doit être construit au quotidien, car sinon cela ne sert à rien. C’est pourquoi nous ne trouvons pas de réponse dans le système et que nous devons construire une autre histoire. Lorsque nous revendiquons, ce n’est pas pour qu’ils nous incluent, nous réclamons ce qui nous sert pour continuer à nous auto-organiser » (témoignage d’un membre du MTD Solano - coordination Anibal Veron - extrait du livre Mas alla de los piquetes, Mutines Séditions p. 38).
« Dans les conditions dans lesquelles nous vivons aujourd’hui, il est impossible d’avoir une autonomie comme celle que nous souhaiterions, même pour les gens qui font partie du mouvement. La situation de grande misère et de manque de ressources dans laquelle nous nous trouvons, nous amène à dire "Soit nous mourrons de faim dans le quartier soit nous mourrons au cours d’une marche ou d’un barrage routier." (...). Il est très difficile dans ces conditions d’imaginer des alternatives qui ne passent pas par le recours à l’État. Nous nous sommes trouvés confrontés à ce problème en de nombreuses occasions mais il nous a laissés sans réponse » (ibid, p. 39). Les membres du MTD ont mis en place des « ateliers de production », une « école », une « boulangerie », des « lieux de repas collectifs », des activités de « formation », « nous commençons à faire nos cultures ». On peut considérer cela comme des activités alternatives de prise en charge de la survie allant même jusqu’à « aider le pouvoir capitaliste à survivre à la crise économique » (Échanges n° 108, p.48), on passe alors à côté de la dynamique de ce type de lutte. Cette dynamique ne réside pas dans une perspective gradualiste qui voit dans ces activités les premières étapes destinées à « mettre en pratique l’autonomie de fait et jeter les bases d’une nouvelle société, d’un nouveau pouvoir » (Alternatives Libertaires - cité et critiqué par Échanges). La suite de l’entretien rapporté dans Mas alla de los piquetes livre la clé de la dynamique dans laquelle ces luttes sont inscrites : « Un des grands problèmes que nous rencontrons, c’est que dans ces lieux les plus reculés et les plus détruits, l’affrontement direct avec le capitalisme est inévitable. Notre situation est assez compliquée parce que nous n’avons presque aucune marge. Nous pensions par exemple à prendre des terres (...) Le problème c’est qu’il n’y a plus de terres disponibles car l’État a tout vendu pour faire du fric. Tout est propriété privée. Si tu viens prendre les terres, ils t’envoient la gendarmerie. Donc tu n’as plus d’espace. Le choc contre le capitalisme est inévitable. (...) La dernière fois que nous avons pris des terres, ici à Solano, 12 000 personnes y ont participé. Il aurait fallu un massacre pour les virer. (...) Mais si tu as touché à la propriété privée, ils vont t’envoyer l’infanterie, les juges... Cela veut dire que tant qu’existe le capitalisme, nous allons nous heurter à l’une de ses formes. À part ça, le fait est que nous ne nous centrons pas sur l’économique : nous luttons pour une vie différente, dont l’économie n’est qu’un élément (souligné par moi). La lutte pour le changement social est totale » (ibid).
La dynamique d’une telle lutte (quelle que soit, dans le cas particulier, son issue) est celle plus générale du cycle de luttes actuel. L’auto-organisation et l’autonomie de telles pratiques sont manifestement intenables, elles échouent soit dans l’institutionnalisation (le 30 octobre 2003 la coordination Anibal Veron dans son ensemble a accepté de rencontrer le président Kirchner), soit dans la confrontation avec l’État et la classe capitaliste qui les balaient. Dans le cours de la lutte, la contradiction entre les classes devient le fait de remettre en cause sa propre condition de prolétaire qui est alors produite, dans le cours du conflit, comme une contrainte extérieure, en même temps que c’est en tant que prolétaire que l’on se bat contre le capital et que simultanément on produit des rapports nouveaux. On ne s’auto-organise pas alors sous une forme plus « radicale », on communise la société, c’est-à-dire qu’on la supprime en tant que substance autonome du rapport entre les individus qui se rapportent alors à eux-mêmes dans leur singularité. Les rapports sociaux antérieurs, sans que cela tienne à un plan d’ensemble (inexistant et impossible), se délitent dans cette activité sociale où l’on ne peut faire de différence entre les activités de grévistes, d’insurgés, d’émeutiers, et la création d’autres rapports entre les individus. Ce dépassement n’est pas un processus interne à la classe mais son conflit avec le capital et l’évolution des rapports de force, donc des objectifs et de la conscience théorique qui se déterminent dans la lutte.
« Certains groupes essaient de fonctionner différemment, c’est le cas des MTD (Movimientos de Trabajadores Desocupados), mouvements de chômeurs qui constituent la coordination Anibal Veron. (...). Ils considèrent que les plans de travail doivent être obtenus par la lutte et utilisés collectivement (ils refusent par exemple souvent d’effectuer les 4 h de travail individuel à fournir en échange de ces plans).( ...) Loin de reprendre à leur compte les revendications de "travail authentique" (et donc exploité), ces piquete(a)s ne fondent aucun espoir dans un retour à l’usine et tentent de remettre en cause les fondements du salariat (la vente de la force de travail). Les plans ne sont pas pour eux une fin mais un moyen de créer les bases matérielles de leur autonomie future (par le biais d’ateliers artisanaux, de boulangeries, de potagers, etc.). Leur obtention n’est donc qu’un des aspects de la lutte puisqu’il s’agit de développer de nouvelles formes de vie en commun, tout en dépassant le cadre industriel et urbain. (...) Malgré tout, les MTD semblent pour l’instant ne pas souhaiter approfondir les clivages au sein de "l’arc piquetero" et faire rupture, au nom du front commun face à la répression qui touche particulièrement leurs membres » (Mutines Séditions).
Bien sûr, il s’agit de pratiques et de théories alternativistes, mais l’essentiel c’est leur contexte. Tant que l’on considère de telles pratiques sous l’angle des « moyens à nous donner pour assurer notre autonomie », on ne fait qu’opposer la gestion majoritaire des « plans de travail » à une gestion minoritaire, d’apparence plus radicale, mais finalement cherchant à répondre à la même question. Comme le fait remarquer le texte un « clivage » s’effectue, « clivage » à la limite de l’opposition franche. C’est la question de l’autonomie qui est en fait dépassée. Dans un contexte de lutte la classe capitaliste accorde à certaines fractions du prolétariat les moyens (dérisoires, mais décisifs dans le cadre de la misère ambiante) de leur reproduction autonome, à gérer eux-mêmes, dans le cadre de leur auto-organisation (le gouvernement a vite été contraint d’abandonner l’idée de confier la gestion et le contrôle des « plans » à l’administration).
Ce qui est alors en jeu c’est la poursuite de la lutte et dans cette poursuite son nécessaire changement de terrain. Contre ce qui existe, dans le contexte qui est alors celui de la lutte, elle ne peut plus être la prise en charge autonome de ce que l’on est mais sa remise en cause. La remise en cause n’est d’abord que formelle : le refus d’opter pour un principe centraliste qui les ferait sombrer dans l’abîme de la politique ; le choix de la liberté et de l’indépendance totale des individus à l’intérieur de leurs groupes (le pluriel est important) et de chaque organisation par rapport aux autres. Face aux propositions d’unification qui affluent, on insiste sur le fait que le plus intéressant des assemblées de quartier était précisément leur diversité, leur créativité et leur spontanéité. Mais cette contestation formelle de l’auto-organisation au nom d’une vraie auto-organisation acquiert un contenu qui dépasse l’auto-organisation en créant un écart à l’intérieur de l’action en tant que classe : agir en tant que classe c’est refuser son existence comme classe, existence que l’auto-organisation formalise et entérine. Cette remise en cause de l’auto-organisation qui ne se conçoit d’abord que comme une remise en cause formelle de son fonctionnement remet en fait en cause son contenu même : la gestion et la persistance de ce que l’on est.
Le contenu de cette contestation de l’auto-organisation à l’intérieur de l’auto-organisation s’articule consciemment dans les luttes en Argentine autour de deux thèmes : la subjectivité et le travail.
« Si nous créons des cantines seulement pour que les compañeros mangent, alors nous sommes cons. Si on croit que produire dans une ferme c’est simplement en récolter les légumes pour que les compañeros mangent, alors nous sommes vraiment très cons ... Si on ne sait pas à partir de la ferme et de tout ce que nous jette l’État, être les constructeurs d’une nouvelle relation sociale, de nouvelles valeurs, d’une nouvelle subjectivité, on ne serait pas en train de parier sur un nouveau 19 / 20 » (un militant du MTD Allen - sud de l’Argentine, Macache p. 27). Nous voulons « engendrer une nouvelle subjectivité, de nouvelles valeurs » (ibid). Par ailleurs dans une interview d’un activiste du MTD Solano il apparaît que le but de toutes ces activités n’est pas seulement de survivre, mais se donne comme raison d’être première de « développer de nouvelles formes de vie en commun »  : division du travail ; rotation des tâches ; hiérarchie ; rapports hommes - femmes ; formes d’apprentissage ; rapports public / privé ; travail simple / travail qualifié ; dépasser les relations d’échange, etc. (s’attaquant même à l’urbanisme non seulement par l’appropriation de terres mais aussi par la création de places et la plantation d’arbres). Un point capital est par exemple, dans le MTD Solano, le refus (autant que possible) de prendre des décisions par le vote : « ... l’idée étant de trouver la réponse dans laquelle chacun se reconnaîtra ». C’est la question du « nous » et du « je » qui est ici traitée de façon nouvelle. Sans aller jusqu’à parler d’immédiateté sociale de l’individu dans une telle démarche ce qui est mis en oeuvre c’est, en dehors de toute relation mystique entre l’un et le général, la non séparation entre les deux qui maintient leur diversité. « Quand il y a vote, ça donne la sensation de perdants et de gagnants, comme s’il y avait deux groupes. » C’est là également qu’il faut insister à nouveau sur l’importance de l’organisation territoriale qui est la remise en question de l’auto-organisation en tant qu’enfermement dans une situation particulière. L’usine récupérée n’est plus seule, elle est dans un tout qui l’inclut. Production, distribution posent alors des problèmes qui ne peuvent plus se régler dans les catégories qui définissent strictement la condition prolétarienne et sa reproduction. Un activiste du MTD Allen (Macache) rapporte comment dans une usine récupérée se pose la question du surplus, du surproduit, de sa distribution, comment pour les ouvrières de Bruckman reprendre l’usine et la faire tourner s’inscrit dans un rapport de force qui inclut la liaison avec les mouvement de chômeurs piqueteros.
Les mouvements de luttes de chômeurs sont amenés plus spontanément que des mouvements de salariés à poser la question du travail. Le slogan initial de nombreux mouvements piqueteros « Travail, dignité et changement social » a été largement dépassé par le MTD Solano et les autres groupes qui lui sont proches dans la coordination Anibal Veron. Ils remettent aujourd’hui en question de nombreuses valeurs comme celle du travail. « Nous, on a découvert pendant ces six ans d’autres valeurs concernant le travail. Le travail, déjà, on ne le conçoit plus de la même façon : une relation basée sur l’exploitation, le patron, l’ouvrier. Aujourd’hui, on conçoit le travail comme quelque chose de créatif, où tous les jours on a la possibilité de transformer la réalité dans laquelle nous vivons. (...) Nous on croit que la société doit changer, que ce soit dans les usines ou dans les écoles, la lutte doit être pour un changement social et doit dépasser tout ça. (...) On ne croit pas non plus dans l’auto-exploitation, à l’idée que les allocations doivent se transformer en postes de travail dans une usine. C’est une chose qu’on ne veut pas, aller travailler dix heures par jour pour s’auto-exploiter. On ne veut pas être exploité ni d’un côté, ni d’un autre » (un activiste du MTD Solano, in Macache p. 25).
Rien n’est pur, mais lorsque nous sommes face à ce qui annonce la désobjectivation de la production et du monde, il faut le voir. L’activité du prolétariat contre le capital est une désobjectivation pratique du monde dans lequel se meut l’activité humaine ; une désobjectivation de tout le travail social accumulé dans le capital, en ce que celui-ci comme rapport social est nécessairement objet. Après que le capital a désenchanté le monde, le prolétariat le désobjective. Il fallait le capital pour produire ces notions extravagantes d’activité en soi et de produits en soi, ou conditions de l’activité. C’est une rupture avec toutes les déterminations de l’économie. L’immédiateté sociale de l’individu, c’est la fin de cette séparation entre l’activité individuelle et l’activité sociale, qui avait constitué le fait pour l’homme d’être un être objectif en base du rapport entre son individualité et sa socialité. Ce n’est pas l’objectivité en elle même qui est en cause mais la séparation entre activité individuelle et activité sociale qui constitue l’objectivité en économie, en médiation entre les deux et définit l’activité humaine comme travail.
À l’intérieur même des projets productifs auto-organisés, cette interindividualité, cette mise en avant de la subjectivité s’opposent à la particularisation d’une activité comme le travail qui est la coïncidence du caractère social et individuel de l’activité humaine en dehors d’elle-même et s’opposent à l’autonomisation des conditions de la production comme économie. Le mode de production capitaliste est un mode de production non parce qu’il doit passer par la production matérielle en tant que telle mais parce que ses rapports sociaux ne peuvent se reproduire qu’en passant par une norme, un principe, qui ne peut exister qu’objectivement : la valeur. Le communisme n’est pas un mode de production parce que les activités ne sont pas ramenées à une norme commune extérieure qui ne peut exister qu’en s’objectivant comme production. Dans le communisme tous les rapports sont des rapports entre individus dont les singularités constituent la réalité de leurs relations. Il est tout aussi absurde de concevoir le communisme comme une organisation de la production, qui immanquablement ne peut que nous ramener à un égalisation comptable forcément abstraite des activités, que de le concevoir comme un pur rapport intersubjectif dans lequel produire ne serait qu’accessoire. Chaque activité est sa propre fin parce qu’il n’y a pas de norme, il n’y a aucun principe d’égalisation ou de situation à reproduire.
Déjà le Mouvement d’action directe, dans ses termes et ses limites avait produit des points essentiels de ce cycle de luttes mais dans les luttes en Argentine la différence avec les squats ou le Mouvement d’action directe en général est dans la masse des intervenants. Cette masse devient en Argentine une « masse critique ». La « masse critique » n’est évidemment pas seulement une notion quantitative. Le nombre signifie un changement qualitatif. Le changement qualitatif réside dans la relation, pour chaque prolétaire, entre l’ « alternatif » et sa propre situation de prolétaire dans le mode de production capitaliste. Dans le Mouvement d’action directe l’ « alternatif » est la recherche d’une négation de sa situation, dans l’ « alternatif » est « expérimenté » le « dépassement », la lutte contre le capital est une contrainte de l’expérimentation ; dans le mouvement social argentin, la masse devient « critique » parce qu’elle signifie que l’expérimentation est une contrainte de la lutte contre le capital (l’ « activité de crise » pour reprendre la remarquable intuition de Bruno Astarian dans Le Travail et son dépassement - ed. Senonevero). L’ « expérimentation » n’est plus alors une « expérimentation », mais une annonce, quelque chose qui fait que la révolution est le dépassement produit (et non à réaliser) de ce cycle de luttes.
L’abolition de la condition prolétarienne est l’auto-transformation des prolétaires en individus immédiatement sociaux, elle s’effectue dans une lutte contre le capital qui est une relation qui nous implique avec lui. La communisation de la société s’effectue dans la lutte du prolétariat contre le capital, parce qu’elle n’est en fin de compte qu’une ligne stratégique dans cette lutte et se décompose en une série de mesures tactiques. L’individu immédiatement social est produit par le prolétariat dans l’abolition du capital (ultime rapport entre le capital et le prolétariat) et non par des prolétaires qui ne sont plus des prolétaires. Si l’on considère que la production du communisme est le fait de prolétaires qui ont au préalable abandonné leur situation de prolétaires, celle-ci peut être entreprise, même partiellement, n’importe quand et n’importe où. Mais si l’on considère que la production du communisme est l’œuvre du prolétariat en tant que tel, c’est-à-dire comme classe de cette société, alors elle est soumise au développement des contradictions de classes de cette société, à leur histoire. La communisation ne pourra s’enclencher que dans une crise générale du rapport social capitaliste issu de la restructuration. Les luttes sociales en Argentine s’inscrivent dans ce cycle de luttes, elles produisent et montrent des caractéristiques de celui-ci et de son dépassement. Le prolétariat en Argentine n’a commencé aucune communisation des rapports entre individus, il a « seulement » rendu crédible la communisation et indiqué les processus et les contradictions dont elle sortira, les confusions et les combats qu’elle pourrait avoir à surmonter.
Le plus important dans ces luttes en Argentine c’est ce qui a été dédaigné par les apologistes de l’auto-organisation, cela précisément non pas comme ils le prétendent parce que, dans les activités productives, l’autonomie s’est perdue dans son institutionnalisation et sa sclérose, « facilitant la reproduction d’une économie en crise » (Échanges) mais parce que c’est là leur dogme de l’auto-organisation qui se trouve remis en cause. Dans les modalités effectives des activités productives, la révolution comme communisation devient crédible parce qu’elle entre en contradiction avec l’auto-organisation par la façon dont sont mises en œuvre ces activités productives. L’autonomie et l’auto-organisation sont le point de départ, mais un point de départ qui partout se révèle extrêmement fragile. Dans les activités productives il se passe cette chose au premier abord déconcertante : l’autonomie apparaît clairement pour ce qu’elle est, la prise en charge et la reproduction par la classe ouvrière de sa situation dans le capital. Les défenseurs de l’autonomie « révolutionnaire » diront que cela vient de ce qu’elle n’a pas triomphé, alors que c’est là son triomphe même. Mais au moment même où, dans les activités productives, l’autonomie apparaît pour ce qu’elle est, c’est tout ce qui est la base de l’autonomie et de l’auto-organisation qui se trouve bouleversé : le prolétariat ne peut trouver en lui-même la capacité de créer d’autres rapports interindividuels (volontairement , je ne parle pas de rapports sociaux), sans renverser et nier ce qu’il est dans cette société, c’est-à-dire sans entrer en contradiction avec l’autonomie et sa dynamique qu’illustre à la perfection le devenir de l’UTD Mosconi.
Ailleurs la même contradiction est manifeste. « Dans la briqueterie du MTD de Lanus, quartier de La Fe (banlieue de Buenos Aires), six hommes tentent de sortir de l’aliénation que génère le fait d’être un simple producteur de biens : Pepe maintenant ne travaille plus dans une fabrique de fertilisants, El Pelado ne vendra plus de soda ni ne collectera d’ordures pour une entreprise, Juan ne sera plus employé d’une poste privée. Je ne sais pas si je retournerai travailler pour un patron - dit Pepe - avant je travaillais bien mais je vivais dans la misère. Je crois que c’est cela le vrai travail, ici nous nous accomplissons pleinement » (Luttes sociales en Argentine, p. 20). Mais simultanément : « Nous ne savons pas encore quel niveau de production nous pouvons atteindre, mais l’idée est de commercialiser une partie à l’extérieur pour parvenir à vendre meilleur marché dans le quartier et que tous les habitants puissent améliorer leur maison » (ibid). Il est vrai que dans cette contradiction nous sommes loin, comme le dit un commentaire de la brochure, d’une « lutte tiers-mondiste de crève-la-faim », mais du côté d’ « une expérience qui redonne à penser la lutte et ses enjeux ».
En quoi cela redonne-t-il à penser ? « Ces gens (les membres du MTD de Lanus, nda), cela me semble exceptionnel, ne se taisent pas, ne meurent pas en silence. Ils s’organisent ensemble pour lutter et la lutte prend ici son sens fort. Lutter pour les membres du MTD, c’est se manifester en coupant des routes, c’est débattre en assemblée pour pouvoir penser collectivement l’impensable d’une vie dans la misère et que le pouvoir voudrait laisser sans avenir, c’est participer aux différents ateliers mis en œuvre pour rendre moins pénible la survie quotidienne (...), c’est aussi participer à des ateliers qui ne relèvent pas à proprement dit de la première nécessité mais qui sont néanmoins nécessaires pour pouvoir tenir debout (...). Tout cela, ce sont des pratiques, des expériences humaines et humanisantes, et à discuter avec les gens, on s’aperçoit que c’est pensé, théorisé, analysé. (...) Il n’y a pas de séparation entre lutte et vie quotidienne. La lutte c’est la vie quotidienne et elle se passe de théories et dogmes capitalisés comme culture : la seule chose que nécessite la lutte c’est d’y aller avec son vécu et sa colère, sa rebeltude » (un témoignage renvoyant à des « impressions, émotions, réflexions suscitées lors de ma rencontre furtive et partielle avec ce mouvement, et en particulier avec le MTD de Lanus », in Luttes sociales en Argentine, p. 25).
Dans le cours des luttes une distinction s’opère entre auto-organisation et autonomie. Fondamentalement les deux sont identiques : l’auto-organisation est le contenu comme forme de l’autonomie. L’auto-organisation était une pratique et selon ce qu’en disent les théoriciens de l’auto-organisation eux-mêmes, un projet, comme autonomie, de réorganisation prolétarienne de la société qui ne pouvait exister qu’en se référant à une nature révolutionnaire du prolétariat qui, se débarrassant de ce qui la masquait, se révélait et s’affirmait (dans son autonomie). Lorsqu’il devient manifeste qu’elle ne peut plus avoir l’autonomie comme contenu en tant que projet réalisable ou déjà en cours de réalisation, l’auto-organisation devient un enfermement dans sa propre situation qui est précisément ce que la lutte contre le capital contraint à dépasser.
L’autonomie ne peut plus être la perspective des luttes, mais il y a encore de l’auto-organisation comme mise en forme, sans perspective, de ce que l’on est. On s’auto-organise comme chômeurs de Mosconi, ouvrières de Bruckman, habitants de bidonvilles..., mais ce faisant quand on s’auto-organise on se heurte immédiatement à ce que l’on est qui, dans la lutte, devient ce qui doit être dépassé. L’activité même, ses objectifs, ses modalités d’effectuation se retournent contre ce qui devient la pure et simple existence dans les catégories du mode de production capitaliste : l’auto-organisation. En Argentine, l’auto-organisation n’a pas été dépassée, elle ne peut l’être que dans la phase terminale d’une insurrection communisatrice. Les luttes sociales en Argentine ont annoncé ce dépassement.
La lutte de classe existe toujours dans les catégories de la reproduction du capital. C’est le rêve programmatique qui veut une classe qui se dégage de son implication réciproque avec le capital et s’affirme en tant que telle dans une pureté autodéterminée, une classe subsistant par elle-même. Dans l’auto-organisation, c’est l’existence et la pratique en tant que classe que l’on trouve, c’est-à-dire la reproduction réciproque du prolétariat et du capital dans laquelle c’est toujours le second qui subsume le premier et celui-ci qui agit à partir des catégories définies dans la reproduction du capital. Si le prolétariat n’est pas condamné à en demeurer là c’est que, dans sa contradiction avec le capital, il trouve la capacité de l’abolir et de se nier lui-même. C’est une autre histoire, mais une histoire qui commence dans les catégories de la reproduction du capital. Essentiellement, c’est toujours agir en tant que classe qui est la limite de la lutte de classe, c’est là le point de départ, mais ce n’est qu’un point de départ. L’auto-organisation est une pratique incontournable qui a pour contenu, quand toute perspective autonome et émancipatrice disparaît, d’ériger cette existence de la classe dans les catégories du capital en absolu parce que ce sont elles qui sont sans cesse confirmées et semblent consistantes comme définition sociale de la classe.
À partir de la disparition de l’autonomie comme action révolutionnaire réalisable, c’est dans l’auto-organisation et contre elle que son propre sujet se dépasse en se bouleversant lui-même par et dans sa lutte, il ne peut plus se prendre en charge en tant que tel. La disparition de l’autonomie devient positivement la transformation par lui-même du sujet de l’auto-organisation qui est, à son tour, frappée d’obsolescence.
On peut toujours soutenir que l’auto-organisation est le flux même de cet autochangement dans la lutte des classes, mais on aura mis dans la forme ce qui appartient à l’activité et ce faisant on n’aura pas considérer la forme dans son contenu. On aura dissocié ce qui dans l’activité révolutionnaire est homogène : la coïncidence du changement des circonstances et de l’activité (l’autochangement). La forme, l’absence de délégation dans la conduite de la lutte et la fixation de ses objectifs, ne se définit comme auto-organisation que pour autant que le prolétariat peut historiquement se présenter comme un être-là, en tant que tel et en lui-même contradictoire au capital. Chaque fois que le prolétariat agit ainsi il s’auto-organise, mais par là il entérine, confirme sa propre situation comme indépassable. Chaque fois que dans le cours de la lutte il est contraint de remettre en cause ce qu’il est lui-même il n’y a pas d’auto-organisation, parce que le cours de la lutte ne confirme aucun sujet préexistant tel qu’il serait en lui-même en dehors de la lutte. La lutte peut alors être indépendante de tout parti, syndicat, institution, elle n’en est pas pour autant auto-organisée car elle ne trouve pas son principe en elle-même comme mise en forme de ce qu’est le prolétariat en lui-même. La lutte est organisée, elle n’est pas auto-organisée. L’auto-organisation ne disparaît pas mais elle est constamment contestée par l’activité d’un sujet qui ne se reconnaît plus aucune détermination en propre hors l’existence du mode de production capitaliste.
C’est alors dans l’auto-organisation et contre elle que s’annonce la révolution comme communisation des rapports.
Le concept d’ « activité de crise » que formule Bruno Astarian permet d’avancer sur ce que ces expériences redonnent à penser à propos de la lutte et de ses enjeux.
« La crise marque une rupture évidente et fort plaisante, avec ce continuum misérable (l’assignation à la reproduction du capital, nda). Ce n’est pas qu’on découvre que son voisin de palier est différent de ce qu’on croyait : il est effectivement changé. Les conditions sociales de la crise (la socialité interindividuelle) se manifestent de mille et une façons, qu’on peut résumer par le fait qu’on ne s’ennuie plus. Il y a bien sûr la libération de toutes les contraintes spatio-temporelles, physiques, morales et intellectuelles imposées par la vie de travail. On ne mesure qu’une petite partie de ces contraintes dans l’opposition travail (forcé) - loisir (désocialisé), et la crise donne déjà un meilleur aperçu de tout le manque à vivre qu’impose ce couple. Car la crise n’est pas une vacance. Si l’activité de crise n’est pas travail, elle n’est pas non plus loisir. Pour le prolétariat, elle est activité sociale interindividuelle. Tout à coup, l’individu y manifeste une richesse qu’on ne lui soupçonnait pas. Il critique tout ce qui lui semblait auparavant devoir aller de soi. L’autorité dans toutes ses formes apparaît maintenant questionnable, que ce soit dans la famille ou sur les lieux de travail. La propriété, la justice, l’armée, les églises, le travail lui-même sont remis en cause dans une critique spontanée qui ne doit rien aux écrits des philosophes mais procède de la rupture du rapport des classes et de la mise en place d’un rapport social où l’individu personnel s’affirme comme un sujet actif. Bien sûr, cette critique ne s’explique pas fondamentalement, comme simple lubie iconoclaste : elle est aussi lutte, ainsi que nous le verrons plus loin. Mais sans vouloir donner à cette contestation universelle une importance stratégique dans l’activité de crise du prolétariat, on ne peut pas manquer de la relever comme un symptôme du fait que la crise remet en question la subordination de l’individu à la classe (souligné par moi) » (op cit, pp 161-162).
« ...elle (la reproduction naturelle des hommes, nda) passe par une activité interindividuelle intensément subjective, et comportant plus de liberté et de conscience que jamais auparavant dans l’histoire. L’inversion du rapport de présupposition entre la valeur d’échange et la valeur d’usage implique lui-même cette participation individuelle à la socialité. Tandis que la valorisation, dans la prospérité, égalise tous les travaux particuliers en les réduisant à une production maximale de plus-value, la détermination des valeurs d’usage dans le moment négatif de la crise implique la participation des individus à l’assignation d’une valeur d’usage spécifique à l’objet pris en possession. L’usage de l’objet n’est plus dicté par la valorisation, mais se détermine dans l’interaction des individus insurgés. Dans le même mouvement, cette individualisation de la production de socialité signifie que celle-ci atteint un degré de conscience et de liberté sans précédent dans les autre formes sociales historiques. Dans la prospérité capitaliste, la subordination de l’individu à la classe est identique à sa participation aveugle et automatique au développement du rapport social. Son appartenance de classe et sa position dans le procès de travail dictent à l’individu tout ce qu’il doit faire dans le processus de reproduction sociale. Dans la crise, non seulement le substrat naturel n’est pas donné d’emblée, mais de plus il ne détermine pas automatiquement, une fois qu’il est posé, le contenu de l’activité des prolétaires. Ceux-ci doivent s’adapter aux impératifs de la lutte de classes, en même temps qu’ils développent une activité propre (de propagande, de jeu, de réflexion) qui ne dérive pas automatiquement des conditions matérielles, mais qui se décide, à l’intérieur de la classe, dans la lutte contre le capital » (ibid, p. 165).
Nous retenons l’intuition et le caractère évocateur de ce concept qui permet de nommer une situation confuse et difficilement cernable. Astarian n’a que commencé à approcher ce qui se passe dans une crise. Les luttes sociales en Argentine nous amènent à débarrasser l’activité de crise de tous ses aspects iréniques et subjectivistes. Dans l’activité de crise l’affrontement entre les classes demeure primordial, l’intersubjectivité est une contrainte de la lutte et se construit dans la lutte, elle n’est pas une action de la classe ou des individus sur eux-mêmes dans un contexte où la classe capitaliste laisserait faire. L’activité de crise échappe au subjectivisme si l’on considère bien que ce n’est pas une situation et une activité dans lesquelles les rapports entre les « gens » tournent sur eux-mêmes. La lutte contre l’autre classe n’est pas le cadre (le contexte) dans lequel s’exerce l’activité de crise, elle est l’activité individuelle de ces individus, activité individuelle qui n’est que la lutte contre la classe capitaliste.
L’activité de crise du prolétariat « ne remet pas en route la production » (p. 164) souligne Astarian. Et bien oui, les luttes sociales en Argentine nous montrent que l’ « activité de crise » comporte la remise en route de la production, que cela soit dans le cadre des « projets productifs » des MTD ou UTD et de façon encore plus nette dans le cadre des « usines récupérées ». C’est précisément là, dans cette remise en route de la production que se joue ce moment essentiel de la communisation : la production, dans la lutte de classe, de l’existence des classes comme une contrainte extérieure, la remise en cause de la subordination de l’individu à la classe (comme dit Astarian). Toute cette interindividualité que décrit fort justement Astarian entre en contradiction avec les conditions mêmes dans lesquelles elle existe et est effective, c’est-à-dire tout ce qui formalise alors, à l’intérieur d’elle-même, son existence comme activité d’une classe : l’auto-organisation, l’autonomie.
En face, l’État et la classe capitaliste ne s’y trompent pas. « Pour détruire le mouvement social, il (malgré le singulier, « il » renvoie à la bourgeoisie et l’État, nda) a besoin de le référencer, de l’institutionnaliser, qu’il se verticalise, il a besoin de l’acheter avec de l’argent, mais surtout en instrumentalisant une politique répressive. Textuellement les mots de Kirchner : "Nous devons copier le mouvement social qui de rien, de la pauvreté, a fait ce qu’il a fait". Cela signifie que tous les projets de santé, d’éducation, d’ateliers productifs que nous sommes en train de construire aujourd’hui, l’État les fera. Il va les semer autour de nous. Et plus il sera proche des mouvements sociaux qui font ça et plus il va réprimer. Il va semer des coopératives, offrant de bons salaires aux compañeros pour qu’ils y travaillent. Ça, c’est une politique répressive. Mais c’est aussi un défi pour nous, si nous ne sommes pas capables de le relever, de retourner ce processus en continuant à construire avec les instruments que nous avons, pour générer de nouvelles relations. (...) une nouvelle subjectivité » (« Intervention d’un militant du MTD Allen » Macache, p.27). Il est facile de répondre que les coopératives ou autre projets « semés par le pouvoir » ne sont pas la vraie auto-organisation, la vraie autonomie, mais c’est se consoler bien vite car c’est se refuser à voir que c’est là que la lutte de classe peut être enfermée dans la simple expression de la situation de classe.
Le prolétariat part simplement de ce qu’il est, en cela l’auto-organisation et l’autonomie sont une forme et un moment nécessaires, mais nécessaires pour produire autre chose que le capital, en cela l’autonomie est à dépasser. Quand on dit que le prolétariat fait la révolution, c’est la force de ce « faire » qu’il faut fouiller, comme action de la classe. Le point crucial qui définit ce « faire », c’est le moment où la lutte arrive à ce climax, où dans la classe en lutte, les rapports contre le capital se tendent à un point tel que la définition comme classe devient une contrainte extérieure, où l’appartenance de classe se construit comme contingente. Cela parce que déjà dans la lutte des divergences, des clivages, parfois violents, sont apparus à l’intérieur de la classe, de telle sorte qu’elle n’apparaît plus comme une fatalité, comme un rapport ou une action allant de soi. Les luttes en Argentine nous montrent comment cela peut arriver dans le cours même où le prolétariat construit son autonomie de classe.
Ce n’est pas l’aggravation illimitée de la crise qui produit la révolution mais l’action du prolétariat dans la crise. Ramener l’activité du prolétariat argentin à un simple « il faut manger, il faut survivre » face à la crise de la reproduction capitaliste, c’est passer à côté de l’essentiel. Dans les luttes en Argentine, le « il faut survivre » a un contenu fourni par ce que le prolétariat est contre le capital qui transforme la « réaction » en action positive contre le capital et lui donne son contenu. Au cours de la défense acharnée de ses intérêts les plus immédiats, l’existence de classe devient une contrainte extériorisée dans le capital. C’est le moment où, dans la défense de ses intérêts immédiats, le prolétariat est amené, par ce qu’il est, à s’abolir. Le moment où son activité dans l’ « usine récupérée » ne peut plus s’enfermer dans l’ « usine récupérée » (cf. dans Macache le témoignage d’une ouvrière de Brukman). Cela parce que positivement il trouve en lui même la capacité à produire contre le capital, à partir de ce qu’il est comme classe, autre chose.
C’est dans la crise qu’il y a un moment où le jeu réflexif de l’implication réciproque parvient au point de l’extériorisation de la contrainte de classe, c’est là que l’implication réciproque en crise devient action d’une classe trouvant dans ce qu’elle est contre le capital, au moment où sa définition comme classe lui est contrainte extérieure, la capacité de produire le communisme. Le prolétariat commence à s’emparer des moyens de production comme mesure de sa lutte contre le capital. C’est à partir de là que la classe, dans la lutte contre le capital, produit le propre fait d’être une classe comme une contrainte extériorisée, imposée par le capital. C’est le « hic Rhodus, hic salta » de la lutte des classes, son « angle mort ». Le prolétariat lorsqu’il « s’empare des moyens de production », le fait comme mesures dont la forme et le contenu lui sont fournis par ce qu’il est : abolition de l’échange, de la valeur, de la propriété, de la division du travail, des classes etc. ; sur la base de l’échange, de la valeur etc. Cela signifie simplement qu’il lui est impossible de lutter contre le capital sans mettre en cause toutes les déterminations qui le définissent lui-même dans son implication avec le capital. C’est la contradiction interne des projets productifs : auto-organisation de la classe dont toutes les modalités effectives bouleversent toutes les déterminations définissant la classe.
Rien, à ce moment là, dans les formes et les contenus de la lutte de classe, n’existe comme un être là exclusivement dans sa limite : ni l’abolition des conditions existantes, ni ces conditions existantes mêmes. Il ne s’agit pas seulement de dire que la situation est confuse mais de définir précisément la confusion elle-même. Les mesures qui sont prises dans la lutte contre le capital qui sont l’abolition de la valeur, de la division du travail, de la propriété, etc., reconnaissent encore en elles-mêmes l’existence de la valeur, de la division du travail, de la propriété, etc. La pureté n’est nulle part, la confusion est partout. Situation riche de sa propre confusion où nichent les possibles.
Dans cette dynamique, le prolétariat n’est amené à agir pour la destruction du système dominant que parce que la défense de ses intérêts immédiats l’y contraint. Mais il ne peut faire de cette abolition une conquête progressive, une montée en puissance à l’intérieur de l’ancien système, en ce qu’il ne peut abolir la domination de la classe dominante sans s’abolir lui-même comme classe et toute société de classes, ce faisant il dépasse et abolit sa propre auto-organisation dans le cours de celle-ci. Une telle situation est l’aboutissement et le dépassement d’un cycle de luttes où le rapport entre prolétariat et capital ne porte plus la confirmation d’une identité prolétarienne face au capital, et où donc l’autonomie est la dernière étape à franchir.
La transformation de la société n’est pas un développement positif face ou même contre le capital, mais un développement positif dans la destruction du capital, une communisation de la société, c’est-à-dire une activité dans le mode de production fondé sur le capital, activité du prolétariat défini dans un rapport d’implication réciproque avec le capital. D’où la confusion, c’est-à-dire une impureté constitutive de toutes les activités. La production du communisme n’est pas l’élaboration d’une autre société ayant ses caractéristiques en dehors du capital, mais n’existe que par et dans l’abolition du capital.
Actuellement, en Argentine, l’alternative auto-organisationnelle et autonome est la limite du mouvement. Il ne s’agit pas d’une limite par rapport à une quelconque nécessité historique de l’abolition du capitalisme et du prolétariat. L’auto-organisation, selon sa dynamique propre (sur sa lancée) ne peut viser que l’affirmation de la classe ouvrière comme classe universelle dominant la société et l’organisant selon ce qu’elle est elle-même. En cela, dans le mode de production capitaliste tel qu’il est sorti de la restructuration des années 1970-1980, l’autonomie a perdu toutes ses raisons d’être comme dynamique révolutionnaire, elle n’en a pas moins subsisté comme syndicalisme et / ou comme alternative. Dans un cas comme dans l’autre le simple cours de la lutte des classes ou la radicalisation d’une lutte particulière amène à considérer, à l’intérieur de son action autonome, sa propre situation comme quelque chose non à organiser, à défendre et à reproduire, mais à abolir. Au cours de la lutte le sujet qui était celui de l’autonomie se transforme et abandonne ses vieux habits pour ne plus se reconnaître comme existant que dans l’existence du capital, c’est le contraire exact de l’autonomie et de l’auto-organisation qui, par nature, n’ont pour sens qu’une libération du prolétariat, son affirmation et pourquoi pas (pour les nostalgiques) sa dictature.
Les luttes en Argentine nous montrent de façon relativement massive que l’abolition de la condition prolétarienne est l’auto-transformation des prolétaires en individus immédiatement sociaux. La communisation de la société s’effectue dans la lutte du prolétariat contre le capital, elle n’est en fin de compte qu’une multitude de mesures tactiques en un temps réduit définissant une insurrection communiste. L’abolition de la valeur, de l’échange, de la division du travail, de l’État sont le contenu d’une foule de mesures de circonstances prises au cours de l’expropriation du capital et de l’ « emparement du monde ». Le prolétariat n’est révolutionnaire que dans le moment où abolissant le capital il s’abolit lui-même, tout ce qui peut alors ressembler à de l’auto-organisation de la classe, à de l’autonomie de celle-ci, ne peut apparaître que comme une limite à dépasser, quelque chose qu’il faut affronter comme la contre-révolution au plus près de la révolution. Ce n’est qu’ainsi, au cours de la lutte d’une classe contre le capital, qu’est produit l’individu immédiatement social. Il est produit par le prolétariat dans l’abolition du capital : ultime rapport entre le capital et le prolétariat.mairies, accusèrent des militants de la coordination Anibal Veron d’être des flics » (Mutines Séditions p.34)

On peut bien sûr parler de « récupération » mais on n’a rien expliqué, quand on analyse l’auto-organisation on ne peut laisser de côté le sujet qui s’auto-organise. Ce sont les travailleurs, les ouvriers qui s’auto-organisent, et qui s’auto-organisent en tant que tels. Il n’y a pas de dynamique propre de l’auto-organisation, la seule dynamique est celle de la lutte, de la contradiction avec la classe capitaliste. C’est cette dynamique de la lutte dans les circonstances actuelles qui à l’intérieur de l’auto-organisation remet en cause, va à l’encontre de l’auto-organisation, de façon de plus en plus visible. Dans les circonstances actuelles du développement du mode de production capitaliste et de la fin de l’identité ouvrière confirmée dans la reproduction du capital, la dynamique de la lutte a pour contenu que toutes les conditions d’existence de la société sont devenues quelque chose sur quoi les prolétaires non seulement ne possèdent aucun contrôle, mais encore sur quoi aucune organisation sociale ne peut leur en donner. C’est en cela qu’il n’y a, de façon de plus en plus évidente, de dynamique actuellement dans les luttes que contre l’auto-organisation. C’est en cela qu’il y a, à l’intérieur de la limite générale des luttes dans le cycle actuel qui est le fait même d’agir en tant que classe, limite qui se formalise dans le triomphe de l’auto-organisation, un écart qui se crée. Ecart à l’intérieur même de la limite qui est la production effective de la dynamique de ce cycle de luttes et l’existence théorique du courant communisateur.

« Impossible de ne pas évoquer également ici ce qui fait l’orgueil "du peuple" et des spécialistes en communication sociale : les usines occupées par les travailleurs que certains considèrent comme une pré-révolution, d’autres comme relevant du bon sens et beaucoup comme "une démonstration de ce dont l’homme est capable". Pour notre part, nous pensons qu’au-delà de la nécessité, il s’agit là de la forme de cogestion la plus réactionnaire et d’un bon exemple de la capacité du système à se recycler pour survivre. (...) Nous comprenons bien sûr la nécessité de survie et le fait que certains défendent ce droit inaliénable, mais de là à en faire l’étendard de la lutte, il y a un abîme, le même qui sépare le droit de "réclamer" de la notion d’"expropriation". Dans les conditions actuelles, les travailleurs deviennent peu à peu contre-révolutionnaires. Ils ne pensent déjà plus à changer le monde mais à préserver leur emploi » (texte argentin, Mutines Séditions p.33).

Abolir le capital c’est par là même se nier comme travailleur et non s’auto-organiser comme tel, c’est un mouvement d’abolition des entreprises, des usines, du produit, de l’échange (quelle que soit sa forme). Le prolétariat comme classe et comme sujet de la révolution s’abolit comme tel dans l’abolition du capital. Le processus de la révolution est celui de l’abolition de ce qui est auto-organisable. L’auto-organisation est le premier acte de la révolution, la suite s’effectue contre elle.

Ce qui se joue dans ces clivages et ces luttes internes, c’est que la lutte ne peut « aller plus loin » qu’en n’étant plus auto-organisation, qu’en mettant à jour ses propres limites en tant qu’auto-organisation. « Aller plus loin », cela signifie la remise en cause du sujet qui est celui de l’auto-organisation, c’est-à-dire l’autotransformation des prolétaires en individus immédiatement sociaux. Cette autotransformation s’amorce dans la lutte revendicative et va au-delà d’elle. Allant au-delà d’elle elle est amenée à aller au-delà de ce que formalisent l’auto-organisation et l’autonomie : être une classe de cette société qui est l’ultime limite de l’abolition de cette société.
« Nous ne souhaitons pas nous intégrer. En tout cas, moi je ne veux pas recommencer à me faire exploiter, par aucun patron (...). Certainement pas. Je ne me bats pas pour qu’ils recommencent à m’exploiter. Personnellement, je crois comme beaucoup de compagnons que nous ne sommes pas faits pour être exploités, mais ceci est une autre question. Nous savons précisément ce que nous n’attendons pas de l’organisation. La nouveauté consiste à découvrir chaque jour jusqu’où nous voulons aller et ce que nous sommes en train de construire. C’est quelque chose qui n’est pas fermé, pas achevé, mais que nous allons penser jour après jour. Notre manière de nous organiser est dynamique, elle suit son chemin en réfléchissant sur tout. C’est vrai que nous sentons l’adrénaline monter quand nous sortons couper une route, mais ce qui est nouveau, c’est que ce qui se passe lors du barrage n’est pas séparé de nos vies. C’est la réalité de notre manière de nous organiser : ce qui s’exprime lors du barrage doit être construit au quotidien, car sinon cela ne sert à rien. C’est pourquoi nous ne trouvons pas de réponse dans le système et que nous devons construire une autre histoire. Lorsque nous revendiquons, ce n’est pas pour qu’ils nous incluent, nous réclamons ce qui nous sert pour continuer à nous auto-organiser » (témoignage d’un membre du MTD Solano - coordination Anibal Veron - extrait du livre Mas alla de los piquetes, Mutines Séditions p. 38).
« Dans les conditions dans lesquelles nous vivons aujourd’hui, il est impossible d’avoir une autonomie comme celle que nous souhaiterions, même pour les gens qui font partie du mouvement. La situation de grande misère et de manque de ressources dans laquelle nous nous trouvons, nous amène à dire "Soit nous mourrons de faim dans le quartier soit nous mourrons au cours d’une marche ou d’un barrage routier." (...). Il est très difficile dans ces conditions d’imaginer des alternatives qui ne passent pas par le recours à l’État. Nous nous sommes trouvés confrontés à ce problème en de nombreuses occasions mais il nous a laissés sans réponse » (ibid, p. 39). Les membres du MTD ont mis en place des « ateliers de production », une « école », une « boulangerie », des « lieux de repas collectifs », des activités de « formation », « nous commençons à faire nos cultures ». On peut considérer cela comme des activités alternatives de prise en charge de la survie allant même jusqu’à « aider le pouvoir capitaliste à survivre à la crise économique » (Échanges n° 108, p.48), on passe alors à côté de la dynamique de ce type de lutte. Cette dynamique ne réside pas dans une perspective gradualiste qui voit dans ces activités les premières étapes destinées à « mettre en pratique l’autonomie de fait et jeter les bases d’une nouvelle société, d’un nouveau pouvoir » (Alternatives Libertaires - cité et critiqué par Échanges). La suite de l’entretien rapporté dans Mas alla de los piquetes livre la clé de la dynamique dans laquelle ces luttes sont inscrites : « Un des grands problèmes que nous rencontrons, c’est que dans ces lieux les plus reculés et les plus détruits, l’affrontement direct avec le capitalisme est inévitable. Notre situation est assez compliquée parce que nous n’avons presque aucune marge. Nous pensions par exemple à prendre des terres (...) Le problème c’est qu’il n’y a plus de terres disponibles car l’État a tout vendu pour faire du fric. Tout est propriété privée. Si tu viens prendre les terres, ils t’envoient la gendarmerie. Donc tu n’as plus d’espace. Le choc contre le capitalisme est inévitable. (...) La dernière fois que nous avons pris des terres, ici à Solano, 12 000 personnes y ont participé. Il aurait fallu un massacre pour les virer. (...) Mais si tu as touché à la propriété privée, ils vont t’envoyer l’infanterie, les juges... Cela veut dire que tant qu’existe le capitalisme, nous allons nous heurter à l’une de ses formes. À part ça, le fait est que nous ne nous centrons pas sur l’économique : nous luttons pour une vie différente, dont l’économie n’est qu’un élément (souligné par moi). La lutte pour le changement social est totale » (ibid).
La dynamique d’une telle lutte (quelle que soit, dans le cas particulier, son issue) est celle plus générale du cycle de luttes actuel. L’auto-organisation et l’autonomie de telles pratiques sont manifestement intenables, elles échouent soit dans l’institutionnalisation (le 30 octobre 2003 la coordination Anibal Veron dans son ensemble a accepté de rencontrer le président Kirchner), soit dans la confrontation avec l’État et la classe capitaliste qui les balaient. Dans le cours de la lutte, la contradiction entre les classes devient le fait de remettre en cause sa propre condition de prolétaire qui est alors produite, dans le cours du conflit, comme une contrainte extérieure, en même temps que c’est en tant que prolétaire que l’on se bat contre le capital et que simultanément on produit des rapports nouveaux. On ne s’auto-organise pas alors sous une forme plus « radicale », on communise la société, c’est-à-dire qu’on la supprime en tant que substance autonome du rapport entre les individus qui se rapportent alors à eux-mêmes dans leur singularité. Les rapports sociaux antérieurs, sans que cela tienne à un plan d’ensemble (inexistant et impossible), se délitent dans cette activité sociale où l’on ne peut faire de différence entre les activités de grévistes, d’insurgés, d’émeutiers, et la création d’autres rapports entre les individus. Ce dépassement n’est pas un processus interne à la classe mais son conflit avec le capital et l’évolution des rapports de force, donc des objectifs et de la conscience théorique qui se déterminent dans la lutte.

« Certains groupes essaient de fonctionner différemment, c’est le cas des MTD (Movimientos de Trabajadores Desocupados), mouvements de chômeurs qui constituent la coordination Anibal Veron. (...). Ils considèrent que les plans de travail doivent être obtenus par la lutte et utilisés collectivement (ils refusent par exemple souvent d’effectuer les 4 h de travail individuel à fournir en échange de ces plans).( ...) Loin de reprendre à leur compte les revendications de "travail authentique" (et donc exploité), ces piquete(a)s ne fondent aucun espoir dans un retour à l’usine et tentent de remettre en cause les fondements du salariat (la vente de la force de travail). Les plans ne sont pas pour eux une fin mais un moyen de créer les bases matérielles de leur autonomie future (par le biais d’ateliers artisanaux, de boulangeries, de potagers, etc.). Leur obtention n’est donc qu’un des aspects de la lutte puisqu’il s’agit de développer de nouvelles formes de vie en commun, tout en dépassant le cadre industriel et urbain. (...) Malgré tout, les MTD semblent pour l’instant ne pas souhaiter approfondir les clivages au sein de "l’arc piquetero" et faire rupture, au nom du front commun face à la répression qui touche particulièrement leurs membres » (Mutines Séditions).

Bien sûr, il s’agit de pratiques et de théories alternativistes, mais l’essentiel c’est leur contexte. Tant que l’on considère de telles pratiques sous l’angle des « moyens à nous donner pour assurer notre autonomie », on ne fait qu’opposer la gestion majoritaire des « plans de travail » à une gestion minoritaire, d’apparence plus radicale, mais finalement cherchant à répondre à la même question. Comme le fait remarquer le texte un « clivage » s’effectue, « clivage » à la limite de l’opposition franche. C’est la question de l’autonomie qui est en fait dépassée. Dans un contexte de lutte la classe capitaliste accorde à certaines fractions du prolétariat les moyens (dérisoires, mais décisifs dans le cadre de la misère ambiante) de leur reproduction autonome, à gérer eux-mêmes, dans le cadre de leur auto-organisation (le gouvernement a vite été contraint d’abandonner l’idée de confier la gestion et le contrôle des « plans » à l’administration).

Ce qui est alors en jeu c’est la poursuite de la lutte et dans cette poursuite son nécessaire changement de terrain. Contre ce qui existe, dans le contexte qui est alors celui de la lutte, elle ne peut plus être la prise en charge autonome de ce que l’on est mais sa remise en cause. La remise en cause n’est d’abord que formelle : le refus d’opter pour un principe centraliste qui les ferait sombrer dans l’abîme de la politique ; le choix de la liberté et de l’indépendance totale des individus à l’intérieur de leurs groupes (le pluriel est important) et de chaque organisation par rapport aux autres. Face aux propositions d’unification qui affluent, on insiste sur le fait que le plus intéressant des assemblées de quartier était précisément leur diversité, leur créativité et leur spontanéité. Mais cette contestation formelle de l’auto-organisation au nom d’une vraie auto-organisation acquiert un contenu qui dépasse l’auto-organisation en créant un écart à l’intérieur de l’action en tant que classe : agir en tant que classe c’est refuser son existence comme classe, existence que l’auto-organisation formalise et entérine. Cette remise en cause de l’auto-organisation qui ne se conçoit d’abord que comme une remise en cause formelle de son fonctionnement remet en fait en cause son contenu même : la gestion et la persistance de ce que l’on est.

Le contenu de cette contestation de l’auto-organisation à l’intérieur de l’auto-organisation s’articule consciemment dans les luttes en Argentine autour de deux thèmes : la subjectivité et le travail.
« Si nous créons des cantines seulement pour que les compañeros mangent, alors nous sommes cons. Si on croit que produire dans une ferme c’est simplement en récolter les légumes pour que les compañeros mangent, alors nous sommes vraiment très cons ... Si on ne sait pas à partir de la ferme et de tout ce que nous jette l’État, être les constructeurs d’une nouvelle relation sociale, de nouvelles valeurs, d’une nouvelle subjectivité, on ne serait pas en train de parier sur un nouveau 19 / 20 » (un militant du MTD Allen - sud de l’Argentine, Macache p. 27). Nous voulons « engendrer une nouvelle subjectivité, de nouvelles valeurs » (ibid). Par ailleurs dans une interview d’un activiste du MTD Solano il apparaît que le but de toutes ces activités n’est pas seulement de survivre, mais se donne comme raison d’être première de « développer de nouvelles formes de vie en commun »  : division du travail ; rotation des tâches ; hiérarchie ; rapports hommes - femmes ; formes d’apprentissage ; rapports public / privé ; travail simple / travail qualifié ; dépasser les relations d’échange, etc. (s’attaquant même à l’urbanisme non seulement par l’appropriation de terres mais aussi par la création de places et la plantation d’arbres). Un point capital est par exemple, dans le MTD Solano, le refus (autant que possible) de prendre des décisions par le vote : « ... l’idée étant de trouver la réponse dans laquelle chacun se reconnaîtra ». C’est la question du « nous » et du « je » qui est ici traitée de façon nouvelle. Sans aller jusqu’à parler d’immédiateté sociale de l’individu dans une telle démarche ce qui est mis en oeuvre c’est, en dehors de toute relation mystique entre l’un et le général, la non séparation entre les deux qui maintient leur diversité. « Quand il y a vote, ça donne la sensation de perdants et de gagnants, comme s’il y avait deux groupes. » C’est là également qu’il faut insister à nouveau sur l’importance de l’organisation territoriale qui est la remise en question de l’auto-organisation en tant qu’enfermement dans une situation particulière. L’usine récupérée n’est plus seule, elle est dans un tout qui l’inclut. Production, distribution posent alors des problèmes qui ne peuvent plus se régler dans les catégories qui définissent strictement la condition prolétarienne et sa reproduction. Un activiste du MTD Allen (Macache) rapporte comment dans une usine récupérée se pose la question du surplus, du surproduit, de sa distribution, comment pour les ouvrières de Bruckman reprendre l’usine et la faire tourner s’inscrit dans un rapport de force qui inclut la liaison avec les mouvement de chômeurs piqueteros.
Les mouvements de luttes de chômeurs sont amenés plus spontanément que des mouvements de salariés à poser la question du travail. Le slogan initial de nombreux mouvements piqueteros « Travail, dignité et changement social » a été largement dépassé par le MTD Solano et les autres groupes qui lui sont proches dans la coordination Anibal Veron. Ils remettent aujourd’hui en question de nombreuses valeurs comme celle du travail. « Nous, on a découvert pendant ces six ans d’autres valeurs concernant le travail. Le travail, déjà, on ne le conçoit plus de la même façon : une relation basée sur l’exploitation, le patron, l’ouvrier. Aujourd’hui, on conçoit le travail comme quelque chose de créatif, où tous les jours on a la possibilité de transformer la réalité dans laquelle nous vivons. (...) Nous on croit que la société doit changer, que ce soit dans les usines ou dans les écoles, la lutte doit être pour un changement social et doit dépasser tout ça. (...) On ne croit pas non plus dans l’auto-exploitation, à l’idée que les allocations doivent se transformer en postes de travail dans une usine. C’est une chose qu’on ne veut pas, aller travailler dix heures par jour pour s’auto-exploiter. On ne veut pas être exploité ni d’un côté, ni d’un autre » (un activiste du MTD Solano, in Macache p. 25).
Rien n’est pur, mais lorsque nous sommes face à ce qui annonce la désobjectivation de la production et du monde, il faut le voir. L’activité du prolétariat contre le capital est une désobjectivation pratique du monde dans lequel se meut l’activité humaine ; une désobjectivation de tout le travail social accumulé dans le capital, en ce que celui-ci comme rapport social est nécessairement objet. Après que le capital a désenchanté le monde, le prolétariat le désobjective. Il fallait le capital pour produire ces notions extravagantes d’activité en soi et de produits en soi, ou conditions de l’activité. C’est une rupture avec toutes les déterminations de l’économie. L’immédiateté sociale de l’individu, c’est la fin de cette séparation entre l’activité individuelle et l’activité sociale, qui avait constitué le fait pour l’homme d’être un être objectif en base du rapport entre son individualité et sa socialité. Ce n’est pas l’objectivité en elle même qui est en cause mais la séparation entre activité individuelle et activité sociale qui constitue l’objectivité en économie, en médiation entre les deux et définit l’activité humaine comme travail.
À l’intérieur même des projets productifs auto-organisés, cette interindividualité, cette mise en avant de la subjectivité s’opposent à la particularisation d’une activité comme le travail qui est la coïncidence du caractère social et individuel de l’activité humaine en dehors d’elle-même et s’opposent à l’autonomisation des conditions de la production comme économie. Le mode de production capitaliste est un mode de production non parce qu’il doit passer par la production matérielle en tant que telle mais parce que ses rapports sociaux ne peuvent se reproduire qu’en passant par une norme, un principe, qui ne peut exister qu’objectivement : la valeur. Le communisme n’est pas un mode de production parce que les activités ne sont pas ramenées à une norme commune extérieure qui ne peut exister qu’en s’objectivant comme production. Dans le communisme tous les rapports sont des rapports entre individus dont les singularités constituent la réalité de leurs relations. Il est tout aussi absurde de concevoir le communisme comme une organisation de la production, qui immanquablement ne peut que nous ramener à un égalisation comptable forcément abstraite des activités, que de le concevoir comme un pur rapport intersubjectif dans lequel produire ne serait qu’accessoire. Chaque activité est sa propre fin parce qu’il n’y a pas de norme, il n’y a aucun principe d’égalisation ou de situation à reproduire.
Déjà le Mouvement d’action directe, dans ses termes et ses limites avait produit des points essentiels de ce cycle de luttes mais dans les luttes en Argentine la différence avec les squats ou le Mouvement d’action directe en général est dans la masse des intervenants. Cette masse devient en Argentine une « masse critique ». La « masse critique » n’est évidemment pas seulement une notion quantitative. Le nombre signifie un changement qualitatif. Le changement qualitatif réside dans la relation, pour chaque prolétaire, entre l’ « alternatif » et sa propre situation de prolétaire dans le mode de production capitaliste. Dans le Mouvement d’action directe l’ « alternatif » est la recherche d’une négation de sa situation, dans l’ « alternatif » est « expérimenté » le « dépassement », la lutte contre le capital est une contrainte de l’expérimentation ; dans le mouvement social argentin, la masse devient « critique » parce qu’elle signifie que l’expérimentation est une contrainte de la lutte contre le capital (l’ « activité de crise » pour reprendre la remarquable intuition de Bruno Astarian dans Le Travail et son dépassement - ed. Senonevero). L’ « expérimentation » n’est plus alors une « expérimentation », mais une annonce, quelque chose qui fait que la révolution est le dépassement produit (et non à réaliser) de ce cycle de luttes.
L’abolition de la condition prolétarienne est l’auto-transformation des prolétaires en individus immédiatement sociaux, elle s’effectue dans une lutte contre le capital qui est une relation qui nous implique avec lui. La communisation de la société s’effectue dans la lutte du prolétariat contre le capital, parce qu’elle n’est en fin de compte qu’une ligne stratégique dans cette lutte et se décompose en une série de mesures tactiques. L’individu immédiatement social est produit par le prolétariat dans l’abolition du capital (ultime rapport entre le capital et le prolétariat) et non par des prolétaires qui ne sont plus des prolétaires. Si l’on considère que la production du communisme est le fait de prolétaires qui ont au préalable abandonné leur situation de prolétaires, celle-ci peut être entreprise, même partiellement, n’importe quand et n’importe où. Mais si l’on considère que la production du communisme est l’œuvre du prolétariat en tant que tel, c’est-à-dire comme classe de cette société, alors elle est soumise au développement des contradictions de classes de cette société, à leur histoire. La communisation ne pourra s’enclencher que dans une crise générale du rapport social capitaliste issu de la restructuration. Les luttes sociales en Argentine s’inscrivent dans ce cycle de luttes, elles produisent et montrent des caractéristiques de celui-ci et de son dépassement. Le prolétariat en Argentine n’a commencé aucune communisation des rapports entre individus, il a « seulement » rendu crédible la communisation et indiqué les processus et les contradictions dont elle sortira, les confusions et les combats qu’elle pourrait avoir à surmonter.
Le plus important dans ces luttes en Argentine c’est ce qui a été dédaigné par les apologistes de l’auto-organisation, cela précisément non pas comme ils le prétendent parce que, dans les activités productives, l’autonomie s’est perdue dans son institutionnalisation et sa sclérose, « facilitant la reproduction d’une économie en crise » (Échanges) mais parce que c’est là leur dogme de l’auto-organisation qui se trouve remis en cause. Dans les modalités effectives des activités productives, la révolution comme communisation devient crédible parce qu’elle entre en contradiction avec l’auto-organisation par la façon dont sont mises en œuvre ces activités productives. L’autonomie et l’auto-organisation sont le point de départ, mais un point de départ qui partout se révèle extrêmement fragile. Dans les activités productives il se passe cette chose au premier abord déconcertante : l’autonomie apparaît clairement pour ce qu’elle est, la prise en charge et la reproduction par la classe ouvrière de sa situation dans le capital. Les défenseurs de l’autonomie « révolutionnaire » diront que cela vient de ce qu’elle n’a pas triomphé, alors que c’est là son triomphe même. Mais au moment même où, dans les activités productives, l’autonomie apparaît pour ce qu’elle est, c’est tout ce qui est la base de l’autonomie et de l’auto-organisation qui se trouve bouleversé : le prolétariat ne peut trouver en lui-même la capacité de créer d’autres rapports interindividuels (volontairement , je ne parle pas de rapports sociaux), sans renverser et nier ce qu’il est dans cette société, c’est-à-dire sans entrer en contradiction avec l’autonomie et sa dynamique qu’illustre à la perfection le devenir de l’UTD Mosconi.
Ailleurs la même contradiction est manifeste. « Dans la briqueterie du MTD de Lanus, quartier de La Fe (banlieue de Buenos Aires), six hommes tentent de sortir de l’aliénation que génère le fait d’être un simple producteur de biens : Pepe maintenant ne travaille plus dans une fabrique de fertilisants, El Pelado ne vendra plus de soda ni ne collectera d’ordures pour une entreprise, Juan ne sera plus employé d’une poste privée. Je ne sais pas si je retournerai travailler pour un patron - dit Pepe - avant je travaillais bien mais je vivais dans la misère. Je crois que c’est cela le vrai travail, ici nous nous accomplissons pleinement » (Luttes sociales en Argentine, p. 20). Mais simultanément : « Nous ne savons pas encore quel niveau de production nous pouvons atteindre, mais l’idée est de commercialiser une partie à l’extérieur pour parvenir à vendre meilleur marché dans le quartier et que tous les habitants puissent améliorer leur maison » (ibid). Il est vrai que dans cette contradiction nous sommes loin, comme le dit un commentaire de la brochure, d’une « lutte tiers-mondiste de crève-la-faim », mais du côté d’ « une expérience qui redonne à penser la lutte et ses enjeux ».
En quoi cela redonne-t-il à penser ? « Ces gens (les membres du MTD de Lanus, nda), cela me semble exceptionnel, ne se taisent pas, ne meurent pas en silence. Ils s’organisent ensemble pour lutter et la lutte prend ici son sens fort. Lutter pour les membres du MTD, c’est se manifester en coupant des routes, c’est débattre en assemblée pour pouvoir penser collectivement l’impensable d’une vie dans la misère et que le pouvoir voudrait laisser sans avenir, c’est participer aux différents ateliers mis en œuvre pour rendre moins pénible la survie quotidienne (...), c’est aussi participer à des ateliers qui ne relèvent pas à proprement dit de la première nécessité mais qui sont néanmoins nécessaires pour pouvoir tenir debout (...). Tout cela, ce sont des pratiques, des expériences humaines et humanisantes, et à discuter avec les gens, on s’aperçoit que c’est pensé, théorisé, analysé. (...) Il n’y a pas de séparation entre lutte et vie quotidienne. La lutte c’est la vie quotidienne et elle se passe de théories et dogmes capitalisés comme culture : la seule chose que nécessite la lutte c’est d’y aller avec son vécu et sa colère, sa rebeltude » (un témoignage renvoyant à des « impressions, émotions, réflexions suscitées lors de ma rencontre furtive et partielle avec ce mouvement, et en particulier avec le MTD de Lanus », in Luttes sociales en Argentine, p. 25).
Dans le cours des luttes une distinction s’opère entre auto-organisation et autonomie. Fondamentalement les deux sont identiques : l’auto-organisation est le contenu comme forme de l’autonomie. L’auto-organisation était une pratique et selon ce qu’en disent les théoriciens de l’auto-organisation eux-mêmes, un projet, comme autonomie, de réorganisation prolétarienne de la société qui ne pouvait exister qu’en se référant à une nature révolutionnaire du prolétariat qui, se débarrassant de ce qui la masquait, se révélait et s’affirmait (dans son autonomie). Lorsqu’il devient manifeste qu’elle ne peut plus avoir l’autonomie comme contenu en tant que projet réalisable ou déjà en cours de réalisation, l’auto-organisation devient un enfermement dans sa propre situation qui est précisément ce que la lutte contre le capital contraint à dépasser.
L’autonomie ne peut plus être la perspective des luttes, mais il y a encore de l’auto-organisation comme mise en forme, sans perspective, de ce que l’on est. On

Commentaires :

  • > Argentine : Une lutte de classe contre l’autonomie, Calvaire, 16 novembre 2004

    Ce texte vraiment superbe, selon moi, est d’une clarté implacable et d’une formidable conceptualisation. Mais demeure d’après moi une question primordiale : dans l’éclatement subjectif et objectif des conditions de vie et des identités sociales, dans la globalisation des luttes de catégories particulières (luttes des femmes, luttes paysannes, luttes autochtones, luttes des travailleurs et des travailleuses différenciéEs eux-mêmes en catégories selon leur syndicalisation ou non et leurs types de travail notamment, luttes des sans emplois, luttes autonomes, autonomistes et auto-organisatrices comme affirmation ou non du prolétariat , dans le travail ou contre le travail...), comment parler d’un prolétariat unitaire ou tendant à l’être, s’affirmant comme tel ou s’abolissant comme tel ?


L’écart - R.S.

dimanche, 10 avril 2005

Je ne ferai pas de métathéorie, bien que je pense qu’elle est indispensable et que la contribution de Christian C. (La Matérielle) est très importante (mais le plus important est dans la suite annoncée). Je crois cependant que c’est en se confrontant directement à la compréhension de la situation actuelle que nous avancerons même sur les questions métathéoriques. Je ne crois pas que l’on ne puisse pas dire plus sur la communisation que dans les années 1970 dans la mesure où nous pouvons maintenant en parler comme d’une question de notre actualité. Je ne donnerai pas, bien évidemment d’exemples de communisation et encore moins d’ « expérimentation de la communisation » (en voulant faire l’ange on ne fait bien souvent que la bête) Je ne résoudrai pas en le prenant comme une question pour elle-même le problème de la pratique puisque je suis bien d’accord pour dire que « le problème c’est la question ». Je ne « modérerai » pas un débat sur la communisation qui est par nature « immodéré ». Je ne partage en rien les idées présentées par Calvaire sur ce site, mais je pense que théoriquement et pratiquement le courant communisateur pour lequel la révolution est, dans l’abolition du capital, l’abolition de toutes les classes, ne peut éviter de se confronter avec toutes les expressions pour lesquelles une telle chose serait d’autant plus probable que les classes auraient été préalablement effacées et que, sans aller jusqu’à la grandiloquence mégalomaniaque de l’Appel, nous nous serions livrés à quelques petites expérimentations.

« Personne ne songe désormais à arracher quelque chose aux patrons pour le faire fonctionner différemment, comme dans les vieux idéaux d’émancipation ; inconsciemment chemine le sentiment qu’on ne peut que saboter un monde littéralement invivable et y ouvrir ainsi de nouvelles possibilités » (Cette Semaine n° 87, février-mars 2004, p. 19). L’action en tant que classe creuse un écart à l’intérieur d’elle-même par des pratiques qui extériorisent leur propre existence de pratiques de classe comme une contrainte objectivée dans la reproduction du capital. On ne peut plus rien faire en tant qu’ouvrier en le demeurant.
Nous saluons notre vieille amie, cette vieille taupe qui sait si bien travailler sous terre pour réapparaître. Après tant d’années qui furent celles de la restructuration du mode de production capitaliste, le nouveau cycle de luttes a fait son chemin à travers elle. Fondamentalement le cycle de luttes actuel se définit par le fait que, dans la restructuration du mode de production capitaliste, la contradiction entre les classes se noue au niveau de leur reproduction respective, ce qui signifie que dans sa contradiction avec le capital, le prolétariat se remet lui-même en cause. C’est en conséquence la disparition d’une identité ouvrière confirmée dans la reproduction du capital, c’est la fin du mouvement ouvrier et la faillite corollaire de l’auto-organisation et de l’autonomie comme perspective révolutionnaire. Porter le dépassement immédiat du capital comme abolition de toutes les classes, c’est la dynamique de ce cycle de luttes, mais c’est aussi ce qui fait l’identité de cette dynamique avec sa limite : être une classe ce n’est qu’être une classe dans le mode de production capitaliste, n’avoir dans sa situation aucune affirmation d’un au-delà. Cette identité nous pouvons la constater quotidiennement, c’est-à-dire constater que tant que l’action de la classe se confirme elle-même en tant que telle, elle ne contient immédiatement rien d’autre que la reproduction des rapports capitalistes. Mais il nous faut maintenant reconnaître que l’identité n’est pas une confusion, qu’elle contient la différence comme un écart à l’intérieur d’elle-même. Toutes ces caractéristiques de la lutte de classe qui ne nous apparaissaient au cours de celle-ci que dans leur identité immédiate avec leur limite et qui par là n’annonçaient la résolution de la question centrale du communisme (comment une classe agissant strictement en tant que classe peut-elle produire l’abolition de toutes les classes ?) qu’à travers ce qui n’était largement qu’une déduction théorique, ont commencé à apparaître pour elles-mêmes. Nous pouvons les reconnaître empiriquement pour ce qu’elles sont et dire « il y a du nouveau ». C’est cette nouveauté que je tente de formaliser comme théorie de l’écart. Actuellement la lutte de classe du prolétariat comporte des éléments repérables, des activités qui annoncent son dépassement. La dynamique de ce cycle de luttes n’est pas un principe abstrait, mais l’écart que certaines pratiques actuelles créent à l’intérieur même de ce qui est la limite générale de ce cycle de luttes : agir en tant que classe. De quoi parlons nous ? Cet écart ce sont certains aspects du mouvement social argentin qui, à partir de la défense de la condition prolétarienne et dans cette défense, sont allés jusqu’à montrer sa remise en cause ; les luttes « suicidaires » ; l’extériorité par rapport aux luttes de Kabylie de leur auto-organisation dans les aarchs ; les pratiques des « sauvageons » dans les entreprises ; les collectifs ; la faillite de l’autonomie ; les chômeurs revendiquant l’inessentialisation du travail ; toutes les pratiques dans les luttes qui produisent l’unité de la classe comme une unité extérieure et une contrainte objective ; le mouvement d’action directe ; l’insatisfaction contre elle que contient l’auto-organisation telle qu’elle existe réellement en ce qu’elle entérine l’existence du prolétariat comme classe du mode de production capitaliste (tout cela est à montrer cas par cas, dans chaque situation particulière). Agir en tant que classe comporte un écart par rapport à soi, dans la mesure où cette action comporte la propre remise en cause de la classe par rapport à elle-même : la négation par le prolétariat de son existence comme classe à l’intérieur de son action en tant que classe. C’est la dynamique de ce cycle et celle-ci existe, de façon empiriquement constatable, dans les luttes. Nous sortons de la « surprenante indétermination du rapport des pratiques et théories de rupture définissant un courant communisateur aux luttes actuelles du prolétariat (François, « Peut-on parler de courant communisateur », Meeting 1). C’est à cette question qu’une théorie de l’écart cherche à répondre en dehors de toute subsomption des luttes sous un cours général de l’histoire. Elle cherche à y répondre de façon pragmatique et conceptuelle : donner le dénominateur commun de la dynamique de ce cycle telle qu’elle se donne à voir dans les luttes actuelles. C’est par cet écart que certaines pratiques créent dans les luttes actuelles, à l’intérieur même de leur limite, que la communisation devient une question actuelle, qu’elle est un problème de maintenant. Mais il ne s’agit que d’un écart à l’intérieur de la limite (agir en tant que classe), écart qui se crée de par la dualité que contient cette limite ( n’avoir pour horizon que le capital ; être en contradiction avec sa propre reproduction comme classe). Agir en tant que classe c’est actuellement d’une part n’avoir pour horizon que le capital et les catégories de sa reproduction, d’autre part c’est, pour la même raison, être en contradiction avec sa propre reproduction de classe, la remettre en cause. Il s’agit des deux faces de la même action en tant que classe, mais l’action en tant que classe qui ne reconnaît et ne produit l’existence de la classe que dans son rapport au capital, dans des pratiques qui annoncent le dépassement de ce cycle de luttes, n’est pas renvoyée à elle-même comme limite sui generis, elle l’est par la reproduction du rapport capitaliste qui est l’activité de la classe adverse (qu’elle implique). Ce conflit, cet écart dans l’action de la classe (se reproduire comme classe de ce mode de production / se remettre en cause) existe dans le cours de la plupart des conflits, la défaite est le rétablissement de l’identité. Cet écart est une pratique, il se crée, il s’impose comme notre « que faire ? ». La rupture, le saut qualitatif entre le cours quotidien des luttes et la révolution s’annoncent dans le cours quotidien comme la multiplication des écarts dans cette identité. Il ne s’agit pas de considérer les éléments qui constituent cette annonce comme des germes à développer, mais comme ce qui rend invivable cette identité chaque fois que le prolétariat, dans son action, extranéise son existence comme classe comme une contrainte existant dans le capital, face à lui. Entre la constitution de la classe dans sa contradiction avec le capital et sa nécessaire reproduction dans la reproduction de celui-ci existe un écart qui est l’existence de pratiques dans lesquelles le prolétariat, contre le capital, n’accepte plus son existence comme classe de ce mode de production, sa propre existence, sa propre définition sociale. C’est-à-dire, d’une part l’existence de la classe, qui n’est plus qu’une existence pour le capital, telle que toute lutte la formalise dans la reproduction du capital et telle que dans sa lutte le prolétariat ne la reconnaît plus comme sienne et d’autre part sa remise en cause, le refus de sa situation, auxquels la poursuite et l’approfondissement de sa contradiction avec le capital entraînent le prolétariat. C’est cet écart qui annonce, dans le cours quotidien des luttes, son dépassement, c’est la raison d’être d’un courant communisateur. Dans chacune de ses luttes, le prolétariat voit son existence comme classe s’objectiver dans la reproduction du capital comme quelque chose qui lui est étranger et que dans sa lutte il est amené à remettre en cause. Agir en tant que classe en se produisant comme classe dans le capital c’est se remettre en cause, mais c’est aussi se trouver impliqué dans l’activité de reproduction du capital qui transforme cette action en limite. Les deux ne sont pas immédiatement identiques. Dynamique et limite deviennent identiques dans la reproduction du capital. La limite des luttes, le fait d’agir en tant que classe, crée un écart à l’intérieur des luttes elles-mêmes, écart par lequel seulement la limite peut être qualifiée de limite et c’est cet écart qui est qualifiable de dynamique (non un processus premier donnant sens à la période et subsumant le cours empirique des luttes). Dans ce nouveau cycle de luttes, il n’y a pas de « germes », pas d’ « aire » de la communisation, ce qui est une vision évolutionniste, mais ce qui dans les luttes actuelles annonce leur dépassement comme extranéisation par le prolétariat de son existence comme classe fait partie d’une contradiction qui pousse le prolétariat à se transformer lui-même. Le courant communisateur vit de l’écart à l’intérieur de la limite (le fait d’agir en tant que classe) entre d’une part la remise en cause par le prolétariat de sa propre existence comme classe dans sa contradiction avec le capital et d’autre part la reproduction du capital qu’implique cette action en tant que classe. Cet écart à l’intérieur de la limite c’est la dynamique de ce cycle de luttes. Cet écart est inhérent aux luttes actuelles, il annonce leur dépassement. Mais les événements qui le donnent à voir sont fugaces, ils ne sont qu’un écart dans l’action en tant que classe du prolétariat entre sa remise en cause et sa propre définition de lui-même dans le capital qui contient cette remise en cause. L’écart a une existence repérable comme ces particules qui, bien qu’apparaissant fugitivement dans un accélérateur n’en sont pas moins l’essence du réel donné à notre expérience. Comment parler concrètement, dans le cours des luttes actuelles, de cet écart et de la révolution comme communisation qu’il annonce comme le dépassement de la lutte des classes ? Il existe une façon de commencer : agir en tant que classe qui est la limite des luttes actuelles possède une réalité claire et facilement repérable, c’est l’auto-organisation et l’autonomie. La première est la forme de cette limite, la seconde cette forme comme contenu. L’auto-organisation ne peut plus être que la recherche de la confirmation et de la défense par le prolétariat de sa situation, elle ne peut plus par là-même avoir dans le cycle de luttes actuel la moindre perspective révolutionnaire. Cependant une question demeure en suspens : pourquoi, théoriquement et pratiquement, la critique de l’auto-organisation réellement existante se fait-elle au nom de la « vraie auto-organisation »... toujours à venir ? Il existe une première réponse qui, pour être facile, comporte néanmoins sa part de vérité. Les discours théoriques et les pratiques militantes qui veulent trouver un sens au cours quotidien de la lutte de classe possèdent une force d’inertie considérable et une capacité d’aveuglement étonnante dans la mesure où elles n’ont pas les concepts permettant de voir ce que pourtant elles mettent à nu. Il en est ainsi d’Échanges, du Mouvement communiste, de l’Oiseau-tempête ou de Raoul dans le « cercle de discussions de Paris ». Si une telle raison n’est pas suffisante, elle ne peut être simplement laissée de côté. Cependant, même pour les idéologues historiques de l’auto-organisation issus de l’ultra gauche, un tel phénomène n’explique pas tout. Que dire alors de la recherche de la vraie auto-organisation face à ce qui n’est vu que comme des avatars, par des activistes du Mouvement d’action directe (Mad) qui loin de vouloir gérer les usines et la société ne visent qu’à leur destruction et recherchent ou prônent des pratiques qui soient l’abolition déjà en cours de la condition prolétarienne ? Il faut prendre en compte comme une caractéristique de ce cycle de luttes le fait que le combat contre la « mauvaise » auto-organisation se mène au nom de la « bonne ». Actuellement, ce n’est que dans ce combat au nom de la « bonne » auto-organisation que se fait jour le combat contre l’auto-organisation elle-même, c’est-à-dire qu’apparaît la perspective de la révolution comme quelque chose qui n’est plus de l’ordre de l’affirmation de la classe et qui, par là, ne peut plus radicalement être de l’ordre de l’auto-organisation. Dans les luttes actuelles de nombreux faits annoncent dans l’action du prolétariat la remise en cause de lui-même contre le capital, en cela nous pouvons mener une critique globale de l’auto-organisation, mais ces événements sont fugaces, ils ne sont qu’un écart dans l’action en tant que classe du prolétariat entre sa remise en cause et sa propre définition de lui-même dans le capital qui contient cette remise en cause. Tant qu’aucun affrontement de classes n’entamera de façon positive, en tant qu’action de classe contre le capital, une communisation des rapports entre les individus, l’auto-organisation demeurera la seule forme disponible de l’action en tant que classe. La recherche de la « vraie » auto-organisation n’est pas simplement une « erreur », l’ « erreur » même indique constamment, en prenant pour cible l’auto-organisation réellement existante que l’auto-organisation est à dépasser. L’ « erreur » en ce qu’elle est un processus sans fin, en ce qu’elle est une tension à l’intérieur de l’auto-organisation, indique le contenu de ce qui est à dépasser : le fait d’être et d’agir en tant que classe. La recherche et la promotion de la « vraie » auto-organisation » n’est que la manière dont ce processus existe réellement aujourd’hui. Cette critique postule une auto-organisation qui se détruirait elle-même, une sorte d’auto-dépassement dans lequel elle irait au-delà d’elle-même, qui serait en fait non plus auto-organisation mais communauté révolutionnaire. Le dépassement de l’auto-organisation réellement existante ne se fera pas dans la production de la « vraie », la « belle », la « bonne », elle s’effectuera contre elle mais à l’intérieur d’elle, à partir d’elle. C’est cette nécessité qui s’exprime maintenant, par la critique normative de l’auto-organisation réellement existante au nom de la « vraie » et le dépassement du programmatisme passe par cette critique.

Commentaires :

  • > L’écart, Calvaire, 11 avril 2005

    "Je ne partage en rien les idées présentées par Calvaire sur ce site, mais je pense que théoriquement et pratiquement le courant communisateur pour lequel la révolution est, dans l’abolition du capital, l’abolition de toutes les classes, ne peut éviter de se confronter avec toutes les expresssions pour lesquelles une telle chose serait d’autant plus probable que les classes auraient été préalablement effacées et que, sans aller jusqu’à la grandiloquence mégalomaniaque de l’Appel, nous nous serions livrés à quelques petites expérimentations."

    Je ne partage pas le mensonge colporté selon lequel je nierais qu’il existe des classes, je dis simplement que le prolétariat s’est disséminé. La classe dominante me semble relativement bien unie elle mais comment elle n’est pas porteuse d’une autre révolution, elle m’intéresse guère dans la reconceptualisation de la théorie révolutionnaire. Et au-delà de l’incantation de l’affirmation de la classe, du prolétariat, dans la communisation dans son processus d’abolition, est-ce que Roland pourrait nous montrer pourquoi on peut dire que la classe est encore possiblement unitaire dans son processus d’abolition, d’une manière concrète avec des exemples concrets. La classe s’abolira-t-elle en même temps mondialement ? Quel jour ? Existe-il encore un "matin du grand soir" ?

    Son texte sur l’Argentine était un bon départ selon moi pour répondre à ces questions.


    • > L’écart, Calvaire, 20 avril 2005

      Il me semble que cette phrase exprime l’art de se débarrasser sous un prétexte non argumenté d’une question fondamentale : "je ne résoudrai pas en le prenant commme une question pour elle-même le problème de la pratique puisque je suis bien d’accord pour dire que « le problème c’est la question »."

      On fait rien quoi et un jour cela arrivera sous le coup des contradictions ?


  • > L’écart... courant communisateur... sujet révolutionnaire... praxis, Patlotch, 22 avril 2005

    J’essaye de reformuler des choses que j’ai cru comprendre et que je crois partager :

    Le "courant communisateur" ne se définirait pas comme pratiquant déjà la communisation, en tant qu’ensemble de mesures révolutionnaires du prolétariat abolissant le capital en s’abolissant lui-même comme classe du capital, mais comme l’existence :

    - d’une part des éléments théoriques (conceptuels) qui fondent un accord sur certains points acquis, rappelés par Meeting en exergue du site, et par R.S dans la plupart de ses textes, ces points étant plus nombreux pour lui que pour C.C. de La Matérielle.

    - d’autre part des pratiques qui interviennent dans l’écart, entre leur respect et la transgression de la règle du jeu de l’exploitation qui définit le prolétariat comme classe du capital (toutes les luttes actuelles sont perdantes, mais toutes ne perdent pas le même combat, entre celles qui le mènent aux limites -remise en cause du rapport d’exploitation et de l’identité du prolétariat comme classe exploitée (pléonasme, car si elle n’est plus exploitée, elle n’est plus une classe)- et celles dont l’objectif s’inscrit dans ces limites -par exemple, faire bouger le curseur salarial, le taux de plus-value relative.

    Un enjeu est me semble-t-il que ces deux éléments se rencontrent.

    « Peut-on être ’révolutionnaire’ ? » Question intéressante. Pour moi il n’y a pas d’identité du révolutionnaire, et affirmer ceci dépasse la critique de l’objectivisme militant. Il n’y a que des activités qui puissent être révolutionnantes, dans certaines situations. Ce sont celles qui agissent en faisant apparaître l’écart, et en le creusant. Encore faut-il préciser, pour ceux qui ne pourraient se passer du label, que ces actions ne sont pas révolutionnaires de s’inscrire déjà dans le processus de communisation (la révolution), mais de poser en actes les bonnes questions (de l’abolition du capital et de la classe). Pour cela, point nécessaire d’en connaître la théorie, à preuve les exemples donnés sur lesquels s’appuient les avancées théoriques de façon pragmatique et empirique. C’est en ceci que le rapport de la théorie aux pratiques est nouveau, où le conceptuel ne peut plus se passer des luttes traduisant l’écart, et où les luttes sont directement un enjeu théorique : pas d’action révolutionnaire sans théorie révolutionnaire, à prendre en dynamique de réciprocité au présent du présent. Peu d’intérêt de nommer, de labelliser ceux qui le font, à un moment donné, comme révolutionnaires. Plus important est qu’ils le sachent, qu’il ne le fassent pas comme Monsieur Jourdain de la prose, sans le savoir, savoir en quoi, pour quoi, comment... Il y a donc bien quelque chose à faire, qui n’est pas de programmer le Grand Soir de la communisation ou d’accumuler d’improbables actions communisantes au sens où elles seraient déjà communisation, mais quelque chose pour oeuvrer à la jonction du conceptuel et de la pratique, dans la pratique. En ce sens on peut parler de "courant communisateur", avec les précautions que cela implique. Nier son existence serait dénier le travail théorique accompli comme les actes sur lesquels il se fonde, et à partir desquels il peut explorer (C.C). Or méconnaître ce travail théorique, c’est demeurer dans l’impossibilité de reconnaître ces situations.

    Ailleurs, Calvaire cherche le sujet révolutionnaire, le prolétariat à unir etc. Il constate la dissémination du prolétariat, veut savoir « où se cache le prolétariat socialement, mondialement... » Cela ne nous avance guère plus que les enquêtes sociologiques sur le sujet, et cela sort le prolétariat de sa définition conceptuelle de classe de ceux qui ne peuvent vivre qu’en vendant leur force de travail, et qui n’ont que leurs chaînes à perdre, c’est-à-dire cette condition prolétaire, leur appartenance de classe. Néanmoins il peut d’abord se rassurer en constatant que le nombre d’ouvriers, directement et physiquement exploités, augmente dans le monde. Ensuite, cette dissémination même traduit, en proportion de la population, une extension du prolétariat. Enfin le prolétariat tend à se rapprocher de sa définition conceptuelle, à être définit par le chômage, ou du moins par le précariat, davantage que par le salariat : élément fondamental de l’entrée dans ce cycle de luttes, en subsombtion réelle, et enjeu théorique, enjeu de connaissance critique, dans la critique du démocratisme radical, des luttes contre-révolutionnaires voulant faire rentrer le prolétariat dans les rangs du salariat (syndicalisme, revenu minimum universel, etc.). Cela dit, sa question pose un problème ;-) car ce n’est pas une question pour le courant communisateur, qui n’affirme pas la nécessité de constituer un sujet révolutionnaire en dehors de la praxis, cette praxis n’étant pas l’activité du seul prolétariat contre le capital, mais le déroulement du procès d’exploitation comme rapport antagonique, lutte de classes... ce qui nous ramène aux considérations de R.S. sur l’écart.

    Patlotch, 22 avril

    Communisation : la rose n’est rose qu’à l’éclosion du bourgeon ; avant il est difficile d’en deviner la couleur, même pour les racistes

    Chabaroom

    • > L’écart... courant communisateur... sujet révolutionnaire... praxis, Calvaire, 22 avril 2005

      ’’Ailleurs, Calvaire cherche le sujet révolutionnaire, le prolétariat à unir etc. Il constate la dissémination du prolétariat, veut savoir « où se cache le prolétariat socialement, mondialement... » Cela ne nous avance guère plus que les enquêtes sociologiques sur le sujet, et cela sort le prolétariat de sa définition conceptuelle de classe de ceux qui ne peuvent vivre qu’en vendant leur force de travail, et qui n’ont que leurs chaînes à perdre, c’est-à-dire cette condition prolétaire, leur appartenance de classe.’’

      Je n’ai jamais cherché le prolétariat, je vous pose la question à vous qui affirmez que celui-ci est encore le sujet de la révolution qui se vit dans la contradiction qui mènera au processus de communisation. Mais encore faut-il qu’il existe une classe unitaire révolutionnaire ? Cette classe existe-t-elle toujours potentiellement unitairement ?

      Affirmer et théoriser la dissémination du prolétariat ne consiste pas à dire que les travailleurs et les travailleuses sont disparus mais plutôt qu’ils sont porteurs de forces et d’intérêts divergents et que cette force révolutionnaire qu’a pu être le prolétariat n’existe que de moins en moins, voir plus du tout comme sujet révolutionnaire avec ce que cela comprend d’unité.


      • > L’écart... courant communisateur... sujet révolutionnaire... praxis, , 27 avril 2005

        Le temps des bétises

        À lire les divagations multiples de Calvaire, j’ai parfois l’impression de tourner telle une girouette dans les rues de New York avec une carte de Paris pour finalement aboutir dans un cul-de-sac théorique. D’un côté, il ne nie pas les antagonismes de classes mais de l’autre, les classes ne définissent plus le dépassement de la contradiction. Bref, à quoi sert les classes dans la théorie de la révolution pour Calvaire ? Probablement à justifier sa présence sur meeting...

        Premièrement, le prolétariat est un sujet du capital parce que le capital est objectivité du prolétariat ou pour être plus simple, le prolétariat n’existe que par et pour le capital. De plus, de part ses propres prémices, le capital est à la fois division du travail, atomisation de la population comme société civile, diversités des intérêts privées, etc., d’où l’éclatement du prolétariat en une multitude de catégories sociales : sans-emploi, étudiant, syndiqué, minorité ethnique, etc. Donc, de par sa situation dans le procès d’exploitation, le prolétariat ou la classe des prolétaires est contraint de lutter sur le terrain du capital, ce qui définit sa fameuse dissimination. Et c’est aussi ce qui explique que l’unité du prolétariat est contenu dans son aboltion, c’est-à-dire une fausse question préalable à la révolution.

        De deux, cette unité tant recherchée par Calvaire n’a existé que pendant le cycle de lutte qui caractérisa la monté en puissance du prolétariat comme adversaire reconnu par le capital. En d’autres mots, tant et aussi longtemps que le procès de production déterminait cette reconnaissance dans le rapport de classe, l’unité du prolétariat avait un sens mais uniquement au travers les formes politiques et économiques de son affirmation à l’intérieur du capital : soit les syndicats et les partis ouvriers. Maintenant que cette reconnaissance - la fameuse identité de classe - fut le point central de la défaite ouvrière des années 60-70, il est donc devenu inutil de s’en rapporter pour définir en quoi le prolétariat est contraint de faire la révolution.

        Et enfin, le procès d’exploitation capitaliste de part la dynamique de sa contradiction - la baisse tendancielle du taux de profit - est contraint de dévaluer sans cesse la force de travail afin de valoriser le capital. Cette dévaluation est le contenu de l’inessentialisation jamais achevée du travail vivant, en l’occurence le prolétariat. Donc, de part sa situation dans le procès comme classe du capital, le prolétariat est contraint d’abolir le capital en tant qu’il lutte contre son inessentialisation. Finalement, la contradication, de part sa dynamique qui implique et oppose réciproquement les classes, produit son dépassement non comme une volonté générale préalablement concertée dans une unité de classe et consciente de ses intérêts mais plutôt comme abolition des conditions présentes dans une diversité de relations immédiates dont le point commun est la négation du prolétariat par lui-même dans l’abolition du capital.

        Je ne suis pas certain de me faire comprendre mais depuis plusieurs semaines que je lis les différentes positions sur ce site et j’en suis venu à me demander comment peut-on parler de révolutuion sans parler de classes. Et plus tordu encore, je me suis demandé comment parler de classes sans vouloir en parler tout en parlant de classes comme le fait Calvaire. En conclusion de quoi, j’ai bien peur d’avoir insulté notre cher camarde, car j’ai également remarqué qu’il se plaît à dénicher des insultes là où la critique le rend incofortable et à écrire lui-même des insultes comme des arguments.

        Sans trop de méchanceté et au plaisir de continuer à vous lire.

        Amer Simpson


        • > L’écart... courant communisateur... sujet révolutionnaire... praxis, Calvaire, 27 avril 2005

          Qu’on le montre et le démontre ce prolétariat s’exprimer comme classe révolutionnaire en unification ! Je ne demande pas mieux. Mais je ne vois pas. Si je le voyais, je serais en accord largement avec les textes de R.S. dont le magnifique texte sur l’Argentine. Mais bon... Moi, je vois le prolétariat intégré et disséminé, n’existant plus dans son unification réelle ou potentielle. Et voulez-vous bien dire en quoi je vous dérange tant d’un point de vue théorique ?


          • > L’écart... courant communisateur... sujet révolutionnaire... praxis, , 28 avril 2005

            "Qu’on le montre et le démontre ce prolétariat comme classe révolutionnaire en unification !..."

            Où as-tu trouver ça ? Là ce n’est plus du TC mal digéré, c’est un simple contre-sens. Tu ne déranges rien, tu mélanges tout. Même quand on te cite, tu ne te reconnais pas, alors les doutes sont permis : est-ce que tu lis les interventions auxquelles tu crois répondre ? Et les tiennes ?


            • > L’écart... courant communisateur... sujet révolutionnaire... praxis, Calvaire, 28 avril 2005

              Cites et je te répondrai. Il se peut que parfois des contradictions se tissent autour de la question du prolétariat, car j’ai des doutes importants. Mais voyons ce que tu peux citer...


          • > L’écart... courant communisateur... sujet révolutionnaire... praxis, Windigo, 29 avril 2005

            "Mais je ne vois pas. Si je le voyais, je serais en accord largement avec les textes de (...)"

            Un aveugle ne voit rien. Pourtant, il est conscient qu’il y a tout un monde qui se dérobe à ses yeux. Il n’a pas la prétention de dire que ce monde n’existe pas parce qu’il ne le voit pas. Il y a des limites à évacuer le réel parce qu’on n’arrive pas à le percevoir. L’unification du prolétariat, tu peux la voir en tant de crise (SAQ, Vidéotron, la Noranda, pour ne nommer que quelques-unes des grèves ayant secoué le Québec dernièrement). Si l’unification n’éclate pas au niveau de la classe en tant que classe unitaire, c’est qu’il y a tout un tas de dispositifs sociaux pour la maintenir éclatée (ou disséminée pour utiliser tes termes). Lorsque les syndicats évitent le front commun en lui préférant le maraudage, on ne peut alors attendre du prolétariat que la dissidence au sein de son regroupement. Les syndicats (et autres animations sociales- au sens de gestionnaire de la contestation) maintiennent le prolétariat dans cette atomisation par la menace d’exclusion, de sanction, et plus encore vis-à-vis sa propre dissidence. Pourtant, et malgré tout, une conscience classiste se dessine quand même lorsqu’il y a solidarité entre un prolétaire "laissé seul" dans sa grève, et un autre qui refuse de franchir les lignes de piquetage de ce premier. Bien sûr, l’unité reste à être gagner au sens le plus large... Et c’est à partir de ce moment, lorsqu’une large majorité de la classe rejette les structures qui la maintiennent divisée et se trouve unifiée dans sa propre lutte, qu’un saut qualitatif entre conscience de classe et conscience [en devenir] révolutionnaire se formalise. Cependant, et actuellement, le prolétariat n’est pas nécessairement tout uni : il est à unifier- ou plutôt il reste à nous unifier. Tu ne trouveras pas le prolétariat fin prêt pour la révolution, ici-maintenant, sans te péter les méninges, sinon on serait déjà en train de la faire la tab***ak de révolution. Reste que c’est dans notre classe qu’on enfantera de la révolution.


            • > L’écart... courant communisateur... sujet révolutionnaire... praxis, Calvaire, 30 avril 2005

              ’’L’unification du prolétariat, tu peux la voir en tant de crise (SAQ, Vidéotron, la Noranda, pour ne nommer que quelques-unes des grèves ayant secoué le Québec dernièrement)’’ dit Windigo. Je vois plus là-dedans des luttes sectorielles réformistes et corporatistes même micro-corporatistes avec quelques actions plus musclées c’est tout. Que défendaient-elles ces luttes d’ailleurs ?

              ’’Je considère que l’État social et la société de consommation conjugués ont intégré le prolétariat dans le cours de la restructuration du capitalisme et que celui-ci désormais en larges franges (surtout chez les salariés syndiqués) ne défend plus que ses intérêts capitalistes (augmentation du pouvoir d’achat, salaires, avantages sociaux...) par les syndicats surtout et parfois par les partis réformistes (les Partis socialistes et les Partis communistes officiels se laissant encadrer par cette logique).’’ C’est ce que je disais et la soi-disant solidarité entre ’’un prolétaire "laissé seul" dans sa grève, et un autre qui refuse de franchir les lignes de piquetage de ce premier’’ me semble plus une solidarité de gens qui défendent leurs intérêts d’intégration qui parfois peuvent converger. Il peut y avoir une certaine solidarité entre travailleurs mais encore le prolétariat c’était une classe qui existait dans une certaine similitude de conditions et dont l’existence était à ce point exploitée, méprisée et niée qu’elle pouvait prendre conscience de l’importance de la révolution : Nous ne sommes rien Soyons tout. Alors qu’elle est devenue citoyenne de l’Empire et grande consommatrice de biens et de spectacles.


              • > L’écart... courant communisateur... sujet révolutionnaire... praxis, Windigo, 30 avril 2005

                La vilaine faute ! Au lieu d’écrire "en temps de crise", je me suis laissé confondre par son homonyme "en tant de crise". Il y a une différence fondamentale entre les deux termes, j’ai un peu honte de m’être fourvoyé à ce point. Néanmoins, Calvaire, bien sûr que ce sont des luttes sectorielles et réformiste ; il n’y a aucun doute à ce sujet. Ce qu’elles défendaient ces luttes ? L’intérêt immédiat- corporatiste- des salariés, rien d’autre. Historiquement, le premier moment de la conscience prolétaire (en général et non en particulier) a toujours été, donc, la conscience de classe. Voilà près de cent cinquantes ans, les luttes sectorielles existaient : la lutte pour les huit heures, le salaire, étaient tout autant des luttes réformistes qu’aujourd’hui. Il n’y avait pas plus de conscience révolutionnaire injectée dans la nature du prolétariat qu’il n’y en a à présent. Seulement, les conditions historiques étant tout autres, la conscience révolutionnaire émergea autrement (je suis tenté de dire "plus aisément" puisque depuis cette époque, les dispositifs de contrôle sociaux ont abondé sous diverses formes et se sont même radicalement intégrés à la culture). Bref, le prolétariat a eu ses moments de gloire révolutionnaire avec ce qu’on connaît aujourd’hui. Cependant, le prolétariat est toujours présent, il n’est pas "moins" que ce qu’il était. Je sais, je sais, tu dis ne pas affirmer que celui-ci n’existe pas mais bien qu’il s’est disséminé et intégré à l’appareil capitaliste. Bien entendu qu’il est plus disséminé et intégré que jamais- que la forme du prolétariat a changé- sinon l’histoire n’aurait pas évolué d’un iota. La forme ayant changé, le prolétariat garde la même nature, qui est une nature fondamentalement antagonique, en contradiction invariante avec la nature du capital. Le fait que la classe prolétarienne soit, comme tu dis, devenue une "grande consommatrice de biens et spectacles" ne change rien au fait que c’est au sein de cette classe que l’intérêt contradictoire se manifeste toujours ; que c’est dans cette classe qu’on arrive à trouver les luttes les plus combatives et affirmatives (même si ces luttes n’ont ponctuellement rien de révolutionnaires mais laisse présager- dans la quantité de luttes- un saut qualitatif). C’est donc à l’intérieur de cette classe que cette affirmation devient "l’eau qui bout", c’est-à-dire l’exhalaison prolétarienne, la sublimation prolétarienne, dans laquelle la nature passe d’un état quelconque à un état autrement supérieur selon ce que les conditions historiques nécessitent.


                • > L’écart... courant communisateur... sujet révolutionnaire... praxis, Calvaire, 4 mai 2005

                  ’’Le fait que la classe prolétarienne soit, comme tu dis, devenue une "grande consommatrice de biens et spectacles" ne change rien au fait que c’est au sein de cette classe que l’intérêt contradictoire se manifeste toujours ; que c’est dans cette classe qu’on arrive à trouver les luttes les plus combatives et affirmatives (même si ces luttes n’ont ponctuellement rien de révolutionnaires mais laisse présager- dans la quantité de luttes- un saut qualitatif). C’est donc à l’intérieur de cette classe que cette affirmation devient "l’eau qui bout", c’est-à-dire l’exhalaison prolétarienne, la sublimation prolétarienne, dans laquelle la nature passe d’un état quelconque à un état autrement supérieur selon ce que les conditions historiques nécessitent.’’

                  Encore faudrait-il le démontrer. Ce prolétariat qui pourrait être un pôle de contradiction révolutionnaire s’exprime en tant que telle quand et comment ? Le premier moment ici et ailleurs dans le monde occidental en reste toujours le premier moment sectoriel, corporatiste et intégrateur peut-être parce que le prolétariat n’existe plus comme ’’un’’ sujet révolutionnaire et que dans ce cadre les partis communistes révolutionnaires et autres révolutionnaires lutte-de-classistes, ou técéistes, ou... n’existent qu’en tant que survivance de quelque chose de dépasser alors que le démocratisme radical existe comme expression de la situation actuelle qu’il faudrait savoir dépasser mais pas en régressant dans une théorie révolutionnaire sans bases concrètes et qui en tant que telle peut facilement passer pour être une pensée magique grand-soiriste qui exprime les vieux rêves de communistes déchus ? (Je pose la question mais je suis personnellement enclin à le penser)


        • > Développement réel à propos du commentaire d’Amer Simpson, Calvaire, 29 avril 2005

          Je n’avais pas lu ce commentaire brillant d’Amer Simpson de la bonne manière je m’en suis aperçu. Je considère que l’État social et la société de consommation conjugués ont intégré le prolétariat dans le cours de la restructuration du capitalisme et que celui-ci désormais en larges franges (surtout chez les salariés syndiqués) ne défend plus que ses intérêts capitalistes (augmentation du pouvoir d’achat, salaires, avantages sociaux...) par les syndicats surtout et parfois par les partis réformistes (les Partis socialistes et les Partis communistes officiels se laissant encadrer par cette logique). Mais qu’il existe un mouvement de rupture qui se vit comme immédiatisme de la communisation qui s’incarne dans des lieux comme les squats, les villages autogérés, les communes rurales, les communes urbaines, qui développe le mouvement de la mise en commun, qui se défait de sa dépendance au travail salarié, qui vit de de l’autogestion des entreprises, de l’agriculture autonome, de la récupération, du vol, de formes d’auto-organisation qui se développe un peu partout notamment en Europe et en Amérique latine (comme en Argentine, voir l’article de R.S.) et dont la frange radicale se fait porteuse d’un mouvement de communisation qui s’exprime très bien dans un écrit comme l’Appel. Ce mouvement n’est pas classiste strictement (précaires, assistés sociaux, bourgeois et petits-bourgeois déclassés ou en rupture...) Il est héritier des autonomes des années 70 entre autres. Ma critique part de ce mouvement et s’y inscrit. Tous mes textes proposés pour le second Meeting en traitent, des limites comme des possibilités. La communisation s’y opère parfois comme un immédiatisme mais il peut être aussi porteur de ruptures révolutionnaires à long terme. Enfin, j’en dirai plus dans un prochain commentaire. Mais de toute façon c’est ce sur quoi tous mes textes ici portent mais avec l’angle d’approche de la communisation.


          • > Développement réel à propos du commentaire d’Amer Simpson, jef, 29 avril 2005

            qu’est-ce que c’est que cet infâme brouet verbal ? "des partis communistes et socialistes offciels qui se laisseraient encadrer" ?
            il y a des partis communistes clandestins ? où ça ? des partis qui se laissent encadrer ? je pensais que c’était la tâche des partis, d’encadrer. un peu de continence putain de bordel, non ?


            • > Développement réel à propos du commentaire d’Amer Simpson, Calvaire, 30 avril 2005

              Il existe encore des partis communistes maos ou de la gauche communiste qui s’organisent pour la révolution et qui ne se laissent pas encadrer totalement par cette logique de constante restructuration du capitalisme par le réformisme et la défense des intérêts capitalistes intégrés de la vaste frange prolétarienne intégrée elle-même


              • > Développement réel à propos du commentaire d’Amer Simpson, jef, 30 avril 2005

                des partis ! diantre ! des amicales de vétérans, oui, ou des sectes désaffectées, sans marché et sans mécènes, des musées archéologiques miniatures dont les conservateurs vivent au tombeau comme dans la vraie vie, des folklores non seulement sans touristes mais de folks disparus qui se croient vivants ! bref, des ilôts de folie autogérés. d’une folie triste qui n’a rien à nous apprendre : parano et non pas schizo. mais tant mieux, je suis contre la psychiatrie d’institution close.
                lets be serious for a while, for gods sake.


                • > Développement réel à propos du commentaire d’Amer Simpson, Windigo, 1er mai 2005

                  Quelle prétention de la part de celui qui ne connaît pas tous les partis ! Et le regroupement autour de la communisation n’est pas un parti, tu crois ? Il y en a qui aurait tout intérêt à relire Marx lorsque celui-ci mentionne l’infâme terme en 1847. Le parti est avant toute chose un parti-pris. Mais gardons nos yeux clos et préférons jouer aux vierges offensées avec le ton de celui qui porte le sceau. Changeons donc les mots pour refaire une jeunesse botoxée à la Révolution. Non, la dictature du prolétariat n’existe plus car on sait tous à présent qu’elle ne peut que conduire aux goulags ; maintenant parlons de communisation ! C’est tellement plus séduisant et on ne se salit pas les mains sur les cadavres de Blancs.


                  • > Développement réel à propos du commentaire d’Amer Simpson, jef, 2 mai 2005

                    ah mais windigo je compte sur toi pour en faire la connaissance, puisque tu as l’air plus chanceux en omniscience. ça promet d’être d’un fol intérêt.
                    "la chine était-elle et demeure-t-elle un Etat ouvrier-et-paysan dégénéré même à tendance socialiste de marché à caractéristiques ... chinoises" ? etc. etc.

                    tu as tout à fait raison quand tu dis que le parti est celui qu’on prend, pas le pratico-inerte. mais c’est justement ce que tous ces monomaniaques oublient.


                  • > Développement réel à propos du commentaire d’Amer Simpson, Calvaire, 4 mai 2005

                    La prochaine révolution sera communisation de la société, c’est-à-dire sa destruction, sans "période de transition" ni "dictature du prolétariat", destruction des classes et du salariat, de toute forme d’État ou de totalité subsumant les individus... Communisation - Christian Charrier

                    Destruction ne peut vouloir dire la grande paix et les cadavres existeront peut-être encore alors ce n’est pas parce qu’on parle de communisation plutôt que de dictature du prolétariat ou de parti du prolétariat que nous en appellons à la non-violence... ou encore à la révolution par la réforme comme il est colporté contre les idées et/ou les pratiques de certainEs d’entre nous par des vieux communistes de parti qui sont de moins en moins en contact avec une réalité concrète quelconque comme les gauches communistes (comme le GCI par exemple)


          • > Développement réel à propos du commentaire d’Amer Simpson, Calvaire, 30 avril 2005

            Je continue avec la réponse à Amer Simpson. Je pars de l’analyse de l’autoorganisation et essaie d’en évaluer les mesures de rupture, de dépassement et c’est là que s’inscrit selon moi le mouvement de communisation.

            Un peu de R.S. pour commencer

            ’’L’autonomie ne peut plus être la perspective des luttes, mais il y a encore de l’auto-organisation comme mise en forme, sans perspective, de ce que l’on est. On s’auto-organise comme chômeurs de Mosconi, ouvrières de Bruckman, habitants de bidonvilles..., mais ce faisant quand on s’auto-organise, on se heurte immédiatement à ce que l’on est qui, dans la lutte, devient ce qui doit être dépassé. L’activité même, ses objectifs, ses modalités d’effectuation se retournent contre ce qui devient la pure et simple existence dans les catégories du mode de production capitaliste : l’auto-organisation. En Argentine, l’auto-organisation n’a pas été dépassée, elle ne peut l’être que dans la phase terminale d’une insurrection communisatrice. Les luttes sociales en Argentine ont annoncé ce dépassement.’’ (R.S.)

            L’élaboration théorique qui pour moi s’inscrit dans des pratiques politiques et sociales sous peine de s’abstraire radicalement du réel efficient et historique s’inscrit pour moi dans la critique de l’autonomie comme démonstration des limites de la radicalité ultime actuelle qu’est l’auto-organisation que nous vivons aujourd’hui et par la théorisation et les pratiques visant la communisation comme destruction de l’isolement autonome (de ce que tout ce qu’elle porte de misère, de simple débrouille, d’isolement et d’impuissance) et de la Société. Tout comme dans l’extrait du texte de Roland Simon, ’’l’activité même, ses objectifs, ses modalités d’effectuation se retournent contre ce qui devient la pure et simple existence dans les catégories du mode de production capitaliste : l’auto-organisation. En Argentine, l’auto-organisation n’a pas été dépassée, elle ne peut l’être que dans la phase terminale d’une insurrection communisatrice.’’

            Je considère par contre que cette insurrection communisatrice qui se vit dans un très court laps de temps dont parle R.S est une vision grand-soiriste de la révolution et que la communisation s’effectue à deux niveaux : la mise en commun actuelle qui se développe et de l’autre ce mouvement de rupture générale qui ne pourra se vivre que dans la généralisation de la communisation du point de vue immédiatiste : ’’S’organiser veut dire : partir de la situation, et non la récuser. Prendre parti en son sein. Y tisser les solidarités nécessaires, matérielles, affectives, politiques.’’

            Nous nous organisons par ’’une constellation expansive de squats, de fermes autogérées, d’habitations collectives, de rassemblements fine a se stesso, de radios, de techniques et d’idées. L’ensemble relié par une intense circulation des corps, et des affects entre les corps.’’ Entre autres...

            Comme disent certainEs, nous avons déjà commencéEs.

            ’’La prochaine révolution sera communisation de la société, c’est-à-dire sa destruction, sans "période de transition" ni "dictature du prolétariat", destruction des classes et du salariat, de toute forme d’État ou de totalité subsumant les individus...’’ Communisation - Christian Charrier

            La prochaine révolution sera cela et bien d’autres choses (mais qui ne seront plus des ’’choses’’). Mais elle ne partira pas de nulle part. Ainsi donc la communisation comme révolution sera le processus généralisé, mais en attendant, nous construisons les fondements de cette communisation, nous livrons la guerre révolutionnaire (que nous pourrions appeler aussi ’’grève humaine’’) qui ne trouvera son aboutissement que dans la révolution comme communisation généralisée. Et encore là, ce ne sera qu’un début : le début d’une véritable nouvelle histoire comme le pensait Marx, une histoire commune créatrice...

            ’’Hasta la communisacion siempre !’’

            On pourra accuser ces idées d’être gradualistes surtout que je dis que cela est un mouvement expansif mais je conçois cela comme étant plus réaliste que l’insurrection finale ou rapidement exécutée dont parle R.S.


  • pour personne (moi non plus), patlotch, 2 mai 2005

    1) m’est avis -impression, soleil couché- que quelque chose ne peut fonctionner dans l’échange -il n’y en pas, sauf paradoxalement du côté de Calvaire, qui me fait penser au lactaire sanguin, ce champignon qui fait pisser rouge... c’est un compliment, si si, bien que ce ne soit pas le meilleur

    quelque chose de l’ordre de la surenchère où chacun y va sur le registre de l’ironie, de la dérision -stratégie de vaincu- sans qu’on sache au demeurant ni d’où il parle, ni ce qu’il dit... mais comme on sent bien qu’il enfonce un clou, son clou, on a des fois envie de voir le marteau, à défaut de la main qui le tient par la barbichette : un truc assez macho, de fait, non ?

    2) ça m’arrive aussi, pas spécialement fier...

    3) le tout me ferait dire qu’à part les textes de bases, les textes théoriques, ça vaudrait même pas le coup de continuer comme ça : l’empreinte du faux, pas sain, pas sain du tout, alors le communisme, comme ça, immédiat ou pas : à chier !

    4) j’ai mis ça là, sachant pas zou, rien à voir de spécial avec "l’écart", encore que, peut-être un autre ? ou un "écran" ?


    • > pour personne (moi non plus), Hélène, 5 mai 2005

      BONJOUR,

      C’est avec un certain soulagement que j’ai lu le message de Patloch du 2 mai 2005.En effet les échanges sur ce site tournent parfois en rond ;aussi il est bien agréable de trouver un peu de fluidité ou du moins une envie de fluidité sur le forum de Meeting.Depuis peu un documentaire sur les usines autogérées en Argentine-mais aussi centres médicaux,écoles,15000 personnes concernées d’après les réalisateurs-existe, c’est "THE TAKE".Ce film arrive en écho aux articles sur l’Argentine,sur l’Écart,sur "des exemples de communisation" ;il est possible de le voir en France actuellement.
      Il montre la relance de la production dans les usines abandonnées par les patrons et donc autogérées par les ouvriers au chômage qui s’organisent ,n’ayant pas d’autre solution que de faire encore appel aux politiciens pour sauver leur outil de production.Le documentaire a une grande"vertu" c’est de montrer que le Capitalisme a plus d’un tour dans son sac et que s’il faut être" ouvrier "pour pouvoir durer cela n’est pas un problème pour lui.Cela dit chapeau aux prolos argentins !........bien qu’ils ne se soient pas encore abolis comme classe tout comme nous.

      Références du film :"THE TAKE"de Avi Lewis et Naomi Klein cinéastes canadinens(anglophones ?).

      Héléne


      • > pour personne (moi non plus), Patlotch, 7 mai 2005

        Merci pour le plaisir de t’avoir « soulagée » et pour la référence à THE TAKE qui montrerait en quelque sorte la contradiction, les limites auxquelles nous sommes confrontés : la classe censée abolir le capital ne peut le faire sans s’abolir elle-même. J’en profite pour citer un vieux pote, de qui je tiens la référence à un vieux film auquel je faisais allusion l’autre fois : L’homme au complet blanc

        " The man in the white suit" : Film d’Alexander Mackendrick écrit et réalisé en 1951 donc. Ce film en noir et... blanc (ahhh !!!) fut censuré pendant une bonne dizaine d’années, pour des raisons autrement moins cocardières et surtout plus intelligentes (tu m’étonnes...) que ne le fut les Sentiers de la gloire. Après qu’Alec Guinness (Sidney Stratton dans le film) ait tourné (sa veste et son complet) pour la plus grande gloire des marshmallows (Le pont de la rivière Kwaï, le docteur Jivago, Cromwell, etc..), et que Mackendrick se soit vu mis hors-circuit, le film fut autorisé et estampillé " comédie " par la kritik et les circuits de distribution. Si.

        Mackendrick a filmé et a écrit :

        Sidney Stratton est laborantin chimiste dans l’industrie textile. Il invente après quelques tentatives ratées un tissu infroissable, insalissable et surtout inusable, d’un blanc scintillant dont il se fait un costume. Quel con ce Sidney Stratton ! Dans un bel élan de solidarité tsunamique, actionnaires, patrons et ouvriers se liguent en un front uni (tels des trotskistes) contre cet idiot qui résolvait pour la plus grande angoisse de classes objectivement alliées la question du salariat et de l’exploitation. Il finit par être séquestré, affrontant le regard haineux des patrons et celui paniqué mais tout aussi rageur des prolos.

        Rebondissement ! Il parvient à s’enfuir sous un ciel pluvieux, pourchassé par la horde unie des classes. La pluie fit leur affaire, la seule chose à laquelle le costume ne résistait pas étant l’eau. Sauvés ! Patronat et prolétariat dansèrent alors ensemble, s’étreignant et s’embrassant dans un chant de mort où l’Internationale aurait pu se mettre au diapason des chorales de Patronnage. Notre homme, quant à lui, fut laissé en paix et partit vers de nouvelles aventures... Il n’était plus nécessaire de le lyncher

        Voilà. Donc :

        - " Interdisons les licenciements " (LO)
        - " Les profits doivent être redistribués aux salariés " (LCR)
        - " Emploi, formation " (PCF)

        Autant de mots d’ordre, de propositions et de programmes aveuglément réactionnaires pour que le prolétariat reste ce qu’il est : asservi au salariat et à la précarité.

        " Le bon sens est la chose la mieux partagé au monde " a écrit le Méthodique. Possible... mais il est une visée de Marx que bon nombre de ces dits communistes et neuneu-marxistes divers et avariés ont de tout temps fort mal partagée, visée qui n’est que " bon sens Manifeste " pourtant :

        " Les prolétaires n’ont rien à perdre que leur chaînes. Ils ont un monde à gagner. "


        Ce qu’on nous vend sous forme de lutte de classes, c’est une aspirine soluble dans le capitalisme.

        Sinon, je voudrais pas paraître désabusif, suffit pas de critiquer les interventions des autres, comme on dit. J’aimerais bien poser quelques questions, et je pense avoir l’occasion de le faire à la réunion du 28 mai. Avec ces questions, j’aurai ptêt l’air d’un con, du moins aux yeux de ceux qui savent déjà, ou qui ont toujours su avant les autres (dont moi), et qui balancent tant de leurs vérités qu’elles me soûlent, avant de me dépasser, mais sans jamais abolir les miennes. J’ai pas spécialement réfléchi à ça, mais, en gros, ça tourne autour d’un "Que faire ?". Pourquoi ?

        Nous sommes confrontés là à une théorisation, je dirais pour ma part une démonstration, qui peut laisser coi : « - quoi !? alors, "il va falloir attendre ?" Merde, c’est complètement "démobilisateur" ce truc ! » ou bien - « si je comprends bien, tout ce qu’on peut faire, c’est participer à un machin qui rentre dans le rang, à un moment donné, à un stade donné de son évolution ? », alors on se dit qu’il y a quelque chose qui cloche, pas possible que les hommes fassent l’histoire mais qu’ils soient obligés d’attendre les circonstances propices... ou que ceux qui s’y collent soient envoyés au casse pipe pour du beurre, puisqu’il n’en sortira rien, que des conditions qui finiront un jour ou l’autre, au bout d’un procès, par apparaître, par se prêter à ce que les "vrais révolutionnaires" abandonnent la posture "repos du guerrier".

        Voilà qui effondrerait tout volontarisme, toute tradition militante, hors quelques situations qui bousculent les limites, dans l’écart.

        Questions, en vrac :

        Ces situations sont-elles spécifiques de situations sociales particulières (luttes de chômeurs, luttes d’usines...), autrement dit, dire prolétariat défini par le précariat suppose-t-il d’être objectivement dans une situation précaire pour pouvoir affronter ces limites ? J’aurais tendance à répondre "non", mais je coince encore, d’une part sur le plan théorique, entre "classe ouvrière" (productrice de plus-value) et "prolétariat" (n’ayant pour vivre que de son travail salarié), d’autre part sur le plan pratique : qu’est-ce que je fais, dans mon administration où je fais de moins en moins la différence entre discours d’Etat, de hauts fonctionnaires, et discours syndical, quel qu’il soit (je ne distingue pas ici la collaboration ouverte de la CFDT et les revendications "dures" des syndicats de fonctionnaires dans la logique du service public) ?

        J’ai dit ailleurs que je jugeais nécessaire de faire connaître les thèses communisatrices (label douteux, mais on me comprendra : ça vaut pour acquis+problématique). A qui ? La tentation, c’est les milieux où "ça bouge" et donc les milieux militants, mais alors, on est vite coincé, parce que d’une certaine façon, ce sont les moins réceptifs, et pour cause. J’ai même l’impression que le démocratisme radical s’installe tellement comme idéologie que cela produit une résistance accrue : évidemment, on vient déranger la belle "remise en perspective" qui tourne la page, souvent avec les mêmes, du programmatisme. J’ai autour de moi des collègues, ni syndiqués, ni grévistes, ni "politisés", qui d’une certaine façon sont spontanément plus lucides, sur le travail, sur leur exploitation, et qui n’en arrêtent pas la donne au "bon service public", aux "bons salaires", aux "bons effectifs" etc. Cela ne signifie pas qu’ils vont se mettre en lutte demain matin, mais bon... il y a "quelque part un vécu" avec lequel ne trichent pas ceux qui ne refoulent pas ce qui les étouffe.

        J’avoue que je ne sais pas très bien quoi en faire, sauf m’en réjouir, mais ça pisse pas loin. En même temps, c’est pas une question abstraite, un problème d’explications à donner, un machin à gaver la conscience d’une nouvelle conviction. C’est quelque chose entre sentir, savoir, et faire. Et c’est donc bien, pour moi, la preuve que la théorie (au sens restreint d’élaboration séparée) est incontournable.

        Autre question : me semble qu’on manque d’analyses concrètes de situations actuelles, par ex. "qu’est-ce qui se passe avec ce référundum ?" On peut toujours mettre ça de côté, faire de l’histoire en temps long, mais s’il n’y a pas de prise sur le présent, l’ici et maintenant de luttes quoi qu’on en pense, les thèses communisatrices n’auront aucune chance de montrer leur pertinence au delà d’un cercle très limité, et pointant (par habitude) des militants jugés plus avancés que les autres, pour leur "anticitoyennisme"... Il y a donc un besoin d’augmenter l’utilisation de la théorie, sans quoi c’est le champ libre à l’idéologie à un moment où elle s’affirme en puissance. En ce sens, j’avais apprécié les textes "journal d’un gréviste", et sa critique, comme les commentaires de RS sur les grèves de 2003. Au demeurant, c’est la force de ses textes, qui théorisent dedans. C’est pourquoi j’avais recopié le sommaire de Théorie du communisme, qui est en lui-même significatif de ce rapport concret, d’une posture « en théoricien », et « non en tant que théoricien ».

        J’ai bien conscience d’être un peu flou, mais si je me résume, je dirais que, pour moi, l’appropriation théorique doit permettre de s’en servir, qu’elle ne s’use que si l’on s’en sert, et que c’est en s’usant qu’elle trouve sa pertinence et alimente ses batteries. Il me semble qu’on manque de s’y coller. Un objectif, ce serait donc de multiplier ceux qui sont capables d’être peu ou prou "en théoricien" dans les choses. Qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est pas tout le champ des possibles, et je ne considère pas que les "communisateurs" puissent remplacer "la classe" etc. mais bon, on est ici sur un site qui part et parle de théories, on ne peut que causer, et personne ne prétendra que le site Meeting soit le haut lieu de la contradiction du capital en procès...

        ?¿ ? ¿ ?¿ ? ¿ ?¿ ?¿ ?

    • > pour personne (moi non plus), jef, 9 mai 2005

      je crois tout simplement que le filon est épuisé, que la logomachie théoriciste a cessé de faire illusion, ici, l’abstraction confine au vide intersidéral, alors que le la pensée commence par différencier, e^ut dit Hegel. se poser pendant trente la question de savoir comment le prolérariat peut strictement comme classe s’abolir et abolir toutes les classes du m^eme geste, sans trouver de réponse, revient à poser sans doute une mauvaise question ; mais que cette question soit mauvaise, parce qu’elle ne produit pas de résultat, personne ne le soulève. pas un gramme d’analyse, mais pas un chou"ia, de l’Etat, de la production, de la question de la valeur, contre des tonnes d’incantation négatives : ce que la révolution ne sera pas, pas de transcroissance, pas de transition, rupture immédiate mais produite, continuité des luttes à la révolution sans confusion entre elles, contradiction au capital égale autocontradiction etc. etc.ad nauseam. pas d’autonomie, pas de reviviscence, pas de passé à restaurer, à sauvegarder, pas de présent hors du capital, pas d’extériorité et pourtant rupture du ressort spéculatif etc. à force de négation, on est dans le cirage galactique. du paradoxe plat, non ma^itrisé, la certitude que la dynamique de classe seule produit le communisme- quoi d’autre, en effet ? "l’auto-contradiction" : à quoi d’autre ? y a-t-il contradiction à autre chose que soi ? y a-t-il quiconque pour s’en soucier ? voire ! mais on fait de la théorie quand m^eme, monsieur. alors allons y à notre tour, foutons la paga"ie : la révolution devra tout à ce qui HORS du capital aura subsisté comme mode de sociation.


      • > pour personne (moi non plus), Patlotch, 11 mai 2005

        Entre le « filon épuisé » (de la « logomachie théoriciste »), et « la révolution devra tout à ce qui HORS du capital aura subsisté comme mode de sociation* », il y a peut-être une passe, dans l’écart, une carte à jouer d’un enjeu pour Meeting au présent, si j’en crois les derniers textes publiés en page d’accueil, datés du 9 mai. Chacun dans son registre -critique du présent et de l’Appel, état des lieux, définition du communisme (ou concrétisation du concept de communisation), ces textes dont le tien me semblent ouvrir, du moins du point de vue causerie, des possibilités de "travail" dans l’écart, un débouché fonctionnel à la mouvance "communisatrice" : du grain à moudre. Bon, c’est qu’une remarque méta, pour m’absoudre d’un commentaire bêta. Le sentiment que ça tourne un peu moins en rond (Hélène).

        On aurait une virtualité de mise en chantier qui n’aboutirait pas à considérer que quoi qu’on fasse ne pourrait être qu’alternactiviste (ce qui n’est affirmé qu’à l’extrême, mais peu concrétisé par ailleurs).

        * selon Max Weber : « La sociation (Vergesellschaftung) est une relation sociale typiquement rationnelle puisqu’elle se définit par le fait que "la disposition de l’activité sociale se fonde sur un compromis d’intérêts motivé rationnellement (en valeur ou en finalité) ou sur une coordination d’intérêts motivés de la même manière. En particulier, la sociation peut (mais non uniquement) se fonder typiquement sur une entente " » source au petit bonheur de Google : Les relations communautaires ethniques selon Max Weber

        ?¿ ? ¿ ?¿ ? ¿ ?¿ ?¿ ?

        • > pour personne (moi non plus), jef, 13 mai 2005

          évidemment la ’sociation’ était une expression tirée d’une traduction de Weber, mais sans que je connaisse le terme allemand correspondant ; et je me rends compte grâce à ta citation de la définition que j’en faisais usage un peu à la sauvette, bien que ça ne jure pas trop, au fond, avec ce que je voulais dire : éviter socialisation comme intégration à la société, dont le moindre mérite de RS n’est pas de nous avoir appris que le communisme n’en est pas : communauté, oui, société non. donc, sociation plutôt que socialisation.
          mais d’abord il s’agit d’une traduction de Vergesellschaftung, et je ne vois pas à quoi correspond alors socialisation, si du moins le traducteur de Weber en use ; dans le cas contraire, pas de différence significative et Vergesellschaftung vaut pour socialisation, donc ma différence tombe.
          ensuite, dans Vergesellschaftung, il y a gesellschaft, société, qui est bien l’hydre de l’abstraction réalisée. le traducteur doit donc se planter s’il veut faire la différence avec socialisation, et ça va de plus en plus mal.
          enfin, pourquoi pas Vergemeinschaftung, pour (tenez-vous bien) communautarisation, et pourquoi pas communisation ! alors je retire défnitivement ma sociation - puisque l’opposition gemeinschaft (communauté)/gesellschaft est la seule que je connaisse.


          • > pour personne (moi non plus), Patlotch, 13 mai 2005

            "Sociation" : ben je dois dire que d’abord je me suis demandé si cétait pas une faute de frappe. C’est pour ça j’ai demandé à Gougle. Je me suis dis que yavait d’ça mais pas forcément dans la Weberung. Donc merci de ta mise ô poinschung.

            Je me disarte aussi que si chacun y vallait de son invenschung, déjà que c’est complexjung à nosâges, nous pas sortir de l’auberjung non ? avec tout mon respect pour les camarades espagnols. Yug !

            Sinon, à vrai dire, je trouvais "sociation" plutôt stimulant, histoire de jongler avec le communisme, qui ne serait plus la "société" (du moins, à mon sens la "société civile", telle que Marx l’a critiquée comme concept de la philosophie politique, lié à la ritournelle : Etat, peuple, souveraineté... politique... démocratie... et les avatars de l’"aliénation" et des "dominations" dans le rapport à l’exploitation)

            Enfin, dans tout ça, peut-être que l’allemand permet des dynamitations :)))) où le français tend à la stat’isation. Ce serait paradoxal, dans la mesure où la vocabulaction marxienne est truffée (!) de français, comme "troisième source politique"... (philosophie allemande, économie anglaise...). Franco de porc !

            Et dire qu’on ne serait pas plus avancé qu’en l’an 48 : pauvres de nuns !

            ?¿ ? ¿ ?¿ ? ¿ ?¿ ?¿ ?

            • > pour personne (moi non plus), jef, 16 mai 2005

              "Sinon, à vrai dire, je trouvais "sociation" plutôt stimulant, histoire de jongler avec le communisme, qui ne serait plus la "société" (du moins, à mon sens la "société civile", telle que Marx l’a critiquée comme concept de la philosophie politique, lié à la ritournelle : Etat, peuple, souveraineté... politique... démocratie... et les avatars de l’"aliénation" et des "dominations" dans le rapport à l’exploitation)"

              c’est ce que je voulais dire.
              du reste, le français est une langue de merde, le contraire se saurait. aucune souplesse, psychorigide au possible, il suffit de voir comment on traduit les allemands ou les italiens, quand on les traduit.


  • > L’enigme du communisme Remarques sur meeting n°1, UN ASYMETRIQUE , 4 mai 2005

    ( P.S. ceci n’est pas une réponse au texte de R.S : l’eveil)
    Il s’agit ici de faire quelques remarques qui paraitront peut être périphériques par rapport à la problématique centrale de la revue mais qui me paraissent importantes.Je précise d’abord que ,selon moi, Meeting est une bonne initiative qui permet déja de rendre plus accessibles les thèses développées dans Théorie Communiste sans le verbiage abscond qui caractérise cette revue .
    Le texte de Francois qui ouvre la revue constitue de fait une trés bonne critique (faite pourtant à priori ) de ce que la démarche de Meeting a de bancal :"L’éloignement du but force à et permet de se contenter de l’abstraction la plus générale du processus de communisation et d’une définition trés politique du sujet communisateur ."Et effectivement aprés avoir lu Meeting on n’a pas vraiment l’impression "d’en savoir plus" sur la communisation . D’une certaine manière les auteurs l’admettent eux mêmes puisqu’ils parlent d’"énigme"(R.S) pas sur d’être résolu "ou jamais"(Denis) .La définition de la communisation qui revient le plus souvent est "immédiateté sociale des individus" ce qui est bien beau mais trés vague .Mais un problème qui me parait plus important est la facon dont Meeting problématise la révolution en faisant abstraction du cours que prennent et vont prendre les choses.
    On en a un exemple dans le texte de R.S "sur la communisation".Celui-ci décrit à un moment les problèmes transitoires du début de la communisation :"Dire qu’il y a des problémes qui ne se résoudront pas du jour au lendemain , c’est vrai, ils sont bien réels."Effectivement le rechauffement climatique et ses conséquences sont bien réels quoique R.S semble en avoir pris conscience il y a peu . Mais le meilleur vient aprés :"Que le communisme ait à résoudre dans un premier temps des problémes que lui légue le capitalisme ( Inégalités de developpement , transformation qualitative des moyens de production , élimination d’installlations dangereuses, suppression dans ses formes matérielles -inscrites dans l’espace- de la séparation entre ville et campagne , réhabilitation d’anciens espaces agricoles ou naturels ) ne crée pas pour autant une période ou des activités ou il ne "fonctionnerait"pas selon ce qu’il est, d’aprés sa nature propre et cela jusqu’à ce que soit atteint un certain niveau de developpement qui est en définitive absolument infixable." On voit ce que sont pour RS les problèmes que légue le capitalisme au communisme .Quelles inégalités de developpement résoudra la révolution communiste et son progrés aux limites infixables ? L’accés aux vaccins , aux fours à micro-ondes ou à internet ? Que peut bien signifier une transformation qualitative des moyens de production quand ceux-ci ont connu depuis la révolution industrielle et connaissent un emballement aux conséuqnces désastreuses.L’élimination d’installations dangereuses se passe de comentaires sans parler d’une "réhabilitation" des vieux espaces agricoles ( avec oeuvres d’art contemporain en sus ? ) .
    Qu’on nous permette de citer Marx , qui dans l’idéologie allemande ( en 1859 !), écrivait déja : "Mais chaque invention nouvelle , chaque progrés de l’industrie font tomber un nouveau pan de ce terrain et le champ sur lequel poussent les exemples vérifiant les propositions de ce genre se rétrécit de plus en plus .L’"essence" du poisson pour reprendre une des propositions de Feuerbach n’est autre chose que son"être", l’eau , L’"essence"du poisson de riviére est l’eau d’une rivière .Mais cette eau cesse d’être son essence , elle devient un milieu d’existence qui ne lui convient plus, dés que cette rivière est soumise à l’industrie, dés qu’elle est polluée par des colorants et autres déchets , dés que des bateaux a vapeur la sillonnent , dés qu’on détourne son eau dans des canaux où l’on peut priver le poisson de son milieu d’existence simplement en coupant l’eau."(L’idéologie allemande Editions sociales P75) On comprendra que l’essence du communisme doive selon moi se poser dans des termes nouveaux et non pas en théorisant comme ci de rien n’était .
    Le second grand thème développé dans la revue est ce courant communisateur , en accord avec les cinq thèses énoncées dans le point 4 de l’invite , en train , parait-il , d’émerger . Plusieurs auteurs tentent de définir ce qu’est ce courant ( Par exemple Bernard Lyon : "Existe-t-il un courant communisateur ? (..)Oui et non , oui dans la mesure trés étroite ou il existe bien des gens qui posent la révolution comme production immédiate du communisme , non dans la mesure où ces partisans de la communisation ne constituent pas encore vraiment un courant . " ) Mais au bout du compte les divers auteurs ne definissent pas une aire réellement existante mais s’assignent une mission . Notamment par rapport à l’alternativisme , incarné principalement par l’Appel, qui constitue par exemple le sujet de plus de la moitié de thèse de Denis "Il y a une aire qui pose la question de la communisation dans la lutte des classes" Quand on sait que les auteurs , post-situationnistes , de l’Appel considère la lutte des classes comme une catégorie dépassée on se dit qu’intégrer leur besoin de communisme tout en le critiquant ne va pas être facile .
    Cela n’empêche pas les auteurs de rester optimistes : " L’existence d’un mouvement qui pose la question de la communisation et tente d’y répondre comme il l’a toujours fait (..) Joue alors ( dans le moment revolutionnaire Nda ) un rôle important voire determinant car ce que la pratique du mouvement communiste apportera à la révolution c’est la problématique de la communisation."(Denis) Une énigme clef en main ?


Unification du prolétariat et communisation - R.S.

vendredi, 7 janvier 2005

Les pages qui suivent ne sont pas une réponse ou une critique directes aux positions développées par Calvaire, mais sont une contribution aux thèmes qu’il aborde. Il est évident que nous avons quelques divergences...

Ceux qui voient que la révolution ne peut être que communisation (abolition de toutes les classes), parce qu’ils se contentent de théoriser dès à présent l’atomisation du prolétariat et/ou l’inessentialisation du travail comme une tendance accomplie, concluent que le prolétariat soit n’existe plus comme classe, soit qu’il ne peut plus être révolutionnaire. Ils n’ont pas vu que cette atomisation et cette inessentialisation ne sont qu’une face de la contradiction qu’est l’exploitation, ils n’ont vu dans le capital restructuré que la disparition de l’identité ouvrière confirmée dans la reproduction du capital, mais ils n’ont pas vu le mouvement d’ensemble qui produit le moment isolé qu’ils aperçoivent. Ils ont saisi quelque chose que les idéologues de l’unité auto-organisée du prolétariat nient mais ils n’ont pas compris la raison d’être de ce qu’ils voient. Aujourd’hui nous ne pouvons plus montrer un mouvement ouvrier organisé, explicite, visible et continu, c’est pourquoi s’il est facile de se moquer de ceux qui ont décrété la disparition du mouvement prolétarien, il est plus difficile de leur répondre.
Ceux qui maintenant nient l’existence du prolétariat en tant que classe ou en tant que classe révolutionnaire, au lieu de comprendre sa contradiction avec le capital qui la pousse à l’abolir et à se nier, théorisent un moment d’une contradiction en l’isolant (cf. dans ce numéro la synthèse des forums). Ils laissent de côté l’unité objectivée de la classe dans le capital et, par là, ne comprennent pas que la seule unité aujourd’hui envisageable n’est pas un préalable à la révolution, la reconstitution d’une sorte de mouvement ouvrier radical et autonome, mais celle des mesures communistes, c’est-à-dire que cette unité se confondra avec la dissolution du prolétariat abolissant dans le capital sa propre existence de classe (unité) qu’il aura à affronter. Mais eux au moins ont mis le doigt sur quelque chose de partiel. Que dire cependant des révolutionnaires de l’autonomie qui s’obstinent à faire comme si le prolétariat était uni pour lui-même en tant que classe révolutionnaire par le salariat, dans le cadre de sa position marchande, alors que tout prouve le contraire ? Il est vrai que le capital rassemble les ouvriers, les associe, mais cette « unité » de la pointeuse, de la chaîne, du métro, du lotissement ou de la cité reste déterminée par l’échange, c’est-à-dire l’isolement des individus. Pour s’unir, les ouvriers doivent briser le rapport par lequel le capital les « rassemble », et un des signes les plus courants de ce que leurs luttes dépassent le cadre revendicatif et que les ouvriers commencent à s’unir pour eux-mêmes, c’est-à-dire commencent à s’attaquer à leur propre condition, c’est qu’ils subvertissent et détournent ces cadres productifs, urbains, géographiques, sociaux de leur « unité » pour le capital, comme en 1982 et 1984 dans la pointe de Givet dans les Ardennes françaises, ou en Argentine plus récemment. On ne peut pas vouloir simultanément l’unité du prolétariat et la révolution comme communisation, c’est-à-dire cette unité comme un préalable à la révolution, une condition. Il n’y aura plus d’unité que dans la communisation, c’est elle seulement qui en s’attaquant à l’échange et au salariat unifiera le prolétariat, c’est-à-dire qu’il n’y aura plus d’unité du prolétariat que dans le mouvement même de son abolition.
Pour être une classe révolutionnaire, le prolétariat doit s’unir, mais il ne peut maintenant s’unir qu’en détruisant les conditions de sa propre existence comme classe. L’union n’est pas un moyen rendant la lutte revendicative plus efficace, elle ne peut exister qu’en dépassant la lutte revendicative, l’union a pour contenu que les prolétaires s’emploient à ne plus l’être, c’est la remise en cause par le prolétariat de sa propre existence comme classe : la communisation des rapports entre les individus. En tant que prolétaires ils ne trouvent dans le capital, c’est-à-dire en eux-mêmes, que toutes les divisions du salariat et de l’échange et aucune forme organisationnelle ou politique ne peut plus surmonter cette division.
Nous devons reconnaître que les critiques qu’ils font premièrement sont inévitables dans la problématique de la communisation : dire que la révolution sera abolition de toutes les classes comporte comme sa dérive que la communisation n’est donc possible que quand les classes ont déjà disparu. Deuxièmement, ces critiques mettent le doigt où ça fait mal. On ne peut plus juxtaposer une vision qui reste celle de l’ancien mouvement ouvrier du XIXe siècle et de la majeure partie du XXe et des positions qui la remettent explicitement en cause. C’est demeurer dans une problématique caduque que d’affirmer que la classe doit exister pour elle-même, s’unifier pour faire la révolution. Or toute l’expérience des luttes quotidiennes tend à démontrer que les « conditions » mêmes qui définissent ces luttes comme revendicatives (le salariat) déterminent l’impossibilité de s’unifier. Le prolétariat ne s’unifie que de façon révolutionnaire en abolissant ses conditions d’existence. Les ouvriers ne peuvent plus s’unifier qu’en détruisant ce qui les divise, le salariat. Avec la fin de la révolution programmatique, l’association ne se fera plus que dans la destruction directe du rapport salarial, sinon il n’y a plus d’association qu’objectivée dans le capital. Qu’importe l’événement qui catalysera ce saut et il sera toujours impossible de déterminer l’endroit ou plutôt la multiplicité des lieux où seront prises les premières mesures communisatrices enclenchant l’unification du prolétariat comme sa propre abolition.
Le capital n’unifie plus le prolétariat pour lui-même, au contraire il l’atomise. Le rapport salarié n’est plus le terrain d’un début de processus d’unification du prolétariat, il est le marécage où viennent s’embourber les moindres tentatives des ouvriers de s’unir sous quelque forme que ce soit (autonome ou politique), le terrain qu’il est contraint de dépasser pour affronter le capital et satisfaire ses besoins dont le premier, qui résume tous les autres, est sa propre disparition. L’atelier l’usine ou la nation comme entités isolées, enserrées dans le réseau de l’échange, ne sont plus le cadre d’une possible organisation révolutionnaire des ouvriers, ils sont le lieu où s’effectue la dictature du capital. Le mouvement révolutionnaire partira de ces endroits, qui sont les centres de l’exploitation du travail, c’est évident, mais il ne sera communiste qu’en les faisant éclater. La nécessité actuelle de dépasser leur situation, les travailleurs salariés la retrouvent en leur sein, dans leur être, dans leur incapacité à s’associer sans remettre en cause le rapport qui les lie pour le capital et les divise pour eux-mêmes en une infinité de situations et de pratiques. Alors que Marx pouvait constater que les ouvriers s’associaient et tendaient donc à devenir une classe-pour-soi autour de la lutte pour le maintien du salaire, aujourd’hui les ouvriers ne peuvent plus s’associer qu’en remettant en cause le rapport salarial et toutes les conditions existantes dans lesquelles ils sont inclus.
Il faut le dire carrément : l’ « unité des travailleurs salariés », c’est au mieux un vœu pieux et au pire une utopie capitaliste. La « solidarité » des avec et sans-emploi, c’est un programme réactionnaire d’institutionnalisation de la division entre le bagne salarié et l’enfer du chômage, avec partage de la misère, alors que la seule perspective c’est détruire le salariat, intégrer à la production communautaire ceux que le salariat ne peut absorber. Une théorie et une pratique qui préconisent l’ « unité des salariés » ou la « solidarité » avec les chômeurs, au lieu de comprendre que seul l’assaut des prolétaires contre l’échange est le moyen d’intégrer les chômeurs dans d’autres rapports, figent chaque ouvrier, corporation, usine, employé, chômeur dans « sa » situation particulière et dans une vision parcellaire de sa classe et du monde. Dans cette vision, l’ « unité » de la classe est envisagée comme quelque chose sans contenu, une forme extérieure : parti, État, loi, vraie démocratie, principe moral, autonomie et auto-organisation, etc.
Au-delà de mouvements essentiels pour nous mais minoritaires et relativement fugaces (cf. le texte « Argentine : une lutte de classe contre l’autonomie »), en Argentine par exemple, les chômeurs revendiquent du travail, les ouvriers revendiquent le contrôle sur leur usine, la majorité des prolétaires revendiquent que les démocrates plus ou moins nationalistes prennent en main le capitalisme, partout les prolétaires finissent par se heurter les uns aux autres ou se démobiliser dans une infinité de mouvements disparates. Corporatisme, localisme, révoltes désespérées, affrontements internes, illusions réformistes, voilà le tableau de l’unité revendicative du prolétariat, de l’unité de la classe comme « somme des salariés » dont nous parlent les réalistes de la lutte ouvrière. C’est en transformant leurs rapports réciproques, leurs rapports entre eux, que les prolétaires s’autotransforment. La lutte révolutionnaire se reconnaîtra à ce qu’elle passera d’emblée aux mesures sociales, elle dépassera l’usinisme, le conseillisme, l’auto-organisation, intégrera les chômeurs, définira l’affrontement révolutionnaire comme accomplissement des tâches communistes. Il ne s’agira pas de plaquer sur le prolétariat tel qu’il existe comme fractionné l’unité formelle de la politique, de la violence, du fétichisme des formes de la « démocratie ouvrière », des conseils et de l’usine.
Le prolétariat ne peut s’unifier et faire la révolution tel qu’il est : divisé en usines absurdes, déchiré par la division du travail, rendu étranger à lui-même par l’échange, etc. Il faut qu’il pousse jusqu’au bout sa situation dans le mode de production capitaliste (la dissolution des conditions existantes) mais en la détruisant, en s’unifiant par les mesures de communisation contre les rapports sociaux capitalistes, c’est-à-dire en se dissolvant. Si l’on ne précise pas cela on ne parle que de la dictature du travail salarié, c’est-à-dire du capital.

Commentaires :

  • > Unification du prolétariat et communisation, Calvaire, 8 janvier 2005

    ’’Les hommes qui vivent au coeur du conflit du capital comme contradiction en procès et qui n’y trouvent jamais aucune confirmation d’eux-mêmes sont poussés à le détruire en se constituant en communauté révolutionnaire. Demandons-nous comment, après quelques siècles de rapports communistes, nous considèrerons la société capitaliste. Comme une immense période révolutionnaire de production du communisme.’’ R.S.

    Ici, je ne pense pas que nous développions de manière si divergente, je pense l’exact même phénomène. Mais vous appelez prolétariat ces hommes qui ne trouvent pas de confirmation d’eux-mêmes, moi je vois plutôt une bonne partie de la classe que constituent les travailleurs et les travailleuses occidentaux surtout se confirmés et se mirés dans le faste aliénant, dominé et destructeur de la société de consommation, en vivre et le reproduire souvent gaiement. Une fraction large assez complètement intégrée à la production du Capital et une fraction plus large mais aussi plus divisée (en catégories de travail et de sans emplois, en catégories raciales, nationales, de sexe...) qui ne se voit pas confirmée et qui est plus portée à se constituer en communautés de vie et de luttes et d’une manière ultime en communautés révolutionnaires. Nous pourrions appelés tous ces gens prolétaires et dire que des fractions du prolétariat se divisent en tendances politiques et sociales, mais je ne vois pas l’intérêt de travailler cette segmentation comme une classe révolutionnaire, je vois plutôt la disparition d’une classe qui se révèlerait unitaire dans sa constitution comme pôle de la contradiction révolutionnaire et des mouvements pluriels qui se constituent comme révolutionnaires.


Prolétaires, encore un effort pour être communisateurs... - Par Joachim Fleur

lundi, 9 mai 2005

Ce texte a pour prétexte, point de départ, deux autres parus dans le numéro 1 de Meeting  : « Communisation versus socialisation » et « Un meeting permanent ». Parce qu’ils sont, d’une façon certes très générale - et c’est un des problèmes - précis dans les grandes lignes, au-delà de la fausse pudeur de l’ineffabilité. Mais s’ils me semblent justes quant au fond de l’analyse, ils « révèlent » dans la tentative même de prendre à bras le corps le caractère concret, historique, du processus de communisation, des limites, des choix théoriques qui ne sont peut-être pas si inéluctables. Et justement ce thème de l’inéluctabilité ou non du communisme, de la révolution, a donné lieu précédemment à quelques échanges et textes, entre autres dans le TC numéro 17 (pp 120 à 131). Là encore on y trouve, très explicites, des affirmations théoriques que je critiquerai ici. Je ne procéderai pas par le biais d’une longue analyse exhaustive, mais à partir de fragments de textes, eux-mêmes courts. Parce que Meeting n’est pas le lieu pour ce genre de débat, qu’il s’agit pour moi d’approfondir certains problèmes relatifs à la communisation, et que ces affirmations sont suffisamment saillantes pour susciter discussion(s) et dispute(s).
Mes questions pourront paraître impertinentes, j’en prends le risque. La communisation n’est encore que débat. Et les éléments que j’y apporte (certes, pas seul, pas le premier, etc.) me semblent vraiment à prendre en considération, ni oiseux ni objets de clarifications seulement internes. J’userai sciemment du moins de références possible à des livres, articles, autres textes, par souci de clarté et de relative concision.

« Communisation versus socialisation » et « Un meeting permanent » affrontent apparemment les obstacles envisageables en cas de communisation. Le caractère d’« immense pugilat », de chaos, du processus, est bien reconnu. Mais en filigrane il y a autre chose. Le tout sera certes très difficile, tumultueux, mais à la fin ce sera forcément la victoire. On dira qu’il serait paradoxal d’envisager à l’inverse la communisation comme perdante d’un point de vue qui la souhaite gagnante. Pourquoi ? Dire cela, c’est confondre désir et analyse des faits plausibles, c’est écarter délibérément dans l’examen des tendances, forces, ce qui pourrait peser lourdement contre nous. Il ne s’agit pas de « désespérer les communisateurs » futurs mais il vaut peut-être mieux envisager beaucoup de possibilités le plus précisément. Parce qu’effectivement la communisation risque de ne pas être un pique-nique...
La théorisation de ce caractère déjà acquis se trouve dans les textes relatifs à l’inéluctabilité (TC n°17 pp120 à 131, un texte de A. « Contre l’anti-inéluctabilité » et un de R. « La Contradiction entre le prolétariat et le capital est inéluctable »). En gros, pour TC, l’argument selon lequel le communisme n’est que possible n’a pas lieu d’être, pose un faux problème. Pas de « communisme ou barbarie ». Le communisme est nécessaire, inéluctable. Bien sûr pas à l’image d’un tremblement de terre dans une zone de subduction à un moment donné, mais parce qu’en cas de crise majeure du rapport social capitaliste le seul dépassement est le communisme, en tant que résultat d’une communisation issue de la structure de l’affrontement, but et moyen d’elle-même. Il est nécessaire parce que toute autre solution n’est rien de fondamentalement autre que le capitalisme. Or, il me semble qu’il y a là deux choses sans rapport. Un constat strictement logique : un monde fondé sur de tout autres rapports est différent d’un monde fondé sur des rapports sociaux autres... et une interrogation strictement historique. De là à penser qu’il y a dans le noyau théorique de TC un panlogisme, malgré et en contradiction avec leur compréhension du caractère immanent, contingent, de situation et d’occasion du dépassement produit... Page 122 du TC 17, dans le texte de A., on peut lire : « Les révolutions programmatiques n’ont pas été écrasées parce qu’elles ne pouvaient pas réussir, elles n’ont pas réussi parce qu’elles ne pouvaient qu’être écrasées. C’est à dire que leur caractère limité n’était pas la condition de leur écrasement, il était leur écrasement. La révolution l’emportera car elle dépassera sans cesse ses limites, n’en faisant pas des conditions (seraient-elles favorables), la contre-révolution tentant de se bâtir sur ces limites devra battre sans cesse en retraite et sera écrasée parce que prise de vitesse par le processus d’universalisation de la révolution. » C’est très juste, et c’est surtout une pétition de principe. Quand plus loin il est précisé que « la révolution n’est pas inéluctable, elle se produit comme inéluctable », on a l’impression que celle-ci est une formalité que le prolétariat ne saurait ne pas remplir. La fin du texte de R. dit : « C’est la lutte des classes qui est inéluctable, et cela nous suffit. » On espère qu’elle ne sera pas éternelle... Certes, le dépassement produit est dans « l’angle mort » de la théorie, celle-ci abstrait la tendance au dépassement dans la dynamique du cycle de lutte. Mais dans tout ce débat, il s’agit peut-être centralement de « refouler théoriquement cet horrible doute » (texte de F. p.122, TC 17), celui sur une absence de révolution ou son échec. Et il n’est pas juste de dire (A. p.123 idem) que si la révolution n’est pas inéluctable, simultanément le capital est éternel. Parce que, notamment, et A. donne en partie la réponse mais pour ne pas la prendre réellement en compte : la crise écologique comme limite, la fin atomique de l’humanité sont envisageables. Éléments qu’on peut tout à fait considérer sans rejeter la contradiction comme exploitation, la lutte des classes, etc. La révolution peut aussi avoir lieu et être écrasée. Et le capital ne peut pas être éternel, s’il n’est pas détruit par nous il nous détruira et lui avec. Tout simplement.

Voyons cela plus précisément. J’ai dit que la citation d’A. p.122 du TC 17 était une belle pétition de principe. En effet, il s’agit là de poser que la révolution gagnera parce qu’elle sera irrésistible... Ah bon ? On l’espère bien. Mais on peut tout de même envisager un ennemi réactif qui parerait à des feux trop séparés, écraserait, saurait circonvenir, acheter, calmer, jouant comme toujours des énormes différences de situation des prolétaires réels. La crise où s’esquisse le dépassement est bien d’abord « crise économique ». Elle ravage le monde depuis les centres capitalistes. Pas de crise majeure sans États-Unis, Union européenne, Japon et maintenant Chine bien mal en point. On supposera que tout commence dans un ou pourquoi pas quelques endroits plus ou moins simultanément. Assez vite sous les formes de l’emparement : on prend ce dont on a besoin pour survivre, continuer la lutte, parce que de cette situation on ne peut ni ne veut plus. Les forces de l’ordre sont là pour tempérer ces humeurs. Même si certaines parties d’entre elles sont découragées, peu combatives, on ne peut raisonnablement tabler sur l’hypothèse que la chose sera générale, au moins dans un premier temps. Mais ici ou là, comme le dit « Communisation versus socialisation », des foyers de communisation apparaissent. Encore fragiles, de façon réversible. Ils tendent à se diffuser. Le tableau global est le suivant. Lutte multiforme mais essentiellement double. Communisateurs contre États et structures capitalistes organisées d’une part, tendances au sein des groupes plus ou moins communisateurs à des ralentissements au nom du réalisme, de la nécessité de préserver ceci ou cela, d’organiser, de déléguer, etc.
Cette double lutte multiforme exige tout de même :
1) Des zones de victoire(s) assez rapidement tenues et tenables. Où les problèmes essentiels sont résolus. Les famines générées par le chaos seraient, là ou elles ne seraient pas maîtrisées, le meilleur argument contre la révolution, que ce soit juste ou non. Si le processus n’est qu’évanescent, écrasé-renaissant, etc. il risque de ne pas durer. La comparaison avec le feu est belle mais il s’agit d’êtres humains. Un écrasement en bonne et due forme, dans une région donnée, le stopperait là pour longtemps je le crains.
2) Le moins possible d’États peu ou très peu touchés et militairement solides, donc dangereux. Susceptibles de devenir des foyers de contre-révolution très explicite. Car alors fronts il y aurait, mais la chose paraît de toute façon difficilement évitable.
3) Le moins possible d’actes de « terreur absolue », de désespoir si leur défaite est prévisible de la part de tenants fanatisés du Vieux Monde : bombes atomiques utilisées depuis ne serait-ce qu’un des dizaines de sous-marins nucléaires en vadrouille permanente, etc.
Tout cela peut paraître exagéré, apocalyptique, on dira que seul le schéma est traçable, pas les détails. Je sais la contingence des événements historiques mais on ne peut refuser d’envisager les pires difficultés prévisibles. Il est à la portée de tout communisateur d’imaginer, en fonction du monde de 2005, ce que serait une sorte de guerre civile généralisée avec des foyers de communisation un peu partout, mais fragiles tant qu’une victoire générale n’aurait pas eu lieu. J’ai un peu évoqué l’aspect militaire. Le rôle des armées est aujourd’hui éminemment policier. Mais leur matériel et leur puissance de feu plus conséquents, les dégâts qu’un nombre restreint de soldats peuvent causer à des gens peu ou mal armés considérables. Heureusement, les armées modernes sont fragiles à certains égards. Elles dépendent absolument de multiples fournitures, en essence, munitions, pièces de rechange de toutes sortes, vivres, médicaments, etc. Et les usines qui produisent des matériels spécifiquement
militaires ne sont pas si nombreuses. Ces armées dépendent aussi des aéroports, ports, nœuds ferroviaires et voies ferrées principales, autoroutes et infrastructures de communication. Les civiles et celles qui leur appartiennent en propre et traitent par exemple les données de leurs satellites, leur permettant des communications protégées. Le tout n’est quand même pas une mince affaire s’agissant des principales armées, celles de pas moins d’une quarantaine d’États sur deux-cents... Il s’agira à chaque fois de neutraliser le maximum de leur potentiel de nuisance, le plus rapidement possible. Cet ennemi risque bien d’être, dans une phase initiale, le principal. Ce tableau pourrait être longuement développé, ce n’est pas le lieu. Si on le trouve fictif, je l’estime plutôt d’une lucidité minimale, analyse concrète à partir d’éléments concrets.

J’ai abordé le problème de la crise « écologique ». Marx était progressiste, divers courants programmatistes aussi, parfois jusqu’au délire mystique, ce qui est à peine un paradoxe. Or le mode de production capitaliste apparaît désormais comme tendanciellement destructeur des conditions même de la vie sur cette planète. Peut-être pas pour les rats, les cafards et quelques autres espèces mais pour nous, humains et pas mal d’autres. Pas parce qu’il est méchant mais parce que sa dynamique est celle de l’illimité dans un monde physiquement, objectivement limité. Accroissement de soi par tous les moyens, les « positifs » comme les négatifs. Et il est clair, aveuglant même semble-t-il, que rien ne sera fait que de dérisoire contre, par exemple, le réchauffement climatique, la diminution de nombreuses ressources (halieutiques et autres), la baisse de la biodiversité, l’érosion des sols, etc1. Dissipons tout de suite un possible malentendu : l’écologie dans ses diverses variantes de gauche, du centre ou d’extrême droite même est une idéologie capitaliste. Utile à des discours lénifiants, démagogiques (cf le Grand Leader Chirac), à la création de quelques marchés « de qualité ». Mais jamais ce système ne se convertira raisonnablement et vertueusement à un fonctionnement écologique rigoureux tout en n’abandonnant rien de son essence. Les salauds néo-malthusiens du World Watch Institute s’effraient à juste titre d’une Chine aussi proportionnellement pourvue en bagnoles que les États-Unis, ou aussi dévoratrice de pétrole (qui manquera dans quelques décennies, intéressante certitude) et d’électricité (nucléaire par exemple contre le réchauffement climatique, merveilleuse idée). Ils recommandent que les pays émergents empruntent d’autres voies mais se gardent bien des mêmes conseils concernant justement l’Occident, États-Unis en tête mais pas seuls pollueurs. Les dégradations sont déjà considérables et c’est le mode de production-consommation dans ses caractéristiques « techniques » fondamentales qui est intenable à moyen terme. Ce point crucial ne supprime évidemment pas la contradiction qu’est l’exploitation mais risque fort de peser sur son cours de diverses façons... Si « conversion » il y a, elle sera plutôt à tendance autoritaire, inégalitaire bien sûr dans les efforts demandés, les sacrifices, etc. Au pied du mur et pas avant, peut-être même un peu après avoir tâté dudit mur. Et avec des tensions entre États, entreprises, avivées, des guerres pour les ressources fort probables. Ce processus peut être long à l’échelle humaine (quelques siècles), court à l’échelle historique et relativement à l’espèce. Le tsunami (pas ses conséquences sociales) n’est pas « capitaliste », ne le serait pas non plus un gros corps céleste percutant notre planète, mais hors ce type de catastrophe les autres sont de moins en moins exclusivement naturelles. La conversion devrait aussi être rentable, c’est irréel.
Il faut compter avec l’immense force d’inertie des organisations capitalistes diverses sur leur erre. Imaginons le chantier que serait, si elle était même envisageable en termes capitalistes, une mutation vers un capital vert et sobre. Infrastructures et moyens de transport, usines, mines, énergies, villes, tout serait à remodeler. Or le mode de production capitaliste est acéphale, même si certains bourgeois sont plus égaux que d’autres et ont une sorte de rôle de surveillants en chef de la métamachine, avec les gratifications afférentes. Une planification aussi gigantesque n’est donc pas envisageable. Et après ? Effondrement rapide et digne de visions de science-fiction, humanité rayée de la carte ou résiduelle et régressive ou plus lent et « organisé », mais avec des États plus autarciques, autoritaires, éventuellement des rapports sociaux archaïques revivifiés...
Il y a bien une « fenêtre de tir » pour une révolution communiste. Je ne sais pas à combien de décennies elle est limitée mais une révolution qui aurait pour l’essentiel à gérer les conséquences du désastre serait un piètre commencement de monde différent.

Tous ces problèmes évoqués ne compliquent-ils pas la résolution de l’équation « dépassement produit », que je rappelle dans les termes de TC : ce cycle de lutte produit comme son dépassement la révolution communiste. Formule qui est l’abstraction de tendances de cette dynamique. Celle-ci n’est pas un mécanisme mais est inéluctable comme luttes de classe dépassant leurs limites. Ce ne sont pas la chute du taux de profit, la crise généralisée, ni la révolte, la conscience, le refus de l’aliénation qui causent ce dépassement (tous y participent, aucun ne le détermine absolument). Il ne peut y avoir à faire que la participation aux luttes qui nous concernent directement et/ou de la théorie. Les prolétaires y seront amenés par et dans le cadre de leur lutte ordinaire contre le capital, parce qu’ils ne sont plus confirmés dans leur identité. Le capital étant alors face à eux comme pure contrainte, extériorité, commandement. Et ils l’attaqueront enfin au cœur, sans stratégie mais par le déroulement logique des nécessités pratiques d’une lutte qui les fera s’emparer du monde en tant que prolétaires, puis se débarrasser de leur rôle social et abolir les classes. Belle équation que l’on peut rendre plus complexe encore en y ajoutant les éléments que j’ai dis et d’autres omis mais pas forcément insignifiants.
Que le prolétariat soit un des pôles du rapport social capitaliste dans son implication réciproque avec le pôle dominant est tout à fait juste. Mais les prolétaires concrets existent avec moult différences. C’est un truisme. Seulement, si le MPC est la dynamique centrale, totalisante de l’époque (depuis au moins deux siècles), elle n’est pas la totalité de la réalité. Les sociétés capitalistes actuelles ont hérité de poids culturels, religieux, de préjugés divers remodelés par et dans leurs rapports à la dynamique centrale. Mais celle-ci est foncièrement neutre en termes de valeurs et même radicalement nihiliste. Tout est utilisable selon ses normes fondamentales (la valorisation) ; racisme ou antiracisme, patriarcat ou féminisme, etc. mais les problèmes et passions que ceux-ci traduisent ne lui sont pas absolument réductibles. Les nationalismes par exemple ont été des éléments idéologico-pratiques de la formation du capitalisme moderne : États-nations organisant des marchés nationaux, etc. Mais ils incluent des éléments plus anciens : l’État lui-même est une structure de très longue durée historique. Il n’est pas le même en Mésopotamie au XIVeme siècle avant J.-C., en Chine au XVIIIeme siècle de notre ère, dans les États-Unis de Georges Bush. Le Monaco de 2005 n’est pas la Bourgogne de Charles le Téméraire. Tout cela je le sais. Mais il y a un schéma étatique propre à la plupart des sociétés de classes, schéma organisateur, justificateur, protecteur-répressif, etc. (Deleuze et Guattari en parlent très bien dans l’Anti-Œdipe, pp257 à 312 surtout). Et aujourd’hui encore le capital n’existe pas, n’existerait pas sans États2. Et si aucun État ne saurait avoir une logique non-capitaliste, les entorses à celle-ci pour des raisons spécifiques déterminables existent. Or le rapport des prolétaires à « leurs » États respectifs est chose complexe. Que ceux de l’époque de 1914-1918 soient allés se (faire) massacrer sinon la fleur au fusil, du moins en assez bon ordre, est peut-être analysable d’un point de vue actuel (voire...). Mais comment jurer qu’une révolution, dépassement produit contingent, débutant « modestement » dans plusieurs régions du monde mais pas partout à la fois, ne se heurterait pas à des réactions, des dynamiques contre-révolutionnaires à caractère nationaliste, ou même une nouvelle synthèse de type fasciste ? Et que dire des religions ? L’ancienneté de plusieurs des principales vaut celle de l’État comme structure, avec certes des évolutions, adaptations, mais, même en partie fantasmés et reconstruits, des liens pour chacune avec ses diverses phases historiques. Imaginer qu’elles s’effaceraient gentiment en cas de révolution est d’une grande naïveté. Il s’agirait bien sûr d’extirper leur venin autoritaire et on peut raisonnablement penser qu’un monde de moindre malheur et même d’un certain « bonheur commun » les rendrait moins nécessaires pour leurs adeptes. Mais l’athéisme obligatoire est évidemment un accessoire du socialisme réel mort. Et nombre de croyants de toutes confessions ne verraient certainement pas tant de bouleversements d’un bon œil. Or beaucoup de prolétaires sont croyants. Quid de cela ? Négligeable ?
Autre chose encore, pas de l’ordre de l’obstacle pour le coup mais plutôt du défaut. Il va de soi, pour un « nous » que je n’ai pas besoin de préciser ici que « la » politique n’est pas un enjeu central même si elle a un rôle précis nécessaire à ce monde. « Le » politique est plutôt une catégorie d’idéologues soucieux de « rétablir » la démocratie contre le capitalisme, etc. Pas mon propos. Revenons à une communisation conquérante.
On comprendra aisément que la phase de lutte contre tous ces ennemis connaîtra des problèmes spécifiques. Les insurgés devront se nourrir, ce ne sera pas rien au-delà du pillage des supermarchés, l’emparement servira pour une part importante à la propagation du virus révolutionnaire. Mais après, si l’après advient ? Il s’agira de remodeler le monde dans tous ses aspects. Or il y aura bien des choix cruciaux à effectuer. Quant aux énergies utilisables, aux efforts à fournir et répartir pour produire et lesquels, aux moyens de transport et communication, lesquels ? Répondre que tout se ferait localement et de proche en proche est un peu court. Certaines choses nécessiteront des niveaux de coordination plus élevés, des formes de débat et des façons de décider plus complexes. Ne pourrait-on alors voir assez rapidement ou dans le moment même de la communisation se former des ensembles régionaux dissemblables quant à des choix importants, même si tous sans classes ? Pourquoi par exemple les primitivistes, les anti-technologie, ceux d’entre eux qui n’avancent pas de « solution » hiérarchique, ne vivraient-ils pas selon leurs vues dans tel ou tel endroit ? Comment penser un monde communiste homogène, de quelle qualité d’homogénéité d’ailleurs ? À mon sens pas avant une assez longue évolution, en ce sens il ne serait pas lui-même sans histoire(s). Et, d’un point de vue spéculatif pourrait être envisagé comme un moment vers d’autres stades (sans téléologie).
En ce sens aussi, le concept d’individu immédiatement social est également problématique. Il rend bien compte de la non-considération de quelque détermination de l’activité que ce soit, comme à reproduire obligatoirement, la compréhension du caractère infini et insécable de l’activité humaine. Mais il rend également difficile de penser des médiations souples, évolutives, spontanément créés, uniquement en rapport à des problèmes concrets, mais pas forcément absolument fugaces.
Un monde communiste ne serait à mon sens pas un milieu monadologique, sphères individuelles se frôlant dans un incessant mouvement sans accrocs, fluide et changeant sans cesse... Il y aurait de cela, mais la vision est insuffisante, trop lisse, on le sent bien. Je ne fais bien sûr ici qu’effleurer un débat qui mériterait quelques prolongements. Nombre des questions évoquées peuvent conduire à d’autres, relatives au rapport entre la communisation et la période du programme.
Comment peut-on parler de quelque chose qui n’aurait aucun rapport avec rien de socialement existant ou ayant existé ? Comment le décrire, même à grands traits, s’il est un tout autre, et s’il l’est son caractère ineffable n’est-il pas un problème en lui-même, ne le grève-t-il pas du poids du Tout-Autre ? On peut admettre certes que le communisme de 1848 à 1968 (et même depuis Babeuf) était pour l’essentiel conçu comme érection et libération de la classe du travail en classe dominante. Pour l’essentiel. Car tout de même, la fameuse période de transition était bien censée conduire à autre chose, une société sans classes, un monde explicitement communiste et plus seulement socialiste. Quelques marginaux du mouvement ouvrier ont même critiqué la nécessité de cette transition étatique. Mais Lénine et Trotski comme les conseillistes et beaucoup d’anarchistes avaient cette perspective en tête comme objectif (pas forcément les sociaux-démocrates révisionnistes). En quoi n’y aurait-il aucun lien avec cette période sinon les analyses critiques du capitalisme de Marx ? Qui aurait donc eu le privilège d’avoir théorisé seul jusqu’au concept d’individu immédiatement social, substance du futur monde communiste ?
Il y a en tout cas l’héritage du cadavre du socialisme réel qui plombe sans doute plus les esprits et les désirs concrets qu’on ne le pense... Mais le chiasme est trop merveilleusement agencé : toute l’idéologie, les idéologies, un trop-plein et aucune concrétisation d’un « vrai communisme » d’un côté ; le programmatisme. Plus rien (et on sait que tant mieux d’un certain point de vue, etc.) mais peut-être un vide un peu abyssal d’horizon avec une très certaine possibilité, que dis-je, évidence, dans ce cycle de lutte, d’un dépassement communiste... Beau renversement. N’y aurait-il pas tout de même un fil perdu/rompu et à retisser  ? Qui ne serait certes pas celui d’un communisme anhistorique, mais d’une construction historique complexe, multiple, à tiroirs et impasses mais doté d’une cohérence anthropologique 3 : depuis des révoltes égalitaires immémoriales - exigences de justice universelle - à des soulèvements réactifs, évidemment en rapport avec les conditions concrètes du moment (d’esclaves, de pirates, de paysans) jusqu’aux mouvements d’ouvriers, paysans et bourgeois déclassés depuis les débuts de la révolution industrielle. Avec toutes les distinctions de rigueur en admettant, parce que c’est le cas, que l’idée actuelle du communisme devient envisageable pour des raisons historiques. Mais notre idée actuelle du communisme est peut-être la forme prise nécessairement, après tout le processus historique de deux siècles de capitalisme industriel, par cette tendance anthropologique au dépassement des conditions existantes.
Si un horizon n’est pas retrouvé massivement et qualitativement à notre époque, qu’arrivera-t-il ? Des révoltes certainement mais sans liant interne à la nécessité puissamment sentie parce qu’élaborée aussi comme lien à travers l’histoire, du passé vers le futur.
Part, et seulement part du dépassement produit, il me semble bien qu’il doive y avoir une forme d’évidence préalable, sinon pour tous, c’est impossible, du moins pour beaucoup, de la nécessité de la communisation comme seul dépassement réel. Et alors, modestement, la tâche de prolétaires qui ont quelques idées un peu plus précises sur la question est évidemment de diffuser par tous les moyens et le plus possible cette évidence. Qu’on ne crie pas au loup, à l’Organisation. On peut envisager au contraire l’importance de l’action de minorités hors problématique avant-gardiste si l’on tient compte du caractère viral, chaotique de la diffusion d’idées et d’actes pour peu que cohérents, clairs et compréhensibles par beaucoup, en phase avec des tendances de l’époque parce qu’éléments de l’époque.
On ne dira pas que l’insatisfaction n’est pas immense. Ses manifestations sont multiples, dérisoires ou terribles parfois. Mais aussi le désespoir, la détresse sans communication, l’atonie du désir, le cynisme. Il y a dans beaucoup de têtes une autre « évidence ». C’est que, bien entendu, ce monde court à la catastrophe, diffuse ou plus directe, rapide ou étalée dans le temps. Mais que les dés sont jetés. Des gens jeunes, moins jeunes, soit disant favorables au capitalisme ou pas du tout, le disent. Ça traîne absolument partout. Il y a du « travail ».
De programme de travail justement, je n’en ai pas. Quelques pistes seulement. Et je n’ai évidemment pas l’intention de faire quoi que ce soit tout seul, ni la prétention que quoi que ce soit puisse être décisif. Alors pourquoi pas effectivement un « meeting permanent », mais en s’en donnant les moyens et en envisageant tous ses aspects.

Par Joachim Fleur

Commentaires :

  • > Prolétaires, encore un effort pour être communisateurs..., Hélène, 13 mai 2005

    Bonjour,

    En réponse au texte:prolétaires encore un effort pour être communisateurs...

    Si les questions que posent ce texte sont justifiées face au "vide" que représente l’immédiateté des rapports entre individus dans le communisme cet article oublie que le trop-plein ou même le plein ne génère que du connu ,du déjà vu.La période actuelle nous plonge dans l’effondrement de l’individu et c’est pas plus mal !Alors face à cela les citoyennistes et anti-citoyennistes proposent des "jokers" comme si nous faisions une partie de cartes avec des partenaires,à croire que la lutte de classes n’est rien d’autre qu’un phénomène de société.Pour revenir au vide,celui-ci permet de nouer,de lier,de tisser.Nôtre époque n’est pas tragique car il n’y a pas de joie ou une queconque respiration après le malheur.Ces liens perdus sont la conséquence du plein qui nous étouffe.Ayant peur de mal me faire comprendre,je ne prône aucun ascétisme mais me réjouis du vide à parcourir.

    Hélène


Réflexions autour de "l’Appel" - Denis

lundi, 9 mai 2005

Le besoin de communisme traverse la société du capital de part en part. Le mérite de l’ Appel est d’en prendre acte, et de vouloir ébaucher des stratégies qui soient à la mesure de ce constat. Sa faiblesse tient à cette tentation toujours renouvelée de croire que le désir d’établir des rapports différents suffit pour commencer à les produire.

Primo
L’Appel, comme son nom l’indique, n’est pas un texte d’analyse ou de débat : son propos n’est pas de convaincre ou de dénoncer, il est d’affirmer, de dévoiler, de révéler, et à partir de là d’énoncer une stratégie pour la révolution. Faut-il pour autant considérer, comme Gilles Dauvé, qu’un « appel ne se réfute pas, qu’on l’entend ou qu’on n’en tient aucun compte [1] » ?
L’Appel lui-même, par son refus de discuter des « évidences sensibles », encourage cette réaction dès les premières lignes de la première scolie : « Ceci est un appel. C’est-à-dire qu’il s’adresse à ceux qui l’entendent. Nous ne prendrons pas la peine de démontrer, d’argumenter, de convaincre. Nous irons à l’évidence » (proposition I, p.4) [2]. Mais, en même temps, l’Appel est le produit typique d’un débat inhérent à l’existence même de ce que j’ai appelé « l’aire qui pose la question de la communisation » : et ce même débat mené à son terme est un préalable à toute émergence d’un « mouvement communisateur » conscient de lui-même au sein de cette aire [3].
On aura compris que l’objectif de ces réflexions n’est pas de faire un commentaire de texte de l’Appel, d’être exhaustif sur ce sujet ou d’interpréter de manière académique la pensée ou la volonté de ses auteurs. Même s’il en est une des expressions, l’Appel est loin de faire l’unanimité dans les luttes qui, sous une forme ou une autre, posent la question de la communisation : il a au contraire été l’occasion de nombreuses discussions. Comme l’Appel illustre assez bien le penchant dans lequel peut tomber, de par sa problématique même, toute « l’aire qui pose la question de la communisation », mettre par écrit ces critiques est une occasion pour alimenter ce débat.

Secundo
Ce qui caractérise le courant communisateur, ce n’est pas tant une interprétation semblable du communisme qu’une attention portée au processus de sa production, ce que justement on appelle la communisation. L’Appel se situe explicitement dans cette perspective : « Tel que nous l’appréhendons, le processus d’instauration du communisme ne peut prendre la forme que d’un ensemble d’actes de communisation (...) L’insurrection elle-même n’est qu’un accélérateur, un moment décisif dans ce processus. » (Proposition VI, p.63). Mais, à la différence de Meeting dont la problématique est de questionner le concept de communisation, l’Appel tranche et donne à la communisation un contenu déterminé.
Dans l’Appel, le terme de communisation est systématiquement compris comme la « mise en commun ». Dans la citation précédente, par exemple, les « actes de communisation » dont il est question sont décrits ainsi : « mise en commun de tel ou tel espace, tel ou tel engin, tel ou tel savoir ». Ce qui est mis en commun, c’est l’usage, comme quand il est dit que communiser un lieu c’est en libérer l’usage. Ce sens est encore plus visible dans d’autres parties du texte. Par exemple : « En Europe, l’intégration des formes d’organisation ouvrières à l’appareil de gestion étatique - fondement de la social-démocratie - fut payée du renoncement à assumer la moindre capacité de nuisance. Ici aussi, l’émergence du mouvement ouvrier relevait de solidarités matérielles, d’un urgent besoin de communisme. Les « maisons du peuple » furent les derniers refuges de cette indistinction entre nécessités de communisation immédiate et nécessités stratégiques liées à la mise en oeuvre du processus révolutionnaire. » (Proposition V, pp 51 et 52). Même si la communisation est bien conçue comme communisation des rapports, c’est d’abord sur la base d’un usage commun : « Communiser un lieu veut dire : en libérer l’usage et, sur la base de cette libération, expérimenter des rapports affinés, intensifiés, complexifiés. » (Proposition VI, p.66).
Dans la même logique, si la communisation c’est la « mise en commun », le communisme est systématiquement assimilé au « partage ». Le thème du partage est omniprésent dans l’Appel. On le trouve développé particulièrement à partir de la proposition V dans les termes suivants : « Le plus singulier en nous appelle un partage. Or nous constatons ceci : non seulement ce que nous avons à partager n’est à l’évidence pas compatible avec l’ordre dominant, mais celui-ci s’acharne à pourchasser toute forme de partage dont il n’édicte pas les règles. » (proposition V, p.48). Le partage est la base de l’action collective telle que la voit l’Appel ; « Nous disons que squatter n’aura à nouveau un sens pour nous qu’à condition de s’entendre sur les bases du partage dans lequel nous sommes engagés » (proposition V, p.50).

Tertio
Il ne s’agit pas de dire que « partage » et communisme n’ont rien à voir, mais on a du mal à comprendre comment ils pourraient être synonymes. Le partage existe dans le capitalisme : des institutions sociales aussi importantes que la famille fonctionnent sur le partage, et même dans les pays ou le capitalisme est le plus ancien et où la relation familiale se réduit à sa plus simple expression (la relation parents/enfants), le capital, même économiquement, ne survivrait pas sans cette forme de partage social.
L’Appel reconnaît, d’une manière détournée, que le partage est aussi constitutif de l’ordre capitaliste en affirmant : « L’ordre dominant (...) s’acharne à pourchasser toute forme de partage dont il n’édicte pas les règles » (Proposition V, p.48). Mais alors doit-on comprendre que tout partage dont « l’ordre dominant » n’aurait pas édicté les règles est un partage communiste ? On pourrait le penser lorsque le communisme est purement et simplement assimilé au partage, moins le contrôle : « La question du communisme est donc d’un côté de supprimer la police, et de l’autre d’élaborer entre ceux qui vivent ensemble des modes de partage, des usages. » (Proposition VI, p.62).
Mais en même temps, il est bien écrit « élaborer les modes de partage ». On trouve aussi, plus loin : « Il appartient à l’exigence communiste de nous expliquer à nous-mêmes, de formuler les principes de notre partage » (proposition VI, p.64). Donc, le partage communiste n’est pas donné, il est à élaborer. Mais comment ? Ici, le texte se mord la queue. Un certain mode de partage conduit au communisme, d’accord, mais lequel ? Réponse, en substance : celui qui conduit au communisme... Rien n’est dit d’autre, sur ce qui peut le différencier des partages admis dans le monde du capital , que le fait que ce partage là doit conduire à une redéfinition des rapports. « Le communisme, donc, part de l’expérience du partage. Et d’abord du partage de nos besoins. Le besoin n’est pas ce à quoi les dispositifs capitalistes nous ont accoutumés. Le besoin n’est jamais besoin de chose sans être dans le même temps besoin de monde. » (Proposition VI, p.62). Se multiplient dès lors les définitions possibles du communisme : « Par communisme, nous entendons une certaine discipline de l’attention. » Ou encore : « La question communiste porte sur l’élaboration de notre rapport au monde, aux êtres, à nous-mêmes. » (Proposition VI, p.61 )
Parmi toutes ces conceptions du communisme, il en est toutefois une qui brille par son absence : le communisme comme suppression de la société de classes. Certes, l’Appel affirme que : « le communisme ne consiste pas dans l’élaboration de nouveaux rapports de production, mais bien dans l’abolition de ceux-ci. » (Proposition VI, p.65) Toutefois, il n’est nullement question de « l’abolition des rapports de classes », pourtant corollaire classique de « l’abolition des rapports de production ».
Jamais les termes de lutte de classe ou de prolétariat ne sont employés. Quant à l’adjectif « ouvrier », il ne sert qu’à qualifier le vieux « mouvement », quelque chose qui a un temps incarné l’aspiration au communisme mais qui n’est plus... L’Appel, cela dit, n’affirme pas que la division de la société en classes sociales antagonistes n’existe pas, ou a existé mais serait à présent aussi dépassée que l’usage de la vapeur dans les chemins de fer. Il n’en parle tout simplement pas.
Le capitalisme est certes présent dans le texte, mais loin d’être vu comme le système qui englobe la totalité de la réalité sociale, il est décrit essentiellement au travers de ses mécanismes de contrôle, au point qu’on peut aussi bien l’appeler « le capitalisme » que « l’empire » ou « la civilisation ». « Il y a un contexte général - le capitalisme, la civilisation, l’empire, comme on voudra -, un contexte général qui non seulement entend contrôler chaque situation mais, pire encore, cherche à faire qu’il n’y ait le plus souvent pas de situation. ON a aménagé les rues et les logements, le langage et les affects, et puis le tempo mondial qui entraîne tout cela, à ce seul effet » (Proposition I, p.9).
C’est bien parce que le capitalisme est considéré comme un dispositif et non comme un système que l’Appel suppose qu’il existe un « en-dehors » possible du monde du capital.

Quarto
Il faut revenir un instant sur la citation de la Proposition VI : « le communisme ne consiste pas dans l’élaboration de nouveaux rapports de production, mais bien dans l’abolition de ceux-ci. » La suite du texte contient une affirmation surprenante : ces « rapports de production », il serait possible de les abolir immédiatement « entre nous ». « Ne pas avoir avec notre milieu ou entre nous des rapports de production signifie ne jamais laisser la recherche du résultat prendre le pas sur l’attention au processus, ruiner entre nous toute forme de valorisation, veiller à ne pas disjoindre affection et coopération » (Proposition VI, p.65).
Le problème, c’est qu’un « rapport de production » n’est pas un rapport particulier entre deux personnes, ou même cent, ou même mille. C’est un rapport social généralisé qui ne peut pas s’abolir localement parce que, même là ou les gens ne « vivraient » pas, entre eux, des « rapports de production », ils n’en seraient pas moins pris dans les « rapports de production » qui structurent la société capitaliste tout entière.
Le « rapport de production » n’est pas un rapport entre individus, ou du moins il ne peut pas être que cela : deux personnes n’entretiennent pas entre elles un rapport de production privé, en quelque sorte, qu’il serait possible de nier par l’effet de sa seule volonté commune.
On dira peut-être que l’Appel non plus ne voit pas le rapport de production comme un rapport interindividuel, tout simplement parce que sa philosophie bannit le concept d’individu. Et, en effet, dans le texte de l’Appel, les « formes de vie » et autres « rapports au monde » traversent les corps . Mais les « rapports de production » ne sont pas davantage des rapports entre des « forme de vie ou entre des « mondes » que des rapports entre des personnes. Les ensembles qui sont liés par des « rapports de production » sont justement ceux que ces mêmes rapports définissent : c’est la position dans le rapport de production qui détermine l’ensemble, et non le contraire. Les rapports de production sont des rapports entre des classes.
Il est bien certain que la division de la société en classes serait infiniment plus visible si les rapports interindividuels étaient la traduction brute et sans recul des rapports de production. Le prolétaire soulèverait sa casquette en croisant le capitaliste à cigare et chapeau claque : et il n’y aurait rien d’autre à dire. Mais voilà, les choses sont un peu plus complexes, et le « libéralisme existentiel » n’est pas la traduction unique de l’effet des rapports de production dans la vie de tous les jours...
L’Appel n’a pas tort d’écrire que « le capitalisme aura consisté dans la réduction de tous les rapports, en dernière instance, à des rapports de production » (proposition VI p.65). Mais cette « réduction en dernière instance » n’est pas un télescopage. Il y a évidemment un lien, complexe, ténu, palpable pourtant, entre d’une part la sociabilité au bureau, la posture des corps dans les grandes métropoles, ou encore ce que l’Appel désigne sous le nom de « libéralisme existentiel », et d’autre part les « rapports de production » : mais c’est un lien, pas une identité.
Le « marxisme » écrirait que « les rapports de production déterminent les rapports que nous pouvons entretenir les uns avec les autres » : mais « déterminer » implique une nécessité de la forme même du lien, là où justement on observe une extrême diversité.
On pourrait aussi dire que « les rapports de production contiennent les rapports que nous pouvons entretenir les uns avec les autres ». Ils les modèlent et ils les bornent tout en ne les épuisant pas. Nous avons à la fois une marge de manœuvre certaine (c’est là-dessus que compte l’Appel) et une limite tout aussi certaine (c’est elle que l’Appel ne voit pas).

Quinto
N’importe quelle coopérative ouvrière peut abolir entre ses membres les « rapports de production » au sens où les entend l’Appel. S’est-elle affranchie pour autant de la valorisation capitaliste ? Les circuits financiers, la commercialisation, les standards de productivité, tout est là pour que les ouvriers de la coopérative s’auto-exploitent aussi sûrement que si le patron physique leur faisait toujours face. De même, une communauté dont les membres n’entretiendraient pas entre eux de rapports d’argent et travailleraient en commun serait-elle pour autant sortie des « rapports de production » ? À condition de transformer le communisme en une série de principes à respecter, peut-être pourrait-on en entretenir l’illusion quelque temps. Mais c’est oublier que chaque point de contact entre la communauté et son extérieur serait l’occasion de voir les « rapports de production » revendiquer leurs droits et réintroduire la communauté tout entière dans les rapports de classes : statut juridique de la terre et des bâtiments occupés, approvisionnements, énergie, vente de surplus.

Sexto
L’Appel est un texte alternatif parce que l’existence de communisme y est considérée comme possible dans un moment où le capitalisme règne encore.
Certes, il ne s’agit pas du communisme dans son état final, puisque celui-ci doit d’abord se constituer en force, tout en s’approfondissant, comme préalable à la révolution : et ce n’est qu’après l’insurrection, moment d’accélération du processus, que le communisme s’établit comme le rapport social universel.
Toutefois, le sens du texte est clair : même sous la forme de fragments, d’instants à explorer et à reproduire, de « grâce » à rechercher, il peut déjà y avoir des moments de communisme. Le tout n’est que de les reconnaître et, à partir de là, de s’organiser.

Septimo
Je ne suis pas d’accord avec Dauvé pour qui l’Appel serait exempt de toute trace d’alternative parce que « la communisation (y) est définie comme antagonique à ce monde, en conflit irréconciliable et violent (jusqu’à l’illégalité) avec lui. Elle diffère donc de l’alternative qui cherche (et souvent réussit) à se faire accepter à la marge, et à coexister durablement avec l’Etat et le salariat. » [4]
Le pacifisme n’entre pas dans la définition nécessaire de l’alternative : ceux que j’appellerai les « alternatifs confrontatifs » sont loin d’être marginaux dans ce type de mouvement. Pour prendre un exemple qui n’a rien à voir avec l’Appel, mais qui sera significatif parce qu’il est caricatural, on pourrait rappeler que dans le campement No Border de Strasbourg à l’été 2002, cette tendance était très largement présente. Ce camping, organisé contre le système d’information Shengen (SIS), a rassemblé entre mille et deux mille personnes et a été l’occasion à la fois d’un village éphémère « auto-organisé » vécu par certains comme une véritable Zone Autonome Temporaire (avec tout le folklore qu’on imagine) et d’une semaine d’actions tout azimut dans la ville de Strasbourg. Certes, les actions et manifestations n’étaient pas d’une extrême violence [5] mais, en tout cas, elles étaient toutes explicitement anti-légalistes et cherchaient à défier l’État sur son terrain. Il y avait sans doute des tensions entre une tendance plutôt « activiste » et une autre qui voulait avant tout défendre la merveilleuse expérience de ce camping autogéré, mais beaucoup de gens poursuivaient les deux objectifs en les voyant comme parfaitement complémentaires.
L’alternative consiste à croire que l’on peut, au sein du monde du capital, établir à un nombre restreint des rapports qui seraient déjà une préfiguration du communisme (quand bien même on n’utilise pas ce dernier terme, d’ailleurs). La position inverse tient que, tant que le capital comme rapport social n’est pas abattu, rien de ce qui peut ressembler au communisme ne peut être vécu.
Ceux qui se désignent souvent eux-mêmes comme alternatifs s’imaginent donc que, dans les campings comme No Border ou le Vaag [6] qui lui a succédé, dans les squats, ou je ne sais où encore, peuvent se vivre des moments qui se rapprochent d’une société libérée du capital, de l’argent, de la « domination », etc. et pensent que tout peut venir d’un effort des individus pour s’affranchir des « idées » mauvaises que la société leur a inculqué. Par exemple, cesser d’être sexiste ou patriarcal passe par une série de mesures touchant le comportement, le langage, etc.
Certains de ces alternatifs sont pacifistes. D’autres pensent que leurs désirs ne sont pas compatibles avec le maintien de la société du capital et sont parfaitement prêts à la lutte illégale et violente.
On en trouve aussi qui pensent que seule la lutte offre actuellement des possibilités de vivre des moments de communisme : l’ alternative est chez eux indissociable de l’activisme anticapitaliste. Ceux-là vont souvent récuser l’appellation d’alternatifs parce qu’ils craignent justement d’être assimilés au pacifisme. C’est dans cette dernière catégorie que pourrait se ranger l’Appel, qui écrit : « Aucune expérience du communisme, dans l’époque présente, ne peut survivre sans s’organiser, se lier à d’autres, se mettre en crise, livrer la guerre.  » (Proposition VI, p.63).
À l’inverse, une position rigoureusement anti-alternative se trouve par exemple chez Théorie communiste, dont le concept d’ « auto-transformation des prolétaires  » montre bien le hiatus qui peut exister entre ce qui peut se vivre dans la société du capital, et ce qui se vivra après le moment où le communisme aura été produit. Ce qui conduit les membres de TC et certains de ceux qui adhèrent à leurs thèses (comme François Danel, qui sur ce point est encore plus rigide que ses inspirateurs [7]) à voir dans chaque tentative pratique de poser la question communiste une démonstration du caractère inévitablement alternatif de toute démarche de ce type.
Il y a aussi la position que j’ai développée dans l’article de Meeting 1 (« Trois thèses sur la communisation »). Il s’agit de tenir compte de la critique essentielle adressée à l’alternative (pas de possibilité de développer le communisme au sein du monde du capital) : mais de reconnaître aussi qu’il y a forcément un rapport entre ce que sont les prolétaires actuellement et ce qui les rendra capables de produire le communisme un jour, autrement dit, qu’il est possible de se poser pratiquement des problématiques qui ont à voir avec le communisme quand bien même il est impossible de vivre actuellement quelque chose qui « tende vers » le communisme ou en soit une préfiguration. J’ai donc été amené à dire que le mouvement communisateur se caractérise par le fait qu’il se pose déjà dans les luttes des questions qui sont de même nature que celles qui mèneront à la production du communisme au moment de la révolution : mais que les réponses qu’il y amène, bricolées avec ce que le capital rend possible actuellement, ne sont pas elles-mêmes communistes.

Octavo
On trouve bien dans l’Appel une critique explicite de l’alternative : « C’est à force de voir l’ennemi comme un sujet qui nous fait face - au lieu de l’éprouver comme un rapport qui nous tient - que l’on s’enferme dans la lutte contre I’enfermement. Que l’on reproduit sous prétexte d’« alternative » le pire des rapports dominants. Que l’on se met à vendre la lutte contre la marchandise. Que naissent les autorités de la lutte anti-autoritaire, le féminisme à grosses couilles et les ratonnades antifascistes » (Proposition I, pp 7 et 8). Ou encore : « Et puis, il y a cette mystification : que, pris dans le cours d’un monde qui nous déplaît, il y aurait des propositions à faire, des alternatives à trouver. Que l’on pourrait, en d’autres termes, s’extraire de la situation qui nous est faite, pour en discuter de manière dépassionnée, entre gens raisonnables.
Or non, il n’y a pas d’espace hors situation. Il n’y a pas de dehors à la guerre civile mondiale. Nous sommes irrémédiablement là »
(Proposition VII, p.72).
La deuxième critique, cependant, est davantage adressée à l’alternative pacifiste qu’à l’alternative tout court.
La question est donc de savoir pourquoi l’Appel, tout en posant une critique de l’alternative, penche malgré tout irrésistiblement vers celle-ci ?
La réponse se trouve peut-être à la proposition VI : « D’une manière générale, nous ne voyons pas comment autre chose qu’une force, qu’une réalité apte à survivre à la dislocation totale du capitalisme pourrait l’attaquer véritablement, c’est-à-dire jusqu’à cette dislocation justement » (Proposition VI, p.67). Toute la difficulté de la théorie révolutionnaire se tient cachée derrière cette phrase : il s’agit de comprendre le renversement du capitalisme comme un processus qui ne soit pas lui-même capitaliste, puisqu’au bout du compte il a la capacité de détruire le capitalisme, et qui pourtant prend naissance dans le rapport social capitaliste.
C’est en ce sens que l’Appel est représentatif du débat qui traverse l’aire qui pose la question de la communisation. Comme ses pratiques ne sont manifestement pas communistes, et ne peuvent pas l’être, cette aire a la tentation de voir dans sa moindre force ou sa moindre activité l’unique raison de l’inexistence des réponses aux questions communisatrices qu’elle met à jour.

Nono
On comprend aisément que le Parti dont parle l’Appel n’est en rien une avant-garde. En effet, alors que le parti léniniste prépare la révolution, et même plus précisément le coup d’Etat, le Parti dont il est question dans l’Appel produit directement le communisme, du moins le communisme de la période prérévolutionnaire. Bien plus : il est ce communisme.
« La pratique du communisme, telle que nous la vivons, nous l’appelons “Le Parti”. Lorsque nous parvenons à dépasser ensemble un obstacle ou que nous atteignons un niveau supérieur de partage, nous nous disons que nous “construisons le Parti” » (proposition VI, p.63). Le Parti n’est pas l’avant-garde, il est le camp tout entier. Il englobe même ceux qui ne se sont pas encore formellement rencontrés et liés : « Certainement que d’autres, que nous ne connaissons pas encore, construisent aussi le Parti, ailleurs. Cet appel leur est adressé » (proposition VI, p.63).
Les tics de langage les plus révélateurs de la tentation alternative qui s’impose progressivement dans l’Appel sont systématiquement associés à l’évocation du Parti : « À y regarder de près, le Parti pourrait n’être que cela : la constitution en force d’une sensibilité. Le déploiement d’un archipel de mondes. Que serait, sous l’empire, une force politique qui n’aurait pas ses fermes, ses écoles, ses armes, ses médecines, ses maisons collectives, ses tables de montage, ses imprimeries, ses camions bâchés et ses têtes de pont dans les métropoles ? Il nous paraît de plus en plus absurde que certains d’entre nous soient encore contraints de travailler pour le Capital - hors de diverses tâches d’infiltration, bien sûr » (Proposition VI, p.64). Mais croit-on vraiment que, si on n’est plus employé par telle entreprise ou tel gouvernement, on cesse de « travailler pour le Capital » ? Et qu’on a ainsi opéré une « sécession avec le processus de valorisation capitaliste  » ? (Proposition I, p.10). Le propre de la subsomption réelle, c’est à dire de cette période dans laquelle le capital a d’une certaine manière absorbé la totalité de la réalité sociale au lieu de demeurer cantonné au processus productif, c’est bien que n’importe quelle activité est susceptible de devenir partie prenante du processus de valorisation.

Decimo
L’Appel aboutit, en termes stratégiques, à une impasse : le dernier paragraphe le reconnaît, qui conclut l’ouvrage sur un « pari », c’est à dire sur ce qui ne saurait s’argumenter : « ON nous dira : vous êtes pris dans une alternative qui, d’une manière ou d’une autre, vous condamne : soit vous parvenez à constituer une menace pour l’empire, et dans ce cas, vous serez rapidement éliminés ; soit vous ne parviendrez pas à constituer une telle menace, vous vous serez vous-mêmes détruits, une fois de plus.
Reste à faire le pari qu’il existe un autre terme, une mince ligne de crête suffisante pour que nous puissions y marcher, suffisante pour que tous ceux qui entendent puissent y marcher et y vivre »
(proposition VII, pp 85 et 86).
La force matérielle en formation, le Parti, comment va-t-elle concrètement échapper à la répression ? Où « ses fermes, ses écoles, ses armes, ses médecines, ses maisons collectives, ses tables de montage, ses imprimeries, ses camions bâchés et ses têtes de pont dans les métropoles » vont-elles se cacher ? De telles entreprises n’ont en rien besoin d’être subversives pour être réprimées. De fait, tout est illégal : sans même parler des armes, il est interdit d’exercer la médecine, de travailler, de conduire, sans les diplômes, contrats ou permis correspondants. Même les SEL, les système d’échange locaux, ont un temps été dans la ligne de mire des services fiscaux.
Toutes les communautés alternatives qui ont existé un certain temps ont résolu la question de la même manière, et de fait il n’y en a pas deux. Une expérience comme celle-là ne peut subsister que si elle respecte la légalité du capital. Rien n’interdit à qui en a les moyens de créer des hôpitaux, des écoles ou des fermes collectives privées. Mais en quoi pourrait-on dire de quelque manière que ce soit qu’elles sont « communistes » ?
La condition de la confrontation avec la légalité du capital, c’est de ne pas s’attacher à un lieu, une structure, ou un mouvement durablement, ce qui signifierait sa perte. L’Appel accorde, avec raison, beaucoup d’importance aux lieux : « Pour cela, nous avons besoin de lieux. De lieux où s’organiser, où partager et développer les techniques requises. Où s’exercer au maniement de tout ce qui pourra se révéler nécessaire. Où coopérer » (Proposition V, p.54). De fait, le lieu comme point de rassemblement dans la lutte est un mode d’organisation qui a fait ses preuves. Mais le propre de tels lieux, c’est de devoir sans cesse s’effacer devant la répression qu’ils attirent : quand ils s’éternisent, c’est tout simplement le signe qu’ils ont cessé d’être actifs.

Uno décimo
Une des conséquences regrettables de la manière dont l’Appel envisage, sous le capitalisme, la croissance d’un camp communiste qui se renforce et s’approfondit en s’auto-organisant, c’est que la voix ainsi tracée devient exclusive de toute autre. Le communisme, au lieu d’être produit collectivement et universellement par le prolétariat détruisant le capital dans des formes qu’on ne saurait déterminer à l’avance, se trouve prédéfini par les configurations qu’on entend lui donner aujourd’hui, au cœur même du monde du capital.
Or, la conception qu’on peut avoir actuellement du communisme est elle-même à historiciser, elle est partie prenante d’un stade du développement du capitalisme. C’est ce genre de chose que l’Appel manque totalement. Aussi messianiques que soient les conceptions du communisme dans l’Appel, elles seront toujours le produit du temps présent : et elles manqueront invariablement la richesse possible des définitions du communisme en tant que rapport social universel.
Or, ce communisme comme rapport social universel, s’il existe un jour, sera produit dans des circonstances - la crise généralisée du rapport social, l’insurrection, la destruction totale du capitalisme- dont le déroulement réel nous échappent en grande partie. Quelles seront, alors, les mesures communisatrices, celles qui permettront de produire concrètement le communisme ? On peut certes avoir un avis sur cette question : mais comment admettre que cet avis puisse trancher dès à présent sur ce qui sera ou ne sera pas la communisation ? Même la réflexion sur les exemples historiques les plus intéressants à ce sujet - l’Espagne des années trente, l’Italie des années soixante-dix -ne nous permettra jamais de prédire l’avenir à ce point là.
En appelant à la constitution d’un camp communiste sur les bases de ce qu’il définit dès à présent comme étant le communisme, l’Appel fige sa vision de la communisation. Il est dans la logique de l’Appel de considérer que seules les forces communistes capables de s’auto-organiser dans le capital seront à même de l’emporter demain dans une insurrection ; et que seules sont ces formes communistes celles qui se sont auto-organisées dans le Parti. Bref, comment le Parti, à supposer qu’il se forme sur les bases de ce qui est décrit dans l’Appel, jugera-t-il les évolutions chaotiques des luttes de classe futures ? Il ne les jugera communistes que dans la mesure ou elles le rejoindront, puisqu’il sera lui-même le communisme...
Le Parti ratera tout ce qui se développera dans des formes, des moments et des circonstances qu’il n’aura pas pu prévoir : et il se comportera en censeur de ces formes.
Dès à présent le ton de l’Appel, parfois très cassant, nous donne des indications sur cette coupure entre « bons » communistes, ceux qui ont su faire « sécession », et « mauvais » prolétaires qui ne font rien d’autre que se soumettre au capital. Comme si tous ceux qui n’ont pas d’abord fait « sécession » ne seront jamais à même d’intervenir dans la communisation. De même, l’Appel affirme que ceux qui veulent le communisme doivent cesser de travailler pour le capital. Comment penser qu’on peut créer le communisme en proposant une stratégie révolutionnaire dont la première mesure soit de se couper de ceux qui « travaillent pour le capital », alors même qu’on peut penser qu’une des bonnes raisons pour produire un jour le communisme sera peut-être justement d’avoir, jusque là, « travaillé pour le capital »...?

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Illustration

Duo decimo
L’Appel tombe dans un piège commun pour qui tente de poser la question de la communisation de manière un tant soi peu pratique : les réponses qu’on essaye d’y apporter aujourd’hui semblent délimiter un espace que seuls les véritables révoltés peupleraient, tandis que les autres, ceux qui restent à l’écart de cette révolte, ne composent rien d’autre que le prolétariat intégré au capital.
Un journal publié à Toulouse est assez représentatif de cette manière de penser. Intitulé NOUS, ce fanzine présente sur la couverture de son numéro 7 le dessin d’une personne qui marche en équilibre sur un fil pour franchir le gouffre qui NOUS sépare du monde du capital, représenté par ses usines, ses centrales nucléaires, ses immeubles, ses patrons, ses flics, mais aussi ses travailleurs impuissants et ses téléspectateurs anesthésiés.
À cet égard, la manière dont la première personne du pluriel est employée dans l’Appel n’est pas non plus tout à fait innocente. Certes, l’Appel prend soin de ne pas opposer NOUS et EUX, mais, paraphrasant Heiddegger, NOUS et ON. Le NOUS de l’Appel (comme celui de Toulouse, d’ailleurs) est ouvert : « le NOUS qui s’exprime ici n’est pas un NOUS délimitable, isolé, le NOUS d’un groupe. C’est le NOUS d’une position » (Proposition I, p.8). Mais cette position, c’est celle qui affirme, en quatrième de couverture, que « NOUS AVONS COMMENCÉ  ». Ceux qui ont commencé ont déjà avancé sur le chemin de la révolution. C’est explicite dans la formule suivante : « Le renversement du capitalisme viendra de ceux qui seront parvenus à créer les conditions d’autres types de rapports » (Proposition VI, p.65).
L’Appel n’imagine, comme voie vers le communisme, que celle que ses rédacteurs ont eux-mêmes choisi de suivre : c’est là le sens de ce NOUS qui est finalement moins celui d’une « position » que celui d’un parcours. Effectivement, certains de ceux qui se retrouvent actuellement mêlés à « l’aire qui pose la question de la communisation » ont pu vivre une forme de « sécession » : mais une telle rupture s’inscrit dans la logique d’une époque où la communisation est une question marginale. On peut heureusement penser qu’une crise généralisée du rapport social entraînerait d’autres modes d’adhésion à l’idée communiste. La révolution ne sera pas que le fait de squatteurs ou d’anciens squatteurs ! Penser le contraire, c’est croire que la révolution ne l’emportera qu’à la condition que la subjectivité révolutionnaire ait gagné les masses : alors que la révolution sera à la fois le moment de la désobjectivation du rapport social capitaliste et celui de la désubjectivation de la question communisatrice [8].

Tercio decimo
On évite le piège précédemment décrit si on admet que, dans notre époque, toutes les réponses qui peuvent être trouvées à la question de la communisation sont des réponses de notre époque : c’est à dire destinées à se périmer dès que la situation se sera suffisamment modifiée pour qu’une question jusque là minoritaire soit désormais dans toutes les bouches.
La problématique communisatrice, tout comme la conception que l’on se fait du communisme, est elle-même historique. Si le point de continuité entre les luttes actuelles et la révolution est bien la question de la communisation, cette question, déjà diverse dès maintenant, ne peut que s’enrichir de significations nouvelles et de développements imprévus avec l’évolution d’une situation dynamique qui verrait la chute du rapport social capitaliste. Ce ne sont donc pas seulement les réponses à la problématique communisatrice, donc les pratiques, qui se modifieront avec l’arrivée d’une période révolutionnaire, mais bien aussi les questions posées. Tout pratique actuelle qui se voudrait communisatrice devrait donc garder à l’esprit qu’elle répond de manière inadéquate à une question mal posée  : ce qui, en même temps, n’enlève strictement rien à sa valeur. Car la question comme la réponse sont inadéquates pour servir de mesure à ce que pourrait être à l’avenir le communisme comme rapport social universel ; mais elles sont tout à fait adéquates pour donner aux luttes actuelles un sens qu’elles ne possèdent pas sans elles, et qui peut se révéler ensuite déterminant pour la possibilité de produire le communisme.
Vouloir mener une lutte tout en s’affranchissant de toutes les médiations mises en place par le capital (les syndicats, la politique, les médias, le droit, etc.) est un exemple évident d’une manière de poser des questions qui ont trait à la communisation [9]. Mais, pourquoi pas, chercher une vie collective et des rapports « différents », à la condition que ce soit dans le contexte de la lutte, peut aussi en être un exemple.
Bien entendu, toutes les pratiques expérimentées alors ne sont en rien communistes, et même elles peuvent être reprises dans un sens qui n’a plus rien de communisateur, comme simples formes réhabitées dans des cadres purement capitalistes. C’est bien le cas des squats qui furent à certains moments une réponse en terme d’organisation et de vie quotidienne à un certain nombre de questions semblables, mais qui peuvent être tout aussi bien un lieu de promotion artistique parmi d’autres. Même chose pour les assemblées générales, les coordinations, les conseils, les occupations d’usines, etc. Toutes ces formes de la lutte peuvent être, à un moment donné, une réponse à une problématique communisatrice, comme elles peuvent être le contraire. L’hypostase d’une de ces formes ne peut que devenir une idéologie.


Quarto decimo
À la formule de l’Appel qui dit : « le renversement du capitalisme viendra de ceux qui seront parvenus à créer les conditions d’autres types de rapports » (Proposition VI, p.65), il faut répondre : « les conditions d’autres types de rapports seront créées par ceux qui seront parvenus à renverser le capitalisme. »

[1] « Communisation : un “appel” et une “invite” » in troploin sept 04. Dauvé termine son texte en écrivant : « Si la situation est telle que la décrivent ceux qui préparent Meeting et ceux qui ont publié Appel, la simple concomitance des projets devrait susciter au minimum un intérêt réciproque chez leurs animateurs respectifs. A notre connaissance, tel n’est pas le cas ». Et il ajoute aussi, concernant l’Appel : « Quelles que soient les réserves qu’il peut susciter, ce livre manifeste une existence, une expérience, en particulier dans les actions anti-mondialisation des dernières années ». Il faut donc préciser ici que la « concomitance » des projets n’a rien de fortuit et que « l’expérience » dont témoignerait l’Appel se trouve aussi dans Meeting. Certains articles de Meeting 1 et l’Appel parlent strictement de la même chose.

[2] Les références aux numéros de pages seront celles de la publication papier de l’Appel, qui se caractérise par son petit format et la couleur marron de sa couverture.

[3] Les expressions « aire qui pose la question de la communisation », « mouvement communisateur » et « courant communisateur » sont reprises dans le sens que je leur avais respectivement donné dans Meeting 1.(« Trois thèses sur la communisation »). Le « courant communisateur » désigne les groupes théoriques qui reprennent explicitement le concept de communisation comme un pôle important de leur réflexion : ce courant est bien entendu pour le moment très restreint. « L’aire qui pose la question de la communisation » englobe une part beaucoup plus vaste du mouvement prolétarien passé ou actuel. Il s’agit de caractériser ces moments de la lutte des classes où la problématique centrale était quelque chose de proche de ce qu’on peut à présent entendre par communisation : en gros, comment s’y prendre pour réaliser l’immédiateté des rapports sociaux. Ce qui signale l’existence de cette aire, c’est la cristallisation autour de la question communisatrice à un moment donné et dans une lutte donnée : on ne saurait penser que cette portion du prolétariat en lutte puisse exister à part ou se perpétuer en dehors de la lutte des classes en général. Enfin, le « mouvement communisateur » est quelque chose qui reste à créer. Il s’agit de susciter un débat au sein de « l’aire » - donc, dans les luttes et les moments où la problématique communisatrice semble se faire jour - pour que se forme un mouvement qui expliciterait cette problématique au sein des luttes.

[4] Dauvé, op.cit.

[5] On comptera quelques échanges de coups avec les flics, quelques bris de vitrines et caméras, quelques halls d’hôtels saccagés, et beaucoup de bordel en centre-ville - et aussi pas mal d’interpellations, quelques procès (dont un manifestant condamné à quatre mois fermes) et un arrêté de la préfecture du Rhin qui interdisait toute manifestation en centre-ville.

[6] Village Alternatif Anticapitaliste et Anti-guerre, à l’occasion du sommet du G8 à Evian en juin 2003. On trouve d’ailleurs une critique du VAAG dans l’Appel, p.19.

[7] « Un meeting permanent ? Sans blague ! », François Danel

[8] Voir le nota bene de « trois thèses sur la communisation », Meeting 1

[9] Je parle de « questions » parce que chaque pratique, dans ce type de lutte, est une tentative de répondre à un problème particulier.

Un autre emploi de l’argent - Anonyme

mercredi, 25 mai 2005

Nous n’aborderons pas ici la totalité des propositions de l’Appel mais celles qui nous paraissent susciter des questions pratiques relatives à ce que pourrait être la base sociale-historique de la communisation. Il est bien évident que si l’on ne suppose pas de préalable au communisme, au sens de période de transition, socialisation des moyens de production, des activités, etc., on peut penser que l’activité communisatrice est possible, ici et maintenant, dans les conditions présentes des rapports médiés par l’argent, la propriété privée, les modes de circulation des biens, richesses, savoirs, etc., autrement dit, dans les conditions économiques et politiques qui sont celles de la société actuelle. Dans ces conditions, le niveau de communisation coïncide avec le niveau de pouvoir d’achat d’un groupe social donné plus ou moins homogène. A partir du point de vue immédiatiste, on peut penser que la création de réseaux de coopération, sous forme de lieux, de communautés, de « fermes communisés », c’est d’ors et déjà vivre et pratiquer le communisme. Or, cette pratique correspond au contexte historique de la démocratie occidentale. Et relève pour l’essentiel du régime de la liberté marchande : qui peut payer peut choisir. Si la communisation est transformation, universalisation, extension hégémonique d’un nouveau type de rapport social supprimant le capital, (c’est-à-dire les classes, l’exploitation, etc.), les pratiques de mise en commun éparpillées sur le territoire de la totalité capitaliste sont comme autant de phases virales de transition vers la communisation de tout l’“organisme” social du capital. Or, en attendant cette généralisation, ce sont les conditions d’accès capitalistes aux moyens qui déterminent la mise en commun. Dans l’Appel l’agent de cette “communisation” est appelée amitié politique. C’est une amitié politique de type communautaire. Cette amitié politique opère une espèce de transsubstantiation du capital en communisme mais apparaît aussi bien comme une espèce de compromis historique entre les classes, dans la société capitaliste. Dans l’Appel il n’y est pas question d’antagonisme politique entre riches et pauvres mais de différences “éthiques”. Les différences de classe, de pouvoir social, entre patron et ouvrier procèdent d’une disposition éthique. Le communisme est une disposition éthico-politique. Sauf que le mode de production de cette disposition éthico-politique n’est pas pensée historiquement. S’agit-il de différences de classes subsumées sous la catégorie “éthique”, de l’histoire sociale réelle des hommes, de la révolte contre l’exploitation capitaliste ou contre l’éthique patronale ? La question éthico-politique est une lecture de classe de la conflictualité historique qui n’est pas la nôtre. L’expression politique des besoins dans les luttes ne se positionne pas sur des différences éthiques mais des rapports de forces sociaux. Cela ne veut pas dire que l’éthique est une dimension absente des conflits mais que sa problématisation n’est pas immédiatement saisissable comme telle. Aussi, la proposition “différences éthiques” est politiquement inopérante sur le terrain des enjeux pratiques. Quand nous nous opposons aux mille formes de l’exploitation ce n’est pas parce que nous estimons que l’éthique de l’exploiteur nous pose problème. C’est d’abord son pouvoir social d’exploiteur qui nous concerne pratiquement. De là à prétendre que son pouvoir procède d’une éthique, c’est plaquer sur la guerre sociale la logique d’un conflit moral. Dans l’Appel, malgré ses vélléités franchement anti-individualiste, l’accès n’est pas posé au-delà du bon vouloir, des attractions-répulsions et de l’opportunisme social des individus : les corps restent les individus détenteurs de l’accès aux moyens, ressources, etc., de la “société” bourgeoise. La monnaie vivante, c’est aussi l’autre monnaie des communautés : une autre façon de payer la valeur d’usage. Dans les communautés, les possibilités d’accès aux ressources sont conditionnées par la qualité des sentiments, des relations affectives entre les individus, conditions qui renvoient à des “sujets” propriétaires de possibilités d’usages. En fait, la condition du partage, dans la communauté des amis “politiques” c’est la conjuration de toute politique en son sein, c’est-à-dire de la lutte de classe. D’où la nécessité d’une “expulsion” régulière des tensions activistes vers les mouvements sociaux, préservant ainsi l’unité apparente de la communauté. Dans la forme-de-vie communautaire, c’est la propriété privée associative des moyens, l’élargissement de la subjectivité des individus propriétaires en communauté qui est le support matériel du “communisme”. L’amitié politique communautaire n’est donc pas une activité de dissolution de la propriété privée mais une égalité de principe dans l’usage de la propriété privée. L’objet de cette amitié politique est purement domestique. Elle ne trouve pas son principe actif dans les luttes sociales.

Dans l’emparement communisateur c’est le postulat de l’accès égalitaire aux moyens de vivre et de lutter qui est posé collectivement comme la condition indispensable à la coopération entre les individus. Elimination, destruction, révocation de tous les pouvoirs sociaux de propriété, d’accès au fric. Face à la puissance d’expansion des luttes, ce que l’Appel nomme amitié politique n’est qu’une variante de la séduction interindividuelle. Or, dans les luttes, c’est l’ouverture historique, l’état d’exception généralisé en tant que condition d’accès égalitaire aux moyens, communauté de destin, qui réalise le rapport amitié et politique. C’est l’amitié politique communiste dépassant l’amitié politique bourgeoise imbibée de non-dits sur l’argent, la propriété privée, les positions de classe. L’amitié politique communiste pose la suppression des classes comme sa condition existentielle. Les conditions d’accès à la lutte, au partage du politique sont ouvertes par le développement du conflit. Il n’est plus question d’opposer abstraitement “mondes sensibles” et revendications : le sensible, c’est la réponse de chacun à la situation de tous, dans l’intérêt de tous. Les querelles pour le monopole de la signification du geste, de l’affect, de l’acte ne tranchent rien face à la réalité antagoniste de l’ennemi. Par les luttes, les conditions d’accès aux moyens et aux ressources peuvent être d’emblée posées dans leur dimension historique et sociale, loin des conditions domestiques d’accès posées par la société secrète ou le club. La condition d’existence de l’amitié politique communautaire repose sur le fantasme de la minorité agissante, c’est-à-dire la reproduction en miniature de la société de classes. En effet, comme pour toute communauté qui n’a pas détruit la propriété privée, le pouvoir exclusif d’usage des propriétaires est conservé et avec lui, les différences de classes. Les posture consiste donc à faire comme si ce n’était pas le cas. La reconnaissance politique en son sein de conflits de classes signerait son arrêt de mort. La communauté des “égaux” existe tant que le fantasme de l’indistinction sociale est la règle. C’est l’oubli de la société de classes et non son abolition : c’est pour cela que nous pouvons parler de reproduction miniaturisée de la société de classes s’agissant des communautés et de réseaux de coopération actuels. La condition d’existence de la minorité agissante c’est donc une espèce de sublimation du pouvoir de classe, posé en tabou suprême, déchargé de toute conflictualité politique en son sein. Il y a dans la communauté désir d’appropriation, recréation d’un “propre”, d’un proprium commun aux individus. Toute communauté combat la désagrégation, la dissolution sociale. Son mouvement affectif tend vers l’agrégation et finalement, la durée, la persistance d’un être conservateur, qui combat la puissance de désagrégation du prolétariat, ce non-sujet, délié, hétérogène subversif, impropre à toute communauté. Du coup c’est au niveau de la conscience domestique du monde que la communisation est posée. Ici, l’amitié politique n’est que le double de la réalité capitaliste les contradictions de classes en moins. C’est la même logique nommée autrement. Dans une toute autre situation, avant d’être emparement collectif des moyens et des ressources, etc., la communisation serait d’abord lutte politique, dans le cours de conflits, pour des conditions égalitaires de l’accès. C’est précisement de cette nécessité de la généralisation du conflit autour de l’accès dont s’éloigne l’Appel. Pour lui c’est directement l’usage, sans autre médiation que la volonté de ceux disposant déjà de quoi mettre en commun qui est la communisation. Il a déjà résolu pour lui les conditions d’accès, il les a résolus dans les conditions restrictives d’un groupe social déterminé, séparé, alternatif. Dans la proposition III, de la page 31, il est dit : « Nous faisons un constat simple : n’importe qui dispose d’une certaine quantité de richesses et de savoirs que le simple fait d’habiter ces contrées du vieux monde rend accessibles, et peut les communiser. La question n’est pas de vivre avec ou sans argent, de voler ou d’acheter, de travailler ou non, mais d’utiliser l’argent que nous avons à accroître notre autonomie par rapport à la sphère marchande. » Tout d’abord, nous ne voyons vraiment pas quelle est la réalité que désignent les rédacteurs de l’Appel sous cette expression très vague et indéterminée de “n’importe qui”. S’agit-il du prolétariat dans sa totalité, de ceux qui pratiquent ensemble le communisme, de “moi-je” coalisés en un “nous” ? Car si on fait de la communisation une question collective pour l’emparement des moyens de vivre et de lutter, en partant des possibilités actuelles de la survie, il aurait fallu dire la vérité suivante : n’importe qui ne dispose pas d’une certaine quantité de richesses et de savoirs, et ne peut communiser. Si, au contraire, on estime que la communisation peut se passer des luttes, on doit dire : ceux qui peuvent disposer d’une certaine quantité de richesses et de savoirs, peuvent les communiser. L’accès à la “communisation” n’est plus ouvert par la lutte mais par des possibilités individuelles. Il y aussi le rôle mystérieux de ces contrées du vieux monde. Est-il certain que le fait d’habiter ces contrées, fasse du vieux monde le prestataire évident de tous les “n’importe qui” ? Quand les rédacteurs de l’Appel disent que le fait de vivre avec ou sans argent, de travailler ou non, voler, etc., n’est pas la question, ils semblent nous dire que les situations, les “évidences sensibles”, vécues sous les diverses modalités de la survie, leur importent peu, en tant que communisateurs. Mais, est-ce que la majorité des prolétaires peut en dire autant ? Il est évident que, dans la société capitaliste, la réalité des rapports d’argent ne se pose jamais comme un lien dont on pourrait se défaire ou se passer, selon notre humeur. L’argent est le support d’accès à toutes les activités sociales. C’est même l’argent, en tant que temps de travail matérialisé, qui est l’autre face des pratiques de don et de gratuité. Les biens offerts gratuitement sont effectivement produits. Si les pratiques de gratuité et de don relèvent de la contre-culture, de la solidarité familiale, de l’entraide, elles existent aussi comme pendants de la “sphère marchande”. Quand elles retirent des biens du circuit de la valorisation marchande pour les offrir sans conditions d’échanges, elles n’annullent pas leur valeur. Comme le gaspillage, l’intégration prévisionnelle du vol à l’étalage, du détournement ou du blanchiment d’argent, la gratuité n’est pas la négation de la valeur d’échange mais constitue une part de sa rationalité. Et le capital règle bien la circulation des hommes en tant que marchandises consommables quand, destinés à être des consommateurs permanents, ils prennent ou non le risque de payer le “tarif” de la répression dès qu’il font un usage gratuit des transports publics. L’autre facette de l’argent c’est la répression. C’est toujours avec du temps de travail matérialisé qu’on a à faire dans le don, la gratuité des biens. Quand bien même on soutiendrait, sur plusieurs générations, un circuit de gratuité et de don, le coût de la “vie” finirait par entamer les agents de ce circuit. La proposition « d’utiliser l’argent pour accroître notre autonomie par rapport à la sphère marchande » nous semble socialement sélective. L’accès à l’argent est du temps de travail socialement produit, quelle que soit par ailleurs la nature, les conditions, la marge sociale de l’activité rémunératrice. C’est une activité qui, dans sa réalisation, est bornée par la valeur d’échange. Dans de telles conditions, en quoi notre autonomie peut-elle s’accroître d’une once par rapport à la sphère marchande ? De l’argent, il faut toujours en “avoir”, en obtenir, pour en faire usage. C’est une véritable “quête” permanente. La question d’avoir ou non de l’argent se pose quotidiennement au prolétariat, « condamné à cette ignominie suprême de toujours penser à l’argent ». C’est la cause même de cette soumission “absurde” et “volontaire” de tant de salariés au capital, à la flexibilisation autoritaire de leur force de travail, à la pauvreté. Mettons que, par exemple, une gouvernance biopolitique progressiste mondiale parvienne à instaurer un revenu garanti pour tous, au niveau de rémunération du cadre universitaire ou du directeur commercial d’une multinationale. Mettons que tout le monde dispose d’assez d’argent pour en faire un usage “communiste”. En quoi pourrions-nous parler d’un accroissement de notre “autonomie” par rapport à la “sphère marchande” ? Imaginez un instant un usage de l’argent sans sphère marchande. Dans le monde des marchandises, c’est l’argent ou la monnaie qui assurent la fonction d’équivalent général. Pas de vie économique sans argent. Le contenu de l’exploitation capitaliste se présente sous la forme d’un rapport monétaire entre capitaliste et salarié. Si l’argent en soi, ne produit pas de capital, l’accumulation du capital, elle, est impossible sans argent. Gérer, aménager l’argent, c’est aussi une fonction des États. La valeur sous forme-argent est nécessaire, parce que les marchandises ne s’échangent pas directement entre elles. Le prix des marchandises, c’est l’incarnation du travail en général, sous la forme-argent. Marchandises et argent sont les deux faces inséparables et opposées d’une même réalité. Le monopole social de la fonction de l’argent est détenu par l’équivalent général, l’argent lui-même. L’expression complémentaire et distincte de la production des valeurs d’échanges, c’est encore et toujours la forme-argent. L’argent comme réserve de valeur, étalon des prix, moyen de circulation, mais aussi de contrôle, de répression, de privation, etc. Au contraire, la communisation pourrait être la lutte pour l’emparement collectif des moyens de vivre et de lutter, au point que nous pourrions nous passer d’utiliser l’argent pour pratiquer le communisme. n De même, sur la question de la propriété privée, l’Appel introduit des données psycho-affectives, qui embrouillent la fonction réelle de la propriété privée dans la société capitaliste. Son traitement n’est pas communiste, mais alternativiste et existentialiste. La question de la propriété privée y est abordée dans la phénoménalité pure de l’usage. La proposition VI, page 61-62 nous dit : « Il est évident, par exemple, que l’ON a prétendu trancher la question de ce qui m’est approprié, de ce dont j’ai besoin, de ce qui fait partie de mon monde, par la seule fiction policière de la propriété légale, de ce qui est à moi. Une chose m’est propre dans la mesure où elle rentre dans le domaine de mes usages, et non en vertu de quelque titre juridique. La propriété légale n’a d’autre réalité, en fin de compte, que les forces qui l’a protège. La question du communisme est donc d’un côté de supprimer la police, et de l’autre d’élaborer entre ceux qui vivent ensemble des modes de partage, des usages. » Qui a osé prétendre trancher une telle question ? L’ambigüité sémantique entre les mots “approprié”, “propre”, “domaine”[1] “propriété” n’est pas tranchée en faveur d’une condamnation franche de la propriété privée. Il est dit : ce qui m’est “approprié” vous ne pouvez pas le résoudre, le connaître, le sentir par « la seule fiction policière de la propriété légale ». On nous apprend que l’individu propriétaire est bien plus qu’une somme de rapports juridiquement déterminés, qu’il a aussi des “besoins”, un “monde”, etc. Fort bien. En quoi cela supprime t-il la réalité de la propriété privée ? Quand bien même nous pourrions savoir ce qui est “approprié” à un propriétaire, à un flic ou à un citoyen, etc., cela ne supprimerait en rien la réalité du pouvoir social de la propriété privée, de la police ou de l’Etat. Plus loin : ce qui m’est “propre”, c’est toute chose qui “rentre” dans le “domaine de mes usages”, et non le pouvoir social d’usage concédé par un titre juridique. L’usage est représenté ici comme la pratique qui constitue l’acte de posséder la chose. Mais c’est une chose dont l’usage est inséparable d’un “domaine”. Quel que soit le domaine d’usages, nous avons encore et toujours à faire à un régime de propriété déterminée par la loi du capital et de l’Etat : propriété “sociale”, “communale”, “mixte”, domaine “privé”, “public”, squatt. La cause des conflits sociaux autour de l’usage de territoires, c’est toujours l’impossible extraterritorialité politique et économique de tout usage. Il n’existe pas d’Usage Autonome Permanent (UAP). Tout domaine est territoire de l’Etat. Le mythe de la libération du sol, de l’usage libéré de la terre par la multiplication des petits propriétaires a fait son temps, depuis la révolution bourgeoise de 1789. Un autre point de vue sur l’usage : « L’usage pur apparaît moins comme quelque chose d’inexistant (car il existe en effet instantanément dans l’acte de la consommation) que comme quelque chose qu’on ne saurait jamais posséder, qui ne peut jamais constituer une propriété (dominium). L’usage est toujours une relation avec ce qu’on ne saurait s’approprier, il se réfère aux choses en ce qu’elles ne peuvent pas devenir un objet de possession. Mais, de cette manière, il permet aussi de mettre à nu la véritable nature de la propriété qui n’est jamais que le dispositif qui déplace l’usage des hommes à l’intérieur d’une sphère séparée où il se convertit en droit. » (Agamben, Profanations) C’est le propriétaire qui détient le pouvoir de priver ou non l’accès à l’usage des choses en son domaine. L’usage devient la propriété privée du propriétaire. Nous parlions de l’ambigüité sémantique des mots “propre”, “approprié”, “propriété”. Dans L’idéologie allemande, Marx situe très exactement la cause historique d’une telle ambigüité dans la nécessité pour les idéologues bourgeois de naturaliser la propriété privée, et il vise Stirner pour avoir « réfuté l’abolition de la propriété privée par les communistes en transformant celle-ci en “l’avoir” et en proclamant que le verbe “avoir” était un terme dont on ne saurait se passer, une vérité éternelle, puisqu’il pourrait arriver, même dans une société communiste, qu’il “ait” mal au ventre.Tout à fait de la même manière, il fonde la pérrenité de la propriété privée : il la métamorphose en concept de la propriété, exploite la parenté étymologique existant entre “propriété” et “propre”et proclame que le terme“ propre” constitue une vérité éternelle, puisqu’il peut bien arriver que, même en régime communiste, des maux de ventre lui soient “propres”. Or, tout ce non-sens théorique, qui cherche refuge dans l’étymologie, serait impossible si la propriété réelle que les communistes veulent abolir n’avait pas été transformé en ce concept abstrait : la propriété. » Plus loin, il détaille la base historique, tout à fait rationnelle, de ce non-sens théorique : « Il est d’autant plus facile au bourgeois de prouver , en utilisant la langue qui lui est propre, l’identité des relations mercantiles et individuelles ou encore des relations humaines en général, que cette langue est elle-même un produit de la bourgeoisie et que, par conséquent, dans le langage comme dans la réalité, on a fait des rapports du commerçant la base de tous les autres rapports humains. [...] Par exemple, propriété signifie à la fois Eigentum (propriété matérielle) et Eigenschaft (propriété, qualité morale), property : Eigentum et Eingentümlichkeit (particularité individuelle), “propre” au sens commercial et au sens individuel (en allemand eigen, racine de Eigentum et Eigenschaft, propre : qui m’appartient, matériellement, ou qualité morale), valeur, value, Wert - commerce, Verkher (Marx donne à ces termes un sens très large : commerce, relations entre les hommes) - échange, exchange, Austausch, etc., termes qu’on utilise aussi bien pour traduire des rapports commerciaux que pour exprimer les qualités et les relations des individus en tant que tels. »

Le pouvoir institué de la propriété privée n’est pas un pouvoir dont la qualité essentielle se discuterait en terme d’affinités, d’amitié ou d’inimitié. L’usage communiste du domaine, ce n’est pas une relation amicale avec le propriétaire, mais son expropriation et son extermination. Si les prolétaires peuvent encore faire une distinction entre les différents modes d’emparement (squatter, louer, acheter), ce n’est pas qu’ils identifieraient sous les actions d’acheter, de voler, ou de squatter quelque chose qui leur soit plus ou moins “approprié” mais, à travers ces modes d’accès, ils voient fort justement des rapports de force sociaux plus ou moins contraignants, bénéfiques, avantageux ou confortables, etc. Ce n’est donc pas la fiction juridique du “squatteur” ou du “propriétaire” qui leur est désirable ou repoussante, comme des figures ou objets d’identification qu’ils considèrent affectivement, mais des rapports matérialisés socialement par des situations de possibilités (inégales) objectives d’usages. La propriété privée n’existe pas en soi mais comme fait social total : elle n’est pas une réalité macérée dans l’intériorité, ou le “monde” de chaque propriétaire (ou de non-propriétaire), mais bien le double mouvement de la reproduction de la valeur capitaliste et d’un rapport social de reproduction des classes, produits par un système complexe de contraintes, pénales, corporelles, policières, carcérales, culturelles, etc. A vouloir définir un statut social par ce qui est “approprié” ou non à son bénéficiaire, à vouloir en faire un contenu purement performatif, les catégories squatteur, locataire, sdf, propriétaire, commerçant, rentier, patron, ouvrier, pédé queer tendance lesbienne butch, etc., seraient totalement vidées de leur sens historique. Nous aurions alors réalisé ce fait incroyable tout à fait comique, dans le lit douillet de la théorie radicale, d’avoir aboli la société de classes, sans avoir versé une seule goutte de sang. Aussi, il ne s’agit pas de détruire une figure générique abstraite (le Propriétaire, l’Homme, la Femme, etc) mais le pouvoir réel de fonctions, titres, droits. Quand des non-propriétaires se font les ardents défenseurs de la propriété privée, nous voyons bien que nous ne pouvons “trancher” la question existentielle de ce qui leur est “approprié” ou non, etc. Ce n’est pas le problème. Le problème c’est qu’ils se font les croyants d’une religion de l’usage libéré qui n’est pas de ce monde. Ils prennent au mot la fiction libertaire de la valeur d’usage libérée que le capitalisme leur représente quand il vante les qualités propres des marchandises : ils veulent en faire usage mais leur volonté s’épuise dans l’abstraction de l’esprit, de l’idée ou du désir. Dans le spectacle, il n’est jamais question de l’exploitation qui préside à la production des marchandises, mais de valeurs d’usage. La caractère politique de l’exploitation économique est nié. En d’autres termes, il se pourrait bien que la communisation ne soit plus que la fiction d’un usage “communiste” du capital, un autre emploi de l’argent.

[1] Pour faire vite, la notion de domaine désigne généralement en droit positif, la propriété privée des biens, mobiliers ou immobiliers, d’une personne publique.

La communisation... point d’orgue - C. Charrier

dimanche, 3 avril 2005

Nourries par les forums de discussion, les différentes contributions proposées pour le numéro 2 de Meeting donnent à voir la plus grande confusion... Voilà de quoi fournir des arguments à qui dénigre le projet et accentuer les doutes qui ont pu être exprimés. Tant pis ou tant mieux. Est-ce une raison pour faire le ménage ? Il faudrait pour cela que nous soyons en mesure de balayer d’abord devant notre porte et ne pas nous contenter d’une gloire vite acquise. Pôvre communisation... Tu voulais être une symphonie, on te fait polyphone et tu te retrouves cacophone. À qui la faute ? Certainement pas aux partisans de « la sauvagerie communisatrice de nos vies » et autres tenants du « on arrête tout et on communise » qui ne font que s’engouffrer dans les limites de la dite communisation.

C. Charrier
avril 2005

1. La communisation en question

Pourquoi et comment peut-on parler aujourd’hui de la « révolution comme communisation immédiate de la société capitaliste » [1] ? Pourquoi le discours « communisateur » rencontre-t-il aujourd’hui un écho non seulement en France (sa « terre d’origine ») mais encore en Italie (Alcuni fautori della comunizzazione - Quelques partisans de la communisation) au Québec... en général au-delà du petit cercle de la critique de l’ultra-gauche au sein duquel cette appréhension nouvelle de la révolution a pris corps au milieu des années soixante-dix ? Pourquoi cette notion en vient-elle à « faire débat », comme on dit, aujourd’hui, trente ans après, jusqu’à constituer aux yeux de certains un nouveau courant théorique dit « communisateur », précisément, ou la théorie d’une période originale de la lutte de classes, un « parti » théorico-politique, une nouvelle idéologie de la révolution avec son mythe fondateur, une nouvelle bannière pour les révolutionnaires actuels ? Un certain Potlach a même ouvert un site entièrement dédié à la gloire de la communisation [2]... Cette « sortie de la clandestinité » de la théorie de la révolution existe bel et bien et, que ce soit pour s’en réjouir (sûrement trop vite) ou s’en méfier (peut-être trop tôt) on ne peut faire l’économie d’une interrogation sur son sens.

Nous avons écrit dans l’Invite à Meeting que le but de la revue est d’« explorer les voies de la communisation » (pt. 5) : je crois que tout le mal vient de cette formule expéditive est un peu racoleuse et qui suppose surtout que le résultat de la chose est déjà acquis, et de l’affirmation selon laquelle « d’ores et déjà un courant communisateur existe au travers d’expressions théoriques diversifiées et de certaines pratiques dans les luttes actuelles. » (pt. 3) - bien sûr, c’est du point de vue des pratiques que les choses se compliquent tout de suite (c’est là-dessus que trop loin [3] et Danel [4] ont tout de suite pointé leurs critiques). Lequel redoute que l’on se contente de « raisonner comme si la notion de “courant communisateur” ne faisait pas problème », de « l’abstraction la plus générale du processus de la communisation et d’une définition très politique du sujet communisateur », pour conclure : « je crains qu’on ne construise un sujet révolutionnaire ad hoc pour les besoins de la problématique fondatrice de la revue » [5]. À part ça, actuellement, seule Théorie communiste est capable de rendre compte théoriquement et de manière cohérente de l’existence pratique d’un courant communisateur au travers de sa thèse selon laquelle « dans la période actuelle (...) être en contradiction avec le capital c’est être en contradiction avec sa condition de classe » [6] ; ce qui suppose bien sûr toutes les médiations inhérentes au corpus técécien - à commencer par la théorie de l’achèvement de la « restructuration du capital » en ce qui concerne la période actuelle : « il nous semble impossible de parler de communisation sans parler de restructuration et de nouveau cycle de luttes. » [7]

L’exploration tout de go des voies de la communisation, dans laquelle chacun s’est lancé comme dans une vente promotionnelle ou une opération de propagande - qu’il s’agisse de faire de la communisation le socle d’une théorie nouvelle de la révolution ou le débouché de corpus existants - fait l’économie des supposés de son objet et de ses origines, sur la base d’une apparente évidence de la chose portée par sa diffusion inhabituellement rapide et l’adhésion qu’elle rencontre. Le résultat de ce pseudo consensus autour de ce qui n’est pas loin de devenir une « marque » théorique, ou mieux idéologique [8], est la cacophonie actuelle que les matériaux proposés pour le n.2 de la revue donnent à entendre. Je ne crois pas que tout ce bruit fasse avancer la cause de la théorie de la révolution... Il ne s’agit pas de regretter ou de dénoncer l’hétérogénéité, le manque d’unité, du discours actuel sur la communisation, encore moins de pointer du doigt les « mauvais » communisateurs, ceux qui défendent une si belle chose avec de si mauvais arguments... mais d’alerter sur un « écart de conduite » théorique possible général : « La tâche de l’heure, comme l’écrit trop loin, n’est pas d’organiser une expression commune, ni des argumentations qui se croisent sans se rencontrer, mais d’approfondir nos présupposés particuliers en admettant et en intégrant leur inachèvement, et de les confronter aux faits qu’ils analyses. » [9] ou, comme l’écrit F. Danel « d’approfondir nos doutes, nos divergences, pour produire ensemble son anticipation-approximation théorique juste [de la révolution]. » [10]

Ce qui a été écrit jusqu’à présent n’est pas sans intérêt. La notion de communisation, qu’elle soit utilisée de manière négative pour critiquer Meeting en rejetant le projet de revue lui-même (trop loin) ou pour émettre des doutes sur sa pertinence (Danel) du point de vue de ses attendus, ou de manière positive chez les autres rédacteurs, lorsqu’elle fonctionne comme un opérateur théorique (hypothétique) permettant de critiquer, de préciser ou de recadrer un matériel existant, ou simplement de se poser des questions, agit effectivement comme un concept exploratoire légitime, ou comme un « marqueur » théorique (non comme une « marque »). Ceci simplement parce que sa prise en compte oblige à regarder la réalité immédiate en face, dans sa trivialité et à l’accepter comme telle (plus encore si l’on parle de la communisation comme révolution de la société) : le texte de R. Simon sur l’Argentine, par exemple, proposé pour le n.2 de la revue, à propos de l’« autonomie réelle » des piqueteros est particulièrement convaincant. Mais dans ce cas la communisation ne peut être que l’ « éléments » ou l’« horizon » d’un discours sur autre chose qu’elle-même et non un sujet en soi, finalement un « sujet de dissertation » ou un exercice d’école obligé pour que s’ouvrent les colonne de Meeting.

Il me paraît difficile immédiatement de dire autre chose de positif sur la communisation que ce que l’on en sait depuis le milieu des années soixante-dix : la critique de la révolution comme affirmation du prolétariat, c’est-à-dire de la période de transition ouvrant la voie à la communisation de la société au travers de l’effacement progressif de l’État et de la loi de la valeur, sinon pour opérer une dénonciation des théories actuelles de l’autonomie prolétarienne ou de l’alternative révolutionnaire. Ceci a son utilité, mais pour le reste (l’abandon de la théorie des classes et la remise en question de la classe prolétaire dans sa « dissémination » au profit des « multitudes », les plans pour le Grand Soir de la Grève générale... à la communisation généralisée) on ne peut se contenter de le considérer comme un mal nécessaire dans le grand tout symbiotique de la communisation, impliqué par l’idée même de celle-ci, même si on reconnaît que cela pose quelques questions à la théorie de la révolution : « explorer les voies de la communisation », ce doit être, simultanément, explorer les voies de l’exploration ou, comme cela a été dit plus haut, explorer de manière critique les présupposés et les origines de la théorie de la révolution comme communisation de la société.

Ce « programme bis » ne remet pas en question le programme initial de Meeting - Revue internationale pour la communisation ; il ne fait que l’ajuster afin que la revue ne devienne pas un forum de propagande de la communisation dans ses alléluia œcuméniques. Plus important, au-delà de ce qu’il peut advenir de la revue elle-même, afin que la théorie de la communisation comme révolution de la société, c’est-à-dire comme processus de destruction des classes du capital que sont la classe prolétaire et la classe capitaliste, soit effectivement en mesure de répondre aux enjeux de la période qui s’est ouverte à la fin des années quatre-vingt. Comme l’écrivait Engels après 1848 : « Si donc nous avons été battu, nous n’avons rien d’autre à faire qu’à recommencer depuis le début... » [11] Or, le début de la communisation se trouve dans la Théorie du prolétariat telle qu’elle s’établie entre la fin des années soixante et le milieu des années soixante-dix.

« Aucune question concernant les luttes actuelles ne peut être abordée sans référence au travail effectué dans cette période où le basculement dans une autre époque était le quotidien. » [12]

2. La Théorie du prolétariat en question

« La théorie de la révolution comme communisation immédiate de la société (sans période de transition) est le principal acquis du cycle théorique désormais clos de la théorie postprolétarienne de la révolution. » Cette thèse de la Matérielle [13] a pu être reprise, mais elle l’a été sans considération du caractère historique de cet acquis, c’est-à-dire dans l’absolu, et sans considération pour son contexte ; ce qui autorise à l’accommoder à toutes les sauces de manière totalement acritique. - Pour enlever toute ambiguïté disons tout de suite que critiquer la Théorie du prolétariat ne revient pas à enfourcher les allégations sur la disparition de la classe prolétaire et abandonner la théorie de la lutte de classes, bien au contraire.

Explorer les voies de l’exploration, cela revient donc à explorer les voies théoriques de la communisation dans la Théorie du prolétariat, c’est-à-dire :

la définition des classes comme définition du prolétariat : « Si l’on ne définit pas les classes et principalement le prolétariat, on masque la nécessité à partir du capitalisme même, du communisme (...) » [14] ;
la périodisation du mode de production capitaliste en « domination formelle » : « première phase historique où le procès de valorisation ne domine pas encore réellement et totalement le procès de travail et où le mode de production capitaliste n’est pas encore implanté à l’échelle universelle sous quelque forme que ce soit (... ) », et « domination réelle » du capital, « deuxième phase historique où cette domination est effectivement réelle sous diverses formes (...) » [15] ;
cette seconde voie implique les modalités de la critique du paradigme ouvrier de la révolution comme « la perspective envisagée par Marx (...) celle d’une révolution dans la domination formelle du capital. » [16]

La critique de la première voie porte sur la réduction de l’approche des classes capitalistes au seul prolétariat ; celle de la seconde sur le fait de placer sur un même plan historique - comme deux périodes également définitoires du mode de production capitaliste - la subordination formelle du travail sous le capital et la subordination réelle, ce qui implique immédiatement le concept même de capital..

Aujourd’hui, cette exploration des voies théoriques de la communisation dans la Théorie du prolétariat aboutit logiquement à s’interroger sur la nature de la « période actuelle » et donc sur les transformations subies par le régime d’accumulation capitaliste et la lutte de classes, ce qui n’est pas indifférent à la communisation dans le cas où, comme l’écrit trop loin (pour le dénoncer), celle-ci renvoie non pas simplement à « un processus concret de transformation communiste de relations sociales » mais « définit une époque entièrement nouvelle, celle de la révolution enfin possible-nécessaire » [17], par rapport à la période précédente marquée par sa défaite et son devenir contre-révolutionnaire ou son impossibilité.

Toutes ces interrogation sous-tendent les questions posées au début de ces lignes et, au-delà, le sens que l’on peut donner à ce qui n’est encore qu’une formule : la communisation comme révolution de la société capitaliste.

a suivre . . .

[1] Il me paraîtrait préférable d’inverser la formule en « communisation comme révolution de la société » afin d’éviter au moins déjà sur la forme toute ambiguïté immédiatiste et/ou alternativiste sur le fond.

[2] Ce site n’est apparemment plus disponible sur Internet. Peut-être que notre afficionados s’est rendu compte qu’il s’était fourvoyé...

[3] Communisation, mais..., K. Nésic, extrait de l’Appel du vide trop loin 2004, reproduit dans Meeting n.1, p. 26 et Communisation : un « Appel » et une « Invite », in lettre de trop loin, n.4, juin 2004.

[4] Peut-on vraiment parler de « courant communisateur » ? in Meeting n.1.

[5] Op. cit., p. 6.

[6] B. Lyon, Sur le courant communisateur, Meeting n.1,p. 17.

[7] Théorie communiste, n.16, mai 2000, p. 11.

[8] Je reviendrai sur ce terme que je n’emploie pas ici dans son sens péjoratif de mensonge et de « fausse conscience ».

[9] Communisation : un « Appel » et une « Invite », in lettre de trop loin, n.4, juin 2004, p. 17.

[10] Théorie Communiste, n.17, septembre 2001, p. 127

[11] Révolution et contre-révolution en Allemagne, cit. in J. Camatte, Origine et fonction de la forme parti, « Forme et Histoire », éd. Milan, août 2002, p. 44.

[12] Rupture dans la théorie de la révolution, Textes 1965-1975, éd. senonevero, Paris 2004, 4ème de couverture.

[13] Numéro 1, novembre 2002, in la Matérielle volume I (Novembre 2002-Octobre 2003), janvier 2004, p.8 § 8. Je reviendrai sur le terme de « théorie postprolétarienne » et sur ses limites. Je parle désormais de Théorie du prolétariat.

[14] Intervention communiste n.2, décembre 1973, les Classes, A) Définition des classes, in Rupture... op. cit., p. 451. je souligne.

[15] Négation n.1, septembre 1972, le Prolétariat comme destructeur du travail, in Rupture... op. cit., p. 289.

[16] Invariance, n.2 série 11, 1972, p. 13.

[17] Op. cit., p. 18-19.

Commentaires :

  • > La communisation... point d’orgue, Patlotch, 4 avril 2005

    Je suis l’incertain Patlotch (et non Potlatch, mais peu importe), qui aurait « ouvert un site entièrement à la gloire de la communisation ».Non, je n’ai pas ouvert un site, j’ai consacré dans la rubrique politique de mon site des pages à ce "courant d’idées", alors que depuis près de trois ans j’ai produit quelques textes dont j’ai considéré après coup qu’ils s’inscrivaient, même critiques, dans le "démocratisme radical", d’un point de vue prétendant hériter de Marx, et bien que cherchant à relancer la problématique révolutionnaire du communisme.

    J’ai donc, dès lors que j’ai découvert les idées de "communisation", lu le volume 1 de la Théorie du communisme de Roland Simon, considéré que cela était suffisamment puissant pour changer fondamentalement mon point de vue. C’est la raison pour laquelle je me suis fais le relai de ce corpus d’idées, et de quelques textes qui me semblaient présenter les jalons essentiels de toute cette histoire, largement méconnue. Je m’en suis tenu à cette présentation d’emprunts, car à ce stade, je ne sens pas capable de disserter sur ce que j’ai moi-même assez de mal à maîtriser. C’est d’ailleurs pourquoi -je l’ai dit dans une intervention hier- je ne comprends qu’on laisse ici galvauder un trésor ’théorique’ (au sens de trésor de guerre, pour la faire), par toutes sortes de considérations qui n’ont pas grand chose à voir, et qui noient le poisson, ou le bébé... Il est sans doute de la nature de toute pensée forte que d’être aussitôt déformée et accommodée à toutes les sauces, "vulgaires" ou pas ; mais dans la mesure où nous sommes ici dans un lieu de diffusion géré par les initiateurs, pour ne pas dire les théoriciens à l’origine de ce corpus, j’imagine mal qu’ils acceptent ici-même que ça partent dans tous les sens, et non-sens : aussitôt connu, le concept de communisation et ce qui va avec (j’entends les acquis et les questions ouvertes), subirait donc à vitesse accéléré le sort du non-marxisme de Marx.

    Maintenant, la question du "Que faire", ou du moins du "qu’en faire" est tout de même posée, sauf à envisager de la conserve pour des jours meilleurs. Que le statut de cette "théorie" soit particulier, et bouscule la notion même de théorie est une chose : "luttes théoriciennes" etc. Il n’empêche qu’elle mène sa vie en tant que telle depuis un certain temps, et que la porter à connaissance sur Internet n’est pas un geste sans conséquence, sans effets, et sans responsabilités nouvelles pour ceux qui l’ont décidé. Il me semble qu’il y a suffisamment de blé à moudre dans le cadre des questions "réglées" comme des questions ouvertes dans le cours des choses et de ce cycle de luttes pour que les interventions ici puissent en rendre compte sans sortir des problématiques, avec un minimum de "service après-vente" pour recadrer ce qui mérite à l’évidence de l’être.

    Comment interpréter ce qui se passe avec la sortie de la clandestinité de ces idées ? Je vois deux aspects :

    1) ce qui est ’vrai’ finit toujours par se savoir, il n’y a donc pas de raison de s’en plaindre. Cela tient à cette interprétation du passé et du présent dans une cohérence à couper le souffle à tous ceux qui essayent de comprendre ce qui s’est passé et où nous en sommes : cela rend compte et c’est énorme, c’est cela qui séduit d’abord, en particulier ceux qui n’acceptent pas le bradage de la théorisation révolutionnaire, dont je suis. Il y a donc un véritable choc théorique, à ne pas négliger. C’est plutôt un encouragement, non ?

    2) il existe une attente, parce que l’altermondialisme, les grenouillages à gauche de la gauche et les repositionnements accélérés (de la LCR, du PCF et de toute la diaspora ’communiste’ y compris une bonne part des anars etc.) ne satisfont pas les révolutionnaires : le démocratisme radical amène à de grands écarts pour abandonner le programmatisme, et pour certains ça ne passe pas comme une lettre à la poste. Il y a donc des personnes disponibles pour faire autre chose que ce qui est proposé par le militantisme radical. Les idées présentées ici répondent au moins au niveau d’une explication, lumineuse pour qui se donne le moyen de les comprendre. La difficulté, c’est qu’il n’y a rien de "militant" à en faire, sauf à le déformer, et c’est sans doute là que réside la difficulté une fois que ces idées sont diffusées, dans la contradiction entre pertinence critique, et saisie des moments où la connaissance de cette théorie peut changer la posture dans une situation donnée, de luttes, ou au demeurant d’absences de luttes. Cela génère un rapport au temps politique qui n’est pas celui auquel sont habitués les militants le nez collé sur l’événement : un nouveau rythme, un apprentissage de la patience, qui n’est pas celui des petits pas, des étapes, des compromis, de la "transcroissance possible"...

    A mon avis, cela milite donc d’abord pour faire connaître clairement le corpus d’idées de la Théorie communiste, et je ne pense pas qu’une revue, ou un site, puisse être utilisés à autre chose, même si cela déplace le coeur de la pratique théorique en la confinant au discours.

    Maintenant, si chaque fois qu’un inconnu s’intéresse à vos idées, vous commencez par vous demander "qui c’est çui-là", en retenant votre bébé comme une mère poule, je ne donne pas chère de sa croissance...

    Chabaroom

    • > La communisation... point d’orgue, Calvaire, 21 avril 2005

      "Pour enlever toute ambiguïté disons tout de suite que critiquer la Théorie du prolétariat ne revient pas à enfourcher les allégations sur la disparition de la classe prolétaire et abandonner la théorie de la lutte de classes, bien au contraire."

      Ceci est un argument d’autorité qui se pose à partir de votre position théorique, de celle de La Matérielle, qui peut très bien par ailleurs être mis en question. La théorie, si elle veut basée sur l’argumentation et l’exploration, ne peut accepter de simples jugements de valeur et d’autorité.

      Où se cache le prolétariat comme sujet révolutionnaire ?

      Nous pourrions entamer un jeu qui consisterait à retrouver le fameux prolétariat comme sujet révolutionnaire. Où se cache-t-il ? Où en est-il ? Qui est-il ? Existe-il encore socialement, mondialement... une classe unitaire qui se constitue universellement comme la force révolutionnaire par excellence pour et dans son affirmation ou encore son abolition ? Quels faits et événements permettent d’entrevoir cettte classe comme sujet révolutionnaire général ?


      • > La communisation... point d’orgue, C.C. 22 avril 2005, 22 avril 2005

        Juste une précision, pour enlever toute ambiguïté (bis).

        Il ne s’agit pas d’un argument d’autorité mais d’un principe, ou d’un présupposé, comme tu veux. Cela ne me paraît en rien contradictoire avec ma démarche « d’exploration des voies de l’exploration ». C’est simplement une question de cadre théorique de travail ou de problématique – ce qui est donc forcément sujet à la critique. Explorer théoriquement un « sujet » n’implique pas qu’on laisse toutes les portes ouvertes car cela signifierait qu’il n’y a plus rien à explorer… En gros on n’explore pas n’importe quoi à partir de nulle part et on n’argumente pas sur tout et le reste à partir de rien.

        Je te précise donc simplement ici que si je dis que critiquer la Théorie du prolétariat n’implique pas la disparition de la classe prolétaire et l’abandon de la théorie de la lutte de classe, cela n’implique pas le fait que je soi à la recherche du « prolétariat comme sujet révolutionnaire », ce qui est précisément le fait (pas celui de sa recherche mais de sa découverte) de la Théorie du prolétariat que je critique. Ce n’est donc pas à moi qu’il faut poser la question de cette « existence ». Si je parle de « classe prolétaire » et non de « prolétariat » ce n’est pas une clause de style, c’est justement pour me démarquer de la dite Théorie qui fait de la classe prolétaire un Prolétariat (substance) sujet de la révolution et, pour certains, un référent universel de la révolution communiste, dans son dénuement subjectif, son autonomie, etc. Pour le reste, comme dit l’autre, « il va falloir attendre ».


Un "Meeting Permanent" ! Sans Blague ? - F.D.

lundi, 19 juillet 2004

En novembre dernier, j’ai répondu à l’Invite en posant une question : peut-on vraiment parler de courant communisateur ? Ne construit-on pas ainsi un sujet révolutionnaire ad hoc, pour les besoins du « grand » meeting radical qu’on rêve d’organiser ? Mais puisque ma question a été jugée non pertinente ou qu’on y a répondu de manière normande, je vais aggraver encore un peu mon cas en jouant une fois de plus le rôle du sceptique.
Ce qui me gêne dans la pratique du collectif - et ceci en fait depuis la réunion foireuse de novembre 01, même si ça n’est devenu évident qu’à partir de l’Invite, deux ans plus tard - c’est le « faire comme si  ». Comme si la nécessité d’explorer dès maintenant les voies de la communisation impliquait de poser l’existence actuelle d’un courant communisateur. Comme si la seule discussion théorique interne au micro-milieu formé autour de T.C. pouvait faire avancer beaucoup le débat, en l’absence d’un changement théoricien dans le cours des luttes. Et finalement, puisque nous ne sommes toujours pas sortis de l’après-1995 et qu’il faut ou faudrait « exister politiquement » face au démocratisme radical et à sa dénonciation comme néo-réformisme citoyenniste, comme si nous étions déjà en meeting permanent.
Pour avancer tout de même un peu dans la discussion, il faut introduire une distinction. Il existe sans conteste une problématique de la communisation, qui s’est élaborée depuis une dizaine d’années dans la double critique du démocratisme radical et de sa dénonciation anti-citoyenniste. Cette critique a été menée dans T.C. par des gens qui avaient d’abord rompu avec la problématique programmatique du « vieux mouvement ouvrier », et elle a eu un petit écho auprès de gens qui commençaient à comprendre les limites de l’anti-citoyennisme - le collectif Senonevero / Meeting étant le produit toujours en crise de leur rencontre. Il n’existe par contre pas de courant favorable à la communisation. Un courant politique polarisant toutes les pratiques et théories anti-capitalistes sur la problématique de la communisation ne pourrait en effet se former que dans un durcissement de la lutte des classes, qui rendrait plus difficile le travail « citoyen » de fixation des luttes sur leurs limites et rendrait hors sujet la simple dénonciation activiste-immédiatiste du « citoyennisme ».
Voyons maintenant comment a été reçue ma réponse à l’Invite, en commençant par le texte de Denis, Trois thèses sur la communisation.

Une question actuelle

Dans la première de ses thèses, « la communisation est une question actuelle », Denis assimile ma critique à un pur refus de la discussion ou, dit poliment, à un « arrêt au seuil de la question ». L’humanité ne se posant que des problèmes qu’elle peut résoudre, la communisation serait pour moi « le problème du moment de la révolution, pas de maintenant ».
C’est une affirmation absurde, puisque si telle était ma démarche, je n’aurais même pas eu l’occasion de le rencontrer dans le collectif. Je ferais ma vie, en attendant le Grand Soir ou sans plus l’attendre, mais en tout cas sans me prendre la tête avec la théorie. C’est aussi et surtout une mauvaise compréhension de ce que j’ai dit, puisque la révolution est pour moi un dépassement produit dans le cours actuel des luttes, même s’il ne peut y avoir aucune transcroissance des luttes actuelles à l’abolition du capital, c’est-à-dire même si le dépassement révolutionnaire est finalement médié par la crise économique, dans et contre laquelle il se produit.
Il s’agit donc d’analyser concrètement les luttes concrètes, de saisir pourquoi et comment les luttes du prolétariat travaillent la contradiction capital / prolétariat dont elles sont la manifestation et, par là même, notre compréhension du contenu et des formes du dépassement communisateur. Dans cette perspective, au-delà de la critique fondatrice du programmatisme et de l’analyse non moins importante de la restructuration et du nouveau cycle de luttes, la rupture théorique opérée par T.C. se résume pour moi en deux thèses. 1) Quand être en contradiction avec le capital devient pour le prolétariat être en contradiction avec sa propre condition de classe, la révolution devient abolition sans transition du capital, immédiateté du communisme. 2) Cette immédiateté n’est pourtant pas un immédiatisme, le dépassement communisateur est à produire, il n’est pas un processus interne à la classe, mais son conflit actuel avec le capital ; donc il n’y a pas plus d’aire de la communisation à construire que de programme prolétarien à réaliser.
Car la conception posant la communisation comme s’effectuant à partir d’une aire spécifique dans la lutte des classes est immédiatiste. Elle suppose que le dépassement communisateur n’est pas à produire ou qu’il « existe » déjà en idée. Ainsi Denis présente le concept de communisation comme « donnant chair à une vision de la révolution » (c’est moi qui souligne). Là où il y a de la chair, il y a de l’esprit ; et Denis part d’un Sujet absolu, l’Homme total ou l’Individu réconcilié avec le Genre. Ce Sujet se présuppose dans l’expérience immédiate de la conscience aliénée, ce qui amène Denis à développer une théorie de la révolte immédiate et totale contre l’aliénation, Il est ainsi forcé d’absolutiser le mouvement, c’est-à-dire de supposer la communisation toujours possible. En d’autres termes, il est forcé de dissoudre le processus réel de la communisation dans un mouvement communisateur idéal, où la théorie n’est que le « retour réflexif » du mouvement - c’est-à-dire du Sujet-Homme - sur lui-même et les pratiques, « le débouché au besoin du communisme ». Les luttes se partagent alors entre celles auxquelles participent les « prolétaires communisateurs » et celles où « les pratiques communisatrices sont absentes ou embryonnaires ».
Ce partage ne fait que réfléchir la dualité aire de la communisation / lutte des classes. Que les luttes du prolétariat apparaissent désormais à des prolétaires qui se vivent comme déjà au-delà du capital et de ses classes comme « des luttes au cours desquelles les pratiques communisatrices sont absentes ou embryonnaires » prouve que le schéma programmatique masses / avant-garde ne peut plus fonctionner, mais aussi qu’il en reste quelque chose. Il en sera ainsi tant que se reproduira la séparation constitutive du ghetto où la simple résistance collective au capital se promeut comme la révolution en marche et donc comme un mode de vie. Pour Denis, le processus révolutionnaire demeure donc interne à la classe, et spécialement à cette « aire » où se concentrent les « prolétaires communisateurs ». Il s’agit pour lui de former des bases de plus en plus larges pour la longue marche idéale par laquelle le prolétariat doit se dégager du capital. Il ne s’agit pas encore d’analyser le cours effectif de l’exploitation et des luttes, de montrer par exemple pourquoi et comment le mouvement des chômeurs se dissout au début 98 dans l’alternative ni pourquoi et comment l’intersubjectivité des grévistes produit en juin 03 l’objectivité de la « sortie de grève ».
En même temps, cette scission fictive dans la lutte des classes établit une sorte de hiérarchie fantasmatique entre les purs et les impurs. En effet, pour Denis, les luttes auxquelles participent les « prolétaires communisateurs » ne sont pas plus susceptibles de provoquer leur dépassement que celles d’où la communisation et les communisateurs sont absents, mais valent tout de même un peu mieux. Si le communisme est un « besoin immédiat », « sans médiation mais aussi non différé », s’enracinant dans des « idées effectives, qui ont un prolongement pratique et sont elles-mêmes le prolongement d’une pratique », alors tout ce qui ne s’inscrit pas dans la satisfaction immédiate de ce besoin immédiat est forcément impur. Dans cette pratique indéterminée, on reconnaît la Pratique par excellence, c’est-à-dire celle de « l’aire qui pose la question de la communisation au sein de la lutte des classes ». En clair : non plus l’illégalisme d’avant 1914 ou l’anarchisme de 1936-1937 ou l’autonomie des années 1970 - tous ces mouvements posant une alternative communiste ou communiste libertaire - mais encore et toujours un « en dehors » de « leur » monde pourri : les squats, le mouvement d’action directe, et tout le tremblement. Nous ne sommes donc pas sortis du ghetto subversif : il n’y a plus d’avant-garde, mais il y a toujours des purs.
Bien sûr les squats, le mouvement d’action directe, et les théories de leurs pratiques font partie de la lutte de classe du prolétariat. Mais ces pratiques et ces théories ne constituent en aucune façon une aire spécifique où se poserait spécifiquement la question de la communisation. Tout au plus peut-on dire que, dans ce milieu concentrant les chômeurs plus ou moins volontaires et développant des pratiques posant la révolution comme mode de vie subversif, dans ce milieu se voulant « en marge » ou « en sécession » du processus de valorisation du capital et de la recomposition démocratique radicale de la gauche, « l’urgence » de la communisation est ressentie plus fort que dans l’ensemble de la classe. Mais c’est justement parce que la production de la révolution est une activité - et une activité non pas des seuls professionnels de la subversion, non pas même du seul prolétariat, mais des deux grandes classes de la société capitaliste - que « l’urgence » peut apparaître peu à peu comme une fausse position du problème et que le communisme existentiel peut commencer à se dépasser en une compréhension plus historique du processus révolutionnaire.
Par conséquent, la communisation est certes une question actuelle, mais cette question n’est pas correctement posée lorsqu’on hypostasie le ghetto subversif en « aire de la communisation », et ceci même si l’on s’abstient d’ériger « l’urgence » en principe d’action et si l’on produit ainsi un immédiatisme paradoxal tout à fait impraticable.

Un courant virtuel

Avec le texte de B. Lyon, Sur le courant communisateur 2, la question de la validité du concept de courant communisateur n’est plus écartée comme non pertinente. Mais le désir de se constituer en force théorico-politique face au démocratisme radical prend forme dans une conception très volontariste de l’organisation.
Je partage largement son analyse de la situation actuelle. Le démocratisme radical ou l’altermondialisme est enraciné dans le rapport d’exploitation restructuré, donc il n’y a pas de juste ligne révolutionnaire à opposer à la fausse ligne réformiste. Être en contradiction avec le capital est désormais pour le prolétariat être en contradiction avec sa propre condition de classe : d’où l’intersubjectivité des prolétaires en lutte et l’irréductibilité de cette intersubjectivité à l’ancienne autonomie ouvrière. Poser le dépassement communisateur n’est pas encore le produire, et cette disjonction entre le dépassement visé et le dépassement produit rend la promotion du communisme, voire de la communisation, inévitable.
Mais quand on a posé en principe que le courant communisateur n’est ni un parti en formation ni une anticipation alternative du communisme, on n’a toujours pas répondu à une question non posée mais qui pourtant se pose : qu’est-ce qui fait exister ce courant postulé ? Est-ce « l’approfondissement de l’intersubjectivité de la lutte pour la lutte » - c’est-à-dire le développement des grèves, des émeutes, etc - ou « notre action » - c’est-à-dire l’action spécifique des partisans de la communisation, le travail théorique et organisationnel ? On peut évidemment répondre que les deux vont de pair, mais c’est une pétition de principe. Les rythmes de la lutte des classes et de la polémique interne au micro-milieu favorable à la communisation ne sont pas a priori coordonnés. Et si l’on dit que « notre action » va au-devant de « l’approfondissement », fait-on pour autant exister « une conception où crise et production du dépassement sont intriquées » ? Je veux dire : au-delà de notre minuscule « réseau ».
C’est pourquoi la réponse de B. Lyon à ma question est normande. L’autonomisation relative de l’activité de bilan des luttes et d’analyse de leur sens engendre une surestimation volontariste des pouvoirs de la théorie, au sens courant du terme. On est coincé entre le besoin de sortir de la clandestinité et l’impossibilité d’en sortir seulement et même d’abord par « notre action ». D’où l’aporie du courant qui n’est pas un courant, parce qu’il lui manque encore la « conscience de lui-même » et la compréhension de la communisation comme « action du prolétariat abolissant les classes ». Comme si ce « manque » de conscience n’était pas en réalité un « manque » d’être ! Et comme si la simple désignation des adversaires à combattre - d’ailleurs tout à fait juste - pouvait faire passer le courant virtuel du non-être à l’être !
La conclusion de B. Lyon - « il faut que l’altermondialisme ne soit pas hégémonique, il faut que, toujours, existe la critique révolutionnaire des solutions démocratiques » - apparaît ainsi comme à la fois juste et déphasée. Juste, car bien que la restructuration du rapport d’exploitation soit pour l’essentiel terminée, il y a toujours pour la classe capitaliste des « rigidités » à détruire ou réduire, ce qui signifie que la restructuration - donc l’offensive contre le prolétariat - n’est jamais achevée. Déphasée, car si le cours des luttes et du capital doit être « encore long avant que le dépassement se produise », l’appel à faire exister la critique révolutionnaire ne peut accélérer « l’approfondissement de l’intersubjectivité de la lutte pour la lutte ».

La promotion de la rencontre

Dans le prolongement de cette analyse de ce qu’est ou plutôt doit être un courant favorable à la communisation, B. Lyon précise dans un petit texte ce qu’est ou veut être la revue, Un meeting permanent.
Je suis bien d’accord avec lui sur ce point décisif : « l’auto-analyse des luttes se fonde sur la participation aux luttes », qui sont théoriciennes, en ce sens que « ce sont elles qui posent les problématiques théoriques ». Mais pourquoi la reconnaissance du caractère théoricien des luttes prend-elle aujourd’hui dans le collectif la forme d’une promotion de la rencontre, avec une insistance quasi démocratique sur le « mode de fonctionnement très collectif et très ouvert » de la revue ? Pourquoi, tout en reconnaissant qu’une revue comme Meeting ne peut pas avoir une large diffusion, B. Lyon affirme-t-il qu’elle pourrait tout de même « fournir la matière de tracts, d’affiches, de thèmes de réunion » ? Et pourquoi enfin va-t-il jusqu’à lancer la formule magique de « meeting permanent » ?
Au-delà de la disjonction signalée entre le dépassement visé et le dépassement produit, l’explication est à chercher dans la situation particulière qui est celle du collectif Senonevero / Meeting. Dans ce collectif, ce sont en effet les gens de T.C. qui polarisent la discussion, qu’on reprenne ou critique leurs analyses. Les gens de T.C avec tout leur travail théorique actuel de critique du démocratisme radical et de sa dénonciation anticitoyenniste comme avec tout leur travail théorique passé de critique du programme ouvrier. Or ces « fondamentalistes » restés longtemps très isolés sont aussi désireux de ne pas perdre les quelques contacts qu’ils ont développés avec des camarades mieux insérés dans le milieu que ces derniers de ne pas perdre la stimulation permanente d’une théorie qui tient la route. La tentation est donc très forte - et B. Lyon y succombe - de chercher dans une fantasmatique ouverture à tout ce qui résiste la solution à la crise continue du collectif.
Mais le seul meeting permanent, c’est la révolution. Et la tâche actuelle des partisans de la communisation n’est pas d’organiser le mouvement communisateur ni même de se former en courant politique face au démocratisme radical, mais de préparer leur sortie de la « clandestinité ». La production dans et par les luttes d’une organisation révolutionnaire n’a rien à voir avec un travail volontariste de « mise en réseau » des groupes susceptibles d’être « preneurs » de la problématique de la communisation.

François
Juin 2004

Commentaires :

  • > Un "Meeting Permanent" ! Sans Blague ? , Calvaire, 26 août 2004

    En bref, si je comprends bien, le camarade F.D. voudrait faire sortir son théoricisme sans luttes et sans enraciment actif en dehors de la clandestinité (théorie qui théorise sur la théorie qui..., apologie de la critique de la critique de la critique...) ? La révolution ne semble pas naître pour lui d’une mise en mouvement social ? Toute cette mise en mouvement actuelle est bien critiquable entre autres dans l’altermondialisme comme citoyennisme moins ou plus radical, mais sans un mouvement qui s’autoorganise, qui s’enracine dans différentes luttes (malgré leurs limites qu’il nous faut critiquer certainement), qui produit sa propre théorie mais aussi ses propres pratiques, comment penser le possible avènement de la révolution comme production du communisme ? Est-ce en théorisant dans nos salons et puis sur la scène publique (pour sortir de la clandestinité) que la révolution se produira ?


    • > Un "Meeting Permanent" ! Sans Blague ? , , 18 septembre 2004

      "Toute cette mise en mouvement actuelle est bien critiquable entre autres dans l’altermondialisme comme citoyennisme moins ou plus radical, mais sans un mouvement qui s’autoorganise, qui s’enracine dans différentes luttes (malgré leurs limites qu’il nous faut critiquer certainement), qui produit sa propre théorie mais aussi ses propres pratiques, comment penser le possible avènement de la révolution comme production du communisme ?"

      Reste là toute la question de l’organisation ....

      Peut-être qu’une des solutions est aussi de se tourner vers les formes non-organisées que la lutte de classe prolétarienne a pris ces dernières années (sabotage, absentéisme, grève du zèle, braquage, etc...) et qui -si elles ne sont pas consciemment politique- ne relèvent pas du démocratisme radical et son le produit plus ou moins spontané du prolétariat


      • > Un "Meeting Permanent" ! Sans Blague ? , Calvaire, 19 septembre 2004

        Je suis d’accord, c’est complémentaire selon moi. Reste aussi par contre la question de l’existence ou non, révolutionnaire ou non, du prolétariat comme classe-sujet révolutionnaire... Mais ces actes organisés et/ou spontanés prolétariens ou non que tu nommes portent aussi la destruction du monde, ses nécessités et nos désirs... À venir : destruction créatrice, communisation...


      • > Un "Meeting Permanent" ! Sans Blague ? , jef, 20 septembre 2004

        je demande solennellement s’il y a encore moyen de sortir du clivage spontanéité-organisation, si on est dans guérin ou luxemburg en 1905, ou en 2004, s’il faut encore camper sur des positions unilatérales pareilles, comme si quoi que ce soit dans l’émeute était spontané, au sens de naturel, comme si quoi que ce soit dans le moment organisationnel était autre chose que pure spontanéité, bien que spontanéité entièrment éduquée et cultivée s’entend. l’opéra"isme n’a pas fait que cracher par terre tout de m^eme. je demande enfin si les meneurs de la communisation théorique sont bien au-delà de toute cette antique affaire - j’ai cru comprendre que oui, mais m’inquiète quand m^eme et demande confirmation.


        • > Un "Meeting Permanent" ! Sans Blague ? , Calvaire, 20 septembre 2004

          Il n’y a pas pour moi, sauf illusions théoricistes absolument déterministes ou spontanéistes, clivage important entre organisation et spontanéité. Nous vivons et luttons tout à la fois dans la vie quotidienne et l’ancrage sociohistorique sur la base même des conflictualités dialectiques politiques. Ce qui fait que nous sommes toujours à la fois dans les perspectives de la spontanéité du vécu, de l’histoire, de l’organisation et de la lutte générale. Mais entre autres l’organisation est nécessaire dans le cours d’une histoire ce qui contredit la perspective de l’organisation rigide et permanente qui nie l’histoire comme mouvement de transformation, dialectique historique, matérialisme historique...


Le courant communisateur sujet politique ? - Bernard Lyon

mercredi, 25 mai 2005

La critique que fait François aux textes « Sur le courant comunisateur » et « Meeting permanent » a un point essentiel : Le courant communisateur serait posé par Meeting comme un objet politique, avec toutes les critiques que cela impliquerait pour nous : ce serait une organisation, qui tâcherait de regrouper des théoriciens et des alterno-immédiatistes plus ou moins critiques, sous une étiquette communisatrice vague, qui comme ce n’est pas demain la veille, ne gênerait pas, mais étiquette permettant d’unir - ne serait ce que virtuellement - les critiques les plus dures de l’altermondialisme, celles qui ne relèvent pas de sectes bordiguistes et/ou conseillistes ou de l’anarcho - réformisme, ce risque d’aller vers un regroupement opportuniste est indubitablement réel.
Malgré tout cet objet, ou ce sujet, « politique » (ou plus justement théoricopratique) pourrait-il exister légitimement c’est à dire de façon ni artificielle ni racketiste ? - Oui dans la mesure où toute autre position sur la révolution, qui poserait une transition entre révolution et communisme, apparaîtrait maintenant immédiatement, comme pure tactique sans fondement. Le courant communisateur est-il/sera-t-il donc un sujet socialement actif ? Peut-être que oui, au sens restrictif où les critiques anticitoyennistes deviennent sensées, par un « débouché historique » intégrant le cours du cycle actuel, et n’étant pas un dépassement invoqué ici et tout de suite. Les groupes et les individualités menant une critique théorique et/ou activiste-anticitoyenniste et engagés dans les luttes immédiates, petites ou grandes, peuvent dans le courant communnisateur, articuler leurs activités de maintenant avec le dépassement qui se produit.
Cette articulation, des activités actuelles avec le dépassement révolutionnaire, est la réponse à la question : Pourquoi les gens de TC et de La matérielle, d’une part et ceux qui se reconnaissent plus directement dans les textes évoquant une « aire de la communisation » d’autre part, veulent et peuvent faire Meeting ensemble ?
-Si le courant communisateur n’a pas encore conscience de lui même, c’est, dit François, qu’en fait il manque d’être, qu’il est une création ad hoc, un faire comme si.

- 
Je ne suis pas d’accord avec l’idée qu’il serait un faire semblant, en fait le courant communisateur est un constat d’évidence, certes il manque beaucoup d’être, mais la conscience de lui-même lui vient maintenant de sa propre initiative de sortie de l’anonymat.
Toute la question est donc là : nous sommes dans l’angle mort et c’est dans cet angle mort que se produit le dépassement, c’est cette compréhension-là que nous mettons en avant dans l’affirmation de l’existence d’un courant communisateur. Ici et maintenant (immédiatement), il ne saurait y avoir communisation, l’articulation est dans la production du dépassement. La théorie et la pratique se trouvent, dans le courant communisateur et grâce à lui, confrontées à l’alternative (cf. les articles répondant à l’Appel) tout en reconnaissant être intriquées avec elle. L’immédiatisme et le rupturisme sont les deux formes de l’alternative proches de nous, c’est par elles que nous sommes confrontés à l’alternative, comme forme générale de ce qui dans les affrontements du processus révolutionnaire sera la socialisation face à la communisation.

Se lancer dans la panade est, sans doute, la seule façon d’élaborer la théorie du dépassement produit autrement qu’en termes abstraits. Si la question se pose maintenant et pas il y a 30 ans, c’est parce que notre théorie est confrontée maintenant, dans le cycle qui porte le dépassement du capital, aux tendances qui s’opposent à la limite démocrate radicale des luttes, qui s’opposent à l’absence de tout horizon au-delà du capital, c’est parce que, aussi prétentieux que cela peut paraître, notre théorie reste seule en piste, sans que ce soit, malgré les apparences, par impossibilité des autres. Face à l’impasse citoyenniste la communisation apparaît comme la seule issue, au sens que le programme n’existe plus et que l’alternative ne pose tout simplement pas de dépassement. Heureusement qu’on ne s’imagine pas construire le parti parce qu’alors on aurait du souci à se faire !
Bien sûr l’impasse était hautement prévisible, puisque le démocratisme radical n’a strictement aucune chance d’appliquer son programme de capitalisme humanisé. Le retour de la gestion keynésienne du capitalisme avec les politiques contra - cycliques du stop and go est totalement exclu, étant essentiellement contradictoire avec la dérégulation acquise de haute lutte contre la classe ouvrière, et avec la libéralisation totale des mouvements de capitaux. Le rétablissement des services publics maintenant privatisés, le redéveloppement d’une économie mixte, la hausse des salaires réels rééquilibrant le fameux partage salaires/profits, le retour des protections statutaires etc. sont exclus. Tous les acquis de la restructuration du rapport d’exploitation dans le sens de l’augmentation du taux de plus-value (taux d’exploitation) et du retour de formes de plus-value absolue (allongement du temps de travail journalier et sur la vie, et baisse en valeur absolue du salaire) resteront acquis. Tout programme de souveraineté alimentaire, faisant obstacle à la liberté du commerce restera lettre morte. Aucun obstacle ne sera non plus rétabli à la circulation des capitaux, car les capitaux doivent absolument continuer de pouvoir se valoriser n’importe où à tout moment et donc de pouvoir se déplacer en permanence et instantanément d’un secteur à l’autre, d’une région du monde à l’autre.
L’élection de Lula au Brésil et l’immédiate adoption par lui d’une politique financière rigoureusement libérale, aura été la preuve la plus aveuglante de l’impasse citoyenniste. Dans des pays comme la France et l’Allemagne l’installation d’un niveau de chômage incompressible de 10% de la force de travail (sauf bouleversement général de l’équilibre social à la Thatcher, auquel on peut d’ailleurs s’attendre à terme), est la forme que prend l’exploitation d’un salariat précarisé en profondeur, et dans lequel le chômage est totalement intégré comme un moment immédiat de son cycle et non comme un élément extérieur et parallèle, la merveilleuse « flexsécurité ». Les chômeurs et précaires travaillent, c’est le prolétariat entier qui est précarisé et flexibilisé. La situation de précaire est en passe de s’étendre aux dites classes moyennes, qui dans la spéculation immobilière est chassée de ses quartiers et exclue de l’achat de son logement. La précarisation est l’ennemie absolue du démocratisme radical qui postule un capitalisme démocratiquement régulé, assurant le plein emploi, et la sécurité sociale étendue à l’ensemble de la vie. L’impasse citoyenniste est mondiale, il n’y aura pas d’autre mondialisation, que la mondialisation capitaliste réelle : La mondialisation libérale, aucune revendication ne sera acceptée, ni le développement soutenable, ni la protection de l’environnement ni la taxation des mouvements de capitaux. Toutes les « horreurs économiques » toutes les « marchandisations » du monde vont se perpétuer. La prolétarisation accélérée de l’Asie, l’importation de main d’œuvre illégalisée, les délocalisations, le dumping social et environnemental, tout continuera et s’accroîtra de plus en plus vite. Aucun mouvement ouvrier nouveau ne viendra prendre le relaie de l’ancien, l’altermondialisme sera reconnu comme interlocuteur valable par l’OMC, la Banque mondiale, et le FMI, il sera remercié pour ses critiques constructives et ses propositions intéressantes et tout se développera comme avant. Les accords avantageux obtenus par Kirchner auprès des créanciers de l’Argentine, ne signifie aucunement un changement substantiel, la raison de l’abandon du recouvrement des trois quarts du montant des prêts est « tout simplement » l’impossibilité de les récupérer, c’est exactement ce qui c’est passé au Japon avec la reprise des dettes bancaires par l’Etat, les crises font parti du système, il y a des capitaux qui sont dévalorisés dans le cours du procès mondial de valorisation du capital général , cela ne remet pas en place la gestion Keynésienne ni à fortiori ce qui la fondait : le fordisme.

Les apologistes du capital qui se veulent malins et perspicaces, sont forcés de le voir, ainsi Alain Minc, un des chantres les plus enthousiastes de la restructuration, dans son livre « L’Economie capitaliste aux limites » écrit :

« L’économie mondiale connaît une révolution sans précèdent depuis quinze ans...La concomitance entre l’émergence des nouvelles technologies de l’information et la chute du communisme était fortuite. [Mais] C’est la mise en résonance de ces deux événements qui permet à la machine de tourner à plein régime... En revanche fonctionnant à grande vitesse le système fabrique comme par le passé un maximum d’efficacité et un maximum d’inégalité...Le marché et la redistribution était devenu des jumeaux inséparables garants du bon fonctionnement des sociétés occidentales. C’est cet équilibre qui fait doublement défaut... De là le vrai risque : nous sommes moins menacé par un krach des marchés d’ampleur cosmique que par l’incapacité d’inventer un Welfare State redistribuant des ressources entre pays et surtout au sein des pays émergents. L’absence de social-démocratie est plus pénalisante que les hoquets du monde financier [...]. Les libéraux les plus doctrinaires ne s’inquiètent pas d’un tel état de fait : ils sont convaincus que dispensé, de la sorte, d’entraves et de contre-pouvoirs le marché donne son meilleur, qu’il en résulte à long terme, un optimum collectif...c’est évidemment un pari. Il en existe un autre - et c’est le mien - qui considère comme aléatoire une situation qui voit les sociétés se polariser à l’excès. Espérer l’émergence d’une social-démocratie dans les nouveaux pays semble dès lors un réflexe naturel. Mais c’est aussi un voeu pieux : nulle part n’apparaissent les embryons de luttes sociales, les prémisses d’une bataille pour le partage de la valeur ajoutée entre salaires et profits, les fondements d’une politique de redistribution. La situation peut-elle évoluer à l’avenir ? Rien n’est moins sûr , car au stade où en sont ces pays de leur processus de développement, de tels indices auraient dus apparaître....La pérennité de déséquilibres aussi marqués peut être éthiquement condamnable. Signifie-t-elle pour autant un risque de déstabilisation du système ? Je le crois. Sous quelles formes ce risque se matérialiserait-il ? Impossible à prévoir. L’apparition dans ces pays de groupes violents réplique contemporaines des Brigades rouges ? ...La montée d’un populisme agressif....conduisant les dirigeants à des politiques erratiques et à mise en cause brutale des pays riches ? Le développement de mouvements de contestation violente se diffusant du tiers-monde vers le monde riche et vice versa, tel un mai 68 radical à l’échelle planétaire ? La naissance dans ces pays et en Occident d’une « internationale du refus » mieux armée pour mener un combat idéologique, en jouant sur les ressorts de la société médiatique que pour conduire des luttes sociales dans les usines mexicaines Ainsi l’économie contemporaine semble-t-elle à l’abri d’un accident endogène c’est à dire une explosion née du jeu même du marché...C’est en revanche en butant sur les sociétés civiles qu’elle trouve ses limites. La globalisation est en train de détruire à l’échelle mondiale le troc sur lequel l’Occident a fonctionné depuis un siècle : laisser au marché son efficacité, en bloquant, par d’autres voies, sa tendance naturelle à susciter des inégalités insupportables. Croire en revanche, qu’une infinie efficacité et d’extrêmes inégalités iront éternellement de pair relève de l’acte de foi. Il est, de ce point vue, minuit moins cinq. »

Les apologistes du capital posent que les limites n’étant pas endogènes elles pourraient être levées par des politiques sociales, bien sûr ces limites sont endogènes au rapport d’exploitation, mais l’important c’est le constat que ce qui c’est passé en Europe avec le mouvement ouvrier, lié à une époque où l’extraction de la plus-value n’était pas encore adéquate à elle même, où le travail avait encore une positivité à affirmer, ne se passe pas et ne se passera plus dans la nouvelle forme mondialisée du capital restructuré.
Minc à sa manière, regrette lui aussi l’impasse citoyenniste : celle de ce qu’il appelle : L’internationale du refus et l’impossibilité d’un mouvement ouvrier, une social-démocratie véritable. Il faut faire certes la part de l’alarmisme éditorial pour jouer les Cassandre lucides, mais il en reste pas moins que l’inexistence d’un quelconque « compromis » ( ici le troc efficacité - redistribution) induit chez lui et chez ses semblables, une inquiétude fondée sur un constat qui est le nôtre, rien dans ce cycle du capital ne médiatise plus le rapport de classe et sa contradiction est au niveau de la reproduction des classes (les inégalités insupportables)
On pourrait aussi considérer comme une limite, voire comme le signe d’une incapacité à exister réellement, le fait que Meeting fasse une certaine « promotion » de la communisation, que la communisation n’apparaisse pas seulement comme le sens de l’analyse des luttes, de manière naturelle en quelque sorte. D’une part ces analyses existent et d’autre part, il me semble que cette « promotion » est non seulement incontournable, mais nécessaire comme impact explicatif/polémique. Le courant communisateur est seul à poser ouvertement la production du communisme comme issue de la crise révolutionnaire, crise que le cours du capital et des luttes, le cours de la contradiction, produit maintenant. En cela il est un sujet, sinon « politique », du moins en passe d’être visiblement présent. Il y a une bagarre qui est menée pour que ce concept devienne incontournable, qu’il se dégrade en étiquette est un risque à assumer et à sans cesse borner. Présence incontournable, comme le suggère la formule Meeting permanent, incontournable pour les franges les plus lucides des éléments actifs, et pas seulement pour des anticitoyennistes déclarés. Le concept est repris par des gens qui ne saisissent plus la communisation comme action des prolétaires, qui pensent que la contradiction productrice de la communisation ne serait plus une contradiction de classe, là il y a aussi matière à bagarre et à délimitation. Il y a peut être « sujet révolutionnaire ad hoc » mais Il n’y a pas de stratégie, il n’y a pas de tactique, il n’y a qu’une initiative de sortie de l’anonymat qui implique une action concertée pour conserver la cohérence de nos positions et proposer à ceux qui reconsidèrent les leurs (communistes de conseil ou anarchistes, anticitoyennistes ou autonomes ou même démocrates « ultra-radicaux » ) en y intégrant les critiques que les communisateurs leur font, un lieu de discussion et un moyen qui, même s’il ne correspond pas vraiment à ce qu’on souhaite, assure l’essentiel, l’existence d’une expression du devenir révolutionnaire que nous pensons être le seul réel .
Si le dépassement communisateur se présente maintenant comme le seul débouché vis à vis de l’impasse citoyenniste, ce dépassement n’est pas ce qui reste par l’impossibilité de tout autre développement. La communisation est ce qui se produit, en tant qu’anticipation, du devenir de la contradiction de classe en crise généralisée, c’est là l’impossibilité de tout autre développement.
Le changement théoricien, que François pense nécessaire pour que le courant communisateur puisse réellement exister n’a pas eu lieu comme il l’envisage, mais si des textes comme « la théorie de l’écart » sont possibles maintenant, c’est bien que des changements ont lieu, ce n’est pas ce constat qui nous a amenés directement à dire qu’un courant communisateur existe, mais la concomitance est significative.
La production du dépassement n’est pas l’incarnation d’un concept actuellement avancé par quelques expressions théoriques. La communisation, l’abolition des classes, par les prolétaires, dans l’emparement de la totalité sociale et leur autotransformation en individus immédiatement sociaux, n’est pas l’effectuation d’un programme. La communisation n’est pas la victoire de l’anticitoyennisme ni même celle du courant communisateur.

Lettre à Meeting - Maxime et du Niveleur

samedi, 14 mai 2005

De Maxime et du Niveleur aux participants de Meeting
Camarades

Nous n’avons pas encore fait d’intervention sur le site Meeting mais nous y suivons les échanges.
Nous avons pris connaissance de la récente mise au point de Christian Charrier au sujet de la “ cacophonie ” et nous sommes d’accord avec lui pour l’essentiel. Il faut s’entendre sur ce qu’on appelle “ explorer les voies de la communisation ”. Pour nous, il ne s’agit pas de comprendre ces mots dans le sens de la découverte, hors champ social, de recettes prêtes-à-porter ou, pis, d’en inventer (à tort ou à raison, c’est ce que nous croyons percevoir dans les positions de camarades comme Patloch ou Calvaire) Il est seulement question de repérer, d’identifier, ce qui, dans la pratique du mouvement social réel, va dans le sens de la communisation et, autant que possible, de travailler à l’élargissement, à l’approfondissement et à la diffusion de ces tendances, sur le plan théorique ou autre, quand l’occasion s’offre et s’impose.

Nous qui avons un long passé dans l’ultra gauche, les textes appelés “ communisateurs ” - beaucoup par commodité d’expression et sans doute parce que “ communistes ” est un vocable galvaudé - nous ont convaincus sur un point essentiel. Si, hier, nous pensions que la révolution communiste consistait en la prise de pouvoir par le prolétariat afin de faire triompher le monde salarié et réunir de ce fait même les conditions de l’abolition du salariat par la généralisation de ce statut à toute l’humanité, nous en sommes aujourd’hui revenus. Nous ne nous considérons donc plus comme des “ programmatistes ”. Mais, là de nouveau, il s’agit de s’accorder sur le sens des mots. Nous sommes bien d’avis que le “ programmatisme ” en question est théoriquement lié à la notion de “ période de transition entre capitalisme et communisme ”, de transformation de l’un en l’autre par le prolétariat, classe politiquement hégémonique mais encore exploitée aux premiers lendemains de sa prise du pouvoir. Alors, si nous inclinons désormais à rejeter un tel schéma en tant que plan d’affirmation généralisée du prolétariat et à mettre au contraire en avant un processus de destruction de la prolétariennité commençant dès à présent, la révolution ne reste pas moins pour nous un processus, justement. De sorte que l’idée de transition demeure à quelque niveau opératoire, même si la nature de ladite transitivité change fondamentalement.
Pour dire les choses franco, nous insistons sur ce point parce que nous ne pensons pas que la communisation s’imposera au plan mondial d’un seul coup. Penser l’inverse, ce serait à notre avis revenir à un immédiatisme idéaliste, volontariste et anhistorique du genre qu’un certain anarchisme a illustré au XIXe siècle et qui a encore des héritiers, s’avouant comme tels ou s’ignorant, de nos jours. Nous ne sommes absolument pas vénérateurs des “ textes marxistes sacrés ”, mais il y a des apports de la pensée de Marx qui nous apparaissent toujours valables pour la théorie révolutionnaire et en deçà desquels nous répugnons à tomber. La notion de révolution comme processus historique et matériel en fait partie et, au même titre, celle posant que la théorie communiste n’est véritablement révolutionnaire qu’en tant que praxis sociale, donc collective et non pas individuelle. Etre personnellement révolutionnaire, c’est bien mais encore peu de chose par rapport à la participation à la transformation révolutionnaire effective de la société du travail. La révolutionnarité, ce n’est pas seulement définir La bonne idée révolutionnaire puis de la communiquer ex cathedra. En ce sens, nous nous méfions du théoricisme, de la théorie pour la théorie.
De façon concomitante, nous ne croyons pas devoir renoncer à la notion de prolétariat révolutionnaire, à condition, bien entendu, de redéfinir l’acception classique du “ prolétariat ”, y compris celle retenue par les “ gauches communistes ”, les courants marxistes traditionnels les plus respectables bien que déphasés aujourd’hui. Nous continuons de penser que les “ sans-réserves ” constituent un moment de contradiction fondamental dans le système capitaliste. Comme le disent Roland Simon et, croyons-nous, Charrier, cette contradiction dans le capital, le prolétariat ne peut plus la résoudre en s’affirmant comme classe du salariat mais en poussant la contradiction au bout.
Ce point est, nous semble-t-il, un terme d’accord minimal avec certains éléments du mouvement dit “ communisateur ”, par exemple Charrier, Théorie communiste, Bruno Astarian et, pensons-nous ajouter, les camarades de Trop loin, voire, pourquoi pas ? ceux de Temps critiques (les “ embrouilleurs ” selon un mot très polémique de l’un d’entre vous) ou de l’ex-Krisis (tendance Robert Kurz, Luc Mercier, etc.).

Nous prenons voix dans le débat de Meeting pour signaler que nous l’écoutons et qu’il nous intéresse. Pour nous, l’existence de Meeting a aujourd’hui un sens, quoi qu’en disent Dauvé et Nesic. Cette initiative constitue un signe du temps et trahit le besoin actuel de la discussion un tant soit peu organisée parmi les révolutionnaires. En même temps, l’expérience que nous avons faite dans d’autres listes de discussion, elles aussi attachées en principe à l’actualisation de la théorie révolutionnaire, cette expérience, donc, nous a révélé toute la difficulté de faire vivre une pareille entreprise et nous indique la nécessité impérieuse de clarifier le projet, son but, et d’en préciser les contours.
Au seuil de l’affaire, il s’agit d’écarter également l’emballement optimiste (pour ne pas dire volontariste) et le freinage pessimiste. L’armement théorique de ce que nous sommes convenus d’appeler les concepts “ communisateurs ” se montre sans doute suffisant pour dire ce que ne peut plus être le schéma révolutionnaire. Et c’est déjà pas mal de savoir et encore plus utile de dire (nous sommes bien placés pour en témoigner) ce qui s’avère périmé car l’on se met ainsi en phase avec la réalité des conditions révolutionnaires. Cela permet d’anticiper d’une façon globale ce que sera la communisation. Toutefois, nous savons pour l’instant ce qui ne pourra (ou devra) plus exister bien davantage que ce qui sera ; quant aux contours effectifs, précis, qu’adoptera la communisation, nous ne saurions les inventer dans le défaut ou l’insuffisance de manifestation du mouvement réel en l’heure présente. Leur apparition nette dérangera certainement les schémas prospectifs que, hommes révolutionnaires, nous ne pouvons pas tout à fait nous empêcher d’imaginer en dépit des réserves que nous dicte la lucidité. Disons simplement que, avec la théorie communisatrice, nous sommes en principe armés pour appréhender l’émergence des signes communisateurs (dont certains, encore bien isolés et confus, ont déjà paru ici ou là, en Argentine et ailleurs). Roland, Christian et Bruno, voire les deux Jacques de Temps critiques, ont dit tout cela, si notre mémoire ou notre entendement est bon, et cela nous apparaît juste. Nous ne pourrions théoriser au-delà d’une certaine limite sans spéculer tout bonnement et en vain.

Au fur et à mesure que nous avancerons dans notre abandon du “ programmatisme ” - ce en quoi vos textes nous aideront certainement -, nous prendrons une plus large part à la discussion. Il est encore possible que nous comprenions imparfaitement les positions “ communisatrices ”. Ne vous gênez pas pour indiquer nos éventuels contresens.

Commentaires :

  • > Lettre à Meeting, Patlotch, 14 mai 2005

    Il faut s’entendre sur ce qu’on appelle “ explorer les voies de la communisation ”. Pour nous, il ne s’agit pas de comprendre ces mots dans le sens de la découverte, hors champ social, de recettes prêtes-à-porter ou, pis, d’en inventer (à tort ou à raison, c’est ce que nous croyons percevoir dans les positions de camarades comme Patlotch ou Calvaire).

    Je suis bien désolé d’avoir donné cette impression de prétendre découvrir, « hors champ social, des recettes prêtes-à-porter ». Mais bon, j’admets que je ne suis pas toujours clair avec moi-même, et que mes "positions" ne sont guère stabilisées.

    A l’inverse, je me reconnais davantage dans cette affirmation :

    Il est seulement question de repérer, d’identifier, ce qui, dans la pratique du mouvement social réel, va dans le sens de la communisation et, autant que possible, de travailler à l’élargissement, à l’approfondissement et à la diffusion de ces tendances, sur le plan théorique ou autre, quand l’occasion s’offre et s’impose.

    Avec une réserve et des états d’âmes : on peut aussi y lire une chose et son contraire, j’entends ici le risque d’une posture d’observateur extérieur à son objet, armé d’une référence théorique figée : « repérer, d’identifier, ce qui, dans la pratique du mouvement social réel, va dans le sens de la communisation », ce qui suppose que celle-ci soit cernée, quand elle n’est qu’en questions. Comme l’impression que ça se mord la queue, en boucle sur les acquis et des critères qu’on possèderait à coup sûr, et un peu sourd à ce que « le mouvement social réel » peut justement « inventer », révéler de surprises, pour peu qu’on y soit attentif ou qu’on s’y colle. Affaire de nuances sûrement. Mais question de principe et part de liberté. Sans quoi, bonjour le désir, et bon vent aux experts avec leurs décrets définissant la communisation, dans le déni de la création affirmée paradoxalement du côté de la praxis. Un problème d’articulation, donc. Quand nos idées sont raides dans leur rapport aux choses, on a beau assouplir leur expression, cette révélation provoque un rien d’effroi :

    Là où je n’ai rien à inventer, je n’ai rien à vivre : ça ne m’intéresse pas, et pas davantage sous le label communisme. Mais je dois être un idéaliste ;-)


    • > Lettre à Meeting, Calvaire, 17 mai 2005

      ’’Pour nous, il ne s’agit pas de comprendre ces mots dans le sens de la découverte, hors champ social, de recettes prêtes-à-porter ou, pis, d’en inventer (à tort ou à raison, c’est ce que nous croyons percevoir dans les positions de camarades comme Patloch ou Calvaire)’’ Les pratiques dont il est question dans les textes signés Calvaire existent concrètement même si les limites sont nombreuses et les transformations y sont nécessaires. Les pratiques du prolétariat comme classe unitaire existent ? Je pense que les remarques citées sont hors propos et ne servent qu’à se faire du crédit auprès des vieux técéistes, matériellistes... de ceux qui attendent la révolution en la théorisant dans le cours du processus qui doit conduire aux processus finaux de la grande insurrection communisatrice.


Sur les forums... - R.S.

mardi, 28 juin 2005

Depuis un an, les interventions sur le forum du site Meeting ont contribué à un débat sur la communisation. Telles que les contributions apparaissent sur le site, dans la façon dont elles se succèdent, morcelées, passant du coq à l’âne, elles ne donnent, au premier abord, qu’une impression de cacophonie. Leur présence dans la version papier était nécessaire, mais il n’était pas question de les reprendre tel quel.
Pour en rendre compte nous avons choisi de regrouper les contributions autour de six thèmes. Ce regroupement n’implique pas une reprise in extenso des interventions : nous avons pratiqué des coupes, des rapprochements, nous avons utilisé des extraits d’une même intervention dans des rubriques différentes. Les forum demeurent consultables sur le site dans leur forme originelle, ils sont clos en ce qui concerne les matériaux du n°2. Toute nouvelle contribution participera de la préparation du n°3.


Problèmes de la définition du courant communisateur

* Un des thèmes développé dans la revue est ce courant communisateur, en accord avec les cinq thèses énoncées dans le point 4 de l’invite, en train, parait-il, d’émerger. Plusieurs auteurs tentent de définir ce qu’est ce courant (par exemple Bernard Lyon : Existe-t-il un courant communisateur ?  : « Oui et non, oui dans la mesure très étroite ou il existe bien des gens qui posent la révolution comme production immédiate du communisme, non dans la mesure où ces partisans de la communisation ne constituent pas encore vraiment un courant. ») Mais au bout du compte les divers auteurs ne definissent pas une aire réellement existante mais s’assignent une mission. Notamment par rapport à l’alternativisme, incarné principalement par l’Appel, qui constitue par exemple le sujet de plus de la moitié des thèses de Denis : « Il y a une aire qui pose la question de la communisation dans la lutte des classes ». Quand on sait que les auteurs, post-situationnistes, de l’Appel considère la lutte des classes comme une catégorie dépassée on se dit qu’intégrer leur besoin de communisme tout en le critiquant ne va pas être facile. Cela n’empêche pas les auteurs de rester optimistes : « L’existence d’un mouvement qui pose la question de la communisation et tente d’y répondre comme il l’a toujours fait (..) Joue alors (dans le moment révolutionnaire Nda) un rôle important voire déterminant car ce que la pratique du mouvement communiste apportera à la révolution c’est la problématique de la communisation. » (Denis). Une énigme clef en main ?
Asymétrique

* Je vois pas mal d’inconvénients à parler de « courant communisateur », sauf à définir « communisation » autrement qu’en tant que dépassement des limites produisant la révolution communiste...(...) Le problème, c’est qu’à partir de là, il y a de fait plusieurs acceptions conceptuelles de « communisation », et cela ne me paraît pas sain, pour identifier une revue ou un site, pour faire avancer le schmilblick théorique, pour solliciter des contributions diversifiées s’inscrivant dans les problématiques ouvertes. (...)
J’essaye de reformuler des choses que j’ai cru comprendre et que je crois partager :
Le "courant communisateur" ne se définirait pas comme pratiquant déjà la communisation, en tant qu’ensemble de mesures révolutionnaires du prolétariat abolissant le capital en s’abolissant lui-même comme classe du capital, mais comme l’existence :

- d’une part des éléments théoriques (conceptuels) qui fondent un accord sur certains points acquis (...)

- d’autre part des pratiques qui interviennent dans l’écart, entre leur respect et la transgression de la règle du jeu de l’exploitation qui définit le prolétariat comme classe du capital. Toutes les luttes actuelles sont perdantes, mais toutes ne perdent pas le même combat, entre celles qui le mènent aux limites - remise en cause du rapport d’exploitation et de l’identité du prolétariat comme classe exploitée (pléonasme, car si elle n’est plus exploitée, elle n’est plus une classe)- et celles dont l’objectif s’inscrit dans ces limites -par exemple, faire bouger le curseur salarial, le taux de plus-value relative.
Un enjeu est, me semble-t-il, que ces deux éléments se rencontrent.
« Peut-on être « révolutionnaire » ? » Question intéressante. Pour moi il n’y a pas d’identité du révolutionnaire, et affirmer ceci dépasse la critique de l’objectivisme militant. Il n’y a que des activités qui puissent être révolutionnantes, dans certaines situations. Ce sont celles qui agissent en faisant apparaître l’écart, et en le creusant. Encore faut-il préciser, pour ceux qui ne pourraient se passer du label, que ces actions ne sont pas révolutionnaires de s’inscrire déjà dans le processus de communisation (la révolution), mais de poser en actes les bonnes questions (de l’abolition du capital et de la classe). Pour cela, point nécessaire d’en connaître la théorie, à preuve les exemples donnés sur lesquels s’appuient les avancées théoriques de façon pragmatique et empirique. C’est en ceci que le rapport de la théorie aux pratiques est nouveau, où le conceptuel ne peut plus se passer des luttes traduisant l’écart, et où les luttes sont directement un enjeu théorique. (...) Il y a donc bien quelque chose à faire, qui n’est pas de programmer le Grand Soir de la communisation ou d’accumuler d’improbables actions communisantes au sens où elles seraient déjà communisation, mais quelque chose pour oeuvrer à la jonction du conceptuel et de la pratique, dans la pratique. En ce sens on peut parler de « courant communisateur », avec les précautions que cela implique. Nier son existence serait dénier le travail théorique accompli comme les actes sur lesquels il se fonde...
Patlotch

* Je considère que l’État social et la société de consommation conjugués ont intégré le prolétariat dans le cours de la restructuration du capitalisme et que celui-ci désormais en larges franges (surtout chez les salariés syndiqués) ne défend plus que ses intérêts capitalistes (augmentation du pouvoir d’achat, salaires, avantages sociaux...) par les syndicats surtout et parfois par les partis réformistes (les Partis socialistes et les Partis communistes officiels se laissant encadrer par cette logique). Mais qu’il existe un mouvement de rupture qui se vit comme immédiatisme de la communisation qui s’incarne dans des lieux comme les squats, les villages autogérés, les communes rurales, les communes urbaines, qui développe le mouvement de la mise en commun, qui se défait de sa dépendance au travail salarié, qui vit de l’autogestion des entreprises, de l’agriculture autonome, de la récupération, du vol, de formes d’auto-organisation qui se développe un peu partout notamment en Europe et en Amérique latine (comme en Argentine, voir l’article de R.S.) et dont la frange radicale se fait porteuse d’un mouvement de communisation qui s’exprime très bien dans un écrit comme l’Appel. Ce mouvement n’est pas classiste strictement (précaires, assistés sociaux, bourgeois et petits-bourgeois déclassés ou en rupture...) Il est héritier des autonomes des années 70 entre autres. (...) La communisation s’y opère parfois comme un immédiatisme mais il peut être aussi porteur de ruptures révolutionnaires à long terme.
Calvaire

* Le danger est que les participants de Meeting soient d’accord sur l’idée que la revue doit promouvoir un « débat » au sein du « courant communisateur », mais ne s’entendent ni sur le sens de l’expression « courant communisateur », ni même sur celui du mot « débat » : ce qui, au moment du bilan, risque de donner lieu à des discussions sans fin, chacun jugeant la réussite du projet à l’aune de sa définition de celui-ci. Plusieurs ont souligné que, dès lors que le concept de « communisation » entre sur le marché élargi du blabla, il se prête à toutes sortes de dérives. Je pense nécessaire d’insister sur ce qu’il est et n’est pas du point de vue de Meeting : est-ce si difficile ? "Courant communisateur" a l’inconvénient de s’entendre comme courant de ceux qui sont d’ores et déjà entrés en communisation, qui la pratiquent, en contradiction avec le fait qu’elle est le moment des actes d’abolition, des faire de l’abolition du capital et d’invention de communisme : en somme « courant communisateur » comporte une ambiguïté alternativiste s’il n’est pas défini comme l’ensemble des problématiques qu’il ouvre en tenant fermement le concept de « communisation ».
Patlotch

« Que faire ? »

* Maintenant, la question du « Que faire ? », ou du moins du « qu’en faire ? » (de la théorie de la communisation, nda) est tout de même posée, sauf à envisager de la conserver pour des jours meilleurs. (...) Elle mène sa vie en tant que telle depuis un certain temps, et la porter à connaissance sur Internet n’est pas un geste sans conséquence, sans effets, et sans responsabilités nouvelles pour ceux qui l’ont décidé.(...)
Comment interpréter ce qui se passe avec la sortie de la clandestinité de ces idées ? Je vois deux aspects :
1) ce qui est « vrai » finit toujours par se savoir, il n’y a donc pas de raison de s’en plaindre. Cela tient à cette interprétation du passé et du présent dans une cohérence à couper le souffle à tous ceux qui essayent de comprendre ce qui s’est passé et où nous en sommes : cela rend compte et c’est énorme, c’est cela qui séduit d’abord, en particulier ceux qui n’acceptent pas le bradage de la théorisation révolutionnaire, dont je suis. Il y a donc un véritable choc théorique, à ne pas négliger. (...)
2) il existe une attente, parce que l’altermondialisme, les grenouillages à gauche de la gauche et les repositionnements accélérés (de la LCR, du PCF et de toute la diaspora « communiste » y compris une bonne part des anars etc.) ne satisfont pas les révolutionnaires : le démocratisme radical amène à de grands écarts pour abandonner le programmatisme, et pour certains ça ne passe pas comme une lettre à la poste. Il y a donc des personnes disponibles pour faire autre chose que ce qui est proposé par le militantisme radical. (...) La difficulté, c’est qu’il n’y a rien de « militant » à en faire, sauf à les déformer, et c’est sans doute là que réside la difficulté une fois que ces idées sont diffusées, dans la contradiction entre pertinence critique, et saisie des moments où la connaissance de cette théorie peut changer la posture dans une situation donnée, de luttes, ou au demeurant d’absences de luttes. Cela génère un rapport au temps politique qui n’est pas celui auquel sont habitués les militants le nez collé sur l’événement : un nouveau rythme, un apprentissage de la patience, qui n’est pas celui des petits pas, des étapes, des compromis, de la « transcroissance possible »...
Patlotch

* Les textes signés R.S. ont les limites de reculer à plus tard toute action, toute pratique et toute théorie prenant en compte les luttes actuelles parce qu’il ne peut y avoir de transcroissance entre les luttes et pratiques actuelles et la communisation comme révolution généralisée.
Calvaire

* J’ai pas spécialement réfléchi à ça, mais, en gros, ça tourne autour d’un « Que faire ? ». Pourquoi ?
Nous sommes confrontés là à une théorisation, je dirais pour ma part une démonstration, qui peut laisser coi : « - quoi !? alors, "il va falloir attendre ?" Merde, c’est complètement "démobilisateur" ce truc ! » ou bien - « si je comprends bien, tout ce qu’on peut faire, c’est participer à un machin qui rentre dans le rang, à un moment donné, à un stade donné de son évolution ? », alors on se dit qu’il y a quelque chose qui cloche, pas possible que les hommes fassent l’histoire mais qu’ils soient obligés d’attendre les circonstances propices... ou que ceux qui s’y collent soient envoyés au casse-pipes pour du beurre, puisqu’il n’en sortira rien, que des conditions qui finiront un jour ou l’autre, au bout d’un procès, par apparaître, par se prêter à ce que les "vrais révolutionnaires" abandonnent la posture « repos du guerrier » ». Voilà qui effondrerait tout volontarisme, toute tradition militante, hors quelques situations qui bousculent les limites, dans l’écart (référence au texte Théorie de l’écart) . (...)
J’ai dit ailleurs que je jugeais nécessaire de faire connaître les thèses communisatrices. A qui ? La tentation, c’est les milieux où "ça bouge" et donc les milieux militants, mais alors, on est vite coincé, parce que d’une certaine façon, ce sont les moins réceptifs, et pour cause. J’ai même l’impression que le démocratisme radical s’installe tellement comme idéologie que cela produit une résistance accrue : évidemment, on vient déranger la belle "remise en perspective" qui tourne la page, souvent avec les mêmes, du programmatisme. J’ai autour de moi des collègues, ni syndiqués, ni grévistes, ni « politisés », qui d’une certaine façon sont spontanément plus lucides, sur le travail, sur leur exploitation, et qui n’en arrêtent pas la donne au « bon service public », aux « bons salaires », aux « bons effectifs » etc. Cela ne signifie pas qu’ils vont se mettre en lutte demain matin, mais bon... il y a "quelque part un vécu" avec lequel ne trichent pas ceux qui ne refoulent pas ce qui les étouffe. (...)
Autre question : me semble qu’on manque d’analyses concrètes de situations actuelles, par ex. « qu’est-ce qui se passe avec ce référendum ? ». On peut toujours mettre ça de côté, faire de l’histoire en temps long, mais s’il n’y a pas de prise sur le présent, l’ici et maintenant de luttes quoi qu’on en pense, les thèses communisatrices n’auront aucune chance de montrer leur pertinence au delà d’un cercle très limité, et pointant (par habitude) des militants jugés plus avancés que les autres, pour leur "anticitoyennisme"... Il y a donc un besoin d’augmenter l’utilisation de la théorie, sans quoi c’est le champ libre à l’idéologie à un moment où elle s’affirme en puissance. En ce sens, j’avais apprécié les textes Journal d’un gréviste, et sa critique, comme les commentaires de RS sur les grèves de 2003. Au demeurant, c’est la force de ses textes, qui théorisent dedans.
Patlotch

* Il faut être attentif aux risques d’une posture d’observateur extérieur à son objet, armé d’une référence théorique figée. (...) . Comme l’impression que ça se mord la queue, en boucle sur les acquis et des critères qu’on possèderait à coup sûr, et un peu sourd à ce que « le mouvement social réel » peut justement « inventer », révéler de surprises, pour peu qu’on y soit attentif ou qu’on s’y colle.
Patlotch

* La pensée magique qu’est-ce donc ? Cette manière de théoriser l’absence et une action rêvée. Le mot phantasme peut-être s’accorde t-il plus avec mon propos. Il y a quelque chose d’incantatoire presque de l’ordre du rituel (et obligatoire) de nos milieux à absolument "fairequelquechose". Est-ce de la culpabilité ? Les conséquences d’un vie chiante et monotone ? ou peut-être d’un hobby du dimanche ? (...) A vrai dire que pouvons-nous vraiment faire ? Des livres ? des brochures, distribuer des tracts ? Les bourgeois savent mieux le faire que nous ! et puis chui pas imprimeur ou libraire ! Je n’ai pas envie de distribuer des tracts à mes potes qui vivent dans ma cité, ni devant chez Flins.
Un ouvrier du bâtiment

* Il y a peut-être une passe, dans l’écart (référence au texte Théorie de l’écart, dans ce n°), une carte à jouer d’un enjeu pour Meeting au présent, (...)des possibilités de « travail » dans l’écart, un débouché fonctionnel à la mouvance « communisatrice » : du grain à moudre. (...) On aurait une virtualité de mise en chantier qui n’aboutirait pas à considérer que quoi qu’on fasse ne pourrait être qu’alternativiste
Patlotch


Quel rapport au programmatisme ?

* Je pense que le n°1 de Meeting est plus une juxtaposition de textes aux orientations prédéterminées qu’une véritable élaboration collective. Mais peut-être est-ce parce qu’il s’agit d’un premier numéro et que, dans l’avenir, la « synergie » (pour parler comme les managers) se fera plus évidente. A titre d’exemple, je ne comprends pas que vous publiiez, si ce n’est par opportunisme, un texte de la CNT-AIT intitulé Classe contre classe, titre qui résume à lui seul la vérité du programmatisme que vous attaquez.
Daemon

* Reproduire un tract, rédigé pendant un temps très particulier, dont la diffusion est évidemment une attitude interventionniste et possède par là (mais même cela est à expliciter) un contenu programmatiste. Mais « programmatiste » est-il une critique suffisante pour exclure de « la revue pour la communisation » un texte ?
Caïn

* J’ai participé à la rédaction (peu) et surtout à l’approbation du tract signé U.L. Marseille CNT-AIT, je ne comprends pas Daemon lorsqu’il parle de relents de gauchisme à propos de ce tract. Durant les grèves de 2003, les camarades qui étaient partie prenante dans les AG, les manifs, les débats avec leurs collègues de travail ont pu vivre les tentatives de manipulation et de récupération des gauchistes, des réformistes, bref de tous les démocrates. Si Daemon parle de programmatisme en citant un tract il ne sait rien du fonctionnement de la CNT-AIT, de son non-centralisme-démocratique si cher aux gauchistes.
Hélène

* Ce qui posait problème pour moi, dans le tract de la CNT-AIT, c’était son titre, Classe contre classe, et ce qu’il sous-entend : le programmatisme, c’est-à-dire ce que d’autres camardes désignent très justement comme le programme du mouvement ouvrier classique détruit pas la restructuration : montée en puissance, affirmation de la classe à l’intérieur du capital au travers du parti d’avant-garde et dans la perspective d’une période de transition, étape dans la construction du communisme. Rien de plus, rien de moins.
Pour le reste, je connais mal le fonctionnement et les stratégies de la CNT-AIT et à vrai dire, elles ne m’intéressent pas. Il me suffit, au fond de savoir, qu’il se réclament peu ou prou du syndicalisme, donc du programmatisme, et que cela est indépendant de leurs pratiques du moment, et même du contenu théorique qu’ils donnent à leur activité, notamment au refus ou à l’adhésion au centralisme démocratique. Ce qui est plus intéressant, c’est, je crois, que l’activité de la CNT-AIT comme celle des autres formes de syndicalisme radical / révolutionnaire démontre précisément l’impossibilité devenue évidente du syndicalisme (l’incapacité à dépasser le stade groupusculaire en serait la preuve) dans le contexte d’un au-delà du programmatisme, c’est-à-dire la communisation, qui ne s’enferme pas, ou pas totalement, dans les apories du démocratisme radical ou même de l’anticitoyennisme.
C’est pourquoi, eu égard à ce qui précède et à cela seulement, je n’ai pas compris -et je ne comprends toujours pas- les raisons de faire figurer ce texte dans la perspective d’une critique (au sens d’analyse) du programmatisme et de ses avatars modernistes autour desquels s’organise le néo-gauchisme.
Daemon

* Je n’ai jamais eu la nostalgie des sections syndicales et des cortéges bien rangés et si je regrette qu’il y ait si peu de révolutionnaires c’est d’aujourd’hui dont je parle. Meeting est un outil précieux pour ceux et celles qui aimeraient ne plus vivre avec le capitalisme comme seul présent et comme seul avenir mais son audience reste confidentielle et la révolution n’est pas dans l’air du temps. Quant au programmatisme que tu pointes dans le tract Classe contre classe ce dernier a eu le courage de dénoncer le service public en pleine vague de défense des valeurs démocratiques et de ne proposer rien d’autre que de tout fiche en l’air. Quant au salariat cela fait belle lurette qu’il mine de plus en plus nos vies et qu’être prolos y’en a marre !
Hélène

Cours de la lutte de classe / communisation

* Le texte de François qui ouvre la revue constitue de fait une très bonne critique (faite pourtant à priori) de ce que la démarche de Meeting a de bancal : « L’éloignement du but force à et permet de se contenter de l’abstraction la plus générale du processus de communisation et d’une définition très politique du sujet communisateur. » Et effectivement après avoir lu Meeting on n’a pas vraiment l’impression « d’en savoir plus » sur la communisation. D’une certaine manière les auteurs l’admettent eux mêmes puisqu’ils parlent d’« énigme »(R.S) pas sur d’être résolu « ou jamais » (Denis). La définition de la communisation qui revient le plus souvent est « immédiateté sociale des individus » ce qui est bien beau mais très vague. » Mais un problème qui me parait plus important est la façon dont Meeting problématise la révolution en faisant abstraction du cours que prennent et vont prendre les choses.
Asymétrique

* Je crois tout simplement que le filon est épuisé, que la logomachie théoriciste a cessé de faire illusion, ici, l’abstraction confine au vide intersidéral, alors que la pensée commence par différencier, eût dit Hegel (il s’agit d’un commentaire sur le texte Théorie de l’écart). Se poser pendant trente ans la question de savoir comment le prolérariat peut strictement comme classe s’abolir et abolir toutes les classes du même geste, sans trouver de réponse, revient à poser sans doute une mauvaise question ; mais que cette question soit mauvaise, parce qu’elle ne produit pas de résultat, personne ne le soulève. Pas un gramme d’analyse, mais pas un chouia, de l’Etat, de la production, de la question de la valeur, contre des tonnes d’incantation négatives : ce que la révolution ne sera pas, pas de transcroissance, pas de transition, rupture immédiate mais produite, continuité des luttes à la révolution sans confusion entre elles, contradiction au capital égale autocontradiction etc. etc. ad nauseam. Pas d’autonomie, pas de reviviscence, pas de passé à restaurer, à sauvegarder, pas de présent hors du capital, pas d’extériorité et pourtant rupture du ressort spéculatif etc. à force de négation, on est dans le cirage galactique. Du paradoxe plat, non maîtrisé, la certitude que la dynamique de classe seule produit le communisme - quoi d’autre, en effet ? « L’auto-contradiction » : à quoi d’autre ? Y a-t-il contradiction à autre chose que soi ? Y a-t-il quiconque pour s’en soucier ? Voire ! mais on fait de la théorie quand même, monsieur. Alors allons y à notre tour, foutons la pagaïe : la révolution devra tout à ce qui HORS du capital aura subsisté comme mode de sociation.
Jef

* Le communisme est bel et bien une essence à réaliser, mais qui ne se tiendrait pas tapie de tout temps dans les décombres de la domination. C’est l’essence à inventer, bien plutôt, qui certes rejoue des éléments empruntés au précapitalisme, l’immédiateté sociale de l’individu, notamment, qu’il n’y a pas lieu de « choisir » depuis l’apesanteur d’un libre-arbitre quelconque, mais auxquels il s’agit d’être fidèles dans leur réagencement même, réagencement forcé par les conditions propres au capital : le communisme serait ainsi la persévérance du pré-moderne à travers le procès d’individualisation proprement moderne, la survivance de l’immédiateté sociale à travers la dissolution des rapports de pouvoir personnels de jadis : à la fois contre l’individualisation bourgeoise, l’apparence de cette forme spécifique d’individualisation des rapports humains, et contre ses conditions, les rapports sociaux capitalistes.
Jef

* Je pars de l’analyse de l’auto-organisation et essaie d’en évaluer les mesures de rupture, de dépassement et c’est là que s’inscrit selon moi le mouvement de communisation.
Un peu de R.S. pour commencer
« L’autonomie ne peut plus être la perspective des luttes, mais il y a encore de l’auto-organisation comme mise en forme, sans perspective, de ce que l’on est. On s’auto-organise comme chômeurs de Mosconi, ouvrières de Bruckman, habitants de bidonvilles..., mais ce faisant quand on s’auto-organise, on se heurte immédiatement à ce que l’on est qui, dans la lutte, devient ce qui doit être dépassé. L’activité même, ses objectifs, ses modalités d’effectuation se retournent contre ce qui devient la pure et simple existence dans les catégories du mode de production capitaliste : l’auto-organisation. En Argentine, l’auto-organisation n’a pas été dépassée, elle ne peut l’être que dans la phase terminale d’une insurrection communisatrice. Les luttes sociales en Argentine ont annoncé ce dépassement. » (R.S.)
L’élaboration théorique qui pour moi s’inscrit dans des pratiques politiques et sociales sous peine de s’abstraire radicalement du réel efficient et historique s’inscrit pour moi dans la critique de l’autonomie comme démonstration des limites de la radicalité ultime actuelle qu’est l’auto-organisation que nous vivons aujourd’hui et par la théorisation et les pratiques visant la communisation comme destruction de l’isolement autonome (...).
Je considère par contre que cette insurrection communisatrice qui se vit dans un très court laps de temps dont parle R.S est une vision grand-soiriste de la révolution et que la communisation s’effectue à deux niveaux : la mise en commun actuelle qui se développe et de l’autre ce mouvement de rupture générale qui ne pourra se vivre que dans la généralisation de la communisation du point de vue immédiatiste : « S’organiser veut dire : partir de la situation, et non la récuser. Prendre parti en son sein. Y tisser les solidarités nécessaires, matérielles, affectives, politiques. ». Nous nous organisons par « une constellation expansive de squats, de fermes autogérées, d’habitations collectives, de rassemblements fine a se stesso, de radios, de techniques et d’idées. L’ensemble relié par une intense circulation des corps, et des affects entre les corps. » Entre autres...
Comme disent certainEs, nous avons déjà commencéEs.
« La prochaine révolution sera communisation de la société, c’est-à-dire sa destruction, sans "période de transition" ni "dictature du prolétariat", destruction des classes et du salariat, de toute forme d’État ou de totalité subsumant les individus... » Communisation - Christian Charrier.
La prochaine révolution sera cela et bien d’autres choses (mais qui ne seront plus des « choses »). Mais elle ne partira pas de nulle part. Ainsi donc la communisation comme révolution sera le processus généralisé, mais en attendant, nous construisons les fondements de cette communisation, nous livrons la guerre révolutionnaire (que nous pourrions appeler aussi « grève humaine ») qui ne trouvera son aboutissement que dans la révolution comme communisation généralisée. Et encore là, ce ne sera qu’un début : le début d’une véritable nouvelle histoire comme le pensait Marx, une histoire commune créatrice...
« Hasta la communisacion siempre ! »
On pourra accuser ces idées d’être gradualistes surtout que je dis que cela est un mouvement expansif mais je conçois cela comme étant plus réaliste que l’insurrection finale ou rapidement exécutée dont parle R.S.
Calvaire

* Ma thèse serait qu’il y a continuité entre d’une part ce que tu (Calvaire) appelles surgescences ponctuelles de l’autonomie, expérimentations, voir création d’un milieu plus ou moins subsistant mais exposé à se figer en alternativisme douillet, et, d’autre part, processus révolutionnaire. Les expérimentations ne sont rien d’autre que la pédagogie de ce processus.
Jef

* Je pense que ces expérimentations forment un mouvement social potentiellement révolutionnaire mais qu’entre l’expérimentation particulière de la communisation et la communisation comme processus révolutionnaire d’ensemble, il n’y a pas de transcroissance. Ce sont deux logiques comme deux mouvements qui se parachèvent mais qui ont leur logique propre, relativement autonome : la communisation et l’hétérogénéité des formes de luttes et de vie révolutionnaires. Il va falloir d’une manière complémentaire que se développent les fondements du mouvement de la destruction : grève humaine, grève sauvage illimitée, sabotage systématique, arrêt généralisé et permanent du travail, destruction des processus de restructuration du capitalisme (destruction des formes suivantes entre autres : démocratisme radical, réformisme, citoyennisme, alternativisme...)...
Calvaire

* Quand je dis continuité, je veux dire qu’il n’y a pas de seuil de continuité entre la dispersion et l’unification du dispersé, entre la résistance et l’offensive, mais que de l’un à l’autre il y a concrescence des moments, sans béance entre la pratique non-révolutionnaire du quotidiennisme et la théorie rêvée du grand bond rassembleur. (...) à ceci près évidemment qu’il s’agirait de jouer l’inintégrabilité tout en maintenant la pression jusqu’à l’asphyxie de l’adversaire. La notion de transcroissance reste obscure à mes yeux. (...) c’est pourquoi si la coordination, le passage à l’offensive est un moment distinct (certes, pas d’alternativisme béat, pas de révolution par submersion progressive sans moment unificateur du négatif, si j’ose dire, mais à l’envers, un pour soi du négatif comme négatif), mais ne sort pas du chapeau d’une poignée de théoriciens patentés décidés, comme par le jeu concordant de leur libre-arbitre, à passer à l’attaque, espérant entraîner le reste des troupes derrière eux.
Jef


Existence du prolétariat comme classe révolutionnaire

* Moi je vois plutôt une bonne partie de la classe que constituent les travailleurs et les travailleuses occidentaux surtout se confirmés et se mirés dans le faste aliénant, dominé et destructeur de la société de consommation, en vivre et le reproduire souvent gaiement. Une fraction large assez complètement intégrée à la production du Capital et une fraction plus large mais aussi plus divisée (en catégories de travail et de sans emplois, en catégories raciales, nationales, de sexe...) qui ne se voit pas confirmée et qui est plus portée à se constituer en communautés de vie et de luttes et d’une manière ultime en communautés révolutionnaires. (...)
Je vois plutôt la disparition d’une classe qui se révèlerait unitaire dans sa constitution comme pôle de la contradiction révolutionnaire et des mouvements pluriels qui se constituent comme révolutionnaires.
Calvaire

* Où se cache le prolétariat comme sujet révolutionnaire ?
Nous pourrions entamer un jeu qui consisterait à retrouver le fameux prolétariat comme sujet révolutionnaire. Où se cache-t-il ? Où en est-il ? Qui est-il ? Existe-il encore socialement, mondialement... une classe unitaire qui se constitue universellement comme la force révolutionnaire par excellence pour et dans son affirmation ou encore son abolition ? Quels faits et événements permettent d’entrevoir cette classe comme sujet révolutionnaire général ?
Calvaire

Je te (l’auteur s’adresse à Calvaire) précise donc simplement ici que si je dis que critiquer la Théorie du prolétariat n’implique pas la disparition de la classe prolétaire et l’abandon de la théorie de la lutte de classe, cela n’implique pas le fait que je sois à la recherche du « prolétariat comme sujet révolutionnaire », ce qui est précisément le fait (pas celui de sa recherche mais de sa découverte) de la Théorie du prolétariat que je critique. Ce n’est donc pas à moi qu’il faut poser la question de cette « existence ». Si je parle de « classe prolétaire » et non de « prolétariat » ce n’est pas une clause de style, c’est justement pour me démarquer de la dite Théorie qui fait de la classe prolétaire un Prolétariat (substance) sujet de la révolution et, pour certains, un référent universel de la révolution communiste, dans son dénuement subjectif, son autonomie, etc. Pour le reste, comme dit l’autre, « il va falloir attendre ».
C.C.

* Je considère aussi le prolétariat comme classe révolutionnaire existante comme de plus en plus un sujet imaginaire des théories communistes (...) Sans le prolétariat comme concept unificateur et sans organisation du mouvement révolutionnaire dès aujourd’hui, la révolution de R.S. et de celles et ceux qui pensent comme lui, il me semble, ne peut sortir que de nulle part. Et une révolution qui sortirait de nulle part me semble ressembler à un lapin qui sort du chapeau de la magie, donc une pensée magique.
Calvaire

* Calvaire cherche le sujet révolutionnaire, le prolétariat à unir etc. Il constate la dissémination du prolétariat, veut savoir « où se cache le prolétariat socialement, mondialement... » Cela sort le prolétariat de sa définition conceptuelle de classe de ceux qui ne peuvent vivre qu’en vendant leur force de travail, et qui n’ont que leurs chaînes à perdre, (...). Néanmoins il peut d’abord se rassurer en constatant que le nombre d’ouvriers, directement et physiquement exploités, augmente dans le monde. Ensuite, cette dissémination même traduit, en proportion de la population, une extension du prolétariat. Enfin le prolétariat tend à se rapprocher de sa définition conceptuelle, à être défini par le chômage, ou du moins par le précariat, davantage que par le salariat : élément fondamental de l’entrée dans ce cycle de luttes, en subsomption réelle, et enjeu théorique, enjeu de connaissance critique, dans la critique du démocratisme radical, des luttes contre-révolutionnaires voulant faire rentrer le prolétariat dans les rangs du salariat (syndicalisme, revenu minimum universel, etc.).
Patlotch

* Je n’ai jamais cherché le prolétariat, je vous pose la question à vous qui affirmez que celui-ci est encore le sujet de la révolution qui se vit dans la contradiction qui mènera au processus de communisation. Mais encore faut-il qu’il existe une classe unitaire révolutionnaire ? Cette classe existe-t-elle toujours potentiellement unitairement ?
Affirmer et théoriser la dissémination du prolétariat ne consiste pas à dire que les travailleurs et les travailleuses sont disparus mais plutôt qu’ils sont porteurs de forces et d’intérêts divergents et que cette force révolutionnaire qu’a pu être le prolétariat n’existe que de moins en moins, voire plus du tout comme sujet révolutionnaire avec ce que cela comprend d’unité.
Calvaire

* D’un côté, Calvaire ne nie pas les antagonismes de classes mais de l’autre, les classes ne définissent plus le dépassement de la contradiction. Bref, à quoi servent les classes dans la théorie de la révolution pour Calvaire ?
Premièrement, le prolétariat est un sujet du capital parce que le capital est objectivité du prolétariat ou pour être plus simple, le prolétariat n’existe que par et pour le capital. De plus, de par ses propres prémices, le capital est à la fois division du travail, atomisation de la population comme société civile, diversités des intérêts privées, etc., d’où l’éclatement du prolétariat en une multitude de catégories sociales : sans-emploi, étudiant, syndiqué, minorité ethnique, etc. Donc, de par sa situation dans le procès d’exploitation, le prolétariat ou la classe des prolétaires est contraint de lutter sur le terrain du capital, ce qui définit sa fameuse dissémination. Et c’est aussi ce qui explique que l’unité du prolétariat est contenue dans son abolition, c’est-à-dire une fausse question préalable à la révolution.
De deux, cette unité tant recherchée par Calvaire n’a existé que pendant le cycle de lutte qui caractérisa la monté en puissance du prolétariat comme adversaire reconnu par le capital. En d’autres mots, tant et aussi longtemps que le procès de production déterminait cette reconnaissance dans le rapport de classe, l’unité du prolétariat avait un sens mais uniquement au travers les formes politiques et économiques de son affirmation à l’intérieur du capital : soit les syndicats et les partis ouvriers. Maintenant que cette reconnaissance - la fameuse identité de classe - fut le point central de la défaite ouvrière des années 60-70, il est donc devenu inutile de s’y rapporter pour définir en quoi le prolétariat est contraint de faire la révolution.
Et enfin, le procès d’exploitation capitaliste de par la dynamique de sa contradiction - la baisse tendancielle du taux de profit - est contraint de dévaluer sans cesse la force de travail afin de valoriser le capital. Cette dévaluation est le contenu de l’inessentialisation jamais achevée du travail vivant, en l’occurrence le prolétariat. Donc, de par sa situation dans le procès comme classe du capital, le prolétariat est contraint d’abolir le capital en tant qu’il lutte contre son inessentialisation. Finalement, la contradiction, de par sa dynamique qui implique et oppose réciproquement les classes, produit son dépassement non comme une volonté générale préalablement concertée dans une unité de classe et consciente de ses intérêts mais plutôt comme abolition des conditions présentes dans une diversité de relations immédiates dont le point commun est la négation du prolétariat par lui-même dans l’abolition du capital.
Amer Simpson

* L’unification du prolétariat, tu peux la voir en tant de crise (SAQ, Vidéotron, la Noranda, pour ne nommer que quelques-unes des grèves ayant secoué le Québec dernièrement). Si l’unification n’éclate pas au niveau de la classe en tant que classe unitaire, c’est qu’il y a tout un tas de dispositifs sociaux pour la maintenir éclatée (ou disséminée pour utiliser tes termes). Lorsque les syndicats évitent le front commun en lui préférant le maraudage, on ne peut alors attendre du prolétariat que la dissidence au sein de son regroupement. Les syndicats (et autres animations sociales- au sens de gestionnaire de la contestation) maintiennent le prolétariat dans cette atomisation par la menace d’exclusion, de sanction, et plus encore vis-à-vis sa propre dissidence. Pourtant, et malgré tout, une conscience classiste se dessine quand même lorsqu’il y a solidarité entre un prolétaire « laissé seul » dans sa grève, et un autre qui refuse de franchir les lignes de piquetage de ce premier. Bien sûr, l’unité reste à être gagner au sens le plus large... Et c’est à partir de ce moment, lorsqu’une large majorité de la classe rejette les structures qui la maintiennent divisée et se trouve unifiée dans sa propre lutte, qu’un saut qualitatif entre conscience de classe et conscience [en devenir] révolutionnaire se formalise. Cependant, et actuellement, le prolétariat n’est pas nécessairement tout uni : il est à unifier- ou plutôt il reste à nous unifier. Tu ne trouveras pas le prolétariat fin prêt pour la révolution, ici-maintenant (...).
Windigo

* Je vois plus là-dedans des luttes sectorielles réformistes et corporatistes même micro-corporatistes avec quelques actions plus musclées c’est tout. Que défendaient-elles ces luttes d’ailleurs ? (...)
Il peut y avoir une certaine solidarité entre travailleurs mais encore le prolétariat c’était une classe qui existait dans une certaine similitude de conditions et dont l’existence était à ce point exploitée, méprisée et niée qu’elle pouvait prendre conscience de l’importance de la révolution : Nous ne sommes rien Soyons tout. Alors qu’elle est devenue citoyenne de l’Empire et grande consommatrice de biens et de spectacles.
Calvaire

* Bien sûr que ce sont des luttes sectorielles et réformiste ; il n’y a aucun doute à ce sujet. Ce qu’elles défendaient ces luttes ? L’intérêt immédiat- corporatiste- des salariés, rien d’autre. Historiquement, le premier moment de la conscience prolétaire (en général et non en particulier) a toujours été, donc, la conscience de classe. Voilà près de cent cinquante ans, les luttes sectorielles existaient : la lutte pour les huit heures, le salaire, étaient tout autant des luttes réformistes qu’aujourd’hui. Il n’y avait pas plus de conscience révolutionnaire injectée dans la nature du prolétariat qu’il n’y en a à présent. Seulement, les conditions historiques étant tout autres, la conscience révolutionnaire émergea autrement (je suis tenté de dire « plus aisément » puisque depuis cette époque, les dispositifs de contrôle sociaux ont abondé sous diverses formes et se sont même radicalement intégrés à la culture). Bref, le prolétariat a eu ses moments de gloire révolutionnaire avec ce qu’on connaît aujourd’hui. Cependant, le prolétariat est toujours présent, il n’est pas « moins » que ce qu’il était. Je sais, tu dis ne pas affirmer que celui-ci n’existe pas mais bien qu’il s’est disséminé et intégré à l’appareil capitaliste. Bien entendu qu’il est plus disséminé et intégré que jamais- que la forme du prolétariat a changé- sinon l’histoire n’aurait pas évolué d’un iota. La forme ayant changé, le prolétariat garde la même nature, qui est une nature fondamentalement antagonique, en contradiction invariante avec la nature du capital. Le fait que la classe prolétarienne soit, comme tu dis, devenue une « grande consommatrice de biens et spectacles » ne change rien au fait que c’est au sein de cette classe que l’intérêt contradictoire se manifeste toujours ; que c’est dans cette classe qu’on arrive à trouver les luttes les plus combatives et affirmatives (même si ces luttes n’ont ponctuellement rien de révolutionnaires mais laisse présager- dans la quantité de luttes- un saut qualitatif). C’est donc à l’intérieur de cette classe que cette affirmation devient « l’eau qui bout », c’est-à-dire l’exhalaison prolétarienne, la sublimation prolétarienne, dans laquelle la nature passe d’un état quelconque à un état autrement supérieur selon ce que les conditions historiques nécessitent.
Windigo

* Ce prolétariat qui pourrait être un pôle de contradiction révolutionnaire s’exprime en tant que telle quand et comment ? Le premier moment ici et ailleurs dans le monde occidental en reste toujours le premier moment sectoriel, corporatiste et intégrateur peut-être parce que le prolétariat n’existe plus comme « un » sujet révolutionnaire et que dans ce cadre les partis communistes révolutionnaires et autres révolutionnaires lutte-de-classistes, ou técéistes, ou... n’existent qu’en tant que survivance de quelque chose de dépasser...
Calvaire

* Je pense qu’en effet le dit prolétariat n’a jamais été unifié véritablement, qu’il est lui-même traversé par des conflits, des identités, des conditions et des formes diverses... Que le prolétariat uni ne fut qu’un rêve jamais actualisé et réalisable... Que seule la communisation pourrait réaliser les conditions d’une convergence révolutionnaire des multitudes. Le post-marxisme est dans ce cadre l’ouverture du cadre du matérialisme historique à l’analyse et à la contestation révolutionnaire de la diversité des conditions et des formes de la domination.
Calvaire

* Sans un mouvement qui s’auto-organise, qui s’enracine dans différentes luttes (malgré leurs limites qu’il nous faut critiquer certainement), qui produit sa propre théorie mais aussi ses propres pratiques, comment penser le possible avènement de la révolution comme production du communisme ? Est-ce en théorisant dans nos salons et puis sur la scène publique (pour sortir de la clandestinité) que la révolution se produira ?
Calvaire


Existence du prolétariat comme classe révolutionnaire et « éclatement des formes de luttes »

* Antipatriarcat, anticapitalisme, communisme, écologisme, luttes contre les États, contre le nationalisme, contre le racisme, contre l’hétérosexisme... s’articulent aussi d’une manière autonome mais imbriquées comme luttes générales et potentiellement révolutionnaires contre l’ensemble des formes de domination, d’exploitation, de détermination...
Marx apparaît comme celui qui a véritablement réalisé la critique révolutionnaire du capitalisme mais qui a laissé en chemin la critique théorique et en actes des autres formes de domination. (...) La postmodernité est cette époque de relatif éclatement des formes de domination et des formes de luttes, contre laquelle, tout révolutionnaire doit s’élever pour reconduire l’idéal théorique et en actes de la révolution comme synthèse de l’émancipation et comme communisation.
Calvaire

* Quant à la dissémination des formes de domination, ne sont-elles pas ordonnées au maintien du dispositif central de la modernité, à savoir le salariat, qui constituerait donc le mode de domination spécifique de la modernité, eu égard auquel tous les autres ne seraient vivifiés et arrangés qu’à la fin de son maintien (sexisme, racisme, intolérance religieuse, etc.) ? Les luttes dans leur dissémination même attestent la destruction de toute identité assimilable à l’intérieur du cadre de la société capitaliste : fini donc le prolétariat, comme la classe ouvrière, le salariat, les travailleurs et tout ce qu’on voudra dans cet ordre. C’est pourquoi elles sont le communisme en acte, mais sans la force de son hégémonisation, qui ne peut provenir que de leur concaténation, ou coordination. Tandis que toutes les représentations passées de la classe des travailleurs (de la social-démocratie à l’extrême-gauche) n’ont jamais visé qu’à la reconnaissance, la légalisation de la classe, comme dit Edelman.
Jef

* Marx ne se soucie pas de faire la critique des formes de domination non-capitalistes, parce que le capital lui-même se charge de le faire ! cf. le seul Manifeste. L’éclatement dont tu (Calvaire) parles est apparent seulement. Le capital dissout la pérennité des attaches traditionnelles (les décode, disaient Deleuze-Guattari) ou, mieux, les lève, pour pouvoir s’en jouer à son gré (recoder) lorsque le besoin s’en fait sentir, c’est-à-dire quand le ressort de son procès est mis à nu par les forces susceptibles dès lors de le faire sauter : la seule domination est celle de la valeur, ou travail abstrait (travail-monnaie). ex : le sexisme : il n’y a plus d’adhésion naïve au sexisme qui ne soit de mauvaise foi, et la mauvaise foi est la méthode coué négative, la lâcheté auto-castratrice. Dans les périodes de forte croissance, les femmes sont promues à l’égalité avec les hommes, tout au moins accèdent au marché de la force de travail, dans les périodes de récession, il s’agit de renvoyer toute cette armée de réserve au foyer, c’est-à-dire de jouer la division hommes-femmes et de promouvoir toute une culture de culpabilisation de la femme qui prétendrait s’émanciper de son métier de mère, d’épouse et tout le tremblement. Les re-codages actuels ne sont que les cache-sexe produits directement par le capital et la peur qu’il inspire, tendant non pas à dissimuler mais à faire oublier (période de réaction oblige) qu’il n’y va plus que d’une seule affaire : la valorisation de la valeur, si possible le plus fétichiste possible (dominance du A-A’ dans le cycle APM) : revivification des rapports non-capitalistes à l’intérieur de ceux-ci et aux seules fins de leur consolidation par leur escamotage. Retour des rapports abstraits plus fétichisme de la marchandise porté à son comble, telle me semble être la combinaison gagnante de cette fin de tout monde.
Jef

* La foi que la seule forme de domination centrale est celle du capitalisme me semble négliger abondamment le fait que le marxisme historique (de fait surtout le marxisme-léninisme peu importe ses formes) qui défendait cette thèse, s’est noyé (avec des degrés différents) dans la continuité du patriarcat, la destruction techno-industrielle des formes de vie, la continuité de l’étatisme, le nationalisme, l’hétérosexisme, le racisme... et qu’il a suscité la réaction que fut la nouvelle gauche, l’éclatement des luttes (écologistes, féministes, gaies et lesbiennes, antiracistes...) et que cet éclatement fut un des moteurs du morcellement postmoderne de la contestation et de la perte de la théorie et du mouvement unificateurs que sont le mouvement et la théorie révolutionnaires. Ce que je cherche en conséquence, c’est de repenser ce mouvement et cette théorie comme mouvement général contre toutes les formes de domination et compréhension de la relative autonomie de ces formes et des luttes forcément qui s’y opposent. Plutôt que de continuer l’orthodoxie marxiste en négligeant tout ce qui n’est pas la critique, en actes ou non, du capitalisme.
Calvaire

* Le capital se fout des races, des sexes, des religions. mais s’il les a perpétués, en réalité bien plutôt recréés, aggravés, c’est qu’il a trouvé à sa disposition toute une série de ressorts susceptibles de faire s’étriper entre soi la chair à canon de valeur. C’est pourquoi l’unification dont tu parles est capitale : celle des vélocyclistes, des ornithophiles, des homos, mais aussi des noirs états-uniens, des paysans sans terre du Brésil et des femmes battues en Europe et en islam ; mais tant que cette unification n’aura pas lieu sur la base de la guerre au capital, qui produit l’ensemble des conditions d’insupportabilité de la vie sous toutes ses formes, à savoir la guerre généralisée, toutes ces luttes seront au mieux l’appoint d’arrivistes en quête de strapontins gouvernementaux chargés de les relayer sans rien toucher aux conditions qui les produisent.
Jef

* Camarade , tu est tombé dans le négrisme le plus total ! (l’auteur de ce mail s’adresse à Calvaire). En effet, il n’existe plus de sujet révolutionnaire conscient de lui-même mais ce n’est pas pour ça qu’il n’existe plus d’OBJET révolutionnaire. Ta théorie (qui est la même que Négri), mettant la subjectivité comme facteur central, n’est ni « post »-marxiste ni (encore moins) matérialiste. Un des plus grands apports de Marx (un des seuls d’ailleurs) est la méthode d’analyse en conditions objectives et conditions subjectives.
Force est de constater que les conditions subjectives (perceptions unitaires et commune du monde,etc...) ont bien changées . Mais ce n’est parce que la perception du monde a changé que celui-ci a changé . Tout au plus le système capitaliste a évolué (en suivant d’ailleurs dans les grandes lignes ce que Marx avait plus ou moins démontré : destruction de la force de travail, baisse du taux de profit, etc.) . Pour ce qui est de la création de valeur par les activités « immatérielles » excuse-moi mais c’est une grosse connerie ; l’extension de la marchandisation de tout comportement humain et l’extension mondiale du capitalisme n’est que la tentative de résister à la crise d’un système non-viable ... et là on reste toujours dans ce que Marx avait démontré.
Comme le dit Tiqqun, on est passé du moment économique du capitalisme à un moment politique du capitalisme. C’est-à-dire que toute l’organisation sociale revisitée par les cybernéticiens a pour but de maintenir politiquement le système face à son impossibilité économique. C’est dans ce sens, je crois, qu’il faut comprendre le développement de l’économie immatérielle. Ce que tu appelles « disséminations » est , à mon avis (mais aussi à celui des situs, et post-situs), une stratégie politique de destruction des conditions subjectives du communisme .
Ca a d’ailleurs si bien marché que même les « penseurs » de gauche radicale (comme Négri ou toi apparemment) claironnent la fin du prolétariat et donc des contradictions objectives pour mettre en avant la subjectivité. Le processus de communisation est à l’inverse de toute ces thèses, le processus qui visent à l’abolition du prolétariat en tant que catégorie OBJECTIVE et non en tant que catégorie SUBJECTIVE. C’est le processus qui met fin au régime de séparation généralisé qui organise la société capitaliste post-moderne .
Leckert

* Cette classe unitaire-sujet révolutionnaire qu’on appelait le prolétariat, fruit de l’imaginaire théorique de Marx et des autres, me semble morte et enterrée depuis déjà un certain temps.
Calvaire

* Je crois que le centre du problème dont cette théorie souffre (les positions de Calvaire, nda), et dont toutes les variantes post-modernes sont pitoyablement affligées, est la classification du capitalisme comme une forme d’oppression alors que le trait fondamental du capitalisme est plutôt l’exploitation.
C’est avec la richesse issue de l’exploitation et centralisée dans les mains de quelques-uns que le système d’oppression et d’exploitation est construit. Là réside la base matérielle la plus solide de n’importe quelle théorie révolutionnaire : pas de pouvoir sans contrôle des ressources par les gens au pouvoir. Si la bourgeoisie peut se payer la police, les prisons, les tribunaux, l’armée, les médias et toutes les autres institutions de répression et de contrôle social, c’est uniquement grâce aux richesses immenses qu’elle vole quotidiennement aux travailleurs et aux travailleuses du monde entier. Dans ce vol réside tout le pouvoir de l’ennemi.
En ce sens, vouloir « un matérialisme historique de la complexité, pluraliste, qui ne centralise pas son analyse autour des seules contradictions socio-économiques (...) » exige de démontrer que le contrôle des ressources et des richesses n’est pas l’élément central de tout pouvoir. En l’absence de cette démonstration pour l’instant, force m’est de constater que puisque les travailleurs produisent toute la richesse et qu’ils ne la contrôlent pas toute, ils sont collectivement l’objet de l’exploitation capitaliste. D’où mon accord avec Leckert pour constater qu’il existe effectivement un groupe social - une classe - qui est un objet révolutionnaire, puisqu’il peut par une action communiste priver les oppresseurs et les exploiteurs de leurs ressources et de leurs richesses.
Ayant posé que le prolétariat existe comme objet - donc tout ce qu’il y a de plus matériellement -, examinons maintenant sur quelles bases se situe la prétendue « refondation » du matérialisme historique que l’auteur semble avoir à coeur.
Constatons d’emblée que ce que l’auteur nomme « la constellation post-moderne des déterminations » ressemble plutôt à un fourre-tout revendicateur néo-gauchiste qu’à une conception cohérente des phénomènes sociaux. On y trouve pêle-mêle l’étatisme (une idéologie), la gestion impériale (une technique de pouvoir), le capitalisme et le patriarcat (deux formes d’exploitation) sans que ne soient expliqué comment et pourquoi « ces formes de dominations » constituent « une pluralité relativement autonome mais aussi relativement unitaire ».
Fait encore plus intriguant, l’État est déconstruit en deux concepts : « l’étatisme », donc en définitive une idéologie, et « la gestion impériale et généralisée des modes et formes de vie », donc une pure et simple technique de pouvoir. On est en droit de se demander où se trouve le matérialisme dans cette conception de l’État ? On pourrait croire qu’elle est entre parenthèses (« ...de la famille et de l’école à l’entreprise, de la psychiatrie à la prison,... »), mais même cette énumération agglutine des institutions matérielles (la prison) avec des idées (le racisme) et des phénomènes sociaux (écocide).
Avec une telle confusion sémantique, pas surprenant qu’on ne soit pas capable de définir les forces sociales en présence autrement que comme une « constellation » de « pluralités » « autonomes » et « unitaires ». Ou que l’auteur s’autorise à qualifier de « radicale » la « généralisation des militantismes particuliers » sans se demander si ces particularismes ne sont pas justement ce qui fait que la vague de contestation actuelle n’a rien de radicale. Rien de radical parce qu’on ne peut pas poser le problème de la révolution mondiale sans unifier les forces qui s’opposent matériellement à la société.
La seule force matérielle connue capable d’unifier toutes les oppositions, l’auteur l’analyse commes’il était un publicitaire éperdu de « market segmentation » qui croule sous les différentes catégorisations identitaires dont les sondeurs électoraux se font une joie d’analyser le comportement dans l’isoloir. Ainsi, le prolétariat ne serait plus qu’une successions de « couches diversifiées à l’infini ou presque d’individus aux conditions et identités diverses, aux formes de travail diverses ou de sans emplois ».
D’un côté, nous l’avons vu, on défini l’ennemi comme un ensemble de forces autonomes mais unitaires, sans expliquer où réside ni leur unité ni leur autonomie. Sans expliquer les liens que ces forces entretiennent entre elles. Sans expliquer leur provenance historique. Sans expliquer que ces forces ennemies ont, elles, ce programme honni qu’elle suivent partout dans le monde.
D’un autre côté, on fait disparaître le prolétariat sous la baguette magique de la diversité alors que partout au monde lesconditions de travail et de vie se nivellent par le bas. Alors que partout au monde les « classes moyennes » disparaissent, les écarts de richesses se creusent, le salariat se généralise. Alors que le prolétariat, plutôt que de disparaître comme l’affirment certains, a plutôt tendance à se généraliser, alors que de plus en plus de couches sociales peu identifiées au mouvement ouvrier ont subi une prolétarisation accélérée. Les employés, le secteur des services, les enseignants, les travailleuses et travailleurs du secteur de la santé voient de plus en plus leur condition s’approcher de la condition ouvrière, au point où ces couches sociales vivent aujourd’hui dans les mêmes conditions générales que les couches ouvrières.
Privé de conscience révolutionnaire, le prolétariat est constamment tenté par des dérives identitaires, nationales et raciales, qui paraissent pouvoir lui fournir des garanties de sécurité et de stabilité. Tant que ne renaîtra pas une conscience de classe forte, une compréhension globale de ce qui unit nécessairement les travailleurs entre eux, le prolétariat sera tenté par une fermeture et une division identitaire, malgré les forces matérielles qui de plus en plus nivellent sa condition.
C’est là le danger de cette pseudo-théorie que des intellectuels de droite ont répandu dans les universités et qui est tellement vide de substance qu’elle est même incapable de se nommer sans faire référence à ce à quoi elle réagit. Post-moderne, post-gauchiste, post-marxiste, autant d’appellation pour « ces moutons qui se prennent et qu’on prend pour des loups ». (Marx, préface de l’Idéologie Allemande)
Marx en liberté

* Le capitalisme est effectivement un système central d’accaparement et d’exploitation de la vie en général. Mais est-il le seul mode de domination ?
L’étatisme n’est pas dans le cadre de cette théorie une simple idéologie mais un mode de contrôle, d’accaparement, de domination, d’exploitation, par l’État, sa gouvernance et ses classes dirigeantes. « La gestion impériale et généralisée des modes et formes de vie » n’est pas seulement une technique de pouvoir mais un ensemble pluriel mais relativement autonome dans ses sphères (ceux qui en contrôlent, qui y travaillent et assurent la pérennité des institutions ne sont pas les mêmes et n’instituent pas les mêmes modalités de pouvoir et ne vaquent pas nécessairement aux mêmes intérêts : pouvoir des humainEs sur l’écologie des autres formes de vie, pouvoir sur l’instruction, pouvoir sur les malades, pouvoir sur les dits délinquants, pouvoir sur les dits fous...). Le racisme n’est pas non plus une simple idéologie. Il est le concret de l’oppression de catégories de personnes basée sur la catégorisation et la gestion / domination d’un groupe identitaire dominant de même que pour le sexisme, une partie du nationalisme... Et il y aurait encore tant à dire... Et certainement le capitalisme s’est construit en englobant une partie des autres formes de domination, en en profitant, mais la simple abolition du capitalisme à mon avis ne peut être l’abolition de toutes les formes de domination. L’Union Soviétique en est un des plus beaux exemples qui ont aboli le capitalisme comme système d’exploitation d’entreprises et d’intérêts privés (conception qui était limitée j’en conviens) pour faire perdurer un enfer de tendance totalitaire marqué par une pluralité organique mais également autonome de formes de domination.
Je n’ai pas dit non plus que le mouvement révolutionnaire est la « généralisation des militantismes particuliers ». Mais qu’il n’existe aujourd’hui, et j’ai dit ailleurs que cela va contre le mouvement révolutionnaire, qu’une « généralisation des militantismes particuliers ». Ces militantismes posent des questions parfois radicales contre les modes de domination mais ont leur limite dans la dissémination et dans leur impuissance à détruire ces formes. Seul le communisme des formes de vie et des individus pourra détruire l’univers de la domination, le communisme comme abolition de toutes les formes de domination et de toutes les séparations hiérarchiques. Et le mouvement social de la communisation ne pourra s’unir parce que pluriel que dans la lutte révolutionnaire contre toutes les formes de domination.
Effectivement, le qualificatif de néogauchiste me va bien. Car les gauchistes sont ceux qui de tout temps comme disait l’un des plus célèbres gauchistes (avant qu’il ne sombre dans le réformisme écologiste) sont ceux qui se sont opposés à toutes les formes de centralisation, d’exploitation et de domination. Mais le gauchisme a vue sa limite comme dissémination des formes de luttes en luttes parcellaires : la nouvelle gauche. Ma critique est aussi une tentative de compréhension et de dépassement de ce gauchisme en reprenant ces acquis. (...)Mais disons simplement comme exemple pour l’instant que le patriarcat n’est pas la même chose que le capitalisme, qu’il a une existence propre, une relative autonomie, mais qu’il est unitaire avec le capitalisme dans la concrétisation historique du monde de la domination dans lequel nous vivons aujourd’hui. Ils sont imbriqués l’un dans l’autre. Un constat semblable est la base d’un discours qui dit, comme celui que je tiens, qu’il existe une pluralité unitaire mais aussi relativement autonome de formes de domination. C’est aussi la base d’un travail généalogique des formes de pouvoir qui habitaient des pensées comme celles attribuées à Nietzsche, à Michel Foucault et à bien d’autres, mais repris dans le contexte d’une théorie de la communisation.
Calvaire

Ceci pourrait être un éditorial - Denis

mercredi, 18 mai 2005

Ceci pourrait être un éditorial, sauf qu’il n’engage que moi. Il en va ainsi avec Meeting, revue assez singulière pour que le sujet du premier article de son numéro 1 soit l’exposé des motifs qui devraient pousser à ne pas la publier, et projet suffisamment éclectique pour admettre des éditoriaux qui ne reflètent aucune ligne éditoriale.

L’existence de Meeting est liée sur le fond à la problématique qu’elle entend développer. C’est pourquoi sa pertinence, sa forme, son succès ou son échec ne peuvent s’évaluer qu’à la mesure de cette problématique, et du contenu qu’on entend y mettre. Les critiques de François, les doutes de Christian ou les observations de Gilles Dauvé sont motivés par des analyses divergentes sur la question de la communisation et sur la nature de ce qu’on pourrait appeler un « courant communisateur ».

La difficulté de Meeting tient au fait que son propos est d’explorer, si possible sans a priori, les voies de la communisation, alors que les modalités de cette exploration et même son opportunité sont nécessairement fixées par les interprétations qu’on se fait à priori du concept de communisation. Comme ces interprétations sont explicites seulement chez Théorie communiste, certains paraissent en déduire que le propos de la revue n’a de sens que dans une perspective técéiste. Or, ce n’est pas vrai.

Il s’exprime dans Meeting des points de vue sur la communisation qui sont suffisamment en rupture avec celui de TC pour déborder de son cadre conceptuel. Ces différences sont la richesse de Meeting : cela est acquis. Il n’en reste pas moins qu’il faut s’entendre au départ sur un minimum : mais même ce minimum, même seulement la production de la revue et la gestion du site sont déjà source d’approches différentes dues aux divergences de fond.

Le danger est que les participants de Meeting soient d’accord sur l’idée que la revue doit promouvoir un « débat » au sein du « courant communisateur », mais ne s’entendent ni sur le sens de l’expression « courant communisateur », ni même sur celui du mot « débat » : ce qui, au moment du bilan, risque de donner lieu à des discussions sans fin, chacun jugeant la réussite du projet à l’aune de sa définition de celui-ci.

A mon sens, le « débat au sein du courant communisateur » n’est pas limité à la tribune que constituent le revue et son site. Je vois à cela deux raisons : la première, c’est qu’à trop vouloir s’instituer en tant que lieu central de débat, Meeting commettrait une grave erreur. Dauvé le dit, qui explique en gros qu’il est prêt à parler de communisation, mais pas dans Meeting, pour lui trop proche de positions qu’il réfute. Même si je pense que sur ce dernier point il se trompe, il n’empêche qu’il est tout à fait compréhensible que certains préfèrent choisir une voie d’expression qui leur est propre. Meeting ne réussira dans son projet que si la communisation est en débat ailleurs que dans Meeting. Le pire étant que certains, comme le GCI le fait déjà, assimilent le « courant communisateur » à la bande de ceux qui gravitent autour de Meeting. La seconde raison est que la forme du débat ne saurait se limiter aux types d’analyses que l’on peut trouver dans la revue : et moins encore aux messages du forum du site, dont on a souligné à plusieurs reprise la « cacophonie ». Là, c’est le problème de ce qu’on doit entendre par le mot « théorie » qui est en jeu. Par bien des aspects, lors de conversations, de discussions autour de textes ou d’actions, des questions ayant trait à la problématique de la communisation sont abordées, sans que ces discussions laissent nécessairement une trace dans Meeting. En revanche, Meeting peut certainement laisser une trace dans ces discussions, non comme propagande, mais comme explicitation construite de la problématique. Il y aurait donc une grande cécité à croire que les débats sur le forum du site sont le débat sur la communisation, alors qu’ils n’en sont qu’une partie (et, à mon avis, une partie très mineure), et une aussi grande cécité à juger que le débat sur la communisation impulsé par Meeting est cacophonique, alors que c’est seulement le débat sur le forum du site qui est cacophonique.

Commentaires :

  • > Ceci pourrait être un éditorial, Patlotch, 21 mai 2005

    Quelques remarques

    La difficulté de Meeting tient au fait que son propos est d’explorer, si possible sans a priori, les voies de la communisation, alors que les modalités de cette exploration et même son opportunité sont nécessairement fixées par les interprétations qu’on se fait à priori du concept de communisation. Comme ces interprétations sont explicites seulement chez Théorie communiste, certains paraissent en déduire que le propos de la revue n’a de sens que dans une perspective técéiste. Or, ce n’est pas vrai.

    Il s’exprime dans Meeting des points de vue sur la communisation qui sont suffisamment en rupture avec celui de TC pour déborder de son cadre conceptuel. Ces différences sont la richesse de Meeting : cela est acquis. Il n’en reste pas moins qu’il faut s’entendre au départ sur un minimum : mais même ce minimum, même seulement la production de la revue et la gestion du site sont déjà source d’approches différentes dues aux divergences de fond.

    Je partage particulièrement ce diagnostic, et l’idée que Meeting ne s’inscrit pas dans une simple continuité de Théorie communiste. Ceux qui l’expriment sont dans la caricature, peut-être trop impliqués dans cette histoire pour prendre la distance et apprécier ce qui est nouveau, ce qui dans le réel donne de la matière pour aller plus loin. Peut-être que ce point d’étape ne ressort pas assez clairement pour tourner la page... de débats en cercles relativement fermés à leur poursuite sous de nouveaux regards et pour de nouvelles implications.

    Le danger est que les participants de Meeting soient d’accord sur l’idée que la revue doit promouvoir un « débat » au sein du « courant communisateur », mais ne s’entendent ni sur le sens de l’expression « courant communisateur », ni même sur celui du mot « débat » : ce qui, au moment du bilan, risque de donner lieu à des discussions sans fin, chacun jugeant la réussite du projet à l’aune de sa définition de celui-ci.

    Plusieurs ont souligné que, dès lors que le concept de "communisation" entre sur le marché élargi du blabla, il se prête à toutes sortes de dérives. Je pense nécessaire d’insister sur ce qu’il est et n’est pas du point de vue de Meeting : est-ce si difficile ? "Courant communisateur" a l’inconvénient de s’entendre comme courant de ceux qui sont d’ores et déjà entrés en communisation, qui la pratiquent, en contradiction avec le fait qu’elle est le moment des actes d’abolition, des faire de l’abolition du capital et d’invention de communisme : en somme "courant communisateur" comporte une ambiguité alternativiste s’il n’est pas défini comme l’ensemble des problématiques qu’il ouvre en tenant fermement le concept de "communisation". Sans doute cela n’apparaît-il pas assez clairement dans ce qui serait la raison d’être de Meeting, et cela participe de la cacophonie.

    A mon sens, le « débat au sein du courant communisateur » n’est pas limité à la tribune que constituent le revue et son site. [...] Meeting ne réussira dans son projet que si la communisation est en débat ailleurs que dans Meeting.

    Cela paraît le minimum à reconnaître, sauf à tordre la posture théoricienne dans son rapport aux luttes de classes. Le reproche peut-il en être fait à ceux qui participent à Meeting ? A mon avis cela tient davantage à ceux qui, de l’extérieur, enferment Meeting dans une unité de vue qui n’existe pas, et une vision fausse de cette unité (par exemple « la perspective técéiste »)

    la forme du débat ne saurait se limiter aux types d’analyses que l’on peut trouver dans la revue : et moins encore aux messages du forum du site, dont on a souligné à plusieurs reprise la « cacophonie ». [...] Il y aurait donc une grande cécité à croire que les débats sur le forum du site sont le débat sur la communisation, alors qu’ils n’en sont qu’une partie (et, à mon avis, une partie très mineure), et une aussi grande cécité à juger que le débat sur la communisation impulsé par Meeting est cacophonique, alors que c’est seulement le débat sur le forum du site qui est cacophonique.

    Je crois que si le forum est cacophonique, cela renvoie d’abord aux questions et désaccords de fond, et à l’insuffisance de clarté pour dégager les problématiques. Peut-être que cela n’apparaît pas aux yeux des plus anciens, qui ont suivi et participé aux ruptures, aux avancées, et qui se sont séparés en toute connaissance de causes, que cela soit pertinent ou non. Autrement dit il y a une cacophonie inhérente à l’état du débat entre les plus impliqués.

    Ensuite, plus formellement, c’est la cacophonie inévitable de la forme "forum", d’autant qu’il n’y a pas ici la moindre animation. D’une certaine façon, toute intervention ne peut qu’ajouter à la cacophonie, dans le mélange des contributions et des interventions à la queue leu leu. Pour un peu, on se retiendrait d’intervenir, pour éviter d’en rajouter, et l’on ne viendrait plus qu’en spectateur (significatif : plusieurs ont témoigné qu’ils lisent les interventions, considéré que Meeting répond à un besoin, mais restent en retrait). Il y a peut-être de ce point de vue des améliorations à apporter dans la gestion du site, sa présentation, l’archivage de textes jalons...

    Avec tout ça, je suis un peu embarrassé, parce que j’ai le sentiment d’appeler à davantage de "pédagogie", ou de service après-vente, de mises au point, d’échanges, en définitive...

    Une suggestion : peut-être ce non-éditorial devrait-il être complété d’une présentation qui donnerait un peu d’unité au choix des textes retenus, en relation avec les problématiques de fond qui serait la raison d’être de Meeting ?


Meeting 2, non-journal texts

Critique révolutionnaire des milieux de l’autonomie: Les limites de l’autonomie / première partie - Calvaire

jeudi, 26 août 2004

L’autonomie est un courant en vogue en Europe et en Amérique latine surtout. Il est un courant d’auto-organisation. C’est sa beauté et sa force. Il présente des alternatives intéressantes au mode de vie de la société de consommation capitaliste(centres sociaux, squats, usines et terres occupées et autogérées, info-kiosques, bibliothèques, etc. ). Il constitue des îlots de résistance dans un monde gouverné par le totalitarisme de plus en plus accompli du capitalisme néo-libéral.

Le hic est que souvent dans sa dissémination, il s’isole et se constitue en
fractions autosuffisantes qui, bien souvent ne dépassent pas le stade de
l’alternativisme. L’alternativisme est la politique des alternatives qui existent par et pour elles-mêmes, qui font l’économie des conditions dominantes qui demeurent capitalistes et des conditions de la révolution générale, qui se font vite encercler par la répression, les dangers de l’intégration et les pressions capitalistes et qui finissent soit par s’intégrer par le légalisme ou disparaître sous les coups de la répression policière, judiciaire...
Ce courant de l’autonomie se veut la révolution immédiate mais se résorbe dans l’isolement et plus souvent qu’autrement se fait démanteler. D’où le nombre impressionnant de ses projets avortés.

L’autonomie est dissémination par définition à moins que le courant se constitue en réseaux puissants qui créent des synergies collectives par la convergence et la généralisation de ses projets et qu’ils s’arment pour faire face à la répression et espérer passer parfois à l’offensive. Mais si l’isolement groupusculaire qui le caractérise se poursuit tôt ou tard chacune de ses composantes se voient confiner à l’échec. Alors, il faut reprendre. Ce qui exige une énergie folle qui en désespère beaucoup. S’il se maintient, ses alternatives peuvent se penser ou se comporter comme la révolution faite et négliger la puissance de l’ordre-désordre autoritaire et dictatorial qui caractérise l’Empire capitaliste, gestionnaire, technologique, policier, militaire, gouvernemental, syndical, médiatique, écocidaire, etc..., qui caractérise le monde capitaliste maintenant globalisé.

Il est immédiatiste et néglige donc la lutte générale et l’analyse des conditions de la révolution. Il se perd dans sa ferveur juvénile à vouloir faire tout, tout de suite et néglige l’adversité de ses ennemis qui puissants [1] et souvent fins stratèges finissent plus souvent qu’autrement par l’emporter